DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
I
Conscient d’avoir conquis et de dominer en maître son brillant auditoire, le conférencier achevait son étude sur le féminisme dans le roman, étude inspirée par une œuvre récemment parue qu’avait signée un nom célèbre. Et avec une pénétration de psychologue subtil et de moraliste volontiers philosophe, avec une pensée alerte de causeur très spirituel, il résumait les raisons qui doivent rendre vaine la tentative de la femme pour n’être plus qu’un cerveau, une pure intellectuelle, dédaigneuse de l’amour comme du souci et de l’orgueil de la maternité, prétendant demeurer la « vierge forte » devant l’homme qu’elle méprise et dont elle rejette l’égoïste protection.
Il parlait éloquemment, avec une conviction chaude et un tact parfait, disant des choses très justes — conçues, d’ailleurs, par une intelligence masculine — dans une langue forte et pittoresque, souple pour exprimer toutes les nuances. Et comme il eut le talent de terminer par une habile et délicate esquisse du vrai rôle de la femme — compagne aimante et généreuse de l’homme, dispensatrice de la vie par les êtres dont la création est sa suprême gloire, ses derniers mots se perdirent dans la houle des applaudissements jaillis de tous les rangs du très élégant auditoire qui emplissait la petite salle de la Bodinière… Un auditoire mondain à souhait ; où coquet, parfumé, curieux, dominait l’élément féminin, attiré entre deux visites — les visites de janvier ! pourtant… — par la réputation du conférencier.
Mais pas une, certes, n’avait, avec plus d’intérêt, suivi l’évolution de sa pensée, que France Danestal, amenée par une amie américaine, grande admiratrice de l’orateur. Quand les applaudissements accueillirent sa conclusion ainsi qu’une approbation unanime, elle eut un petit mouvement de tête qui protestait, comme l’expression de ses lèvres qu’elle mordillait impatiemment. Son amie s’en aperçut et se mit à rire, tout en se levant pour suivre le flot qui se dirigeait vers la sortie.
— Eh bien, France, qu’y a-t-il ?… Vous n’êtes pas satisfaite ?
Elle eut un sourire gai.
— Votre conférencier, Suzy, est un maître orateur, je vous l’accorde ; mais quant à la sagesse de ses jugements et à la justesse de ses idées, il est au niveau du moins éclairé de ses frères. Les hommes sont tous pareils et toujours les mêmes… Ils ne peuvent, ni les uns ni les autres, se résigner à admettre qu’ils ne nous sont pas du tout indispensables !… Et, pourtant, Dieu sait qu’on vit bien agréablement sans eux !
Et avait dit cela d’un accent de conviction très drôle, tandis que ses doigts distraits rattachaient sa veste de fourrure ; Suzan Mackley l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, la voyant toute rose encore de l’attention donnée à la conférence et si séduisante sous son chapeau hérissé de larges ailes, comme une coiffure de Walkyrie, qu’invariablement, elle retenait le regard de tous ceux qu’elle frôlait dans la cohue de la sortie.
— France, décidément, le sexe fort est sans attrait pour vous !… Je commence à désespérer que nous vous voyions jamais enlevée par le prince Charmant !
— Ma chère amie, il faudrait d’abord que le prince Charmant existât !… Je vous assure que je l’attends et que le jour où il paraîtra, je ne le prierai pas de repasser à une autre heure !
— A moins, petite muse, que vous ne soyez justement alors en l’absorbante société du dieu de l’Inspiration !
— Bah ! il y a du temps pour tout et chacun !
Mme Mackley ne répondit pas, car un remous de la foule les séparait une seconde. Quand elles se rejoignirent, Suzan demanda :
— Je vous ramène, n’est-ce pas ?
— J’espère bien ne pas vous en donner la peine. Maman m’a dit qu’elle viendrait me reprendre. Seulement, elle va, je suis sûre, être en retard, parce qu’elle était allée voir les enfants de Colette ; et quand elle est avec son petit-fils et sa petite-fille, dame ! elle oublie tout le reste du monde, y compris ma modeste personne ! Je vous en supplie, Suzan, ne l’attendez pas… Une vieille fille de mon âge peut bien rester seule un moment !
— Vous avez calomnié votre mère, France. La voici, et même Mme Asseline avec elle !
En effet, remontant le flot qui se déversait vers la sortie, saluant au passage des visages connus, elles avançaient toutes deux parmi les groupes qui encombraient la longue galerie dirigée vers la porte.
Les cinq années écoulées depuis le mariage de Colette avaient laissé quelques traces sur les traits un peu alourdis de Mme Danestal, dont l’embonpoint s’était accru avec l’âge, malgré des soucis, des préoccupations demeurés toujours les mêmes. En revanche, elles avaient été douces à Colette, épanouissant, dans le cadre d’un luxe somptueux et raffiné, sa grâce de femme, qui lui méritait justement le nom dont elle était partout saluée, « la belle Mme Asseline ».
Très svelte, même avec son collet de zibeline, ses cheveux blonds artistement mousseux sous la précieuse dentelle rousse, piquée de roses, qui ourlait sa toque de fourrure, elle faisait dans la foule un de ces passages sensationnels qui lui étaient toujours nécessaires, cherchant sa sœur avec des yeux qui notaient surtout l’effet produit.
— Colette, nous voilà ! jeta France, glissant sa fine personne à travers les rangs pressés, arrêtés par la pluie, devant la sortie.
— Ah ! très bien ! Nous vous avons fait attendre, n’est-ce pas ? Mais maman ne pouvait se décider à dire adieu aux petits… Bonjour, chère amie.
Elle serrait la main de Mme Mackley qui venait de saluer Mme Danestal, et toutes deux échangèrent quelques propos de pure politesse, car elles n’éprouvaient nulle attirance l’une vers l’autre. Suzan Mackley considérait comme une sorte de poupée l’exquise mondaine qu’était la belle Colette. Celle-ci trouvait plutôt absurdes les idées philanthropiques, teintées de socialisme, de cette richissime américaine, qui, veuve, n’ayant pas d’enfants, usait de sa liberté et de sa fortune pour s’occuper de toute sorte de questions scientifiques, intellectuelles, voire même politiques, distraction ordinaire des cerveaux masculins. « Une détestable relation pour France, si férue déjà d’idées bizarres », répétait-elle en toute occasion à Mme Danestal, qui en eût volontiers jugé de même si, en bonne mère, elle n’avait gardé l’arrière-pensée que, peut-être, dans la colonie américaine, France rencontrerait le riche époux qu’elle lui souhaitait, frère en fortune de Paul Asseline…
Tout en causant, les quatre femmes avaient enfin atteint la porte ; pendant que France disait adieu à son amie, Colette proposait :
— Maman, veux-tu que je te remette chez toi ?
— Avec plaisir, accepta Mme Danestal, qui jouissait très volontiers des voitures de sa fille favorite.
Toutes trois montèrent dans le coupé attelé avec une impeccable correction ; et, tout de suite, entre Mme Danestal et Colette, ce fut une conversation affairée au sujet d’une robe de bal que la jeune femme se créait, en collaboration avec son couturier.
— Voyons, France, donne-nous ton avis, fit Mme Danestal très occupée… Tu t’enfermes dans un silence bien intempestif !
— Je vous écoute, maman.
— Ou plutôt, tu écoutes encore la conférence, remarqua Colette. Elle était intéressante ?
— Très intéressante.
La jeune femme n’insista pas. La conférence lui était fort indifférente ; et elle se remit à discuter avec sa mère le projet de robe dont elle était enthousiasmée. Puis, ce fut le récit, lestement troussé, d’une petite scène avec sa belle-mère qui s’était permis de blâmer la somptuosité de ladite robe de bal dont un hasard lui avait fait voir le modèle.
France, de nouveau, n’écoutait plus. Ces éternels papotages sur des chiffons, sujet intarissable pour sa mère et Colette, lui semblaient insipides ; et, de plus, il lui était toujours désagréable de voir la désinvolture avec laquelle la jeune femme traitait les opinions de sa belle-mère, car elle se souvenait trop bien de la respectueuse déférence témoignée jadis, à Villers, par Colette jeune fille, à la vieille dame qu’il fallait séduire. La conquête faite, le mariage célébré, Colette, paisible dans sa victoire, sans brusquerie inutile, mais avec une volonté inflexible, s’était mise doucement à agir selon son seul bon plaisir, certaine d’être toujours approuvée par un mari follement épris ; cela, à la stupéfaction profonde et exaspérée de sa belle-mère, qui ne s’attendait pas à cette transformation inattendue.
Elle avait bien essayé de ressaisir la domination qu’elle considérait comme son juste privilège, de diriger le ménage de son fils et de morigéner à son gré sa belle-fille ; mais après quelques tentatives absolument vaines, elle avait bien été forcée de s’avouer qu’elle se trouvait en face d’une puissance avec laquelle il lui fallait compter ; et pour ne pas avoir l’humiliation de se voir vaincue, elle avait, la rage au cœur, opéré une habile et prudente retraite. Mais elle se vengeait par de mordantes paroles, des critiques, des escarmouches dont Colette n’avait cure, ayant la riposte facile, sans d’ailleurs se départir d’une parfaite correction de ton et de langage.
