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Le Petit Art d'Aimer

Subtilités passionnelles

Reading edition

I

A
A

Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.

Amoureux, cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient. Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi. Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais le bout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme mystérieusement enlisés.

Illustration from Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres

Ah! plutôt que d’y revenir encore, comme j’aimerais mieux vous dire l’admirable spectacle que j’ai sous les yeux, les montagnes s’étageant à l’infini, vers des horizons bleuissants, sous le vol circonflexe des grands oiseaux de proie, et, à mes pieds, les torrents roulant, sous la poussière de verdure des tamarins, leur eau d’argent bavard comme celui des poches pleines; le recueillement mystérieux qui descend, en moi, de cette chevauchée lointaine dont les nuages sont comme des cavaliers qui quelquefois s’arrêtent pour planter, en un sol conquis, la blancheur des oriflammes. Quel renouveau éternel la nature apporte en nous! Pourquoi faut-il que nous y trouvions, comme des bêtes blessées, cette flèche de l’amour dont l’aiguillon semble encore s’y aviver? Le penseur éperdu se demande quelquefois où il pourrait fuir la femme. Et l’infini se déroule, devant son rêve, sans rencontrer ce point obscur de la Délivrance où il se retrouverait seul en face de lui-même, dans l’austère isolement de sa propre pensée. Force fut au doux Orphée de suivre Eurydice jusque sur le seuil des Enfers.

Si loin qu’on soit allé, si loin du vacarme citadin de la vie coutumière, on n’a rien oublié, tant qu’on n’a pas oublié la source des tortures éternelles et le chemin qui y mène et qu’on reconnaît, comme le petit Poucet du conte, à ce qu’on y a laissé de soi-même. Tel le mouton qui retrouve sa route à l’épine des buissons. Et je n’en veux pas à ceux qui abusent des facilités postales où se débat aujourd’hui notre liberté, pour me poursuivre jusqu’au bord des gaves pyrénéens avec des questions, à la bouche, touchant encore aux choses de l’Amour. En réalité, ce n’est pas eux qui m’y ramènent, mais moi-même qui y reviens par une habitude incorrigible de mon esprit. Je crois me surprendre en maraude quand je pense à autre chose. Quidquid tentabam scribere versus erat, disait, de lui-même, Ovide. Tout ce que je tente d’écrire n’est qu’un commentaire de ce que j’ai écrit déjà.

Cette fois-ci, c’est un homme qui me soumet une situation d’esprit à laquelle je ne puis que fraternellement compatir. Car elle est délicate et douloureuse à la fois, et je ne la puis mieux exprimer que par ses propres paroles: «Il m’arrive souvent, dit-il, de faire longtemps la cour à une femme, mais une cour assidue, et je n’ai pas plutôt obtenu ce que je croyais en souhaiter qu’un sentiment d’aversion immédiat succède à la fougue de mes désirs.»

«Aversion» me paraît un peu dur, monsieur. Laissez-moi plaider pour le sentiment de vague reconnaissance que mérite toujours le plaisir accordé, et qui est, je crois, chez toutes les natures de quelque générosité. «Ce que je croyais souhaiter» me semble aussi une expression risquée. Le moins est qu’on en soit sûr avant de le demander. Je suis curieux de voir ce que vous répondrait la dame à qui vous diriez, après, en toute franchise: «Eh bien, non, ce n’est décidément pas ça dont j’avais envie.» Parions qu’elle vous flanquerait un bon soufflet, et laissez-moi vous dire qu’elle aurait raison.

II

Illustration from Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres

Et maintenant, causons en bons amis. J’imagine que vous êtes auprès de moi, sur ce coin de rocher mousseux d’où monte une odeur sauvage, d’où l’on entend la clochette des troupeaux tintinnabulant dans les lointains pâturages. Il existe un proverbe latin auquel je pourrais vous renvoyer: «Omne animal triste præter gallum vel monacum—gratis fornicantem» (a ajouté la malice irreligieuse des aïeux). Je n’en avais pas besoin pour être convaincu que vous n’êtes ni un coq ni un carme en exercice de garenne amoureuse. Moi non plus.

