Valses sans musique
Reading edition
I

Je suis comme les bêtes qui, nonchalamment étendues aux pieds d’Orphée, goûtaient, à l’entendre, bien plus sans doute la douceur du rythme que les secrets plus délicats de la mélodie, inconscientes du charme qui nous vient seulement du mouvement enfermé dans une cadence. Tout est danse, autour de nous, danse mystérieuse qu’un invisible archet conduit et dont nous n’entendons même pas la musique. A quel obscur chef d’orchestre obéissent les étoiles dans leur tournoiement majestueux? La voix lointaine du rossignol monte-t-elle vers leur splendeur dorée? Indépendamment de l’évolution lente qui entraîne les constellations sur leur route d’azur toujours pareille, je vous jure que les astres ont des tressaillements que nous saisissons surtout, quand au réveil de quelque songe où passait la bien-aimée, nous la voyons à travers nos larmes.

Tout est valse dans la douceur souveraine des cieux constellés et faussement immobiles, et la griserie qui nous en vient est d’être entraînés dans cette ronde où des bras subtils, aériens, nous enveloppent d’obscures étreintes, où des chevelures d’or se dénouent quand les comètes s’effarent et succombent, emportées, dans l’espace, par de mystérieux amants. A nos pieds, le long des grèves, les vagues s’enlacent aussi, voluptueusement enchaînées, avec des fleurs de feu dans leur crinière qu’y met le scintillement nocturne du ciel. Et, dans les jardins encore, un même souffle rapproche les tiges des roses, comme vers le baiser furtif qu’on prend aux lèvres de la danseuse éperdue. Mais c’est aux choses du ciel qu’il faut mêler nos âmes, là où des souffles plus hauts nous apprennent des tendresses éternelles, comme l’éternel voyage des astres que de constants retours ramènent sur les chemins parcourus déjà, qui se poursuivent et s’atteignent, sans doute, quand l’aube fait passer la blancheur d’un voile entre nos regards lassés et leurs amours assouvies.
Tournez, tournez, étoiles d’or, sur le chemin de l’Infini!
II
Nous sommes en pleine fête printanière, dans l’éblouissement des roses, dans la gloire des frondaisons. Mais que le bonheur est difficile à ceux qui ont déjà vécu! Qui nous rendra l’émotion du premier printemps qui nous apparut, sans que s’y mêlât le souvenir de l’hiver? La joie immense et sans ombre qui nous faisait croire à une éternité de fleurs et de soleil bleu?

Maintenant, nous savons quel rideau s’abaissera sur cette apothéose. Dans ces fraîcheurs de brise, nous devinons déjà les poussières d’or dont l’automne enveloppe toutes les choses, cette poussière d’or sombre que roulent ses perfides tiédeurs. Comme elle s’attache aux verdures dont elle ronge lentement la couleur,—tel un baiser mortel qui brûle les lèvres où il se prend! Sous son poids invisible les tiges s’inclinent et, les sèves se desséchant, les feuilles, aujourd’hui grandes ouvertes comme les pages d’un beau livre, se recroquevillent comme des mains de petites vieilles, toutes sillonnées de veines où le sang ne court plus. On dirait aussi des ailes d’oiseaux que le froid a figées dans l’immobilité d’un vol sans chemin vers le ciel. Et c’est un cliquetis de squelettes minuscules quand le vent passe dans les branches, une plainte innombrable où chante l’ironie des joies mortes et des espérances trahies. C’est tous les rayons perdus du soleil que l’Automne a tissés ainsi en un linceul couleur de lumière, un linceul à la fois resplendissant et mélancolique, fait pour le sommeil de tout ce qui fut une gloire printanière, une splendeur, une musique, un parfum!

Cependant son haleine, chargée d’ondées et de nuages tourmente et secoue ces débris sonores qui se choquent avec un bruit sec de crotales, et les voilà soudain qui s’envolent comme pour fuir ce souffle des ouragans, qui s’envolent au hasard, pêle-mêle, éperdus. Et c’est un grand tournoiement sur le velours mouillé des gazons et sur le sable craquant des avenues, une ronde aux rythmes capricieux, une danse de fantômes, des méandres qui suivent je ne sais quelle fantaisie prisonnière d’elle-même, avec des retours et de nouveaux chocs désespérés. C’est dans un cycle mystérieux que s’agitent ces révoltes, et, comme ceux des constellations, ces petits astres pâles tombés de la cime des chênes et des peupliers, suivent, un instant, la grande loi des gravitations circulaires. C’est qu’un ciel est descendu sur la terre, en effet; un firmament s’est écroulé, celui que forment encore, au-dessus de nos têtes, les verdoyantes voûtes d’où descendent, sur nos fronts, la sérénité hospitalière de l’ombre, la fraîcheur caressante du repos.
Tournez, tournez, feuilles mortes, sur le chemin du Néant!
III

Comme ils se sentaient très petits, ils se sont gonflés pour paraître plus considérables.

