1864 (continued 3)
Hippolyte Fauche translation
Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution, qui s'était faite dans l'esprit de son père, si différent de ce qu'il était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s'il eût touché du pied un serpent.
Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: «Pour quel motif ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas continué son discours, après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?»
Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin, jeta sur Kêkéyî un regard de son visage consterné et lui tint ce langage: «Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver une paix inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!»
Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis, noble enfant de Raghou, dans la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père, satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grâces. Je viens de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé pour Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux conserver à ton père sa haute renommée de sincérité dans les promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatâ des anachorètes.»
Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils étroitement, il résolut de s'en aller au milieu des forêts.
Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un habit d'écorce et les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime daignait m'instruire lui-même de son désir. Quelle autorité, noble reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?»
Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment de pudeur, ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a pas autre chose ici, n'en doute pas, vaillant Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de colère. Tant que tu n'auras point quitté cette ville pour aller dans les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de ton père.»
Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier à la résolution du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excès de sa douleur, cette exclamation prolongée: «Ah! je suis mort!» et retombant aussitôt dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.
À l'audition amère de ce langage horrible au cœur et d'une excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi avec la verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu'il se précipitât de lui-même, en toute hâte, vers son exil au sein des bois; Râma, dis-je, n'en fut pas troublé et lui répondit en ces termes:
«Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d'une couronne; je ne suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincère et l'âme candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose utile à toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la comme déjà faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le souffle bien-aimé de ma vie! Certes! exécuter l'ordre émané d'un père est supérieur à tout devant mes yeux, le devoir excepté: néanmoins, reine, je partirai dans le silence même de mon père, et j'habiterai les bois déserts quatorze années, sur la parole de ta majesté seule.
«Aussitôt que j'aurai dit adieu à ma mère et pris congé de mon épouse, je vais au même instant habiter les forêts: sois contente! Tu dois veiller à ce que Bharata gouverne bien l'empire et soit docile au roi, son père. C'est là pour toi un devoir imprescriptible et de tous les instants.»
À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et baigné dans ses tristes larmes, eut-il ouï ce discours de Râma, qu'il perdit une seconde fois la connaissance.
Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa tête les pieds de son père évanoui; après qu'il eut adressé le même salut aux pieds de Kêkéyî; après que, les mains jointes, il eut décrit un pradakshina autour du roi Daçaratha et de sa vile épouse, il quitta incontinent ce palais de son père. Lakshmana, au corps tout parsemé de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit l'invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrière, agitant la pensée de faire abandonner son dessein au vaillant Râma, qui se hâtait d'aller résolûment habiter au fond des bois.
Dès que Râma, plein de respect, mais détournant d'elles ses regards, eut décrit un pradakshina autour des choses destinées à la cérémonie du sacre, il s'éloigna lentement.
Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à leurs saluts par les siens, avec les bienséances requises, et s'en alla d'un pied hâté voir Kâauçalyâ au palais même qu'habitait sa royale mère. Aucun homme, si ce n'est Lakshmana seul, ne s'aperçut du chagrin qu'il renfermait dans son âme, contenue par sa fermeté.
Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait d'un vœu, dont elle s'était liée vis-à-vis des Immortels. Elle espérait que son fils serait bientôt sacré comme prince de la jeunesse; et, vêtue d'une robe blanche, toute dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne permettait pas à son âme de s'égarer sur des objets étrangers.
Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s'approcha d'elle et lui dit ces réjouissantes paroles: «Je suis Râma!» Elle, aussitôt qu'elle vit arriver ce fils, les délices de sa mère, elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante reconnaît son veau chéri. S'étant abordés, Râma, caressé, embrassé par elle, honora sa mère, comme Maghavat honore la déesse Aditî.
Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l'accroissement et la prospérité de ce fils bien-aimé: «Que les Dieux, lui dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent, mon fils, les années, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont furent doués jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de ta race! Reçois, donnée par ton père, une puissance immuable, éternelle; et, comblé d'une félicité suprême, foulant aux pieds tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes ancêtres!»
À ces paroles de Kâauçalyâ, il répondit en ces termes, l'âme quelque peu troublée de cette douleur, où l'avaient noyée les paroles de Kêkéyî: «Mère, tu ne sais donc pas le grand malheur qui est tombé sur moi, pour la douleur amère de toi, de mon épouse et de Lakshmana? Kêkéyî a demandé au roi son diadème pour Bharata; et mon père, qu'elle avait enlacé d'abord avec un serment, n'a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera l'hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à moi, il ordonne que j'aille aujourd'hui même habiter les forêts.
«J'aurai quatorze années, reine, les bois pour ma seule demeure, et loin des tables exquises, j'y ferai ma nourriture de racines et de fruits sauvages.»
Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la chaste Kâauçalyâ tomba, comme un bananier tranché par le pied. Râma, voyant la malheureuse étendue sur le sol, releva sa mère consternée, défaillante, évanouie; et, tournant autour de l'infortunée, remise en pieds, les flancs battus, comme une cavale essoufflée, il essuya de sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte.
Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ, délirante de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s'écria d'une voix que ses larmes rendaient balbutiante: «Plût au ciel, Râma, que tu ne fusses pas né mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je ne sentirais pas aujourd'hui la peine que fait naître ma séparation d'avec toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais celui seul de se dire: «Je n'ai pas d'enfants!» encore, n'est-il pas égal à cette peine, que nous cause la séparation d'avec un fils bien-aimé?
«Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d'un père aveuglé par l'amour.
«Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque usé par la vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive!»
Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir cette mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots appropriés à la circonstance: «Il me déplaît aussi, noble dame, que ce digne enfant de Raghou, chassé par la voix d'une femme, abandonne ainsi la couronne et s'en aille dans un bois.
«Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime, par laquelle Râma ait pu mériter du roi ce bannissement hors du royaume et cet exil au fond des bois.
«Tandis que cet événement n'est parvenu encore à la connaissance d'aucun homme, jette, aidé par moi, ta main sur l'empire, dont tu portes le droit inhérent à toi-même! Quand moi, ton fidèle serviteur, je serai à tes côtés, soutenant de mes efforts ton assomption à la couronne, qui pourra mettre obstacle à ton sacre comme héritier du royaume?»
Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu as entendu, Râma, ces bonnes paroles d'un frère, dont l'amour est comme un culte envers toi. Médite-les, et qu'elles soient exécutées promptement, s'il te plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies, Indra, sur l'ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de sa puissance, et mérita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu n'iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est impossible que je vive, privée de toi.»
À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir, à lui, qui était, pour ainsi dire, le devoir même incarné: «Il ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père. Je te prie, la tête courbée à tes pieds, d'accepter mon excuse; j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et d'ailleurs ce qu'on vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter les forêts?
«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes de bien qu'on se plaît à suivre: j'accomplirai donc la parole de mon père: que je n'en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne s'adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son père.»
Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ, il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais, Lakshmana, la nature infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus déchirante la flèche dont m'a percé la douleur.
«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un seul instant, après ma désobéissance à l'ordre même de mon père!
«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des richesses: le devoir se tient immuable.
«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science que professe le kshatrya; et, rangé sous l'enseigne de nos devoirs, conçois une pensée vertueuse, comme il te sied.»
Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont l'amitié augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à Kâauçalyâ: «Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux accomplir ce commandement, que j'ai reçu de mon père. Tu pourras jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je reverrai sain et sauf tes pieds augustes. Que je m'en aille avec ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne céderai ma renommée au prix d'un royaume: je le jure à toi par mes bonnes œuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est renfermée sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière; daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j'aille habiter les bois pour obéir à l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce congé, que j'implore de toi, la tête inclinée.»
Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre son cœur.
Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir, la reine Kâauçalyâ, sa mère, lui tint ce discours, le cœur déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur:
«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne, écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C'est à ma voix surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par mes pénibles vœux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais un faible enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc à toi de me soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon ennemie, le bonheur de voir ses vœux réalisés.
«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est impossible, Râma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à l'ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd'hui, arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais vivre ce jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi, mon arbre à l'ombre délicieuse, aux branches pleines de fruits.
«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d'une femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante à la race d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes droits.»
Alors, déployant tous ses efforts, le vertueux rejeton de l'antique Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et plein de raisons: «Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité ne peut aller jusqu'à m'empêcher de lui obéir. Daigne, reine, ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans surajoutés à neuf années.
«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé Içvara12: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre signifié au nom de ton époux.
«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta permission bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi, calme-toi et ne t'afflige pas.
«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille donc pas, dans ton amour aveugle pour moi, t'insurger contre l'arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l'ordre émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans sa voie? À plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette résolution dans mon esprit, qui l'a conçue naturellement.
«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse encore ce conseil. Il te faut considérer Bharata comme moi-même, et tu dois, par affection, voir une sœur dans Kêkéyî.
«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que son père lui a donnée, ce n'est point là un crime pour en accuser le magnanime Bharata.
«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là, dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement, y a-t-il en cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une vérité?
«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce n'est d'aucune manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien m'accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour l'habitation des forêts solitaires.»
Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution de s'enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère.
À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par les animaux des forêts, si ta résolution d'y aller, par égard pour ton père, est bien arrêtée dans ton esprit.»
À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que son mari vit encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour maître l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me suivre avec décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il ait un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est toujours son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien naturellement. Tu obtiendras même de Bharata une vénération supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle sorte que les regrets donnés à l'exil de son fils ne consument pas mon père d'une trop vive douleur.
«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de mon absence.
«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux; car c'est le devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux et l'espérance de mon retour. Oui! c'est dans la compagnie de ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie.»
À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés de larmes:
«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute l'ordre même de ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront un jour. Oui! je saurai me complaire dans l'obéissance à mon époux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à faire. Va donc, suivi de la félicité!»
Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa résolution d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme; et, saisie tout à coup d'une vive douleur, elle sanglota, gémit et se mit à parler d'une voix où l'on sentait des larmes.
Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son âme dans une seule pensée, attendait, pleine d'espérance, la consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont obligés, venait d'implorer, avec une âme recueillie, non-seulement la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait vivement de ses désirs l'arrivée de son Râma.
Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de confusion, l'esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil d'un air qui n'était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la modestie.
À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les brahmes, versés dans ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec l'astérisme Poushya, influence sinistre, qui afflige ton esprit? Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe entier de la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage? Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus, pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits? Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les poëtes, les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse? Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure dans l'étude sainte des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce noble front la consécration royale?
«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière toi, dans la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, nous apportant la fortune et la victoire, un coursier d'une beauté non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes prospères?»
À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète de son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une fermeté qu'il puisait dans la profondeur de son âme: «Toi, qui es née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi. Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est disposé en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père s'est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m'en aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée d'éloges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et veuille bien me donner congé.
«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton beau-père et de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata. En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualités en présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole de mon père, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui même dans les forêts: ainsi, fais-toi un cœur inébranlable! Quand je serai parti, noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire, ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion.
«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un cœur sans partage à ma bonne mère, accablée sous le poids de la vieillesse et par la douleur de mon exil.»
Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche à son époux: «Un père, une mère, un fils, un frère, un parent quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans l'autre vie, le fruit né des œuvres, qui sont propres à lui-même. Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père; chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour lui-même, sans partage avec un autre. Seule, l'épouse dévouée à son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou, ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi: c'est là ma résolution dernière. Si tu as tant de hâte pour aller dans la forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant de mes pieds, afin de t'ouvrir un passage, les grandes herbes et les épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie pas ce bonheur; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui reste au fond du vase après que l'on a bu: emmène-moi, héros, emmène-moi sans défiance: il n'est rien en moi qui sente la méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois, aux chars de nos Dieux, que dis-je? au ciel même. Accorde-moi cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois, heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y couler mes jours avec toi, que dans les palais du bienheureux Indra.
«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux racines; je ne serai d'aucune manière un fardeau incommode pour toi dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n'avoir duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour odieux, et l'enfer même avec toi ne peut m'être qu'un ciel préféré.»
À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma fit cette réponse, lui exposant les nombreuses misères attachées à l'habitation au milieu des forêts: «Sîtâ, ton origine est de la plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possèdes à fond, tu ceins la renommée comme un diadème: partant, il te sied d'écouter et de suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et j'irai de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré moi, à l'ordre émané de mon père.
«Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas la force de t'y mener, par compassion même pour toi.
«Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes, conduits par le sort dans leur voisinage: on est à cause d'eux en des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!
«Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées par la sueur de rut; ils vous attaquent et vous tuent; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!
«On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!
«Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!
«On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants d'une marche tortueuse, comme les sinuosités d'une rivière, tantôt couchés dans les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et même le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser là des fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux, infestés par de longs crocodiles.
«C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d'herbes, couches incommodes, que l'on a préparées de ses mains, sur le sein même de la terre, ô femme si délicate, que l'on cherche le sommeil dans la forêt déserte. On y mange pour seule nourriture des jujubes sauvages, les fruits de l'ingüa ou du myrobolan emblic, ceux du cyâmâka13, le riz né sans culture ou le fruit amer du tiktaka14 à la saveur astringente. Et puis, quand on n'a pas fait provision de racines et de fruits sauvages dans les forêts, il arrive que les anachorètes de leurs solitudes s'y trouvent réduits à passer beaucoup de jours, dénués absolument de toute nourriture. Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des bêtes, avec l'écorce des arbres; on est contraint de tordre sans art ses cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé sur un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des membres desséchés par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le séjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse!
«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence, qu'une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes vœux et tes mortifications, quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts? Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et la chaleur du soleil, ton corps si frêle épuisé de jeûnes et de pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble à mes souffrances.
«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter dans mon cœur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aimée, plus éloignée de ma pensée!»
À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les yeux baignés de pleurs:
«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le visage; ces inconvénients, que tu viens d'énumérer, mon dévouement pour toi, cher et noble époux, les montre à mes yeux comme autant d'avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable de m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n'ai aucune peur naturellement des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois. Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là d'ailleurs vaut mieux pour moi que vivre ici!
«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des brahmes versés dans la connaissance des signes: «Ton sort, m'ont dit ces hommes véridiques, ton sort, jeune Sîtâ, est d'habiter quelque jour une forêt déserte.» Et moi, depuis ce temps où les devins m'ont tiré cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter dans mon cœur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.
«Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa vérité.
«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien grand d'habiter les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant la tête! Dans un instant, s'il te plaît, tu vas me voir déjà prête, noble Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est mon brûlant désir.
«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être, n'en doute pas!»
À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes.
Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement désolée, Râma ne se décida pas encore à lui permettre de partager son exil; mais il arrêta ses yeux un instant sur l'amante éplorée, baissa la tête et se mit à rêver, considérant sous plusieurs faces les peines semées dans un séjour au milieu des bois.
La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée, ruissela de ses yeux, où débordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rosée couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chérie de ses pieds, où elle était renversée, et lui dit ces paroles affectueuses pour la consoler:
«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui sont rassemblés tous les signes de la beauté, si je t'ai dit, quoique je pusse te défendre: «Non, je ne t'emmènerai pas!» c'est que je désirais m'assurer de ta résolution, femme de qui la vue est toute charmante. Et puis, Sîtâ, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage, t'enchaîner à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu ne tiens pas compte des périls que la nature a semés au milieu des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de répudier sa gloire.
«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie! Je veux faire toujours ce qui est agréable à ton cœur, ô femme digne de tous les respects!
«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux brahmes vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge dans notre assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes à qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi Djanaka!»
Joyeuse et au comble de ses vœux, l'illustre dame, obéissant à l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque époux, se mit à distribuer aux plus sages des brahmes les vêtements superbes, les magnifiques parures et toutes les richesses.
Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il tourna ses yeux vers Lakshmana, modestement incliné, et, lui adressant la parole, il tint ce langage: «Tu es mon frère, mon compagnon et mon ami; je t'aime autant que ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te dire. Tu ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois: en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant fardeau.»
Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée et le visage noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il tomba à genoux, et, tenant les pieds de son frère serrés fortement avec les pieds de Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des bois, pour quelle raison me le défend-elle maintenant?»
Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui prosterné, la tête inclinée, tremblant et les mains jointes: «Si tu quittes ces lieux pour venir avec moi dans les forêts, Lakshmana, qui soutiendra nos mères, Kâauçalyâ et Soumitrâ, cette illustre femme? Ce monarque des hommes, qui versait à pleines mains ses grâces sur nos deux mères, ne les verra sans doute plus avec les mêmes yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est tombé sous le pouvoir d'un autre amour. Un jour, enivrée par les fumées de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable de modérer son âme, fera sentir quelque dureté à ses rivales. C'est pour consoler surtout et défendre nos mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici jusqu'à mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les chemins difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.»
Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux doué entre les hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs, joignit les mains et répondit en ces termes à Râma: «Seigneur, il serait possible à Kâauçalyâ d'entretenir, pour sa défense, plusieurs milliers d'hommes de mon espèce, elle, à qui dix centaines de villages furent données pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer nos deux mères: on le verra même apporter le plus grand zèle à protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ.
«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entièrement dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout: sois donc favorable à ma prière; emmène-moi, vertueux ami!»
Charmé de ce langage, Râma dit à Lakshmana: «Eh bien! fils de Soumitrâ, viens! suis-moi! prends congé de tes amis.»
Après que Râma, assisté par son illustre Vidéhaine, eut donné aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les instruments, c'est-à-dire la bêche et le panier; puis, sortant de son palais avec Lakshmana, il s'en alla voir son auguste père. Il était accompagné de son épouse et de son frère.
Aussitôt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois et les habitants de la cité montent de tous les côtés sur le faîte des maisons et sur les plates-formes des palais. Dans la rue royale, toute couverte de campagnards, on n'eût pas trouvé un seul espace vide, tant était grand alors cet amour du peuple, accourant saluer à son départ ce Râma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'auguste prince marcher à pied, avec Lakshmana, avec Sîtâ même, alors, saisis de tristesse, leur âme s'épancha en divers discours: «Le voilà, suivi par Lakshmana seul avec Sîtâ, ce héros, dans les marches duquel une puissante armée, divisée en quatre corps, allait toujours devant et derrière son char! Ce guerrier, plein d'énergie, dévoué, juste comme la justice elle-même, ne veut pas que son père fausse une parole donnée, et cependant il a goûté la saveur exquise du pouvoir et du plaisir!
«Elle, Sîtâ, dont naguère les Dieux mêmes qui voyagent dans l'air ne pouvaient obtenir la vue, elle est exposée maintenant à tous les regards du vulgaire dans la rue du roi! Le vent, le chaud, le froid vont effacer toute la fraîcheur de Sîtâ; elle, de qui le visage aux charmantes couleurs est paré d'un fard naturel. Sans aucun doute, l'âme du roi Daçaratha est remplacée par une autre âme, puisqu'il bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aimé!
«Laissons nos promenades, les jardins publics, nos lits moelleux, nos siéges, nos instruments, nos maisons; et, suivant tous ce fils du roi, embrassons une infortune égale à son malheur.
«Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou soit désormais notre cité! Que cette ville, abandonnée par nous, soit réduite à l'état d'une forêt! oui, notre ville sera maintenant où doit habiter ce héros magnanime! Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux, éléphants et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et venez habiter ce que nous abandonnons!»
Promenant ses regards en souriant au milieu de cette multitude affligée, le jeune prince, affligé lui-même sous l'extérieur du contentement, allait donc ainsi, désirant voir son père et comme impatient d'assurer à la promesse du monarque toute sa vérité.
Mais avant que Râma fût arrivé, accompagné de son épouse et de Lakshmana, le puissant monarque, plein de trouble et dans une extrême douleur, employait ses moments à gémir.
Alors Soumantra se présenta devant le maître de la terre, et, joignant ses mains, lui dit ces mots, le cœur vivement affligé: «Râma, qui a distribué ses richesses aux brahmes et pourvu à la subsistance de ses domestiques; lui-même, qui, la tête inclinée, a reçu ton ordre, puissant roi, de partir dans un instant pour les forêts; ce prince, accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse; ce Râma enfin, qui brille dans le monde par les rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa lumière, est venu voir ici tes pieds augustes; reçois-le en ta présence, s'il te plaît!»
Il dit, et le roi, de qui l'âme était pure comme l'air, poussa de brûlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il répondit ainsi:
«Soumantra, conduis promptement ici toutes mes épouses, je veux recevoir, entouré d'elles, ce digne sang de Raghou!»
À ces mots, Soumantra de courir au gynœcée, où il tint ce langage: «Le roi vous mande auprès de lui, nobles dames; venez là sans tarder!» Il dit, et toutes ces femmes, apprenant de sa bouche l'ordre envoyé par leur époux, s'empressent d'aller voir le gémissant monarque.
Toutes ces dames, égales en nombre à la moitié de sept cents, toutes charmantes, toutes richement parées, vinrent donc visiter leur époux, qui se trouvait alors en compagnie de Kêkéyî.
Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses femmes, et les voyant arrivées toutes, sans exception: «Soumantra, fit-il, adressant la parole au noble portier, conduis mon fils vers moi sans délai!»
Du plus loin qu'il vit Râma s'avancer, les mains jointes, le roi s'élança du trône où il était assis, environné de ses femmes: «Viens, Râma! viens, mon fils!» s'écria le monarque affligé, qui s'en alla vite à lui pour l'embrasser; mais, dans le trouble de son émotion, il tomba avant même qu'il fût arrivé jusqu'à son fils. Râma, vivement touché, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le reçut dans ses bras qu'il n'était pas encore tombé tout à fait sur la terre; puis, avec une âme palpitante d'émotion, il releva doucement son père; et, secondé par Lakshmana, aidé même par Sîtâ, il remit le monarque évanoui dans son trône. Ensuite, le voilà qui s'empresse de rafraîchir avec un éventail le visage du roi sans connaissance.
Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais du roi; mais, au bout d'un instant, il revint à la connaissance; et Râma, joignant ses mains, dit au monarque, plongé dans une mer de tristesse:
«Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince auguste, notre seigneur. Jette un regard favorable sur moi, qui pars à l'instant pour habiter les forêts. Daigne aussi, maître de la terre, donner congé à Lakshmana comme à la belle Vidéhaine, mon épouse. Car tous deux, refusés par moi, n'ont pu renoncer à la résolution qu'ils avaient formée de s'en aller avec moi habiter les forêts. Veuille donc bien nous donner congé à tous les trois.»
