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Le Râmâyana - tome premier

1864 (continued 2)

Hippolyte Fauche translation

«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux syllabes menaçantes, les cent fils du saint lancèrent contre lui cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!»

«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma, le resplendissant monarque changea dans un instant: il n'offrit plus aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours.

«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi, consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction fulminée contre lui.—Dans sa détresse, il s'en alla trouver le secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité.

«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon ermitage. Je convoquerai ici pour toi, infortuné monarque, tous nos plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.»

«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença. Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en leurs vœux.

«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras, fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là, tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles:

«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. Oui! par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs, monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande à la maturité, Indra vit au même instant ce roi, qui s'acheminait lestement vers le triple ciel, malgré le poids de son corps.

«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide, la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste anachorète.

«À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée par ses macérations, il se mit à produire un nouveau groupe d'étoiles dans les routes australes du Swarga. Puis, il se mit à l'œuvre afin de créer aussi de nouveaux Dieux à la place d'Indra et de ses immortels collègues. Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les Souras, avec les chœurs des rishis divins se hâtent d'approuver, fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit! dirent les Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du soleil et de la lune. Que Triçankou même se tienne ici, la tête en bas, à la voûte céleste australe, ses vœux comblés, et flamboyant de sa propre lumière!»

«Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de sacrifier naquit au saint roi Ambarîsha.

«Tandis que ce fier dominateur de la terre se préparait à verser le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout à coup déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules des prières. Quand le brahme, chef du sacrifice, vit alors cette victime enlevée, il tint au roi ce langage: «Ne l'oublie pas, seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su garder le sacrifice. Ramène donc à l'autel cette victime, ou mets à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d'argent, afin que la cérémonie suive son cours.»

«À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit: «Ô le plus vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils, afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la victime doit être un homme.»

«À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils!»

«Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses fils tint ce langage au roi: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils, a dit le saint Kaçyapide; eh bien! sache que le plus jeune de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi, prince, ces deux enfants seront exceptés.»

«À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha, celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre ces deux termes, avança les paroles suivantes: «Mon père ne veut pas vendre l'aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas te céder son dernier-né. Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te vendre celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille vaches et reçu l'homme en échange pour victime, s'en alla, plein de joie.

«Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était arrêté là, Çounaççépha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce tîrtha saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. Alors cet infortuné, le cœur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et par la fatigue du voyage, s'avança vers l'anachorète, et, courbant la tête à ses pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère, ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive cependant, moi, qui me réfugie sous l'énergie de ta sainteté.»

«À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses propres fils: «Voici arrivé le temps où les pères désirent trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut traverser une immense difficulté.

«Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui porte secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir, celle de sacrifier votre vie pour sauver la sienne.»

«À cet ordre itératif de leur père, il fut répondu avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles blessantes:—«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer ta chair elle-même!» À peine l'anachorète eut-il entendu ces mots amers, que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et tint ce langage à Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra ou prière secrète, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière, le fils de Vasou, Indra lui-même, viendra te sauver de la mort qui t'est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce puissant maître de la terre n'en sera pas moins célébré sans aucun empêchement.»

«Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels, Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une sainte portion avait conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla tous ses vœux. Çounaççépha reçut de lui d'abord cette vie si désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, c'est-à-dire, la justice, la gloire et la plus haute fortune.

«Après un millier complet d'années, les Dieux, qui ont tenu leur attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement de son vœu.—Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots très-doux: «Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te plaît, cesser ta pénitence.»

«Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna d'une course légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu ce langage, n'en continua pas moins à se macérer dans la pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom Ménakâ, s'en vint furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et là, conduite par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara ses membres délicieux.

«Au premier coup d'œil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette Ménakâ, de qui toute la personne n'était que charme, et dont les vêtements imbibés d'eau rendaient les formes encore plus ravissantes, l'ermite à l'instant même tomba sous la puissance de l'amour et dit à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu la fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: «Je suis une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon penchant vers toi.»

«Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son ermitage avec elle.

«Avec elle encore, cinq et cinq années de Viçvâmitra s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire, à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta ces dix ans passés que pour un seul jour.—Après ce laps de temps, l'ascète Viçvâmitra s'aperçut de son changement par sa réflexion sur lui-même et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor de pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même, il n'a fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce donc, hélas! que les femmes?»

«Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses, irrité contre lui-même, il s'astreignit aux plus atroces macérations.

«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie parcourut cette difficile carrière.

«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète. Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint saisir tous les Dieux au milieu du ciel.

«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le sauver et perdre le fils de Kouçika:

«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses macérations.

«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les cœurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche des arbres, je me tiendrai sans cesse à tes côtés, accompagné de l'Amour.»

«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même, changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux allumait le désir au sein de Viçvâmitra.

«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se sentit l'âme et la pensée ravies.

«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.

«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la méfiance et le soupçon. Pénétrant au fond de ce piége avec le regard de la contemplation ascétique, il vit que c'était l'ouvrage de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années dans ce bois des mortifications.»

«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un roc stérile, que ce grand anachorète tomba dans une poignante douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la colère.

Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s'écria: «Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite, le grand solitaire abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya; et, dirigeant sa route vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de sa pénitence, observa le vœu du silence un millier d'années, et se tint immobile comme une montagne.

«Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans amour, l'âme entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son insigne pénitence, alors, vaillant dompteur de tes ennemis, alors tous les Dieux, tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec Indra, leur chef, au palais de Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor de pénitence:

«Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint, le plus éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa pensée vers le dessein même d'obtenir le royaume du ciel!»

«Ces paroles dites, tous les chœurs des Immortels, sur les pas de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l'ermitage de Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: «Rishi-brahme, cesse dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as mérité, grâce à ta pénitence, le brahmarshitwat, ce grade si difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables macérations.

«À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels, dont les chœurs avaient accompagné son auguste divinité. Quant à Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de brahme et parvenu ainsi au comble de ses vœux, il parcourut la terre d'une âme juste et parfaite.»

Dès qu'il eut ouï ce long discours de Çatânanda, prononcé devant Râma et devant son frère Lakshmana, le roi Djanaka joignit alors ses mains et dit à Viçvâmitra: «C'est pour moi un bonheur, c'est une faveur du ciel, grand anachorète, que tu sois venu, accompagné du noble Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.»

Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et quand il eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le magnanime Viçvâmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il eut rendu à l'anachorète et aux deux héros les honneurs enseignés par le Livre des Bienséances, le vertueux roi tint ce discours à Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascète, que je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me donner ses ordres, car je suis ton serviteur.»

À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le sage, l'équitable, le plus distingué par la parole entre les hommes éloquents, répondit en ces termes: «Ces fils du roi Daçaratha, ces deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand désir de voir l'arc divin, qui est religieusement gardé chez toi. Montre cette merveille, s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite ce que tu peux souhaiter d'eux.»

À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette réponse: «Écoutez d'abord la vérité sur cet arc, et pour quelle raison il fut mis chez moi.—Un prince nommé Dévarâta fut le sixième dans ma race après Nimi: c'est à ce monarque magnanime que cet arc fut confié en dépôt. Au temps passé, dans le carnage qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce reproche mérité: Dieux, sachez-le bien, si j'ai fait tomber avec cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refusé dans le sacrifice la part qui m'était due.»

«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres abattus par son arc magnanime.

«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui l'environne de ses plus religieux honneurs.

«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme, mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est destinée en prix à la plus grande vigueur.»—Ensuite, tous ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, comme eux, envie d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré, ils ne pouvaient pas même soulever cette arme.

«Maintenant je vais montrer au vaillant Râma et à son frère Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le sein d'une femme.»

Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au fils de Kâauçalyâ!»

À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font aussitôt voiturer l'arc géant par des serviteurs actifs. Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit roues.