France avait violemment l’horreur des trahisons. Or, elle estimait que sa sœur avait trompé Mme Asseline et chaque circonstance qui le lui prouvait réveillait chez elle un bizarre sentiment de honte, si peu sympathique que lui fût l’impérieuse vieille dame, toujours pétrie d’idées mesquines, pitoyablement bourgeoise, vaniteuse et omnipotente. Tout autant que son père, qui ne mettait jamais les pieds dans le monde des Asseline, elle redoutait d’y aller ; mais enfin puisque Colette avait jugé bon d’y entrer et s’accommodait bien des millions qu’elle y avait trouvés, il semblait à France d’une stricte justice qu’elle payât loyalement la dette contractée envers sa belle-mère. Une fois, parce que l’occasion s’en présentait, elle avait exprimé cette opinion à Colette, qui l’avait d’ailleurs fort mal prise ; mais jamais plus elle ne lui en avait reparlé, trop jalouse de sa propre liberté d’action pour ne pas respecter celle des autres. Et toutes deux avaient continué, tout en se voyant très souvent, à vivre aux antipodes l’une de l’autre, tant il existait moralement peu de points de contact entre elles. France savait à merveille que sa sœur la tenait pour une absurde rêveuse, incapable de se créer dans le monde un brillant avenir comme le sien ; et Colette, en secret, s’irritait de se sentir jugée par la droite et inflexible conscience de sa jeune sœur, sur laquelle échouait sa coquette séduction.
La voiture s’arrêta rue de Courcelles, devant la maison des Danestal.
— Alors, Colette, fit Mme Danestal, à ce soir, chez les de Tavannes. Tu arriveras vers onze heures ?
— Ça, je n’en sais rien… J’arriverai quand je serai prête…
— Hum ! voilà qui promet encore quelques quarts d’heure d’attente à ce bon Paul !… Un de ces jours, il regimbera !
Colette eut un rire expressif.
— Lui ? Maman, tu ne connais donc pas encore ton gendre ?… Tout ce que je veux, il le veut… Tout ce qui me plaît, lui plaît !… Au revoir, maman. France, à ce soir.
Rapidement, les deux femmes descendirent ; derrière elles, le valet de pied ferma la portière du coupé qui s’éloigna tandis qu’elles commençaient la montée de leurs quatre étages.
A l’appel du timbre, la femme de chambre accourut et ouvrit. Dans l’antichambre, décorée de vieux panneaux artistiques, mais mal éclairée, — ce n’était pas jour de réception, — se trouvait M. Danestal qui rentrait aussi. Encore enveloppé de sa pelisse ourlée de fourrure, il prenait le courrier du soir, déposé sur un plateau. Il sourit à sa fille.
— France, la Revue est arrivée. Tu peux voir l’effet qu’y produisent tes sonnets des Heures brèves.
— Un bon effet ?
— Je n’ai pas encore constaté… J’arrive… Viens en juger toi-même.
Elle le suivit dans son cabinet qui avait vraiment une somptuosité de petit musée et se rapprocha du bureau Empire — absolument authentique ! — surchargé de papiers et de livres, sur lequel brûlait une lampe.
Elle ouvrit la livraison et regarda, attentive.
— Lis tout haut, dit son père.
Il s’était assis sous la clarté de la lampe qui accusait le dessin de sa tête puissante dont les yeux avaient une ardeur pensive. La bouche était sensuelle et passionnée, soulignée par le menton volontaire qu’effilait la barbe encore brune, mais largement striée de blanc.
Entre lui et sa fille, c’était maintenant un lien que cet amour pour la poésie qui les dominait tous deux. Lien si léger, il est vrai, qu’il ne suffisait pas pour le retenir davantage dans un foyer dont il s’était depuis longtemps détaché ; mais qui, entre temps, lui faisait trouver plaisir dans la jeune société de sa fille.
Elle lut, d’un ton un peu bas que timbrait la sonorité musicale de sa voix et qui était en admirable et instinctif unisson avec le caractère du poème.
Ah ! c’était bien la même artiste qui avait écrit jadis, et qui lisait maintenant, cette poésie frémissante, où palpitait la vie fugitive des heures dont le souvenir demeure inoubliable…
Le front appuyé sur sa main, dans un geste de recueillement, Robert Danestal écoutait ; et il la regardait, se demandant comment une fillette de vingt ans à peine avait pu être capable de créer une telle œuvre d’art d’une impeccable forme, d’une stupéfiante intensité de pensée…
Pourtant, il avait déjà lu ces vers qu’elle lui avait soumis avant de les envoyer à la Revue. Quelle ardente vie intérieure ils trahissaient chez cette fine créature, aux allures de simple fille du monde qui songeait tour à tour en artiste, en philosophe, et en femme exquisément vibrante…
Quand elle se tut, il secoua la tête comme dans un réveil.
— Eh bien ! France, tu peux être satisfaite de ton œuvre, fit-il pensivement, avec un tel accent de sincérité qu’une bouffée de joie la fit tressaillir, car elle savait le prix d’une semblable approbation.
Il la précisait en reprenant les vers, les uns après les autres ; les étudiant avec un soin qui révélait la valeur qu’il y trouvait.
Des minutes incomparables coulèrent ainsi pour tous deux… Mais, par hasard, les yeux de Robert Danestal tombèrent sur le cartel suspendu entre les deux fenêtres.
— Diable ! Comment, sept heures moins dix ?… Je dîne au Cercle… Et je ne suis pas habillé pour ce soir.
— Ni moi déshabillée, dit France, apercevant dans la glace sa tête brune, toujours coiffée du chapeau aux grandes ailes.
Elle se levait, prenant la Revue.
— Nous te verrons ce soir chez les de Tavannes, père ?
— Oui… J’irai y faire un tour… Ou doit m’y présenter un jeune artiste — dont je ne me rappelle plus le nom, d’ailleurs — qui illustrerait volontiers mon volume des Gloires.
— Alors, à ce soir, père.
Saisissant sa veste de fourrure jetée sur un fauteuil, elle disparut prestement et regagna sa chambre.
C’était vraiment là son home d’élection, celui qu’elle avait créé selon ses goûts, grâce à des meubles, des livres, des gravures, des bibelots d’art qu’elle y avait peu à peu réunis, avec une joie de collectionneur toujours en quête.
Dominant son étroite couchette, se dressait un christ d’ivoire ancien qui était une pièce rare, découverte par hasard chez un brocanteur où elle était allée fureter avec son père. Dans une vitrine, des figurines de Saxe voisinaient avec de précieux éventails, des faïences curieuses, une fragile statuette antique… Sur le piano, drapé d’une vieille soie à ramages, d’un vert pâlissant, des capillaires épanouissaient leur feuillage léger dans une jatte d’étain qui devait dater de plusieurs siècles. Près de la fenêtre, s’allongeait la table-bureau, vivante de livres, de feuillets, de portraits, — portraits d’artistes surtout, mais la place d’honneur appartenant à une petite photographie de sa sœur Marguerite ; — d’une aiguière opaline, en cristal de Nancy, jaillissait une gerbe d’œillets dont le parfum montait vers les livres préférés de France, placés sur un rayon ouvert de sa bibliothèque, bien à portée de la main.
Elle s’assit sur un pliant bas, devant le feu, en attendant que le dîner lui fût annoncé ; d’un regard d’amie, elle enveloppait son harmonieux petit logis qu’éclairait seule la flambée d’une grosse bûche ; et un sourire de malice flottait sur sa bouche, car elle songeait à l’audacieuse — et mensongère — affirmation du conférencier, décrétant que, seulement par l’amour de l’homme, la femme peut être heureuse. Oh ! la fatuité masculine ! Dans quelle erreur elle faisait tomber même un psychologue délicat ! N’en était-elle pas, elle-même, la preuve vivante ? C’était dommage que, pour convaincre cet incrédule, elle ne pût, une seconde, lui entr’ouvrir le sanctuaire de sa pensée et de son cœur. Il eût vu alors qu’une femme, même jeune, — quoi qu’il en dît ! — peut trouver son bonheur dans son indépendance, son travail, l’affection d’amis de choix, et les jouissances artistiques et intellectuelles données à ceux qui les cherchent d’un esprit et d’un cœur fervents.
Vraiment, à cette heure de sa vie, rien ne lui manquait — sauf de l’argent ! Et, de nouveau, un sourire souleva ses lèvres… Ce qu’elle en gagnait avec ses travaux littéraires ne lui fournissait pas des rentes bien brillantes. Et elle avait hérité — peut-être pour son grand dommage ! — de la générosité de son père ; toujours prête à donner, aux autres et à elle-même, pour satisfaire sa chaude bonté et son goût du beau.
Jusqu’alors, certes, elle ne regrettait pas de n’être pas mariée. Pas une fois elle n’avait eu le désir ou même entrevu la possibilité d’accepter les quelques partis convenables, selon le monde, qui s’étaient offerts à elle ; partis d’ailleurs rares… Car, de toute évidence, si simple qu’elle fût, elle effrayait beaucoup d’hommes par sa valeur intellectuelle ; et ceux qui n’en étaient pas effarouchés s’étaient toujours trouvés d’honnêtes garçons qui ne pouvaient lui plaire… Pourtant, certes, l’exemple de son père la protégeait contre le rêve de devenir la femme d’un homme illustre !