Quand le maître de la terre eut connu que le désir de prendre congé avait conduit Râma dans son palais, il fixa le regard d'une âme consternée sur lui et dit, ses yeux noyés de larmes:
«On m'a trompé, veuille donc imposer le frein à mon délire et prendre toi-même les rênes du royaume.»
À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui répondit ainsi, les mains jointes: «Ta majesté est pour moi un père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi, ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres années.»
À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d'une voix que ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu es résolu de quitter cette ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible de vivre! Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et par moi!»
À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes: «Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne nous lier ensemble au devoir: oui, veuille bien, ô toi, qui donnes l'honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est pas une leçon que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir maintenant par amitié pour moi!»
À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie, la force, le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vérité de ma parole; va une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi quelques mets délicieux et savouré le plaisir de mes richesses; quand tu auras consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, eh bien! tu partiras.»
Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et répondit au sage monarque agité par le chagrin: «J'ai chassé de ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m'aurait offert le régal aujourd'hui? Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que m'abstenir jusqu'à demain.
«Qu'elle soit donnée à Bharata, cette terre que j'abandonne, avec ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majesté, j'irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre, à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses forêts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince, mon cœur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie, dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance à tes ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta séparation d'avec moi!»
Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs et brûlants soupirs: «Que l'on prépare en diligence, pour servir de cortége au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses. Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource même qui soit affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu'on en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous ses désirs comblés au fond même des bois!»
Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et d'indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix cassée au vieux monarque: «Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donné avec une foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras un roi menteur!»
Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de nouveau avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: «Femme inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui porte un fardeau si lourd et même insoutenable!»
À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: «Jadis Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même, son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l'aîné de tes Raghouides!»
«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit, il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la tête.
Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha et qui jouissait de la plus haute estime auprès du puissant roi, s'approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: «Reine, apprends de moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé d'un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà, reine, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition. En butte à ses vexations: «Dominateur de la terre, choisis, dirent au monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas seul ou bien nous tous!»
«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À ces mots, les citoyens de lui répondre avec colère: «Poussé d'un naturel méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû!»
«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et le bannit de sa présence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus?»
Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d'une voix, que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: «Je renonce à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette couronne avec ton Bharata!»
Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce, et, s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!» lui dit cette femme sans pudeur dans l'assemblée des hommes.
Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit aux mains de Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana, dépouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette écorce vile sous les yeux de son père.
À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même, au lieu de cette robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.
Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des yeux voilés par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas: «Comment faut-il m'y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour de moi ces vêtements d'écorce?»
À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement. La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer, car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il fallait, un habit d'anachorète. Quand elles virent habillée de cette écorce vile, comme une mendiante sans appui, celle qui avait pour appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des cris, et même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: «Honte! oh! la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en fut complètement brisée par la douleur.
Le vieux rejeton d'Ikshwâkou poussa un brûlant soupir et dit à son épouse: «Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du péché, la grâce que tu m'as demandée, c'est que Râma seul fût exilé, et non le fils de Soumitrâ, et non la fille du roi Djanaka.
«Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre et la conduite pleine d'iniquité, leur donnes-tu à tous les deux ces vêtements d'écorce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta famille? Sîtâ ne mérite point, Kêkéyî, ces habits tissus avec l'écorce et l'herbe sauvage!»
À son père, assis dans le trône, d'où il venait de parler ainsi, Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes, impatient de partir aussitôt pour les forêts: «O roi, versé dans la science de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma mère, cette femme inébranlablement dévouée à toi, livrée tout entière à la pénitence, d'un naturel généreux et d'un âge avancé, est profondément submergée, par cette inattendue séparation d'avec moi, dans une mer de tristesse. L'infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la consoler, ta plus haute considération. Daigne, par amitié pour moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant, que, défendue par toi, son protecteur légal, elle n'ait point à subir de persécutions.»
À l'aspect de ces habits d'anachorète, que Râma portait déjà en lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir et pleurer avec toutes ses femmes.
«Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à des pères affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement séparé de toi, mon fils, dans mon excessive infortune! Les êtres animés ne peuvent donc mourir, ô mon ami, avant l'heure fixée par le Destin, puisque la mort ne m'entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi!»
À ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans l'évanouissement.
Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces mots à Râma: «Il te faut, ô toi, qui donnes l'honneur, il te faut rester, sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de Sîtâ et de Lakshmana, ce héros, qui t'est si dévoué. Il te faut en outre apporter la plus grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forêts sont couvertes.»
Râma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant au milieu des épouses du roi, il tint à sa mère ce langage dicté par le devoir, lui, pour qui le devoir n'était pas une science ignorée: «Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à l'égard de Sîtâ?
«Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre. En effet, il m'est aussi impossible de quitter Sîtâ, qu'au sage d'abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flèches et mon arc en main, d'où peut venir un danger pour moi? D'aucun être, pas même de Çatakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne sois pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au milieu des forêts doit arriver pour moi sous une étoile heureuse!»
Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière, il se leva et vit les trois cent cinquante épouses du roi. Lui, alors même, le devoir en personne, il s'approcha, les mains jointes, de ses nobles mères, et, courbant la tête avec modestie, leur tint ce langage: «Je vous adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention, soit ignorance, j'ai commis une offense à l'égard de vous, moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement pardon.»
Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce langage, toutes ces épouses du roi éclatèrent dans une grande lamentation, comme de plaintives ardées. En ce moment, le palais du roi Daçaratha, qui résonnait auparavant des seuls concerts de la flûte, des tambourins et des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de tous les sons perçants, qui jaillissent du malheur.
Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ, qui, voyant son fils prosterné à ses genoux, lui donna sur le front un baiser d'amour, le serra étroitement dans ses bras et lui tint elle-même ce discours:
«Il est cinq devoirs, bien dignes de votre famille: ce sont la défense d'un frère aîné, l'aumône, le sacrifice, la pénitence et l'abandon héroïque de la vie dans les combats. Pense que Râma, c'est Daçaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c'est moi-même; pense que la forêt, c'est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta volonté!»
Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains jointes, comme on voit Mâtali s'avancer vers Indra, son maître: «Honneur à toi, fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi qu'attend ce grand char attelé.
«Je vais te conduire avec lui où tu as l'envie d'aller.»
À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de son épouse, se prépare à monter dans ce char magnifique avec Lakshmana. Il déposa lui-même sur le fond du char les différentes espèces d'armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bêche et le panier. Cela fait, et sur l'ordre qu'il en reçut du jeune banni, le cocher du roi y plaça encore une cruche de terre.
Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière ces nobles compagnons d'exil. Ensuite, ayant jeté le regard d'une âme consternée sur les deux frères assis auprès de la belle jeune femme, le troisième avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur le commandement, que Râma en donna lui-même au cocher.
«Hélas! Râma!» s'écriaient de tous côtés les foules du peuple.
«Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils: nous désirons voir la face du magnanime Râma, ce visage aimable comme la lune.
«Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable à tout, s'en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu des routes sauvages de la forêt? La mère de Râma a donc un cœur de fer; il est donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas brisé, quand elle a vu partir son fils bien-aimé pour l'habitation des forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine à la taille menue, qui s'attache aux pas de son époux comme l'ombre suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, car tu satisfais à la vertu, toi, qui suis par dévouement ce frère aîné, que tu aimes, sur la route, où l'entraîne l'amour de son devoir.»
Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné de ses femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur, et gémissait à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ, il ne put, l'infortuné! soutenir un tel spectacle, enchaîné, comme il était, dans les nœuds de son devoir. Quand il vit son père et sa mère aller ainsi à pied, courbés sous le chagrin, eux, à qui le bonheur seul était dû, il se mit à presser le cocher: «Avance! dit-il; avance!» Il ne put, comme un éléphant que l'aiguillon tourmente, supporter de voir ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la douleur.
«Hâ! mon fils Râma!... Hâ! Sîtâ!... Hâ! hâ! Lakshmana! tourne les yeux vers moi!» C'est en jetant ces lamentations, que le roi et la reine couraient après le char.
«Arrête! arrête!» criait le vieux monarque; «Marche!» disait au cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra était alors celle d'un homme entre la terre et le ciel, qui ne sait trop s'il doit monter ou descendre. «Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui diras: «Je n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c'est la rendre plus cruelle.» Ainsi Râma parlait à Soumantra.
Aussitôt que celui-ci, l'âme toute contristée, eut connu la pensée du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et poussa les chevaux.
Le roi, chef de la race d'Ikshwâkou, ne détourna point ses yeux, tant qu'il put encore apercevoir la forme vague de ce fils qui marchait vers son exil.
Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé, il supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jetée entre eux. Tant qu'il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aimé, ses yeux, marchèrent comme pas à pas avec lui. Mais, quand le roi, maître du globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré de chagrin, il tomba sur la terre.
Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî vint à gauche, toute pleine de sa tendresse satisfaite pour son fils Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite, de justice et de modestie, adressant un regard à cette Kêkéyî, opiniâtre dans sa mauvaise pensée, lui parla en ces termes: «Kêkéyî, ne touche point à mon corps, toi, qui marches dans les voies du péché; car je ne veux plus que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus en toi mon épouse!
«Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer ainsi le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte jamais aux dons funèbres qu'il viendra m'offrir devant ma tombe!»
Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même à sa douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière, à se lever et lui fit reprendre le chemin de son palais.
Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces paroles: «Que l'on me conduise au plus tôt dans l'appartement de Kâauçalyâ, mère de mon fils Râma!»
À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mènent le roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à peine entré, il monta sur la couche, où la douleur agita son âme. Là encore il se lamenta pitoyablement à haute voix, désolé, torturé de chagrin et levant ses bras au ciel: «Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes favorisés, qui te verront, mon fils, revenu des bois, à la fin du temps fixé par ton arrêt! mais, hélas! moi, je ne te verrai pas!...
«Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Râma, et n'est pas revenue encore à l'instant même.»
La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d'où sa pensée ne cessait de suivre son bien-aimé Râma: elle entra dans cette couche, près de son époux, elle, de qui la douleur avait tourmenté les formes, et, poussant de longs soupirs, elle éclata en lamentations d'une manière pitoyable.
Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce héros, qui, magnanime et fort comme la vérité, s'avançait vers les bois qu'il devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas avec la foule de ses amis, ceux-là n'étaient point revenus; ils continuèrent d'accompagner Râma dans sa route.
Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour de ces fidèles sujets, Râma leur tint ce langage, comme si tous ils eussent été ses propres fils: «Faites maintenant reposer entièrement sur la tête de Bharata, pour l'amour de moi, habitants d'Ayodhyâ, l'attachement et l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un âge où l'on est encore enfant, il est avancé dans la science; il est toujours aimable à ses amis, il est plein de courage, il est audacieux même, et cependant sa bouche n'a pour tous que des mots agréables.»
Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baignés de larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les entraînait derrière lui, enchaînés par ses vertus.
