Du choix d’un amant
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I

Ce n’est pas la première fois qu’une des aimables personnes qui me veulent bien poser des cas d’esthétique amoureuse, me confie que la solitude lui est pesante et qu’elle souhaiterait d’avoir un amant. Il fut un temps où j’aurais trouvé une réponse immédiate à ce genre de lettre, et sans avoir besoin de tremper ma plume dans mon écritoire. Je n’ai plus la fatuité de croire aujourd’hui qu’on me demande une réponse purement mimée et que c’est tout bonnement une entrée en relations qu’on me propose. C’est une idée qui ne viendrait plus à une demoiselle simplement sensée. Je ne vais plus en ville après y avoir été beaucoup—pas assez encore, puisque c’est le meilleur temps de la vie que celui qu’on passe en ces villégiatures du cœur.—En ce temps-là j’écrivais seulement quand j’étais fatigué de mes visites. L’amour était la pièce, et la littérature n’en était que les entr’actes. Encore me bornais-je, pour faire œuvre d’écrivain, à réunir en volume les vers que j’avais faits pour mes bonnes amies. Maintenant la pièce c’est la littérature, et l’amour c’est les entr’actes. Mon spectacle dans un fauteuil—et même sur un canapé—y a beaucoup perdu. Mais pourquoi récriminerais-je? J’aime encore la femme de la même passion sans le lui prouver par la même éloquence. J’ai beau mettre, comme Démosthène, des cailloux dans ma bouche, il est certain que mon défaut de prononciation s’aggrave de jour en jour. Mais je ne bégaye pas encore. Tout au plus zézayé-je un peu. Ce n’est vraiment pas la peine de m’exposer à avaler des cailloux.

Donc, maintenant, c’est sans y chercher un bénéfice personnel que je réponds, aussi sérieux qu’un candidat qu’on étrille, aux interrogations du genre de celle qui m’est posée aujourd’hui encore, avec une franchise à laquelle je veux rendre hommage avant tout. Vous n’y allez pas par quatre chemins, Madame. Vous me confessez que vous trouvez votre lit trop large et que vous y voulez un compagnon. C’est à la fois limpide et perspicace. Mais vous me demandez comment il faut choisir celui-ci, et cela n’est pas aussi aisé que vous le semblez croire. Je conviens cependant que votre cas est un des plus simples du monde, puisque vous êtes seule intéressée dans cette délicate aventure, et que vous n’avez pas à satisfaire les goûts d’un mari en même temps que les vôtres, ce qui rend la chose difficile quelquefois. Car les couples se mettent rarement d’accord, en cette matière, sur un idéal commun. Certains hommes tiennent absolument à être faits cocus suivant certains rites et d’une certaine façon, c’est-à-dire seulement par des gens qui leur conviennent à eux-mêmes,—ce qui est bien le moins—qui, par exemple, fassent, tous les soirs, leur whist ou leur domino, ou bien les mènent gratuitement au spectacle, ou encore leur donnent quelque argent pour leurs menus plaisirs et leurs déplacements. Mais laissons de côté ces sybarites ou ces indélicats, et ne pensons qu’à vous, Madame. Vous êtes libre, me dites-vous, et je ne saurais vraiment trop vous en féliciter. C’est une condition adorable pour se forger d’agréables chaînes. Car la Liberté, dont les politiciens veulent faire une force, est tout simplement un milieu, comme la Foi qui n’est qu’un fait et dont les chrétiens veulent faire une vertu. C’est l’air respirable et l’espace ouvert devant nos mouvements, voilà tout. C’est l’atmosphère viable du caprice et de la fantaisie, seuls biens que nous ayons au monde. La Liberté, c’est cette forme de la sagesse qui nous permet de faire une bêtise. Je vais vous y aider de mon mieux, ô créature libre et confiante.
II

Apprenez d’abord, Madame, si vous ne le savez déjà, qu’au point de vue de l’Amour les hommes se peuvent classer en deux catégories—non pas ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas, car j’en veux laisser de côté le point de vue commercial—mais ceux pour qui l’Amour est l’unique chose de la vie, le summum omnino bonum du moine A. Kempis (excusez, Madame, ce latin de sainteté, mais vous n’êtes pas, je l’espère, libre-penseuse), et ceux pour qui il n’est qu’une aimable distraction, un passe-temps comme le loto et le billard. Des Grieux, si vous voulez, d’un côté; et l’empereur Napoléon, de l’autre, qui en faisait un simple intermède entre deux victoires. Tous deux furent trompés; mais Des Grieux était, du moins aimé, ce qui est bien une consolation... Je n’ai pas besoin de vous dire que la seconde série, celle du vainqueur d’Austerlitz, ne mérite même pas votre attention; car votre désir ne me paraît pas précisément d’être impératrice. Ce n’est pas au trône d’Occident que vous pensez, mais à votre lit, sur lequel nous avons infiniment plus de chance, d’ailleurs, de nous rencontrer. Car, moi non plus, je ne tiens pas pour l’aigle et la couronne, et lui préfère un bon cent de baisers de telles lèvres que je sais bien. Reste donc à reconnaître les élus qui constituent la première classe, les seuls que ma conscience me permette de vous recommander. Énumérons-en donc les signes de race.