Tout le monde, à ces deux exceptions près, a, j’imagine, passé par ces écroulements subits d’une passion satisfaite, mais tout le monde n’en garde pas la même amertume que vous. Vous n’estimez pas, monsieur, l’amour physique à son vrai prix. La minute que vous venez de passer vaut, à elle seule, un siècle de prévenances, de prières, tout le temps perdu que vous semblez regretter, et cela à tort: car je vous défie de m’en trouver un plus agréable emploi. Vous voilà vraiment bien malheureux pour avoir rêvé, espéré, soupiré! Je vous dis, moi, que vous êtes très bien payé de votre peine. Car si vous n’avez pas su vous payer, tant pis pour vous! Permettez-moi de vous dire en effet que cela était surtout affaire à vous. Réduit à cette simple question d’extase sensuelle, l’amour est ce qu’on le fait soi-même par l’intensité d’ardeur qu’on y apporte. L’objet aimé n’en est que l’occasion. On peut faire de très mauvaise musique sur un authentique Stradivarius.

III

Certes, il y a quelque chose d’amer—dans la jeunesse surtout—à constater ce néant subit des tendresses les plus exaltées. On s’en veut, un instant, d’avoir pris le simple désir pour de l’amour et de s’être si cruellement dupé sur ses propres sentiments. Mais la maturité vient et aussi l’indulgence, qui nous fait moins sévères à cette erreur dont il ne faut pas exagérer la portée. Je ne vois à plaindre vraiment, dans tout cela, que celle qui a pu croire qu’elle était vraiment et durablement adorée. Peut-être y a-t-il d’ailleurs de sa faute. Car toutes les femmes ne savent pas se donner. Beaucoup, en voulant se faire trop longtemps souhaiter, dépassent le but et transforment le désir qu’elles nous inspiraient en une façon d’obstination et d’impatience rageuses toutes chargées de rancunes à venir. C’est dans cet ordre d’idées surtout qu’il y a vraiment un moment psychologique. Les hommes, en qui domine l’amour-propre, ne se rebutent pas, mais méditent déjà les vengeances de la victoire. Moi qui ne mets aucune vanité dans ces choses, il m’est arrivé de renoncer tout simplement aux dragées tenues trop hautes, de me lasser et de fermer moi-même ma porte au bonheur venu trop tard. Mais, croyez-moi, vous avez laissé passer, l’un ou l’autre, l’heure opportune, laquelle ne laisse jamais que d’aimables souvenirs.

De vos expériences malheureuses, monsieur, il résulte tout simplement que vous n’avez pas encore aimé.

Illustration from Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres

N’en déplaise d’ailleurs à l’école platoniquement imbécile du bon Werther, dont j’aime surtout, je crois, la musique de Massenet, tout ce qui précède l’épreuve dont vous vous plaignez n’est que l’avant-propos du livre immortel de l’Amour. Ceux-là sont dans la plus lamentable folie que je connaisse, dont je lis les suicides dans les journaux, et qui se sont tués de désespoir avant d’avoir été l’un à l’autre. Il ne leur était pas permis de juger, en effet—et vous en êtes la vivante preuve,—si ce qui les séparait inexorablement était vraiment un malheur. L’amour réel, l’amour dont on a vraiment le droit de mourir, c’est celui dont on a mesuré les ivresses, celui qui a si fortement rivé vos chairs à d’autres chairs, qu’on ne saurait plus les en arracher sans ouvrir au cœur la source mystérieuse par où s’enfuit notre sang. Cet amour-là se fait lentement de tous les bonheurs que la possession absolue comporte. Chaque caresse est comme un ciment qui en durcit l’édifice: il s’accroît de chaque baiser et son insatiabilité même lui est un gage de durée. Il vous enlace de mille liens obscurs dont chaque déchirement vous brise une fibre, parfums subtils et profondément personnels, contacts aux douceurs jusque-là inconnues, esclavage absolu de tous les sens, tyrannie délicieuse d’un être dont votre être est dominé. Mais il est clair, monsieur, que cela vous est parfaitement inconnu. C’est tant pis et tant mieux à la fois pour vous.

Mais où vous atteignez le parfait comique, c’est quand vous me demandez, en matière de conclusion, si vous vous devez marier. Demandez donc cela à Rabelais! Peut-être vous conseillerai-je personnellement, si, comme Panurge, vous redoutez le cocuage, d’attendre que vous soyez plus sûr de votre fait dans l’épreuve primordiale du mariage. En attendant, laissez-vous vivre, sans souhaiter de trop vite souffrir. La Nature est faite pour ces bercements délicieux de la pensée dans des impressions vagues, non définies, n’ayant pas l’action immédiate pour conséquence. Ce sont de meilleurs conseillers de la vie que nous, les grands monts assoupis sous leur casque de neige, gardiens des éternelles sérénités, laissant gronder à leurs pieds les torrents inutilement sonores, comme le bruit des batailles lointaines déjà pour nous, auxquelles vos impatiences aspirent et d’où l’on revient avec plus d’une blessure au cœur!

Illustration from Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres

XI

Illustration from Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres
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