1864 (continued 5)
Hippolyte Fauche translation
À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes Raghouides sentit son esprit s'en aller. Quand il eut ouï s'échapper des lèvres de Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses frères et la chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine, d'arroser avec l'eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma, le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un éléphant couché au bord des eaux et que l'écroulement d'une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père descendu au tombeau: «Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous, et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a reçu tous les honneurs dus aux morts!
«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon retour des pays étrangers!»
Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père est mort, Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage charmant comme une pléoménie; et ce bon Lakshmana a perdu son père: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le maître de la terre nous a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de larmes!
Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride ces paroles désolées: «Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc de sésame, un habit d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais aller, fléau des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j'irai par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon cœur!»
Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint, délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils répandirent l'onde heureuse et limpide, en s'écriant: «Que cette eau soit pour lui!» Le plus vertueux des fils de Raghou, levant ses mains réunies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire d'Yama: «Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif dans les royaumes des Mânes!»
Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations funèbres, qu'il devait à l'ombre de son père. Il étala des fruits d'ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une jonchée d'herbes kouças et dit ces mots, le cœur tout bourrelé de chagrins: «Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est aussi la nourriture des Mânes et des Dieux!»
Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde aux mânes de leur noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata: «Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les quatre fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent leur campement et courent d'eux-mêmes, le front tourné vers l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les avait ou non rassemblés.
Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous avec l'affection d'un père et l'amour d'une mère. L'illustre fils du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction furent admis à le saluer: il s'entretint même familièrement avec tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés.
Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque voient enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À l'aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses royales mères, désolées et comme irrassasiables de chagrin, se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes. Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l'ordre établi des préséances, et les presse avec les surfaces de ses doigts veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se mirent à pleurer.
Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse au cœur, s'avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères en proie à la douleur.
Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes. Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie par son habitation dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?»
«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta charmante figure, comme le soleil brûle un nymphée sans eau!»
Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide, frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha, lui toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels, Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, le céleste précepteur des Dieux, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit avec le vénérable environné d'une immense splendeur. Ensuite, accompagné des ministres et des guerriers chefs de l'armée, Bharata s'approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir, il s'assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des hommes dans la science du devoir.
Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:
«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux. Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l'onction royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes, quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer l'empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de toutes les choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui, frappés d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et là par les dix plages du ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta mère et délivre aujourd'hui ton père des liens de son péché!
«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple? Je t'en supplie, ma tête inclinée jusqu'à terre, étends sur moi, étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières, ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même dans les bois avec ta grandeur!»
Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels, les mères d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse, applaudirent à ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils suppliaient avec lui ce noble anachorète.
Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, continuant à marcher d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce discours plein de vigueur au milieu de l'assemblée: «L'homme ici-bas n'est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la vie. L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la fin des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la naissance.
«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'épaisse et jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes arrivés au point où la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort s'arrête avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau des étangs. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, hélas! sur toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres, l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'où lui vienne du plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l'astre du jour s'est levé sur l'horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et personne, à cette heure comme à l'autre, ne s'aperçoit qu'il a marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes successions.
«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau de bois promené dans l'Océan; les deux épaves se joignent, elles demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt pour ne plus se rejoindre: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui les détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous une autre condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route et peut lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme infortuné pourrait-il se désoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont il n'est aucun moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée à l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés avec raison les attelages du Devoir.
«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement aux deux fois nés, obtiennent l'entrée du ciel, où habite Brahma, l'auteur des créatures. Notre père, sans aucun doute, fut admis au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques, gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la vertu indigente. Le ciel a reçu, n'en doutez pas, ce dominateur de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices, savouré toutes les félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au plus avancé des âges.
«Par conséquent, ces larmes, répandues sur une âme qui a reçu de si belles destinées, elles ne siéent point à un homme sage, de ta sorte, ni de la mienne, qui a de l'intelligence et qui possède les saintes traditions.
«Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce deuil; va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle métropole, et fais de la manière que mon père te l'a commandé. Moi, de mon côté, j'accomplirai la volonté de mon noble père dans l'endroit même, que m'a prescrit ce monarque aux œuvres saintes. Il serait malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui domptes les ennemis; et sa parole doit toujours être obéie par toi-même, car il est notre parent, il est plus, notre père.»
À ces mots, Bharata d'opposer à l'instant ce langage: «Combien y a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes ennemis? Tu n'es pas troublé par la douleur et le plaisir ne pourrait même t'enivrer de sa joie: tu possèdes l'estime de tous les vieillards autant qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du ciel.
«Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels, tu es magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même! Le plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui, doué avec de telles vertus, connais si bien ce que c'est que naître et mourir.
«Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé de mon père, il me sera impossible de vivre, consumé par mon chagrin, comme le daim blessé par une flèche empoisonnée! Veuille donc agir de telle manière que je ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte, où j'ai vu, d'une âme désolée, un si noble prince habiter avec son épouse et Lakshmana: oui, sauve-moi! et prends en main le sceptre de la terre!»
Tandis qu'avec tristesse et la tête prosternée, Bharata suppliait ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d'énergie, n'en ramena point davantage son esprit vers la pensée du retour, mais il demeura ferme, sans quitter des yeux la parole de son père. À l'aspect d'une constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les cœurs se trouvaient également partagés entre la tristesse et la joie: «Il ne revient pas dans Ayodhyâ!» se disait-on; et le peuple en ressentait de la douleur, mais il éprouvait du plaisir à lui voir cette fermeté dans la promesse donnée à son père.
Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment de le gagner avec des paroles caressantes.
Râma fit asseoir sur le siège musculeux de sa cuisse le jeune homme au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus, à la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s'avance ivre d'amour, et lui tint ce langage:
«Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la science de gouverner les hommes, peut très-bien suffire à gouverner même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous nos yeux dans leur conduite invariable. Tel qu'Indra fait pleuvoir durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l'eau huit mois par la puissance de ses rayons, il faut toujours qu'un roi dise: «Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice!» c'est le vœu, qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans tous les êtres, il faut qu'un roi s'introduise en tous lieux par ses émissaires, et c'est la partie de ses fonctions que l'on appelle ventale. Tel qu'Yama, une fois l'heure venue, pousse dans la tombe également l'ami ou l'ennemi; tel il faut qu'après un mûr examen tout monarque soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu'il n'aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe avec la chaîne des eaux, de même le devoir appelé neptunien d'un roi, c'est d'enchaîner les brigands et les voleurs en tous lieux.
«Tel que l'aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie dans les cœurs; ainsi, tous les sujets doivent se réjouir en lui, et c'est l'obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans relâche porte également tous les êtres, tel c'est pour un monarque le devoir appelé terrané de soutenir, sans manquer même au dernier, tous les sujets de son empire.
«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu'après une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur abandonner l'astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre, l'Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis d'elle comme un fils devant sa mère.»
À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d'un aspect tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de répondre ces mots: «Qu'il en soit ainsi!» Ensuite, affligé de n'avoir pu obtenir ce qu'il désirait, ce magnanime joignit de nouveau ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein de sanglots, il tomba sur la terre.
Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête, Râma se recula vite, les yeux un peu troublés sous un voile de larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu sur la berge d'un fleuve.
Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer d'amour les hommes, de qui l'âme est sensible aux peines de l'humanité!
Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata dans un embrassement d'amour et tint ce langage à son frère, consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: «Mon ami, c'est assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous tourmente nous-mêmes: allons! pars! retourne dans Ayodhyâ! Je ne puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du plus grand des rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin d'Ayodhyâ!»
Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage: «Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il d'abord; puis, à ce mot il ajouta ces paroles: «Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur, au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en vais sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas cette grande armée, je m'en vais à la ville d'Ayodhyâ; mais avant, fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi, qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à titre de dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.»
«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation du jeune homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le consoler avec des paroles heureuses.
Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui apportaient en présent des souliers tissus d'herbes kouças. Quand le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent. Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son frère les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les tiges du graminée.
Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était, par les foules du peuple. «Mets d'abord à tes pieds, noble Râma, ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les affaires au gré de tout le monde.»
L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça donc à ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au magnanime Bharata20. L'auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté dans ses vœux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie, décrivit à l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d'un gigantesque éléphant.
Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les rangs, Vaçishtha, les autres gouravas et leurs disciples, l'anachorète, honneur de la famille de Raghou, les congédia, se montrant aussi inébranlable dans son devoir que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut impossible à ses mères de lui dire un adieu par l'excès de la douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la voix. Râma enfin d'incliner respectueusement sa tête devant toutes ses mères, et, pleurant lui-même, il entra dans son ermitage.
Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il monta, plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le char, qui les avait amenés tous deux. Devant lui marchaient Vaçishtha, Vâmadéva, Djâvâli, ferme dans ses vœux, et tous les ministres, honorés pour la sagesse du conseil. La face tournée à l'orient, ils s'avancèrent alors vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite le Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse.
Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un flanc de cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment de riches métaux par milliers.
Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l'ermitage que Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le fils de race, le prince éminent par l'intelligence s'approche alors de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tête les pieds de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque: «As-tu vu Râma? lui dit l'homme saint. As-tu fait là, mon ami, ton affaire?»
À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché au devoir, fit cette réponse à l'ermite, qui chérissait le devoir: «Malgré toutes mes supplications jointes aux prières mêmes des vénérables, ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa résolution, nous a tenu chez lui ce langage au comble d'une joie suprême: «Je veux tenir sans mollesse la parole que j'ai donnée à mon père dans la vérité: je reste donc ici les quatorze années, suivant la promesse que j'ai faite à mon père.»
«Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces paroles, Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit en ces mots solennels à ce fils de Raghou, habile dans l'art de parler: «Tigre des hommes, ô toi, qui es ferme dans tes vœux et comme le devoir incarné, donne tes souliers à ton frère; car ils mettront la paix et le bonheur dans les affaires au sein d'Ayodhyâ.» À ces mots de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée à l'orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers bien faits et charmants. J'acceptai ce don et maintenant, congédié par le très-magnanime Râma, je m'en retourne sur mes pas à la ville d'Ayodhyâ.»
Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la grande âme, l'anachorète Bharadwâdja fit cette réponse à Bharata: «Il est immortel ce Daçaratha, ton père, glorieux de posséder un tel fils en toi, qui sembles à nos yeux le devoir même revêtu d'un corps humain.»
Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant les mains, se mit à lui présenter ses adieux et se prosterna même aux pieds du solitaire à la vaste science. Ensuite, après deux et plusieurs tours de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le chemin d'Ayodhyâ; et l'armée, dans cette marche de retour, étendit, comme en allant, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux et d'éléphants à la suite du sage Bharata.
Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais même de son père, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne veuve du lion qui l'habitait.
Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales mères, le prince aux vœux constants, Bharata de tenir ce langage à tous les gouvaras universellement: «Je m'en vais habiter Nandigrâma; je vous demande à vous tous votre avis: c'est là que je veux supporter toute cette douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le roi mon père n'est plus, mon frère aîné est ermite des bois; je vais gouverner la terre, en attendant que Râma puisse régner lui-même.» À ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et Vaçishtha même à leur tête de lui répondre tous en ces termes:
«Un tel langage, que l'amitié pour ton frère a mis dans ta bouche, est digne de toi, Bharata, et mérite les éloges. Quel homme ne donnerait son approbation à ce voyage, dont l'amitié fraternelle t'inspira l'idée, prince à la conduite si noble et qui ne t'écartes jamais de ton amour pour ton frère?» À peine eut-il ouï dans ces paroles agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses ministres: «Que l'on attelle mon char!» dit-il à son cocher.
Assis dans son char, Bharata, de qui l'âme prenait toutes ses inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel, arriva bientôt à Nandigrâma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le village avec empressement, descendit à la hâte de son char et tint ce langage aux vénérables: «Mon frère m'a donné lui-même cet empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à voir, qui sauront le gouverner sagement.»
À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les deux chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa ce discours à tous les sujets, répandus en couronne autour de lui: «Apportez l'ombrelle! Hâtez-vous d'en couvrir cette chaussure, qu'ont touchée les pieds du noble anachorète! Les souliers, ornés de cet emblème, exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c'est de veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher dépôt que son amitié même a remis dans mes mains. Un jour, quand j'aurai pu rendre au noble Râma les souliers saints qu'il m'a confiés, et ce vaste empire dont je suis investi, c'est alors que je serai lavé de mes souillures dans Ayodhyâ. Une fois l'onction royale donnée à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire!»
Après que Bharata, l'homme à la grande renommée, eut exhalé ces paroles du fond de sa tristesse, il établit le siège de l'empire dans Nandigrâma, qu'il honora de sa résidence avec ses ministres. Dès lors on vit l'infortuné Bharata habiter dans Nandigrâma avec son armée, et ce maître du monde y porter l'habit d'anachorète, ses cheveux en djatâ et le valkala fait d'écorces. Là, fidèle à l'amour de son frère aîné, se conformant à la parole de Râma, exécutant sa promesse, il vivait dans l'attente de son retour. Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les deux nobles chaussures, fit apporter lui-même auprès d'elles le chasse-mouche et l'éventail, insignes de la royauté. Et quand il eut donné l'onction royale aux souliers de son frère dans Nandigrâma, devenu la première des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima désormais tous les ordres.
Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup de motifs pour condamner une plus longue habitation dans cette forêt: «C'est ici que j'ai vu, se dit-il, Bharata; mes royales mères et les habitants de la capitale. Ces lieux m'en retracent le souvenir et font naître sans cesse dans mon cœur la douleur vive des regrets. En outre, le camp de sa nombreuse armée, qu'il fit asseoir ici, a laissé deux vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée par la bouse de ses éléphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs!»
Parvenu à l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina devant cet homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et le saint anachorète à son tour honora le royal ermite d'un accueil tout paternel.
«Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d'un grand âge, d'une éminente destinée, parfaite, pure et qui trouvait son plaisir dans le bonheur de tous les êtres; toi, dit ce taureau des solitaires, charge-toi de l'accueil dû à la princesse du Vidéha. Offre à cette illustre épouse de Râma toutes les choses qu'elle peut désirer.»
Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vénérable Anasoûyâ, ferme dans ses vœux, et se hâta de lui dire: «Je suis la princesse de Mithila.»