Au physique tout d’abord. Eh bien! ce sera un certain air négligé qui, si je ne vous mettais pas en garde contre vous-même, préviendrait d’abord, contre eux, vos penchants raffinés et vos goûts naturellement délicats.
Celui qui aime vraiment la femme et qui l’aime uniquement—seule façon de l’aimer—ne se préoccupe jamais d’être, lui-même, joli. C’est parfaitement illogique de sa part, puisqu’il perd ainsi un moyen de plaire à un tas de péronnelles et de charmantes bêtes qu’il est tout prêt à trouver spirituelles: mais c’est ainsi.
L’abnégation est au fond de tout culte sincère. Pour ceux que la beauté de la femme affole vraiment, tout disparaît, au monde, devant elle, et eux-mêmes par-dessus le marché. Leur idéal est plus haut qu’eux, purement objectif, et ils ne demandent qu’à être une poussière vivante sur le chemin que foulent les pas adorés. Vous pouvez m’en croire, Madame: le Monsieur, séduisant d’ailleurs et bénéolent, qui aura passé quatre heures à sa toilette avant de paraître devant vous, n’est pas votre fait. Mais le malhonnête qui ne l’aurait pas faite du tout ne l’est pas non plus. Car si la contemplation intérieure de sa belle ne permet pas, à l’amant parfait que je vous souhaite, de se regarder soi-même, le respect lui interdit de se présenter, devant elle, dans une tenue qui lui fasse horreur. Les femmes bien organisées sont, avant tout, des êtres de juste milieu—je n’en dirai pas autant des hommes!—Montrez votre perspicacité en cette matière, Madame, et aussi votre juste milieu, en en prenant et en en laissant ce que je vous dis.
III
Passons au moral, maintenant, s’il vous plaît.
Là, par exemple, j’ai mon sentiment absolu et je vous donne, comme certain, mon diagnostic. L’amour n’a ici-bas qu’un ennemi sérieux: l’amour-propre. C’est contre lui que vous devez diriger toutes les épreuves auxquelles vous soumettez le néophyte avant de l’admettre dans le temple (je crois que l’image est noblement tournée) ou de prononcer le: Dignus, dignus es intrare! de la comédie, soit pour citer heureusement Molière. Proposez-lui de faire, hardiment, pour obtenir de vous une faveur—oh! mon Dieu, la moindre!—une faveur grande comme votre petit doigt, la plus petite des faveurs! une fleur, par exemple, qui sera tombée de votre corsage et que votre joli pied aura meurtrie, proposez-lui de faire, dis-je, un acte de stupidité écrasante et qui doive le rendre grotesque aux yeux de l’Univers tout entier. S’il hésite un seul instant, flanquez-le à la porte. Il y en a, tous les jours, qui n’hésitent pas, et ce sont les vrais amants!
Tout ceci est pour le côté sérieux des biens que vous attendez du vôtre. Mais n’allez pas négliger les côtés plus purement aimables de la question. Gardez-vous précieusement d’un amant jaloux. Contrairement à l’avis général, ce n’est pas l’Amour que prouve la jalousie, mais son plus implacable ennemi, l’Amour-propre. C’est le fait des tempéraments égoïstes et avares. J’ai vu très sérieusement jalouses de leurs maris des femmes qui les trompaient à la journée—car ce n’est que les amants qu’on trompe à la nuit—en vertu de ce monstrueux sentiment, très commun chez la femme, que tout lui est dû et qu’elle ne doit rien au reste de l’humanité, même des excuses pour nous avoir fait mettre à la porte du Paradis! Mais il est aussi des hommes de cette farine. Il les faut fuir comme la peste. Prenez-moi un brave être doux et confiant et qui ne croie pas que l’Infini se partage, et qui a joliment raison. Car tous nous pouvons dire à la femme que nous avons aimée, avec le poète:
Ce que j’aimais en vous, c’était ma propre ivresse!
Et cette ivresse-là, toutes les infidélités du monde ne sauraient nous la voler. A celui à qui vous donnez, Madame, l’immense joie de l’Amour, qui pourrait se flatter d’en voler quelque chose, puisque ce bonheur est fait d’impressions qui lui sont absolument personnelles et que la femme est comme un instrument d’où chacun tire l’air qu’il lui plaît?

Ne prenez pas davantage un gourmand qu’un jaloux. La bonne chère est aussi une ennemie de l’Amour. La robustesse passionnelle est aux sobres et aux tempérants. C’est une vieille sottise accréditée, par les chansons, que Bacchus et Vénus font bon ménage. L’amant ayant quelque ferveur se veut appliquer tout entier à la possession consciente de la maîtresse aimée; entre elle et lui, il ne veut pas de vaines fumées, mais que seulement monte, vers elle, l’encens qui brûle dans son cœur.

Mais par-dessus tout, Madame, ne prenez pas non plus pour amant un politicien. Vous me reviendriez avant huit jours si cruellement désenchantée qu’il me faudrait me remettre à l’œuvre, et franchement je ne puis passer tout mon temps à meubler votre couche. Un politicien, pauvre femme! Dieu vous garde de cette déplaisante bête particulière au temps où nous vivons, de ce hanneton bourdonnant qui n’a pas même la circonstance atténuante de n’être d’une seule saison. Conservez, pour les sonores abeilles du baiser, vos floraisons épanouies et bonne chance, maintenant!


II