Le roi Djanaka, se tournant vers l'anachorète et vers les Daçarathides, leur tint ce langage:—«Brahme vénéré, ce que l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde si religieusement, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que ni les chœurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas, ni les Nâgas, ni les Rakshasas, personne enfin des êtres plus qu'humains n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.»

À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec lui sa flèche indomptée!»

Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui, où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai toute ma force à tirer cet arc divin!»

«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant, la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant, à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre sourcilleux.

À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent; frappés de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ et les deux petits-fils de Raghou.—Quand la respiration fut revenue libre à ce peuple terrifié, le monarque, saisi d'un indicible étonnement, joignit les mains et tint à Viçvâmitra le discours suivant: «Bienheureux solitaire, déjà et souvent j'avais entendu parler de Râma, le fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi. Sîtâ, ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide, ne peut qu'apporter beaucoup de gloire à la famille des Djanakides; et moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force héroïque. J'unirai donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus chère que la vie même.»

Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ.

Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt dans son palais, virent là ce magnanime roi, le plus vertueux des rois, environné de ses conseillers; et, réunissant leurs mains en forme de coupe, ils adressent, porteurs d'agréable nouvelle, ce discours au magnanime Daçaratha: «Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite avec toi et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de tes ministres et celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si ta santé n'est pas altérée, voici les nouvelles, qu'il t'annonce lui-même par notre bouche, cet auguste souverain, aux paroles duquel Viçvâmitra s'associe:—«Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut proclamée comme la récompense d'une force non pareille; tu sais que déjà sa main fut souvent demandée par des rois, mais aucun ne possédait une force assez grande. Eh bien! roi puissant, cette noble fille de moi vient d'être conquise par ton fils, que les conseils de Viçvâmitra ont amené dans ma ville.

«En effet, le magnanime Râma a fait courber cet arc fameux de Çiva, et, déployant sa force au milieu d'une grande assemblée, l'a brisé même par la moitié. Il me faut donc maintenant donner à ton fils cette main de Sîtâ, récompense que j'ai promise à la force: je veux dégager ma parole; daigne consentir à mon désir. Daigne aussi, auguste et saint roi, venir à Mithilâ, sans retard, avec ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escorté de ton armée, accompagné de ta cour. Veuille bien augmenter par ton auguste présence la joie que tes fils ont déjà fait naître en mon cœur: ce n'est pas une seule, mais deux brus, que je désire, moi, te donner pour eux.»

Après qu'il eut ouï ce discours des messagers, le roi Daçaratha, comblé de joie, tint ce langage à Vaçishtha comme à tous ses prêtres:

«Brahme vénéré, si cette alliance avec le roi Djanaka obtient d'abord ton agrément, allons d'ici promptement à Mithilâ.»—«Bien! répondirent à ces paroles du roi les brahmes et Vaçishtha, leur chef, tous au comble de la joie; bien! Daigne la félicité descendre sur toi! Nous irons à Mithilâ.»

À peine en eut-elle reçu l'ordre, que l'armée aussitôt prit son chemin à la suite du roi, qui précédait ses quatre corps avec les rishis ou les saints. Quatre jours et quatre nuits après, il arrivait chez les Vidéhains; et la charmante ville de Mithilâ, embellie par le séjour du roi Djanaka, apparaissait enfin à sa vue.

Plein de joie à la nouvelle que cet hôte bien-aimé entrait au pays du Vidéha, le souverain de ces lieux, accompagné de Çatânanda, sortit à sa rencontre et lui tint ce langage: «Sois le bienvenu, grand roi! Quel bonheur! te voici arrivé dans mon palais; mais, quel bonheur aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goûter ici le plaisir de voir tes deux enfants!»

Quand il eut ainsi parlé, le roi Daçaratha fit, au milieu des rishis, cette réponse au souverain de Mithilâ:—«On dit avec justesse: «Ceux qui donnent sont les maîtres de ceux qui reçoivent.» Quand tu ouvres la bouche, sois donc sûr, puissant roi, que tu verras toujours en nous des hommes prêts à faire ce que tu vas dire.»

Aussitôt qu'il eut aperçu le plus saint des anachorètes, Viçvâmitra lui-même, le roi Daçaratha vint à lui, d'une âme toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit: «Je suis purifié, ô maître de moi, par cela seul que je me suis approché de ta sainteté!» Viçvâmitra, plein de joie, lui répondit ainsi: «Tu es purifié non moins et par tes actions et par tes bonnes œuvres; tu l'es encore, ô toi qui es comme l'Indra des rois, par ce Râma, ton fils, aux bras infatigables.»

Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les cérémonies pieuses du matin, Djanaka tint ce discours plein de douceur à Çatânanda, son prêtre domestique:

«J'ai un frère puîné, beau, vigoureux, appelé Kouçadhwadja, qui, suivant mes ordres, habite Sânkâçya, ville magnifique, environnée de tours et de remparts, toute pareille au Swarga, brillante comme le char Poushpaka, et que la rivière Ikshkouvatî abreuve de ses ondes fraîches. Je désire le voir, car je l'estime vraiment digne de tous honneurs: son âme est grande, c'est le plus vertueux des rois: aussi est-il bien aimé de moi. Que des messagers aillent donc le trouver d'une course rapide et l'amènent chez moi, avec des égards aussi attentifs que, sur les recommandations mêmes d'Indra, Vishnou est amené dans son palais.

À cet ordre envoyé de son frère, Kouçadhwadja vint; il s'en alla avec empressement savourer la vue de son frère plein d'amitié pour lui; et, dès qu'il se fut incliné devant Çatânanda, ensuite devant Djanaka, il s'assit, avec la permission du prêtre et du monarque, sur un siège très-distingué et digne d'un roi.

Alors ces deux frères, étant assis là ensemble et n'omettant rien dans leur attention, appelèrent Soudâmâna, le premier des ministres, et l'envoyèrent avec ces paroles: «Va, ô le plus éminent des ministres; hâte-toi d'aller vers le roi Daçaratha, et amène-le ici avec son conseil, avec ses fils, avec son prêtre domestique.»

L'envoyé se rendit au palais, il vit ce prince, délices de la famille d'Ikshwâkou, inclina sa tête devant lui et dit: «Ô roi, souverain d'Ayodhyâ, le monarque Vidéhain de Mithilâ désire te voir au plus tôt avec le prêtre de ta maison, avec ta belle famille.» À peine eut-il entendu ces paroles, que le roi Daçaratha, accompagné de sa parenté, se rendit avec la foule de ses rishis au lieu où le roi de Mithilâ attendait son royal hôte.

«Roi puissant, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles: Sîtâ à Râma, Ourmilâ à Lakshmana. Ma fille Sîtâ, noble prix de la force, n'a point reçu la vie dans le sein d'une femme: cette vierge à la taille charmante, elle, qu'on dirait la fille des Immortels, est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne comme épouse à Râma: il se l'est héroïquement acquise par sa force et sa vigueur.

«Aujourd'hui la lune parcourt les étoiles dites Maghâs; mais, dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramènent les Phâlgounîs: profitons de cette constellation bienfaisante pour inaugurer ce mariage.»

Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra, ce grand anachorète, lui tint ce langage, conjointement avec le pieux Vaçishtha: «Vos familles à tous les deux sont pareilles à la grande mer: on vante la race d'Ikshwâkou; on vante au même degré celle de Djanaka. De l'une et l'autre part, vos enfants sont égaux en parenté, Sîtâ avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c'est là mon sentiment.

«Il nous reste à dire quelque chose; écoute encore cela, roi des hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque monarque est égal à toi. Nous savons qu'il a deux jeunes filles, à la beauté desquelles il n'est rien de comparable sur la terre; nous demandons, ô toi, qui es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent Çatroughna. Unis donc avec eux ces deux sœurs, si notre demande ne t'est point désagréable.»