Anasoûyâ mit un baiser sur la tête de la vertueuse Mithilienne, et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «Je veux, de ce pouvoir surnaturel, attribut de la pénitence, trésor que m'ont acquis différentes austérités, je veux tirer un don maintenant, Sîtâ, pour t'en gratifier.
«Noble fille du roi Djanaka, tu marcheras désormais ornée de parures et les membres teints avec un fard céleste, présents de mon amitié. À compter de ce jour, le tilaka, signe heureux que tu portes sur le front va durer, n'en doute pas, éternel; et ce fard ne s'effacera pas de bien longtemps sur ton corps. Toi, chère Mithilienne, avec ce liniment que tu reçois de mon amitié, tu raviras sans cesse ton époux bien-aimé, comme Çri, la déesse aux formes charmantes fait les délices de Vishnou.»
La princesse de Mithila reçut encore avec cet onguent céleste des vêtements, des parures et même des bouquets de fleurs, présent incomparable d'amitié. Reposée de ses fatigues, la Mithilienne accepta, dans toute la joie de son âme, une couple de robes d'une propreté inaltérable et brillantes comme le soleil dans sa jeunesse du matin, les bouquets de fleurs, les parures et le fard de la beauté.
Quand la nuit se fut écoulée, Râma vint présenter ses adieux au solitaire, qui brûlait dans le feu sacré les oblations du matin.
Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononcé, les mains jointes, leurs bénédictions pour son voyage, le héros immolateur des ennemis pénétra dans la forêt, accompagné de son épouse et de Lakshmana, comme le soleil entre dans une masse de nuages.
Alors Sîtâ aux grands yeux présente aux deux frères les carquois tout resplendissants, leurs arcs et les deux épées, dont le tranchant moissonne les ennemis. Ensuite Râma et Lakshmana s'attachent les deux carquois sur les épaules, ils prennent les deux arcs à leur main, ils sortent et s'avancent pour continuer leur visite à cette partie des ermitages qu'ils n'avaient pas encore vus.
Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux héros, armés de leurs solides arcs, elle dit à son époux d'une voix tendre et suave: «Râma, les hommes de bien atteignent à coup sûr une condition heureuse de justice, au moyen d'une bonté qui les préserve d'offenser aucun être quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices qui en sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent de l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se disent les enfants de la colère. Le premier est le mensonge, que fuit toujours l'homme vertueux; ensuite, vient le commerce adultère avec l'épouse d'un autre; puis, la violence sans une cause d'inimitié.
«Il est possible de les comprimer tous à ceux qui ont vaincu leurs sens: les tiens obéissent à ta volonté, je le sais, Râma, et la beauté de l'âme inspire tes résolutions. On n'a jamais trouvé, seigneur, et jamais on ne trouvera dans ta bouche une parole menteuse: combien moins ne peux-tu faire de mal à quelqu'un! combien moins encore séduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Râma, ce voyage à la forêt Dandaka.
«Je vais en dire la cause; écoute-la donc ici de ma bouche.
«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec ton arc et tes flèches à la main. À la vue des animaux qui errent dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques flèches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le bois aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente malgré lui et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir à l'instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l'homme de guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent dans une solitude l'envie de tuer et de répandre le sang.
«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète, qui, vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la perfection dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un étant venu trouver l'anachorète, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien affilée.
«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant au soin de conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul et ne quittait pas même cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu'il aille recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce glaive, tant son dépôt le tient dans une continuelle inquiétude. À force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva que peu à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu'à l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber dans l'abîme infernal.
«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle à ta mémoire: n'y vois pas une leçon que je veuille ici te donner. Il te faut de toute manière éviter l'impatience, maintenant que tu as pris ton arc à la main. On ne déchaîne pas la mort contre les Rakshasas mêmes sans un motif d'hostilité.
«Quelle différence il y a des armes, des combats, des exercices militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci est ton devoir maintenant; observe-le: tous les autres te sont défendus.
«La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour où tu as cédé le trône? Un humble anachorète! Le devoir est le père de l'utile; le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur corps dans les pénitences; car le bonheur ne s'achète point avec le bonheur. Bel enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansuétude; sois dévoué à ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien connu dans toute sa vérité.
«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.»
Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au devoir, que venait de prononcer la belle Vidéhaine, Râma de répondre en ces termes à la princesse de Mithila: «Reine, ô toi à qui le devoir est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec amour, dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du roi Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par toi-même? L'arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que l'oppression ne fasse crier le malheureux!» n'est-ce point là ce que tu m'as dit? Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans la forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur vœux sont venus d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables à toutes les créatures! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne peuvent goûter la paix un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde par les hideux Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour dans les liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés au milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui vaguent dans l'épaisseur des fourrés.
«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement pour moi, sont telles qu'on devait s'attendre, femme charmante, à les trouver dans ta bouche, et conformes à la noblesse de ta race. Oui! ces paroles, que tu m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse, c'est avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car à celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.»
Quand ils eurent marché une longue route, ils virent de compagnie, au coucher du soleil, un beau lac répandu sur un yodjana en longueur. Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix célestes marié au concert des instruments de musique, et cependant on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité, Râma, et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nommé Dharmabhrita: «Un spectacle si merveilleux a fait naître en nous tous une vive curiosité. Qu'est-ce que cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui demandent ces héros fameux: allons! raconte-nous ce mystère!»
À cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire, qui était comme le devoir même en personne, se mit à lui raconter ainsi l'origine de ce lac: «On dit, Râma, que c'est l'anachorète Mandakarni, qui jadis, grâce au pouvoir de sa pénitence, créa ce bassin d'eau, nommé le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand solitaire, assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour seule nourriture, soutint dix mille années une pénitence douloureuse. Effrayés d'une telle énergie, tous les dieux, Indra même à leur tête, de s'écrier: «Cet anachorète a l'ambition de nous enlever notre place!» Cinq Apsaras du plus haut rang et parées d'une toilette céleste furent donc envoyées par tous les dieux, avec l'ordre même de jeter un obstacle devant sa pénitence. Arrivées dans ces lieux, aussitôt ces beautés folâtres, nymphes à la taille gracieuse, de s'ébattre et de chanter pour tenter l'anachorète enchaîné au vœu de sa cruelle pénitence.
«La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer le trône des Immortels, ces Apsaras firent tomber sous le pouvoir de l'amour ce grand ascète, de qui le regard embrassait le passé et l'avenir du monde. Les cinq Apsaras furent élevées à l'honneur d'être ses épouses et l'ermite créa pour elles dans ce lac un palais invisible. Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles veulent, et, fières de leur jeunesse, elles délassent l'anachorète des travaux de sa pénitence. Ce grand bruit, que vous entendez là, ce sont les jeux de ces bayadères célestes; ce sont leurs chansons ravissantes à l'oreille, qui se marient au son cadencé des noûpouras et des bracelets.»
À ces paroles de l'anachorète contemplateur: «Voilà une chose admirable!» s'écria le Daçarathide à la force puissante et son frère avec lui.
