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Le Râmâyana - tome premier

1864 (continued 4)

Hippolyte Fauche translation

«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante, bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.

«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un ascète de ma sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a blessé d'une flèche! À qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flèche va pénétrer, à travers le cœur expiré de son fils, dans le sein même d'un anachorète vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la déplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon père et de ma mère, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles, chargé d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après mon trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme au cœur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les trois, eux et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions innocemment ici de racines, de fruits et d'herbes?»

«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé au cœur, un jeune infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des anachorètes. Lui, profondément blessé dans une articulation, il fixa les yeux sur moi, non moins infortuné, et me dit ces mots, reine, comme s'il eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, solitaire, habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Ces vieux auteurs de mes jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reçu aucune offense de nous! Sans doute que ni la pénitence, ni la science sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque mon père ne sait pas, homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et même, quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre, qui ne peut sauver à ses côtés un autre arbre que sape la hache du bûcheron. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon père et raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu vois, mène à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et fléchis-le, de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te maudire! Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce trait au contact brûlant comme le feu de la foudre, ce trait, lancé par toi dans mon cœur, ferme la voie à ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la mort ne vienne pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je ne suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire le meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui habite ces bois, m'a engendré, mais dans le sein d'une çoudrâ.»

«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais percé d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de cette manière, gisant ainsi dans la Çarayoû, le corps mouillé de ses ondes, poussant de longs soupirs et déchiré par l'atteinte mortelle de ma flèche, je tombai dans un extrême abattement.—Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-cœur, mais avec un soin égal à mon désir extrême de lui conserver la vie, cette flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant. Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils de l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un souffle, qui s'échappait en douloureux sanglots, se convulsa un instant, roula hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir.

«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant crouler d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je restai l'âme entièrement consternée, car on ne pouvait douter que je ne fusse tombé dans une calamité sans rivage.

«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante et semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai vers l'ermitage de son père. Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servit et pareils à deux oiseaux, les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en eux sa présence! Tel je vis ce couple inquiet de pénitents se tenir dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'âme bourrelée du crime si grand que j'avais commis par ignorance.

«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorète m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc tardé si longtemps, mon fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es bien attardé à jouer dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon fils, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'œil de moi, qui ne peux voir; c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu pas?»

«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, à qui le désir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je lui dis, agité par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier, mais dont ma fermeté cherchait à soutenir la force: «Je suis un kshatrya, on m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable, en horreur à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint anachorète, mon arc à la main, sur les rives de la Çarayoû, épier les bêtes fauves, que la soif conduirait à ses eaux, où mon plaisir était de les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui s'emplissait vint frapper mon oreille: je dirigeai une flèche sur ce bruit et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le cœur, je courus tout tremblant au lieu d'où ils parlaient, et je vis un jeune pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un éléphant vis-à-vis de moi, saint anachorète, et mon adresse à percer une bête, sans la voir, à son bruit seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux cette flèche de fer, dont, hélas! fut blessé ton fils. Après que j'eus retiré ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla au ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort de vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète, que j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi moi-même sous les conséquences de ma faute, je mérite que tu déchaînes contre moi ta colère.»

«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme pétrifié; mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré la respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant lui mes deux mains humblement réunies: «Si, devenu coupable d'une mauvaise action, tu ne me l'avais pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par le feu d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualité, tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime eût bientôt précipité Brahma de son trône, où cependant, il est fermement assis. Dans ta famille, ô le plus vil des hommes, le paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et sept de tes ancêtres, si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais. Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que tu n'as point cessé d'être: en effet, dans l'autre cas, la race entière des Raghouides n'existerait déjà plus; tant il s'en faudrait que tu vécusses toi-même!

«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche a tué cet enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à guider ma cécité! J'aspire à toucher mon enfant jeté mort sur la terre, si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la dernière fois! Je veux toucher maintenant avec mon épouse le corps de mon fils baigné de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars, ce corps, dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.»

«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément affligés, à ce lieu funèbre, où je fis toucher à l'anachorète, comme à son épouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa langue ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la manière la plus touchante, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher son jeune veau:

«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée: est-ce que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?»

«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa douleur, tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en touchant çà et là ses membres glacés:

«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère? lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je la douce voix me faire une lecture des Védas, la nuit prochaine, avec un désir égal au tien, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui, mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par la faim? Et cette pénitente, aveugle, courbée sons le faix des années, la mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force s'est écoulée et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain, tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés sans appui, le souffle de notre vie dans la mort: oui, la sentence, auguste enfant, est déjà prononcée. Entré chez le fils du soleil17, je mendierai, infortuné père, je mendierai moi-même, et portant mes pas vers lui: «Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais l'aumône à mon fils!»

«Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le bain, après l'oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds dans ses mains, les touchera tout à l'entour afin de m'y procurer une sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent pas dans le cercle des transmigrations, comme il est vrai, mon fils, que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un homme qui fait le mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!

«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des aliments et donnent même de la terre aux deux fois nés! Va, mon fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent des ruisseaux de miel.»

«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une âme consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils. Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur un magnifique char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à ses vieux parents:

«En récompense du service dévoué que j'ai rempli autour de vos saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, sans mélange et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n'avez point à pleurer mon sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un trait lancé par son arc m'enverrait à la mort.»

«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin, lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d'une beauté suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je me tenais joignant les mains devant l'anachorète, qui venait d'accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours:

«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la gloire est célèbre en tous lieux? Il n'existait pas d'inimitié entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni à cause d'un champ: pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n'as tué mon fils qu'à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas: mais écoute-moi bien!

«De même que j'abandonnerai forcément l'existence, ne pouvant supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de même, à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de tes vains désirs!