À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, le roi Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes aux deux éminents solitaires: «Vos Révérences nous ont démontré que les généalogies de nos deux familles sont égales: qu'il en soit comme vous le désirez! Ainsi, de ces jeunes vierges, filles de Kouçadhwadja, mon frère, je donne l'une à Bharata et l'autre à Çatroughna. Je sollicite même avec instance une prompte alliance, d'où naisse la joie de nos familles.»

Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces paroles affectueuses, douces, imprégnées de plaisir: «Roi, goûte le bonheur! que la félicité descende sur toi! Nous allons dans notre habitation faire immédiatement le don accoutumé des vaches et les autres choses que prescrit l'usage.»

Après cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi, Daçaratha, cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la suite de tous les autres saints anachorètes, sortit de ce palais. Arrivé dans sa demeure, il offrit d'abord aux mânes de ses pères un magnifique sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les plus hautes largesses de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet opulent souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par chaque tête de ses quatre fils, en désignant individuellement chacun d'eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanquées de leurs veaux, toutes bien luisantes et bonnes laitières, furent données par ce descendant auguste de l'antique Raghou.

Dans l'instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré de ses quatre fils, déjà tous bénis avec les prières, qui inaugurent un jour d'hyménée, tous ornés de riches parures et costumés de splendides vêtements, le roi Daçaratha, devant lequel marchaient Vaçishtha et même les autres anachorètes, vint trouver, suivant les règles de la bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler ainsi:

«Auguste monarque, salut! nous voici arrivés dans ta cour, afin de célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus; et daigne ensuite ordonner que l'on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos parents, nous sommes aujourd'hui sous ta volonté. Consacre donc le nœud conjugal d'une manière convenable aux rites de ta famille.»

À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier le discours, fit une réponse d'une très-haute noblesse, au monarque des hommes: «Quel garde ai-je donc ici placé à ma porte? De qui reçoit-on l'ordre ici? Pourquoi hésiter à franchir le seuil d'une maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes comme les flammes allumées du feu, mes quatre filles, consacrées avec les prières qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées déjà au lieu où le sacrifice est préparé.—Je suis tout disposé: je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi: ne mets plus de retard au mariage, prince, qui es l'Indra des rois! Pourquoi balances-tu?»

Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha fit entrer Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des Vidéhains dit au vaillant rejeton de l'antique Raghou, à Râma, de qui les yeux ressemblaient aux pétales du lotus bleu: «Commence par t'approcher de l'autel. Que cette fille de moi, Sîtâ, soit ton épouse légitime! Prends sa main dans ta main, digne rameau du noble Raghou.

«Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d'Ourmilâ, que je te présente, reçois-la dans ta main, suivant les rites, auguste enfant de Raghou.»

Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne, invita le fils de Kêkéyî, Bharata, à prendre la main de Mândavî. Enfin, Djanaka adressa même ces paroles à Çatroughna, qui se tenait près de son père: «À toi maintenant je présente la main de Çroutakîrtî; mets cette main dans la tienne.

«Vous possédez tous des épouses égales à vous par la naissance, héros, à qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les nobles obligations propres à votre famille, et que la prospérité soit avec vous!»

À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre la main des quatre jeunes vierges, et Çatânanda lui-même de bénir leur hymen. Ensuite, tous les couples, et l'un après l'autre, d'exécuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d'Ayodhyâ et tous les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour demander aux Dieux un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs, où se trouvait mêlée une abondance de grains frits, tomba du ciel à verse sur la tête de tous ceux qui célébraient la cérémonie sainte. Les tymbales célestes frémirent avec un son doux au sein des nues, où l'on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou, les divins Gandharvas chantèrent, les chœurs des Apsaras dansèrent; et ce fut une chose vraiment admirable!

Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand anachorète, prit congé de ces deux puissants monarques et s'en alla vers la haute montagne du nord. Après le départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha fit ses adieux au souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de sa ville.

Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot aux jeunes princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de moelleuses robes de soie, des vêtements variés dans leurs teintes, des parures étincelantes, des pierreries de haut prix et toutes sortes de chars. Le monarque donna même à chacune des jeunes mariées quatre cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En outre, Djanaka leur fit présent d'une armée complète en ses quatre corps avec un train considérable, auquel fut ajouté un millier de servantes, qui portaient chacune à leur cou un pesant collier d'or. Enfin, pour mettre le comble à cette dot si riche et si variée, le monarque de Mithilâ, d'une âme toute ravie de joie, leur donna dix mille livres complètes d'or grége ou travaillé; et, quand il eut ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de Mithilâ donna congé au roi son hôte et rentra dans sa charmante capitale.

De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhyâ s'éloigna, accompagné de ses magnanimes enfants, et cédant le pas aux brahmes vénérables, à la tête desquels marchait Vaçishtha. Tandis que, libre enfin du mariage célébré, le monarque avec sa suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur, volèrent à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant aussitôt cet augure, de passer vers sa droite.

Un vent s'éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons de sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent enveloppées de ténèbres, le soleil perdit sa chaleur, et l'univers entier fut rempli d'une poussière telle que la cendre. L'âme de tous les guerriers en fut même troublée jusqu'au délire; seuls, Vaçishtha, les autres saints et les héros issus de Raghou n'en furent pas émus.

Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l'âme des guerriers se fut rassise, voilà qu'ils virent s'avancer là, portant ses cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni, Râma, non moins invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir destructeur de tout; Râma lui-même, formidable en son aspect, que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une lumière pareille au feu, quand sa flamme est allumée, tenant levés sur l'épaule un arc et une hache, resplendissants comme les armes d'Indra, et qui, pénétré de colère, bouillant de fureur, tel qu'un feu mêlé de sa fumée, saisit, en arrivant à la vue du cortége royal, une flèche épouvantable, enveloppée de gémissements.

À l'aspect de l'être si redoutable arrivé près d'eux, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la paix, de réciter leurs prières à voix basse; et tous les saints, rassemblés en conseil, de se dire l'un à l'autre: «Irrité par la mort de son père, cet auguste Râma ne vient-il pas détruire une seconde fois la caste des kshatryas, tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les kshatryas: qui peut dire si, dans sa colère, aujourd'hui, il n'exterminera point encore l'ordre vaillant des kshatryas?»

Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, d'offrir au terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalière et de lui adresser en même temps ces paroles toutes conciliatrices: «Râma, sois ici le très-bienvenu! Reçois, maître, cette corbeille, où sont renfermées les huit choses de l'arghya: rejeton saint de Brighou, digne anachorète, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton cœur une nouvelle colère!»

Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires, Râma le Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ à Râma le Daçarathide:

«Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est vantée partout: j'ai ouï parler de cet arc céleste qui fut brisé par toi. À la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d'une manière si prodigieuse, j'ai pris l'arc géant, que tu vois sur mon épaule, et je suis venu. C'est avec lui, Râma, que j'ai vaincu toute la terre; bande cet arc même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc, avec cet arc céleste, cette flèche que je te présente. Si tu parviens à mettre la corde de cet arc dans la coche de cette flèche, je t'accorde ensuite l'honneur d'un combat sans égal et dont tu pourras justement glorifier ta force.»

À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le Daçarathide jeta ce discours au terrible anachorète: «J'ai entendu raconter quel épouvantable carnage fit un jour ton bras: j'excuse une action qui avait pour motif le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces générations de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis pas de cet exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité. Apporte cet arc divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Brighou, qu'aujourd'hui même la main d'un kshatrya possède encore une grande vigueur!»

Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc céleste aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant échapper un léger sourire. Quand ce héros illustre eut de sa main levé cette arme, sans un grand effort, il ajusta la corde à la coche du trait et se mit à tirer l'arc solide. À ce mouvement pour envoyer son dard, le fils du roi Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles termes: «Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas contre toi, bien que j'en aie toute la puissance, cette flèche, qui ôte la vie! Mais je t'exclurai de cette voie céleste, que tu as conquise par les austérités, et je te fermerai, sous la vertu de cette flèche, l'accès des mondes saints, des mondes incomparables. En effet, cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche, qui détruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans qu'elle portât coup.»

Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la rapidité de la pensée, contempler Râma le Daçarathide, qui tenait au poing la plus excellente des armes.

Dès qu'il eut vu de son regard à la vision céleste que les Dieux étaient là présents et reconnu, par sa puissance de contemplation et sa faculté de s'absorber en Dieu, que Râma était né de l'essence même de Nârâyana, alors ce Djamadagnide, de qui le Daçarathide avait surpassé la force, joignit les mains et lui tint ce langage: «Ô Râma, quand la terre fut donnée par moi à Kaçyapa: Je l'accepte, me dit-il, sous la condition que tu n'habiteras point dans mon domaine. Je consentis, et depuis lors, Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: «Puissé-je ne manquer jamais à cette parole donnée!» Ce fut là ma pensée bien arrêtée. Ne veuille donc pas, noble enfant de Raghou, fermer pour moi le chemin par où le ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la pensée; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette flèche. Cet arc m'a fait reconnaître à sa colère ennemie que tu es l'être impérissable, éternel qui ravit le jour à Madhou: sois bon pour moi; et puisse sur toi descendre la félicité!»

À ces mots, Râma, le descendant illustre de l'antique Raghou, décocha la flèche dans les mondes de Râma le Djamadagnide à la splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l'efficace du trait divin, n'eut plus de monde qu'il pût habiter. Ensuite, quand il eut décrit autour de Râma le Daçarathide un pradakshina, Râma le Djamadagnide s'en retourna dans son héritage.

Ayodhyâ était pavoisée d'étendards flottants, résonnante de musique, dont toutes les espèces d'instruments jetaient les sons au milieu des airs. Arrosée, délicieusement parée, jonchée de fleurs et de bouquets, la rue royale était remplie de citadins, la voix épanchée en bénédictions et le visage tourné vers le roi, qui fit ainsi pompeusement sa rentrée dans la ville et dans son palais.

Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et Kêkéyî à la taille charmante, et les autres dames, qui étaient les épouses du monarque, reçurent les nouvelles mariées avec une politesse attentive.

Dès lors, comblées de joie, trouvant le bonheur dans le bien et l'amour de leurs maris, elles commencèrent à goûter chastement le plaisir conjugal. Mais ce fut surtout la belle Mithilienne, fille du roi Djanaka, qui, plus que les autres, sut charmer son époux. Après que l'hymen eut joint Râma d'un chaste nœud à cette jeune fille aimée, d'un rang égal au sien, d'une beauté, à laquelle rien n'était supérieur, ce fils d'un roi saint en reçut un grand éclat, comme un autre invincible Vishnou de son mariage avec Çrî, la déesse même de la beauté.

Or, après un certain laps de temps, le roi Daçaratha fit appeler son fils Bharata, de qui la noble Kêkéyî était mère, et lui dit ces paroles: «Le fils du roi de Kékaya, qui habite ici depuis quelque temps, ce héros, ton oncle maternel, mon enfant, est venu pour te conduire chez ton aïeul.—Il te faut donc t'en aller avec lui voir ton grand-père: observe à ton aise, mon fils, cette ville de ton aïeul.»

Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du roi Daçaratha, le fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné de Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa même avec étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble démarche, et lui tint ce langage devant sa cour assemblée:

«Va, bel enfant, sous une heureuse étoile, au palais de ton aïeul; mais écoute, avant de partir, mes avis, et suis-les, mon chéri, avec le plus grand soin. Sois distingué par un bon caractère, mon fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-même, et n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine du bonheur et de la vie: que les brahmes soient donc pour toi, dans toutes les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les brahmes furent de vrais Dieux, habitants du ciel; mais les Dieux supérieurs, mon fils, nous les ont envoyés, comme les Dieux de la terre, dans le monde des hommes, pour éclairer la vie des créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et les Védas, et le Çâstra impérissable des Devoirs, et le Traité sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complétement.

«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un seul instant ne vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta santé; car, dans mes regrets de ton absence, au moins faut-il que mon âme soit consolée en apprenant que tu vas bien!»

Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes et d'une voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon fils!» Celui-ci donc salua d'un adieu son père, il salua d'un adieu Râma à la vigueur sans mesure; et, s'étant d'abord incliné devant les épouses du roi, ses mères, il partit, accompagné de Çatroughna.

Après quelques jours comptés depuis son départ, après qu'il eut traversé des forêts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agréable palais du roi son grand-père. Près de là, faisant halte, Bharata envoya un messager de confiance dire au monarque, son aïeul: «Je suis arrivé.»

Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit entrer, comblé des plus grands honneurs, son petit-fils dans les faubourgs de sa ville, pavoisée d'étendards, embaumée du parfum des aromates, parée de fleurs et de bouquets, festonnée de guirlandes des bois, jonchée de sable fin dans toute sa rue royale, soigneusement arrosée d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées çà et là. Ensuite, les habitants reçurent aux portes de la ville Bharata exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de tous les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entrée dans la ville.

Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement costumés, il y fut comblé d'honneurs, traité à la satisfaction de tous ses désirs; et le fils de Kêkéyî habita cette cour dans un bien-être délicieux, comme le plus heureux mortel des mortels heureux.

Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains suivant l'ordre héréditaire de sa famille, Râma pensait que monter au sommet de la science est préférable à l'honneur même de monter sur un trône. Il était plein de charité pour tous les êtres, secourable à ceux qui avaient besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien, ami des faibles, réfugiés sous sa protection, reconnaissant, aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai dans ses promesses, ferme dans ses résolutions, maître de son âme, sachant distinguer les vertus, parce qu'il était vertueux lui-même. Adroit, ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en main les intérêts de tous ses amis, et les menait au succès avec un langage affectueux.

Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la plus opulente fortune ou même à ses voluptés les plus chères; mais à la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant le bien, modeste, de bonnes mœurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat, il avait un grand cœur, une grande énergie, une grande âme: en un mot, c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur, d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne.

Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette féconde mine de vertus briller d'un éclat sans égal par cette foule de qualités et par d'autres encore, il se mit à rouler continuellement cette pensée au fond de son âme, venue et déjà fixée même dans ce projet: «Il faut que je sacre mon fils Râma comme associé à ma couronne et prince de la jeunesse.»

Cette idée s'agitait sans cesse dans le cœur du monarque sage: «Quand verrai-je l'onction royale donnée à Râma! Il est digne de cette couronne: sachant donner à tous les êtres la chaîne de l'amour, il est plus aimé que moi et règne déjà sur mes sujets par toutes ses vertus. Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par l'intelligence, égal même à la terre en stabilité, il est mieux doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils, ma gloire, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne toute l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, où me conduit cet âge avancé.»

Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes de bon jugement et qui savaient pénétrer dans le fond des choses, instituteurs spirituels, conseillers d'État, citadins et même villageois se réunirent, tinrent conseil, arrêtèrent une résolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi Daçaratha: «Auguste monarque, te voilà un vieillard devenu plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme héritier de ta couronne.»

À ce discours, tel que son cœur l'avait souhaité, il dissimula son désir et répondit à ces hommes, dont il voulait connaître mieux toute la pensée: «Pourquoi vos excellences désirent-elles que j'associe mon fils à mon trône dans le temps même où je suffis à gouverner la terre avec justice?»

Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent à ce magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi, sont les qualités de ton fils. Il est doux, il a des mœurs honnêtes, une âme céleste, une bouche instruite à ne dire que des choses aimables et jamais d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le père et la mère de tes sujets.

«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton fils de marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours victorieux, après que sa main a terrassé l'ennemi; et, quand il revient parmi nous, triomphant des armées étrangères, ce héros, tirant de la victoire même une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses.

«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou porté dans un char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrête, il s'informe de nos santés, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos feux sacrés, nos épouses, nos serviteurs, nos disciples, toute chose enfin va bien chez nous.