Tandis que le solitaire contait sa légende, Râma vit un enclos circulaire d'ermitages, sur lequel étaient jetés des habits d'écorce et des gerbes de kouças. Il entre, accompagné de son frère et de Sîtâ dans cette enceinte couverte de lianes et d'arbres variés, où tous les anachorètes s'empressent de lui offrir les honneurs de l'hospitalité. Ensuite, dans le cercle fortuné de leurs ermitages, le Kakoutsthide habita fort à son aise, honoré par chacun de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita l'un après l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage en ermitage porter lui-même les hommages de sa présence à leurs pieds. Là, il demeurait un mois ou même une année; ici, quatre mois; ailleurs, cinq ou six. Chez l'un, Râma vécut avec bonheur plus d'un mois; chez l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez celui-là, huit mois: d'un côté, il habita une couple de mois; d'un autre, la révolution entière d'une année; plus loin, un mois, augmenté d'une moitié.
Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de candides plaisirs dans les ermitages des anachorètes, il vit dix années couler pour lui d'un cours fortuné.
«Nous voici arrivés, dit-il un jour, à l'ermitage du saint Agastya: entre devant, fils de Soumitrâ, et annonce au rishi mon arrivée chez lui avec Sîtâ.»
Entré dans la sainte cabane à cet ordre que lui donne son frère, Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya et lui dit ces paroles:
«Il fut un roi, nommé Daçaratha; son fils aîné, plein de force, est appelé Râma: ce prince éminent est ici et demande à voir l'anachorète. J'ai pour nom Lakshmana; je suis le compagnon dévoué et le frère puîné de ce resplendissant héros avec lequel et son épouse je viens ici moi-même pour visiter le saint ermite.»
À ces paroles de Lakshmana: «Soit!» répondit l'homme riche en pénitences, qui entra dans l'ermitage annoncer la visite. Entré dans la chapelle du feu, il dit ces mots, d'une voix faible et douce, les mains réunies en coupe, à l'invincible anachorète: «Le fils du roi Daçaratha, ce prince à la haute renommée, qui a nom Râma, attend avec son frère et son épouse à la porte de ton ermitage. Il désire voir ta révérence; il vient ici lui apporter son hommage: fais-moi connaître, saint anachorète, ce qui est à faire dans la circonstance à l'instant même.»
À peine le solitaire eut-il appris de son disciple que Râma venait d'arriver, en compagnie de Lakshmana et de l'auguste Vidéhaine: «Quel bonheur! s'écria-t-il; Râma aux longs bras est arrivé chez moi avec son épouse: j'aspirais dans mon cœur à son arrivée ici même! Va! que Râma, dignement accueilli avec son épouse et Lakshmana, soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne l'as-tu pas fait entrer?»
Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans l'ermitage de l'homme aux œuvres saintes, tout rempli de gazelles familières. Alors, environné de ses disciples, tous vêtus de valkalas tissus d'écorce et portant des manteaux de peaux noires, le grand anachorète s'avança hors de la chapelle. À l'aspect de cet Agastya, le plus excellent des solitaires, qui soutenait le poids d'une cruelle pénitence et flamboyait comme le feu, Râma dit à Lakshmana: «C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir éternel qui sort du Sanctuaire et vient au-devant de nous, arrivés dans son temple.
«Oh! que de lumière dans ce nimbe du bienheureux!» À ces mots, le noble Daçarathide s'avança, et, comblé de joie, il prit avec sa belle Vidéhaine et Lakshmana les pieds du rishi dans ses mains: puis, s'étant incliné, il se tint devant lui, ses mains jointes, comme il seyait à la civilité.
Alors, quand l'anachorète eut baisé sur la tête le pieux Raghouide courbé respectueusement: «Assieds-toi!» lui dit cet homme à la bien grande pénitence; et, quand il eut honoré son hôte d'une manière assortie aux convenances et suivant l'étiquette observée à l'égard des Immortels, l'ermite Agastya lui tint ce langage: «Râma, je suis charmé de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana, que vous soyez venus tous deux avec Sîtâ me présenter vos hommages. Fils de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle point ta chère Vidéhaine? En effet, Sîtâ est d'un corps bien délicat, et jamais elle n'avait quitté ses plaisirs.
«En s'exilant au milieu des forêts à cause de toi, elle fait une chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce fut toujours la nature des femmes.»
À ces mots du solitaire, le héros de Raghou, fort comme la vérité, de joindre ses deux mains et de répondre au saint en ces paroles modestes: «Je suis heureux, je suis favorisé du ciel, moi, de qui les bonnes qualités, réunies aux vertus de mon épouse et de mon frère, ont satisfait le plus éminent des anachorètes et lui inspirent une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles ondes, aux nombreux bocages, où je puisse vivre heureux et content sous le toit d'un ermitage que j'y bâtirai.»
Ouï ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint des anachorètes, le Devoir même en personne, le sage Agastya réfléchit un instant et lui répondit en ces mots d'une grande sagesse: «À deux yodjanas d'ici, Râma, il est un coin de terre, nommé Pantchavatî, lieu fortuné, aux limpides eaux, riche de fruits doux et de succulentes racines. Vas-y, construis là un ermitage et habite-le avec ton frère le Soumitride, observant la parole de ton père telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue entièrement, jeune homme sans péché, grâces au pouvoir acquis par ma pénitence non moins qu'à mes liens d'amitié avec Daçaratha.
«Tu vois ce grand bois de bassins à larges feuilles: il vous faut marcher au septentrion de cette forêt et diriger vos pas vers ce banian. De là, quand vous serez parvenus sur les hauteurs de cette montagne, qui n'en est pas très-loin, vous y trouverez ce lieu, qu'on appelle la Pantchavatî, bocage fleuri d'une manière toute céleste.»
Aussitôt Râma, auquel Agastya avait tenu ce langage, de lui rendre avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir tous deux leurs adieux au solitaire, de qui la bouche était celle de la vérité. Puis, l'un et l'autre Kakoutsthide, ayant reçu congé de lui, se prosternent à ses pieds et partent avec Sîtâ, impatients d'arriver au lieu qu'ils doivent habiter.
Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux sous le nom de Djatâyou, s'approcha du pieux Raghouide en marche vers Pantchavatî, et, d'une voix gracieuse, douce, affectueuse: «Mon enfant, lui dit-il, apprends que je suis l'ami du roi Daçaratha, auquel tu dois le jour.» Le noble exilé, sachant qu'il était l'ami de son père, lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de modestie, s'il jouissait d'une santé prospère. Ensuite Râma lui dit, stimulé par la curiosité: «Raconte-moi ton origine, mon ami; dis-moi quelle est ta race et ta lignée.»
À ces mots, le plus éminent des oiseaux: «Çyéni mit au monde une fille avec d'autres enfants mâles: elle fut nommée Vinatâ, et d'elle naquirent deux fils, Garouda et le cocher du soleil, Arouna.
«Je suis né de ce Garouda avec mon frère aîné Sampâti: sache, dompteur invincible des ennemis, que je suis Djatâyou, le petit-fils de Çyénî. Je serai, si tu le désires, ton fidèle compagnon; et je défendrai Sîtâ dans ces bois, quand Lakshmana et toi vous serez absents.»
«Soit! dit le prince anachorète, accueillant son offre; puis il embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait ouï raconter mainte et mainte fois l'amitié de son père avec Djatâyou. Alors ce héros, plein de vigueur, ayant confié Sîtâ la Mithilienne à sa garde, continua de marcher vers l'ermitage de Pantchavatî en compagnie de l'oiseau Djatâyou à la force sans mesure.