«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets inconsolables pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma vie.

«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de s'éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie. Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité!

«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma, semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux les hommes qui verront la face auguste de mon fils, dont la douce haleine est égale au parfum du lotus quand il s'épanouit dans l'automne!»

Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie s'inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser, à la fin de la nuit, vers l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon fils!» et tandis qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter, souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné monarque, étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l'exil de Râma, il exhala sa douce vie à l'heure où la nuit arrivait au milieu de sa carrière.

Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu'il se fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: «Il dort!» et ne voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, réveilleurs officiels du roi, se répandirent autour de sa chambre.

Aussitôt, dans le gynœcée, à ces voix des chantres, des panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités, près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur, s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des hommes versés dans leur ministère apportent aussi et les choses qu'il faut toucher pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le soleil monter sur l'horizon avant qu'il n'eût ouvert les yeux à sa lumière.

Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu'après le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde inquiétude.—Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles s'émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve. Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: «Hélas, seigneur! tu n'es plus!»

À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas! dirent-elles; hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à peine jetés, elles se lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d'une terreur soudaine, elles s'approchent du monarque.

Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense douleur s'exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de tous côtés les femmes du gynœcée se remirent de groupe en groupe à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées. Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées du gynœcée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes parts.

Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs gémissements et rempli d'hommes empressés confusément, le palais du monarque, tombé sous l'empire de la mort, n'offrit plus, à l'aspect des sièges et des lits renversés, à l'ouïe des pleurs entremêlés de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, comme une flèche, dans cette royale maison.

Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de Koçala dans une drôni18, que le sésame avait rempli de son huile, il agita cette question de concert avec les ministres: «Comment fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel?» En effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque en l'absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le corps inanimé du souverain.

Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha, Djayanta, et dit à ces trois messagers:

«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s'élève le palais du roi des Kékéyains; et là, dépouillant vos airs affligés, il vous faut parler à Bharata comme d'après un ordre même de son père. «Ton père, lui direz-vous, et tous les ministres s'enquièrent si tu vas bien et t'envoient ces paroles: «Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrême importance réclame ici tes soins.» Arrivés là, gardez-vous bien de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au ciel.»

Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par Vaçishtha se mettent en route, d'une âme pleine d'élan, avec une vitesse soutenue par la vigueur.

Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent des hommes qui possèdent un char, dit, l'âme contristée à l'aspect de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: «Cocher, la ville d'Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa splendeur est comme effacée.

«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles: d'où vient, conducteur de mon char, d'où vient ce tremblement qui agite maintenant tout mon corps?»

Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à sa personne les gardes et les concierges des portes.

Quand il vit, dans son intérieur, cette noble ville, souillée dans ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine d'un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues, ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête courbée sous le poids de son triste pressentiment.

Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et, comme il n'avait point aperçu là son père dans cette maison du roi, Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l'habitation de sa mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança précipitamment de son siège, les yeux épanouis par la joie. Entré d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant Bharata, courbant la tête, prit ses pieds avec respect. Elle, à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de lui adresser les questions suivantes:

«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que mon frère Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour.

«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou aïeul m'a donné de grandes richesses, magnifique présent de son amitié; mais la fatigue de mes équipages m'a forcé de laisser tout dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé par les messagers envoyés du roi, mon père! Mais daigne maintenant répondre aux demandes que je désire t'adresser.

«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette ville couverte de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi n'ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté serait allée dans l'habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère?»

À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins à cause de son fils, le grand monarque, ton père, t'a légué son royaume et s'en est allé dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes œuvres.»

À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre sapé au tronc.

«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te désoler: car les hommes de ta condition, qui ont médité sur les causes et sur les effets du chagrin, ne s'abandonnent point ainsi aux gémissements. Ton père est descendu dans la tombe, après qu'il eut gouverné la terre avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi Daçaratha, ton père, attaché d'un lien ferme au devoir et à la vérité, s'en est allé dans une région plus heureuse; tu n'as donc pas, mon fils, à déplorer sa fortune.»

Elle dit: à ces mots déchirants de Kêkéyî, Bharata, dans une extrême douleur, adressa de nouveau ces paroles à sa mère: «Peut-être, me disais-je, le roi va-t-il sacrer le vaillant Râma: peut-être va-t-il célébrer un sacrifice:» telles étaient les espérances dont se berçait mon esprit et qui me faisaient accourir en toute hâte.

«—Mère, de quelle maladie le roi est-il mort avant que je fusse arrivé? Heureux, vous, Râma et Lakshmana, qui avez pu environner mon père de vos tendres soins!

«—Mère, quel enseignement suprême t'a laissé pour mon bien le plus excellent des sages, Daçaratha, mon père?»

Il dit, et Kêkéyî interrogée tint alors ce langage à Bharata: «Magnanime fils de roi, écoute donc la vérité entièrement; et, ce récit fait, prends garde, ô toi qui donnes l'honneur, de t'abandonner au désespoir. Écoute de quelle manière, ayant quitté la vie, ton père, la justice elle-même incarnée, s'en est allé dans le ciel: je vais te raconter en même temps ce que ton père a dit: «Ah! mon fils Râma! s'est-il écrié; ah! Lakshmana, mon fils!» et, quand il eut plusieurs fois jeté cette plainte, c'est alors que ton père a quitté la vie. Ton père s'en est allé au ciel, après qu'il eut prononcé encore cette parole, qui fut la dernière: «Heureux les hommes qui pourront voir mon fils Râma de retour ici des bois avec Sîtâ et Lakshmana, une fois expiré le temps convenu!»

À ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune déchirait comme un poison mortel, interrogea de nouveau sa mère: «Où Râma demeure-t-il maintenant? s'écria-t-il, d'un visage consterné. Et pourquoi s'est-il retiré dans les bois? Pourquoi sa belle Vidéhaine et Lakshmana ont-ils suivi Râma dans les forêts?»

À ces questions, Kêkéyî de répondre un langage plus horrible encore, bas, odieux même, tout en croyant ne dire à son fils qu'une chose agréable: «Couvert d'un valkala pour vêtement, accompagné de sa Vidéhaine, et suivi de Lakshmana, Râma s'en est allé dans les bois sur l'ordre même de son père; et c'est moi, qui ai su faire exiler ce frère, ton rival, au sein des forêts. «Quand ton père l'eut banni, Daçaratha, consumé de chagrins à cause de son fils, quitta ce monde pour le ciel.»

À ces mots, Bharata, soupçonnant malgré lui un crime dans une telle mère, Bharata, qui aspirait de tous ses désirs à la pureté de sa famille, se mit à l'interroger en ces termes: «Râma, tout sage qu'il est, n'aurait-il point usurpé le bien des brahmes? Ce digne frère n'aurait-il pas maltraité quelqu'un, riche ou pauvre; offense, pour laquelle mon père a banni de sa présence un fils plus cher à ses yeux que la vie même!»

Ensuite de ces paroles entendues, Kêkéyî, racontant son action et s'en glorifiant même avec une légèreté de femme, répondit à Bharata: «Il n'a point enlevé le bien des brahmes; il n'a maltraité qui que ce soit.

«Il a mérité l'amour du monde entier par son dévouement à son devoir: aussi le roi désirait-il sacrer son fils aîné comme associé à sa couronne.

«Mais, aussitôt parvenue à moi cette nouvelle que le monarque avait conçu une telle pensée, je conjurai l'auguste souverain d'abandonner ce dessein et de reporter sur ta noble tête l'onction royale qu'il destinait à Râma. J'ai demandé au roi l'exil de Râma dans les forêts pendant neuf ans ajoutés à cinq années, et ton père a banni Râma hors de la ville.

«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit à ma peine; remplis, terrible immolateur de tes ennemis, remplis de joie le cœur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite les brahmes et Vaçishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitté les honneurs funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer aussitôt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui t'appartient!»

Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort et ses deux frères bannis, lui, consumé par le feu de sa douleur, il répondit à Kêkéyî dans les termes suivants: «Femme en butte maintenant au blâme et criminelle en tes pensées, tu es abandonnée par la vertu, Kêkéyî, pour avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais de mal à personne.

«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir impatient du trône, aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner moi-même après toi dans ta chute?

«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers toi? Quelle injustice devais-tu au magnanime Râma, pour les châtier également tous deux, celui-là par la mort, celui-ci par l'exil!

«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même pour toi l'autre monde stérile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans les enfers, Kêkéyî, écrasée par la malédiction de ton époux! Hélas! je suis foudroyé, je suis anéanti par ton avide ambition du royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés, quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé de mon père, séparé de mon frère, qui était un second père à mes yeux, qu'ai-je à faire de la vie même, à plus forte raison d'un empire?»

Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs de l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers divers s'étant réunis, entrèrent dans le château royal, veuf d'un souverain qui, vivant, ressemblait au grand Indra lui-même. Cette illustre assemblée s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait affligé, ses yeux remplis de larmes, plongé dans le chagrin, étendu sur la terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance.

Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé de Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le sol avec la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans perdre la tête dans l'adversité, remplit comme il faut les obligations qu'il doit nécessairement acquitter est appelé un sage par les maîtres de la science. Ainsi, revêts-toi de fermeté, rejette le chagrin de ton cœur, et veuille bien célébrer sans délai, d'une âme rassise, les obsèques de ton père. Oui! il a fini comme un être sans appui, ce vigoureux appui du monde, ton père, juste comme la justice elle-même. Alors, nous avons agité cette question: «N'y aurait-il pas un moyen de procéder aux funérailles sans Bharata?» et nous avons déposé le corps du feu roi, ton père, dans un vaisseau d'huile exprimée du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses royales obsèques.

«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois pas un esprit faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha; nous tous bientôt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te sied donc pas!»

À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent des hommes intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et, plus affligé encore, lui répondit en ces termes: «Quand ta sainteté me parle ainsi, pieux ermite, je sens mon âme se déchirer en quelque sorte. L'empereur du monde, Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais conduisez-moi où est le roi mon père: c'est mon désir assurément de célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois il est possible que mon cœur n'éclate point à cet heure en mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir mon père, hélas! privé de la vie.»

Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du roi, Bharata vit alors son père inanimé chez la mère de Râma. À la vue de son père gisant ainsi la vie éteinte et la splendeur effacée, il jeta ce cri: «Hélas! mon roi!» et tomba sur la face de la terre. On eût dit un homme, de qui l'âme s'est échappée.

Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne les yeux vers son père, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme s'il était vivant: «Roi magnanime, lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me voici arrivé sur ton ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna m'accompagne. Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va ta majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tête devant toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant toi, à mon retour de quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense envers toi; regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.

«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté, roi de la terre! Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Râma dans l'exil! Mais infortune et souillure à moi par cela même que, pénétré d'une vive douleur, tu as quitté la vie plein de ressentiment contre moi! Sans doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils auraient quitté les bois à l'instant même, et leur affliction les eût amenés dans ces lieux!

«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant odieux, roi des hommes; voici Çatroughna; daigne au moins lui dire en ce moment quelque chose.»

Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les épouses du monarque se répandirent en pleurs dans une profonde affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent la prière, Vaçishtha et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours au gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne pas aux larmes, sage Bharata! le maître de la terre ne doit pas être plaint. Veuille bien t'occuper de ses funérailles avec un esprit calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection désolée, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces larmes, fils de Raghou, l'homme à qui ses vertus avaient mérité le Swarga?»