«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier présomptif du royaume, ce Râma aux yeux de lotus bleu, au cœur plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es comme un Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du monde, le maître de son âme et l'amour des hommes, dont il fait les délices par ses vertus!»

Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha lui dit: «Amène promptement ici mon vertueux Râma!» «Oui!» répondit le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé par son maître, ce ministre sans égal dans l'art de conduire un char eut bientôt amené Râma dans ce lieu même.

Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du nord, de l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux des Yavanas, ceux même des Çakas, qui habitent les montagnes, bornes du monde, s'échelonnèrent sous leur auguste suzerain Daçaratha, comme les Dieux sont rangés sous Indra, le fils de Vasou.

Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra au milieu des Maroutes, le saint monarque vit s'avancer, monté sur le char et semblable au roi des Gandharvas ce fils au courage déjà célèbre dans tout l'univers, aux longs bras, à la grande âme, au port majestueux comme la démarche d'un éléphant ivre d'amour. L'auguste souverain ne pouvait se rassasier de contempler ce Râma au visage désiré comme l'astre des nuits, à l'aspect infiniment aimable, qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses vertus, sa noblesse, sa beauté, et marchait, semant la joie autour de lui, comme le Dieu des pluies sur les êtres, consumés par les feux de l'été.

Aussitôt qu'il eut aidé le jeune rejeton de l'antique Raghou à descendre du char magnifique, Soumantra, les mains jointes, le suivit par derrière, tandis que le vaillant héros s'avançait vers son père.

Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha du monarque, et, se nommant, il dit: «Je suis Râma.» Puis il toucha du front les pieds de son père. Mais celui-ci, ayant vu son bien-aimé fils prosterné à son côté, les paumes réunies en coupe, saisit les deux mains jointes, le tira doucement à soi et lui donna un baiser.

Ensuite, le fortuné monarque offrit du geste à Râma un siège incomparable, éblouissant, le plus digne parmi tous, orné d'or et de pierreries. Alors, quand il se fut assis dans le noble siège, Râma le fit resplendir, comme le Mérou, que le soleil à son lever illumine de ses clartés sans tache.

Le puissant monarque se réjouit à la vue de ce fils chéri, noblement paré et qui semblait Daçaratha lui-même réfléchi dans la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des pères, ayant donc adressé la parole à son fils avec un sourire, lui tint ce langage, comme Kaçyapa au souverain des Dieux:

«Râma, tu es mon enfant bien-aimé, le plus éminent par tes vertus et né, fils égal à moi, d'une épouse mon égale et la première de mes épouses. Enchaînés par tes bonnes qualités, ces peuples te sont déjà soumis: reçois donc le sacre, comme associé à ma couronne, en ce temps, où la lune va bientôt faire sa conjonction avec l'astérisme Poushya, constellation propice. J'aime à le reconnaître, mon fils; la nature t'a fait modeste et même vertueux; mais ces vertus n'empêcheront point ma tendresse de te dire ce qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans la modestie; tiens continuellement domptés les organes des sens, et fuis toujours les vices, qui naissent de l'amour et de la colère. Jette les yeux sur la Cause première, et que sans cesse ton âme, comme la sienne, Râma, se cache et se montre dans la défense de tes sujets. D'abord, sois dévoué au bien, exempt d'orgueil, escorté sans cesse de tes vertus; ensuite, protège ces peuples, mon fils, comme s'ils étaient eux-mêmes les fils nés de ta propre chair.

«Noble enfant de Raghou, examine d'un œil vigilant tes soldats, tes conseillers, tes éléphants, tes chevaux et tes finances, l'ami et l'ennemi, les intermédiaires et les rois neutres. Lorsqu'un roi gouverne de telle sorte la terre, que ses peuples heureux lui sont inébranlablement dévoués, ses amis en ressentent une joie égale à cette allégresse des Immortels, devenus enfin les heureux possesseurs de la divine ambroisie. Impose le frein à ton âme, et sache, mon fils, te conduire ainsi!»

À peine le monarque avait-il achevé son discours, que des hommes, messagers de cette agréable nouvelle, couraient déjà en faire part à Kâauçalyâ. Elle, la plus noble des femmes, elle distribua à ces porteurs d'une nouvelle si flatteuse et de l'or, et des vaches, et toutes sortes de pierreries.

Quand il se fut incliné devant le roi son père, le Raghouide, éclatant de lumière, monta dans son char; puis, environné de foules nombreuses, il revint dans son palais.

Après le départ des citadins, le monarque, ayant délibéré une seconde fois avec ses ministres, arrêta une résolution, en homme qui sait prendre une décision. «Demain, l'astérisme Poushya doit se lever sur l'horizon; que mon fils Râma, à la prunelle dorée comme la fleur des lotus, soit donc sacré demain dans l'hérédité présomptive du royaume!» Ainsi parla ce puissant monarque.

Entré dans sa maison, Râma en sortit au même instant et se dirigea vers le gynœcée de sa mère.

Là, il vit cette mère inclinée, revêtue de lin, sollicitant la Fortune dans la chapelle de ses Dieux.—Ici déjà s'étaient rendus avant lui Soumitrâ, Lakshmana et Sîtâ, elle, que l'agréable nouvelle du sacre avait rendue toute joyeuse.

Râma, s'étant approché, s'inclina devant sa mère ainsi recueillie, et dit ces paroles faites pour lui causer de la joie: «Mère chérie, mon père m'a désigné pour gouverner ses peuples; on doit me sacrer demain: c'est l'ordre de mon père. Il faut que Sîtâ passe avec moi cette nuit dans le jeûne, comme le roi me l'a prescrit avec le ritouidj et nos maîtres spirituels. Veuille donc répandre sur moi et sur la Vidéhaine, ma belle épouse, ces paroles heureuses, d'une si grande efficacité pour mon sacre, dont le jour que celui-ci précède verra l'auguste cérémonie.»

Ayant appris cette nouvelle, objet de ses vœux depuis un long temps, Kâauçalyâ répondit à Râma ces mots, troublés par des larmes de joie: «Mon bien-aimé Râma, vis un grand âge! Périsse l'ennemi devant toi! Puisse ta félicité réjouir sans cesse ma famille et celle de Soumitrâ!

«Tu es né en moi, cher fils, sous une étoile heureuse et distinguée, toi, à qui tes vertus ont gagné l'affection du roi Daçaratha, ton père. Ô bonheur! ma dévotion pour l'Homme-Dieu aux yeux de lotus ne fut pas stérile, et j'augure que sur toi va se poser aujourd'hui cette félicité merveilleuse du saint roi Ikshwâkou!»

Après ce langage de sa mère, Râma, jetant sur Lakshmana, assis devant lui, son corps incliné et ses mains jointes, un regard accompagné d'un sourire, lui adressa les paroles suivantes: «Lakshmana, gouverne avec moi ce monde; tu es ma seconde âme, et ce bonheur qui m'arrive est en même temps pour toi! Fils de Soumitrâ, goûte ces jouissances désirées et savoure ces doux fruits de la royauté; car, si j'aime et la vie et le trône, c'est à cause de toi!»

Quand il eut ainsi parlé à son cher Lakshmana, Râma, s'étant incliné devant ses deux mères, fit prendre congé à Sîtâ et retourna dans son palais.

La rue royale se trouvait alors dans Ayodhyâ tout obstruée par les multitudes entassées des hommes, dont cet événement avait excité la curiosité, et de qui les danses joyeuses dispersaient un bruit semblable à celui de la mer, quand le vent soulève ses humides flots. La noble cité avait arrosé et balayé ses grandes rues, elle avait orné de guirlandes sa rue royale, elle s'était pavoisée de ses vastes étendards.

En ce moment tous les habitants d'Ayodhyâ, hommes, femmes, enfants, par le désir impatient de voir le sacre de Râma, soupiraient après le retour du soleil. Chacun désirait contempler cette grande fête.

Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la belle Vidéhaine, son épouse, comme Nârâyana avec Lakshmî, il entra dans le sanctuaire domestique. Alors il mit sur sa tête, suivant la coutume, une patère de beurre clarifié et versa dans le feu allumé cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut mangé ce qui restait de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui était avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au silence et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans une sainte continence avec la charmante Vidéhaine sur un lit de verveine, jonchée avec soin dans la brillante chapelle consacrée à Vishnou.

Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit du sommeil et fit arranger tout avec un ordre soigné dans les meubles de son appartement.—Puis, quand il entendit les brillantes voix des poëtes et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube naissante, murmurant sa prière d'une âme recueillie. Dévotement prosterné, il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou, et, revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à la voix des brahmes.

Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mêlaient dans ce jour de fête les accords des instruments de musique, remplit toute la ville d'Ayodhyâ. À la nouvelle que le noble enfant de Raghou avait accompli avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous les habitants de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins, n'ignorant pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux premières lueurs du matin.

Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent une masse blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les bananiers sacrés, sur les plateformes des palais, sur les bazars des trafiquants, où sont amoncelées toutes les sortes infinies des marchandises, sur les splendides hôtels des riches pères de famille, sur toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur les plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards et les banderoles de couleurs variées. De tous les côtés on entend les troupes des danseurs, des comédiens et des chanteurs, dont les voix se modulent pour le délicieux plaisir de l'âme et des oreilles.

Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient toutes sur les éloges de Râma; et, de tous côtés, les enfants mêmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, désertant le jeu, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune prince, les citadins avaient brillamment décoré, parfumé de la résine embaumée de l'encens, paré de fleurs et de présents la rue royale; et, par une sage prévoyance contre l'arrivée de la nuit, afin de ramener le jour dans les ténèbres, ils avaient planté au long des rues dans toute la ville des arbres d'illuminations.

Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente éloignée, qui l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ, monta d'elle-même sur la plate-forme du palais; et là, promenant ses yeux, elle vit la rue du roi brillamment décorée, la ville pavoisée de grands étendards, ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasié.

À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en habits de fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non loin d'elle, et fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui cette joie extrême des habitants? Dis-le moi! Quelle chose aimée des citoyens veut donc faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un enchantement suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui ses trésors comme une pluie de largesses?»

Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de plaisir, commence à lui raconter ce qui en était du sacre attendu pour l'association à la couronne: «Demain, au moment où la lune se met en conjonction avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme héritier du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus. C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du sacre, que les habitants ont décoré la ville et que tu vois la mère de Râma si heureuse.»

À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle, soudain, transportée de colère, la femme bossue descendit précipitamment de cette plate-forme du palais. La Mantharâ, qui avait conçu une mauvaise pensée, vint donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce langage à Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée dans un abîme!»

Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention méchante avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui fit à son tour cette demande: «Pourquoi es-tu si en colère, Mantharâ? Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter: en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage bouleversé.»

À ces paroles de Kêkéyî, la Mantharâ, qui savait ourdir un discours artificieux, lui répondit ainsi, les yeux rouges de colère et d'envie, pour augmenter le trouble de sa maîtresse et la séparer enfin de Râma, dont cette femme à la pensée coupable désirait la perte: «Une chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois pas tolérer, ô ma reine: c'est que le roi Daçaratha se dispose à consacrer son fils Râma comme héritier de sa couronne.

«Telle qu'une mère, à qui, séduite par un langage artificieux, sa bienveillance a fait recueillir un ennemi: ainsi, toi, imprudente, tu as réchauffé un serpent dans ton sein! En effet, ce que pourrait faire, soit un serpent, soit un ennemi, que tu ne vois pas derrière toi et comme sous tes pieds, Daçaratha le fait aujourd'hui à ton fils et à toi. L'épouse bien-aimée de ce roi au langage traître et mensonger va mettre son Râma sur le trône; et toi, imprévoyante créature, tu seras immolée avec ton enfant!»

À ces paroles de la bossue, Kêkéyî, ravie de joie, ôta de sa parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau à la Mantharâ. Quand elle eut donné à la perfide suivante ce magnifique bijou, en témoignage du plaisir que lui inspirait sa nouvelle, Kêkéyî enchantée lui répondit alors en ces termes: «Mantharâ, ce que tu viens de raconter m'est agréable; c'est une chose que je désirais: aussi ai-je du plaisir à te donner une seconde fois ce gage de ma vive satisfaction. Il n'y a dans mon cœur aucune différence même entre Bharata et Râma: je verrai donc avec bonheur que le roi donne l'onction royale à celui-ci.»

À ces mots, rejetant le bijou de Kêkéyî, Mantharâ lui répondit en ces termes, accompagnés d'une imprécation: «Pourquoi, femme ignorante, te réjouis-tu, quand le danger plane sur toi? Ne comprends-tu pas que tu es submergée dans un océan de tristesse? Tu le veux, insensée: eh bien! cœur lâche, que le serpent des soucis te dévore, malheureuse, toi, que la science n'éclaire pas et qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette Kâauçalyâ, qui dans ce jour, où la lune entre en conjonction avec l'astérisme Poushya, verra son fils, au corps semé de signes propices, oint et sacré comme l'héritier du trône paternel! Mais toi, femme ignorante, dépouillée de ta grandeur, tu seras soumise, comme une servante, à Kâauçalyâ grandie et parvenue même à la plus haute domination. On verra l'épouse de Râma savourer les jouissances du trône et de la fortune; mais ta bru à toi sera obscurcie et rabaissée!»

Kêkéyî, fixant les yeux sur la Mantharâ, qui parlait ainsi d'un air vivement affligé, se mit joyeusement à vanter elle-même les vertus de Râma.

À ces paroles de sa maîtresse, la Mantharâ, non moins profondément affligée, répondit à Kêkéyî, après un long et brûlant soupir: «Ô toi, de qui le regard manque de justesse, femme ignorante, ne t'aperçois-tu pas que tu te plonges toi-même dans un abîme, dans la mort, dans un enfer de peines? Si Râma devient roi; si, après lui, son fils monte sur le trône; puis, le fils de son fils; ensuite, le rejeton né de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il point, Kêkéyî, rejeté hors de la famille du monarque? En effet, tous les fils d'un roi n'ont pas le trône de leur père chacun dans son avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul, qui reçoit l'onction royale; car si tous avaient droit à ceindre le diadème, ne serait-ce pas une bien grande anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains de leurs fils aînés, vertueux ou non, que les maîtres de la terre, femme charmante, remettent les rênes du royaume? De leur côté, arrivés au terme de la vie, ces fils aînés transmettent à leurs fils aînés le royaume, sans partage; mais à leurs frères, jamais! C'est là une chose incontestable. Que suit-il de là? C'est que ton fils sera dépouillé à perpétuité des honneurs, privé du plaisir, comme un orphelin sans appui, et déchu à jamais de l'hérédité royale. Je suis accourue ici, conduite par ton intérêt; mais tu ne m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau quand je t'annonce l'agrandissement de ton ennemie! Car, une chose immanquable! Râma, une fois qu'il aura ceint le diadème, Râma, débarrassant le chemin de cette gênante épine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui est plus sûr, à la mort.

«Enivrée de ta beauté, tu as toujours, dans ton orgueil, dédaigné la mère de Râma, épouse comme toi du même époux; comment ne ferait-elle pas tomber maintenant le poids de sa haine sur toi!»

À ces mots de la suivante, Kêkéyî poussa un soupir et répondit ces paroles: «Tu me dis la vérité, Mantharâ; je connais ton dévouement sans égal pour moi. Mais je ne vois aucun moyen par lequel on puisse faire obtenir de force à mon fils ce trône de son père et de ses aïeux.»

À ces paroles de sa maîtresse, la bossue, poursuivant son dessein criminel, délibéra dans son esprit un instant et lui tint ce langage: «Si tu veux, je t'aurai bientôt mis ce Râma dans un bois, et je ferai même donner l'onction royale à Bharata.»

