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Le Petit Art d'Aimer

Le bon parjure

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I

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Si quelque chose pouvait exprimer combien l’Amour est au-dessus des choses de l’humanité, c’est son indépendance absolue de cette vérité tout humaine, toute contingente qui est celle des faits. Il relève d’une vérité plus haute, laquelle n’est que l’expression de ses droits immuables, infiniment supérieurs. Odieux dans toutes les autres choses, le mensonge peut y être sublime. Justement flétri, dans toutes les autres circonstances de la vie, le parjure y peut être un devoir.

Illustration from Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres

Je n’entends pas parler ici des serments d’amour que tous les gens de sens et d’expérience prennent pour ce qu’ils sont, une politesse naïvement sincère, mais rien de plus qu’une politesse. Comme on n’aime pas vraiment quand on ne croit pas qu’on aimera toujours, il est tout naturel de le dire. C’est même du sous-entendu; mais la folie serait d’y croire et la mauvaise foi d’avoir l’air, un jour, d’y avoir cru. Formules de langage, voilà tout. Mais il est un ordre de mensonges vraiment pieux et dont les âmes d’élite sont seules capables, ceux qui prolongent l’illusion des êtres qu’on n’aime plus, ceux qui leur évitent toute souffrance. Il est tel cas où la franchise serait un crime, un assassinat. Dites-moi donc le fait ou le scrupule de conscience dont l’intérêt prime celui-là! Quand, dans un vers admirable, Baudelaire s’indigne qu’on veuille mêler «l’honnêteté» aux choses de l’Amour, c’est de cette honnêteté bourgeoise-là qu’il me convient de l’entendre, de cette honnêteté stupide qui s’interdit de juger, par delà les actes, les conséquences qu’ils peuvent avoir. C’est cependant bien ravaler l’âme humaine, dans son libre arbitre, que de lui refuser ce jugement, plus haut que les apparences, inspiré par une conception souveraine de ce qui est juste ou injuste. Croyez-vous que tous les serments du monde, devant les prétoires les plus augustes, me feraient dire le mot d’où dépend une tête, ce mot fût-il la vérité, si je jugeais, à part moi, que l’intéressé ne mérite pas la mort? Ce qu’on ferait pour cette chose misérable qu’on appelle la vie, comment ne le ferait-on pas plus encore pour cette chose divine qui s’appelle l’Amour! Ah! tous ceux qui ont aimé savent le respect que méritent ses moindres douleurs et combien il les faut épargner à ceux qui vous aiment! C’est une doctrine toute d’humanité que celle-là, mais non pas une doctrine de lâcheté, comme certains puristes l’osent dire. C’est par des souffrances personnelles inouïes, par d’abominables sacrifices de ses propres joies qu’on arrive à cette force de mensonge d’où dépend le bonheur fragile d’une autre âme. Il y faut beaucoup de courage. Lâches, ceux qui mentent ainsi, allons donc! Leur vaillante imposture ne prend rien d’ailleurs à leur nouvelle et réelle tendresse. Que fait, à qui se sent aimé, ce qu’on peut jurer aux autres? Étant plus haut que la vérité, l’amour est, encore bien plus, au-dessus du mensonge.

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Je ne sais pas de plus terrible drame dans l’histoire contemporaine que le drame intime dont un écrivain remarquable de ce temps fut la victime douloureuse. Aveugle, il avait auprès de lui une compagne dévouée qui lui faisait croire à une tendresse absolue. Par amour de la vérité, un ami lui apprit qu’elle le trompait, et il en mourut. Connaissez-vous un assassinat plus épouvantable que celui-là? Quelle leçon pour ceux qui se croient le droit de défendre notre honneur contre nous-même!

II

Mais où le parjure devient un devoir absolu, c’est quand il s’agit de l’honneur d’une femme.

Prenons le cas le plus fréquent: celui où un mari demande à l’amant de lui jurer qu’il ne l’a pas outragé.

Vous voyez ce que la situation a de cruel et d’inexorable. Faire le serment demandé, c’est se dérober à une légitime colère, c’est encourir le soupçon de lâcheté. Aussi vous dirai-je d’abord: Soyez assez homme de cœur et ayez fait suffisamment vos preuves pour n’avoir pas à redouter ce supplice, à craindre seulement pour ceux dont la bravoure peut être mise en doute. Là est le point essentiel. Mais vous courez un autre péril: l’homme qui vous interroge en sait peut-être beaucoup plus qu’il n’en laisse paraître. Il peut avoir des preuves et vous tendre un piège. Il peut, fort de faits irrécusables, vous cracher ensuite votre parjure à la face. Or, cela est terrible, en vérité.

Nous n’en devons pas moins être prêts à le subir, il n’y a pas à se le dissimuler: c’est bien l’honneur qui reste en jeu, l’honneur viril à qui tout mensonge est une tache. Mais croyez-vous que cet honneur du mâle se trouverait beaucoup mieux d’avoir trahi le plus saint des secrets? L’honneur, on nous l’apprend et c’est vrai, doit nous être plus cher que la vie, mais pas que la vie des autres pourtant. Oui, c’est votre honneur d’homme que vous sacrifiez, en cette circonstance, mais vous le sacrifiez à celle à qui vous eussiez mieux aimé cent fois donner votre vie, et on ne vous a pas laissé le choix! Faites donc l’holocauste digne d’elle et digne de votre amour. Comme les antiques bouchers qui, dans les fêtes païennes, paraient les victimes pour les rendre plus agréables aux dieux, ayez mis, en toute autre chose, votre honneur si haut que vous ayez, au moins, la joie amère et profonde de jeter, avec lui, à des pieds adorés, le meilleur de vous-même et les fleurs même de votre âme!

