De l’illusion en amour
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I

Avouez, me dit-elle, que vous ne me trouvez que des défauts. Alors pourquoi continuez-vous de me voir et de faire profession de m’aimer?
Et sa jolie bouche avait des retroussis ironiques semblant s’entr’ouvrir, comme pour une morsure, sur la nacre des dents.
—Vous exagérez, infiniment, ma chère, mon opinion sur vous, me contentai-je de lui répondre avec tranquillité, mais vous vous trompez moins en parlant de la fidélité de mes sentiments.
—Convenez cependant que, si vous m’aviez connue telle que je suis maintenant pour vous, vous ne m’auriez pas aimée!

—Je vous demande pardon et je vous aurais supposée pire que, très vraisemblablement, je vous aurais aimée tout de même. Car ce n’est jamais la perfection que j’ai eu l’intention d’aimer en vous, et je ne suis plus de ces imbéciles qui s’imaginent toujours, quand ils commencent un nouvel amour, qu’ils l’ont rencontrée,—et qui très sérieusement prennent leur prurit sensuel pour un hommage moral à la vertu! Cette naïveté n’est permise qu’à l’extrême jeunesse, qu’aux ferveurs ingénues d’une santé débordante, qu’au désir inconscient qui nous pousse alors vers toutes les femmes avec de faciles admirations. Elle devient ridicule chez celui qui a déjà vécu, qui sait bien que ce n’est pas en parlant de la Femme que Platon a écrit que le Beau était toujours la splendeur du Bien. Dieu merci! l’Amour n’a rien de commun avec l’Académie qui décerne les prix Montyon. Où serait sa grandeur s’il se confondait avec la Logique et ne nous entraînait jamais qu’à des attachements raisonnables? Ce n’est pas un teneur de livres mais un poète qui emprisonne les cœurs dans sa fantaisie souvent cruelle. Il ne cueille pas sagement des bouquets dans les jardins, mais il saccage des moissons entières et se couronne volontiers des ronces où se sont ensanglantées nos mains. C’est ignorer le poids despotique dont il pèse sur nos âmes que de lui vouloir donner pour piédestal un peu de cette neige candide, si fragile à fondre et à ternir, qui s’appelle l’estime. M’avez-vous jamais entendu dire autre chose que du bien de mes anciennes maîtresses? Non! Eh bien pensez-vous que je les trouvasse plus parfaites que vous? Ceux qui prétendent avoir cessé d’aimer une femme parce qu’ils lui ont découvert, à l’usage, une quantité de défauts, ne l’ont jamais aimée. Tout nous devient charme dans l’être dont nous sommes vraiment épris, ou, du moins, tout s’excuse à l’excès, au point que nous ne pourrions peut-être plus nous en passer sans en souffrir. Socrate s’est-il séparé de Xantippe? Et je laisse là de côté l’impression malsaine qui nous vient quelquefois d’aimer éperdument celle qui nous en semble la moins digne, avec la conscience douloureuse et délicieuse à la fois de notre lâcheté. L’amour est, avant tout, un sublime et imbécile besoin de sacrifice. Credo quia absurdum! disait follement saint Paul. Amo quia absurdum! peut dire sagement l’amant véritable. Ce qui est fait pour révolter l’esprit peut être fait pour enchanter le cœur. Oh! cette révolte mal étouffée, cette indignation contre soi-même, cette pointe de haine qui est au fond de tout amour vraiment sensuel, celui qui ne les a pas connues, celui qui ne les a pas rageusement savourées ne peut se vanter d’avoir aimé. Je n’ose même, tout en les plaignant d’une pitié confinant au mépris, condamner ceux à qui la perfidie de l’amante est un ragoût d’amour et qui tirent, des exaspérations de la jalousie, un redoublement de tendresse honteuse et assouvie d’opprobre. C’est un phénomène morbide, l’excès du sentiment de tolérance éperdue qui est au fond de tout amour véritable, un abaissement de la vraie passion, l’oubli de toute dignité, l’abdication des plus pures noblesses de l’âme. Mais cela est et j’en sais peu que ce chatouillement infâme n’ait effleurés!
II
Elle m’avait écouté patiemment, très occupée qu’elle était de remettre, en son sens, un frison de son admirable chevelure noire. Alors elle me dit tranquillement comme pour résumer sa propre esthétique:
—Moi, pour aimer, il me faut de l’illusion.
Ah! que j’ai déjà entendu de femmes me dire cette bêtise! L’illusion, ma chère, mais c’est la négation même de l’amour!