À ces mots de la Mantharâ, Kêkéyî, dans la joie de son âme, se leva un peu de sa couche mollement apprêtée et lui répondit ces paroles: «Dis-moi, ô femme d'une intelligence supérieure; Mantharâ, dis-moi par quel moyen on pourrait élever Bharata sur le trône et jeter Râma dans une forêt?»

À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ, bien résolue dans sa pensée coupable, tint ce langage à Kêkéyî pour la ruine de Râma: «Écoute, et réfléchis bien, quand tu m'auras entendue. Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Démons, ton invincible époux, sollicité par le roi des Immortels, s'en fut affronter ces combats.—Il descendit, vers la plage méridionale, dans la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui porte à son étendard l'image du poisson Timi possède une ville appelée Vêdjayanta.

«Là, non vaincu par les armées célestes, un grand Asoura, qui avait nom Çambara, puissant par la magie, livra bataille à Çakra. Dans cette terrible journée, le roi fut blessé d'une flèche; il revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu'il fut pansé lui-même. La plaie, grâce à toi, fut cicatrisée; et, ravi de joie, l'auguste malade t'accorda, femme illustre, deux faveurs à ton choix. Mais toi: «Réserve l'effet de ces deux grâces pour le temps où j'en souhaiterai l'accomplissement!» N'est-ce pas ainsi qu'alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit: Oui? J'étais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui jadis, reine, me les a contées.

«Réclame de ton époux ces deux grâces; demande pour l'une le sacre de Bharata et pour l'autre l'exil de Râma pendant quatorze années. Montre-toi courroucée, ô toi, de qui le père est un monarque, entre dans l'appartement de la colère; et, vêtue d'habits souillés, couchée sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le roi, ne lui adresse pas même une parole, comme une abandonnée qui dort sur la terre, femme qu'on nommait hier la brillante et qu'il faut appeler maintenant la désolée. Bientôt, près du sol dégarni, où tu seras étendue, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander ce que tu désires: car, je n'en puis douter, ton époux t'aime beaucoup.

«Si ton époux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes de bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents.

«Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur effet, ton époux te relevait de ses mains; enchaîne-le d'abord sous la foi du serment; ensuite, radieuse beauté, demande-lui, comme grâce première, l'exil de Râma durant neuf ans ajoutés à cinq années, et, comme seconde, l'hérédité du royaume conférée à Bharata.

«Ainsi, heureuse mère, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma, sans nul doute, ira lui-même dans l'exil.

«Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle puissance la beauté met dans tes mains! Le roi n'aura ni la force d'exciter ni la force de mépriser ta colère; le monarque de la terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu'il renoncerait à sa vie même pour l'amour de toi?»

Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien ce qui était mauvais; et son âme, troublée par les influences d'une malédiction, ne sentit pas que l'action était coupable. En effet, dans son enfance, au pays des Kékéyains, elle avait jeté sur un brahme, qui semblait un homme stupide, l'injure d'une parole blessante; et ce magnanime avait maudit en ces termes la jeune fille inconsidérée: «Puisque tu as injurié un brahme dans l'ivresse de l'orgueil, que t'inspire déjà ta beauté, tu recueilleras toi-même un jour le blâme et les mépris dans le monde!»

Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kêkéyî tomba fatalement sous la domination de Mantharâ; elle prit donc la bossue aux vues criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son cœur; et toute à l'excès d'une joie qui troublait sa raison, elle tint résolûment ce langage à Mantharâ: «Je suis loin de mépriser ta prévoyance exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages conseils: il n'existe pas dans ce monde une seconde femme égale à toi pour l'intelligence.»

Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage la reine couchée dans son lit, répondit en ces termes: «Il est superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est à sec; lève-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble dans le cœur du monarque!» «Oui!» répondit Kêkéyî, approuvant ces paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s'affermit dans la résolution de faire donner l'onction royale à Bharata.

La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres parures; et, l'âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra dans la chambre de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil que lui inspirait la force de sa prospérité.

Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée, ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur, l'épouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel enveloppé de ténèbres, quand l'astre de la lumière s'est éclipsé.

Or, quand il eut fait connaître le jour et l'instant où l'onction royale serait donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son gynœcée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là, ce maître du monde, apprenant qu'elle était couchée sur la terre, abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme foudroyé par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l'âme sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable.

S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée d'un chasseur a blessée.

Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui la respiration sanglotante ressemblait aux sifflements d'un serpent, le roi tint, d'une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: «Je ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il pas rendu? Pourquoi, femme naguère si heureuse et maintenant si désolée, pourquoi, à ma très-vive douleur, es-tu couchée sur la terre nue et dans la poussière, comme une veuve sans appui, en ce jour où mon âme est toute joyeuse?»

Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux, répondit sur-le-champ à ces mots: «Je n'ai reçu aucune offense de personne, magnanime roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été refusé; mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu ta promesse, je t'expliquerai ce qu'est mon désir.»

À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous l'empire de son épouse, entra dans ce piége à sa ruine, comme une antilope s'engage étourdiment au milieu d'un filet. Le prince, qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au vœu conjugal, elle si attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il n'existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j'aime plus que toi!

«Je m'arracherais ce cœur même pour te le donner: ainsi, ma Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.

«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus balancer: je ferai ta joie; oui, je le jure par toutes mes bonnes œuvres!» Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla son dessein très-odieux et d'une profonde scélératesse.

«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée! Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l'Éther, le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, qui abhorrent les clartés du jour, et les Dieux domestiques, à qui plaît d'habiter nos maisons; que les êtres animés, d'une autre espèce et de quelque nature qu'ils soient, connaissent la parole échappée de tes lèvres!

«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement accompagnés de réflexion, s'engage à mettre les objets d'une grâce dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins!»

Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur des grâces, mais aveuglé par l'amour:

«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé deux grâces, dont je réclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, mon fils, reçoive l'onction royale, comme héritier du trône, dans la cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois durant neuf et cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre Bharata, mon fils, dans l'hérédité du royaume.»

Ce langage de Kêkéyî blessa au cœur le puissant monarque, et son poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mâle, quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitôt sous le coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre veuve de ses tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé au milieu du cœur par la flèche des cruelles paroles, il fut à l'instant même absorbé dans un profond évanouissement.

Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l'âme noyée dans l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec colère à Kêkéyî: «Scélérate, femme aux voies corrompues, que t'a fait Râma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi qu'il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ? Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?

«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d'amour filial. C'est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels: tu le vois! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi grâce!»

Le cœur déchiré à ce discours d'une grande amertume, à ces mots épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l'esprit égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu'un buffle vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds de sa femme, dont les mains, pour ainsi dire, serraient son cœur d'une pression douloureuse, et, d'une voix sanglotante, il jetait ces mots: «Grâce, ô ma reine! grâce!»

Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs, elle sans crainte à lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le trouble dans son âme triste et malheureuse: «Toi, de qui les sages vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces deux grâces, hésites-tu à m'en donner l'accomplissement?»

Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme ignoble, mon ennemie, goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et Râma, ce fier éléphant des hommes, banni dans un bois!

«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme, est-ce là se montrer père à l'égard d'un fils si magnanime et doué même de toutes les vertus!—Maintenant qu'il est fatigué par le jeûne, la continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira donc, à l'heure enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au milieu des forêts!

«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme, homme de petite vigueur, incapable même de s'élever jusqu'à la colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le monde, comme un criminel!»

Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui troublait son âme, le soleil s'inclina vers son couchant et la nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui parut aussi longue que cent années.

À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles paroles: «Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volonté et qui cherche en toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que j'ai au fond du cœur: eh bien! sois contente, femme au gracieux sourire, voilà ce qu'est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors l'exil de Râma: oui, tout ce qui est à moi, ou même si tu la veux, ma vie!»

