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Le mal d'aimer

PREMIÈRE PARTIE

Reading edition

I

Le train s’arrêta. Sur toute la longueur des voitures, une voix monotone d’employé annonça :

— Villers-sur-Mer !… Villers !

Des portières s’ouvrirent. Celle de son compartiment repoussée d’un geste vif, France Danestal — France, diminutif de Françoise — sauta sur le quai, aspirant à pleines lèvres la chaude brise d’août. Ses prunelles, très larges dans l’iris extraordinairement bleu, cherchaient tout de suite la mer, entrevue du wagon. Mais le train la lui masquait encore ; et, seulement, elle aperçut le lointain vert des coteaux boisés qu’un éclatant soleil marbrait d’ombres crues.

— Eh bien ! France, si tu voulais bien aider ta sœur à descendre son sac de voyage ? jeta Mme Danestal avec un peu d’impatience, devant la distraction de sa plus jeune fille qui obligeait la sœur aînée, la très jolie et très élégante Colette, à se débrouiller seule au milieu de ses menus bagages.

France, rappelée à elle-même, tendit les bras et reçut tous les sacs, ombrelles, châles que lui passaient en abondance ses compagnes de route ; puis elle aida sa mère, qui était un peu forte, à descendre des hauteurs du wagon. Colette, à son tour, avait sauté à terre et humait avec plaisir la brise de mer qui effleurait d’une bienfaisante caresse l’imperceptible brûlure de ses joues colorées par la chaleur de ce jour d’été.

Le train s’ébranlait vers Houlgate. Mme Danestal, volontiers tourmentée de petits soucis, interrogea, prise d’inquiétude :

— Vous êtes sûres, mes enfants, que nous n’avons rien oublié ? France, tu as bien regardé, dans le compartiment ?

— Oui, mère. Vois toi-même, nos colis, nos innombrables colis ! sont autour de nous. Maintenant, allons retrouver nos malles pour gagner l’hôtel, où peut-être il fera frais.

Vive, fine comme une Tanagra, elle se détournait et, suivant le flot des voyageurs amenés par la saison commençante d’août, elle s’engagea sur la voie à franchir, de ce pas ailé, souple, des créatures très jeunes.

Derrière elle, plus lentes, soigneuses de leurs aises, Colette et sa mère traversaient aussi, Mme Danestal trébuchant un peu sur l’acier des rails.

Tout de suite, le regard de France avait couru vers le large horizon de mer qu’elle apercevait enfin, miroitant et bleu, par delà les vergers plantés de pommiers, les bouquets d’arbres des jardins, les toitures effilées des villas. Mais au passage, les larges prunelles — où la vie luisait ardente — s’arrêtèrent retenues par une silhouette masculine campée devant la porte de sortie des voyageurs. Et aussitôt un petit sourire où il y avait de la malice, avec un peu de dédain, souleva sa lèvre expressive. Elle murmura :

— Oh ! cette Colette !… Je comprends pourquoi elle a pris tant de soin de bien remettre son voile !

Arrêtée sur le quai, elle se détournait inconsciemment, regardant sa sœur qui arrivait aussi fraîche de visage et de toilette que si elle sortait en droite ligne de sa chambre. Elle venait de voyager cinq heures, et pas une ondulation n’était dérangée sur la nuque dorée ; il n’y avait pas un faux pli sur le col de mousseline d’une impeccable fraîcheur, pas trace de fatigue sur la peau d’un éclat de fleur, rosée comme la blouse de toile de soie qui moulait une taille incomparable ; pas ombre de poussière sur la jupe coupée savamment pour trahir à souhait la ligne parfaite des hanches.

En femme habituée à éveiller l’attention partout où elle paraissait, Colette, caressée au passage par la muette flatterie des regards, avançait avec une apparente indifférence de déesse pour l’hommage des foules. Mais, tout de suite, ses yeux avaient distingué le jeune homme aux allures de clubman en villégiature qui, descendu de la charrette anglaise qu’il conduisait, attendait sur le quai qu’elle daignât recevoir son salut.

Et une bouffée de plaisir lui monta au cerveau… Allons, la partie s’engageait bien ! Paul Asseline était toujours sous le charme. A elle de profiter de toutes les facilités qu’allait lui offrir la vie de bains de mer, pour achever la conquête de ce millionnaire que souhaitaient séduire toutes ses ambitions de jolie fille du monde sans fortune et avide de luxe.

Lui, un peu rouge sous le hâle de la peau brûlée par l’air marin, s’inclinait ravi, une allégresse mal contenue dans ses yeux clairs, dont l’expression était bonne et douce, pas très intelligente. Tout à la joie de sentir dans la sienne la petite main gantée coquettement, il oubliait même de saluer France, aussi bien que de présenter son compagnon de promenade, un grand garçon d’une trentaine d’années, qui, resté discrètement en arrière, observait la scène avec une lueur de curiosité et d’amusement dans ses prunelles grises. Souriant et troublé, Asseline enfilait au hasard phrase sur phrase à l’adresse de Mme Danestal et s’excusait de sa présence à la gare.

— J’espère, madame, que vous ne me trouverez pas indiscret d’être venu ainsi vous présenter mes hommages dès la première minute de votre arrivée.

— C’est, au contraire, très aimable à vous. Mais vous en saviez donc l’heure ?

Il rougit derechef :

— Je m’étais permis de passer à votre hôtel pour m’en informer, désirant pouvoir vous offrir mes services de vieil habitué de Villers, au cas où j’aurais l’occasion très heureuse de vous être bon à quelque chose.

Correctement, il s’adressait à Mme Danestal ; mais France, autant que Colette elle-même, savait bien que, en cet instant, une seule personne existait pour lui dans la gare de Villers. Sa jeune perspicacité avait été aiguisée par les spectacles de la vie mondaine menée à la suite de sa mère et de sa sœur, aussi bien que par les conversations entendues journellement dans le milieu éclectique, très parisien et très lettré, où vivait son père, Robert Danestal, l’auteur illustre de divers poèmes, surtout de très beaux sonnets, qui lui avaient ouvert l’Institut.

Tout en aidant sa mère dans la corvée de reconnaître les bagages, elle observait d’un œil clair, un peu méprisant, les manèges de la savante coquetterie de Colette. Celle-ci, en apparence, tout occupée de ses malles, continuait, en réalité, à envelopper des grâces de son sourire et de son regard bleu tendre le jeune homme qui la suivait avec une docilité fervente de caniche ou d’amoureux.

« Il est touchant vraiment ! précisa la pensée moqueuse de France ; et elle est admirable ! C’est une artiste en son genre. Si elle ne part pas fiancée de Villers, il faudra vraiment que la famille Asseline soit prodigieusement forte. Il est vrai que ce bon Paul n’a pas l’air doué d’une volonté de fer… »

Il paraissait, en effet, un de ces excellents garçons un peu mous, d’humeur aimable et d’intelligence paisible, qui n’ont d’autre souci que de se laisser vivre aussi agréablement que possible, trouvant tout naturel de posséder une grosse fortune qu’ils seraient incapables de gagner.

Que Colette eût le talent de dominer et de diriger sa limpide volonté, et elle était sûre d’atteindre enfin ce port du mariage riche auquel, sans succès, elle essayait de parvenir depuis son officielle entrée dans le monde, quatre ans plus tôt.

Car c’était une personne pratique et point du tout sentimentale que la très jolie Colette Danestal. Ayant vu autour d’elle, depuis son enfance, de continuelles difficultés d’argent dans une maison où les fantaisies artistiques — et autres — du père, les goûts mondains de la mère, s’accommodaient fort mal de revenus plutôt modestes, elle s’était bien juré, instruite par l’expérience, d’échapper pour son compte, dans l’avenir, à de pareils soucis ! Et cela, de par la grâce de sa jeune beauté, dont elle se sentait capable d’user avec toute la science nécessaire.

A aucun prix, certes, elle n’eût suivi l’exemple de sa sœur aînée, Marguerite, qui, quelques années plus tôt, avait fait la folie d’un mariage d’amour avec un garçon de bonne famille, sans nulle fortune, et qui, depuis lors, végétait avec lui dans les pays perdus où le retenait un modeste poste dans les Forêts.

Douée d’un sens très net de la réalité, Colette savait à merveille que les filles à peu près sans dot, et cependant désireuses de se marier richement, ne peuvent exiger tous les mérites et qualités chez ceux qui daignent songer à les épouser, étant pourvus de belles rentes. Et sagement, sans grand effort d’ailleurs, elle s’était dit que si la destinée lui offrait un mari capable de satisfaire ses goûts de luxe, homme du monde autant que possible, elle le tenait quitte du reste, certaine de trouver toujours le moyen d’être, ensuite, heureuse à sa guise.

Seulement jusqu’alors, si adroite fût-elle, si fêtée partout où elle apportait le rayonnement de son joli visage, elle n’était pas parvenue à conquérir le fiancé d’élection, c’est-à-dire très fortuné, qu’elle ambitionnait, bien qu’elle s’y employât avec un art qui révoltait sa jeune sœur. Celle-ci ne le lui pardonnait pas, trop indépendante et trop fière pour admettre une excuse à cette infatigable chasse.

Presque une honte, elle éprouvait en pensant que c’était afin d’arriver au dénouement conjugal souhaité par Colette qu’avait été choisie cette villégiature à Villers, où les richissimes Asseline, fabricants de toiles d’emballage, bâches, etc., possédaient une superbe villa.

Mme Danestal, d’ailleurs, ne partageait en rien ce sentiment, ravie, au contraire, de l’empressement de Paul Asseline, en bonne mère, extrêmement désireuse de marier, et de bien marier, ses filles… A commencer par Colette, dont la beauté, l’élégance, la science de la toilette flattaient son amour-propre ; avec qui elle était en parfaite union de goûts mondains ; toutes deux dominées sans cesse par la pensée de bien remplir, avec des ressources limitées, leur personnage de femmes très « chic » dans le Tout-Paris dont elles faisaient partie.

Aussi, quand les malles retrouvées, chargées, Asseline dut se résigner à ouvrir devant elle la porte de l’omnibus, elle lui dit avec effusion :

— Combien vous avez été aimable de venir ainsi à notre rencontre ! J’espère que vous me fournirez bientôt l’occasion de vous en remercier mieux. J’irai voir madame votre mère. Mais n’oubliez pas que nous comptons sur votre prochaine visite !

— Madame, je serai trop heureux d’aller vous présenter mes hommages à l’hôtel, dès que je pourrai le faire sans vous déranger. Vers quelle heure ce serait-il possible ?

— Oh ! nous ne sortirons guère au commencement de l’après-midi… Colette et moi, nous redoutons beaucoup la chaleur. Pour ma part, je circule fort peu… Mais mes filles adorent la plage !…

Il glissa, avec autant de diplomatie qu’il en était capable :

— On y a, en ce moment, de très beaux couchers de soleil ! Je suis sûr que celui de ce soir va être magnifique !

Imperceptiblement, il s’était tourné vers Colette qu’il enveloppait d’un regard heureux et suppliant. Mais elle voyait revenir France, dépêchée par sa mère pour un renseignement, dans la gare ; et elle dit simplement, avec un sourire qui était la séduction même :

— Je ne sais trop si j’aurai le loisir de sortir tantôt, car nous allons être occupées par notre installation… Peut-être cependant, vers cinq heures et demie, pourrai-je m’échapper un instant pour descendre jusqu’à la plage… Au revoir…

Elle lui tendait la main. Il serra les doigts si fort, à l’anglaise, qu’il froissa un peu la peau fine, sous les bagues… Mais elle se montra à la hauteur de la situation et ne broncha pas, montant à son tour dans l’omnibus, d’un mouvement qui découvrit son pied menu, irréprochablement chaussé de cuir fauve. France la suivit et la voiture s’ébranla pour descendre la côte qui s’enfonçait dans le joli pays vert.

Alors Asseline, réduit à sa seule société, n’étant plus absorbé tout entier par la présence de Colette, se souvint qu’il avait un compagnon de promenade et, un peu confus, revint vers la charrette anglaise dans le voisinage de laquelle l’attendait patiemment son ami. Celui-ci avait encore en main un petit album sur lequel, pour occuper le temps, sans doute, il venait de crayonner quelques croquis.