Quand Râma eut mis le pied dans la Pantchavatî, repaire des animaux carnassiers de toutes les sortes, il dit à Lakshmana, son frère, à la splendeur enflammée:
«Voici un lieu joli, fortuné, couvert de jeunes arbres tout en fleurs: veuille bien nous bâtir ici, bel ami, un ermitage comme il faut! Non loin se montre, festonnée de lotus aux senteurs les plus douces et brillants à l'égal du soleil, cette pure et charmante rivière de Godâvarî, pleine d'oies et de canards, embellie par des cygnes et troublée çà et là par ces troupeaux de gazelles, à moyenne distance.
«Cette forêt est pure, elle est charmante, elle a mille qualités! Fils de Soumitrâ, nous habiterons ici avec l'oiseau, notre compagnon.»
À ces mots, Lakshmana eut bientôt fait à son frère une très-jolie chaumière de sa main, qui terrasse les héros des ennemis: Intelligent ouvrier, il bâtit pour le noble héritier de Raghou une grande cabane de feuillages charmante, jolie à voir, tout à fait ravissante. Ensuite, le beau Lakshmana descendit à la rivière de Godâvarî, se baigna, y cueillit des fleurs et se hâta de revenir.
Alors, quand il eut consacré une offrande de fleurs et sacrifié dans le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage construit au noble enfant de Raghou. Celui-ci vint avec Sîtâ, vit la hutte de feuilles, délicieux ermitage, et cette vue lui causa une joie suprême. Dans son enchantement, il étreignit Lakshmana de ses deux bras, et lui tint ce langage doux, ravissant l'âme et débordant même d'une vive affection: «Je suis charmé que tu aies déjà fait un si grand ouvrage: reçois donc maintenant cet embrassement de moi comme un présent d'amitié. Nos ancêtres, mon ami, seront tous sauvés par toi, bon fils, instruit dans le devoir, la reconnaissance et la vertu.»
Après qu'il eut parlé en ces termes à Lakshmana, de qui l'attachement redoublait sa félicité, le héros équitable de Raghou, en compagnie de son épouse et de son frère, habita quelque temps ces lieux riches de fruits et parés de fleurs, comme un second Indra au sein d'un autre paradis.
Tandis que le pieux Daçarathide coulait dans la forêt de pénitence une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver amena sa bien-aimée saison. Un jour, s'étant levé pour ses ablutions au temps où les clartés du matin commencent à blanchir la nuit, il descendit à la rivière de Godâvarî. Le fils de Soumitrâ, son frère, le front incliné, une cruche à la main, le suivait par derrière avec Sîtâ: «Voici arrivée, seigneur, dit alors celui-ci, une saison qui te fut toujours agréable, où l'année brille, comme parée de ses plus nombreuses qualités.
«Il gèle; le vent est âpre, la terre est couverte de fruits; les eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est agréable. C'est le temps où ceux qui mangent de l'offrande, quand ils ont honoré les Dieux et les Mânes avec un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavés de leurs souillures.
«Nos jours s'écoulent aimables, purs, d'un pied hâté: ils ont des passages difficiles, qu'on traverse avec peine le matin, mais ils sont pleins de charme, quand le temps amène le milieu du jour. Maintenant, frappées d'un soleil sans chaleur, couvertes de gelée blanche, frissonnantes d'un vent froid et piquant, l'éclat des neiges tombées la nuit fait briller au matin les forêts désertes.
«Le soleil, qui se lève au loin et dont les rayons nous arrivent, enveloppés de la neige ou des brumes, apparaît maintenant sous l'aspect d'une autre lune. Sa chaleur, insensible au matin, paraît douce au toucher vers le milieu du jour; et, sur le soir, il se colore d'une rouge qui tourne légèrement à la pâleur.
«Dans la ville, en ce moment, par attachement pour toi, Bharata, consumé de sa douleur, Bharata, le Devoir même en personne, se livre à de pénibles mortifications. Abandonnant et son trône, et les voluptés, et toutes les choses des sens, se frustrant même de nourriture, ce noble pénitent couche sur la froide surface de la terre. Sans doute, environné des sujets, que leur dévouement rassemble autour de lui, il se rend à cette heure même au fleuve Çarayoû, mais son cœur s'élance vers cette rive où nous sommes, pour y faire avec nous ses ablutions.
«L'homme n'imite point les exemples que lui donne son père, mais le modèle qu'il trouve dans sa mère,» dit un adage répété de bouche en bouche dans l'univers: la conduite que Bharata mène est à rebours du proverbe. Comment, roi des enfants de Manou, comment Kêkéyî, notre mère, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata, elle, qui eut pour époux Daçaratha, peut-elle être ce qu'elle est?»
Dans le temps que sa tendre amitié inspirait ces paroles au juste Lakshmana, son frère, de qui l'âme fuyait toujours la médisance, l'interrompit en ces termes: «Tu ne dois pas, mon ami, infliger ton blâme devant moi à cette mère, qui tient le milieu entre les nôtres: ne parle ici que de Bharata, le noble chef des Ikshwâkides.»
Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les bords de la Godâvarî: il accomplit dans cette rivière ses ablutions avec son jeune frère et son épouse.
Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation les Dieux et les Mânes, il adora avec elle et Lakshmana le soleil, qui se levait à l'horizon.
Dès que Râma eut terminé ses ablutions avec son épouse et le fils de Soumitrâ, il quitta cette rive de la Godâvarî et revint à son ermitage. Là donc, assis dans sa chaumière, entre Sîtâ et Lakshmana, son frère, il s'entretint avec eux sur différentes matières. Tandis que ce magnanime causait avec le Soumitride, le roi des vautours se présenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou:
«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux grands bras, au grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur des hommes; je retourne en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention à l'égard de tous les êtres, fils de Raghou! j'ai envie, vaillant meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis. Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand des hommes, je reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en vérité.»
À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque des oiseaux: «Va donc, ô le meilleur des volatiles, mais à la condition de revenir bientôt nous voir.» Quand le roi des vautours fut parti, le fils de Raghou à l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et rentra dans sa chaumière avec Sîtâ.
Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ, sœur de Râvana, le démon aux dix têtes vint en ces lieux d'un mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus. À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut enflammée d'amour; elle, à qui la nature avait donné un teint hideux, un caractère méchant, cette ignoble fée, cruelle à servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom.
Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s'approche du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de femme, lui tient ce langage avec un doux sourire: «Qui es-tu, toi qui, sous les apparences d'un pénitent, viens, accompagné d'une épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable, séjour des Rakshasas?»
À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; «Il fut un roi nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils aîné de ce monarque et l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ, mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir, je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon père, à la voix de ma belle-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu'on dirait Çri elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc, toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu es, quelle est ta famille, et pour quel motif je te vois errer seule ici et sans crainte.»
À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de l'amour, fit alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ, je suis une Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me promène seule au milieu des bois, Râma, c'est que j'y répands l'effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les autels y périssent, anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui a répudié les mœurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé, à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m'a jetée dans le trouble, Râma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ? Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et douée, comme toi, des avantages de la beauté. Laisse-moi dévorer cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et là des bois enchanteurs.»
Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la Rakshasî, le héros aux longs bras avertit d'un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer:
«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon caractère, plein d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un époux assorti à cette beauté, dont je te vois si bien douée; il est jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses; il est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.»
À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté, quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana: «Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener avec moi dans la ravissante forêt Dandaka.»
À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait, devenant mon épouse, de servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a qu'un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses.»
Il dit; à ces mots de Lakshmana, qui semblait deviner, sous la métamorphose de la méchante fée, ses dents longues et saillantes avec son ventre bombé, elle prit sottement pour la vérité même ce qui était une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers ce Daçarathide à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et, folle d'amour, elle dit ces mots à l'invincible: «J'ai pour toi de l'amour, et c'est toi que j'ai vu même avant ton frère: sois donc mon époux un long temps! Que t'importe cette Sîtâ?»
Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés, elle fondit sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du faon de la gazelle: on eût dit un grand météore de feu qui se rue dans le ciel contre la belle étoile Rohinî. Aussitôt que Râma vit la Rakshasî lancée comme le nœud coulant de la mort, il arrêta la furie dans sa course, et ce héros à la grande force dit avec colère à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, il ne faut pas jouer d'aucune manière avec des gens féroces et bien méchants: vois, bel ami! c'est avec peine si ma chère Vidéhaine échappe à la mort! Chasse à l'instant cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme dans sa conduite et folle au plus haut degré.»
À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la méchante fée sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant son épée, lui coupa le nez et les oreilles. Ainsi mutilée dans son visage, la féroce Çoûrpanakhâ remplit tout de ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au fond du bois, comme elle était venue.
Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara, à la force terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et tomba sur la terre au milieu des Rakshasas, dont il était environné, comme la foudre même tombe du haut des cieux.
À la vue de sa sœur étendue à terre, inondée par le sang, le nez et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux rouges de colère: «Qui donc t'a mise dans un tel état, toi qui, douée de force et de courage, te promenais, pareille à la mort, où bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires, possède une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger cette odieuse mutilation?»
Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère, Çoûrpanakhâ répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient bégayante: «J'ai rencontré deux jeunes gens pleins de beauté, aux membres potelés, à la force puissante, aux grands yeux de lotus, et doués de tous les signes où l'on reconnaît des rois. Habillés de peaux noires et d'écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas, et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes.
«J'ai vu là au milieu d'eux une dame jeune, à la taille gracieuse: la beauté dont elle est douée rayonne de toutes les parures. Je me disposais dans la forêt à dévorer cette femme violemment avec ses deux compagnons, mais je me vis réduite à l'état où je suis, comme une misérable sans appui. Traînée dans le combat, malgré mes cris, malgré ma résistance, vois! quel outrage m'a-t-on fait;... et c'est toi, qui es mon protecteur!»
À ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze Rakshasas noctivagues, semblables à la mort: «Deux hommes, armés de traits, vêtus de peaux noires et d'écorces, sont entrés avec une femme dans l'épouvantable forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas que vous n'ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma sœur en veut boire le sang.»
Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt avec la furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chassés par le vent.
À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie: «Fils de Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana, son frère, à la vigueur éclatante, reste un instant près de ma chère Vidéhaine, jusqu'à ce que j'aie terrassé dans le combat ces Rakshasas féroces.» Dès qu'il eut ouï ces paroles du héros à la force sans mesure: «Oui!» répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la royale Vidéhaine.
Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense, orné richement d'or; et lui, qui était le Devoir même en personne, il adresse aux Démons ces paroles: «Retirez-vous d'ici! Vous ne devez pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix à votre vie: retirez-vous, Démons nocturnes! »
À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur, la lance et les javelots en main, répondirent, les yeux rouges de colère, à Râma; eux, qui avaient l'audace du crime, à lui, qui avait celle de l'héroïsme:
«Tu as fait naître la colère au cœur de Khara, notre bien magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé par nous dans le combat!»
Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent sur Râma, les armes hautes et le cimeterre levé. Après un élan rapide, les quatorze Démons noctivagues font pleuvoir sur lui avec colère maillets d'armes, javelots et lances. Mais Râma soudain avec quatorze flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu du combat, il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flèches acérées. Il encocha lestement ces dards à son arc, et, visant pour but les Rakshasas, déchaîna contre eux ces flèches avec un bruit pareil au tonnerre de la foudre.
Les traits empennés d'or, enflammés, rehaussés d'or, fendent l'air, qu'ils illuminent d'un éclat égal à celui des grands météores de feu. Ces flèches, semées d'yeux, telles que les plumes du paon, traversent de part en part les Démons et se plongent dans la terre, où leur impétuosité les emporte, comme des serpents dans une molle taupinière.
Les dards luisante revinrent d'eux-mêmes au carquois, après qu'ils eurent châtié les Démons. À la vue de ses vengeurs étendus sur la terre, la Rakshasî, délirante de colère, trembla de nouveau et jeta une clameur épouvantable. Aussitôt Çoûrpanakhâ s'enfuit rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la région où demeurait son frère à la force puissante.
À l'aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde fois aux pieds de son frère, Khara, d'une voix nette et pleine de colère, dit à cette femme revenue, sans qu'elle eût accompli son dessein: «Quand j'ai envoyé, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers, qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des larmes?
«Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours fidèles, attentifs, dévoués à moi, n'aient point exécuté mes ordres, ne fût-ce que par attachement à leur vie! Dis-moi quelle est donc la cause, noble dame, qui te ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux dévastés par des larmes?»
La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses yeux mouillés de larmes et lui répondit en ces termes: «Ces héros des Rakshasas, que tu avais envoyés, la lance au poing, Râma seul les a tous consumés avec le feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l'aspect de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres sapés à la racine, je fus saisie d'un tremblement subit. Rakshasa, je suis troublée, consternée, épouvantée; et je viens, ne voyant partout que terreur, me réfugier sous ta protection!
«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas. Autrement, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi, lâche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immolé de ta main aujourd'hui même!»
À sa cruelle sœur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le bouillant Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des Rakshasas: «Ce Râma, qui n'est tout simplement qu'un homme, un être sans force, n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt, aujourd'hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur! Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur la surface de la terre!
«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront ses chairs tendres, fines, délicieuses.»
La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient à son cœur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut rang des Rakshasas: «Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat!
«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai soif de boire le sang de Râma sur le front même de la bataille!»
À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ flattait son oreille: «Fais, dit-il au général de ses armées, qui s'appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d'une impétuosité formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une volupté de tourmenter le monde.»
Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d'armes, pavoisé d'étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où l'orfévre habile avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué d'un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de lapis-lazuli, où brillait en or l'astre des nuits.
Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé dans son char, ils se tinrent attentifs à sa voix, rangés autour de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée, pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux cria du haut de son char à tous les Rakshasas: «En avant! sortez!» Soudain toute cette armée, portant massues, lances et tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à celui du grand Océan.
Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang.
Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, liséré de rouge, l'astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque, ressemblait alors au tison ardent.
Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure où s'annonce le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs, se mirent à pousser des cris aigus, tournant la tête du côté où Khara s'avançait. Un vent impétueux souffla; le soleil perdit sa clarté, et l'on vit briller au milieu du jour la lune, environnée de son armée d'étoiles.