L’illusion sur quoi? Pas sur les plaisirs qu’il donne toujours. Car on peut dire, qu’en amour, les premières expériences physiques sont généralement gâtées par les maladresses, par la timidité et par une gaucherie d’autant plus grande qu’on est plus épris, gaucherie qui va parfois jusqu’au ridicule. Il y a, au point de vue du renouveau sensuel, un apprentissage à faire l’un de l’autre, apprentissage délicat et qu’il faut subir sans violence, sans découragement. L’âme divine du violon ne se réveille pas toujours immédiatement sous la caresse de l’archet. C’est un rythme à trouver, un accord à résoudre, le même la à se mettre dans... l’oreille. On peut jouer fort longtemps avant d’atteindre la réelle et définitive harmonie. Mais, une fois celle-ci atteinte, tout devient progrès et le dilettantisme se développe, et l’acuité sensuelle s’affine et chacun des amants découvre enfin, dans l’autre, comme dans une Golconde intarissable, des trésors pressentis mais longtemps jaloux d’eux-mêmes, cette magie de caresses, qui ne nous laisse plus vivre que pour notre rêve vivant. Venez donc nous parler de désillusion morale dans cet état divin, surhumain, temporairement hélas! séraphique de l’âme!
Pas plus que sur l’estime l’amour ne saurait reposer sur l’illusion.
J’imagine, ma chère,—ce qui n’est pas tout à fait exact—que je vous découvre, tous les jours, une nouvelle vertu. Alors, voulez-vous me dire un peu le beau mérite que j’ai de vous aimer? Le contraire est infiniment plus concluant. Il faut aimer, non pas pour ceci ou pour cela, mais quand même, ou ne s’en pas mêler. Mais parce qu’on aime quand même, on n’est pas forcé de devenir imbécile. On parle souvent de l’aveuglement de l’Amour, et on admire la sagesse antique qui lui mettait un bandeau sur les yeux. N’en déplaise à la sagesse antique, c’est une bêtise. Je n’ai pas besoin du tout d’être aveugle pour continuer d’aimer. Je n’abdique jamais le droit de juger qui j’aime, et peut-être mon jugement est-il d’autant plus sévère qu’il est plus approfondi, mieux assis sur une observation journalière. Mais ce jugement-là ne m’empêche pas d’aimer. Je n’ai jamais cru un instant qu’un ange fût descendu du ciel tout exprès pour moi. Et c’est ainsi qu’il faut aimer pour aimer vraiment, pour aimer durablement, non pas en se contentant d’une véritable erreur sur la personne, mais en l’affrontant visiblement telle qu’elle est, ce qui est douloureux parfois mais nécessaire. Où je me retrouve d’accord avec la sagesse antique, c’est en regardant l’Amour comme une fatalité à laquelle il est impie de vouloir se dérober, sous laquelle nous devons ployer sans révolte, et plus haute infiniment que les opinions que nous pouvons nous faire les uns des autres.

En aucun cas, je ne crois que les hommes aient le droit de se juger et de se condamner. C’est par une fiction sociale, nécessaire peut-être à une société n’ayant encore qu’un idéal grossier de la Justice, que nous laissons les magistrats fouiller dans les âmes. C’est l’instinct de conservation, dans ce qu’il a de plus crûment égoïste, qui arme la main du bourreau, et le droit n’a rien à faire dans cet acte de défense. Mais c’est dans l’ordre passionnel, en amour surtout, que la prétention de juger et de condamner est monstrueuse tout à fait. Où est notre critérium, je vous prie? Où est cette mesure à laquelle se mesureront les consciences? Je peux dire ce qui, dans un être, me révolte ou me déplaît; mais, comme cela même fait partie de sa logique, de quel droit lui demanderai-je compte de la pondération, de l’équilibre même de ses défauts et de ses qualités? S’il m’a enchaîné de cette chaîne divine des caresses partagées et profondément ressenties, s’il m’a enveloppé du charme où mes chairs trouvent la seule joie, s’il m’a donné, en un mot, l’ineffable, l’absolue, l’infinie joie d’aimer, en quoi ai-je besoin d’illusion, pour continuer, en somme, à être heureux du seul bonheur qui soit ici-bas?
III

L’Illusion nécessaire à l’Amour! Horace, qui,—n’en déplaise au souvenir exquis de Lydie—ne fut pas, comme les deux Catulle et comme Properce, un des grands poètes de l’Amour, la réalisait par un moyen monstrueux dont il a eu tort, pour sa mémoire, de nous vanter la découverte. Dans les bras de la première courtisane venue, il fermait les yeux et évoquait l’image de l’Amante qu’il ne pouvait ainsi posséder que de loin, par une ruse de l’esprit, par la plus avilissante des procurations. Voilà, si je ne me trompe, le triomphe de l’Illusion. Le malheur est que celle-là n’est possible qu’à ceux qui n’ont jamais vraiment aimé. Est-ce que le parfum d’une certaine chair, d’un certain baiser, l’habitude d’une certaine caresse se peuvent ainsi confondre avec un autre arome, avec une autre saveur, avec une autre mignardise? Allons donc! C’est de la personnalité impérieuse de tout cela qu’est fait l’amour. Son exclusivisme naturel, quand il est profond et sincère, est fait de la possession de ces éléments introuvables ailleurs que dans une certaine étreinte, sur certaines lèvres, en certaines poses familières. Et ne croyez pas que je le rende trop uniquement physique ainsi. Tel grain de beauté qui n’est au fond qu’une délicieuse petite verrue, à tel coin de la joue ou du ventre, nous devient une nécessité, l’ultima ratio de nos enchantements amoureux. Au moral, certaines cruautés, dont l’accoutumance nous est devenue douce, ne sont peut-être pas moins nécessaires. Et puis, la charmante chose vraiment à dire à une femme: Madame, je vous adore parce que je me plais à vous croire tout à fait autre que vous n’êtes en réalité!
J’aime mieux, plus virilement et plus loyalement, vous dire: Ma chère âme, je vous aime telle que vous êtes, et c’est parce que je vous aime sans me faire, sur votre compte, la moindre illusion, que je suis sûr de vous aimer vraiment et durablement.
Je m’aperçus qu’elle dormait, étant parvenue à remettre son frison dans le bon chemin, quand j’achevai ce discours. Mais comme je n’avais pas la prétention de la convertir, la femme étant, de nature, immuable, comme Dieu, je n’en fus pas moins satisfait d’avoir, au moins pour moi-même, bien parlé selon mes sentiments.


XII