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Et je dis cela au nom de la vraie morale—car il y en a deux, n’en déplaise aux godelureaux qui ont conspué autrefois le naïf académicien Nisard pour avoir hasardé cette vérité de feu La Palisse.—Il y a la morale qui a pour sanction, non pas seulement la gendarmerie, mais l’estime publique, deux choses que je mets absolument sur le même plan,—au second. Mais il y a l’autre, la grande, la vraie, celle qui ne demande, qu’à la conscience, une approbation ou un blâme; celle qui touche à des faits que ne pourraient juger ni les cours d’assises, ni même les passants; celle qui n’admet d’éléments que les intimités profondes de l’âme. Celle-là a vraiment de tout autres subtilités, de tout autres délicatesses. Autant il est simple de proclamer qu’on doit toujours dire la vérité, autant il est malaisé de définir le cas où c’est un devoir absolu de ne pas la dire. Mais la réelle supériorité de cette seconde morale—l’autre ne me paraissant nécessaire qu’aux gens enclins au meurtre et aux goujats—c’est que c’est la seule, au fond, qui s’occupe de respecter ce qu’on appelle dans la loi: les droits des tiers. Or, en amour, les «tiers» jouent un rôle considérable. Le «tiers» dans l’espèce, c’est la malheureuse femme que peut perdre un mot de son amant. Celle-là, la loi s’en fiche assurément, mais non pas la morale que je prêche et qui a, pour unique axiome, pour idéal humain et divin tout ensemble, le sacrifice constant de l’intérêt personnel, l’anéantissement de cette chose haïssable qu’on appelle le moi, l’abnégation profonde et absolue devant cette grande loi de l’Amour qui nous met d’autant plus haut que nous nous humilions davantage devant elle. En elle est le vrai royaume des cieux, où les premiers seront les derniers et où Des Grieux passera fort avant Napoléon, parce qu’il sut mieux aimer.

Non! le parjure n’est qu’un vain mot quand il s’agit de l’honneur d’une femme.

Et si ce devoir du parjure était bien écrit, non pas dans les codes, mais dans le manuel d’honneur pratique dont les vrais honnêtes gens se préoccupent bien davantage, les maris s’éviteraient une question ridicule, car ils en sauraient la réponse à l’avance, et les naïfs ne se laisseraient plus prendre à ce mot mélodramatique qui n’a de sens honteux que quand c’est pour soi-même qu’on ment!

III

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C’est, à vrai dire, une des heures les plus terribles de la vie que celle où un homme qui vous a donné la main, que vous estimez souvent et que vous avez trompé, vous dit tout haut ses doutes, épiant un aveu sur la pâleur même de votre visage. Certes, c’est là une des plus rudes épreuves de la vie irrégulière. A vous, jeunes gens, de l’attendre avec une fermeté convaincue et la volonté parfaite de tout souffrir, même l’insulte, plutôt que de trahir une femme qui s’est donnée à vous. Car volontiers je vous blâmerais, si je ne savais la fatalité de nos tendresses, de n’avoir pas choisi un coquin ou un complaisant pour le tromper. Ce n’est pas ce qui manque dans le monde! Mais si vous n’avez pas eu la chance de vous mal apparenter de la main gauche, si c’est un homme de bien que vous avez essayé de ridiculiser malhonnêtement, votre faute n’a qu’une excuse possible: un amour vrai et capable de tous les sacrifices.

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Si vous n’avez pas aimé vraiment, de toute la ferveur de votre cœur, vous êtes de simples drôles de vous être jetés à travers l’honneur d’un gentilhomme. Il faut même que la femme que vous avez choisie soit digne de ce magnifique holocauste si vous voulez que je vous absolve et même que je vous loue. Mais fût-elle la dernière des dernières, que votre devoir n’en resterait pas moins absolu, celui de nier, non pas seulement devant le mari, mais devant le monde tout entier, si le monde avait l’impertinence de se mêler de vos affaires. Ah! vous voulez un point absolu de morale? eh bien, je vais vous le fournir. Un homme d’honneur, en quelque circonstance que ce soit, ne convient jamais des faveurs qui lui furent accordées, celles-ci vinssent-elles même d’une créature banale à qui le droit reste toujours de vous avoir personnellement dédaigné, rendît-elle tout le reste de l’univers heureux. Ce sont choses dont un homme de quelque délicatesse ne se vante jamais, s’agît-il d’une fille. Les lèvres qui le racontent ne sont pas dignes du baiser. Le secret des caresses données et reçues doit demeurer au plus profond des pudeurs de l’âme. Le mensonge à la maîtresse qui aime encore, le parjure au mari qui interroge, le silence à la foule qui espionne: voilà le devoir triplement et nettement formulé. Vous me direz que la vérité n’y trouve guère son compte. Qu’importe si l’Amour, qui est l’unique Vérité, l’unique Lumière et l’unique Joie, y trouve le sien!

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VIII

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