À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages, qui se levaient partout simultanément, le roi de cette armée formidable dit en riant à tous les Rakshasas: «Je ne fais nul cas de ces pronostics horribles à voir, qui se lèvent autour de moi; j'ai un augure plus certain dans cette bravoure, dont ma force est la source!»
En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce grand combat, et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des Gandharvas, et les célestes chœurs des Apsaras.
Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut arrivé dans le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit avec son frère les sinistres augures. Et l'aîné des Raghouides tint à l'autre ce langage:
«Héros, nous tenons sous la main une victoire et l'ennemi sa défaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais, dans cette conjoncture, il est d'un homme sage, Lakshmana, d'aviser aux possibilités futures, comme s'il avait à craindre une infortune. Prends donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la montagne, environné d'arbres et d'un accès difficile. Reste là, bien muni d'armes, avec la princesse du Vidéha: ainsi, l'horrible terreur des événements qui sont encore dans le futur n'ira pas y troubler tes yeux.»
À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt son arc et ses flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se rend vers la caverne d'un accès impraticable. À peine Lakshmana fut-il entré dans la grotte avec Sîtâ: «Bien!» dit Râma, qui attacha alors solidement sa cuirasse. Dès que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure aussi brillante que le feu, il resplendit à l'égal du soleil, qui vient à son lever de chasser les ténèbres.
De tous côtés, l'armée de ces mauvais Génies se montrait également pleine de bannières, de cottes maillées, d'épouvantables armes, et poussant de profondes clameurs.
Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés en face de lui pour le combat. Son arc empoigné dans une main et ses flèches tirées du carquois, il se tint prêt à combattre, emplissant toute l'atmosphère avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince avait l'air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère ne rendait que plus difficile à supporter la flamme de son regard, aussi flamboyant que le feu à la fin d'un youga.
À l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent dans une profonde stupéfaction et s'arrêtent, quoique altérés de combat, immobiles comme une montagne.
À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à Doûshana et d'une voix pleine de véhémence: «Il n'y a pas encore de fleuve à traverser ici, et cependant voici que l'armée s'arrête comme entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle raison a déterminé ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse rapidement son char hors de l'armée, et voit Râma devant lui, ses armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est retenue par la terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné de Râvana: «C'est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le front de bataille: toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son pas à l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux ennemis.»
À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite avec son char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur l'astre qui produit la lumière. Quand l'armée rakshasî vit Khara poussé au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont l'orage entrechoque de grands amas.
Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles, variés dans les formes.
Il en reçut toutes les flèches d'un air impassible, comme l'Océan reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels, Râma en fut aussi peu troublé qu'un grand mont n'est ému sous les coups nombreux de la foudre enflammée.
Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés d'or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d'une manière aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents.
Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être unies entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans le sol de la terre, après qu'elles avaient traversé les effroyables Rakshasas. Ailleurs, tranchées par les dards en forme de croissant, les têtes des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite convulsivement ses lèvres pliées.
En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et de son frère Doûshana, ces débris s'entassèrent autour d'eux comme un troupeau d'éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la vigueur épouvantable, au cœur plein de courage: «Héros, que l'on ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel effort! Je vais précipiter au séjour d'Yama cet audacieux Râma, tout fils qu'il est du roi Daçaratha!»
Quand Doûshana eut aiguisé leur courage émoussé et rendu à l'armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi s'élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans crainte, parce qu'ils voyaient Doûshana près d'eux, fondirent eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles. Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir sans relâche à coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s'il jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et les bras et les têtes.
Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue de feuilles d'or et parée de bracelets d'or, mais toute semée de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur le vaillant Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s'élancer contre le puissant Indra.
Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore, impatient de lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui se précipitait sur lui dans le combat. L'épouvantable massue, échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya, qui a perdu ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa massue, toutes les créatures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui criant: «Bien! bien!»
Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le Niraya21, le sang et la chair en avaient détrempé l'argile. Les uns, percés d'une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme.
Le Rakshasa nommé Triçiras, ou le Démon aux trois têtes, se jeta devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui s'avançait le front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage: «Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur belliqueuse et reste spectateur un instant.»
Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit donc ainsi!» Ensuite le Démon plein d'allégresse, ayant reçu congé dans le combat avec ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc et s'avance le front tourné en face de Râma.
Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l'eau.
Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec dépit: «J'ai reçu les dards que m'a décochés le nerf de ton arc: maintenant reste ferme devant moi, si tu l'oses!»
À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler à terre son drapeau arboré.
À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d'un mouvement rapide, il s'élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char, qu'il fendit le cœur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre avec six dards acérés. Vomissant un sang hideux, sa vie tranchée par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute.
À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le cœur de Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits, il ne put s'empêcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée d'un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement de la peur s'empara de Khara lui-même.
Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d'un bouillant courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.
Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches courroucées, reluisantes d'un feu brûlant et toutes pareilles à des serpents de flammes. Mais, tel qu'Indra fend l'atmosphère avec les gouttes de la pluie, Râma de les briser aussitôt avec ses flèches de fer, irrésistibles et semblables à des feux pétillants d'étincelles. La voûte du ciel était enflammée par les flèches aiguës que Râma et Khara s'envoyaient de l'un à l'autre, comme il arrive quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume ses éclairs.
Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa l'arrogance. Mais celui-ci, enflammé de fureur, plongea lui-même sept flèches dans la poitrine du Raghouide, aussi versé dans le devoir qu'habile à terrasser l'ennemi. En ce moment, tout le corps baigné de sang par les dards si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de son arc, le Kakoutsthide brillait du même éclat qu'un brasier allumé. Brandissant alors son grand arc, semblable à celui de Çakra même, sa main d'excellent archer en fit partir vingt et une flèches. Ce dompteur invincible des ennemis perça la poitrine avec une et les deux bras au Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa deux pour jeter le cocher au noir séjour d'Yama, et ce héros à la grande force en mit sept pour casser l'arc et les traits aigus dans les mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier.
Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher sans vie, Khara se tint par terre, sa massue à la main et ses pieds fortement appuyés sur le sol. Soudain, avec la voix menaçante du Rakshasa, retentissent les roulements des tambours célestes, mêlés aux mélodieux accents des Immortels dans leurs chars aériens.
Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme un tonnerre enflammé, sa massue ornée de bracelets d'or, énorme, ardente, horriblement effrayante, enveloppée de flammes, comme un grand météore de feu. Des arbrisseaux et même des arbres, dans le voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres. En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une violente pénitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime Kouvéra.
Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire cette massue, prit dans son carquois le trait du feu, semblable à un serpent, et décocha cette flèche resplendissante comme la flamme. Le trait d'Agni, tout pareil au feu, arrêta la grande massue dans son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur elle-même.
La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue et consumée avec ses ornements et ses bracelets, comme un globe de feu allumé.
En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable, homicide généreux des héros ennemis, adresse à Khara ce discours d'une voix terrible: «Ces paroles, que proclamait ta jactance par le désir impatient de ma mort: «Je boirai ton sang!» tu les vois démenties à cette heure, ô le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue, consumée par ma flèche, n'est plus que cendre: un seul dard l'a frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans force sur la terre.»