Jamais, non plus, elle n’avait pensé avoir mal fait en laissant Claude Rozenne s’éloigner d’elle ; et cela, d’autant qu’il l’avait bien vite oubliée, lui donnant la mesure de l’amour qu’il prétendait avoir pour elle. L’hiver même qui avait suivi leur commun séjour à Villers, passant la saison en Italie, il y avait épousé une étrangère très riche et très belle. Depuis, elle l’avait perdu de vue.
Quelquefois, elle pensait : « Je me marierai quand je rencontrerai un homme qui mérite que je lui sacrifie tout ce qui fait ma vie heureuse à ne pouvoir la désirer meilleure !… »
Mais celui-là, arriverait-il qu’elle le rencontrât ?… Le conférencier prétendait que, fatalement, à une heure ou à une autre, la femme éprouve la soif de se donner… Cette soif, l’éprouverait-elle donc un jour ?… Vraiment, en la sincérité de son âme, elle ne le souhaitait pas. L’amour, instinctivement, elle le considérait comme un beau joujou dangereux auquel il est très sage de ne pas toucher, car il blesse le cœur, presque toujours.
Et ce qu’elle apercevait autour d’elle ne la détrompait pas. Le mariage d’amour de Marguerite avait été une faillite. Colette ne voyait dans son mari que la source de son luxe. Suzan Mackley, une des femmes qu’elle fréquentait avec le plus de plaisir, libérée du mariage, semblait vivre dans l’allégement d’une délivrance…
Qu’en adviendrait-il d’elle-même ?… Curieusement, tout à coup, elle se le demandait. Se pût-il qu’un jour dût venir où le monde idéal que l’art lui créait ne lui suffirait plus ; où son existence, si délicieusement remplie, lui semblerait vide ; où, pour combler ce vide, il lui faudrait l’amour d’un homme ?…
Encore une fois, elle eut un instinctif geste d’épaules, comme pour rejeter bien loin ces vaines idées ; un sourire d’incrédulité sceptique et gaie errait sur sa bouche… Mais elle continua pourtant à songer aux mystérieux problèmes d’une vie de femme, tout en regardant les braises qui s’écroulaient avec des lueurs capricieuses.
II
Le dîner en tête à tête avec sa mère rapidement achevé, France eut à elle un long moment de liberté avant l’heure de s’habiller ; car Mme Danestal avait regagné sa chambre pour y commencer sa toilette, occupation aussi longue pour elle qu’au temps même de sa jeunesse.
C’est pourquoi, France, instruite par l’expérience, se prit à faire la sienne seulement quand elle eut constaté que sa mère entrevoyait enfin un heureux résultat à ses efforts. Alors, elle-même s’habilla avec un soin instinctif, parce qu’elle était artiste en toute chose. Elle s’intéressait à sa toilette comme à une œuvre fragile qu’elle souhaitait harmonieuse, pour satisfaire son propre goût ; mais dans l’attention qu’elle y donnait, il y avait une étrange absence de coquetterie.
Elle fut d’ailleurs vite prête, habituée à se servir seule, la femme de chambre absorbée par sa mère. Puis, une seconde, elle regarda l’image que lui renvoyait la glace : celle d’une mince créature qui avait une fraîcheur de fleur blanche, de larges prunelles profondes dans un iris très bleu, sous les cheveux châtains où couraient des moires d’or, qui était modelée comme une pure statuette par l’étoffe soyeuse, couleur d’une rose jaunissante, étroitement drapée sur sa forme svelte.
Dans l’échancrure du corsage elle glissa des roses vivantes qui confondirent le doux coloris de leurs pétales avec la teinte délicate de la robe et le jeune éclat de la peau… Puis, rapidement, elle s’enveloppa de sa mante du soir, et ses pieds, chaussés de satin, exposés à la flamme du foyer, elle se mit à lire des feuillets d’épreuves, à les annoter avec une attention qui creusait un pli entre les sourcils, tracés d’un seul jet.
— France, tu es prête ? vint enfin dire à la porte de sa chambre Mme Danestal qui était toute souriante, sortant à son gré des mains de sa femme de chambre. Dans sa robe perlée, elle était vraiment très majestueuse, ses cheveux, dont la poudre unifiait la blancheur, lui donnant un air de jeune douairière. France le lui dit ; elle parut ravie et arriva au bal d’humeur charmante.
Il était déjà tard, car Mme Danestal avait mis beaucoup de temps pour parfaire l’œuvre de sa toilette. Les salons étaient encombrés par des couples si nombreux de danseurs qu’à peine les plus intrépides pouvaient accomplir la lente évolution du boston.
Dans la galerie d’entrée, beaucoup d’hommes s’étaient réfugiés. Les curieux s’entassaient dans les embrasures des portes pour contempler le très brillant coup d’œil offert par les salons où beaucoup de femmes étaient jolies, où toutes étaient habillées, pour la joie des yeux, par les soins d’experts couturiers.
D’autres, les privilégiés qui avaient pu découvrir une place sur les banquettes de la galerie, devisaient librement et, volontiers, appréciaient les danseuses avec des mots de connaisseurs en beautés féminines. Ceux enfin que n’intéressaient ni la danse ni les femmes, que le seul devoir mondain avait amenés et retenait, ceux-là somnolaient discrètement, les yeux ouverts à demi, sous les paupières fatiguées, aspirant à l’heure du retour, dans la bonne nuit glacée où ils oublieraient les salons surchauffés et la senteur trop forte des fleurs répandues à profusion pour fêter les vingt ans de la petite Jacqueline de Tavannes.
Elle, toute menue, toute blonde, dans l’envolement de sa robe de tulle, dansait avec des yeux rieurs où, par éclairs, passait une gravité tendre, quand son regard s’arrêtait sur une silhouette masculine, correctement confondue dans la foule des habits noirs.
Parmi leur phalange, France distingua tout de suite son beau-frère qui, conscient d’être le mari de la reine, s’effaçait discrètement, fier de la beauté de la jeune femme, attendant, docile, son bon plaisir pour regagner leur gîte fastueux.
Dès qu’il reconnut sa belle-mère et France, il se précipita, s’empressant afin de leur découvrir des sièges. Mais il n’eut pas la peine d’en chercher un pour France. Tout de suite entourée d’un cercle de danseurs, la jeune fille devait inscrire une série de noms sur son carnet ; puis s’éloigner au bras d’un beau garçon qui avait eu le talent de se faire agréer avant les autres et la conduisait adroitement à travers le flot des couples dont la musique rythmait l’évolution.
La grâce souple de France faisait d’elle une incomparable danseuse de boston et le cavalier qu’elle venait d’accepter était digne d’elle. Avec un plaisir d’enfant, elle se laissa entraîner dans une ondulation berceuse et lente qui enroulait autour d’elle la soie molle de sa robe, les joues un peu plus roses, les lèvres silencieuses, son regard, dont l’expression était distraite, errant autour d’elle pour reconnaître, au passage, des visages connus. Une seconde, il s’arrêta sur Colette qui, admirablement habillée, décolletée comme le méritaient ses belles épaules, s’accordait le plaisir d’un flirt coquet. Aussitôt, elle détourna la tête et ses yeux effleurèrent un groupe masculin immobilisé dans l’embrasure d’une porte. Alors, tout à coup, une surprise enleva à son regard l’expression indifférente et une question lui monta aux lèvres :
— Est-ce que vous savez quel est ce grand jeune homme debout, là-bas, près de la porte du petit salon ?… Il me semble que je le connais…
— Là-bas ?… qui cause avec Luzarches ?… C’est un artiste, je crois, un certain Claude Rozenne qui a, dit-on, beaucoup de talent…
— Claude Rozenne… C’est bien ce qu’il me semblait, fit-elle la voix un peu lente.
Son cavalier lui parlait encore. Elle ne l’entendit pas.
Claude Rozenne ! Brusquement, dans son souvenir, se dressait la vision du bois d’Houlgate, où un grand garçon, sceptique et charmant, lui parlait d’amour, devant la splendeur du couchant sur la mer. Et cela lui paraissait vieux, si vieux, comme le dernier épisode d’un roman lu dans sa toute jeunesse et un peu oublié… Depuis ce jour-là, elle ne l’avait pas revu, ce Claude Rozenne, aperçu seulement dans la cohue du mariage de Colette. Il partait pour l’Italie où l’attendait cette union imprévue.
Que s’était-il passé ensuite ? Au bout de près de deux années d’absence, Rozenne avait été revu seul à Paris, pendant quelques semaines ; il n’avait cherché à se rapprocher d’aucun ami, puis il était parti pour des voyages sans fin, semblait-il, ne se rappelant au souvenir de personne… Aussi était-il bien oublié quand, au commencement de l’hiver, il était réapparu soudain, et toujours seul, dans le monde parisien. De sa femme, pas un mot ; tout juste, aux quelques indiscrets qui avaient osé aventurer une allusion à son mariage, il avait répondu que Mme Rozenne vivait en Angleterre ; et son accent eût suffi pour arrêter toute investigation.