À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir, Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont reçu la voix en partage, secoua ce trop vif chagrin et répondit en ces termes: «Cet amour si fort de mon cœur à l'égard de mon père me trouble en quelque sorte jusqu'à la démence. Néanmoins, fortifié par les sages conseils de vos saintetés, mes vénérables institutrices, je dépose mon chagrin et je vais célébrer, comme il faut, les obsèques de mon père.»

Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes de la cour et les bardes officiels de réveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses louanges avec une voix mélodieuse. Soudain les tambours sont battus à grand bruit, et, d'un autre côté, le souffle des musiciens fait résonner une foule de conques et de flûtes aux harmonieux concerts. Le bruit des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait, pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme encore dans le trouble du chagrin.

Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de crier à ces réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!» Ensuite, il dit à Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel écrasant déshonneur Kêkéyî a fait tomber sur ma tête innocente par cette action blâmée dans tout l'univers! La couronne impériale, que le droit de sa naissance avait mise au front de mon père, flotte incertaine maintenant qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail erre, jouet du vent et des flots.»

Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur du jour fut monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler ainsi à Bharata, comme à tous les ministres: «Tu vois rassemblés devant toi et chargés des choses nécessaires aux funérailles du roi tous les notables de la ville et tes sujets du plus haut rang.

«Lève-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici, mon seigneur, aucune perte du temps!

«Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu vois là; enlève sur tes épaules ton père couché dans le cercueil; puis, emmène-le promptement hors de ces lieux.»

Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de sa douleur, contempla de tous les côtés ce corps du maître de la terre. Mais alors il ne put dompter la fougue de son désespoir, soulevé comme la fureur de l'onde qui bondit au sein du vaste Océan.

Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il para le corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il couvrit l'auguste défunt tout entier. Il étala ensuite une guirlande de fleurs sur les restes de son père, qu'il parfuma avec les émanations d'un encens divin; puis il répandit à pleines mains autour d'eux par tous les côtés des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il souleva le cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé, tout en larmes et répétant à chaque pas: «Où es-tu, mon roi! Il s'en ira donc en cendres vaines!» Au milieu de ses pleurs et sur un signe de Vaçishtha, les serviteurs obéissants prirent le cercueil, qu'ils emportèrent aussitôt d'un pied moins hésitant.

Les domestiques du roi, tous pleurant et l'âme dans le trouble du chagrin, marchaient devant la bière, tenant un parasol blanc, un chasse-mouche et même un éventail. Devant le monarque s'avançait flamboyant le feu sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef, avaient commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer les richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d'or et de pierreries. Là, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux de mainte espèce, destinés pour être distribués en largesses aux funérailles du maître de la terre. Devant lui marchaient les poëtes, les bardes et les panégyristes, qui chantaient d'une voix douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque.

Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et s'avancent, baignés de larmes, en proie à la douleur et au chagrin.

Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire, dans un endroit gazonné d'herbes tendres et nouvelles, on se mit alors à construire le bûcher du roi avec des bois d'aloës et de santal.

Un groupe d'amis, les yeux troublés de larmes, souleva ce corps glacé du monarque et le coucha sur le bûcher. Quand ils eurent élevé sur le bois entassé le dominateur de la terre, vêtu avec une robe de lin, les brahmes d'amonceler sur le corps tous les vases du sacrifice.

Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases du sacrifice avec un faisceau d'herbes kouças; et, cet office terminé, il jettent aussitôt de toutes parts dans ce bûcher la cuiller et les vases, les anneaux de la colonne victimaire, les graminées kouças, le pilon et le mortier, accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés l'un contre l'autre, avaient donné le feu pour le sacrifice.

Après qu'on eut immolé une victime pure, consacrée avec les cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à l'entour du roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aidé de ses parents, ouvrit avec la charrue, en commençant à l'orient, un sillon pour enceindre la terre où s'élevait ce grand bûcher; ensuite il mit en liberté, suivant les rites, une vache avec son veau, et, quand il eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec la graisse, l'huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de sa main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula, et le feu, développant ses langues flamboyantes, consuma le corps du roi monté sur le bois entassé.

Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme s'il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit hors de lui. Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé dans tous les membres de son père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s'affaissa de nouveau sous le poids de sa douleur.

Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: «Ce monde est continuellement affligé par l'antagonisme de principes opposés: te lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n'est pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!»

Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever Çatroughna gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui soumet tous les êtres à la vie et à la mort.

Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l'œil rouge de larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour leur auguste père.

Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mânes paternels, on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les autres cours d'eau vénérés s'approcher de la Çarayoû.

Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivières saintes l'âme de son père, qui était passée de la terre au ciel. Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois, fait la cérémonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier, à consoler Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans tomber en défaillance mainte et mainte fois.

Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant de tristesse, il resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort de son père.

Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant purifié, offrit au mânes de son père les oblations funèbres du douzième et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des maisons regorgeantes de toutes choses.

Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata: «Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s'en est allé dans le ciel, après qu'il eut exilé Râma, son bien-aimé fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le droit t'appelle; règne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne tombe, faute de maître, dans une triste infortune.»

À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure, Bharata dit alors aux ministres du feu roi: «Le trône dans ma famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l'aîné des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce langage, comme des gens de qui la raison est troublée. Râma; celui des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois; Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l'aîné de ses frères et par ses belles qualités, d'être ici le monarque. Vous ne devez pas en choisir un autre; c'est lui-même qui sera notre souverain. Que l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande armée, distribuée en ses quatre corps: j'irai chercher avec elle et ramener des bois mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que nos ouvriers me fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps marchent devant moi!»

Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé de joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage si bien assorti au devoir: «Daigne Çri, appelée d'un autre nom Padmâ, te protéger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces paroles et qui veux rendre la couronne à ton frère aîné!»

Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ouï de ses lèvres, les conseillers et les membres de l'assemblée dirent aussi à Bharata: «Ô toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander à des corps d'ouvriers qu'ils se hâtent d'aplanir la route.»

Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des guerriers se hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent marcher dans cette excursion, et chacune presse vivement le départ de son époux. Bientôt les généraux viennent annoncer que l'armée est déjà prête avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées de taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle que l'armée attend, Bharata, en présence du vénérable anachorète: «Fais promptement avancer mon char!» dit-il à Soumantra, debout à son côté. À peine eut-il reçu l'ordre, que celui-ci mettant à l'exécuter promptitude et vigueur, prit le véhicule et revint avec le char, attelé des coursiers les plus magnifiques.

Bharata dit alors: «Lève-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner le rassemblement de mes armées! Je veux ramener ici Râma, ce noble ermite des bois, en ménageant toutefois ses bonnes grâces.»

Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de revoir enfin Râma, se mit en route, assis dans un char superbe, attelé de chevaux blancs. Devant lui s'avançaient tous les principaux des ministres, montés sur des chars semblables au char du soleil et traînés par des coursiers rapides. Dix milliers d'éléphants, équipés suivant toutes les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille chars de guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes. Cent mille chevaux montés de leurs cavaliers suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de l'antique Raghou.

On voyait sur des chars au bruit éclatant s'avancer, et Kêkéyî, et Soumitrâ, et l'auguste Kâauçalyâ, joyeuses de penser qu'elles allaient ramener le bien-aimé Râma.

Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée si nombreuse, arrivée près du Gange et campée sur les bords du fleuve, dit ces paroles à tous ses parents: «Voici de tous les côtés une bien grande armée: je n'en vois pas la fin, tant elle est répandue ici et là dans un immense espace! C'est l'armée des Ikshwâkides: on n'en peut douter; car j'aperçois dans un char, loin d'ici, un drapeau, où je reconnais leur symbole, un ébénier des montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des éléphants? Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune force d'homme n'est capable de résister à cette armée! Hélas! sans doute, par le désir d'assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler Râma, que Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la beauté du trône est capable de séparer, dans un instant, des cœurs le plus étroitement unis par l'amitié fraternelle: le doute m'environne de tous les côtés. Râma le Daçarathide est mon maître, mon parent, mon ami, mon gourou: c'est pour le défendre que je suis accouru vers ce fleuve du Gange.»

Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération, il dit alors ces mots à tout son cortége:

«Si l'armée que voici marche avec des pensées ennemies à l'égard de Râma, l'homme aux actions admirables, certes! aujourd'hui sa traversée du Gange ne sera point heureuse!

«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre, couvert de blessures et souillé de poussière. Mais non! je saurai bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de coursiers et d'éléphants, moi, soutenu par le désir d'exécuter une œuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses vertus ont enchaîné mon cœur!»

Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons, de la viande, des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste cocher, fils d'un noble cocher lui-même, vit s'approcher le roi des Nishâdas, il annonça d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t'amènent de bienveillantes dispositions: il te dira, ce que sans doute il sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char: «Que Gouha soit donc introduit en ma présence!»

Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s'inclinant, lui tint ce langage: «Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans aucune maison et dépourvu des choses nécessaires; mais voilà, non loin d'ici, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette maison, qui est la tienne, puisqu'elle est celle de ton serviteur. Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d'autres aliments variés. C'est l'amitié qui m'inspire ce langage pour toi, vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras demain, au point du jour, continuer ton voyage.»

À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes! pas un désir, que tu ne satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré, traiter avec honneur une telle armée de moi.» Quand le prince à la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par quel chemin, Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette région pleine de marécages n'offre devant nous qu'une route difficile à suivre et même bien impraticable.»

Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit les mains et lui répondit en ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette inquiétude.»

À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du ciel tint ce langage d'une voix suave: «Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner d'inimitié à l'égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis est la vérité.»

Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de sa joie: «Heureux es-tu! Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ ce Râma précipité dans l'infortune; oui! ta gloire éternelle accompagnera la durée des mondes!»

Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla plus qu'avec des rayons près de s'éteindre, et la nuit s'approcha.

Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule, Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l'aube naissante: «Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée: pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est lui, héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée.»

À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui donnait Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener ici Gouha!» Le magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe et s'exprima dans les termes suivants: «As-tu bien passé la nuit sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est moins l'expression de mon espérance que celle de mon désir: en effet, d'où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté par ta pieuse tendresse, l'exil de ton frère et la mort du roi ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.»

À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî répondit à Gouha, d'un air bien affligé, le cœur touché néanmoins de son affectueux désir: «Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit n'a pas été bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.»

À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut en toute hâte vers sa ville, et là: «Réveillez-vous, mes chers parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à flot des navires! Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.» À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents navires.

Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts, flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika19. Dans ce navire s'embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d'une force immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu roi.

Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.

Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses troupes montées, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles à Gouha: «Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se tient l'ermite enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi qui as toujours vécu au milieu de ces forêts.»

Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui l'endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue: «À partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande forêt du confluent, toute remplie par les multitudes variées des oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de lacs, de tîrthas, d'étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se fléchisse vers l'ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette forêt, à la distance d'un kroça.

À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!» répondit avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernières paroles aux premières: «Va, mon gracieux ami; retourne chez toi avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère, le sage Râma; et tu m'as prouvé de toutes les manières ton dévouement, ta bienveillance et ton amour.»