Ainsi conjurant et conjurée, elle d'une âme si corrompue et lui d'une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n'accorda rien aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes et dont les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par les formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota dans la tristesse et le trouble de son âme.

Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l'injuste exil de son fils tourmentait son cœur, et tombé sans connaissance sur la terre, se débattait convulsivement, Kêkéyî lui jeta ces nouvelles paroles: «Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c'est de rester ferme dans la vérité de ta promesse.

«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes sincères qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c'est que je m'étais dit, car je pensais te connaître: «Sa parole est une vérité!» Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d'une colombe, s'arracha le cœur à lui-même, pour ne pas manquer à sa promesse, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgré son impétuosité. Alarka même s'arracha les deux yeux pour les donner au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter, après cette vie, dans les demeures célestes.

«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps passé, voulus bien m'accorder ces deux grâces, pourquoi, dis-je, m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais, ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes!»

Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou, dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles.

Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières lueurs de l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s'y tenant les mains jointes, il réveilla son maître: «O roi, voici que ta nuit s'est déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité! Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi des tiennes, auguste dominateur de la terre!»

Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, vœux accoutumés pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur immense, lui adressa la parole en ces termes: «Pourquoi viens-tu, conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui la tristesse n'est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances.»

Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux, Soumantra s'éloigna vite de ces lieux, non sans rougir un peu de honte.

Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté criminelle, jeta de nouveau ces paroles à son époux étendu par terre, à son époux, qu'elle voulait stimuler avec l'aiguillon de son langage:

«Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés, comme un être de la plus basse condition? Mande ici Râma; envoie-le sans faiblesse habiter les forêts! Si tu es fidèle en tes promesses, donne-moi l'accomplissement d'une parole qui m'est chère.»

Alors, blessé par l'aiguillon de ces paroles, comme un éléphant avec la pointe aiguë de son cornac, le roi, consumé par le feu du chagrin, dit ces mots à Soumantra:

«Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne de la vérité; mon âme est pleine de trouble. Amène ici Râma sans délai, je désire le voir.»

À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ dit aussi d'elle-même à l'écuyer: «Va! amène Râma; et fais-le se hâter, de manière qu'il vienne au plus tôt!»

Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé sur le pas intérieur de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il eut franchi le seuil extérieur, il trouva dehors les conseillers et les prêtres du palais, qui se tenaient là tous réunis dans l'attente.

Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa conjonction avec l'astérisme Poushya, on avait disposé en vue de Râma toutes les choses nécessaires à la cérémonie d'un sacre. On avait préparé un trône d'or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel s'étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes. On avait apporté de l'eau puisée au confluent du Gange et de l'Yamounâ; on avait apporté de l'eau prise dans les autres fleuves sacrés, qui tournent le front, soit à l'orient, soit à l'occident, ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux. On avait apporté même de l'eau recueillie dans toutes les mers.

Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d'or massif; autour de leurs flancs, on avait tressé en guirlandes les jeunes pousses des arbres qui se plaisent au bord des eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel, du lait, du caillé, de la vase même et de l'eau, envoyés des plus saints tîrthas, s'y mêlaient à toutes les choses distinguées par une influence heureuse.

On avait également préparé en vue de Râma un sceptre, somptueusement orné de joyaux et d'un éclat aussi pur que les rayons de la lune, un chasse-mouche, un magnifique éventail, décoré avec une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l'astre des nuits. On avait encore exécuté pour l'assomption de Râma au trône paternel un vaste parasol, emblème de royauté. Là étaient réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un éléphant de choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit belles jeunes filles, sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures, des poëtes laudateurs, vêtus d'un opulent costume, et toutes les espèces d'instruments, qui servent à la musique.

Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrêtées là du peuple et recueillit dans sa route les paroles échangées des conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Râma.

«Aujourd'hui Râma, disaient-ils, va recevoir l'hérédité du royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh! quelle grande fête aujourd'hui l'on va donner pour nous dans la ville! Ce héros doux, maître de lui-même, bon pour les habitants de la ville, et qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, Râma, sans aucun doute, sera aujourd'hui même notre prince de la jeunesse. Oh! combien les faveurs du ciel pleuvent aujourd'hui sur nous, puisque Râma, qui est l'amour des hommes vertueux, va désormais nous protéger, comme un père défend les fils qui sont nés de sa chair!»

Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu'il s'en allait chez Râma, d'une marche pressée, afin de le ramener au palais de son père.

Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste abondance, l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie à la vue des ornements luxueux qui décoraient ce palais, tout émaillé de pierreries, comme celui du céleste époux qui mérita le choix de la belle Çatchî.

Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes, qui, attachés à sa maison pour ramener agréablement le sommeil ou le réveil sur ses paupières, célébraient à l'envi les vertus de sa royale personne.

Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes, dont les foules pressées des hommes remplissaient l'étendue, il pénétra dans la septième, parfaitement distribuée.

Soumantra, s'étant approché d'un air modeste, s'inclina pour saluer Râma, d'une beauté en quelque sorte, flamboyante et semblable au soleil qui vient de naître sur un ciel sans nuages.

«Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un tel fils! Le roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir. Viens donc, Râma, s'il te plaît!»

À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée, cet ordre venu de son père, Râma aux yeux de lotus tint ce langage à Sîtâ: «Sîtâ, le roi et la reine se sont réunis ensemble pour délibérer, sans aucun doute, sur mon sacre comme héritier de la couronne. Assurément, Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir même de faire une chose qui m'est agréable, emploie tout son art en ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur mon front. Je pars donc sans délai; j'ai hâte de voir ce maître de la terre, assis dans sa chambre secrète seul avec Kêkéyî et libre de soucis.»

À ces paroles de son mari: «Va, mon noble époux, lui dit Sîtâ, voir ton père et même avec lui ta mère.»

Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable vit rassemblés devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir le noble maître. À leur aspect, il s'approcha d'eux et les salua tous; puis, sans perdre un instant, il s'élança dans un char d'argent, déjà même attelé. Élevé sur le char opulent, dont le fracas égalait celui du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme la lune sort des nuages blancs.

Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains, Lakshmana aussitôt monta derrière l'auguste Râma, comme Oupéndra se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les doux offices de l'ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de «Halâ! halâ!» s'éleva immense, et le cœur de tous se dilata, quand on vit s'avancer dans son char ce Râma, le plus noble des hommes qui possèdent un char.

Il s'avançait lentement et répondait à ces foules d'hommes par des saluts, distinguant chacun d'eux avec un mot, un sourire, un coup d'œil, un mouvement du front, un geste de la main.

Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs fenêtres, contemplaient cette marche de Râma et vantaient ses vertus, qui tenaient leur âme enchaînée avec un lien d'amour.

«Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont marché ses aïeux et même avant eux ses vénérables ancêtres, car il possède un nombre infini de vertus. Ainsi que son aïeul et son père nous ont gouvernés, ainsi nous gouvernera-t-il, et même beaucoup mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le manger! loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimées, tant qu'il n'aura pas obtenu d'être associé à la couronne!»

«Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune chose préférable au sacre du vaillant Râma: il nous est même plus cher que la vie! Que la reine Kâauçalyâ se réjouisse de voir en toi son fils, et que Sîtâ monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet de la plus haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie, assis dans le plaisir sur tes ennemis vaincus!»

Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais du monarque, son oreille était frappée de ces discours et par différentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune femme ne pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son âme, ravie par les qualités d'un héros si plein de majesté.

Râma vit son père assis dans un siége, en compagnie de Kêkéyî, et montrant la douleur peinte sur tous les traits de sa figure desséchée par le chagrin et l'insomnie. D'abord, s'étant prosterné et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans tarder, il s'inclina de nouveau et rendit le même honneur à ceux de Kêkéyî.

Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son père; et, plein de modestie comme d'une joie suprême, il salua également ceux de Kêkéyî.

À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il articulé ce seul mot: «Râma!» qu'il demeura muet, comme bâillonné par l'impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri.

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