Ces détails, France se souvenait de les avoir entendu donner par Paul Asseline, en diverses circonstances ; et, récemment, l’entrefilet d’un journal lui avait appris, par hasard, qu’une exposition allait avoir lieu d’œuvres et croquis rapportés de ses voyages par Claude Rozenne, exposition qui était annoncée comme devant être absolument remarquable…
Pensive, elle le regardait, tandis que son danseur la ramenait, la valse finie, et il lui semblait un frère aîné du Rozenne qu’elle avait connu. De silhouette, il restait un jeune homme ; mais sur les tempes, les cheveux grisonnaient un peu et la dure empreinte de la vie s’accusait dans les rides précoces du visage fatigué, dans l’expression de lassitude amère et méprisante, de révolte qu’avait la bouche, au repos… Quelle tempête avait donc passé sur cet homme qu’elle avait connu si joyeusement insouciant, pour qu’il eût à ce point changé ?… Un impérieux désir s’élevait en elle de lui parler, d’évoquer avec lui les quelques semaines d’un passé dont le souvenir lui demeurait souriant. La reconnaissait-il ?…
D’un signe, elle appela Paul Asseline.
Toujours complaisant, il approcha aussitôt.
— Paul, c’est bien votre ancien ami Rozenne qui est là, n’est-ce pas ?
— Oui… Ç’a été pour moi une stupéfaction de le voir ici. Il ne m’avait pas donné signe de vie depuis son retour à Paris.
— Je pense que vous n’êtes pas brouillés ?… Amenez-le-moi… Cela me ferait plaisir de causer avec lui du vieux temps de Villers…
— Très bien… Je vais vous le chercher…
Le Rozenne qu’elle venait d’apercevoir lui semblait si différent du Rozenne d’autrefois, qu’elle ne songeait plus à la scène du bois d’Houlgate… Elle attendit, impatiente, craignant qu’un nouveau danseur ne vînt la quérir, car l’orchestre préludait pour une valse… Mais Paul Asseline reparut. Rozenne le suivait. Un éclair de plaisir passa dans les yeux de France. Devant elle, était Claude Rozenne. D’un geste spontané, elle lui tendit la main, avec un joli sourire :
— Alors, vraiment, c’est bien vous ?… Et vous ne venez pas même saluer vos anciens amis ! Il faut que ce soient eux qui vous reconnaissent !
Il s’était incliné très bas ; mais à peine il avait effleuré les doigts qu’elle lui donnait. Un pli barrait son front et il n’y avait pas de sourire sur son visage un peu contracté comme s’il eût subi le choc de quelque émotion soudaine. Tout de suite, d’ailleurs, il se ressaisit et la regardant il dit :
— Je suis, en effet, très coupable, mademoiselle, de venir si tardivement vous saluer. Mon excuse est que vous aviez autour de vous une telle cour que je n’ai pas osé aller vous importuner.
— Hum ! Quelle cérémonie !… Peut-être, tout simplement, la vérité est-elle que vous ne m’avez pas reconnue !
— Avant même d’avoir vu votre visage, je vous avais devinée en vous apercevant de loin qui dansiez… Vous avez une silhouette qu’on n’oublie pas !
Elle sourit, trop femme pour ne pas sentir l’hommage, peut-être involontaire.
— Et aussitôt, n’est-ce pas, vous vous êtes cru revenu à Villers ! Ah ! que ce temps est loin déjà !…
— Oui, bien loin !… Il y a des moments où il m’apparaît comme un bon rêve dont la vie s’est chargée de me réveiller.
Il s’arrêta court… Sa voix était rude et, de nouveau, une contraction fugitive avait crispé ses traits, une seconde. Elle eut sur lui un regard rapide, un peu saisie de son accent. Les années qui venaient de s’écouler lui avaient donc été bien lourdes ? Pourquoi et comment ?…
Encore une fois elle eut, très forte, l’impression que quelque événement douloureux avait ainsi transformé l’homme qu’elle avait rencontré autrefois, goûtant la vie comme un fruit savoureux.
Sans répondre à ses paroles, elle dit avec cette grâce qui la rendait si attirante :
— Vous ne pouvez savoir combien j’ai, en ce moment, la tentation de bavarder un peu avec vous sur ce séjour à Villers… Donnez-moi votre bras, voulez-vous, et réfugions-nous dans la bibliothèque… Mon danseur n’aura pas l’idée d’aller m’y chercher.
Elle ne le regardait pas et ne vit pas l’hésitation qui passait dans ses yeux. Évidemment, la conversation qu’elle souhaitait lui était pénible, à lui… Mais il se domina et la conduisant vers la bibliothèque, il interrogea, avec une politesse un peu machinale, comme s’il voulait échapper à la hantise du souvenir, même par une question banale :
— Alors, vous n’aimez pas à danser ?
— Oh ! vous comprenez bien que c’est un plaisir sur lequel je suis blasée depuis que j’en use… Je suis maintenant presque une vieille fille, pas selon les apparences, peut-être, mais au moral…
— Non, c’est vrai, pas selon les apparences, répéta-t-il après elle, avec un étrange sourire, s’effaçant pour la laisser passer.
La petite pièce où ils entraient était à peu près déserte dans l’instant. Quelques hommes âgés y causaient ; ils s’éloignèrent à la vue du jeune couple, avec l’idée instinctive de ne pas troubler un flirt.
France le devina et, une seconde, ses lèvres eurent une expression malicieuse. Elle et Rozenne pensaient si peu à flirter !… Elle s’assit dans un grand fauteuil, de dossier très élevé, où sa forme mince se découpa d’un trait délicat sur les verdures sombres de la tapisserie. Lui resta debout, adossé à la cheminée, devant elle. Avec ses yeux d’artiste, il remarquait, même en de menus détails, la charmante vision féminine qu’elle évoquait ainsi, dans sa robe couleur d’aurore qui enveloppait d’un reflet caressant la tête expressive, les épaules, les bras, d’une rare pureté de ligne…
Si jadis, pourtant, elle ne l’avait pas éloigné d’elle, sa destinée, à lui, eût été autre, peut-être très heureuse. Et, tout à coup, une sorte de colère contre elle, si sereine, bouleversa en lui tous les bas-fonds creusés par la vie. D’un accent bizarre, il jeta :
— Comme l’on devine mal la vérité !… J’aurais juré que je vous retrouverais mariée !
— Pourquoi ? Je ne montrais pourtant pas dans ma prime jeunesse de très grandes dispositions matrimoniales, si je me rappelle bien.
Il haussa imperceptiblement les épaules.
— Parce que vous êtes de celles que les hommes veulent à tout prix conquérir.
La bouche de France eut une moue gaiement moqueuse.
— A la condition, toutefois, que celles-là soient des héritières… Et ce n’était pas mon cas.
— Ce qui ne vous empêche pas d’être entourée comme il m’a été donné de le constater tout à l’heure…
Elle inclina sa tête fine.
— Très entourée, comme vous dites… Vraiment, je crois bien qu’il y a, pour le moins, ce soir, dans le grand salon, une dizaine d’hommes, jeunes ou mûrissants, qui me trouvent délicieuse et sont tout prêts à me faire la cour pour peu que le jeu paraisse m’agréer… Mais laissons là tous ces enfantillages et parlons de choses plus intéressantes, comme aux beaux jours de Villers, quand nous bataillions si bien… Alors, vous devenez un homme célèbre ?… Vous allez, paraît-il, exposer des pastels dont on parle déjà…
— Sans les connaître, oui. Je vais, en effet, exposer le fruit de mes labeurs, comme disent les bonnes gens. Car je travaille maintenant.
— C’est très bien !… Vous êtes devenu tout à fait un homme sérieux !
— Je vous en prie, ne m’admirez pas trop vite, fit-il ironique. C’est la nécessité qui me fait accepter le joug… austère du travail. Ayant eu de fortes raisons de chercher à me distraire, la malencontreuse idée m’est venue de jouer ; et j’ai perdu si remarquablement que ma modeste fortune en a subi une brèche des plus regrettables. D’ailleurs, il est peut-être fort heureux que je me sois vu dans l’obligation de « peiner ». Quand la jeunesse est finie, on en arrive si vite à découvrir que la vie est supportable à la seule condition de la surcharger d’occupations qui en comblent le vide effroyable !…
Comme ces paroles sonnaient étranges dans une atmosphère de fête… Mais avant que France y eût répondu, il reprenait, changeant de ton, avec un regret peut-être de son aveu pessimiste :
— En venant ici, ce soir, je pensais que, peut-être, je vous rencontrerais, car je dois être présenté à monsieur votre père, dont il m’est offert d’illustrer les poèmes.
— Ah !… c’était vous l’artiste dont mon père m’a encore parlé tantôt ?… Comme c’est curieux !… Je serais ravie que ce soit vous qui vous occupiez des Gloires…
— En attendant que vous me fassiez l’honneur de me confier vos propres œuvres… Car vous avez tenu tout ce que vos amis attendaient de vous. Même en mes pérégrinations lointaines, il m’est arrivé plusieurs fois de lire de vos vers… Ils n’étaient pas signés de votre nom ; mais je ne sais quelle intuition m’avait fait deviner qui était Francis Danes. Il pensait et sentait tellement comme Mlle France Danestal… Pas en tout, pourtant…
— Vraiment ?…
— Oui ; Mlle Danestal avait, autrefois, le seul culte du beau et, d’instinct, fuyait la pensée et le spectacle de toutes les laideurs, des problèmes de la misère, de la maladie qui sont le partage de la pauvre humanité et n’ont rien d’esthétique…
— Autrement dit, j’étais un petit monstre d’égoïsme !
— Non ; vous étiez seulement une artiste, éprise de beauté, comme les jeunes Hellènes auxquelles vous ressemblez. Mais votre vision de la vie s’est élargie, si j’en crois vos vers…
— Je l’espère bien, fit-elle avec un léger sourire. Les années nous apprennent à voir et à sentir tant de choses !… Vous souvenez-vous qu’à Villers vous me taquiniez sur mon audacieux désir de savoir et de comprendre toujours plus ?… Je crois qu’avec l’âge ma curiosité s’est encore avivée ; mais elle s’est orientée autrement. Ce ne sont pas les choses du passé qui m’intéressent le plus, mais celles du présent… Mon temps me passionne tel qu’il est, si complexe avec ses défauts, ses erreurs, ses gloires, ses inquiétudes, que sais-je ? Peut-être parce que je me sens tellement sa vraie fille !
Elle disait tout cela très simple, jouant avec son éventail, dont le battement effleurait son bras nu. Lui, l’écoutait, la pensée envahie par le ressouvenir de leurs causeries d’autrefois.
Tout haut, il songea :
— Comme vos vers portent l’empreinte de cette évolution de votre pensée !… Je ne suis, moi, qu’un profane en matière de poésie ; mais je me permets pourtant de trouver, à la suite de maîtres compétents, qu’ils sont absolument remarquables.
Cette fois, il avait parlé avec l’accent de jadis dont la sincérité donnait une singulière force à son éloge. Une flamme rose courut, puis s’éteignit sur le visage de France ; et doucement, elle dit :
— Tant mieux si mes vers vous plaisent, puisque vous avez été un peu, en somme, mon parrain littéraire… Je ne l’oublie pas et je vous en garde un reconnaissant souvenir…
— C’est beaucoup trop pour le peu, très peu, que le hasard m’a fait faire…
— Le peu ? Non, j’ai su comme vous aviez mis en goût de connaître davantage ma poésie l’éditeur qui en avait entendu quelques bribes, au passage. Et ce premier succès a été pour moi un immense encouragement ! Peut-être, si je ne l’avais pas eu, aurais-je fini par renoncer à écrire des vers… Et je me serais privée d’une telle jouissance !
Il la regardait. Ses traits avaient repris quelque chose de dur. Lentement, il dit :
— Alors, votre vie est ce que vous désiriez la faire ? Vous êtes heureuse ?
Une lumière passa dans les prunelles ardentes.
— Je suis très heureuse !… J’ai la vie que je souhaitais sans oser la croire réalisable… Mes rêves les plus ambitieux ont été dépassés… Non seulement, le public lettré — oh ! pas la foule, sûrement ! — commence à connaître un peu le nom de Francis Danes, — poète et compositeur ! — mais…
Ici sa bouche prit une expression gamine.
— … Mais ce qui me paraissait le plus enviable des dons, je gagne de l’argent, — pas des sommes considérables !… et avec ma prose plus qu’avec mes vers et ma musique, bien entendu ! — mais enfin !… Je n’ai plus à demander toujours des capitaux à ma famille ! Et cela seul suffirait déjà à me faire trouver le travail un délice…
— Et vous avez l’intention de poursuivre longtemps votre existence de bénédictine ?
— Oh ! de bénédictine !…
Un sourire fin glissait sur sa bouche, tandis que son regard effleurait la soie rose de sa robe et les fleurs qui se fanaient sur sa peau fraîche. Il corrigea, toujours railleur sans gaîté :
— Mettons de bénédictine qui vit dans le siècle et s’accommode des mœurs, des goûts, de l’esprit de son temps… Et l’avenir que vous vous préparez ainsi, volontairement, ne vous effraie pas ?
— Pourquoi m’effraierait-il ? Je me donne à moi-même mon bonheur, je ne me l’enlèverai pas !
— Soit ; mais ce que vous voulez bien appeler aujourd’hui du bonheur ne vous suffira peut-être pas toujours…
Elle se redressa inconsciemment ; et, avec une imperceptible hauteur, elle jeta :
— Je verrai bien, alors.
— Oui, c’est vrai, vous verrez bien — et peut-être trop tard !… Ainsi, l’heure n’est pas encore venue.
— L’heure ?…
Étonnée, elle levait vers lui des yeux qui interrogeaient.
Mais, tout de suite, elle comprit, et ses sourcils se rapprochèrent.
— Me permettrez-vous de vous dire que je vous trouve bien indiscret ?
— Pourquoi ? fit-il, la regardant en face. Parce que j’émets l’opinion que vous n’avez pas encore trouvé votre maître ?
— Quelle perspicacité !… Eh bien ! croyez, s’il vous convient, que j’attends encore l’heure, comme vous dites… l’entraînement de la passion… C’est bien cela, n’est-ce pas, que vous êtes désireux de me voir goûter ?
Une gaîté jeune flottait sur son visage, tandis qu’elle soulignait les mots avec une emphase moqueuse, ouvrant son éventail dont les paillettes étincelèrent.
Oh ! cette insolente quiétude de vierge sûre d’elle-même… Un désir jaillit en lui comme une flamme… Obtenir dans l’avenir, à n’importe quel prix, l’audacieuse et exquise créature ; la sentir à son tour, vaincue, brisée par le terrible mal d’aimer… Il se souvint ; jadis, sur la route d’Houlgate, quand elle marchait insouciante devant lui, épris follement, il avait connu déjà cette tentation insensée de la saisir dans ses bras pour la meurtrir de baisers, en lui murmurant, sur les lèvres, les mots qui font défaillir… Et devenue plus femme, elle était plus séduisante encore. D’un regard violent il enveloppa la peau veloutée comme un pétale de camélia, le visage mobile et fin, les yeux ardemment profonds, la bouche que nuls baisers n’avaient fanée, — il l’eût juré ! — la forme modelée merveilleusement dans l’argile humaine que trahissait l’étroite ligne de la robe… Ah ! aucune des créatures auxquelles, depuis des mois, il s’était tour à tour attaché dans une soif désespérée d’oubli, aucune ne l’avait enivré comme eût pu le faire cette vierge délicieuse. Le jour où elle aimerait, non seulement elle serait une incomparable amoureuse, mais aussi l’amie par excellence, la vraie compagne de la pensée, du cœur, de l’âme…
Après elle, il répéta, droit devant elle :
— L’entraînement de la passion ! Vous en parlez comme une enfant joue avec le feu, sans le connaître ! Si j’étais charitable, je vous souhaiterais, sans doute, de l’ignorer toujours, mais je ne suis pas charitable. A quoi bon mentir ? Je désire, au contraire, par amour de la justice, que vous connaissiez un jour cette force de la passion dont vous riez, dédaigneuse ; que vous soyez à votre tour vaincue par elle, vaincue à crier grâce !
Elle eut de la main un geste léger qui l’arrêta. Elle ne souriait plus et se levait, les yeux presque graves.
— Vous semblez vraiment me jeter une malédiction. Que savez-vous si je ne considérerai pas ma défaite comme un bienfait qui me fera paraître très pâle mon bonheur d’aujourd’hui ?…
— Je le souhaite de toute ma volonté.
Ils se regardèrent, une seconde, jusqu’au fond de l’âme… Dans celle de Rozenne, elle devina tant de misère que son cœur de femme pardonna. Le sourire charmant reparut sur ses lèvres.
— Ne soyez pas mauvais ainsi pour moi, sans que je l’aie mérité. J’ai si bonne envie que nous soyons de vrais amis ! Nous sommes destinés à nous voir souvent si vous devenez le collaborateur de mon père… Et puis, maintenant, ramenez-moi en plein bal, car nous accaparons un peu le sanctuaire du flirt ! Et Dieu sait pourtant que nous n’avons pas essayé ce jeu-là !
Il n’eut aucun mouvement pour lui offrir son bras. Elle était pour lui l’incarnation même d’un éden où il n’entrerait pas ; la conscience lui en était si douloureuse qu’il eût voulu ne l’avoir jamais revue… Et, pourtant, il éprouvait l’âpre désir de la retenir encore, de l’avoir ainsi, quelques minutes de plus, sous son seul regard, dans l’intimité de cette pièce paisible où se fondaient, très doux, le chant de l’orchestre et la senteur chaude des fleurs qui se mouraient dans l’air alourdi.
Mais déjà elle écartait la portière qui fermait à demi la bibliothèque ; et la rumeur du bal les enveloppa avec l’éblouissante clarté des grandes fleurs électriques qui ruisselait sur les épaules nues, avivant l’éclair des satins. Devant eux, dans la foule des couples, passait la petite Jacqueline de Tavannes, qui bostonnait toute rose, les paupières abaissées, les lèvres joyeuses, avec celui dont, secrètement, son jeune cœur faisait l’élu.
France sourit de lui voir un air de petite fille sagement heureuse. Rozenne ne l’aperçut même pas ; il pensait, impatient, que les règles de l’étiquette mondaine lui interdisaient de retenir davantage France Danestal… Alors, il souleva la portière, tandis qu’elle effleurait de ses doigts le bras qu’il se résignait à lui offrir…
— Où désirez-vous que je vous conduise ?
Avant qu’elle eût répondu, une exclamation saluait leur réapparition.
— Ah ! mais voici notre artiste ! Maître, il flirtait, et c’était avec votre fille !
France tourna la tête et vit son père qui les regardait, elle et Rozenne, d’un air si surpris qu’elle se mit à rire.
— Père, ne t’étonne pas autant !… M. Rozenne est pour moi une vieille connaissance que j’ai eu grand plaisir à retrouver… Il y a cinq ans, nous avons passé ensemble un mois bien gai à Villers. Je lui rends sa liberté aussitôt qu’il m’aura découvert un siège quelconque…
— Bien, bien, très bien, petite fille. Monsieur, je vous attends ici pour que nous causions dès que vous aurez un moment à me consacrer…
Avec quelques paroles courtoises, Rozenne s’était incliné ; mais il n’eut pas la peine de chercher, pour France, la chaise demandée. Tout de suite, déjà, elle était entourée par ses danseurs qui venaient lui réclamer les valses promises. Alors, soulevant les doigts qu’elle avait laissés sur le bras de Rozenne, elle dit, et aux lèvres elle avait le sourire où voltigeait une ironie caressante :
— Vous voyez que vous pouvez, sans scrupule, m’abandonner pour mon père… Au revoir, n’est-ce pas ?
Il eut une imperceptible hésitation. Dans ses yeux passa l’expression qu’elle ne s’expliquait pas, où il y avait quelque chose de violent et de dur. Puis, se courbant très bas, il répéta après elle :
— Au revoir.
III
L’hiver semblait vraiment finir, chassé par un printemps frileux encore, que glaçaient parfois de brusques giboulées, mais pourtant déjà tiédi par les premiers soleils. Çà et là, une brume verte baignait les branches, et de la terre vivifiée commençaient à jaillir les jeunes pousses qui cherchaient la lumière du ciel encore pâle, d’un bleu fragile.
France, dans le wagon qui l’emportait vers Amiens, où son beau-frère d’Humières venait d’être nommé, aspirait à pleines lèvres, la vitre abaissée, la brise très fraîche où flottaient les premières senteurs d’avril.
Mais absorbée par une songerie que berçait le mouvement régulier du train, elle ne prenait point garde au renouveau tardif du pays picard dont les interminables plaines fuyaient, monotones, vers l’horizon.
C’était la première fois, depuis cinq années, depuis leur commun séjour à Villers, qu’elle allait se retrouver à vivre intimement près de sa sœur. Et la même question qui, jadis, la troublait si fort, au moment de leur réunion à Villers, l’occupait de nouveau, anxieusement : Marguerite était-elle heureuse ? Son généreux amour avait-il, comme elle l’espérait, transformé son léger époux ?… Ou bien était-il demeuré l’être égoïstement frivole qui, tant de fois, avait révolté France, à Villers ?
Villers ! ce nom qui traversait sa pensée en fit dévier le cours, y ramenant, par l’impérieuse association des idées, le souvenir de Claude Rozenne, devenu si différent, lui, de ce qu’il était cinq ans plus tôt. Elle l’avait revu souvent depuis deux mois ; et chacune de leurs rencontres avait avivé en elle l’impression de la première heure, quand elle avait causé avec lui chez les de Tavannes. Avec le Rozenne de jadis, il semblait n’avoir de commun que son sens délicat et si aiguisé des choses de l’art et des lettres. Il illustrait décidément les poèmes de Robert Danestal ; et cela, avec une telle intuition du caractère de l’œuvre, qu’elle eût aimé le voir s’occuper de même de ses poésies à elle…
Mais elle ne lui en avait rien dit, car leurs rapports n’avaient pas repris le caractère de sympathie joyeuse et confiante qui les avait rapprochés à Villers. Elle était trop femme pour n’avoir pas l’intuition qu’elle l’intéressait comme autrefois ; elle sentait son attention tendue vers elle, dès que les obligations de la vie mondaine les rapprochaient ; mais, loin de la rechercher, il l’évitait ; et si quelque circonstance les réunissait forcément, elle retrouvait vite, sous la correction polie des paroles, l’espèce de mordante et agressive rudesse dont elle avait été frappée, le soir au bal. Que lui avait-elle donc fait ?… Gardait-il contre elle une mesquine rancune parce qu’elle avait jadis décliné sa capricieuse recherche, oubliée par lui tout le premier, d’ailleurs, comme l’avait prouvé son prompt mariage.
S’irritait-il de la voir satisfaite d’une destinée qu’elle s’était créée, ne réalisant aucune des prédictions par lesquelles il répondait autrefois à ses déclarations de faire seule son bonheur ?…
Mais quoi qu’il pensât, elle était toute prête à le lui pardonner, d’abord parce qu’il avait beaucoup de talent, et elle possédait pour les artistes des trésors d’indulgence ; parce qu’il avait une intelligence largement ouverte à toutes les idées ; surtout, enfin, parce qu’elle devinait en lui une blessure très douloureuse dont il n’était pas guéri, s’il devait l’être jamais.
De là, sans doute, le pessimisme railleur et amer dont toutes ses paroles semblaient imprégnées ; de là, ses brusques sautes d’humeur qui, tour à tour, faisaient de lui un étincelant causeur et un homme morose et silencieux, indifférent à toute conversation.
D’instinct, elle était désormais certaine qu’il avait souffert par sa femme de façon inoubliable… Mais comment ?… Tous l’ignoraient. Jamais il n’avait une allusion à sa qualité d’homme marié, et il menait, au contraire, une vraie vie de garçon, terriblement folle. France avait entendu conter sur lui plusieurs historiettes qui eussent, à ce sujet, édifié même de moins éclairées, et elle savait à merveille quel nom de très belle comédienne on accolait invariablement au sien.
Donc, il était pareil à la majorité des autres hommes. Alors pourquoi est-ce que, tout à la fois, il l’intéressait et l’irritait ? pourquoi chacune de leurs rencontres éveillait-elle en son esprit l’involontaire curiosité de pénétrer le mystère de sa transformation ? curiosité dont elle s’irritait toutes les fois qu’elle en prenait conscience.
Et de nouveau elle eut un petit froncement de sourcils, quand une secousse plus brusque du train la rappela soudain à elle-même. Alors elle fit un geste d’épaules comme pour rejeter loin d’elle le souvenir même de Claude Rozenne.
Amiens, maintenant, était proche, tout proche. Le train filait entre les terres basses, découpées de menus canaux… Puis apparurent les premières maisons des faubourgs, aux briques enfumées. Après, ce fut la lourde masse de la gare. Et la machine, bruyamment, s’engagea sous la voûte noircie, entre les quais dont elle faisait frémir l’asphalte.
Aussitôt les portières s’ouvrirent, déversant le flot des voyageurs. France, entraînée par le mouvement général, se glissa alertement à travers la foule qui s’engouffrait sous la porte de sortie ; et, soudain, un sourire heureux lui monta aux lèvres, car elle apercevait le cher visage de sa sœur qui lui souhaitait la bienvenue, avant même que la douce voix eût dit avec un accent de tendresse :
— Ah ! France ! petite France ! te voilà, pour de bon !… Jusqu’à la dernière minute, j’ai eu peur d’une dépêche m’annonçant que tu renonçais à venir.
— Que je renonçais… pourquoi ? mon Dieu…
— Parce qu’il me semblait que notre province et notre modeste petit intérieur n’avaient rien de bien attirant !
— Marguerite, si tu dis de pareilles folies, je reprends le train tout de suite et je refile vers Paris… Je suis tellement contente de me retrouver avec toi et les enfants ! Est-il possible que ce soit Bob, ce grand garçon ? Veux-tu embrasser tante, mon chéri ?
Un peu timide, le petit s’approcha ; puis, tout de suite conquis, il glissa sa menotte ronde sous les doigts effilés de la jeune fille dont André d’Humières venait de serrer chaleureusement la main.
— André, dit la jeune femme, tu vas, n’est-ce pas ? t’occuper des bagages de France. Nous rentrons en avant parce que je ne veux pas laisser les deux petites seules longtemps avec leur bonne. Ah ! France, je vais pouvoir te présenter ta filleule !
— Enfin ! enfin ! Il me semblait, Marguerite, que jamais le moment de notre réunion n’arriverait ! Il me faut vraiment, pour ne pas croire que je le rêve encore une fois, sentir la main de Bob et voir tes chers yeux et ton sourire. Que c’est donc bon d’être ici !
Une telle allégresse chantait dans son accent, que la jeune femme eut vers elle un regard presque reconnaissant, heureuse de cette joie qui lui montrait, toujours si vivante, la tendresse de sa jeune sœur. Et, leurs deux cœurs soudain rapprochés, elles se mirent à causer avec une intimité joyeuse.
Elles avaient laissé derrière elles une large rue qui s’ouvrait devant la gare, animée par la course incessante des tramways ; et elles marchaient dans la paisible allée d’un boulevard où les croisaient de rares promeneurs qui, invariablement, se retournaient pour regarder la jolie inconnue dont Mme d’Humières était accompagnée. Marguerite, distraite de sa causerie par le salut d’un passant, s’en aperçut tout à coup et, gaiement, lança :
— France, demain le tout-Amiens va savoir ton arrivée en nos murs et Dieu sait les visites que j’aurai, en ton honneur, mardi, quand pour la première fois, je vais ouvrir, à mon tour, mon salon, mon petit salon !
— Si petit que cela ?… Je croyais qu’en province on avait tant de place !
— Quand on peut largement payer cette place, oui… Mais… mais ce n’est pas tout à fait notre cas. Tu vas juger de l’exiguïté de notre home ; nous arrivons…
Elles s’étaient engagées dans une paisible petite rue qui s’élevait en pente douce pour finir brusquement sur un large horizon de ciel.
France demanda, étonnée :
— N’y a-t-il plus de maisons par là ?
— Non, de ce côté, ce sont les champs… Et ce m’est bien précieux pour mes trois poussins qui, grâce à ce voisinage, peuvent conserver leur bonne mine. Ah ! te voici chez toi, chérie, dans un bien modeste logis de gens pas fortunés du tout, qui, pour tout luxe, ne peuvent te donner que de l’affection.
— Marguerite, ma chère, bien chère grande sœur, que pourrais-tu m’offrir de meilleur !
Mme d’Humières sourit, ouvrit la porte étroite, et dans la pénombre d’un petit vestibule dallé, donnant sur un jardin, France aperçut une fillette toute menue, qui trottinait vers Marguerite, tandis qu’une bonne, sortant de la cuisine, apparaissait, un poupon dans les bras.
— Tes nièces, France, dit la jeune femme avec un regard ravi ; et prenant le bébé, elle ajouta :
— Ta filleule ! Tu peux en être fière, tu sais, car elle est un des plus beaux bébés d’Amiens. Ne te moque pas de mon orgueil, je suis sa nourrice !
Sa voix avait le même accent de gaieté que France ne lui entendait pas jadis. Évidemment, sa triple maternité lui était un bonheur qui eût suffi peut-être à lui tenir lieu de tout autre. Son univers, ce devait être vraiment ces trois petites créatures qui transfiguraient, pour elle, le modeste logis, arrangé certes avec goût, mais où mille détails révélaient une envahissante présence d’enfants : joujoux tombés dans un coin, brassières de tricot dans la corbeille à ouvrage, petits manteaux suspendus aux patères du vestibule.
Chacun d’un côté de leur mère, les deux aînés, Bob et Étiennette, semblaient résolus à ne pas la quitter ; même, la main de la petite fille tenait ferme les plis de la robe de la jeune femme qu’elle ne lâcha pas, quand Mme d’Humières, le bébé toujours dans les bras, s’engagea dans l’escalier pour guider sa sœur.
— Ta filleule est très sage la nuit, France. J’espère qu’elle ne t’éveillera pas, car ta chambre n’est pas loin de la nôtre. Chérie, j’aurais voulu te bien mieux installer ; mais, du moins, c’est avec tout mon cœur que je t’accueille dans cette humble petite pièce.
— Oh ! Marguerite, comme je vais y être bien près de toi ! Si bien que le courage me manquera pour retourner à Paris.
Un sourire de malice, un peu mélancolique, passa sur les lèvres de la jeune femme.
— Malheureusement pour nous, ce n’est pas à craindre… Tu te lasseras bien vite de la monotonie de notre vie provinciale !… Maintenant, il me faut te laisser un instant, car j’entends mon unique camériste qui me réclame. Quand tu auras ôté tes affaires, viens me retrouver en bas, petite France, ou appelle-moi…
Elle prit la main d’Étiennette et disparut, le bébé toujours blotti contre elle.
France entendit son pas s’éloigner dans l’escalier. Ce fut, au rez-de-chaussée, un bruit de voix ; puis le silence se fit, silence dans la maison, silence dans la rue où ne circulait nul passant.
— Que c’est calme ici ! calme à donner le spleen ou la paix ! murmura-t-elle, saisie de cette complète absence de vie qui la stupéfiait au sortir de son fiévreux Paris.
Tout à coup, il lui semblait en être si loin, jetée dans une atmosphère étrangère où son âme ne se reconnaissait pas.
Elle se rapprocha de la fenêtre. Sa chambre s’ouvrait sur le jardinet où de petits parterres s’étendaient, dans des bordures de buis, autour d’une pelouse minuscule. Sur la terre brune, les premières pousses pointaient et leurs vagues senteurs s’épandaient dans l’air vif. Par delà les murs du jardin, elle aperçut d’autres jardins paisibles, aux branches encore nues, découpées sur le ciel rose du couchant. Puis, plus loin, c’était l’infini des champs qui s’allongeaient jusqu’à l’horizon, plaine sans fin, pareille à l’étendue déserte de quelque falaise. Très haut, les premières hirondelles voletaient éperdument ; et, dans la douceur du crépuscule, une claire sonnerie de cloches tintait sans relâche, car le lendemain était un dimanche. D’une église à l’autre, les carillons, vibrant à pleine volée, semblaient se répondre, hymne joyeusement pur que recueillait l’âme de France, son âme impressionnable d’artiste et de poète.
Et des vers, aussitôt, chantèrent confusément dans sa pensée, évocateurs des sensations imprécises qu’éveillaient en elle ces voix musicales des cloches, dans le jour finissant… Elle entendit son beau-frère qui rentrait et appelait dans le jardin :
— Marguerite !… Où es-tu, chérie ?
« Chérie ! » L’appellation caressante la frappa. Avec le temps enfin, en était-il venu à comprendre quel trésor était sa jeune femme ?… Alors, Marguerite pouvait être heureuse, malgré ses abominables soucis de ménagère, ses tracas d’argent, ses préoccupations maternelles ?…
France entendit le rire de sa sœur, puis son exclamation :
— André, puisque tu as oublié ma commande au pâtissier, il faut que tu ailles vite chercher mes brioches ; Léonie n’a pas le temps d’y courir.
De la fenêtre, France jeta gaiement :
— Marguerite, ne dérange pas André. Nous ne sommes pas gourmands et nous attendrons à demain pour croquer tes brioches.
— Oh ! non, tante France, pas demain, ce soir ! cria Bob avec un tel élan que tous se mirent à rire.
— Alors, c’est moi qui irai à la recherche des brioches, dit France.
— Mais tu ne sais pas le chemin…
— Eh bien ! j’emmènerai Bob qui me conduira.
— Et pour conduire Bob et sa tante, voulez-vous, France, accepter le papa de Bob ? proposa André d’un ton de bonne humeur. Descendez vite, je serai très flatté de vous faire faire votre première promenade amiénoise.
En hâte, elle rattacha sa veste et descendit dans le petit vestibule où l’attendaient son beau-frère et Bob, déjà sur le seuil de la porte, ravi de la promenade inattendue.
Le retenant, tandis qu’André recevait les instructions de Marguerite, elle regardait dans la rue solitaire, qu’un unique passant traversait d’un pas vif. Et une exclamation alors lui échappa :
— Oh ! c’est singulier comme cet Amiénois a l’allure de Claude Rozenne !
— Qu’est-ce donc qui vous étonne, France ? interrogea son beau-frère qui se rapprochait.
— La ressemblance de silhouette d’un de vos compatriotes actuels avec un de nos amis, Claude Rozenne, l’artiste qui illustre les poèmes de mon père.
— Claude Rozenne… Je me rappelle ce nom vaguement…
— Il y a cinq ans, il était à Villers en même temps que nous.
— Ah ! parfaitement ; je me souviens. Un grand garçon très chic qui vous faisait la cour…
— André ! quelle imagination rétrospective !… Tenez-lui la bride, car, depuis Villers, Claude Rozenne a pris femme !
Il n’insista pas et, devisant avec la jeune fille, il la conduisit vers la ville que dominait la flèche aérienne de sa vieille cathédrale.
IV
Trois jours s’étaient écoulés.
France, maintenant, connaissait la physionomie d’un dimanche en province. Une sortie de messe d’onze heures qui offrait aux toilettes amiénoises l’occasion de se produire, et qui lui avait valu à elle-même un succès de curiosité. Puis, dans l’après-midi, quelques tours sur les grands boulevards baignés de soleil, où les promeneurs circulaient dans leurs atours du dimanche. Et, avant de regagner les hauts quartiers où s’abritait le petit foyer de Marguerite, une première visite à la cathédrale ; une visite exquise au jour baissant, alors qu’un dernier reflet du couchant empourprait les verrières, que l’ombre envahissait les allées et, autour de la vaste nef, les chapelles où, devant l’autel, tremblait la flamme de quelques cierges.