— Mon vieux, je vous demande pardon de vous avoir ainsi laissé en panne, fit Asseline de son accent de bonne humeur. Mais je me suis trouvé retenu auprès de ces dames…

— Très bien, très bien ! je ne vous en veux pas… J’ai dessiné et ainsi le temps ne m’a pas semblé long. Vous m’aviez fourni de très intéressants modèles…

— Vous avez fait le portrait de Colette… de Mlle Danestal, veux-je dire… Je puis voir, n’est-ce pas ?

Claude Rozenne se mit à rire et ses traits s’éclairèrent d’une expression très jeune.

— Pouvez-vous voir ?… De quel droit ?… Enfin !… Regardez…

Il lui tendait le carnet ouvert et Asseline, alors, jeta une exclamation dépitée :

— Comment c’est Mlle France qui vous a inspiré ? La voici de face, de profil, de dos ! Et encore de trois quarts !… Elle est pourtant à peine jolie auprès de sa sœur…

Une lueur de gaîté flambait dans les yeux gris de Rozenne, des yeux charmants, ironiques et caressants, qui avaient une remarquable intensité de vie intelligente.

— C’est selon les goûts !… Cette Mlle France — quel singulier nom ! — a des yeux d’un bleu incomparable et qui doivent savoir dire une foule de choses… Vous n’avez pas remarqué comme sa petite tête brune est volontaire et expressive, quelle souplesse harmonieuse a le moindre de ses mouvements ?… Je vous accorde qu’elle est peut-être un peu pâle, c’est vrai ; mais ses lèvres n’en paraissent que plus pourpres et elle est modelée comme une jeune nymphe, de forme parfaite.

— Eh bien ! Rozenne, comme elle descend à votre hôtel, vous pourrez l’admirer tout à votre aise… Tenez, je vous restitue votre album…

— Pas avant d’avoir tourné la page ! Allons, Asseline, ne m’en veuillez pas de vous avoir taquiné et contemplez votre belle Colette !

Cette fois, les traits d’Asseline s’illuminèrent de plaisir… Claude Rozenne n’était peut-être encore qu’un très habile amateur, mais il était doué en artiste et son croquis évoquait vraiment la triomphante jeunesse de Colette Danestal.

— Donnez-le-moi, Rozenne.

— Pas du tout… Un homme délicat ne livre pas ainsi le portrait des jeunes personnes que son crayon croque au passage ! A moins que vous n’ayez quelques bonnes raisons à me donner pour mériter de posséder son image, je la laisse enfouie parmi ces feuillets.

Asseline haussa les épaules, un peu vexé ; mais, bien qu’il vît que son ami plaisantait, il n’osa insister. Tous deux montèrent en voiture. Asseline prit les rênes, caressa du fouet les oreilles du cheval, et la voiture roula sur le chemin qui s’élevait derrière la gare. Dans la découpure des branches étincelait l’opale de la mer et la route était ruisselante de soleil sous l’ombre mobile des arbres, dont la brise faisait bruire les feuilles. Mais Asseline ne voyait rien de ce lumineux paysage d’été ; une seule image l’absorbait et, sans doute, cette contemplation intérieure l’enchantait, car sa bonne figure aimable avait repris une expression ravie.

Son compagnon le regardait, amusé de cet enthousiasme presque juvénile. Et avec une malice amicale, il lança :

— Asseline, vous êtes un maître cachottier ! Comment avez-vous pu dissimuler si longtemps que vous étiez pareillement amoureux ?

Il s’exclama sans répondre :

— Avouez qu’il est facile de l’être d’une telle créature !

— Le fait est qu’elle est très jolie, reconnut Rozenne tranquillement.

— N’est-ce pas ?

Il avait l’air radieux, et continua :

— Elle est incomparable ! Si vous la voyiez en robe de bal ! C’est ainsi que je l’ai aperçue pour la première fois, à une grande soirée chez les Defresne…

— Et elle vous a séduit incontinent ?…

— Elle m’a ébloui, comme elle en éblouissait bien d’autres ! C’était une vraie cour autour d’elle. Je me suis fait présenter. J’ai obtenu la quatorzième valse… Eh bien ! mon ami, moquez-vous de moi… Je suis ridicule, n’est-ce pas ?

— Pas du tout… C’est un régal trop rare que le spectacle d’un grand enthousiasme pour que j’aie, le moins du monde, envie de railler… Donc vous avez obtenu la quatorzième valse et vous l’avez attendue impatiemment.

— Non, pas trop, car j’avais su découvrir une embrasure d’où je pouvais, tout à mon aise, contempler Colette… Elle bostonnait avec tant d’art, de souplesse, de grâce, que je me demande encore comment j’ai pu avoir l’audace de danser avec elle ! Enfin, comme elle est très indulgente, ça n’a pas été mal… Mais je vous avouerai que, dès le lendemain, j’ai repris quelques leçons de boston pour être à la hauteur… Et heureusement, ainsi, j’ai pu devenir un de ses danseurs attitrés… Ah ! mon ami, elle est exquise… Et je…

— Et vous l’adorez, finit Rozenne, voyant que le jeune homme s’arrêtait, saisi lui-même de sa fougue. Eh bien ! si vous l’adorez, si elle est exquise, pourquoi — excusez ma question pour peu qu’elle soit indiscrète, — pourquoi ne l’épousez-vous pas, puisque vous êtes prêt pour le mariage ?

La physionomie souriante d’Asseline s’assombrit aussitôt.

— Si j’étais seul et libre, je vous jure que ma demande serait déjà faite ; mais je suis pourvu d’une famille…

— Qui ne veut pas de votre mariage avec Mlle Colette…

— Je ne lui en ai pas parlé parce que je crains son opposition… On m’a affirmé de différents côtés que les Danestal n’ont pas de fortune et que la dot des jeunes filles est à peu près nulle… Et ce ne sont pas, en effet, les œuvres poétiques de M. Danestal qui le rendront millionnaire !

— D’autant qu’il ne les prodigue pas. Il est bien trop artiste pour cela ! Il écrit pour un cénacle de lettrés…

— Oui, c’est bien ce que j’entends dire de lui ; et je vous confierais que cette idée qu’il est, en son genre, un homme supérieur, m’intimide terriblement quand je suis en sa société, moi qui suis tout le contraire d’un artiste. En sa présence, dans son salon, je me sens devenir idiot… Je n’ai pas, moi, d’opinion, artistique ou littéraire, à émettre !… Ce que je me sens, chez lui, simple fils d’usinier ! N’était Colette, avec quel soin j’éviterais de m’y aventurer !… Elle, heureusement, n’est pas du tout bas-bleu ; c’est une vraie femme du monde, très chic ; sa sœur France est du genre du père… Elle fait des vers, de la musique. Aussi, comme elle doit me tenir en piètre estime intellectuelle, je ne me mêle jamais de causer avec elle…

— Pourtant elle semble bien simple et a l’air presque d’une enfant encore…

— Mon cher, elle m’intimide plus que Colette, presque ! Je me sens tout à fait stupide, devant elle, comme devant son père… J’aime mieux m’entretenir avec sa mère. C’est une très aimable personne, fort élégante. Vraiment, ces trois dames sont toujours si parfaitement mises, que je ne peux pas croire qu’elles soient sans fortune, comme les mauvaises langues le prétendent… Leur appartement est très confortable, un peu bizarrement arrangé à mon goût. Il est plein de bibelots artistiques dans lesquels passent, dit-on, beaucoup des revenus de la famille ; M. Danestal en a la passion !… Peu m’importerait tout cela, la plus ou moins grosse dot de Colette, si ma mère n’avait, tenace, la déplorable idée que je dois épouser une héritière.

— Ce qui serait tout à fait immoral, étant donné que vous êtes plus largement pourvu qu’un garçon de votre âge n’aurait le droit de l’être !… Allons, Asseline, ayez un peu d’énergie ! Déclarez votre flamme à votre famille, et conquérez la dame de vos pensées !

Naïvement, il avoua :

— J’espère bien qu’elle m’aidera en séduisant ma mère…

— Qui ne la connaît pas encore ?

— Si, elle l’a rencontrée trois fois dans le monde, et une quatrième au Grand Prix. Ces dames étaient dans la même tribune…

— Eh bien ?

— Eh bien ! je crois que ma mère a été un peu effarouchée par la beauté et le chic de Mlle Danestal. Vous savez, ma mère est extrêmement simple et elle a les idées de son jeune temps. Elle ne conçoit pas que les jeunes filles d’aujourd’hui soient différentes de ce qu’elle était elle-même. Et puis, elle est née, elle a grandi et vécu dans un milieu de paisibles bourgeois, tout occupés de leurs affaires… Mlle Colette, au contraire, appartient à un monde très parisien, très artiste, très intellectuel, qui ne peut lui permettre de ressembler en rien aux jeunes personnes du genre « oie blanche » que ma mère goûterait aveuglément… Tout cela est bien compliqué à arranger !

— Bah ! avec un peu de volonté et d’adresse !… Et votre père, de quel parti sera-t-il, lui ?

— Oh ! mon père sera bien plus facile à gagner. Il aime beaucoup les jolies femmes. Il a vu Mlle Colette dans le monde et il la trouve ravissante… J’espère son appui…

Et, sur cette conclusion optimiste, Asseline rasséréné activa l’allure de son cheval. Il avait hâte que sa promenade fût achevée pour être bien certain de se trouver sur la digue à l’heure où Colette Danestal y paraîtrait, peut-être…

II

A l’hôtel, Mme Danestal et Colette s’installaient avec toute leur science pratique de femmes aimant le confort, et France avec la lenteur et l’indifférence d’une enfant que la contemplation de la mer charme souverainement.

Car, de la fenêtre de sa très petite chambre, — sa mère et sa sœur aînée ayant, comme de juste, pris possession des meilleures pièces mises à leur disposition, — elle avait une vision d’océan si superbe, qu’un peu grisée par l’éblouissante clarté épandue sur les choses, par le souffle d’air vif qui frémissait dans les branches pailletées d’ombres et d’éclairs, l’oreille charmée par la musique lointaine des vagues, elle ne prenait guère souci d’ouvrir ses bagages, ayant d’ailleurs une horreur enfantine pour toutes les besognes qui incombent aux bonnes ménagères.

Elle n’entendait même pas les propos échangés par sa mère et Colette sur la première rencontre avec Paul Asseline dont toutes deux étaient fort satisfaites, ni les projets qu’elles formaient pour établir des rapports fréquents avec la famille Asseline. Assise sur le rebord de sa fenêtre ouverte, les mains abandonnées sur ses genoux, France se laissait envelopper, avec une jouissance ardente, par la brise qui soulevait autour de son front de petits cheveux légers, les yeux ravis par les lointains verdoyants des vergers feuillus, des prairies herbeuses où le vent de mer creusait d’onduleux sillons.

Et elle pensait qu’il allait faire bon, en dépit des Asseline, en dépit des trop nombreux Parisiens de leurs connaissances groupés à Villers, à Trouville, à Houlgate ; qu’il allait faire bon de demeurer quelques jours dans cette fraîche campagne, où elle était amenée par les vues ambitieuses de sa sœur Colette. Il lui semblait vraiment qu’elle trouverait possible d’oublier la mesquine partie à gagner et qu’elle allait pouvoir mener à sa guise la vie qu’elle aimait, remplie de multiples occupations.

Car, avec la même ardeur passionnée et absorbante, elle travaillait l’harmonie, composait de la musique ; lisait, en toute liberté, ce qui tentait son activité de pensée, son insatiable intelligence ; écrivait des vers qu’elle ne montrait jamais encore, jugeant que, fille d’un grand poète, il ne lui était permis d’être poète elle-même qu’à la seule condition de créer des œuvres irréprochables… Et elle était trop jalousement éprise du Beau pour ne pas se montrer très difficile.

Ah ! oui, elle était bien la vraie fille de Robert Danestal, toute vibrante comme lui au souci des choses d’art dont le charme la pénétrait et la dominait toute, illuminait sa jeune vie qui s’épanouissait ainsi dans un monde idéal, dont les spectacles la ravissaient. Aussi, mieux que personne, elle comprenait les coûteuses fantaisies esthétiques de son père, ses achats « insensés », disait Mme Danestal, de tableaux, de belles faïences, de tentures rares, de bibelots précieux ; elle comprenait le dédain qu’il témoignait pour tout travail régulier, ayant la volonté d’écrire seulement aux heures de l’inspiration, sans être jamais influencé par la préoccupation d’un gain pourtant nécessaire, quand on a de médiocres revenus, des goûts dispendieux et trois filles à doter. Et du même cœur généreux, elle lui pardonnait son égoïste recherche de ses propres satisfactions, son humeur fantasque ; même plus, son indifférence pour un foyer dont l’atmosphère mondaine, créée par sa femme et par Colette, lui déplaisait et en dehors duquel il vivait, d’ailleurs, à peu près complètement, quand il ne s’enfermait pas dans son cabinet, ouvert aux seuls lettrés. Elle estimait que les hommes illustres ne doivent pas être jugés à la mesure des simples mortels et que leurs dons supérieurs leur donnent des privilèges spéciaux. D’autant, et cela c’était son opinion de petite fille très moderne, qu’il est inutile de demander grande sagesse aux hommes, même à ceux qui n’ont pas leur gloire pour excuser leurs faiblesses.

En effet, à dix-huit ans, France Danestal avait déjà de la vie une vision terriblement claire. Elle avait grandi dans un milieu où elle entendait parler devant elle de toutes choses, discuter comme des thèses ou des questions d’art les sujets les plus délicats, même les problèmes psychologiques les plus osés. Presque fillette, à la suite de ses sœurs aînées, elle avait été lancée dans le monde où, très intelligente, le regard autant que l’oreille et l’esprit toujours en éveil, elle avait vite discerné toute sorte de vérités décevantes qui avaient trop tôt mûri sa pensée, mais en même temps lui jetaient au cœur un âpre mépris pour les vilenies, pour les grandes et pour les petites lâchetés mondaines.

Élevée dans une autre atmosphère, elle eût été, sans doute, une jeune créature vibrante et candide, vivant en plein idéal, soucieuse seulement des âmes très pures, très hautes, éprises du Beau comme elle-même. Car, en dépit des révélations que le monde lui avait faites trop tôt, elle demeurait singulièrement jeune d’impressions ; elle avait des enthousiasmes, des confiances, des naïvetés d’enfant qui contrastaient bizarrement avec sa connaissance précoce de la vie.

Jouissant d’une absolue liberté, puisque ni son père ni sa mère n’étaient jaloux de leur autorité, elle vivait moralement dans une indépendance entière, enfermée dans sa tour de cristal, d’où elle s’amusait volontiers à regarder autour d’elle, n’en sortant qu’à son gré, quand une curiosité, une source d’intérêt, un sentiment l’en attiraient. Autrement, réfugiée, cœur, âme, pensée, dans ce sanctuaire richement orné, par la nature et par l’étude, elle y demeurait étrangère à la foule banale, s’y donnait en silence d’exquises fêtes par la communion des belles œuvres, par son propre travail créateur auquel, passionnément, elle se donnait.

Et ainsi, France Danestal eût été vraiment très heureuse si la vie quotidienne ne l’avait trop souvent rejetée des régions sereines où elle planait si naturellement dans les pitoyables difficultés de la réalité. Il lui fallait entendre les plaintes et les récriminations — toujours les mêmes — de sa mère sur un manque de fortune qui devait se dissimuler… Il lui fallait assister aux fastidieuses conférences de Mme Danestal et de Colette pour arriver à être très élégantes en dépensant fort peu… Il lui fallait faire des visites innombrables, aller dans le monde à peu près chaque soir. Sur ce seul chapitre, en effet, Mme Danestal lui refusait le droit de suivre son caprice ; elle estimait que les jolies filles qui ne sont pas des héritières ne doivent point rester dans l’ombre, sous peine de pécher contre la Providence, assez bienveillante pour leur offrir le moyen de faire quelque brillant mariage.

C’était bien aussi l’avis de Colette ; et certes, de son mieux, depuis son entrée dans le monde, elle s’appliquait à aider aux favorables desseins de la Providence à son égard.

Mais elle, France, était autrement intransigeante et prétendait ne pratiquer à aucun prix le prudent conseil : « Aide-toi, le ciel t’aidera… », incapable de s’abaisser, comme Colette, à la chasse du mariage riche. D’autre part, elle aimait trop les belles choses ; elle avait, trop forte, la terreur des soucis de ménagère et des tracas d’argent pour avoir le courage d’accepter une situation tout à fait modeste comme sa sœur Marguerite… Aussi avait-elle bien vite compris que sa destinée, sans doute, serait de suivre seule son chemin dans la vie…

Et elle ne s’en attristait pas du tout. Ils lui semblaient si peu le compagnon très cher qu’elle eût souhaité, ces jeunes hommes qu’elle rencontrait dans le monde, tellement « quelconques » pour la plupart… Les jeunes poètes long chevelus, qui évoluaient dans le rayonnement projeté par la gloire de son père, l’intéressaient davantage ; mais pour la plupart ils avaient, d’eux-mêmes, une estime si manifeste, qu’elle voyait leurs ridicules autant que leur talent.

Aussi, ni aux uns ni aux autres, elle n’accordait une place dans l’existence qu’elle souhaitait se créer par l’art et le travail, n’en désirant nulle autre, dans la ferveur de ses dix-huit ans, que l’amour n’avait pas encore effleurés. Se suffire à elle-même, acquérir une indépendance qu’elle devrait à elle seule, c’était son rêve juvénile, et elle en poursuivait discrètement la réalisation avec une indomptable volonté.

Mme Danestal ne soupçonnait pas du tout pourquoi sa plus jeune fille s’absorbait dans ses multiples travaux avec une fougue persévérante. Cette mère et cette fille, malgré leur mutuelle affection, étaient si dissemblables que l’âme de France demeurait à Mme Danestal un monde inconnu où elle ne songeait guère, d’ailleurs, à s’aventurer. Indifférente, elle lui laissait faire autant de musique qu’il lui convenait, — à condition toutefois d’avoir peu de leçons à lui payer, — suivre force concerts, si elle ne devait pas débourser le prix de sa place ; s’enthousiasmer pour des compositeurs, des artistes, des chanteurs ; souhaiter les connaître et y arriver presque toujours…

Tout cela paraissait à Mme Danestal de puériles fantaisies dont, un jour ou l’autre, France se lasserait d’elle-même… Alors, elle perdrait son amour des travaux intellectuels, son souci bizarre de se rendre utile à tous les humbles qui pouvaient avoir besoin d’elle ; d’où cette lubie d’apprendre le catéchisme à quelques enfants pauvres de sa paroisse, de s’intéresser à une crèche où elle allait parfois passer des heures, jouant comme une gamine avec les petits qu’elle comblait de gâteries.

Somme toute, France Danestal s’accommodait fort bien de son existence, et ce jour-là, en particulier, tandis que, toujours immobile devant sa fenêtre, absorbée dans une contemplation ravie, elle continuait à regarder le large horizon baigné de lumière blonde.

Mais un coup frappé à sa porte la fit tressaillir soudain. Une voix expliquait d’un ton d’excuse :

— C’est le courrier de ces dames qu’on avait oublié de leur remettre.

France ouvrit et prit les lettres. Alors, elle eut une exclamation de plaisir, reconnaissant l’écriture de sa sœur aînée.

— Maman, une lettre de Marguerite pour toi ! Peut-être va-t-elle nous annoncer son arrivée.

— Nous allons voir… Viens ici me lire cette lettre ; je suis occupée dans la chambre de Colette.

France entra chez sa sœur qui, aidée de Mme Danestal, sortait de sa malle la suite de ses toilettes dont la profusion couvrait le lit, les chaises, la table, d’un charmant étalage d’étoffes claires. Très affairées toutes deux, elles ne se laissèrent pas troubler par l’apparition de la jeune fille qui, sans s’occuper de leur inattention, forte de l’autorisation reçue, se prit à décacheter la lettre.

— Mère, je puis commencer à lire ?

— Oui, si tu veux ; je t’écoute… Colette, vois, ta robe de mousseline n’est pas du tout chiffonnée ! Mets-la tout de suite dans l’armoire, avec ta blouse de taffetas blanc.

De sa voix musicale, France commençait à lire :

« Mère chérie, je t’écris à Villers, n’ayant pu commencer assez tôt ma lettre pour te l’envoyer à Paris. Enfin mes laborieuses combinaisons économiques sont couronnées de succès ! Nous allons donc pouvoir passer près de vous nos quelques jours de vacances, avant de gagner notre nouveau poste en Normandie… Et je m’en fais une vraie joie !

« Seulement, ma chère maman, l’hôtel que tu m’indiques est beaucoup trop brillant pour notre humble bourse, dont nous voyons toujours trop vite le fond. Si France — ou Colette — voulait être très bonne, elle se mettrait en quête, pour le ménage d’Humières, d’un petit logis bien modeste, bien propret, gai si possible, car, ma future maternité me rendant peu alerte, je demeurerai bien souvent, bon gré mal gré, dans mon home de passage. Aussi un jardinet serait-il le fort bien venu pour la pitoyable promeneuse que je fais en ce moment, presque autant que pour Bébé, un vrai petit campagnard, habitué au plein air… Vous verrez, d’ailleurs, comme cette vie lui est bonne et quel beau petit garçon je vous amène. On lui donnerait plutôt trois ans que deux.

« Ici, je prie instamment mes sœurs de ne pas se moquer de mon enthousiasme maternel : qu’elles soient bien convaincues que, dans quelques années, elles parleront tout à fait comme moi ! Patience ! mes chéries.

« En attendant, soyez bien gentilles et découvrez-moi vite le gîte désiré ! Je suis contente pour André que vous ayez choisi une plage voisine de Trouville, où il pourra aller chercher un peu des distractions dont il était totalement sevré dans notre petit trou, en pays de montagne. Je crois qu’il est vraiment autant que son fils, mais pour d’autres raisons, ravi d’aller à la mer, et son plaisir si évident suffirait à me faire oublier ce qu’il y a d’un peu déraisonnable à creuser une brèche dans nos faibles économies, quand nous avons en perspective une naissance nouvelle… Événement toujours coûteux !

« Mais c’est si tentant et si bon quelquefois de n’être pas tout à fait raisonnable ! J’ai donc succombé à la tentation et j’en suis bien heureuse, puisque je vais ainsi être rapprochée de vous pour quelques semaines !

« Vite un mot m’annonçant que nous pouvons arriver, André, Bob et moi ; nous en grillons d’envie et nous vous embrassons de tout notre cœur pour vous en assurer mieux. Au revoir, mère chérie, et à bientôt, n’est-ce pas ? »

France se tut et un silence d’une seconde régna parce que Mme Danestal et Colette, qui avaient poursuivi leurs rangements, étaient tout occupées à sortir leurs nombreux chapeaux de la caissette qui les enfermait, anxieuses de s’assurer que le voyage ne leur avait pas été funeste.

Cette constatation étant terminée, Mme Danestal, l’esprit en paix, réfléchit :

— Mes enfants, il faudrait tout de suite vous mettre à la recherche pour Marguerite. Toi, France, qui aimes tant à circuler, tu pourrais t’occuper de cela.

— Oui, mère, je vais voir et me renseigner. Aussitôt mon bagage ouvert, je sortirai.

— Tu vas descendre jusqu’à la plage ? jeta Colette qui fourrageait dans les tiroirs pour y installer ses richesses. Alors j’irai avec toi. Je m’habille pendant que tu fais tes rangements.

— Tu t’habilles ? Mais nous serons dehors, je crois, au moment où tout le monde désertera la plage.

— Raison de plus pour n’être pas rencontrée dans une tenue de voyageuse. Libre à toi de garder la tienne ! Moi, je désire être présentable et ne pas donner piteuse opinion de mon élégance aux gens que je croiserai !

France ne répondit pas. Paraître ! c’était le souci constant de sa mère et de sa sœur. Paraître, même au prix de misérables économies, faites sur les dépenses journalières du ménage. Être très élégantes, en usant seulement de petites couturières à bon marché, des ouvrières qu’il faut diriger, en suppléant à leur goût absent !…

De cela, Colette avait le don ; elle possédait, inné, l’art des chiffonnages coquets faits avec des riens, des chapeaux inimitables créés par la seule adresse des doigts. Seulement, cet art de s’habiller qu’elle pratiquait savamment, elle aspirait de tous ses désirs à cesser de l’exercer sous cette forme économique.

France était revenue dans sa chambrette et, machinalement, se décidait enfin à défaire sa malle, à organiser son très petit home. Mais sa pensée était distraite, donnée toute à sa sœur Marguerite.

Elle l’avait tant aimée, cette sœur aînée, pour elle si tendrement maternelle, dont l’affection avait été la joie de sa jeunesse de petite fille ; qu’elle avait si désespérément pleurée tout bas, quand le mariage la lui avait enlevée. Alors, la seule pensée du bonheur de Marguerite avait pu consoler un peu sa détresse silencieuse.

Mais ce bonheur, la jeune femme le possédait-elle, ainsi qu’elle l’avait espéré ? C’était une question qui, bien souvent, hantait la pensée de France quand elle songeait à sa sœur. Depuis le mariage de Marguerite, toutes deux avaient été bien rarement réunies et les yeux clairvoyants de la jeune fille n’avaient pu observer Marguerite dans sa nouvelle vie. Jamais ses lettres n’avaient enfermé un mot de déception ou de regret. Elle parlait toujours tendrement de son mari et plus encore de son fils ; ne se plaignait jamais de sa situation modeste, de son isolement dans un village des Alpes où la retenait le poste de son mari.

Pourtant, France avait l’impression qu’une sourde mélancolie pénétrait l’âme de sa sœur. Et avec l’anxiété de son cœur aimant, elle en cherchait le pourquoi.

Mais enfin Marguerite allait arriver. Alors, peut-être, vivant quelques jours près de la jeune femme, elle acquerrait la bienfaisante certitude de s’être trompée dans ses craintes. Et ce serait si bon, si bon !…

— France, es-tu prête ? Voici qu’il est déjà cinq heures et demie, appela Colette.

— Si tard, vraiment ?… J’ai fini. Je mets mon chapeau et je viens. Pars sans m’attendre si tu es trop pressée.

— Du tout, du tout, fit Mme Danestal. Il est beaucoup mieux que, pour la première fois, vous sortiez ensemble et n’ayez pas, chacune de votre côté, l’air d’une princesse errante en quête d’un chevalier !

France se mit à rire gaiement :

— Oh ! mère, jamais personne ne me prendra pour une princesse, surtout dans ma tenue de voyageuse, comme dit Colette.

Tout en parlant, elle piquait l’épingle de son canotier, et ce mouvement qui cambrait un peu sa taille en arrière, avait cette grâce souple si vite remarquée par l’œil d’artiste de Claude Rozenne.

Sur le seuil de la chambre apparaissait Colette, impatiente de partir. Tout habillée de serge blanche, elle était si délicieusement blonde sous le nimbe de sa grande capeline de paille, fleurie de bleuets, qu’une fois de plus France pensa que sa sœur avait vraiment raison de se sentir de force à gagner toutes les parties. Et apercevant dans la glace, auprès de l’éblouissante apparition, sa menue silhouette encore emprisonnée dans le sobre costume tailleur, elle remarqua, amusée :

— On dirait la petite Cendrillon accompagnant sa brillante sœur !

Sans qu’elle s’en doutât, Mme Danestal eut la même pensée quand, de sa fenêtre, elle les vit toutes deux sortir de l’hôtel.

La mer était haute, distillant dans l’air plus frais sa vapeur saline. Des vagues nonchalantes mouillaient le sable d’ondulations molles, ombrées de rose et de pourpre par le soleil qui s’abaissait lentement vers les eaux paisibles, ponctuées d’écume.

La grande chaleur était tombée et dans la tiédeur du crépuscule approchant, les promeneurs se faisaient nombreux. Sur la route qui longeait la mer, bordée par les villas, des équipages filaient, revenant de Trouville, dont le lointain s’effaçait dans une brume sablée d’or. Les baigneurs arpentaient la digue, les hommes en tenue de plage, les femmes en robes claires, laissant avec une indifférence coquette leur jupe frôler l’allée de planches.

France, attirée par la mer, avait suivi sa sœur qui se dirigeait vers la plage. Mais, tout de suite, avant d’y atteindre, ce fut l’apparition de visages connus, des connaissances retrouvées, l’échange de propos de bienvenue qui immobilisaient, presque à chaque pas, les deux jeunes filles.

Pourtant, à la grande surprise de sa sœur, Colette ne semblait pas soucieuse de s’attarder à ces papotages dont elle était d’ordinaire si friande ; et même, elle proposa :

— Veux-tu que nous descendions sur le sable ?

— Oui, nous serons ainsi plus près de la mer.

Vive, France s’engagea sur l’escalier de la digue, craignant que Colette ne se ravisât. Tout bas, elle s’étonnait que sa sœur consentît ainsi à s’aventurer sur le terrain mouvant où s’enfonçaient leurs pieds chaussés de souliers…

Mais soudain elle cessa de s’étonner. Devant une gigantesque ombrelle bigarrée de raies rouges et blanches, des jeunes gens causaient avec Paul Asseline, arrêté au pied même de l’escalier. Une petite rougeur courut comme une flamme sur la peau mate de France, et ses sourcils, soudain rapprochés, donnèrent à son jeune visage une expression volontaire et irritée. Elle comprenait que Colette avait dit à Paul Asseline qu’elle viendrait ; il l’attendait, et Mme Danestal, sachant ce rendez-vous, avait, pour sauvegarder les apparences, fait en sorte que sa plus jeune fille y figurât…

Une révolte la secoua tout entière. Que Colette agît comme bon lui semblait, mais qu’elle ne la fît pas servir à la réussite de ses manœuvres mesquines !… Et elle s’apprêta à passer sans s’arrêter, pour se rapprocher de la mer.

Inutile intention ! Déjà Asseline était devant elle et sa sœur, s’inclinant en des saluts profonds ; et Colette s’arrêtait aussitôt. Sur ses lèvres fines flottait le sourire avec lequel elle savait ensorceler les cœurs simples.

— Voyez, nous voilà, malgré tous nos soucis d’installation. Mais vous nous aviez annoncé un si beau coucher de soleil que nous avons voulu en avoir le spectacle !

— Et ne le trouvez-vous pas à votre gré ? demanda-t-il, timide, lui offrant l’hommage de son regard ravi.

— Oh ! si, tout à fait superbe !

— Alors pour le contempler mieux, voulez-vous venir un instant vous asseoir sous la tente de ma mère ? Elle aura très grand plaisir à vous voir.

Claude Rozenne, qui entendait, debout à quelques pas, eut une imperceptible moue dubitative devant cette chaleureuse invitation. Mais Colette n’hésita pas à affronter l’accueil revêche de Mme Asseline, qu’elle avait déjà expérimenté plusieurs fois. Elle se sentait assez en beauté pour se laisser voir à la terrible mère de Paul Asseline et surtout à son père, qu’on disait très sensible au charme féminin.

Aussi, sans souci du blâme qu’elle devinait dans les yeux de France, elle se rapprocha du cercle au milieu duquel trônait une femme maigre, bourgeoise de type, de toilette, d’allure, dont les cheveux blanchissants étaient lissés en bandeaux réguliers, sous un grand chapeau rond de paille noire.

Un pli dur creusa son front quand elle vit paraître son fils accompagné des deux jeunes filles et son visage mince prit une expression désagréable à souhait. Mais Colette ne sembla pas s’en apercevoir, pas plus que de la flatteuse attention éveillée, par son approche, dans la partie masculine du groupe. Avec une grâce souriante, elle saluait la vieille dame qui répondait à ses paroles aimables par un maussade :

— Je ne m’attendais guère, mademoiselle, à vous retrouver ici… Je vous croyais quelque part en Allemagne avec votre père… Vraiment, votre arrivée est pour moi une vraie surprise !…

— Mon père, en effet, est allé à Bayreuth pour y entendre exécuter, à son gré, la musique de Wagner, fit Colette toujours souriante.

Aucune attaque ne la désarçonnait.

— C’est une bien bizarre fantaisie dont il saura le prix. Il paraît que, seuls, les gens fortunés peuvent s’aventurer sans grande imprudence dans ce sanctuaire artistique… Les petites bourses s’y trouvent rapidement vidées…

L’intonation de Mme Asseline était si insolente qu’un éclair flamba dans les prunelles de France. Une vive réplique lui montait aux lèvres. Colette le devina, et aussitôt elle jeta, tranquille, sans paraître avoir remarqué l’impertinente intention de Mme Asseline :

— Je crois qu’il est, en effet, plus difficile de s’y bien gîter qu’à Villers, où les hôtels paraissent fort bien. Nous sommes, à la première impression du moins, très satisfaites du nôtre.

De sa manière tranchante, Mme Asseline interrogea :

— Vous êtes à l’hôtel du Cercle ?

Elle avait choisi parmi les maisons de second ordre. Son fils, qui semblait au supplice, ouvrit la bouche pour protester ; mais déjà Colette répondait avec son même joli sourire :

— Oh ! non, madame, nous sommes descendues à l’hôtel des Anglais.

C’était, incontestablement, le premier de Villers. Mme Asseline en fut un peu saisie.

— Vous êtes ici pour quelques jours, mademoiselle ?

— Un mois environ, madame… Plus, si nous nous y plaisons.

Mme Asseline ne répliqua rien, cette fois. Des appréciations se croisaient maintenant sur les mérites respectifs des hôtels ; et un allié survenait à Colette en la personne de M. Asseline père, un gros homme de face commune, très intelligente. Arrivé depuis quelques secondes, il la contemplait du même œil admiratif dont il eût considéré une princesse de féerie.

Alertement, il se rapprocha du cercle présidé par sa femme et, se présentant lui-même avec une bonne humeur familière, il offrit une chaise à Colette, sous l’ombrelle. Sans hésiter, elle accepta et se mit à causer avec toute son aisance de femme du monde.

Mais France, elle, se dérobant à l’invitation, descendit jusqu’à la mer. Elle était frémissante encore de l’impertinence à peine déguisée de Mme Asseline… Et aussi de la lâcheté de sa sœur qui, par ambition, acceptait les dédains d’une parvenue.

Ah ! oui, c’était bien une parvenue que cette vaniteuse millionnaire, si stupidement fière parce que son mari avait gagné des centaines de mille francs à vendre des toiles d’emballage.

Un pli de dédain crispa la bouche de France, tandis que son pied broyait le sable comme elle eût voulu pouvoir broyer les sottes prétentions de cette vieille dame omnipotente, à qui elle rendait largement mépris pour mépris. De son père, elle tenait une antipathie un peu enfantine pour les gens et choses du commerce, pour les remueurs d’argent, qu’elle considérait comme d’une race inférieure à celle des artistes et de tous les travailleurs du cerveau.

Aussi, il lui semblait odieux que sa sœur voulût entrer dans un tel monde parce qu’elle avait, comme ceux qui y figuraient, un impérieux besoin de luxe.

Ah ! l’argent, toujours l’argent !

Comme France eût voulu pouvoir en gagner, afin d’acquérir l’indépendance qu’il donne ! Mais le moyen, puisqu’il ne lui était pas permis de travailler en toute simplicité, comme font les filles pauvres ?… Que de grand cœur, pourtant, elle eût, par exemple, donné des leçons !

Il n’y fallait pas songer. Elle appartenait à la phalange des femmes du monde ; elle devait y rester et même s’arranger pour faire bonne figure parmi les plus élégantes ; trahir le moins possible sa passion pour ses études musicales, ses occupations littéraires et surtout le secret espoir qu’elle gardait jalousement de leur devoir, peut-être, plus d’indépendance matérielle.

Ce serait difficile, soit. En effet, que vaut un travail de femme ?… Mais elle voulait tenter la chance, dût-elle être vaincue… Après tout, si elle avait rêvé l’impossible, elle aurait, du moins, connu la jouissance incomparable du travail créateur. Elle aurait vécu dans le monde merveilleux où l’art l’emportait heureuse, enivrée, oublieuse de tout ce qui, dans la réalité, lui semblait triste ou décourageant.

A toutes ces choses, elle pensait confusément, bercée par la rumeur grave de la mer qui, peu à peu, l’apaisait, écartait d’elle toutes les pensées étrangères à ce crépuscule teinté d’or vert, de lilas, de bleu tendre rayé de pourpre, dont la sérénité superbe la pénétrait comme une joie.

Recueillie en son rêve, elle ne s’apercevait pas que sa sœur était venue la rejoindre, escortée par Paul Asseline et Rozenne. Mais tout à coup, derrière elle, monta la voix de Colette ; et le seul accent de cette voix eût suffi pour lui révéler que la jeune fille s’adressait à Asseline.

Elle ne se détourna pas, ne voulant ni les voir, ni entendre leurs paroles. Elle resta immobile, le visage vers la mer dont les vagues mouillaient le sable à ses pieds. Mais Colette, impatiente, appela :

— France ! France !… Veux-tu t’arracher une seconde à ta contemplation !

— Pour ?… interrogea-t-elle, se retournant enfin.

Le reflet pourpre du couchant rosait son visage. Autour des tempes, la brise soulevait de petits cheveux légers qui semblaient poudrés d’or.

— Pour que je puisse te présenter un ami de M. Asseline qui s’intéresse, comme toi, à toutes les choses d’art et se trouve, lui aussi, au nombre des pensionnaires de l’hôtel des Anglais, M. Claude Rozenne.

Le jeune homme s’inclina très bas. De toute évidence, il ne s’attendait pas à cette brusque présentation qui était littéralement imposée à France et dont il la sentait froissée comme d’une indiscrète intrusion dans son intimité. Elle avait salué d’un léger signe de tête, en silence, ses traits expressifs ombrés d’une imperceptible hauteur, sans un sourire sur les lèvres ni dans la profondeur bleue du regard.

Alors, profitant de ce que le duo recommençait entre Asseline et Colette, il dit :

— Voulez-vous bien m’excuser, mademoiselle, de cette présentation inopinée dont je suis confus. Ayant appris qu’un même toit est destiné à nous abriter à Villers, j’avais exprimé à mademoiselle votre sœur le désir de ne pas demeurer un inconnu pour vous ; mais je n’aurais jamais voulu être un importun.

Il avait parlé très simplement. Elle le sentit si sincère que, le souffle de révolte, qui avait passé dans son âme impressionnable, s’apaisa soudain et un léger sourire, cette fois, éclaira sa bouche.

— Ne vous excusez pas trop, monsieur, vous me rendriez confuse à l’idée que mon accueil a été bien maussade. Mais si vous aimez la mer, vous ne vous étonnerez pas du désir que j’avais de jouir, dans la solitude, de ma première rencontre avec elle, cette année.

Il eut vers elle un regard où s’éveillait une curiosité.

— Vous aimez la mer à ce point ?

— C’est une vieille passion. Quand j’étais petite fille, non seulement je l’adorais pour ses multiples beautés, mais je l’enviais, oh ! combien ! parce qu’elle était pour moi le symbole de l’indépendance suprême !…

— Qui vous paraissait le bien par excellence ?

— Mais vous pouvez parler au présent ! fit-elle prestement d’un accent de telle conviction que, de nouveau, il la regarda avec une surprise où il y avait de l’amusement.

Elle s’en aperçut et un sourire très gai fit luire ses petites dents.

— Je crois, monsieur, que je viens de vous faire une déclaration bien imprudente, étant donné que notre connaissance de fraîche date m’empêche de prévoir quelles conséquences vous pourrez bien en tirer et quelle réputation j’y gagnerai ! Ne me prenez pas, je vous prie, pour une façon d’anarchiste en herbe, parce que j’ai, comme tout le monde, je suppose, mes heures de révolte contre les obligations de toute sorte qui emprisonnent les individus civilisés !

— Quand ils ont la trop grande bonté d’en avoir cure ! Je regrette, mademoiselle, de n’avoir point qualité pour vous démontrer, avec preuves à l’appui, combien ils ont tort… Je me le suis prouvé à moi-même, dès que j’ai eu l’âge de mener à bien un semblable raisonnement. Et je m’en suis trouvé à merveille !

Il parlait gaiement, son accent de badinage saupoudré d’une imperceptible ironie. Et France pensa que lorsqu’il voulait s’en donner la peine, ce grand garçon, dont le sourire était si spirituel, devait être un très agréable causeur.

Qui était-il ?… Un ami de Paul Asseline ?… Pourtant il paraissait d’une tout autre essence intellectuelle, et ce ne devait pas être un marchand de quelque chose, celui-là… Elle en était bien sûre. Il n’avait ni la physionomie, ni l’allure, ni les manières d’un homme qui vend quoi que ce fût. Colette avait dit qu’il aimait les beaux-arts. C’était vague comme renseignements.

Elle songeait à cela, intéressée peut-être parce qu’elle sentait rôder autour d’elle l’attention de cet inconnu ; et tandis que son ombrelle dessinait des arabesques sur le sable, elle répliqua, un sourire amusé retroussant sa lèvre :

— Alors, vous pouvez toujours vivre à votre guise, uniquement parce que vous le voulez ? Que vous êtes donc privilégié, monsieur !

— Je fais, du moins, tout ce que je puis pour arriver à cet agréable résultat ! C’est chez moi affaire de vieille habitude… Il paraît, — je vous adresse toutes mes excuses de me citer, mademoiselle, mais j’interviens ici seulement à titre d’humble exemple pour la démonstration de ma thèse, — il paraît que j’ai été un petit garçon très gâté, comme le sont les enfants uniques d’une mère veuve. C’est une douce habitude qui m’a été donnée, si douce que, devenu grand garçon, je ne me suis pas senti capable d’y renoncer. Seulement, il me faut me gâter moi-même à présent. Et je m’y emploie de mon mieux, en ne faisant que ce qui me plaît !

— Et il y a beaucoup d’occupations et de choses qui vous plaisent ? interrogea-t-elle un peu moqueuse.

— C’est selon les jours, fit-il du même ton de gaîté fine. La nature et l’expérience m’ont donné le goût du changement, source de plaisirs incomparables et sans nombre. Et, jusqu’à nouvel ordre, je me délecte à cette source par excellence. Avouez, mademoiselle, qu’il n’en est pas de plus exquise pour les dilettantes que nous sommes tous, plus ou moins, en cette aube du vingtième siècle.

Elle eut un souple mouvement de tête qui protestait :

— Mais non, je n’avoue pas. Et pour cause ; je ne suis pas du tout inconstante dans mes goûts…

— Moi non plus ! c’est-à-dire dans certains de mes goûts. Par exemple, j’adore dessiner, ce qui n’empêche qu’il y a des jours où la flânerie me paraît une jouissance tellement supérieure que l’idée même de toucher un crayon me semble une profanation. Aussi, en punition de ma nonchalance, suis-je condamné à demeurer confondu dans la foule des très humbles amateurs…

— Alors que vous auriez pu être…

En riant, il dit :

— Peut-être un artiste très remarquable… Que sait-on ? Malheureusement, je suis d’une paresse que la campagne accentue de façon terrible. La nature m’offre alors tant de belles choses à contempler, que je ne trouve plus ni le goût ni le loisir de « croquer » mes semblables !

Une ironie, joyeuse et légère, imprégnait encore ses paroles. Pourtant France eut l’impression que, très profondément, il devait être capable de sentir le charme ou la splendeur des choses créées. Son regard, qui jaillissait si vif sous l’arcade du sourcil, s’était tourné vers la mer, devenue pareille à une nappe immense de métal sombre, striée d’éclairs d’argent ; et il ne s’en détournait plus, suivant la course onduleuse des vagues sous le ciel qui était couleur de perle.

Une instinctive curiosité flottait dans l’esprit de France, de découvrir quelle sincérité enfermaient ses paroles. Mais la voix de Colette s’éleva de nouveau, appelant avec insistance :

— France ! France ! Viens vite !… Il est l’heure de rentrer… Nous sommes en retard déjà ; j’entends sonner la cloche de l’hôtel…

III

C’était l’heure de la haute mer.

Par le chemin de la digue, blanche de soleil, par les jolies rues claires aux lointains ombreux, les promeneurs affluaient vers la plage. Avec un entrain souriant, ils venaient sans hésitation s’écraser sur l’étroite terrasse de planches attenant à l’établissement des bains, d’où ils pouvaient suivre de tout près les évolutions des baigneurs, en particulier des baigneuses, tout en papotant, potinant, flirtant à souhait, sous l’ombre protectrice des tentes que brûlait le soleil d’août.

Et le spectacle était joli de toutes ces élégances féminines, baignées par l’air lumineux dans le cadre clair des sables et de l’eau bleue dont l’horizon s’estompait sous la brume des journées très chaudes.

Pourtant, France, qui sortait de la petite salle où elle se réfugiait en dehors de l’hôtel pour faire de la musique, se détourna alertement de la brillante cohue ; et, les yeux ravis par la houle éblouissante du large, elle se mit à gravir la montée de la falaise.

Car il y avait, sur la hauteur, une allée verte, toujours solitaire le matin, où elle trouvait délicieux d’aller travailler en paix, devant l’infini des eaux dont le chant la berçait. Avec une ardeur d’enfant, elle se hâtait pour y arriver, insouciante du soleil qui flamboyait sur le chemin sans ombre. A peine même elle en avait conscience, tant elle était encore toute dans le monde merveilleux où la musique lui faisait vivre des minutes incomparables.

Les harmonies continuaient de chanter dans son âme, dans sa pensée toute vibrante, dans ses nerfs demeurés frémissants. Et la fièvre exquise que la musique allumait en son être avivait encore l’éclair bleu de son regard, rosant la mate transparence de la peau.

France allait vite, un peu grisée par la jouissance de marcher dans la lumière, enveloppée par le grand souffle du large dont la fraîcheur baignait son visage que l’ombrelle dédaignée ne protégeait pas, sa main dégantée serrant son livre et le buvard qui enfermait « ses paperasses », comme elle disait.

Sur le haut de la falaise, au moment de gagner l’ombre de l’allée, elle s’arrêta, regardant les yeux mi-clos, car l’intense clarté l’éblouissait, l’horizon large, où se fondaient, en un délicat lointain, les eaux et le ciel ; puis plus près, à ses pieds, l’étendue blonde des sables que longeait l’étroit chemin de la digue… Et soudain, un petit sourire retroussa ses lèvres. Sur la chaussée de pierre, parmi le flot des promeneurs, elle apercevait, en silhouette menue, Colette qui marchait correctement entre sa mère et Asseline, tous trois avançant d’une allure flâneuse de créatures privilégiées qui n’ont qu’à se laisser vivre.

Elle pensa, moqueuse :

« Vraiment, ils ont déjà l’air tout à fait famille. Madame Asseline, l’heure de votre défaite approche, croyez-en mon expérience ! Ah ! vous n’étiez pas de force à lutter avec une femme aussi jolie, aussi résolue et volontaire que ma sœur Colette… »

Immobile, elle regardait le groupe s’éloigner, dominé par l’ombrelle rouge de Colette, qui semblait une large fleur dressée vers le ciel clair… Et alors, seulement, elle remarqua un autre promeneur qui marchait près d’Asseline, très grand, d’une sveltesse robuste, dont elle connaissait bien l’allure, maintenant, Claude Rozenne.

Et, de nouveau, le sourire de malice courut sur sa bouche. Elle savait très bien que si celui-là avait soupçonné quels yeux le regardaient, il aurait aussitôt cherché, et sûrement trouvé, un moyen d’aller rencontrer, par hasard, la petite personne à qui appartenaient les yeux dont le bleu de lapis le charmait…

Mais il n’en pouvait rien soupçonner. Nulle intuition ne l’avertissait ; il continuait à causer, sans doute, avec cette ironie subtile, joyeuse et nonchalante qui lui était familière… Et, peut-être, — sans vanité, même avec toute sorte de raisons, elle pouvait le penser, — il cherchait à apprendre quels étaient, pour ce jour-là, les projets de promenade de « l’insaisissable Mlle France », comme il la qualifiait avec un peu de dépit.

Cette idée traversa son cerveau de fillette, sceptique déjà sur la valeur des admirations masculines. Alors elle secoua sa jolie tête volontaire, pour en chasser les réflexions oiseuses, et reprit sa marche vers la paisible allée qu’elle aimait, véritable coulée de verdure qui s’arrêtait court sur l’horizon de la mer.

Sous le dôme léger des branches, la chaleur s’apaisait vraiment un peu. Joyeusement, France respira cette fraîcheur soudaine et s’arrêta encore pour contempler, sur la mousse, le jeu mouvant des ombres et des clartés ; et plus loin, le miroitement radieux des eaux, entrevu à travers la dentelle des herbes frêles qui hérissaient la falaise.

Puis, d’un geste vif, elle enleva son chapeau, écarta les cheveux fous dont le vent nimbait son front, et les mains croisées sur son buvard entr’ouvert, elle demeura immobile, assise dans l’herbe, les prunelles rêveuses, songeant à mille choses imprécises qui flottaient dans sa vivante pensée.

Mais la brise souleva soudain les pages du cahier fermé devant elle. Alors, elle baissa la tête vers les feuilles ainsi agitées et, au passage, ses yeux virent la date écrite la veille même sur ce cahier où elle aimait à causer avec elle-même, « 19 août ».

Le 19 août ! Déjà tant de jours, trois semaines qu’elle vivait sur cette plage souriante ; des jours qui tous, ou presque tous, avaient laissé leur empreinte légère, délicate ou profonde dans son cœur, dans sa pensée. Cette empreinte, elle n’avait qu’à feuilleter les pages griffonnées presque quotidiennement pour la retrouver… Tout à coup, une curiosité la prenait de retrouver toutes ces impressions, si multiples et si complexes qu’elle n’eût vraiment su dire de quelle trame lumineuse, sombre ou grise, elles étaient faites.

Son doigt distrait tournait les feuillets. Au passage, sur l’un d’eux, un nom l’arrêta, « Marguerite »… Elle lut, quelques lignes plus haut, « 6 août ! »… La date de l’arrivée de sa sœur. Qu’avait-elle écrit ce jour-là ? Quelles avaient donc été ses impressions de la première heure qu’elle ne se rappelait plus très nettes, maintenant que d’autres, nées du rapprochement de leurs deux vies, les effaçaient peu à peu ?…

« 6 août.

« Marguerite arrive !… Marguerite est arrivée !… Et en moi, c’est un chaos où se heurtent la joie, la surprise, l’anxiété, et aussi une tristesse que je voudrais tant qualifier d’absurde !…

« Est-ce Marguerite ou moi qui ai changé ? Non, je ne peux plus retrouver en elle la Marguerite d’autrefois, la Marguerite de ses fiançailles. Au fond de ses yeux, j’ai aperçu le je ne sais quoi qui imprégnait ses lettres de mélancolie. Il y a quelque chose de résigné, je dirais volontiers de désillusionné, dans leur expression de douceur pensive… Ah ! si je pouvais croire que son état présent de fatigue en est la cause !…

« Depuis ce matin, mon cœur avait des sursauts de joie, chaque fois que cette délicieuse pensée se précisait dans mon esprit, « c’est aujourd’hui, aujourd’hui ! que Marguerite arrive !… » O ma chère grande sœur, par personne ta présence n’a jamais pu être désirée davantage qu’elle l’a été ce matin par ta « petite enfant » d’autrefois !… J’en avais la fièvre !…

« Pour occuper mon impatience, je suis retournée encore dans la toute petite maison — si modeste, hélas ! — que je suis enfin arrivée à lui découvrir, presque dans la campagne, avec le bout de jardin, — plutôt de jardinet, — qu’elle souhaitait tant pour elle et surtout pour son petit Robert, dit Bob. Afin que ce minuscule logis lui paraisse plus hospitalier, j’y ai prodigué les fleurs, faisant de mon mieux pour rendre moins criante cette affreuse banalité des maisons de passage.

« Enfin l’heure, l’heure bienheureuse ! est venue, de partir pour la gare. Mais, tout à coup, à voir si proche, maintenant, la minute que j’avais tant désirée, il me prenait une peur folle de retrouver Marguerite autre, trop différente de la Marguerite qui a été la lumière, la joie, la passion aussi de ma jeunesse de petite fille. Deux ans que je ne l’avais vue, après la naissance de Bob !… Elle vivait dans son village des Alpes, au bout de la France, et le voyage était très cher pour aller la voir… Dans la famille Danestal, l’élément féminin ne se permet que les voyages… utiles !

« Maman et Colette, qui détestent la marche, sont parties pour la gare en voiture. Moi, je m’en suis allée toute seule, librement comme j’aime, mais avec le regret que le ciel se fût voilé, devenu d’un gris très doux, un peu mélancolique… Ce n’était pas le ciel de fête que j’avais rêvé… Dieu ! que de souvenirs de mon court passé me revenaient au cœur…

« Vraiment, ce que je possède de meilleur en moi, je le dois à Marguerite… Ah ! si, malgré les apparences, je ne suis pas tout à fait, du moins pas trop profondément, une jeune fille modern style, avec tout ce que l’expression peut enfermer de moins que flatteur dans les jugements maternels, — et masculins aussi, — c’est bien à elle que je le dois ! C’est elle qui m’a sauvée de… ce que j’aurais pu être… Aujourd’hui encore, comme au temps où j’étais fillette, je ne pourrais supporter, même à travers la distance, le blâme de ses yeux.

« En ce temps de ma toute jeunesse, ils étaient toujours un peu pensifs, ces chers yeux, — couleur des fleurs de lin, — sans doute, parce que ma grande sœur avait vu et compris trop de choses, rien qu’en regardant tout près, autour d’elle… Que de fois elle a apaisé des orages où semblait devoir périr notre pauvre foyer ouvert à tous les vents, et ainsi empêché peut-être entre père et maman une de ces séparations sur lesquelles on ne revient plus… Maman le sait bien tout ce qu’elle aussi doit à Marguerite… Seulement, mon Dieu ! son existence continue à être tellement occupée de soucis divers qu’elle n’a guère le loisir de songer à ces choses du passé…

« J’en avais, moi, la pensée toute remplie encore, quand, enfin ! le train est apparu, en retard à son ordinaire. Mon cœur battait stupidement… Les wagons se sont arrêtés. Les portières se sont ouvertes. Sans bouger, figée dans mon émotion, je crois, je cherchais des yeux Marguerite… C’est André que j’ai vu apparaître. Pas changé, lui, toujours joli homme, mince, blond, n’ayant rien perdu de son allure de clubman très chic, appartenant à une authentique noblesse, ruinée. Il a pris dans ses bras un beau petit garçonnet qu’il a mis sur la terre, d’où maman l’a enlevé incontinent. Puis il a tendu la main à Marguerite pour l’aider à descendre. Je me suis glissée dans le flot des voyageurs… Mon regard l’a enveloppée, et avec quelle tendresse… Ah ! c’était bien toujours son visage fin, mais effilé et pâli, ses yeux clairs, très doux, très aimants, — un peu graves, — son sourire charmant… Cependant comme j’ai eu, forte, l’impression de retrouver une Marguerite autre que celle dont la présence, jadis, était ma gaîté !

« Peut-être, après tout, l’ai-je trouvée différente, surtout parce que sa future maternité la déforme déjà un peu, rejetant vers un passé bien enfoui le souvenir de sa svelte silhouette de jeune fille.

« Nous nous sommes embrassées… Mal, devant tous ces étrangers. Pourtant, ces baisers-là, c’étaient nos deux cœurs qui les donnaient…

« André, très aimable, avec une courtoisie joyeuse, s’empressait autour de nous, et, évidemment ébloui par la beauté de Colette, l’aspergeait de compliments discrets et délicats, tant et si bien qu’il en oubliait tout à fait de s’occuper de ses bagages. Maman, cessant d’être en contemplation devant Bob, s’est tout à coup avisée que Marguerite était seule à chercher ses malles ; et alors, heureusement, elle a dit les mots qui me brûlaient les lèvres et que je n’osais articuler :

« — André, aidez donc votre femme à rassembler vos bagages… Elle se fatigue à le faire. C’est très mauvais pour elle !

« Il y avait un peu d’impertinence dans la voix de maman. Mais André n’en a pas paru troublé du tout. Il s’est mis à rire gaîment et a répliqué :

« — Ma mère, je suis tout à fait de votre avis… Mais détrompez-vous si vous croyez que Marguerite me céderait sa place en la circonstance !… J’imagine que je lui inspire à peu près autant de confiance que Bob lui-même… Marguerite, comme toutes les femmes, — excusez-moi, — ne trouve bien que ce qu’elle fait elle-même !

« Tout en parlant, par hasard, il avait tourné la tête de mon côté. Je ne sais ce qu’il pouvait y avoir au fond de mes yeux ; mais, nos regards s’étant croisés, l’expression de son visage a changé ; son front s’est rayé d’un pli… Et, aussitôt, il nous a quittées pour aller vers Marguerite qui, finissant de donner des ordres, se rapprochait de nous, un sourire sur sa pauvre figure amaigrie où paraissaient presque trop grands ses yeux que la fatigue cernait…

« Vraiment, je n’ai goûté le bonheur de la revoir que quand, enfin, elle a été dans sa toute petite maison, assise devant son minuscule jardin où, tout de même, il faisait très bon, très frais ; où flottait une exquise senteur de réséda et d’héliotrope.

« Maman, exultant d’avoir un beau petit-fils, avait emmené Bob pour que Marguerite pût se reposer un peu. Colette et André causaient, sans beaucoup s’occuper de la propriétaire qui prétendait accomplir tout de suite la formalité d’un rigoureux inventaire… Moi, sous prétexte d’aider Marguerite à déballer ses malles, j’étais restée près d’elle ; un désir fou me bouleversait le cœur de sentir, enfin ! toute vivante encore, notre immense tendresse de jadis.

« Je l’avais fait asseoir dans le fauteuil le moins inconfortable de la maison. Je lui ai glissé un tabouret sous les pieds. Elle m’a dit « merci ! » avec un sourire heureux et lassé ; et sa voix avait tellement l’accent inoublié que, comme un bébé, je me suis glissé à genoux contre elle, et les mains jointes sur son fauteuil, ma tête sur son épaule, j’ai murmuré :

« — Oh ! Marguerite ! que c’est bon de te retrouver ma Marguerite d’autrefois !

« Ses doigts caressaient mes cheveux.

« — Tu ne la retrouvais donc pas, ta Marguerite ? C’est vrai qu’elle a vieilli ; qu’elle n’est plus, oh ! plus du tout, une élégante Danestal, ni de visage, ni de taille, ni de toilette !… Mais je t’assure qu’elle aime comme autrefois sa petite fille France !

« Comme autrefois… Eh bien ! non, ce n’était plus, ce ne pouvait plus être comme autrefois, quand j’étais sa première tendresse. Maintenant, il y avait, avant moi, dans son cœur, Bob et son mari ! Moi seule de nous deux, je n’avais pas changé, et je l’aimais toujours de même !

« Dieu ! comme de cela j’ai eu le sentiment triste, oh ! triste ! une seconde, avec le regret passionné de ce qui avait été et ne pourrait plus être… Une seconde, seulement ! Je sentais tellement encore Marguerite prête à être pour moi l’amie par excellence, que l’impression douloureuse s’est enfuie, et, assise à ses pieds, je me suis mise à réveiller avec elle tous les souvenirs qui nous étaient précieux ; puis, nous avons effleuré le présent, avec des mots rapides qui se croisaient, des interrogations dont les réponses arrivaient pêle-mêle avec d’autres questions. Vraiment, cette petite chambre inconnue cessait de nous être étrangère par la grâce de ce passé que nous y ressuscitions et qui la peuplait d’images, de souvenirs, de visages familiers.

« Mais tout à coup André est entré et a demandé :

« — Marguerite, êtes-vous un peu reposée ? Il vaudrait mieux que vous fissiez vous-même l’inventaire avec notre propriétaire qui prétend compter du linge… Et puis, je voudrais descendre avec Colette jusqu’à la plage et prendre les journaux du soir.

« — Très bien, allez… En rentrant, vous voudrez bien demander à maman de me renvoyer Bob.

« Et ç’a été tout. A elle, il semblait tout naturel qu’il ne s’inquiétât pas de la fatigue qu’elle éprouverait à inventorier avec la propriétaire. Et lui, avec une simplicité parfaite, trouvait non moins naturel qu’il en fût ainsi. Joyeux autant qu’un écolier délivré de sa tâche, il se préparait à sortir. Il a gentiment embrassé Marguerite sur les cheveux, tandis qu’elle, refusant mes services, se mettait en devoir d’accomplir sa fastidieuse tâche dans toutes les pièces de la maison.

« Et il est parti pour se promener. De la fenêtre devant laquelle j’étais debout, j’ai entendu leurs voix très gaies, à Colette et à lui. Vraiment, ils étaient aussi élégants l’un que l’autre, dignes d’être frère et sœur ; arrêtés devant la petite grille, ils causaient ; puis André a ouvert la porte devant Colette et s’est effacé. De toute évidence, sa vanité masculine s’arrangeait fort bien d’escorter une aussi charmante personne.

« Et pendant que je les regardais s’éloigner, tels des êtres libres de tout souci ; que j’entendais l’accent lassé de Marguerite qui comptait des serviettes, des draps, des torchons, que sais-je encore ?… je me rappelai le temps des fiançailles de Marguerite… Alors André était, auprès d’elle, si attentif, qu’il faisait de moi une petite fille follement jalouse parce qu’il absorbait trop, qu’il voulait trop pour lui seul, ma grande sœur qui, jusqu’alors, avait été mon bien…

« Je retrouvais, toujours vivante dans l’intimité de mon souvenir, la vision de certains regards, de certaines attitudes, de mots ou de sourires d’André, dans lesquels il y avait tant d’amour pour Marguerite qu’alors, tout bas, j’avais compris que, pour être aimée ainsi, on acceptait joyeusement l’épreuve de l’avenir incertain, la séparation d’avec les êtres les plus chéris jusqu’alors. Il y a trois ans et demi de cela. Avec la naïveté de mes quinze ans, m’étais-je trompée ?… Ou bien ai-je tort de croire aujourd’hui que l’amour ne vit pas longtemps ?… oh ! non, pas longtemps ! J’en ai eu tant d’exemples déjà !

« Mais s’il ne nous est donné que pour nous être enlevé, et ce doit être la pire douleur, celle des élus à qui l’on ravirait leur ciel… alors, mon Dieu, si vous écoutez les prières des lâches petites créatures qui ont peur de souffrir, faites-moi la grâce de n’aimer jamais ! »

« 7 août.

« Ce matin, première rencontre solennelle avec la colonie Asseline.

« Accueil plutôt frais de Mme Asseline, gracieuse comme un hérisson, et plutôt chaleureux de M. Asseline, que la beauté de Colette paraît vivement impressionner.

« L’excellent Paul, doux et sans malice, immobilise sur elle des yeux admiratifs dont elle reçoit l’hommage avec une grâce parfaite, la même qu’elle apporte dans ses rapports avec la vieille dame revêche, qu’elle s’est juré de dompter. C’est un dressage qui lui fera honneur, car il n’est pas commode… Je n’oserais dire qu’il sera glorieux, étant donnés sa cause et son but.

« Maman, hélas ! s’est fait aussi, sans doute, un serment de conquête, car elle ne semble pas s’apercevoir de la maussaderie de Mme Asseline et cause, très aimable, très souriante, remplissant avec son habituelle aisance son rôle de femme d’un poète célèbre que, sûrement, ni Mme Asseline ni ses amis n’ont lu.

« Ah ! les belles-lettres ne doivent guère les passionner… Il suffit de les entendre causer un moment pour être édifié sur la qualité de leurs goûts et de leurs plaisirs, sur leur degré de culture artistique.

« Mais, en revanche, ce sont des gens riches, très riches, bourgeoisement riches, — à vous donner envie d’être pauvre ! — de grands marchands, des fabricants de toute sorte de produits qui leur rapportent évidemment beaucoup plus d’espèces sonnantes que les impeccables sonnets de papa.

« Aussi apprécient-ils leurs semblables en raison de la fortune dont ils les savent ou les croient possesseurs. Je les ai entendus ce matin et je suis éclairée. Ce qu’il est revenu de fois dans la conversation de ces femmes « pratiques », de ces grands industriels ou financiers, ces mêmes phrases : « Est-il très riche ?… A-t-elle une grosse dot ?… Le chiffre de cette maison est superbe, tant et tant, etc… » Ça ne se compte pas !

« Pendant les dix premières minutes, je me suis presque amusée à écouter, parce que je me trouvais dans un milieu qui m’était tout nouveau, et cela m’intéressait de chercher à démêler un peu la personnalité de toutes ces dames si bien habillées par des couturiers de choix, — et de prix ! — parce que j’étais curieuse d’entrevoir ce que peuvent bien être les goûts et idées de ces adorateurs du veau d’or.

« Mais, sans doute, j’ai l’esprit mal fait et capricieux… Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que je me sentais en train de m’acheminer vers un de ces ennuis terribles qui vous donnent envie de trépigner, de crier, comme un enfant mal élevé, pour échapper à la torpeur où vous jettent ceux qui vous entourent… J’ai pourtant trop souvent entendu la conversation des gens du monde pour être difficile sur la qualité de ce qu’il faut écouter.

« Mais là, vraiment, c’était autre chose encore !… Non plus de gentilles pauvretés, coquettement troussées, mais des platitudes vulgaires, des plaisanteries de commis voyageurs, des bavardages sans drôlerie, ni esprit, ni rien, rien qui leur prête une certaine saveur.

« Comment maman et Colette, accoutumées à une tout autre atmosphère, n’avaient-elles pas, ainsi que moi, le désir fou de s’enfuir ! Elles continuaient à se mettre en frais déplorables pour Mme Asseline qui s’amadouait un peu, — bien malgré elle ! — impressionnée favorablement sans doute par leur grand air de femmes du monde, par l’énumération discrète de quelques-unes de nos belles et innombrables relations, par le récit adroitement placé des ovations reçues en Allemagne par père ; et peut-être plus encore, par l’attention que maman et Colette accordaient à toutes ses paroles.

« Quant à M. Asseline père, il se complaisait, de ci de là, en calembours lourdement épicés, ponctués d’un gros rire de bonne humeur qui lui valait un regard courroucé de sa femme, troublée dans les oracles qu’elle rend sur toutes choses, — petites et grandes, — sur les salades, les ministres, les domestiques, les chevaux, les appartements, le clergé, etc. Tout y passe, jugé par des goûts d’épicière et l’autorité que lui donnent ses millions…

« Et voilà quelle belle-mère Colette veut se donner ! Voilà le monde où elle prétend entrer… Et où elle entrera !… Car ce qu’elle veut, elle le veut bien…

« Ce matin, pour fuir ces odieux papotages, j’ai, à tout hasard, murmuré que le soleil me gênait ; et, tout doucement, j’ai avancé mon pliant. Personne, d’ailleurs, n’a fait mine de vouloir retenir la sauvage petite personne qui se montrait silencieuse autant que l’excellent Paul, absorbé dans la béatitude de contempler Colette.

« Ah ! quelle jouissance ç’a été de me retrouver à peu près seule, d’entendre de presque loin l’écho de toutes ces voix bruyantes, de ces rires trop éclatants, de pouvoir oublier l’insipide bavardage dont j’étais saturée…

« Vraiment, le seul spectacle de la mer me paraissait un bain rafraîchissant. De petits reflets nacrés erraient sur l’eau couleur d’opale qui se retirait vers la pleine mer, avec des ondulations caressantes. Des éclairs de soleil flambaient dans les nappes transparentes laissées par la marée descendante. Et de cette eau si fraîche, du ciel bleu adorablement, de cette plage blonde dont l’or pâle luisait au soleil, montait une ardente symphonie, un chant d’été que tout moi écoutait et recueillait ravi.

« Je regardais deux petits qui jouaient sur le sable, et je pensais à notre Bob ; je regrettais de ne pas l’avoir près de moi, enfonçant ses jambes menues dans cette poussière chaude que ses pieds nus foulent avec délices, sur lequel roule, si volontiers, son joli corps de bébé !

« Une voix derrière moi a demandé :

« — Est-il permis, mademoiselle, de troubler votre contemplation ?

« C’était Claude Rozenne. Parce que nous habitons le même hôtel, qu’il est lié avec Paul Asseline, un camarade de collège à lui, un semblant de relations s’est établi entre nous et lui.

« Maman le trouve « un garçon chic », Colette un homme très aimable, et le traite comme un ami du précieux Asseline ; moi, je bataille agréablement avec lui quand ses opinions, volontiers paradoxales, m’invitent à une contradiction moqueuse qu’il accepte, et à laquelle il riposte avec une bonne grâce spirituelle, très amusante.

« Ce matin, la joie d’être sortie du cercle Asseline me rendait à son égard d’une mansuétude incomparable… Aussi avons-nous causé comme de vieilles gens très raisonnables qui se savent dignes de juger, à huis clos, leurs semblables.

« Il m’a dit avec un geste à peine esquissé vers le groupe Asseline :

« — Vous avez fui la terrible dame ?

« — Oui, et son entourage aussi !

« L’aveu m’était échappé. J’ai trop tard mordu ma lèvre pour le retenir. Il me regardait avec malice. Je me suis mise à rire. Et nous avons repris notre causerie sans tête ni queue, entrecoupée de silences durant lesquels nous étions ressaisis par le songe intérieur…

« La mer s’éloignait de plus en plus. Elle semblait maintenant un gigantesque ruban de moire azurée qui barrait l’horizon et s’immobilisait sous le regard brûlant du soleil de midi. La plage se dépeuplait. Dans la colonie Asseline, des adieux s’échangeaient. Je ne bougeais pas, ni Rozenne. Mon nom, jeté tout à coup, m’a fait tourner la tête.

« — France !

« Mon élégant beau-frère passait, rentrant déjeuner. Il souriait de son air satisfait de l’existence, habillé irréprochablement de laine blanche. Je lui ai demandé :

« — Comment va Marguerite ?… Elle était sortie quand je suis allée chez elle ce matin.

« — Marguerite ?… Mais elle est en excellente santé, toujours absorbée par ses travaux de ménagère ou ses soucis de mère de famille…

« — C’est vrai, elle vit pour les autres, prenant la peine pour elle seule et leur laissant le plaisir…

« Il n’a rien répondu et s’est avancé à la rencontre de Colette qui venait me chercher.

« 8 août.

« Sans vanité aucune, pour constater tout simplement un petit fait, je reconnais ici que Claude Rozenne semble vraiment me faire l’honneur de me trouver à son gré pour animer sa villégiature. Si je voulais m’y prêter, il engagerait volontiers avec moi un flirt gentil et sans conséquence que nous n’aurions l’un et l’autre qu’à oublier, la saison finie, pour peu que nous jugions préférable une telle conclusion.

« Seulement, voilà, je ne m’y prête pas, étant tout à fait édifiée sur les charmes de cette sorte de distraction. Et je devine qu’en son for intérieur, il est un brin surpris de mon insensibilité devant une recherche aussi flatteuse que discrète, son amour-propre masculin étant habitué à de plus favorables traitements. J’ai, à tout instant, l’occasion de le constater ici même…

« Parce que c’est un jeune homme à marier, de haute allure, maman l’honore d’une estime particulière, et le lui témoigne volontiers. Colette s’applique à se faire de lui un allié pour la conquête qu’elle s’est juré de réussir. Il a d’ailleurs parfaitement pénétré, je suis sûre, le mobile de la diplomatique amabilité de ma jolie sœur ; car il m’a tout l’air d’être un connaisseur très perspicace des manœuvres féminines, qu’il observe avec un plaisir assaisonné d’ironie et de curiosité…

« Et c’est pourquoi il ne m’ennuie jamais ; pourquoi nous traitons de puissance à puissance ; pourquoi encore, l’estimant un adversaire de valeur, je le laisse discrètement rôder autour de mon humble personnalité dont les imprévus tiennent son attention en éveil et me donnent, sans doute, une certaine saveur qui lui paraît digne d’être dégustée par lui…

« Tout de même, il enrage un peu de voir inutiles tant de galantes intentions ; et cela m’amuse prodigieusement à certaines heures. En d’autres, il m’intéresse fort : c’est un garçon très intelligent, d’esprit remarquablement ouvert, vraiment artiste. Il crayonne avec un don naturel qui ferait de lui bien mieux qu’un amateur de talent, s’il daignait en avoir la volonté… Seulement, il ne daigne pas du tout !

« Pour son plus grand dommage, — c’est moi qui parle, — il est pourvu de rentes honnêtes dues à sa situation de fils unique d’une excellente dame veuve en province, qui n’a d’autre souci que de lui simplifier l’existence.

« Il trouve, naturellement, la chose charmante et se complaît dans cette existence capitonnée, se laissant vivre avec une insouciance joyeuse, une nonchalance délicate de dilettante, et le désir très avoué de goûter à toutes les friandises intellectuelles et autres que la vie, la vie parisienne en particulier, peut lui offrir. Il doit y goûter, d’ailleurs, spirituellement, avec une pensée très fine, une âme légère et changeante qui ressemble à un brillant miroir où, sans cesse, se reflètent toute sorte d’images, divertissantes pour sa curiosité…

« En toute sincérité, je reconnais qu’il n’aurait pas le flirt banal, mais agréable au contraire, d’autant qu’il apporte dans ses rapports avec les femmes une sorte de grâce respectueuse et caressante dont le charme peut être puissant…

« Mais moi, j’ai l’horreur et la terreur du flirt, à un point qu’il ne peut comprendre, lui qui ne sait quelle sceptique et clairvoyante personne le monde s’est chargé de faire de la dernière des « petites Danestal »…

« Oh ! oui, j’ai la terreur et le mépris de ce jeu coquet, parce que j’ai eu trop souvent l’occasion de voir, chez mes amies, ce qu’il en advient des flirts où elles se sont lancées joyeusement avec des curiosités, de la tendresse, des espérances plein le cœur et l’esprit… et d’où elles s’échappent presque toujours misérablement déçues, conscientes, trop tard ! d’avoir seulement servi à distraire une fantaisie masculine. Ah ! je le connais, l’égoïsme féroce et souriant des hommes. J’ai regardé, j’ai entendu, j’ai compris… et tant que je conserverai un atome de sage volonté, je ne flirterai pas. Non, non, oh ! non !…

« Aussi, en toute honnêteté, pour que Claude Rozenne ne dépense pas ses soins pour moi avec une inutile espérance, je lui ai, en toute franchise, fait ma profession de foi… Trois ou quatre petites phrases bien nettes, et la chose était servie. Sans doute, il ne s’attendait pas à pareille déclaration, car il m’a regardée une seconde, comme pour essayer de démêler si je plaisantais… Puis il s’est écrié avec sa gaîté drôle :

« — Bonté du ciel, mais si vous ne flirtez pas dans le monde, qu’est-ce que vous pouvez bien y faire pour vous distraire ?

« — J’y regarde flirter les autres.

« — C’est beaucoup moins amusant…

« — Croyez-vous ?… C’est amusant… autrement… voilà tout !… Et puis c’est très instructif, et je suis encore à l’âge où l’on doit s’instruire, vous savez…

« — Je sais… je sais… Seulement, il me paraît que l’un des fruits les plus remarquables que vous devez à votre instruction mondaine, c’est, à l’égard des hommes, une sévérité de jugement que vous me permettrez de regretter…

« — Pour moi ou pour les hommes, vos frères ?

« — Si j’osais, je dirais… pour tous les deux… Mais je n’ose pas et je parle seulement pour ceux qui souhaitent vous conquérir…

« Conquérir !… Toujours ce mot qu’ils ont aux lèvres quand ils songent à nous, qui ne leur paraissons pas autre chose, mon Dieu ! qu’une proie à saisir…

« Une petite révolte avait fait bondir tous mes instincts de créature jalousement indépendante. Et j’ai répliqué vite :

« — Ce serait un souhait bien inutile ! Je ne veux pas me laisser conquérir !

« — Parce que ?…

« — Parce que l’état de puissance conquise me paraît peu enviable.

« — Quel que soit le conquérant ?

« — Il y en a si peu qui soient dignes de leur conquête !

« Il lui est échappé une espèce d’exclamation impatiente ou dépitée.

« — Encore ! Mais quels sujets d’observation avez-vous donc rencontrés pour avoir tant de scepticisme à votre âge ?

« Je n’ai pas répondu. J’aurais pu lui dire pourtant que j’ai grandi, vécu dans un foyer désemparé, sans union, ni dévouement, ni amour !… Qu’aujourd’hui encore je vois chez Marguerite, et avec quelle angoisse ! ce que peut faire même un homme qui n’est pas méchant, d’un fragile cœur de femme lui appartenant tout entier…

« Comme il me voyait silencieuse, il s’est tu aussi ; mais dans la nuit, — car c’était en marchant sur la digue que nous causions ainsi, après le dîner, — je devinais au fond de ses yeux cette attention que mes réflexions y amènent parfois.

« Sûrement, il avait très envie de savoir quelles idées enfermait ma cervelle féminine sur le sujet abordé. Toutefois, il n’aventurait aucune question, moitié par discrétion, moitié parce qu’il savait que si je n’en avais pas la fantaisie, je ne lui répondrais pas…

« Et nous avons avancé un moment, sans plus rien dire. La mer chantait sourdement sur le sable ; et au-dessus de nos têtes, il y avait un ruissellement d’étoiles, sur le velours sombre du ciel.

« Tout à coup, il me prenait cette soif de recueillement et de silence qui s’empare impérieusement de moi à certaines heures, de ces heures où je me sens capable d’écrire des choses qui me feront encore battre le cœur, quand je serai une vieille femme, parce que j’y verrai ressusciter l’âme même de ma jeunesse…

« Mais Rozenne ne pouvait pas savoir… Et soudain, avec tant de bonne grâce que je lui ai pardonné de me ramener à lui, il m’a demandé drôlement :

« — Est-ce que, sans flirter, nous ne pourrions pas causer un peu… comme deux vieilles personnes très sages ?

« Et ainsi qu’il disait, comme « deux vieilles personnes très sages », nous nous sommes mis à parler musique et poésie…

« 9 août.

« Sous le ciel changeant, — lumineux ou gris, selon les caprices du vent, — continuent à se jouer, dans notre petit monde de Villers, toute sorte de menues comédies, éternellement les mêmes, d’ailleurs, et bien pareilles à celles qui se jouent tous les hivers à Paris.

« Colette, qui mériterait, comme l’héroïne du conte, d’être appelée l’adroite princesse, poursuit avec un art merveilleux qui m’humilie pour elle la rude conquête des millions de Mme Asseline. La vieille dame, très clairvoyante, les défend de son mieux, prodigue de paroles discrètement malveillantes ou grincheuses, exaspérée que Colette ne les paraisse pas entendre…

« C’est une exaspération que j’excuse. Elle sera vaincue et elle en a conscience… Le bon Paul n’a plus d’autre volonté que celle de la dame de ses pensées. Et M. Asseline père est presque aussi absolument subjugué, Colette l’ayant attaqué par son grand point vulnérable : à savoir, un goût effréné pour la pêche et la navigation.

« Or, ma brillante sœur, possédant un cœur insensible aux ondulations de la mer, a accepté des promenades dans le yacht Asseline, où sa farouche adversaire ne pouvait s’aventurer sans grand dommage. Elle s’est intéressée, avec une attention flatteuse, aux exploits, comme pêcheur, de ce richissime fabricant et, lui aussi, n’en voit plus que par la belle Colette Danestal.

« Maman, jugeant l’affaire en bonne voie, s’épanouit et oublie, un instant, combien est mauvais pour notre bourse étroite le séjour du premier hôtel de Villers. De plus, son petit-fils Bob lui tourne la tête et la comble de joie en lui faisant faire ses trente-six menues volontés.

« Moi, je vis délicieusement à ma fantaisie, je travaille à souhait, je vagabonde solitairement à pied ou à bicyclette dans de jolis chemins verts, ce qui m’attire la toute particulière réprobation de Mme Asseline. Colette s’en était agitée, craignant l’effet de cette réprobation pour ses ambitions matrimoniales. Mais, cette fois, je me suis regimbée et j’ai réclamé le droit d’agir à ma guise, comme le fait Colette elle-même, quitte à être considérée par la correcte mère du bon Paul comme un fâcheux petit produit d’une éducation parisienne. J’imagine qu’elle serait fort surprise si elle apprenait que je suis couramment traitée de « sauvage » par nos mondaines relations sur la côte, qui ne peuvent comprendre mon horreur des casinos, des parties de toute sorte organisées quotidiennement par des gens insatiables de distractions.

« Ni les uns ni les autres ne savent que ma vraie joie, c’est de demeurer auprès de Marguerite, ma pauvre chère Marguerite, trop souvent seule, que je voudrais si heureuse et qui, j’en suis certaine, ne l’est guère…, du moins, comme elle espérait l’être au temps de ses fiançailles.

« Et cela, je ne puis le pardonner à André, qui devrait être en adoration devant le trésor de femme qu’il possède.

« En adoration ? Ah ! Dieu, non, il ne l’est pas, il se laisse aimer. Il accepte avec une simplicité révoltante que, même dans l’état où elle est, en toute occasion, elle se dévoue à son agrément, à son bien-être, à sa parfaite tranquillité, elle se dérange, se fatigue pour lui. Et, à peine s’il l’en remercie, tant la chose lui paraît naturelle. Pourtant, il n’est ni méchant ni sot. Je crois que, surtout, il est d’une légèreté inouïe qui le rend parfois, sans qu’il en ait conscience, d’un égoïsme monstrueux.

« Un tout jeune garçon qui serait à l’aube de sa vie d’homme n’aurait pas plus d’ardeur pour jouir de toutes les distractions qui s’offrent à lui. Peut-être parce qu’il vient de passer trois années dans un pays perdu, il est atteint maintenant d’une sorte de fièvre de vie mondaine. Et comme il a des allures de gentilhomme, qu’il sait être fort séduisant, son succès est complet. Il est maintenant de toutes les parties, quand il ne file pas à Trouville où les petits chevaux l’attirent fort, hélas !

« Et pendant ce temps, Marguerite souffrante sort à peine de son jardinet, où elle surveille Bob, où elle travaille pour lui quand, malgré les prescriptions du médecin, elle ne s’épuise pas, à « faire le ménage », comme dit André dédaigneusement. Je bondis d’indignation quand il parle ainsi !… Car enfin, si elle s’astreint à cette insipide besogne, c’est pour lui, pour qu’il ne méprise pas tout à fait le modeste petit home dont l’humilité lui paraît mal supportable. Elle le sait bien, la pauvre chérie, qui fait des prodiges pour donner un semblant d’élégance à leur intérieur et qui passe tant de minutes énervantes à chercher les moyens d’équilibrer leur mince budget, toujours culbuté par son insouciance, à lui.

« L’autre matin, quand je suis arrivée, elle était si absorbée dans ses comptes, qu’elle ne m’a pas entendue entrer. Elle murmurait :

« — Comment peut-il être si léger et jouer pareillement ! S’il continue, jamais nous n’arriverons à finir notre séjour sans dettes !

« Quelle anxiété il y avait dans son accent !… Cinq minutes plus tôt, je venais d’apercevoir André qui, toujours très chic, parcourait les journaux, installé sur la terrasse du Casino, ayant tout à fait un air de gentleman possesseur de rentes sérieuses.

« Cela, tandis que sa pauvre petite femme, habillée d’un méchant peignoir d’indienne, ne valant pas cinq francs ! s’énervait à compter, pour lui donner la possibilité de jouer quelques semaines un brillant personnage. Oh ! cet égoïsme masculin !… Jamais encore je n’en avais eu, peut-être, la conscience plus nette. Dans la famille d’Humières, c’est bien comme dans la famille Danestal ! Ce sont les femmes qui portent le poids si lourd des soucis d’argent que font naître les hommes !… Maman, elle, en gémit hautement. Marguerite, pas. Jamais elle ne se plaint, et dans nos causeries qui redeviennent bien intimes, grâce à Dieu ! jamais il ne lui échappe même un mot de blâme indirect pour son mari, ni une réflexion amère ou seulement désillusionnée, sur la solitude où il la laisse sans scrupule, parce qu’elle paraît trouver tout simple que lui jouisse de distractions dont elle est privée. Elle insiste même pour qu’il en profite si, par aventure, pour la forme, il s’avise de quelques cérémonies et lui offre de rester avec elle. Oh ! ces propositions faites avec le secret désir qu’elles soient repoussées !… Comme je comprends que Marguerite les accueille sans joie et ne les accepte pas !…

« Avec son joli sourire doux qui enferme tant de mélancolie, elle lui répond, indulgente, comme si elle parlait à Bob :

« — Allez, André… Cela me fait plaisir que vous vous amusiez !

« Certes, voilà un plaisir qu’il est toujours prêt à lui offrir.

« Si je ne me souvenais qu’il a été, pour elle, tellement autre, je craindrais moins que, tout bas, elle ne souffre beaucoup d’avoir perdu des joies trop fragiles et sans prix…

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