D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja, l'auguste prince fit commander la halte de toute son armée et s'avança, accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte et vêtu d'un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire; solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte basse, qui semblait en ce moment la porte ouverte du paradis même.

Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre, Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté suprême et dans le nimbe d'une splendeur flamboyante. À l'aspect du saint, le digne fils de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations eut-il aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment de son siège et dit à ses disciples: «Vite! la corbeille de l'hospitalité!»

Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était le devoir, pour ainsi dire, en personne, leur offrit à tous les deux sa corbeille hospitalière, de l'eau pour laver, de l'eau pour boire, des fruits, et répondit par d'autres politesses aux respects de toute leur suite.

«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les rafraîchissements qu'un hôte sert devant son hôte.—Ta sainteté ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m'offrant de l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces fruits mêmes, présents hospitaliers que l'on trouve dans les forêts?—Je te connais, reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet à toute cette armée, qui marche à ta suite: ce me sera une joie de penser, noble prince, qu'elle a reçu de moi ce bon accueil.

«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?»

Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l'eau, se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour l'hospitalité, il appela et fit apparaître Viçvakarma lui-même. «Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier en bois venu en sa présence. Qu'on me serve donc sans délai mon festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel même, soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là soient bien apprises à rouler du vin au lieu d'eau; que dans les autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc tiré de la canne à sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas, Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî, Alamboushâ, et celles qui servent le fulminant Indra, et celles qui servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici tous avec Tombourou et leur gracieux cortége! Ton œuvre à toi, Viçvakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière et tout rempli de fruits divers!

«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit, en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!»

Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant, tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille. Enivrante de ses parfums naturels mêlés aux célestes senteurs des Immortels, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des parfums circule au sein des airs, les chœurs des Apsaras dansent, les Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art, cette musique, allant jusqu'au faîte du ciel, remplit tout l'espace éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés.

Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s'aplanit d'elle-même par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli au fond d'azur. Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits.

On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d'un majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné séjour, meublé de trônes, de palanquins, de siéges couverts de fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous Bharata et furent émus de joie à l'aspect du bel ordre qui régnait dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné de Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de l'ombrelle.

Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de lait caillé. Une sorte de boue jaune pâle enduisait les rivages aux deux bords et se composait d'onguents célestes dans une variété infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son hôte les chœurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles à l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du Nandana.

Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et les plus belles des bayadères célestes, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî, Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de Bharadwâdja. Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on ne vit paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète avait parlé.

Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et tous les autres arbres de la forêt avaient pris en ce moment les formes de femmes charmantes dans l'ermitage de l'anachorète:

«Allons! disaient-elles; tout est prêt! Que l'on boive à sa fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d'eau ou de la sourâ pure! Toi, qui désires manger, savoure ici à ton gré les viandes les plus exquises!»

Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces femmes le saisissent, le revêtent de somptueux habits ou le baignent sur les rives enchanteresses des rivières.

Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits, du miel, des cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux ânes, aux éléphants, aux chameaux, à la race de Sourabhî. Un ordre est en vain donné par les plus éminents guerriers, héros aux longs bras, issus même d'Ikshwâkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son éléphant. L'armée se trouvait ainsi toute pleine en ce moment d'hommes ivres ou fous par le vin ou l'amour.

Rassasiés de toutes les choses que l'on peut désirer, parés de sandal rouge, ravis jusqu'à l'enchantement par les essaims des Apsaras, les gens de l'armée jetaient au vent ces paroles: «Nous ne voulons plus retourner dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans la forêt Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il voudra!» Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d'armée, guerriers combattant sur des chars ou des éléphants. Des milliers d'hommes partout d'éclater en cris de joie: «C'est ici le paradis!» s'entredisaient eux-mêmes les suivants de Bharata.

Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à l'ambroisie, des saveurs et des nourritures célestes n'auraient pu même exciter en eux la moindre envie d'y goûter. Piétons, cavaliers, valets d'armée, ils furent ainsi tous repus jusqu'à satiété et revêtus entièrement d'habits neufs.

Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux, les chèvres, les brebis, en un mot, tous les quadrupèdes et les volatiles, si différents qu'ils soient par les cris et la marche, furent de même repus jusqu'à satiété. On n'aurait pas vu là un homme qui n'eût point des habits propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son corps: il n'y avait pas alors dans l'armée un seul homme de qui les cheveux fussent imprégnés de poussière.

Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait caillé, des fleuves roulaient dans leurs ondes la réalisation de tous désirs; les arbres stillaient du miel. Des étangs s'offraient pleins de rhum, environnés, là par des monceaux de viandes cuites, rôties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans les flots d'une sauce douée des plus riches saveurs.

Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d'or, bien lavés, pleins d'aliments, ornés de fleurs et de banderoles, des vases, des urnes, des bassins, élégamment décorés et remplis de miel ou de frais babeurre, qui sent la pomme d'éléphant. Des lacs, réceptacles de saveurs exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres de lait blanc, et voyaient s'élever sur leurs bords des montagnes de sucre. Le long des tîrthas, écoulés des fleuves, on voyait des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents et différentes substances pour les ablutions, avec des boîtes renfermant ou du sandal, soit en pâte, soit en poudre fine, ou des amas de choses propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches, à les faire d'une rayonnante pureté.

Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute espèce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d'ombrelles, des cuirasses admirables, des siéges et des lits variés. Il y avait des étangs pleins d'eau pour l'abreuvoir des chameaux, des ânes, des éléphants et des chevaux: il y avait des étangs pour s'y baigner en des tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos, et lisérés d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu.

Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le délicieux ermitage de l'anachorète, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette nuit s'écoula tout entière. Aussitôt, et les rivières, et les Gandharvas, et les nymphes célestes prirent congé de Bharadwâdja et s'en retournèrent tous comme ils étaient venus.

Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa suite, il vint trouver Bharadwâdja au moment opportun et s'inclina devant l'anachorète, qui lui avait donné l'hospitalité. Le rishi, qui venait de verser dans son feu sacré les oblations du matin, ayant vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa les paroles suivantes à ce jeune tigre des hommes: «Cette nuit s'est-elle écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le moi, jeune homme pur de tout péché.»

Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe de son éclat suprême, Bharata, les deux paumes de ses mains réunies et le corps incliné, répondit en ces termes:

«Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce qu'il fut aussi pour mes conseillers, mon armée et mes chars: tu nous as pleinement rassasiés, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l'on peut désirer. Je t'offre mes adieux; donne-moi congé, s'il te plaît, saint anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne jeter sur moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux, ô toi, versé dans la science de la justice, quel chemin doit me conduire à l'ermitage de ce magnanime observateur de son devoir.»

À ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui répondit en ces termes: «À trois yodjanas augmentés d'une moitié s'élève, ami Bharata, dans la forêt solitaire, le mont Tchitrakoûta, plein de grottes délicieuses et de murmurantes cascades.

«Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la Mandâkinî, aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuplées d'oiseaux divers. Entre cette rivière et cette montagne, tu verras, bien défendue par elles deux, une chaumière au toit de feuillage. C'est là, ai-je entendu raconter, qu'il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains jointes aux mains de Lakshmana.»

Apprenant qu'on allait partir, les épouses du roi des rois descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent un pradakshina autour du brahmane digne de tous hommages. Kâauçalyâ tremblante, amaigrie, accablée de tristesse, prit dans ses deux mains les deux pieds de l'anachorète. En butte au mépris du monde entier pour son ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur, embrassa même les pieds du solitaire.

Après qu'il eut marché une longue route avec ses coursiers infatigables, l'intelligent Bharata dit à Çatroughna, le docile exécuteur de ses commandements: «Les apparences de ces lieux ressemblent parfaitement au récit qu'on m'en a fait: sans aucun doute, nous voici maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja nous a parlé. Ce fleuve, c'est la Mandâkinî; cette montagne, le Tchitrakoûta.

«Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une variété infinie de fleurs, tels qu'on voit les sombres nuages, enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies à la fin d'un été.

«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me fouille cette forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner bientôt la vue de nos deux illustres bannis!»

À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse qu'ils reviennent et disent à leur jeune souverain: «Ce feu n'a pas été allumé d'une autre main que celle des hommes: certainement, les deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d'autres pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque renseignement.»

Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur, ce héros, qui écrase une armée d'ennemis: «Restez ici, attentifs à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.»

Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui s'élevait devant elle par-dessus les bois; et l'espérance de se réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie de tous les cœurs.

Après qu'il eut demeuré là un long espace de temps, comme le plus noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise les cités en eût montré le tableau à sa compagne, la divine Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumière. Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses arbres, emprunte encore l'éclat des joyaux à ses hautes crêtes, parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées d'hyènes, de tigres ou de léopards.

«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne: on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.

«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon âme; car, en cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie variété des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs, mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.

«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer deux beaux fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon père; ensuite, une satisfaction donnée aux vœux de Bharata.»

Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète aux yeux de lotus, Râma, dit alors à cette princesse d'une taille charmante, au visage beau comme la lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave, peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d'admirables îles et resplendissante de toutes parts comme l'étang de Kouvéra, pépinière de nélumbos célestes. Je sens la joie naître dans mon cœur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se désaltérer les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure où ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus d'écorce et coiffés en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî.

«Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées sans cesse par des anachorètes vainqueurs de leurs sens, riches de pénitences et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains semblables aux pétales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans cette rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que cette montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhyâ pleine de ses habitants, et que ce fleuve, c'est la Çarayoû même.

«Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif à mes ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine, faites naître ici ma félicité.»

Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les merveilles du mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable champ de lotus, il s'en alla d'un autre côté. Au pied septentrional de la montagne, il vit une grotte charmante sous une voûte de roches et de métaux, secret asile, peuplé d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour, ombragé par des arbres aux branches courbées sous le poids des fleurs, à la cime doucement balancée par le souffle du vent. À l'aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l'âme de toutes les créatures, l'anachorète issu de Raghou dit à Sîtâ, dont les beautés de ce bois tenaient les yeux émerveillés:

«Ma Vidéhaine chérie, ta vue s'arrête enchantée devant cette grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous là maintenant pour nous délasser de notre fatigue. C'est en quelque sorte pour toi-même que ce banc de pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de cet arbre le couvre de ses rameaux pendants comme d'une crinière embaumée, d'où s'écoule une pluie de fleurs.»

Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute belle, répondit à son époux avec le plus doux langage et d'une voix saturée d'amour: «Il m'est impossible de ne pas obéir à ces paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c'est pour l'agrément des créatures que cet arbre étend là son parasol fleuri.» À ces mots de son épouse, il s'assit avec elle sur le siège de pierre et tint ce discours à la belle aux grands yeux:

«Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants, comme ils pleurent avec des larmes de résine!... De tous côtés, les grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Écoute cet oiseau, à qui l'amour de ses petits fait dire: «Fils! fils!.... fils! fils!» comme autrefois le disait ma mère d'une voix douce et plaintive. Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche: perché sur les épaules branchues d'un vigoureux shorée, il fait comme une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du kokila. Voici une liane, courbée sous le faix de ses fleurs et qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand fatiguée tu viens appuyer sur moi tout le poids de ta jeune personne.»

À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros, et, belle comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le cœur de Râma.

Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche d'arsenic rouge et dessina un brillant tilaka au front de son épouse. Ainsi, le front enluminé avec ce métal de la montagne, semblable en couleur au soleil dans son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée, quand elle s'empourpre au matin.

Voilà qu'en se promenant avec lui dans cette forêt toute remplie d'antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger sauvage d'un troupeau de singes, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre son époux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une étreinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il menaça le grand singe.

Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que Sîtâ portait au milieu du front, vint à s'imprimer sur le sein de l'anachorète à la vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s'éloigne, et Sîtâ de rire à la vue de son tilaka, dont l'image empruntée se détachait en rouge sur la couleur azurée de son époux.

Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il vénérait comme son gourou même, divers travaux qu'il avait exécutés pendant son absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut satisfait et, se tournant vers Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que l'on nous serve à manger!»

La noble dame commença par jeter de la nourriture à l'intention de tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim de ces deux héros, quand l'un et l'autre se fut purifié, alors et seulement après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka prit enfin sa réfection.

«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité, j'entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer quelle peut être la vraie nature de ce bruit.»

Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d'où il observe l'un après l'autre chaque point de l'espace. Il promène sa vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine de chevaux, d'éléphants, de chars, et dont les flancs étaient protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes, Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère: «C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta ces paroles: «Donne trêve au plaisir, noble fils de Raghou; fais entrer Sîtâ dans une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la cuirasse.»

Quand Râma eut appris que c'était une armée toute pleine de chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu que soit cette armée?» demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.»

À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles: «Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de Kêkéyî, ce Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet éléphant un arbre au tronc énorme, à l'immense ramure: on dirait un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi, prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de l'ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer.»

«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata: lui mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu'aujourd'hui l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un éléphant a brisé.»

Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux, et tint ce langage au fils de Soumitrâ: «Quand et de quel acte odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur, attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de Soumitrâ, verser le sang d'un frère, son meilleur ami?»

À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à la vérité, la pudeur fit rentrer, pour ainsi dire, Lakshmana dans ses membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion, il répondit: «Je le pense, Bharata, ton frère ne vient ici que pour nous voir.» Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de lui dire: «C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici pour nous voir.»

L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez rien!» se mit à construire ses logements tout à l'entour de cette région. Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent la montagne et campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs chevaux, à la distance d'une moitié et quelque chose même en sus de l'yodjana.

L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de voir son frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de Çatroughna. Il avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: «Amène vite mes nobles mères!» et, stimulé par l'amour qu'il portait à son frère vénérable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d'une marche vive, car la vue toute prochaine de Râma fit naître en lui-même une joie égale à celle de Bharata.

Ce resplendissant taureau du troupeau des hommes, ce héros aux longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant traitait avec faveur: «Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n'est pas très-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies, ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin est jalonné par des signes pour guider ceux qui reviennent à l'ermitage après que le jour est tombé. C'est de la chaumière de Râma que je vois monter et se mêler au ciel bleu cette fumée du feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu des forêts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un grand saint et qui remplit dans ces bois les commandements de mon père!»

Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient, Bharata vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande âme, à la haute fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d'écorce et ses cheveux à la manière des anachorètes.

Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble ermite se délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata, ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî, se précipita vers son frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et, n'étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots d'une voix suffoquée par ses larmes: «Celui que naguère tant de chars, d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les côtés; celui, qu'il était presque impossible au monde de voir, tant les foules avides se faisaient obstacle l'une à l'autre; ce héros, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait naguère des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est à cause de moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence, fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!»

Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce fils désolé du roi, Bharata dit: «Seigneur!» une fois seulement, et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de son côté, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères.

L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa même ces questions avec intérêt: «Où ton père est-il, mon ami, que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir sans lui, quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il doit l'être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi dans la joie cette Kêkéyî, l'auguste reine?

«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste, l'âme toujours égale, reconnaissants et dévoués?

«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire: elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au sommeil trop d'empire sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en est-il occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées? Tu n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit peut dire une parole salutaire.

«Tu ne fréquentes pas, j'espère, des brahmanes athées? car ce sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d'une science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines subtilités, après qu'ils ont détruit en eux la vue de l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau du troupeau des hommes, la conduite que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs, qui ont passé dans le creuset de l'expérience? Sans doute, fils de Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou délicats, tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et tes serviteurs à les partager avec toi?

«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermeté? Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu'on doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est échu?—Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut résulter une immense catastrophe.

«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes, d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis?»

Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde affliction, fit connaître en ces termes au pieux Râma, qui l'interrogeait ainsi, la mort du roi, son père: «Noble prince, le grand monarque a délaissé son empire et s'en est allé dans le ciel, étouffé par le chagrin de l'œuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils. Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c'est à cause de toi que ton père est descendu au tombeau!»

À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le silence.

«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères, comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois, et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici ta présence: accorde-leur aussi la même faveur.

«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un trône qui t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé par l'amour: mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble même de leurs vœux.»

À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma. Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce langage à son frère, poussant maint et maint soupir: «Quel homme, né d'une race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant toujours marché fidèle à ses vœux, quel homme de ma condition voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à pécher? Quand mon père et cette mère, distingués par tant de vertus, m'ont dit: «Va dans les forêts!» comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter la forêt Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent, le juste roi a fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant à cet égard ses commandements, il s'en est allé dans le ciel, si Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part, telle que me l'a faite mon magnanime père.»

À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir, lui répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d'un roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez nous; la voici: «Tant que l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a aucun droit à la couronne.» Va, digne fils de Raghou, va dans la délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer! En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l'exil te conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des hommes vertueux, s'en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre des hommes, et répands l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure que l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le plus cher de tous ses fils.»

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