«Je ne veux pas t'accorder la vie, être vil, au caractère bas, à la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l'ambroisie, âme abjecte, à la vie méchante, fléau des hommes qui vivent dans la vertu! Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi, fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce, nature abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'échapper!»
À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de tous les côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils contractés, il vit non très-loin un arbre énorme. Le guerrier à la force immense étreignit dans ses deux bras et, mordant les bords évasés de ses lèvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un cri, et, visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant: «Tu es mort!» Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de flèches le projectile feuillu dans son vol. Il conçut une brûlante colère, un désir impatient de tuer Khara dans cette bataille. Tous les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis, Râma les tranchait l'un après l'autre avec ses flèches aux barbes courbées.
Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça le Démon avec un millier de traits dans un dernier combat.
Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit au sein de l'atmosphère un son de tambours célestes, avec ces acclamations: «Bien! bien!» Une pluie de fleurs tomba au milieu du champ de bataille sur le front même de Râma, et l'on entendit le ciel crier à tous les points cardinaux: «Le scélérat est mort!»
Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et son épouse, qu'il avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet ermitage une vie agréable, environné des honneurs que lui rendaient tous les ermites rassemblés autour de sa personne.
Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas tués, lorsqu'elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés morts sur la terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup d'autres, Râma l'avait accompli seul, à pied, avec son bras d'homme, elle courut pleine d'épouvante à Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère. Là elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du monde, trônant sur un siège d'or, élevé par-dessus tous et brillant à l'égal du soleil même, tel que le feu divin quand on l'a déposé tout flamboyant sur un autel d'or. Çoûrpanakhâ le vit, environné de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes naturels où l'on reconnaît un roi, avec ses parures d'or épuré, ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche toujours béante, comme celle de la mort, héros semblable à une montagne, pareil aux nuées pluvieuses, invincible dans les combats aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes. Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre dans les guerres des Asouras contre les Dieux, son corps étalait aux yeux les nombreuses cicatrices des plaies qu'Aîrâvata22 lui avait infligées avec la pointe de ses défenses, et les traces multiples que le disque acéré de Vishnou avait laissées en tombant sur lui dans ses combats avec les Immortels.
Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ furieuse jette ce discours plein d'âcreté à Râvana, le fléau du monde: «Plongé sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses désirables, tu ne songes pas qu'il est né pour toi un danger terrible, auquel il est bien temps de songer.
«Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne le sais pas! Tu ignores que ces deux héros gisent percés de flèches dans le Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec un bras d'homme, a moissonné quatorze milliers de Rakshasas à la vigueur enflammée! La sécurité est rendue aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux a violé même ta province du Djanasthâna!
«Et toi, Râvana, livré à l'avarice, à l'incurie, à ceux qui disposent de ta volonté, tu n'as point senti qu'un danger terrible s'était allumé dans ton empire!»
Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres ces questions à Çoûrpanakhâ: «Qui est ce Râma? D'où vient ce Râma? Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il pénétré dans cette forêt Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec quelle arme ce Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec lui?»
À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colère se mit à raconter ce qu'elle savait de Râma suivant la vérité: «Râma est le fils du roi Daçaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son vêtement est un tissu d'écorces avec une peau d'antilope noire: sa beauté est égale à celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets d'or, semblable à l'arc d'Indra même, et lance des flèches de fer enflammées, pareilles à des serpents au poison mortel. Quatorze milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables ont succombé sous les traits acérés de lui seul, archer incomparable. À peine, seigneur, ai-je pu seule échapper à la mort: «C'est une femme!» a dit Râma; et la seule grâce qu'il a faite, ce fut de me laisser ainsi la vie par dédain. Il a un frère d'une vive splendeur, vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué de signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom, c'est Lakshmana.
«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'épouse légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n'ai jamais vu sur toute la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme qui serait l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour, il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même parmi les Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi, Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux digne de Sîtâ.
«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter, roi des Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu'il te promet.»
Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut dessiné son plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le faible des avantages et des inconvénients: «Voilà ce qui est à faire!» se dit-il, arrêtant sa résolution; et, l'esprit solidement assis dans son dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l'on gardait son char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta cet ordre à son cocher: «Que l'on attelle mon char!»
À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler à l'instant même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais, orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre volonté, quoique attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers l'Océan, souverain maître des rivières et des fleuves.
Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire, pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ, une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l'abstinence de toute nourriture.
Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque habile à manier le discours lui tint ce langage:
«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction, c'est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de Naîrritas23, je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin; accomplis ma prière.
«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère, Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma sœur, Triçiras, ce Démon vigoureux, toujours affamé de chair humaine, et d'autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d'un trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et s'occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s'étaient maintes fois signalés en frappant le but avec le javelot ou la flèche.
«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la force immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec Râma, qui les a complètement battus dans la guerre.
«Oui! Râma seul, à pied, avec son bras d'homme, a couché morts sur le champ de bataille dans le Djanasthâna par ses flèches, semblables à des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre qui s'était allumée sa colère, sans qu'il eût reçu d'eux aucune parole injurieuse. Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka.
«Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne connaît pas le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des créatures, il porte un vêtement d'écorces, il se dit un pénitent, mais il a une épouse avec lui et son bras est armé d'un arc!
«Il a, dis-je, une épouse, célèbre sous le nom de Sîtâ: c'est une femme aux grands yeux, douée parfaitement de jeunesse et de beauté, charmante comme Çri même Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi! dans le Djanasthâna, d'où j'emmènerai de force ce joyau du monde: sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour compagnon, debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur, je ne crains pas tous les Dieux en bataille, Indra même à leur tête.
«Métamorphosé en gazelle au pelage d'or, moucheté d'argent, rends-toi à l'ermitage de ce Râma, et montre-toi sous les yeux de Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière aussitôt qu'elle t'aura vu sous la forme de gazelle: «Prenez vivante cette jolie bête!» dira-t-elle à son époux ainsi qu'à Lakshmana. Ces deux héros partis, l'ermitage reste vide et j'enlève à mon aise la belle Sîtâ sans appui, comme l'éclipse ravit à Lunus sa lumière. Avec le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir aisément: elle a d'ailleurs le courage et la vigueur nécessaires à la gravité de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tués dans le Djanasthâna, il n'en était pas un qui fût égal à toi, sans excepter Doûshana, ou Triçiras, ou Khara même! Quand Râma et Lakshmana seront occupés à suivre ta piste, quand j'aurai enlevé Sîtâ et donné à ma sœur la joie de cette vengeance, quand le rapt de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin la vigueur de Râma, alors mon âme au comble de ses vœux goûtera le plaisir en toute sécurité.»
L'anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans la grande lutte avec Râma, joignit les mains, et, l'esprit hors de lui-même, parce qu'il avait éprouvé toute la vigueur du héros, tint à Râvana ce langage salutaire, convenable, dicté par la vérité.
«Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que des choses agréables: au contraire, il est difficile de trouver un homme qui sait dire ou entendre une chose désagréable, mais utile. Renseigné par des espions négligents, tu ne sais pas sans doute comme est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable, soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la guerre s'allume entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va flotter dans un extrême péril.
«Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa colère ne jette pas tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi Djanaka ne soit pas née pour être comme la fin de ta vie! Fasse le ciel qu'une grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ!