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Le mal d'aimer

DEUXIÈME PARTIE (continued 3)

Reading edition

Mais France ne l’entendait plus. Quelqu’un, derrière elle, venait de prononcer le nom de Rozenne, et les nerfs tendus elle écoutait, oublieuse de l’existence même d’Albert Chambry qui lui parlait. Que disait-on ?

Justement, ce qu’elle-même avait, tant de fois, pensé dans la soirée :

— Il est étonnant que Rozenne ne soit pas ici !

Et, entre haut et bas, la voix de Lucien Chambry prononçait, mordante :

— Rozenne ici ?… Vous ne savez donc pas que ce soir Gillette Harcourt reprend le rôle qui a été son triomphe au commencement de l’hiver ? Une nouvelle première à laquelle ses… admirateurs ne pouvaient manquer d’assister !

France n’entendit rien de plus ; car André d’Humières approchait, lui amenant un ami qui, à son tour, désirait être présenté. Elle accueillit cet inconnu comme elle en avait accueilli tant d’autres depuis un moment, avec une indifférence souriante. Mais les mots qu’il lui disait lui arrivaient dépourvus de sens. Tressaillante comme après un choc très douloureux, elle pensait :

« C’est pour cela qu’il n’est pas là !… Je comprends maintenant ! »

Ah ! oui ! elle comprenait… Et c’était si simple !… Ayant à choisir, ce même soir, entre l’amante et l’amie, « la précieuse petite amie ! » ce n’était pas vers celle-ci qu’il était allé !… De quoi donc s’étonnait-elle ?… Tous, ils étaient pareils, les hommes, elle le savait bien, depuis très longtemps… Et après tout, il était si naturel que Rozenne eût agi ainsi… Elle, France, était tellement peu de chose dans sa vie, dont elle n’avait pas voulu…

— Oh ! France, qu’est-ce que tu as ?… Comme tu es devenue pâle !… lui murmura la voix anxieuse de Marguerite.

Un sursaut de colère contre elle-même, contre Rozenne l’ébranla tout entière. Au hasard, elle dit :

— Je suis lasse de tout ce monde… Et puis, il fait si chaud ici… Je vais respirer une seconde sur la terrasse. Ne t’inquiète pas de moi, ma chérie.

Sans attendre la réponse de sa sœur, elle se glissa dehors, sur le perron qui s’allongeait en terrasse, et descendit les marches.

Le souffle de la nuit l’enveloppa, très doux, odorant d’une senteur de verdure et de fleur, où dominait l’arome des œillets qui montait d’un massif tout proche… Un souvenir jaillit en elle ; celui de l’après-midi où Rozenne lui parlait dans le salon si fleuri, qu’il semblait distiller l’ivresse…

Oui, elle était follement grisée, ce jour-là, quand son cœur bondissait d’allégresse parce que la croyance était entrée en elle que Rozenne l’aimait encore, l’aimait plus qu’autrefois… Oh ! la stupide allégresse ! dont la seule pensée était pour elle, en ce moment, une humiliation intolérable… Ah ! oublier, oublier, oublier !… Sentir descendre en elle quelque chose de la grande paix de la nuit…

Autour d’elle, sous le ciel de velours, étoilé à l’infini, c’était un tel silence, après le vain bruit des conversations !… A peine, le bruissement léger de la brise, à travers les feuilles. Les allées fuyaient dans l’ombre des arbres ; une seule, qui enserrait la pelouse, semblait un chemin de lumière, sous le reflet de lune qui argentait aussi les arbustes…

France détourna la tête pour ne plus voir les fenêtres éclairées qui lui rappelaient que le monde était là, tout proche, prêt à la reprendre… Et instinctivement, dans sa soif douloureuse d’être pénétrée — un peu ! au moins… — par cette sérénité des choses impassibles, elle ferma les yeux, — comme une enfant très lasse qui appelle le repos…

Mais alors, sous les paupières abaissées, des larmes jaillirent et vinrent mouiller ses lèvres…

X

Septembre s’achevait, avec une température d’été, aux heures lumineuses du jour ; et seul, l’or fauve, l’éclat pourpré des frondaisons disaient l’approche de l’automne.

Tout particulièrement, Colette était ravie de ces beaux jours persistants. Elle recevait beaucoup en son château de Chevregny, pendant la saison des chasses, et elle aimait à pouvoir distraire ses invitées féminines par de longues promenades en voiture, à travers la jolie campagne de l’Aisne, tandis que les hommes abattaient le gibier.

— Colette, quel est, en définitive, le programme de la journée ? lui demanda sa mère, comme elle arrivait rejoindre ses hôtes qui, sur la pelouse, à l’ombre des tilleuls, confortablement installés dans de larges fauteuils de paille, attendaient que les voitures fussent annoncées.

La jeunesse était encore dispersée dans les allées du parc. Seules, les « personnes d’âge » étaient là, rassemblées autour de Mme Danestal : les femmes causaient ; les hommes fumaient ou parcouraient les journaux ; quelques-uns somnolaient un peu, les yeux entr’ouverts sur les lointains dorés… Tous, en vérité, avaient un air de béatitude parfaite ; et, leur attention réveillée par la question de Mme Danestal, ils regardèrent, avec des yeux charmés, la belle maîtresse de maison qui approchait, vraiment digne de toutes les admirations. Habillée de mousseline blanche ourlée de précieuses guipures, des roses pourpres dans sa ceinture, sa jolie tête blonde coiffée d’un grand chapeau fleuri, elle réalisait, en vérité, la vision d’élégance et de beauté qu’elle s’appliquait à évoquer toujours, ne désirant rien d’autre, pour pouvoir se dire heureuse.

— Ce que nous faisons tantôt, mère ?… Eh bien ! nous allons goûter au bois de la Brosse et nous reviendrons par Vauclair. La voiture va nous attendre à trois heures ; mais s’il y a des amateurs de marche, ils pourront aller à pied jusqu’à la Brosse.

— Nous autres, alors ! jetèrent des voix jeunes, celles de la petite Jacqueline de Tavannes et de son fiancé, Maurice Derombies, qui passaient, sortant de la bibliothèque, dont l’asile leur était gracieusement abandonné pour abriter l’intimité de leurs tête-à-tête.

Mme de Tavannes protesta un peu, malgré la grande liberté qu’elle jugeait nécessaire d’accorder aux fiancés pour qu’ils pussent bien se connaître.

— Jacqueline, quelle singulière idée d’aller à pied ! Tu auras chaud ! Tu seras fatiguée !

— Oh ! maman, vous savez bien que jamais je ne suis fatiguée.

— Et puis, tu ne peux ainsi courir les bois seule avec Maurice !

— Eh bien !… nous demanderons à… à… à France de nous chaperonner. Elle est aussi marcheuse que nous. Je vais l’en prier. Elle joue au tennis… Ah ! la voilà !

Elle venait, en effet, sa raquette à la main, de petites mèches folles moussant autour du front, sous la paille du chapeau, très rose de l’animation de la lutte dont le reflet luisait encore dans l’éclat des prunelles souriantes. Avec sa robe un peu relevée pour le jeu, elle avait l’air d’une toute jeune fille et elle semblait, absolument, la contemporaine d’âge de Jacqueline, malgré les quelques années qu’elle avait de plus.

La petite fiancée avait couru vers elle.

— France, n’est-ce pas, vous voulez bien venir à pied avec nous à la Brosse ? Dites oui, chérie, vous serez si bonne !… En voiture, c’est tellement ennuyeux !… Nous sommes tous en « paquet » et Maurice et moi, nous ne pouvons causer !…

France, amusée, se mit à rire.

— Oui… oui, je comprends… C’est convenu, Jacqueline, nous n’irons pas à la Brosse en « paquet », mais tous les trois, gentiment ; et je vous promets d’être très discrète, de marcher toute seule, en avant, sans me retourner !

La petite l’embrassa joyeusement.

— France, vous êtes un amour ! Maurice, c’est arrangé ! Maman, soyez satisfaite, nous aurons France pour veiller sur nous !…

Mme de Tavannes — qui était paisible et douce — eut un sourire indulgent.

— Allons ! bien, bien… Seulement, je trouve que le chaperon n’a pas l’air plus respectable que les chaperonnés !… Enfin…

— Madame, je suis une vieille fille, vous n’avez pas l’air de vous le rappeler… Je n’ose plus dire mon âge, glissa France gaiement, tandis que d’un doigt vif elle détachait les épingles qui avaient raccourci sa jupe.

— France, vous avez l’air d’une vraie gamine comme Jacqueline.

— Ah ! elle devrait bien lui ressembler en choisissant enfin un mari ! soupira Mme Danestal, qui ne se consolait pas de voir sa fille libre encore du lien conjugal.

Le brillant mariage de Colette était pour elle la félicité quotidienne ; d’autant qu’elle-même profitait fort du luxe de la jeune femme, grâce à l’aimable bonté de Paul Asseline et à la communauté de ses propres goûts mondains avec ceux de sa fille.

Aussi, il lui semblait intolérable que France, douée comme elle l’était, d’une incontestable séduction, ne se mît en peine nullement de trouver, à l’exemple de sa sœur aînée, un époux fortuné ; même plus, eût, jusqu’alors, laissé échapper avec une indifférence absolue les partis, quelques-uns vraiment tout à fait « convenables », qui lui avaient été offerts.

Ce souci mis à part, Mme Danestal se trouvait fort satisfaite de sa destinée. Elle ne s’inquiétait point de la modeste position de sa fille Marguerite, puisque celle-ci s’en accommodait. Ses petits-enfants la ravissaient, ceux de Colette surtout qu’elle se faisait une joie de « pomponner ». Il y avait beau temps qu’elle n’avait plus cure des excursions — à peu près constantes — de son mari hors du foyer conjugal, et elle se tenait pour satisfaite de vivre dans le rayonnement de sa célébrité ; à la longue, résignée à le voir dépenser comme s’il eût possédé d’inépuisables rentes. L’habitude l’avait rendue habile à réparer tant bien que mal — surtout en apparence — les brèches ainsi causées dans leurs piètres revenus.

Oui, si France eût été mariée, elle n’eût plus rien désiré. Mais quand se produirait enfin l’événement tant désiré ?…

La jeune fille n’avait pas répondu à l’exclamation de sa mère. Tout en causant avec Jacqueline et Maurice Derombies, caressant d’un geste instinctif ses joues encore brûlantes, du bout de ses doigts rafraîchis, elle regardait approcher son beau-frère suivi d’un domestique porteur du courrier que venait d’apporter le facteur.

Cinq années d’existence sans souci et de complète félicité — Paul Asseline n’était pas difficile sur la qualité de son bonheur — avaient fait de lui un gros garçon souriant et rouge, qui eût pu paraître un peu vulgaire d’aspect s’il n’avait eu, stylé par Colette, des allures de parfait homme du monde, et n’avait toujours été habillé à l’avenant.

La mine épanouie, il avançait vers Colette qui respirait discrètement le parfum d’adulation dont l’entourait sa cour masculine, et lui tendant une petite boîte :

— Ceci est pour vous, madame, fit-il, la couvrant d’un regard enchanté. Même après cinq années d’union, il s’étonnait encore qu’une telle femme lui eût été donnée.

Sans hâte, en souveraine à qui tout hommage est dû, elle prit l’écrin, trop accoutumée aux gâteries pour s’étonner ; un peu ennuyée que devant tous Asseline fît ainsi preuve de sa générosité. Heureusement, à son gré, le domestique qui présentait à chacun son courrier distrayait l’attention ; et seule, Mme Danestal suivait avec intérêt les mouvements de sa fille, dont la calme lenteur, en la circonstance, l’impatientait un peu :

— Voyons, Colette, dépêche-toi, tu n’en finis pas d’ouvrir cette boîte !…

— Voici, voici, maman. Quelle curiosité !

Elle pressa le bouton de l’écrin ; et sur le velours pâle une bague étincela d’une somptuosité princière, arrachant à Mme Danestal une exclamation enthousiaste :

— Oh ! Paul, c’est superbe !… Vous comblez votre femme, mon ami.

— Rien n’est trop beau pour elle ! Est-ce bien ce que vous désiriez, Colette ?

Elle souriait, regardant les jeux de lumière dans les gemmes étincelantes, serties avec art.

— Tout à fait bien. Vous vous êtes admirablement rappelé le modèle qui m’avait plu. Je vous remercie.

Il baisa la main, déjà enserrée de bagues de prix, qu’elle lui tendait. Puis, heureux de l’idée qu’elle était satisfaite, il reprit, changeant de ton :

— A propos, Colette, pour ne pas l’oublier, que je vous dise tout de suite… Le courrier m’a apporté un mot de Rozenne ; il m’écrit qu’il ne peut venir ce soir avec nos autres chasseurs. Il est retenu à Paris par toute sorte d’affaires, paraît-il, car il part pour l’Espagne le mois prochain, afin d’y passer une partie de l’hiver.

Une voix masculine jeta :

— Est-ce que les affaires actuelles de Rozenne ne pourraient pas s’appeler Gillette Harcourt ?

— Chut ! chut !… glissa discrètement Mme de Tavannes. Nous avons ici des jeunes filles. Les hommes ne respectent rien !

Colette n’avait pas répondu. Mais son regard, facilement aigu, avait glissé vers sa sœur. Elle n’aperçut pas le visage de la jeune fille. Auprès des fiancés qui causaient joyeusement, France regardait vers l’étang dont la nappe luisait sous le voile des saules ; et Mme Asseline ne vit pas que, dans les plis de sa robe, la main de France s’était crispée, une seconde, sur les lettres que le domestique venait de lui remettre.

D’ailleurs, un coup de cloche annonçait que le break était avancé, et sur le pavé de la cour, on entendait battre le sabot impatient des chevaux. De la maison, des allées, surgissaient les « jeunes », que le flirt, le tennis et autres occupations avaient distraits avant l’heure de la promenade ; les femmes, toutes non moins élégantes que Colette.

— Décidément, alors, mes enfants, vous allez à pied ? soupira Mme de Tavannes. Elle avait, pour sa part, horreur de la marche.

— Oh ! oui ! certes !…

France avait laissé répondre les deux fiancés. Elle demeurait silencieuse, derrière eux, sans prendre garde qu’autour d’elle rôdaient quelques membres de la cour masculine de Colette, qui se seraient très volontiers arrangés de l’accompagner à travers bois. Mais comme elle ne les y invitait pas, force leur fut de se diriger vers la voiture où, très empressé, Paul installait les femmes les plus âgées. Les jeunes bavardaient autour du grand break, tandis que Colette embrassait au passage ses enfants que la gouvernante emmenait jouer dans le parc. Elle était fière de son fils qui avait hérité de sa propre beauté, mais supportait mal que sa fille fût une vraie Asseline.

Du doigt, elle arrangea ses cheveux, sous la capote de batiste ; puis, la dernière avant Asseline, elle monta en voiture. Alors, celui-ci prit place à côté d’elle. Le valet de pied ferma la portière et s’élança près du cocher qui, raidi sur son siège, enlevait les chevaux, en maître conducteur, les faisant évoluer par une courbe savante, dans la cour seigneuriale. Entre les cils, le regard de Colette brillait avec cette expression de muet orgueil que lui donnait encore, au bout de cinq années, la conscience de posséder la fortune qu’elle avait voulue… Une fortune dont elle jouissait si pleinement, qu’il ne restait pas en elle place pour le désir d’une vie sentimentale.

France et les fiancés étaient demeurés devant le perron, regardant sortir la voiture. Quand elle eut disparu, la petite Jacqueline eut un bond de joie :

— Ah ! nous voilà libres !

— Oui, libres de nous mettre en route…

— Oh ! France, nous sommes si bien seuls !

— Jacqueline, si nous tardons trop, nous arriverons quand les autres seront partis…

— Alors, nous irons très lentement ?

— Aussi lentement que vous le souhaiterez, mais il faut partir…

Elle avait un impérieux besoin de mouvement et en même temps de solitude ; un désir âpre de voir clair en elle-même et aussi une frayeur de ce qu’elle y découvrirait.

Ce qu’elle y découvrirait ?… Ah ! déjà, elle le savait bien, sans même se le demander. Il lui semblait que tout son être criait son regret que Rozenne ne vînt pas.

Pourquoi ne venait-il pas ?… A cause de Gillette Marcourt, comme on l’avait insinué ? d’une autre, peut-être ?… Ou à cause d’elle-même que, depuis quelques mois, il semblait fuir résolument.

Comme elle l’avait peu vu pendant cet été, et jamais plus dans l’intimité, depuis le jour de juin où elle avait eu, si forte, l’impression qu’elle lui était chère, plus encore que jadis…

Elle ne lui avait jamais demandé pourquoi il n’avait pas paru à la kermesse de charité. Elle avait écouté, sans la relever, l’explication brève qu’il lui avait donnée à ce sujet, durant un grand dîner chez Colette ; et, très simple, elle avait répondu à ses questions sur cette soirée dont il semblait, d’ailleurs, connaître déjà tous les détails.

Il avait dû venir à Villers, où elle passait le mois d’août. Et là, non plus, il n’avait pas paru, écrivant à Paul Asseline qu’un voyage imprévu l’appelait d’un autre côté. Invité plusieurs fois à chasser à Chevregny, toujours pour une raison ou une autre il s’était excusé. Et voici que, de nouveau, il ne tenait pas une promesse qui semblait cependant bien précise… Elle avait entendu Colette lire la lettre à sa mère, devant elle.

Pourquoi ?… Et pourquoi, aussi, ce désir presque douloureux, à cause de son acuité sans doute, qu’elle avait de le revoir comme au printemps ; de causer avec lui, longuement, intimement, de ce qui le touchait, lui ! de ce qui l’intéressait, elle !… Pourquoi eût-elle souhaité sentir de nouveau autour d’elle le frôlement de sa vie, de sa pensée, de son âme ?…

Ah ! ce désir, si elle avait voulu se le dissimuler, elle ne le pouvait plus, maintenant qu’elle se savait encore toute meurtrie de la déception qui s’était abattue sur elle quand elle avait entendu les paroles de son beau-frère. Alors, en cette seconde, comme on voit les choses dans une lueur d’éclair, elle avait compris combien elle l’attendait…

Tout bas, irritée contre elle-même, elle murmura énervée :

— Je suis folle… mais je suis folle !… Que m’arrive-t-il ?

Et pour fuir sa pensée elle adressa une question à Maurice Derombies, qui marchait près d’elle, Jacqueline à ses côtés. Tous trois ensemble, correctement, descendaient la grande rue du village, suivis par les yeux des vieilles qui tricotaient devant les portes, par la curiosité des filles qui les croisaient et se retournaient ensuite pour regarder les « demoiselles du château ».

Puis, les dernières petites maisons laissées en arrière, la route s’enfonça dans la pleine campagne, d’abord à travers les prairies veloutées par l’herbe drue ; puis sous le dôme léger des arbres, dont le feuillage se cuivrait çà et là, touché par le souffle de l’automne.

Jacqueline, alors, eut un imperceptible mouvement pour ralentir son pas. France le vit et tout de suite, elle dit :

— Maintenant que nous sommes à l’abri des regards curieux, je vous abandonne et vais trotter en avant.

— Vous allez pouvoir en paix rêver à vos vers, mademoiselle France, lança gaiement Maurice Derombies.

Rêver à des vers !… Oui, autrefois, l’année précédente, même quelques mois plus tôt, marchant ainsi sous la voûte ombreuse des bois, tachetée de soleil ; ses yeux charmés par la floraison rose des bruyères, par la verte fraîcheur de l’herbe que foulait son pied, par les lointains délicatement embrumés, par le bleu du ciel entre la fauve dentelle des branches ; oui, elle eût avancé ravie de la beauté des choses dont elle eût joui ardemment…

Et aujourd’hui, elle se sentait si indifférente à cette beauté qu’elle la remarquait à peine. Et cela pourquoi ?… Parce que Claude Rozenne avait écrit qu’il ne viendrait pas, parce qu’elle pensait qu’il allait partir pour plusieurs mois ?…

De quel charme l’avait-il donc enveloppée pour lui donner cette âme nouvelle qu’elle ne reconnaissait plus pour la sienne, à qui, tout à coup, ne semblaient plus suffire les idéales jouissances dont elle faisait son bonheur depuis des années, pourtant !…

Une fois déjà, elle avait éprouvé cette obscure détresse, cet effroi d’une vérité pressentie, encore cachée en elle. C’était à Amiens, le soir du concert où elle avait tant regretté que Rozenne ne fût pas ; quand réfugiée un instant dans le jardin désert elle avait, une minute, sangloté follement, comme on le fait seulement après une déception très cruelle. Mais depuis, elle s’était reprise… Du moins, elle l’avait cru. Résolument, elle s’était appliquée à ne plus songer à cet homme dont la vie appartenait à une autre — à d’autres… Elle s’était donnée à ses multiples travaux, avec la fougue dont elle était coutumière ; à Villers, elle avait rempli des heures par les longues courses qu’elle aimait, que son insatiable pensée peuplait d’images et de souvenirs. Même, elle avait été mondaine, pendant cette saison ; elle avait accompagné Colette au casino pour les soirées musicales ou théâtrales — elle qui avait horreur des casinos !

Et alors elle s’était crue sûre d’elle-même, échappée au charme que Rozenne semblait exercer sur elle — à son tour, lui qui, autrefois, n’était pas parvenu à l’émouvoir. Maintenant…

Elle n’acheva pas et son pied froissa avec colère une branche fleurie qui avait jailli dans l’herbe. Il lui devenait intolérable tellement de subir les clairvoyantes révélations de sa pensée qu’elle cessa de marcher, pour se rapprocher des deux jeunes gens, qui cheminaient en arrière.

Elle se détourna. Alors elle les aperçut arrêtés au milieu de l’allée, Maurice le bras enroulé autour des épaules de sa petite fiancée et leurs deux visages si proches, si proches…

Au mouvement de France, ils s’écartèrent brusquement comme des enfants en faute, avec des mines saisies et confuses dont elle eût souri en d’autres jours… Mais elle pensa seulement à l’amour qui joignait leurs bouches… Elle n’avait vu que l’expression de leurs visages… Et sourdement, sa pensée précisa, avec une telle netteté qu’une rougeur empourpra ses joues :

— Je voudrais que Rozenne fût près de moi, marchant dans cette allée, sous cette ombre… Je voudrais l’entendre me parler, comme il savait le faire ; rencontrer ses yeux avec l’expression qui me dit que je lui suis chère, très chère… qui semblait me le dire il y a deux mois…

D’un sursaut de volonté, elle tenta de se ressaisir et ses lèvres articulèrent avec une impérieuse résolution où frémissait sa détresse éperdue :

— Je ne veux pas penser à lui ainsi… Je ne veux pas… Oh ! comment me guérir ?… Comment ?

Se guérir de quoi ?… De l’aimer ?…

Les mots déchirèrent sa pensée… Aimer !… Elle aimait Claude Rozenne !

Là, dans la solitude de ce bois où elle était en face d’elle-même, dont le silence laissait bien haut parler la vérité, elle ne pouvait plus se le dissimuler… Oui, son cœur que nul jusqu’alors n’avait possédé, à cette heure il appartenait tout entier à Claude Rozenne. Depuis deux mois, sans se l’être jamais avoué, elle l’avait bien compris…

— Je l’aime… mais je ne veux pas l’aimer ! Il est le mari de cette femme… Il est épris d’une autre et il ne songe guère à moi… Je ne veux pas l’aimer !

Sa bouche tremblante martelait tout bas les mots que nul ne devait entendre. Paroles vaines ! Elle pouvait se révolter sous le joug qui s’était lentement appesanti sur elle. A quoi bon ?… Elle était vaincue… Lui, Claude, triomphait à son tour. Elle le connaissait, et par lui !… ce mal d’aimer qu’il avait jadis appelé sur elle… Et c’était dans son cœur un chaos où se heurtaient l’humiliation, la colère, la souffrance de sa défaite — et aussi une sorte de joie éperdue dont elle avait peur…

Ah ! si Rozenne eût été libre encore, même se fût-il détaché d’elle, peut-être, insouciante de l’avenir, elle eût abandonné son âme à cet amour qui la prenait en maître. Mais l’idée qu’elle aimait le mari d’une autre femme la révoltait comme une déchéance à laquelle elle se refusait… Pourquoi… comment l’avait-elle aimé ?… Elle avait eu pitié de lui… Oh ! oui, une pitié immense… Pour lui faire du bien, elle s’était montrée accueillante et douce infiniment, elle lui avait donné une place dans sa vie… Alors elle l’avait mieux connu ; et cette âme nouvelle qu’elle lui découvrait l’avait peu à peu conquise, si absolument qu’elle se demandait, avec épouvante, comment elle recouvrerait jamais sa liberté…

Ce qui lui arrivait, c’était l’histoire de tant d’autres ! D’abord l’amitié… Puis l’amour… Folle, de s’être crue invulnérable, d’avoir ainsi marché droit devant elle, sans réfléchir, comme une petite fille naïve et téméraire, elle, pourtant, que la vie mondaine avait faite bien clairvoyante pour les autres !… Et maintenant, où allait-elle ?… Comment pourrait-elle guérir du mal d’aimer ? Elle savait bien, instruite par l’exemple, à quel prix l’on y échappe. Et puis, tout bas, il lui semblait qu’elle ne souhaitait pas sincèrement être guérie… Ah ! c’était doux et effrayant d’aimer !… C’était aller, dans un infini de joie, vers la souffrance… Ah ! quelle torture de penser toutes ces choses !… La solitude silencieuse du bois lui devenait un supplice. Elle aurait voulu être jetée dans une foule qui l’arracherait à elle-même, entendre autour d’elle des voix amies qui l’empêcheraient de songer, de comprendre, de se souvenir…; être comme les insectes qu’elle regardait voler dans la lumière, comme les feuilles luisantes de soleil, comme l’herbe que sa robe courbait, comme la terre insensible…

Ses mains, qu’une angoisse faisait trembler, sentirent tout à coup le frôlement des lettres qu’elle avait glissées dans sa poche, d’un geste machinal, quand elle les avait reçues, au moment de sortir. Elle se souvint… Sur l’une des enveloppes, elle avait reconnu l’écriture de Marguerite… Puis elle avait oublié cette lettre comme le reste du monde. Peut-être, en lisant la causerie de sa sœur, elle allait calmer un peu la fièvre qui tendait tous ses nerfs…

Elle déchira l’enveloppe. Mais ses yeux seuls lisaient les lignes affectueuses de la jeune femme qui lui rappelait qu’elle l’attendait aux premiers jours d’octobre et lui donnait de menus détails sur les enfants. En finissant, elle racontait encore :

« Que je te confie aussi, ma chère aimée, une nouvelle apprise par hasard, hier, de source très sûre, dont je suis encore toute saisie. Il paraîtrait qu’il y a six semaines environ la femme de Claude Rozenne est morte subitement dans un accès de folie. Je ne suis pas sûre qu’elle ne se soit pas tuée ; mais je n’ai aucuns détails. Rozenne t’avait-il parlé de cet événement dont sa mère ne m’a rien dit, convaincue, sans doute, que j’ignorais la situation de son fils… »

France releva la tête avec l’impression qu’elle rêvait… Et pourtant, c’était bien dans la réalité qu’elle marchait, suivant une longue allée moussue, la lettre de Marguerite dans les mains, sans tourner la tête, pour ne plus troubler les jeunes gens qui cheminaient derrière elle…

Était-il possible que Rozenne fût libre tout à coup, libre de recommencer sa vie, délivré de l’horrible lien… Libre !… C’était tellement inattendu, stupéfiant, inouï, qu’elle répétait le mot, machinalement, pour se convaincre qu’il enfermait la vérité… Libre !

Il était libre… Et à elle, qu’il appelait son amie, il n’avait rien dit d’un événement si grave… Il n’était pas venu à Villers, alors qu’elle s’y trouvait ; il se refusait à paraître à Chevregny où il savait la retrouver… Et il partait pour plusieurs mois en Espagne…

Ah ! quelle preuve de plus lui eût-il fallu qu’elle s’était stupidement imaginé être encore aimée par lui… Peut-être, tout simplement, dans un désir de revanche, il s’était juré de la conquérir, alors qu’il était enchaîné à une autre femme ; puis, du jour où il avait recouvré son indépendance, il s’était dérobé, trouvant sans doute le jeu dangereux, n’ayant plus besoin d’une amie compatissante…, vengé parce qu’il lisait en elle, avant elle…

Une ondée de sang lui monta aux joues. Elle eût voulu pouvoir arracher d’elle-même jusqu’au souvenir de Claude Rozenne, oublier qu’il existait… Oublier !… Est-ce que cela se pouvait ainsi, à volonté !… Comment ferait-elle pour y parvenir ?…

… Presque à ses côtés, s’éleva la voix de Jacqueline qui accourait vers elle :

— France ! France ! ne rêvez plus… Chérie, nous voilà arrivés… Vous allez toujours droit devant vous ; il faut tourner…

Avec un regard de songe, France contempla les deux jeunes gens, puis l’admirable cirque de verdure qui entourait la clairière où le goûter était dressé ; et, sur l’herbe, les groupes dont les voix arrivaient à son oreille. Il lui semblait que tous étaient des étrangers pour elle qui revenait de si loin qu’elle ne se reconnaissait plus elle-même…

XI

Sous le jour blafard de la gare, France aperçut son beau-frère qui l’attendait, seul, sans Marguerite.

Et, tout de suite, il lui dit, serrant affectueusement ses deux mains :

— Vous excuserez votre sœur, n’est-ce pas, France, de n’être pas venue vous recevoir ? Elle est restée auprès de Bébé qui, hier, nous a donné une grosse alerte, avec une espèce d’attaque de faux croup. Nous avons eu très peur.

— Mais maintenant, vous êtes tranquillisés ? questionna France anxieuse, avec l’intuition des minutes d’angoisse vécues par sa sœur.

— Oh ! oui, heureusement. Le médecin nous a tout à fait rassurés ce matin et, en même temps, il nous a certifié qu’il n’y avait aucune imprudence à vous laisser venir… Sans quoi, nous vous aurions télégraphié.

Elle eut un geste d’indifférence.

— Les grandes filles comme moi n’attrapent pas le faux croup ! Seulement, j’ai peur de vous embarrasser si Bébé est encore malade…

— La crise est passée ; demain, elle sera remise. N’ayez aucun regret. Marguerite se fait une telle joie de vous avoir quelques jours… Vous êtes un oiseau fugitif, France.

— Mon ami, je fais ce que je puis !… Vous voyez, cet été encore, je suis venue…

Elle s’arrêta court. Tout de suite, le souvenir se ravivait en elle — si fort ! — de cette soirée où, pour la première fois, elle avait souffert de voir Rozenne demeurer loin d’elle.

Rozenne !… toujours Rozenne !… Ah ! quels jours troublés elle lui avait dus, pendant ces dernières semaines surtout ! Jamais jusqu’alors elle n’en avait traversé de semblables… Où était sa sérénité d’antan, ses joies idéales quand son travail la ravissait, quand elle vivait soucieuse seulement des jouissances de l’esprit, des œuvres d’art qui la passionnaient et qu’elle les goûtait sans désir d’autres bonheurs… Ah ! qu’il était fini, ce temps-là !

Comme toute sa volonté était impuissante — autant que celle d’un petit enfant — pour lui rendre son indépendance d’âme !

Tous, heureusement, l’ignoraient ; mais elle savait bien, elle, qu’elle n’était plus qu’une pauvre petite créature dont l’amour avait fait sa proie. Elle disait encore : « Je voudrais guérir ! »

Parole menteuse ! Maintenant que Claude Rozenne était libre, elle avait perdu le désir âpre et désespéré de guérir. Son mal lui était précieux, bien qu’elle sentît sans relâche la blessure dont elle souffrait, comme d’un cilice qui aurait enserré son cœur.

A Amiens, peut-être, enfin, elle allait le revoir ; apprendre quelque chose de lui, de ses projets ; savoir le pourquoi de son silence, de ses absences, de son départ…

Et tandis qu’elle causait avec son beau-frère, instinctivement, dans le jour qui tombait, elle observait les rares passants sur les boulevards à peu près déserts où les feuilles mortes s’écrasaient, tout humides, sous les pas. Mais nul ne ressemblait à Rozenne.

Confusément, elle songeait à cette fin de jour printanière, où revenant de chez les Chambry elle l’avait rencontré… Tout de suite, alors, il s’était pris à marcher près d’elle. Comme en ce temps-là elle était sûre d’elle-même… Et comme lui, se montrait avide du peu qu’elle voulait bien lui donner…

Encore une fois, elle pensa ce qu’elle s’était répété si souvent depuis quelques semaines :

« Si j’ai mal agi envers lui autrefois, c’était sans le savoir… Je ne mérite pas d’être punie pour cela !… Où vais-je maintenant ?… »

Elle éprouvait l’épouvante et le vertige d’un être qui se voit emporté par un courant irrésistible, ignorant sur quelle rive il sera jeté.

Elle secoua la tête pour échapper à la hantise du souvenir. La nuit venait ; des réverbères s’allumaient dans l’obscurité grandissante. Protégée par l’ombre, elle laissa jaillir la question qui lui brûlait les lèvres :

— Est-ce que Claude Rozenne est ici ?

— Il y était avant-hier encore. Je l’ai entrevu… Je dis « entrevu », car il paraît dans une crise de sauvagerie et ne nous honore pas de ses visites. On m’a dit qu’il allait passer l’hiver en Espagne.

Encore ce voyage ! France eut un frémissement, mais elle ne questionna pas davantage son beau-frère et se reprit à parler du mal qui, la veille, avait subitement frappé le bébé.

— Marguerite ne s’est pas trop affolée ?

— Elle ?… Ah ! vous la connaissez… Jamais elle ne se plaint ni ne se révolte. Sur sa pauvre figure décolorée, je voyais son inquiétude ; mais elle ne songeait qu’à soigner Bébé comme avait dit le médecin. Marguerite ! C’est le courage même, un admirable courage très simple, sans phrase, ni éclat !… Ah ! comme elle mérite que le mieux ait continué !

— Nous allons le savoir… Nous arrivons !… Oh ! Guite, es-tu tranquillisée ? jeta France courant à sa sœur qui apparaissait au coup de sonnette.

— Oui, grâce à Dieu !… Le médecin sort d’ici et m’a répété que tout danger était écarté. C’est bien bon !… Comme cela, chérie, je vais pouvoir jouir, le cœur en paix, de ta chère présence.

Elle souriait à sa jeune sœur avec un air de joie, insouciante que la lampe éclairât l’altération de son visage. France la regarda avec une tendresse compatissante.

— Guite, tu as bien besoin de te reposer après cette alerte !

— Bah ! ce n’est rien… Le tout est que le mal ne soit plus qu’un souvenir. Mais c’est vrai, qu’André et moi, nous avons passé une dure nuit !… Je voulais qu’André allât se reposer, puisque je restais debout. Mais il n’a jamais voulu me laisser seule.

— Il a eu joliment raison !

— N’est-ce pas, France ? Dites donc à votre sœur que je ne mérite pas d’être traité comme l’aîné de ses poupons.

Il avait dit cela si plaisamment que tous trois se mirent à rire ; et France envoya un coup d’œil amical à son beau-frère. La certitude pénétrait en elle qu’André devenait vraiment pour Marguerite l’époux qu’elle avait souhaité.

Le miracle s’était donc accompli ; le généreux amour de la jeune femme avait peu à peu transformé l’homme égoïste et léger par qui elle avait connu des heures bien cruelles.

Dans cette atmosphère familiale, la fièvre de France tombait un peu. Cette nuit-là, elle dormit plus calme qu’elle ne l’avait fait depuis bien des nuits. Auprès de Marguerite, elle retrouvait toujours la sensation d’apaisement et de sécurité qui lui était si bonne au temps de sa jeunesse. A son réveil, elle jouit d’être enveloppée par la tranquillité berceuse de la province ; d’entendre, pour tout bruit, de rares appels de marchands dans la rue, et, dans la maison, la douce voix de Marguerite qui donnait des ordres, son pas glissant sur le parquet, et les bonds joyeux de Bob qui courait comme un poulain échappé, à travers le couloir. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à venir gratter, de façon discrète, à la porte de « tante France », pour recevoir la permission d’une petite visite. Elle venait de se lever et dit :

— Entrez !

Il adorait la voir ainsi en sa longue robe flottante du matin, ses cheveux sur les épaules, retenus à demi par un ruban ; et sautant autour d’elle, il cria, ravi :

— Tante France, vous êtes gentille !… Vous avez l’air d’une petite fille !… Et puis, vous sentez bon comme une fleur !…

Dans sa joie, il appela sa sœur :

— Étiennette ! Étiennette ! Viens voir tante ! Elle veut bien ! Tu peux arriver !

La petite, qui rôdait aussi autour de la chambre, accourut vite, un peu timide d’abord, puis bientôt enhardie, pour regarder avec son frère, la mine curieuse, les jolis bibelots échappés du sac de voyage — ce fameux sac d’où, la veille, étaient sortis pour eux joujoux et bonbons.

Alors France, redevenue enfant, se prit à jouer avec ces petits qui la dévoraient de caresses et de baisers, et, finalement, s’assit par terre, comme eux, pour leur conter une merveilleuse histoire qu’ils écoutaient les lèvres entr’ouvertes, buvant ses paroles. Avec peine, elle put les décider à partir quand, l’heure avançant, elle dut les renvoyer pour s’habiller. Mais ces instants d’enfantillage avaient été pour elle une détente bienfaisante.

Le bébé était vraiment remis et sa figure menue, un peu pâlie, s’égayait aux jeux turbulents de Bob et d’Étiennette.

— Guite, veux-tu que je les emmène promener ? proposa France après le déjeuner, voyant un rai de soleil filtrer entre les nuées grises.

— J’aimerais mieux que tu accompagnes André, qui a besoin d’aller demander un renseignement chez les Chambry. Ils sont encore à leur campagne de Dury. Cela te ferait du bien, une promenade à travers champs ; tu es un peu pâle, ma petite France. L’air de Chevregny ne paraît pas t’avoir très bien réussi.

France détourna la tête, tressaillante, avec une frayeur de la perspicacité de sa sœur. A quoi bon trahir son secret ?… Marguerite ne pourrait rien pour lui ramener Rozenne s’il ne l’aimait plus. Alors elle se devait à elle-même de bien cacher sa défaite. Pas encore elle n’avait parlé, avec la jeune femme, de Rozenne ni des tragiques circonstances qui lui avaient rendu sa liberté, car Marguerite était absorbée par son enfant, et elle eût mieux aimé apprendre tout par André. Aussi, volontiers, elle se laissa tenter par la proposition de sa sœur. Mais le même besoin de mouvement qui, à Chevregny, l’entraînait en d’interminables courses, lui fit refuser la voiture qu’André lui offrait pour la conduire à Dury.

Elle préférait mille fois marcher sur la grande route qui fuyait entre des plaines sans fin, balayée par la brise humide, presque tiède, dont le souffle jetait les feuilles roussies sur la terre, détrempée par les pluies récentes. Le pâle soleil s’était perdu sous un voile de nuées, et le ciel, ouaté de brouillard, était d’un gris morne, lourd d’averses, strié par des vols noirs de corbeaux.

Ses yeux errant sur les lointains embrumés, où s’estompaient quelques bouquets d’arbres, des meules isolées, brunies par les mauvais temps, France causait avec son beau-frère, la pensée distraite, cherchant à engourdir, dans la griserie de l’air qui battait son visage, le désir, douloureux comme une soif, de savoir enfin quelque chose de Rozenne.

Un sursaut, tout à coup, la secoua. André lui demandait, du même ton de causerie :

— Marguerite vous a-t-elle raconté que Mme Rozenne lui avait parlé de la fin inattendue de sa belle-fille ?

Ah ! enfin, elle allait donc savoir… Enfin !… S’appliquant à ne pas laisser frémir sa voix, elle dit :

— Non, Marguerite n’a pas eu encore le temps de me raconter cela… Comment est-ce arrivé ?

— Dans une crise de cette malheureuse. Elle s’est échappée et est allée se jeter dans un étang proche de la maison où elle était gardée.

— Et elle s’est noyée ?

— Non. On l’a sortie vivante de l’eau. Mais elle avait été saisie par le froid. Elle a eu une congestion qui l’a emportée…

Tout bas, France murmura :

— Pauvre, pauvre créature !

Vaguement, elle entendait André déclarer bien heureux pour Rozenne d’avoir été libéré ainsi d’un épouvantable mariage, et d’autres choses encore auxquelles son esprit ne parvenait pas à donner attention, tant ses propres pensées l’absorbaient.

Heureusement, pour la dispenser de poursuivre cette conversation, le petit village de Dury apparaissait et, par delà les arbres du parc, se dressait la toiture effilée du château.

Tous les dimanches, jusqu’à la fin de l’automne, la jeune Mme Chambry, sur le désir exprès de son mari, y recevait ceux de ses amis amiénois que tentait une promenade à la campagne ou une partie de tennis. Et le domestique qui apparut, appelé par la cloche de la grille, expliqua tout de suite, introduisant les visiteurs :

— Madame reçoit dans le parc. Si mademoiselle et monsieur veulent me suivre…

France enveloppa d’un œil charmé les perspectives ombreuses auxquelles le feuillage d’or roux donnait l’aspect d’un paysage de féerie. A son beau-frère, elle murmura, distraite un instant d’elle-même :

— C’est joli, ici !

— Oui, le parc est très beau… Vous allez voir…

Guidés par le domestique, ils traversaient de grandes allées paisibles qui s’allongeaient entre les pelouses décorées de statues un peu verdies par la mousse, et les massifs admirablement fleuris de chrysanthèmes dont la senteur d’automne imprégnait l’air. Une rumeur joyeuse montait du tennis, et les exclamations des joueurs arrivaient, coupées de rires et d’éclats de voix.

L’allée tourna et le large espace sablé apparut, enserré par la fragile muraille du filet, derrière lequel se mouvaient des hommes en tenue de jeu, des jeunes filles en jupe courte qui bondissaient, alertes, suivant le caprice des balles.

Devant le tennis court, Mme Chambry était assise au milieu du groupe de ses visiteurs, de la phalange des parents qui chaperonnaient les joueuses.

A la vue de France, elle se dressa, rose de saisissement, avec un cri de plaisir :

— Oh ! vous êtes à Amiens ?… Quelle bonne surprise de vous voir ! Que vous êtes aimable d’être venue jusqu’ici !… Seulement je suis désolée que mon mari ne se trouve pas là pour vous recevoir ; il est à la chasse. Mais mon beau-frère, du moins, est des nôtres !

Oui, il était là ; et il contemplait France avec une sorte de stupeur ravie. S’il eût été aussi sincère que sa jeune belle-sœur, il se fût, lui aussi, écrié, envahi par une allégresse à laquelle il était livré tout entier :

— Oh ! la bonne surprise… Est-il possible que ce soit bien vous !…

Cependant, toujours correct, il s’appliquait à ne rien trahir de l’émotion qui vibrait en lui comme un hosanna ; et simplement, il saluait France par quelques mots de bienvenue courtoise. Inutile effort ! Clairement, avec son intuition de femme, elle le devinait bouleversé par son apparition imprévue, car il ne pouvait commander à l’expression de ses yeux, de sa bouche, au timbre de sa voix. Se pouvait-il vraiment qu’elle eût produit pareille impression sur ce garçon si calme ?…

— Mademoiselle France, vous allez faire une partie de tennis, n’est-ce pas ? proposa, un peu timide, Mme Chambry, qui ne savait comment montrer à la jeune fille son plaisir de la voir chez elle. Tout à son gré, elle eût voulu pouvoir causer avec cette France Danestal à qui elle avait voué une enthousiaste admiration. Mais elle se devait à ses autres visiteuses, de respectables mères de famille qui eussent trouvé très mauvais de voir la maîtresse de maison empressée auprès de l’élégante Parisienne dont elles examinaient avec une attention aiguë le sobre costume tailleur, d’un brun fauve, moulé sur sa forme souple, la toque de faisan doré dont les ailes avaient le chaud reflet des feuilles d’automne.

France n’était nullement tentée de se mettre à jouer avec ces jeunes gens inconnus et elle préféra la promenade dans le parc que la jeune femme proposait à ses visiteuses, craignant pour elles le froid si elles s’attardaient à contempler les joueurs. Ah ! que France eût aimé s’en aller seule, à sa fantaisie, dans les belles allées dont l’automne poudrait les branches d’or et de pourpre ! Mais quel inutile vœu ! Il lui fallait poliment tenir des propos quelconques avec les respectables dames qui se complaisaient dans la paraphrase des menues nouvelles amiénoises…

— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous faire les honneurs de notre parc ?

Près d’elle était Albert Chambry. Résolument il avait laissé les joueurs, les vieilles dames, les spectateurs masculins, parmi lesquels André d’Humières ; et, comme au printemps, alors qu’il la conduisait vers la filature, par le jardin fleurissant, il marchait lentement, à ses côtés.

Elle sourit :

— Votre parc est beau comme un jardin des fées, ainsi vêtu par l’automne !

— Réellement, il vous plaît ?… J’en suis très heureux !… Je l’aime comme un ami. Quand j’étais enfant, il était mon univers, et un univers enchanté où je connaissais l’ivresse de me sentir, de me croire libre ! Plus tard, ses allées discrètes ont reçu la muette confidence de mes espoirs… Oui, ce parc renferme vraiment quelque chose de ma vie même… Et il me semble que je fais un rêve qui, éveillé, m’aurait semblé irréalisable, en vous y voyant marcher ainsi près de moi !…

Elle l’écoutait, surprise. Jamais elle n’eût imaginé que le correct Albert Chambry pût ainsi sortir de sa réserve, surtout avec elle, presque une étrangère pour lui. S’il donnait à ses paroles une forme un peu trop littéraire, le sentiment qui les inspirait paraissait très sincère ; et, séduite par cette sincérité, elle dit avec un abandon amical :

— Je vous envie de posséder ainsi un petit empire, tout peuplé de souvenirs chers !… Moi, dans tous les lieux que j’ai aimés, j’ai presque toujours été seulement une passante et j’ai laissé un peu de mon cœur à des paysages que je ne reverrai peut-être jamais… Aussi quand il me faut partir, sans espoir de retour, j’éprouve toujours une vraie sensation de déchirement. Et maintenant, j’en arrive à ne plus souhaiter voir certains pays lointains, dont j’ai rêvé passionnément !… parce que j’ai conscience de l’angoisse que j’aurai à les quitter, sachant n’y plus revenir jamais.

A son tour, il l’écoutait attentif, heureux qu’elle lui livrât ainsi quelque chose de sa pensée intime. Il reprit :

— Je crois que le déchirement dont vous parlez, on peut l’éprouver même avec la vision du retour… J’en ai eu la sensation, cet été même, quand ayant accepté un mandat de député j’ai pris conscience nettement que je venais de renoncer à vivre désormais uniquement à l’ombre de ma vieille cathédrale, pour me lancer… dans un inconnu plus ou moins hostile…

— C’est vrai, vous êtes devenu député depuis notre première rencontre ! Alors la politique vous tentait ?

Elle levait vers lui de grands yeux, gaiement sceptiques et moqueurs. Il dit, un peu lentement :

— Non, pas la politique…

Elle eut, pour lui, un sourire de sympathie et se reprit :

— Vous avez raison. Ce n’est pas la politique qui vous a attiré. C’est, je suis sûre, le désir de pouvoir mieux défendre les intérêts de vos ouvriers !

Mais il secoua la tête. Son visage était grave et ses yeux contemplaient le visage de France avec une sorte de douceur ardente :

— Ce n’est pas cela, non plus. Je ne puis vous laisser une aussi haute opinion de ma générosité. Ce serait hypocrisie… Non, si j’ai tant souhaité être nommé, ce n’est guère pour mes ouvriers…

Il s’arrêta encore, comme s’il hésitait à poursuivre. Le regard de France, entre les cils, filtrait surpris vers lui qui, maintenant, avançait près d’elle, silencieusement, sans prendre garde que le groupe des promeneurs ne les suivait plus. Au hasard, tous deux suivaient de petites allées désertes qui semblaient fuir indéfinies, vers la longue charmille que l’automne dorait magnifiquement. Dans l’air humide, tintait la sonnerie des cloches, annonçant le Salut à l’église de Dury.

La voix d’Albert Chambry s’éleva de nouveau et son accent avait quelque chose de résolu, de vibrant aussi, apportant l’écho de quelque obscure émotion dont il n’était pas maître :

— Il vaut mieux que, dès maintenant, vous sachiez la vérité ; j’étais décidé à vous la dire… bientôt… Ce n’est ni par ambition, ni par philanthropie que j’ai souhaité obtenir la députation…

Il s’interrompit encore ; mais ce ne fut qu’une seconde et il acheva :

— … C’était à cause de vous.

— De moi ?…

— Oui, de vous…

Elle le considéra, stupéfaite. Il avait pâli ; mais ses traits avaient une expression de calme volonté.

Où prétendait-il en venir ? Lui, n’était pas un flirt prompt à faire entendre de vagues déclarations aux jolies filles sans dot. Ses paroles étaient réfléchies, mesurées ; il en acceptait la responsabilité.

Alors… quoi ?… Se pût-il que cet homme sagement pondéré fût cependant un romanesque et se fût épris de la fuyante Parisienne que le hasard avait quelquefois rapprochée de lui ?… Si vraiment elle était devenue plus qu’une passante dans sa vie, il valait mieux qu’elle le sût pour lui enlever une inutile espérance. Et, avec une gravité pensive, elle dit :

— Je ne comprends pas pourquoi, à cause de moi, vous avez désiré venir à Paris…

— Vous ne comprenez pas que j’ai désiré me rapprocher de vous… parce que j’espérais ainsi parvenir… oh ! peu à peu ! lentement ! à réaliser un rêve auquel je pense, à toute heure, je puis dire… dès que je suis seul avec moi-même surtout… Un rêve qui est entré en moi, dès le premier jour où je vous ai vue peut-être, mais sûrement cette après-midi où vous êtes venue à la filature… Vous vous souvenez ?

Elle écoutait la tête un peu penchée, regardant la terre brunie sous la rouille des feuilles ; et elle pensait, non pas à Albert Chambry, mais à celui qui, jadis, dans le crépuscule d’été, l’avait suppliée de devenir, pour lui, l’Unique… Comme une enfant ignorante et folle, elle avait refusé de l’entendre, dédaigneuse de l’amour humain, ayant cette foi orgueilleuse que le travail, le culte du Beau suffiraient à lui donner le bonheur… Aujourd’hui, elle savait la vérité ; impérieusement, le cœur veut plus… Et pour cela, elle avait pitié — ah ! grand’pitié — de cet homme qui, peut-être aussi, allait souffrir par elle.

Lentement, après Albert Chambry, elle répéta :

— Oui, je me souviens du jour dont vous parlez. Je voudrais connaître le rêve qu’il vous a apporté. Je crois que je puis vous le demander, puisque vous semblez dire que j’y suis mêlée…

— Vous n’y êtes pas seulement mêlée, vous en êtes l’âme même. Ce rêve, je vous l’avoue, avec tout l’infini respect que j’ai pour vous, parce que je ne sais quand il me sera encore donné de vous voir seule… Ce rêve… c’est qu’un jour vienne où vous consentirez à me confier votre vie pour que j’essaie de vous rendre tout le bonheur que vous me donnerez ainsi…

Une légère flamme monta au visage de France. Ce qu’Albert Chambry lui disait depuis un instant, elle était certaine qu’il allait le lui dire… Tous deux s’étaient arrêtés. Dans les déchirures de la charmille qui les enveloppait du voile fauve de son feuillage, elle apercevait, au delà des plaines, le lointain de la ville où la vie les appelait… Mais lui, la regardait seule, une expression de prière dans les yeux.

Avec effort, elle articula :

— Vous souhaitez faire de moi votre femme, mais…

— Mais je ne suis pour vous qu’un indifférent… Je le sais… Aussi, je n’ai pas l’espérance orgueilleuse et insensée que vous allez ainsi, tout de suite, accueillir la demande que je vous conjure seulement de ne pas oublier. Je n’espère que dans l’avenir.

— Alors… alors pourquoi m’avez-vous parlé aujourd’hui ?

— Est-ce qu’on est toujours maître de ses résolutions ? Je vous ai vue apparaître tout à coup, quand je vous croyais très loin… Et cette joie inattendue a jeté en moi la terreur de vous perdre, si je me taisais plus longtemps… Et puis, je me suis trouvé seul avec vous dans ce parc où vit ma jeunesse ; où, pendant ces derniers mois, j’ai tant pensé à vous… Et mon secret m’a échappé… Ne me répondez pas… En ce moment, je le sais, vous direz non à ce que je désire… comme je n’avais encore rien désiré au monde !…

Elle murmura, tressaillante :

— C’est vrai, je ne souhaite pas me marier…

— Maintenant, oui… Mais il faut penser à l’avenir… Croyez-moi.

L’avenir !…

Elle eut un faible geste d’épaules. Toute son âme s’enfuyait vers Rozenne.

Ah ! Dieu, pourquoi l’aimait-elle ainsi ?…

Elle s’était remise à marcher dans la charmille, lumineuse sous son feuillage de légende. Au loin, les cloches sonnaient toujours et leur chant semblait emplir l’infini pâle du ciel d’automne.

Albert Chambry répéta avec une autorité douce :

— Oui, l’avenir, il faut y penser ! En ce moment, comme vous êtes très jeune, vous n’y songez pas. L’heure présente vous suffit, parce qu’elle est bonne… Vous avez près de vous votre mère, votre père… Vous ne connaissez pas la solitude !… Mais qu’ils vous manquent, vous regretterez de n’avoir pas votre foyer à vous ; de ne pas sentir autour de vous une protection très tendre, dévouée infiniment, qui remplace celle des parents que vous avez aimés…

Un pli un peu amer souligna, une seconde, la bouche de France. Il ne connaissait pas le foyer où elle avait grandi ; sans quoi, il aurait su qu’elle y avait été plus seule qu’elle ne pourrait jamais l’être dans la vie !… Il continuait à lui parler, mais elle l’entendait à peine. Si vivant se réveillait en son cœur le souvenir du beau crépuscule d’été dans le bois d’Houlgate, des vagues nacrées par le couchant, de la voix ardente de Rozenne qui l’implorait… Aujourd’hui, c’était l’automne… Et celui qui lui demandait, d’un accent doux et résolu, le don de sa vie, était un homme en pleine possession de sa volonté, qui savait bien ce qu’il souhaitait pour y avoir longtemps pensé…

Docile, il la suivait dans le labyrinthe des allées étroites où elle avançait distraite et il parlait, dans un désir profond de la convaincre. Il lui disait les mêmes choses que Rozenne lui avait dites cinq ans plus tôt… Des choses que Marguerite aussi lui avait fait entendre, que Marceline Herrène lui avait répétées ce jour où Rozenne avait aux lèvres un aveu qu’elle ne voulait pas écouter — alors…

— Fatalement, un jour ou l’autre, vous comprendrez, je vous assure, que le travail, les jouissances artistiques ne suffisent pas à satisfaire le cœur… Vous arriverez à penser qu’il est bon de se sentir chérie ; de devenir pour quelqu’un l’être par excellence, celle vers qui vont toutes les pensées, les tendresses, les désirs, comme vers une divinité adorée… Ah ! je sais bien que je n’ai pas les mêmes goûts que vous, que nous avons vécu dans des milieux intellectuels très différents, que je ne suis pas artiste du tout… Mais j’apprendrai à aimer les choses que vous aimez… Et puis, ne pensez-vous pas que l’affection peut rapprocher même les esprits ?… D’ailleurs, vous vous intéressez aux questions ouvrières qui sont, pour moi, capitales… Ce serait un lien entre nous… Je vous laisserais, naturellement, toute liberté pour vous livrer aux travaux que vous aimez… Tant que ma vie était fixée à Amiens, je jugeais impossible de vous demander le sacrifice d’accepter la monotone existence de la province, même auprès de votre sœur. Et c’est pourquoi j’ai tant souhaité la députation qui m’amène à Paris, et qu’une circonstance imprévue m’offrait tout à coup puisque celui que je remplace a dû, pour raisons de santé, donner sa démission…

Ah ! comme il avait pensé à tout, comme il avait prévu toutes les objections !… Une sorte d’effroi s’emparait d’elle devant cette tranquille volonté qui s’appliquait à dominer la sienne ; un désir fou la prenait de s’enfuir en criant à cet homme qu’elle ne voulait pas être à lui, qu’un autre lui avait pris le cœur ; de voir la fin de ces allées qui se suivaient éternellement comme dans un bois enchanté… Et, instinctive, d’un accent d’enfant en détresse, elle murmura :

— Je réfléchirai à tout ce que vous m’avez dit… Mais… il faut retourner vers les autres… Ramenez-moi… Je ne sais pas le chemin… Il me semble que je suis perdue dans un labyrinthe !

Il tressaillit, comme arraché à un rêve, et il la vit près de lui, une expression anxieuse au fond de ses prunelles qui étincelaient dans son visage que l’émotion avait décoloré. Seules, les lèvres gardaient leur éclat de fleur de sang…

Il respira profondément, avec un effort pour dominer l’émoi qui bouleversait tout son être ; puis il dit, la voix assourdie :

— Vous avez raison, il faut que je vous ramène, je suis fou, je l’ai été de vous parler ainsi. Venez.

Il se remit à marcher et, un instant, tous deux avancèrent en silence. Son angoisse, à elle, se calmait, car elle ne se sentait plus perdue dans cet immense parc solitaire… Et, tout à coup, elle demanda :

— Vous avez parlé à votre frère de… de votre désir ?

— Non, je lui en parlerai seulement le jour où vous m’aurez autorisé à le faire…

— Et vous ne croyez pas qu’un tel projet lui déplairait ?

— Pourquoi ?

— Ah ! pour bien des raisons !… D’abord, parce que j’appartiens à un monde de lettrés et d’artistes qui, je le sais, ne lui est pas sympathique… Aussi, parce que je suis, comme on dit maintenant, une Ève moderne, espèce de femme qu’il condamne !

Il attachait sur elle des yeux pleins d’une espèce de tendresse fervente :

— Et encore ?… Qu’allez-vous trouver ?

— Ceci… Je suis sans fortune. Mon semblant de dot ne valant pas même la peine qu’on en parle !

Il haussa les épaules d’un geste d’indifférence absolue :

— Je vous en supplie, ne pensez pas même à cette misérable question d’argent !… Je suis, grâce au ciel, assez pourvu pour n’avoir pas à m’en préoccuper. Je pourrai offrir à ma femme tout le luxe qu’elle désirera, les belles choses qui la tenteront…

Elle dit, touchée, comprenant bien tout ce qu’il était prêt à lui donner :

— Vous êtes bon, très bon !

— Non, ce n’est pas par bonté que je voudrais avoir le droit de vous faire la vie aussi heureuse, aussi large qu’il me serait possible… Vous le méritez tellement !… Jamais je n’avais rencontré de femme pareille à vous !

— Vous ne me connaissez pas ! fit-elle avec une ombre de sourire.

— Oh ! si je vous connais !… Bien plus que vous ne le supposez… Je vous connais par ce que vous avez écrit… par ce que je vous ai entendu dire, par ce que ceux que vous voyez disent de vous… Et c’est pour cela que je vous supplie de penser à ma prière, quand vous allez être partie, quand vous aurez regagné votre Paris où vous me permettrez bien, n’est-ce pas, d’aller essayer de gagner ma cause près de vous ?

Pourquoi ne lui disait-elle pas tout de suite qu’elle était certaine que cette cause, il ne la gagnerait pas ?… Pourquoi avait-elle cette lâcheté de redouter ainsi la déception que lui infligerait un refus trop brusque ?… La voyant silencieuse, il interrogea, une anxiété soudaine dans l’accent :

— Est-ce que je vous ai offensée, en vous parlant si franchement ?… J’aurais dû d’abord exprimer mon désir à madame votre sœur, mais je vous ai dit comment j’avais succombé à la tentation de vous avouer la vérité… Vous me pardonnez ?

— Vous pardonner !… Vous avez eu bien raison de vous adresser à moi-même… Je suis une femme, à mon âge !… C’est vrai, aujourd’hui, il me serait impossible de vous répondre comme vous le souhaitez et je ne sais pas ce que sera l’avenir ; mais je vous remercie de tout cœur de vouloir me faire une existence très douce, tranquille, protégée… Je vous en demeurerai toujours reconnaissante… Seulement…

Elle s’arrêta… Le tennis était tout près maintenant. Elle entendait, très nettes, les exclamations des joueurs :

— Seulement, je voudrais bien que vous n’espériez pas ainsi en moi parce que… je crains bien de vous donner une déception !…

— Jusqu’au moment où vous me direz : « J’en aime un autre !… » j’espérerai…

Elle eut aux lèvres un cri instinctif : « Oui, j’en aime un autre !… » Mais sa fierté de femme lui scellait la bouche.

Enfin elle apercevait l’étendue sablée du tennis et le groupe des spectateurs que présidait de nouveau Mme Chambry qui servait le thé. Il devait y avoir très longtemps qu’elle était seule dans le parc, avec Albert Chambry. Que devait penser toute cette réunion provinciale ? Un petit sourire ironique lui montait aux lèvres… Mais il s’effaça, à peine esquissé, tandis qu’un choc l’ébranlait tout entière. Auprès de Mme Chambry, la regardant approcher, elle apercevait Rozenne.

XII

Bien avant qu’elle le vît, il avait dû l’observer. Leurs regards se croisèrent. Elle eut la peur de ce que le sien pouvait trahir. Dans celui de Rozenne, il y avait une sorte d’ironie dure, mais aussi d’indéfinissable souffrance, et elle le connaissait trop pour ne pas le deviner énervé jusqu’à l’angoisse… De quoi ?

Mais elle ne pouvait pas plus l’interroger qu’il ne lui était permis de trahir la joie éperdue qui s’élevait en elle, impérieuse autant qu’un souffle de tempête. Ah ! où était-il, le temps où, près de lui, elle était si calme !

Son cœur heurtait follement sa poitrine. Seul, son extrême usage du monde lui permettait de rester maîtresse d’elle-même. Sans trahir rien de l’émotion qui la brisait, elle put aller à Mme Chambry et lui dire en souriant :

— Votre parc est une merveille, madame. Mais il est, je crois, enchanté un peu, car les allées y sont sans fin… J’ai cru, un moment, que jamais je ne retrouverais le chemin du tennis !

— C’est qu’Albert, sans doute, vous avait conduite dans notre labyrinthe dont nous sommes très fiers, car, réellement, on peut s’y perdre !

Mais France ne distinguait pas le sens de ses paroles. Elle sentait sur elle, pareil à un appel, le regard de Rozenne qui semblait la supplier… Pourtant, elle ne bougea pas. Lui, alors, approcha. Ses yeux avaient la même expression, amère et douloureuse.

Elle dit, très doucement, et son cœur battait toujours à gros coups pressés :

— Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! Vous êtes donc de ceux qui oublient leurs amis ?…

— Dites que je suis de ceux qui ont la prétention d’être discrets…

— Discrets ?… En quoi ?

— On m’avait offert une partie de tennis avec vous, en m’engageant à aller dans le parc à votre rencontre. Mais il semblait vous plaire de demeurer seule avec Albert Chambry, et je n’ai pas voulu vous troubler.

Sans répondre, elle le regarda, sentant qu’il souffrait. Il avait l’accent des jours où il semblait jaloux d’elle… Puis, avec la même douceur, elle murmura :

— Qu’avez-vous, mon ami ? Ce n’est pas ainsi que vous devriez me parler, la première fois que nous nous retrouvons !

Qu’allait-il lui répondre ? Quelque chose, sûrement, qu’il ne devait pas lui dire, car il mordit sa lèvre violemment comme pour retenir les mots inutiles ; puis, entre les dents, il jeta, pour elle seule :

— J’admire la femme nouvelle que j’ai vue surgir en vous !…

Saisie, elle demeura muette. D’ailleurs, elle ne pouvait lui demander aucune explication dans un milieu où tous les regards l’examinaient, pleins d’une médiocre bienveillance… De plus, Albert Chambry s’empressait pour lui servir une tasse de thé ; et son beau-frère, venu près d’elle, lui murmurait que l’après-midi était bien avancée et qu’il fallait songer à regagner Amiens.

Docile, elle dit :

— Quand vous voudrez !…

Mais une révolte lui faisait bondir le cœur à l’idée qu’il allait peut-être lui falloir partir sans avoir une minute encore de conversation avec Rozenne, sans pouvoir lui demander ce qu’il avait contre elle. Correcte, elle causait dans un cercle strictement féminin, attendant la voiture que Mme Chambry tenait à mettre à sa disposition pour regagner Amiens.

Albert Chambry restait un peu à l’écart, paraissant absorbé par les péripéties d’une nouvelle partie qui s’engageait. Elle ne se souvenait même plus qu’il était là. A peine, lui demeurait l’impression confuse d’un entretien grave qu’elle avait eu avec lui. Tout son être frémissait de l’humiliation et de l’émoi de sa défaite qu’elle n’avait jamais pareillement mesurée ; et aussi d’une joie, qui la pénétrait divinement parce que, sans cesse, le regard de Rozenne la cherchait, comme insatiable de la contempler… S’il eût été détaché d’elle, il n’eût pas eu cette expression dans les yeux qu’il arrêtait sur elle…

Ah ! que n’avait-elle le droit de courir à lui pour lui murmurer ce que répétait son faible cœur de femme :

— Ne soyez plus triste !… Oubliez le passé et pardonnez-moi de vous avoir fait souffrir autrefois… Je suis à vous et je vous aime !

Mais elle ne disait rien de semblable ; et lui, il parlait de son très prochain voyage en Espagne, où il désirait aller faire des études, et qui l’entraînerait peut-être jusqu’en Afrique.

— La voiture est avancée, vint annoncer le domestique.

Partir ! Il fallait partir ! André se fût étonné que sa belle-sœur prolongeât encore la visite. Partir, il le fallait… Elle se leva ; et sans se trahir, elle prit congé de Mme Chambry, saluant les autres visiteurs. Sa main effleura celle de Rozenne. Alors, souverainement, une résolution la domina ; et sans hésiter, presque impérative, elle prononça :

— Je voudrais bien causer avec vous, avant de regagner Paris. Si vous avez un moment, demain, voulez-vous passer chez ma sœur ?… Nous ne sortons jamais avant trois heures.

Il s’inclina :

— Je suis tout à vos ordres.

Elle s’éloigna avec un signe de tête. Albert Chambry les accompagnait jusqu’à la voiture. Machinalement, elle s’appliquait à lui parler, se souvenant de tout ce qu’il lui avait offert ; mais elle se savait si loin de lui !

La voiture roula, et elle se trouva seule avec son beau-frère. Il était trop courtois pour se permettre de la questionner ou même lui faire une allusion à sa longue promenade solitaire avec Albert Chambry. Mais peut-être il pensait qu’elle en avait rapporté une préoccupation sérieuse, car, la voyant distraite dans ses réponses, il cessa de lui parler. Elle ne s’en aperçut même pas, tant le tumulte de ses pensées la bouleversait.

Aussitôt arrivée, après un rapide baiser à sa sœur et aux petits, laissant à André le soin de raconter la promenade, elle monta dans sa chambre, car elle avait soif de silence et de solitude. Très vite, au hasard, elle rejeta son chapeau, sa veste ; puis, sans allumer de lampe, elle vint s’asseoir devant le feu. Alors ses mains jointes, le regard fixe sur la lueur vagabonde des flammes, elle chercha à voir dans son âme… Si fort elle avait le sentiment que, de nouveau, elle arrivait à une heure très grave de sa vie !… Qu’allait-elle faire, vouloir, devenir dans la tempête morale qui s’abattait sur elle ?… En son cœur elle trouvait le confus souvenir des paroles d’Albert Chambry ; une allégresse affolante d’avoir revu Rozenne, de le savoir près d’elle, dans la même ville ; de posséder l’espoir de sa venue, le lendemain ; mais aussi l’inquiétude lancinante de son attitude à Dury, de l’incertain avenir qui échappait à sa volonté…

Elle avait cédé à une impulsion irréfléchie quand elle avait demandé à Rozenne de venir lui parler. Elle avait fait cela parce qu’elle ne pouvait plus supporter qu’il partît sans qu’elle eût tenté de lire en lui… Et s’il ne venait pas, s’il se dérobait, ainsi qu’il l’avait fait tant de fois depuis l’été, pour une raison qu’elle ignorait…

Comme une enfant, elle murmura passionnément :

— Mais je ne veux pas qu’il parte… surtout qu’il parte ainsi !… Nous pourrions être si heureux !…

Oui, comme elle l’avait pensé un soir de printemps, être les deux qui vont en une seule âme…

Ah ! comme elle comprenait maintenant la sublime simplicité de l’amour de sa sœur !… Comme elle comprenait le pourquoi des miracles accomplis par les cœurs qui se donnent !… Bizarrement, revenaient à son esprit des paroles de l’Imitation que le hasard d’un livre ouvert lui avait mises sous les yeux, le matin même : « C’est quelque chose de grand que l’amour et un bien au-dessus de tous les biens… Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte… Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner entièrement à la volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c’est que d’aimer… Il faut que celui qui aime embrasse avec joie ce qu’il y a de plus dur, de plus amer pour son bien-aimé, et qu’aucune traverse ne le détache de lui… »

C’était vrai, vrai, vrai, tout cela ! De toute son âme, elle le sentait !… Elle avait été insensée de croire que nul bonheur ne vaudrait jamais les joies de la pensée, les enthousiasmes, les admirations dont elle se leurrait, misérablement ignorante du divin poème de l’amour.

Comme si elle eût répondu à quelque reproche, elle murmura :

— Je ne savais pas… J’étais bien sincère et je n’ai jamais dit que je voulais garder mon cœur… J’attendais que le désir me vînt de le donner… Lui, Claude, me l’a pris sans que j’y pense… Je l’ai fait souffrir… C’est juste que je souffre par lui…

Elle cacha dans ses deux mains son visage que l’émotion brûlait. Qu’allait-il arriver s’il était détaché d’elle et ne l’aimait plus assez pour la vouloir sienne à jamais ?… S’il souhaitait garder sa liberté reconquise ?… C’était bien possible, cela, après tout, et ce serait l’expiation de son orgueilleuse témérité…

Alors que deviendrait-elle, obstinément voulue, elle le pressentait, par Albert Chambry qui aurait pour alliés sa mère, sa famille entière, ses amis, unanimes à approuver ce brillant mariage ?…

Si son entrevue, le lendemain, avec Rozenne, était inutile, s’il partait pour revenir… Dieu seul savait quand !… s’il ne prétendait plus qu’à des Gillettes Harcourts, pourquoi, après tout, résisterait-elle à la douce et tenace volonté d’Albert Chambry ?… Il ne lui serait pas offert une seconde fois de devenir la femme d’un homme aussi généreusement dévoué… Ce qu’il lui offrait, c’était une vie large, paisible, honorée…

Un mariage comme celui de Colette, alors ?… Un mariage d’argent, d’ambition ?…

Elle dressa vivement sa tête enfiévrée :

— Non ! Albert Chambry est, intellectuellement, bien supérieur à Paul… N’importe qui le jugerait un homme de valeur !

Il s’intéresserait aux travaux littéraires qu’elle aimait, lui laissant toute l’indépendance qu’elle réclamerait dans sa vie morale… D’esprit, oui, elle serait libre… Mais de corps…

Un frisson la secoua. Elle n’était pas une vierge ignorante ; et elle savait bien que, mariée, elle ne pourrait ni ne devrait se refuser à l’homme dont elle aurait accepté la fortune, la protection, le serment d’éternelle fidélité, après être librement venue à lui… sans amour… Car elle n’en avait ni n’en aurait pour lui… Tout au plus, elle lui donnerait une reconnaissante affection et une estime profonde… Peut-être, cela lui suffirait, à lui… Il était si calme, si pondéré… Mais elle-même, que pourrait-elle devenir dans une pareille union ?… Ah ! aujourd’hui, à elle, il fallait bien plus ! Le cœur qui, maintenant, battait dans sa poitrine, était autrement exigeant… Il voulait, pour en faire son bonheur, l’amour dont parlait le livre saint, l’amour dont on souffre, dont on vit, dont on meurt…

Et elle pensa, farouche :

— Si Claude me repousse, non, je n’épouserai pas Albert Chambry… Je resterai seule !… Je reprendrai ma vie de cérébrale. J’aimerai seulement — avec mon travail — les belles choses créées par Dieu et par les hommes ; et aussi, les pauvres êtres dont j’aurai pitié !… J’ai été heureuse ainsi pendant des années. Pourquoi ne le serais-je plus ?

Pourquoi ?… Parce qu’elle n’était plus la même !…

La flamme l’avait touchée ; et la destinée qui jadis lui semblait meilleure que toute autre ne lui suffisait plus. Tout son être se révoltait devant la seule vision d’un avenir semblable, si mortellement vain dans sa solitude glacée, avec ses joies et ses consolations illusoires, autant que le bruit des grelots qu’un enfant agiterait dans une boîte vide pour passer les heures…

Elle se souvenait bien de certaines vieillesses de femmes demeurées sans époux, presque toujours par la force des choses, hélas ! et qui, n’ayant pas le passé, comme les veuves, sans attache avec nulle créature née de leur chair et de leur cœur, restaient de pauvres épaves tristes, dans la foule des couples unis.

Ah ! la vie, c’était de se donner à un autre être, pour sa joie, généreusement, corps et âme, avec le beau mépris de l’épreuve, acceptée bravement, comme la rançon de l’ivresse d’aimer…

Et tout bas, avec la même sincérité passionnée, France murmura encore :

— Ah ! je veux vivre !… vivre par lui !

XIII

— M. Rozenne fait demander si ces dames peuvent le recevoir ?

— Très bien ; nous descendons, dit Marguerite qui considérait d’un regard ravi sa toute petite, occupée à jouer sur le tapis.

France s’était levée, devenue toute blanche.

L’heure qu’elle avait appelée commençait et, parce qu’elle la savait décisive peut-être, une émotion poignante l’abattait tout à coup.

Une seconde, elle demeura silencieuse, recueillie en elle-même… Puis, résolue, elle se pencha vers sa sœur avec un baiser et demanda, la voix un peu assourdie :

— Guite, veux-tu me permettre d’aller seule, d’abord, recevoir Claude Rozenne ?… J’ai besoin de lui parler. Peut-être… peut-être mon avenir dépend de cette conversation… Tu as confiance en moi, n’est-ce pas, ma grande sœur chérie ?

Mme d’Humières avait relevé la tête à cette soudaine demande. Mais ce ne fut chez elle qu’une surprise fugitive. Son mari lui avait parlé de la longue promenade faite, la veille, à Dury, par France et Albert Chambry ; et, bien que la jeune fille ne lui eût rien dit au retour, elle la connaissait trop bien pour ne pas la deviner troublée par quelque préoccupation sérieuse à laquelle, délicatement, elle n’avait pas même fait allusion.

Ses yeux s’arrêtèrent, pleins de tendresse, sur le visage devenu grave de la jeune fille qu’elle attira dans ses bras :

— Oui, j’ai confiance en toi, petite France… Mais si ton avenir est en jeu, je t’en supplie, sois sage, réfléchis, ne l’aventure pas follement… Va. Je descendrai seulement quand tu me feras demander.

France murmura :

— Merci !

Un instant, toutes deux se regardèrent avec leur mutuelle affection. Puis, spontanément, Marguerite eut le geste dont elle bénissait, chaque soir, ses enfants couchés et effleura, d’une croix, le front penché de France.

— Descends, chérie. Que Dieu soit avec toi !

France se détourna. Elle sentait bien que nul conseil n’eût pu en ce moment l’influencer. A elle seule, il appartenait de préparer l’avenir.

Son cœur battait à coups pressés, si fort qu’elle s’arrêta derrière la porte close du salon, avant d’en tourner le bouton. Mais ses lèvres articulèrent, sous l’impérieux effort de sa volonté :

— Il faut !… Il faut !…

Et elle entra.

Droit devant la fenêtre, Rozenne attendait, les traits étrangement altérés, quelque chose de dur dans l’expression. Peut-être pensait-il voir apparaître Marguerite d’Humières, car il eut un mouvement brusque quand il reconnut France. Elle lui tendit ses deux mains, ainsi qu’elle faisait dans les jours passés où elle lui voyait l’âme en détresse. Il les enveloppa d’une étreinte presque violente et les porta à ses lèvres qui les effleurèrent d’un baiser lent…

Puis les laissant retomber, il demanda :

— Mme d’Humières n’est-elle pas là ?

France s’assit, inclinant la tête.

— Ma sœur descendra dans un instant. Mais je l’ai priée d’attendre un peu pour le faire… Je vous l’ai dit hier, je souhaitais vous parler…

Lui, était demeuré debout. Il la regardait comme s’il avait peur de ce qu’elle allait dire.

— Vous souhaitez me parler ?… à moi ?… et de quoi ?

Elle aussi le regardait, soudain très calme parce qu’elle savait où elle voulait aller, parce qu’il était là, devant elle, enfin ! et qu’elle était certaine qu’il ne la tromperait pas… Pourtant, une seconde encore, elle resta silencieuse, songeant…

Puis, avec une franchise fière, gravement, elle dit, très simple et très douce :

— Je ne puis supporter que mes amis aient à me reprocher quelque chose qu’ils me cachent ; et puisque vous allez partir, puisque je ne sais ni quand, ni où nous nous reverrons, j’ai voulu vous demander ici… — à Paris, vous avez l’air de me fuir !… — en quoi encore j’ai pu vous faire mal, involontairement… Vous demander ce que vous avez contre moi ?…

— Ce que j’ai contre vous ?… Moi ?…

— Oh ! ne dites pas que vous n’avez rien ! Mes intuitions ne me trompent jamais… Et j’ai… oh ! si forte !… celle que, volontairement, vous vous éloignez de moi depuis cet été… que je ne suis plus pour vous une amie…

— Jamais vous n’avez été pour moi une amie plus chère ! fit-il sourdement.

— Oh ! non ! puisque…

— Puisque ?

— Puisque vous m’avez tu un événement qui était pour vous la délivrance !

Il tressaillit. Cependant, il n’ignorait pas qu’elle devait savoir. Il la contemplait comme le bonheur irréalisable…

— C’est vrai, je me suis interdit de vous en parler ! jeta-t-il avec une sorte d’âpreté douloureuse.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai jugé que cela était plus sage,… qu’il était inutile de vous occuper encore une fois de moi, à ce sujet.

Elle prononça lentement :

— Ici même, dans ce salon, au printemps, je vous ai dit que jamais plus ce qui vous touchait ne me laisserait indifférente… Et je crois que depuis ce jour j’ai été pour vous une vraie amie, très fidèle… Alors pourquoi depuis plus de trois mois m’avez-vous laissée sans un signe de souvenir ?… Pourquoi hier m’avez-vous parlé durement sans que…

— Sans que vous l’ayez mérité, n’est-ce pas ? interrompit-il violemment. Ah ! ne me parlez pas d’hier… A moins que ce ne soit pour m’annoncer ce que vous avez décidé avec M. Albert Chambry… Que je sois, du moins, le premier à vous féliciter !

— Me féliciter !… Que supposez-vous donc qu’il m’ait demandé ?…

D’un geste inconscient, il passa la main sur son visage contracté.

— Je ne suppose pas… Je sais !… Car il y a deux mois Chambry, avec une candeur confiante, m’a parlé de vous… Et parlé de telle sorte que j’ai compris à quel point vous l’aviez conquis…, comme les autres… Seulement…

Elle répéta, attentive, son cœur battait si vite qu’il la rendait haletante :

— Seulement ?

Il martela les mots :

— Seulement je crois que vous ne l’éconduirez peut-être pas comme les autres…

— Parce que ?

— Parce que c’est un excellent parti qui vaut la peine d’être accueilli !

— Vous voulez dire qu’il est intelligent ?… très bon ? d’une famille honorable et de sentiments délicats ?

Elle parlait lentement, comme elle eût récité une leçon ou comme si elle eût voulu se pénétrer de ce qu’elle disait.

— Tout cela est très vrai ! Je comprends que tant de qualités réunies vous donnent enfin le goût du mariage et culbutent vos résistances et vos appréhensions… Votre heure est venue !… Mais je ne pensais pas qu’elle viendrait pour un homme comme celui-là !

Quelle souffrance criait désespérément dans son accent !… Ah ! il n’eût pas ainsi parlé s’il n’avait été jaloux d’Albert Chambry ! Alors… alors c’était donc le bonheur qui venait à elle ?… Elle demanda :

— Pourquoi supposez-vous que l’heure dont vous parlez est venue ?

— Croyez-vous donc que moi, qui connais toutes les expressions de votre visage, je n’aie pas compris tout de suite quand enfin… enfin ! vous êtes reparue avec lui, qu’il venait de vous dire… ce que vous étiez devenue pour lui, de vous offrir son cœur… et sa bourse !

Elle eut un geste d’épaules et répéta, un peu amère :

— Sa bourse !… Et vous avez tout de suite pensé que j’acceptais l’offre ?… Vous qui prétendez me connaître ?

— Il n’avait pas le visage d’un homme dont on a brisé l’espoir… Je n’ai pas eu de peine à comprendre que vous avez dû lui dire que vous réfléchiriez… Autrefois, c’est en un instant que vous avez résolu de prononcer le « non » qui a fait mon malheur…

— J’étais une enfant, alors… J’ai répondu comme une enfant… Maintenant les années m’ont rendue plus sage…

— Et plus pratique !

— Oh !

Elle pâlit, tant il l’avait atteinte. Il la vit blanche jusqu’aux lèvres, une expression de souffrance dans les yeux qu’elle levait vers lui… Et avant qu’il eût maîtrisé son mouvement, il était debout devant elle, emprisonnant les mains qui tremblaient et, penché vers elle, il suppliait tout bas :

— France, ma précieuse, mon adorée petite amie !… pardonnez-moi !… Je suis fou… Vous savez bien que je ne pense pas la chose insensée que je viens de vous dire… pour vous faire mal… parce que je suis incapable, comme autrefois, plus encore !… — de supporter de vous avoir perdue… de penser qu’un autre aura le bonheur qui m’est refusé !… France, vous avez raison, épousez Albert Chambry. C’est un honnête homme qui vous aime et dont la tendresse vous sera infiniment bonne… Je vous jure que tout cela, je me le répète sans cesse depuis qu’il m’a parlé… Vous avez raison… Vous êtes sage en l’écoutant !

Il avait gardé entre les siennes les mains toujours frémissantes ; et elle sentait la souffrance qui le broyait à cause d’elle et lui apportait la certitude bénie qu’il était bien à elle toujours, à elle seule !…

Elle le regarda :

— Alors… vous me conseillez d’épouser Albert Chambry ?… Dites-le-moi, vos yeux dans les miens… Dites-le-moi…

Elle s’arrêta un peu, toujours assise, sans lui enlever ses mains. Elle continuait à le regarder. Presque bas, elle prononça, avec son âme qui se donnait :

— Dites-le-moi en me jurant que vous ne regrettez rien de ce qui aurait pu être, il y a cinq ans… de ce qui pourrait être maintenant puisque vous, comme moi, vous êtes libre… Jurez-moi cela, Claude… Et, selon votre conseil, j’épouserai Albert Chambry…

Violemment, il laissa retomber ses mains et recula :

— Oh ! France, vous êtes cruelle !… Pourquoi me tentez-vous ?

— Ah ! Dieu ! enfin !! !

Le mot lui était échappé comme un cri de joie.

— Je vous tente, pourquoi ?… Parce que vous m’aimez ?

— France, par pitié, taisez-vous !… Ne me faites plus de mal !

— Répondez-moi, Claude… Parce que vous m’aimez ?…

— France, cette nuit, je suis resté debout, ivre de jalousie, arpentant ma chambre comme une bête en cage, parce que j’avais compris que cet homme vous avait parlé…

— Parce que vous m’aimez ? répéta-t-elle une troisième fois.

— Ah ! oui, parce que je vous aime !… Oh ! France, pourquoi voulez-vous que je vous le dise ?

— Maintenant, vous en avez le droit !…

Il l’arrêta avec le même emportement désespéré :

— France, ne me faites pas entrevoir l’impossible !… Je ne suis pas un saint !… Je suis un pauvre homme qui, tout comme les autres, ai soif de bonheur… Ne me tentez pas !… Je n’aurai pas le courage de vous repousser !…

— Me repousser… pourquoi ?…

Elle n’était plus pâle et une splendeur d’aurore grandissait au fond de son regard.

— Mais je serais criminel, France, de ne pas vous repousser !… Maintenant, je suis presque pauvre… J’ai le souci terrible d’un malheureux petit être, maladif, dont un jour ou l’autre, j’aurai l’entière charge, qui exige des soins qu’une mère seulement pourrait accepter… Non, je n’ai pas le droit, maintenant, de vous demander votre vie que d’autres peuvent rendre heureuse et fortunée… Qu’aurais-je, moi, à vous offrir !… Jamais je ne l’ai vu si clairement que le jour où j’ai recouvré ma liberté… Alors, je me suis appliqué à vous fuir, car je savais ma faiblesse !… comme je le faisais depuis le moment où j’avais compris que je vous aimais trop pour continuer à voir en vous une amie !

— C’était pour cela !! !… Oh ! que c’est bon de vous l’entendre dire !!… Claude, je veux votre pauvreté… Je veux votre petit enfant pour qu’il soit à moi… Je veux…

Elle s’interrompit encore. Ses lèvres tremblaient ; mais, dans ses prunelles dilatées, il y avait l’infini de l’amour humain :

— … Je veux votre âme entière, et fidèle, et confiante !… Je ne vous demande que cette richesse-là pour en faire mon bonheur…

— Votre bonheur !… France, vous ne jouez pas, n’est-ce pas ?… Vous savez quelle espérance… merveilleuse ! vous me donnez ?… Est-ce qu’il serait possible… Votre bonheur !… sincèrement, et non par pitié, par générosité, vous pensez cela ?…

— Claude, laissez-moi être heureuse par vous… Prenez-moi pour toujours… si vous voulez bien encore de moi !

Il la contemplait sans oser encore l’attirer dans ses bras, sous ses lèvres, comme son trésor :

— Mais, France, comprenez donc que c’est une vraie vie de sacrifices que vous voulez accepter ! Grâce à mes folies, je ne pourrai vous donner les belles choses qui vous charment, vous connaîtrez peut-être les soucis d’argent dont vous avez l’horreur…

Elle eut un faible geste pour l’arrêter. Un sourire joyeux passait sur sa bouche :

— Ils ne me feront pas peur si vous êtes avec moi pour les supporter… Je ne suis plus un bébé… J’ai compris — très tard, c’est vrai ! — qu’il faut accepter la vie telle qu’elle est, avec tout ce qu’elle apporte d’épreuves, de difficultés ; parce qu’elle peut aussi donner des bonheurs qui consolent de tout… Si vous m’aimez, Claude, je ne souhaiterai rien d’autre…

— Et si je vous aime mal, si je vous fais souffrir !… Albert Chambry, lui, vous serait fidèle, sans défaillance !

— Vous aussi, vous le serez ! jeta-t-elle dans un cri passionné où il y avait de la ferveur et de la fierté… Je saurai bien vous ôter la tentation de me délaisser !

La délaisser !… Il était bien certain qu’il l’adorerait aussi longtemps qu’un souffle de vie l’animerait. Elle n’était pas de celles qu’on délaisse quand elles se sont données !

— Vous délaisser ! vous, mon amour, vous que j’ai toujours aimée avec ce que j’avais de meilleur en moi !… Il y a cinq ans, à Villers, c’était ainsi déjà… Écoutez ma confession. Cet hiver, quand je vous ai retrouvée si sereine, si étrangère au mal que vous m’aviez fait, j’ai eu la tentation bien violente, je vous jure, de tout essayer pour me faire aimer de vous et alors me venger de ce que vous m’aviez fait souffrir… Cela, me le pardonnez-vous, France ?

Elle dit, songeant à d’autres choses encore qu’elle devait oublier généreusement :

— Je vous pardonne tout ce que je puis pardonner…

— Oui, tout, répéta-t-il, la comprenant. Tout, parce que j’ai bien lutté contre la tentation pour agir en honnête homme !… Autant que je le pouvais, je me suis appliqué à ne pas vous trahir cet amour que vous aviez mis en moi, qui était entré dans ma vie pour n’en sortir jamais !… Mes folies, que votre regard condamnait, c’était pour m’éloigner de vous, pour mieux vous fuir ; pour essayer de me détacher de vous, puisque je n’étais pas libre !… Vous savez toute la vérité, maintenant… Oh ! France, mon amour, mon unique, est-il possible que vous vouliez bien être à moi enfin… et malgré tout !…

Cette fois, il l’attirait, dans un geste de bonheur jaloux, car il l’avait bien conquise… Elle, soumise délicieusement, appuya la tête contre sa poitrine. Blottie entre ses bras, elle comprenait qu’elle se fût laissée emporter par lui dans la mort même, comme dans un paradis… Et les paupières closes, frémissante sous les baisers dont il lui couvrait le visage, et qu’elle sentait en son cœur même, elle murmurait lentement :

— Claude, c’est divin, le mal d’aimer !…

FIN

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Imaginez un livre complètement affranchi des modes littéraires d’aujourd’hui : il commencera par surprendre jusqu’à ce que cette première impression le cède au délicieux étonnement d’avoir devant soi une œuvre qui ne date pas. Tel est le cas de Nêne.

En prenant soin des enfants d’un veuf, une servante de ferme, Madeleine ou Nêne, comme ils l’appellent, en vient à les aimer comme si elle était leur mère et qu’elle dût toujours vivre pour eux. Trois ou quatre ans se passent. Le veuf se remarie et Nêne, aussitôt chassée par la jeune femme qui la hait, pâle de douleur, se jette dans un étang.

Contée sans l’ombre d’artifice, cette simple histoire est de celles où l’on ne sent nulle part l’auteur. Tout l’intérêt se porte sur les personnages, qui vivent de leur vie propre. Êtres simples qui ne s’analysent point : tout instinctifs parfois, ils sont vrais et leur vérité nous émeut.

M. Ernest Pérochon a fait une œuvre humaine, et c’est un grand éloge.

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GRÉVILLE (H.). Dosia. La Fille de Dosia. Perdue. La Seconde Mère. Sonia.

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