Ensuite le noble prince, ayant décidé qu'on ferait une halte sur le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la rivière et dit ces paroles au fils de Soumitrâ: «Voici près d'arriver, mon beau Lakshmana, la première nuit de notre habitation au milieu des forêts. Que la félicité descende sur toi! Ne veuille pas te désoler! Vois! partout les forêts vides pleurent, pour ainsi dire, abandonnées par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs noires demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où nous sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plaît dans ses différentes espèces de fruits sauvages.»
Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé dit à Soumantra même: «Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien négliger.»
Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis et tout près d'eux.
Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du soir, le noble conducteur, voyant la nuit toute venue; prépara de ses mains, aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord de la rivière.
Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s'étant levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à son frère, distingué par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que nous à cœur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi tranquillement que sous leurs toits.
«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n'iront pas maintenant plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits à chercher un lit au pied des arbres.»
Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve ton avis, héros plein de sagesse; montons sans délai sur le char!»
Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siège, conducteur du char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers! Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du notre cité le chemin par où je vais m'échapper.»
À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter son ordre, il alla, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma.
Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons d'exil, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux longs bras fut arrivé sur l'autre bord de cette rivière, dont les tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d'un aspect délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s'étant réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient le retour du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite, ils s'en revinrent eux-mêmes à la ville.
Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste, très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins, dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'échelle par où l'on atteint de la terre aux portes du ciel.
Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: «Faisons halte ici aujourd'hui. En effet, voici, pour nous abriter, non loin du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et de jeunes pousses: demeurons cette nuit ici même, conducteur!» «Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché de cet arbre délicieux, descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses excellents coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble Raghouide, arrivé déjà au pied de l'arbre.
«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, lui dit-il, un prince équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité, ce roi des Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma, le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses parents.»
Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: «Que ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je fasse pour toi?»
À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: «Il ne manque rien à l'accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta majesté.»
Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise, Râma lui tint ce langage:
«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu'en soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d'écorce et l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète enfin et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.—Car c'est l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles coursiers.»
Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: «Qu'on se hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!»
Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la prière usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint à la souche de l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux.
La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché sur la dure, coula doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi Daçaratha, qui n'avait pas encore senti la misère et n'avait goûté de la vie que ses plaisirs.
Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui veillait, sans fermer l'œil un instant, sur le sommeil de son frère: «Ami, c'est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!
«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit à la garde du généreux Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la vérité!»
«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que la pensée qui veille ici et dans sa tristesse, ne peut céder au sommeil. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché par terre avec Sîtâ?
«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux, ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de pénitences, au prix même de plusieurs grands vœux, le seul fils du roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de son père!
«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera bientôt veuve!
«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à l'heureux Bharata, à lui, resté seul, d'honorer mon vieux père avec toutes les cérémonies funèbres?
«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours délicieuses, où l'on aime à rester indolemment; cette ville, encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités, embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite confusément un peuple florissant et joyeux!
«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si pieux observateur de la foi donnée!»
Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma, le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana, son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.»
Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite, après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma: «Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste jeune homme, bien instruit sur le devoir.»
«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.»
À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau, que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans la barque ma chère pénitente Sîtâ.»
Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son frère, et d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable: il plaça d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de lui-même dans l'esquif amarré. Après lui s'embarqua son frère aîné, le magnanime ermite.
Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha et ses ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et conduis-nous à l'autre bord!»
À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange à ces deux héroïques frères.
Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes sortent de la barque, et, d'une âme bien recueillie, ils adressent à la Gangâ une humble adoration. Alors ce fléau des ennemis, ce héros, de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète, se mit en route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son épouse.
Mais d'abord ce prince judicieux, voué au séjour des forêts, tint ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mère: «Marche en avant, fils de Soumitrâ, et que Sîtâ vienne après; j'irai, moi, par derrière, afin de protéger Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que ma chère Vidéhaine connaîtra les maux d'une habitation au milieu des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier regard vers cette plage, où se tenait encore Soumantra, nos deux frères, l'arc en main, de marcher avec Sîtâ vers ces grandes forêts. Mais, quand les enfants du roi se furent avancés jusqu'au point de n'être plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournèrent de là, remportant avec eux leur amour.
Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt immense; et, promenant leur vue çà et là sur différentes portions de terre, sur des régions délicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore vus, ils arrivent au pays qui était leur but, cette contrée où l'Yamounâ rencontre les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il eut suivi longtemps un chemin sans péril et contemplé des arbres de plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps où le soleil commence à baisser un peu: «Vois, fils de Soumitrâ, vois, près du saint confluent s'élever cette fumée, comme le drapeau d'un feu sacré: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorète. Sans doute, nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où l'Yamounâ mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce grand bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que de ces deux rivières, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut être que les anachorètes nés dans la forêt qui ont fendu ce bois pour le feu du sacrifice; et voici différentes espèces d'arbres, comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwâdja.»
Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de temps, l'arc en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue, après le coucher de l'astre qui donne le jour, à la sainte chaumière de Bharadwâdja.
Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage de l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra, sans quitter ses armes, effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amené par le désir de voir le solitaire à la porte même de son ermitage, le beau Râma s'y arrêta avec son épouse et Lakshmana.
L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana, se présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les voyageurs dans l'intérieur de son ermitage. Râma se prosterna, les mains jointes, avec son épouse et son frère, aux pieds de l'éminent solitaire, qui, assis devant son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses oblations. L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur l'arrivée du jeune prince et le félicita.
L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en ces termes: «Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha; on nous appelle Râma et Lakshmana. Mon épouse, que voici, est née dans le Vidéha; c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux pas de son époux, elle est venue avec moi dans cette forêt de la pénitence.
«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitrâ: ferme dans les vœux qu'il a prononcés, comme kshatrya, il me suit de soi-même dans ces bois, où m'exile mon père. Docile à sa voix, je vais entrer dans la grande forêt; je marcherai là, saint anachorète, sur les pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y feront toute ma nourriture.»
À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux comme la vertu elle-même lui présenta l'eau, la terre et la corbeille de l'arghya. Puis, quand il eut honoré ce fils de roi en lui offrant un siége et l'eau pour laver, le solitaire invita son hôte à partager son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient la nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis, quand il eut reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors ce langage assorti aux convenances, dont la politesse fait un devoir: «Je remercie la bonne fortune, qui t'a conduit, Râma, sain et sauf dans mon ermitage: assurément! j'ai entendu parler de cet exil sans motif, auquel ton père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux, fils de Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec moi, Râma, si le pays te plaît: tout ce que tes yeux voient ici appartient en commun aux habitants du bois consacré à la pénitence.»
Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de l'anachorète: «Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vénéré, d'habiter ici avec toi. Mais notre pays, ô le plus saint des pénitents, est à la proximité de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la forêt déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignoré de mes parents, accompagné seulement de Lakshmana et de ma chaste Vidéhaine.»
Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète Bharadwâdja réfléchit un instant avec recueillement et lui répondit en ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma, est une montagne, fréquentée des ours, hantée par les singes et dont les échos répètent les cris des golângoulas15. Cette retraite sainte, fortunée, libérale en tous plaisirs, habitée par de grands sages et semblable au mont Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu peux demeurer là.
«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta, la félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes ses pensées lui viennent de la vertu.»
Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter diverses histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja, et toute la sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle fut passée, le noble exilé récita la prière du matin et vint respectueusement s'incliner devant le grand saint: «Râma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence au mont Tchitrakoûta avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces lieux en toute assurance.
«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les échos répètent les chants des kokilas, des gallinules et des paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux éléphants ivres d'amour: puis, une fois arrivé dans cet ermitage, occupe-toi d'y poser ton habitation.»
Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja, salué par le sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint dans son ermitage. Quand l'anachorète fut parti, Râma dit à Lakshmana: «L'intérêt, que l'ermite prend à moi, fils de Soumitrâ, est comme une eau limpide, qui lave mes souillures.» Ainsi causant et marchant derrière Sîtâ, les deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords de la Kâlindi16.
Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des bambous nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors Sîtâ dans ses bras et porte doucement sur le radeau cette chère enfant, tremblante comme une liane. Elle une fois placée, Râma et son frère montent dans la frêle embarcation.
Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ, cette rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de vagues, aux bords inaccessibles par la masse épaisse des arbres enfants de ses rivages.
Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien résolus d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et d'agilité, en hommes de qui les vues sont arrêtées.
Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois du Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage à Sîtâ: «Sîtâ, ma belle aux grands yeux, vois-tu, à la fin de la saison froide, ces kinçoukas déjà fleuris et comme en feu, près du fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le long de la Mandâkinî, cette forêt de karnikâras, tout illuminée de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers et tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits. Il nous est possible, femme à la taille svelte, il nous est possible de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivés à ce mont Tchitrakoûta, semblable au paradis!
«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de la Mandâkinî, la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonché des lits brodés avec une multitude de fleurs!»
Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta, ombragé par une variété infinie d'arbres en fleurs. À son pied solitaire, environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les deux héroïques frères, se construisent un ermitage.
Ils vont chercher au milieu du bois suave comme un jardin et rapportent de fortes branches, cassées par les éléphants. Fichées dans la terre et rattachées l'une à l'autre avec des lianes épandues, qui remplissent tous les intervalles, elles se forment bientôt sous leurs mains en deux huttes séparées. Ils couvrent le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite nettoie les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant son ermitage édifié, Râma dit à Lakshmana:
«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la cuire, sans tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet sacré.»
À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier parfaitement.
Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son frère, et tous deux se mirent à manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec des feuilles verdoyantes le reste des choses offertes en sacrifice. Sîtâ avait elle-même servi les mets devant son époux et son beau-frère; puis, s'étant retirée seule à part, elle revint enlever ce qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta délicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il était venu demander à cette montagne sourcilleuse, embellie par les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus variées, au milieu desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les espèces.
Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!
Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à l'envi par centaines de mille derrière son véhicule poudreux, en lui jetant cette question: «Où est Râma?»
«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la ville.»
À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous, joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?» Ainsi pensaient les foules de ce peuple autour de Soumantra, qui évitait de blesser personne avec son char. Il entendait aussi les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient: «Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!»
Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une cour noyée dans la douleur.
Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma? dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que le sol même pour unique siège? Ou comment dormira-t-il à ciel nu dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux? Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est parti de ces lieux pour habiter les forêts.»
Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi, mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements depuis son départ de la ville jusqu'à son retour:
«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai, voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.
«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici, prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté.
«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour l'infortune de Râma.—Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus, dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient d'errer çà et là sous les ombrages; toute la forêt, comme en deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement.
«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité, parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne s'afflige pour ton fils!
«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices, cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins, elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»
Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps d'où s'est retiré le souffle de la vie.—Mais, tandis que le prince gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.
Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande faute, qu'il avait commise au temps passé.
À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes: «Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise, noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte la succession du temps.—Quiconque, dans les commencements des choses, n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages.
«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme, fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement, il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action coupable a mûri ce fruit de malheur, que je recueille aujourd'hui, comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé qui en a bu la substance. Mais cette mauvaise action des jours passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel homme boirait un poison.
«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme.
«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord, était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se jouaient le paon et le coucou radié.
«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière, j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où m'attirait le désir de tirer sur une bête, sans la voir, à son bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal venu au bord des eaux.