Comme ils ne se sentaient pas d’ailes aux flancs pour monter vers le ciel de la pensée, ils se sont emplis, comme des ballons, en tirant parti de leur vide même pour engloutir plus de fumée. La politique est un gaz qui fait cette double merveille de rendre majestueuse la sottise humaine, en l’arrondissant, et de lui donner une envolée superficielle dont s’amuse la curiosité des badauds. Ils composent ainsi un peuple de petites outres, un microcosme de vessies qui ballottent, comme on en voit aux longs bâtons des paillasses dans les foires. Les imbéciles les prennent pour des lanternes et s’imaginent qu’ils en sont éclairés. Aucun de ces Icares du Louvre ne sera jamais brûlé au soleil; ils ne peuvent guère monter plus haut que le vol des oies, ce qui suffit à la foule pour les charger de sauver les Capitoles en détresse. Seulement les oies, qui vont également en troupes, fendent vraiment l’espace de leur vol triangulaire et y enfoncent un réel chemin. Eux font seulement semblant de se mouvoir vers un but; mais, au demeurant, ils flottent seulement; ils flottent, tout en tournant, comme d’aériennes toupies, avec un bruit ronflant qui est la musique du creux. C’est dans un cercle de mots, chrysalides ouvertes d’idées envolées, qu’ils font ce travail de hannetons. Cela ne les empêche pas de tenir, dans la société, une place considérable, bien que les hannetons, les autres, y soient détruits. A eux s’en vont droit les honneurs, comme les chardons semblent se dresser d’eux-mêmes, devant le nez rose des baudets. Leur seul tort, est, au fond, de prendre ces chardons pour des palmes et de croire qu’ils broutent le sol de l’Immortalité. Ils prennent pour les hauteurs de leur front celle de leurs oreilles. Ah! mes petites outres chéries, mes mignons petits ballonnets. Si vous saviez comme le firmament où plane l’âme des amants, des artistes et des poètes est loin du plafond de papier bleu où se collent vos modestes chimères et vos ambitions essoufflées, en attendant qu’elles y crèvent comme des bulles de savon!
Tournez, tournez, pauvres ambitieux, vers le chemin de l’Oubli!
IV
Il n’est qu’un amour dans la vie, mais un amour fait souvent de plusieurs tendresses.

Nous naissons avec un idéal immuable de la Femme, mais qu’elles se mettent généralement plusieurs à réaliser. C’est comme un fruit vivant que nous portons en nous et qu’il nous faut souvent une douleur pour en arracher, comme l’enfant que la femme avait au ventre. La fable de la côte d’Adam ne veut pas dire autre chose. Oui, nous naissons prisonniers d’une image, esclaves d’un type, et nous sommes, par avance, les vaincus d’une certaine beauté. Toutes les fatalités de l’Amour tiennent dans ce secret.
Nous aussi, nous nous débattons dans un cercle inflexible, nous sommes enfermés dans un monde invisible, comme mystérieusement enchaînés à la sphère d’une planète par l’aveugle loi de nos désirs.
Et nous gravitons, nous gravitons autour de l’idole, avec des litanies de baisers sur la bouche, psalmodiant l’hymne monotone et sublime des caresses dans l’encens vague des extases, tombant souvent aux pieds de faux dieux que nous brisons ensuite avec colère. Heureux celui qui rencontre enfin l’immortelle Divinité de son rêve; celle en qui se réalisent les muettes aspirations de sa pensée antérieure; au front de qui ses anciens désirs, devenus des bonheurs, s’allument resplendissants et clairs comme des étoiles! Il ne se doit plus plaindre d’avoir vécu, d’avoir souffert; il ne se doit plus résigner aux posthumes consolations d’une éternité problématique. Il eut sa part, dès ce monde. Car l’éternité peut tenir, dans une minute, par l’infini des joies. Le temps est une abstraction, une hypothèse, une simple mesure de nos plaisirs ou de nos douleurs. Heureux celui qui a rencontré l’immortelle et immuable Bien-Aimée! C’est une ronde aussi que les pieds ailés des amoureux tracent sur les fleurs qu’ils ne meurtrissent pas, une ronde sans fin dont la musique leur vient du ciel.
Tournez, tournez, cœurs bien épris, sur le chemin sacré de l’Amour!


XIV