Combien, volontiers, elle fût demeurée dans la grande basilique silencieuse où flottait encore le parfum d’encens d’une cérémonie achevée ! Mais il eût fallu qu’elle fût seule, et André l’accompagnait, Marguerite rentrée auprès de ses petites filles qu’elle devait garder tandis que l’unique servante s’affairait dans les préparatifs du repas du soir. Et France ne s’attarda pas dans la cathédrale, pensant à sa sœur dont, tout bas, elle plaignait l’esclavage de toutes les minutes.
Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis qu’elle se trouvait auprès de la jeune femme ; et elle savait déjà quelle vie de complet dévouement aux siens était l’existence de sa sœur.
Et aussi quelle vie de ménagère aux prises, sans cesse, avec les difficultés de tout petits revenus, la lourde charge de trois enfants à élever, le soin d’une maison qui devait offrir aux visiteurs une physionomie coquette et confortable… Aussi combien fallait-il que Marguerite se prêtât, sans compter, à toutes les tâches, même les plus humbles ; des tâches tellement multiples que France, observatrice discrète et aimante, était, tout à la fois, remplie d’admiration pour la vaillance si simple de sa sœur et révoltée de lui voir dépenser ainsi, en vulgaires besognes, toutes les belles heures de sa jeunesse. Quel temps lui restait-il pour cette vie intellectuelle et artistique qui semblait aussi indispensable à France que l’air pour respirer ? Tout juste, elle avait le temps de parcourir, dérangée par les enfants, une revue ou un journal ; d’écouter, l’aiguille en main, la lecture qu’André offrait de lui faire, car lui, avait des loisirs pour se distraire.
Jadis, Marguerite jeune fille adorait les occupations littéraires autant que France elle-même. Mais, sans doute, elle avait fait ce sacrifice comme tant d’autres. La veille même, comme France, incidemment, lui parlait d’un livre qui venait de paraître, elle avait répondu, avec son charmant sourire :
— Ne me demande pas si je connais tel ou tel ouvrage. Il n’existe plus pour moi aujourd’hui que deux auteurs : Robert Danestal et Francis Danes. Les autres, hélas ! je n’ai plus le temps de les lire… Il est si rare que j’aie le loisir même d’ouvrir un volume, maintenant, qu’il me semble goûter au fruit défendu quand cela m’arrive par hasard.
— Et tu peux ainsi te passer de lire, Marguerite ? avait involontairement laissé échapper France.
— Chérie, il faut bien que je m’en passe ! Les mamans, tu verras cela un jour, les mamans doivent lire surtout la vie de leurs tout petits !
Et raccommoder leurs affaires, les promener, leur donner la becquée, les faire jouer, voire même leur apprendre à lire… De plus, être la compagne d’un mari qui, d’instinct, ne goûtait que les coquettes femmes du monde, pomponnées, parfumées, et qu’il fallait savoir garder tout en étant, par la force des choses, une humble ménagère, obligée à des prodiges d’économie qui devaient être dérobés à la maligne clairvoyance du monde…
Et de ces responsabilités de toute sorte, dont la seule idée réveillait, chez France, l’ivresse de son indépendance, était fait le bonheur de Marguerite !
Très sincèrement, la jeune femme semblait satisfaite de son sort, pourtant ; heureuse de se dévouer à ses enfants, au mari à qui elle gardait le fervent amour qu’elle avait jadis offert à son fiancé.
Mieux qu’autrefois, il paraissait avoir conscience du prix d’une telle affection, prendre souci de la reconnaître un peu, s’efforcer d’alléger la tâche de la jeune femme. Comme elle l’avait rêvé, par la puissance de sa tendresse lui révélait-elle, insensiblement, l’idéale conception du mariage ?
Cela, c’était une belle œuvre que comprenait l’âme ardente de France ! Mais à elle, il eût semblé impossible de donner son amour à un homme qu’elle ne se fût pas senti supérieur, de faire de lui son maître, si elle connaissait la nécessité de le garder et de le soutenir pour qu’il marchât sans mesquine défaillance.
Ah ! quel mystère c’était un cœur de femme ! Et savait-elle ce que la vie ferait du sien ? La veille, à cette messe où elle était allée avec Marguerite, elle avait entendu un vieux prêtre enseigner que chacun doit chercher sa voie… Se trompait-elle donc en croyant avoir trouvé celle qui devait assurer son bonheur ?…
Vaguement, elle songeait à toutes ces choses, pendant que, dans le tranquille petit jardin, elle surveillait les jeux de Bob et d’Étiennette, afin de donner un peu de liberté à sa sœur, retenue dans la maison. A une fenêtre, la jeune femme apparut et, une seconde, en silence, elle considéra France qui, son livre tombé sur ses genoux, regardait dans l’azur pâle du ciel d’avril. Puis, tendrement, elle lui jeta :
— France, ma chérie, j’ai une peur terrible que tu ne t’ennuies dans ma calme province !
France leva, en souriant, la tête vers la fenêtre où s’encadrait la tête blonde de la jeune femme.
— Marguerite, tu me calomnies ! Je me sens déjà, au contraire, une vraie âme de provinciale.
— Tu en es sûre ?
— Dame, il me semble…
— Eh bien ! tu vas être mise à l’épreuve bien vite. Aujourd’hui, je dois recevoir pour la première fois, et j’ai tant fait de visites depuis mon arrivée ici que, fatalement, le nombre des visiteuses va être abondant…
— Si abondant que cela ? laissa échapper France, la mine un peu effrayée.
— Très abondant, ne t’illusionne pas, ma chère petite sauvage, d’autant plus qu’il va se mêler à l’affaire un vif sentiment de curiosité à ton endroit. Tu es une façon de femme célèbre, ma chérie. A l’heure actuelle, sûrement le tout-Amiens qui va m’honorer de ses relations sait que j’ai chez moi une jeune personne extrêmement chic, poétesse, compositeur, qui mérite d’être vue de près.
— Marguerite, tais-toi, je t’en supplie ! Tu vas me faire sauver avec André et les petits dans les champs pour toute l’après-midi !
— Du tout, du tout, tu m’aideras à recevoir, toi qui es une personne d’expérience. Mais je bavarde et il me faut aller fleurir le salon.
— Laisse-moi faire ; par la fenêtre ouverte, je surveillerai très facilement les enfants ; et tu sais que je m’entends à arranger les fleurs !
Elle s’y entendait si bien que toutes les visiteuses qui, avec ensemble, affluèrent quelques heures plus tard dans la petite pièce, s’avouèrent — avec plus ou moins de bonne grâce — que peu de luxueux salons avaient meilleur air que celui de la « jeune Mme d’Humières… ». Et comme celle-ci était une femme du monde accomplie, sachant mettre chacune sur son sujet favori, elle fut, ce jour-là, sacrée « une charmante Parisienne ».
France, habillée avec cette simplicité d’une élégance si personnelle dont elle avait le secret, l’aidait de son mieux ; mais, en dépit de sa bonne volonté, une énervante sensation d’ennui s’emparait d’elle peu à peu, devant ce défilé d’inconnues, banales la plupart, qui toutes disaient les mêmes paroles quelconques de politesse, racontaient les mêmes menues histoires de la ville et, invariablement, parlaient de la kermesse de charité qui se préparait pour le mois de mai, dont les préparatifs occupaient fort la société amiénoise.
Une grosse dame, haute en couleur, qui était une des dames patronnesses et s’en montrait ravie, dit à France, d’un air entendu :
— J’ai pensé que nous pourrions peut-être obtenir, pour notre concert, un programme illustré par Claude Rozenne, en chargeant sa mère de la négociation. Il paraît qu’il est un grand artiste !
Une curiosité, brusquement, cingla l’indifférence de France. Dans son souvenir, jaillissait l’image du promeneur entrevu le jour de son arrivée… Elle demanda :
— Est-ce que la famille de M. Rozenne habite Amiens ?
— Sa mère, oui, depuis bien des années, déjà. Elle est Amiénoise, d’ailleurs. Mais lui, Claude, y vient fort peu, et seulement en passant, depuis son malheur.
Un tressaillement secoua les nerfs de France. Jamais, jusqu’à cette heure, elle n’avait eu le désir bien précis de savoir quel douloureux secret semblait enfermer désormais la vie de Claude Rozenne. Comme sous un choc mystérieux, ce désir, tout à coup, s’avivait en elle, si impérieux que ses lèvres prononcèrent, interrogatives, avant que sa volonté les eût closes :
— Depuis son malheur ?
— Mais oui… Est-ce que vous ne savez pas ?… Pourtant vous le connaissez…
— Je l’ai rencontré, il y a cinq ans, à Villers.
— Avant son mariage… Son lamentable mariage !…
France resta muette, s’interdisant une question. Mais ses yeux parlaient, tandis qu’autour d’elle les propos se croisaient ; et la vieille dame, enchantée de son air d’intérêt, se pencha un peu et lui expliqua :
— Vous avez peut-être entendu dire qu’à Florence il s’était toqué d’une Anglaise très belle et très riche, qui y passait l’hiver avec une parente. Eh bien ! cette Anglaise était d’une famille de fous. Elle s’est gardée d’en rien dire. Cet absurde Claude, aveuglé par sa passion, ne s’est pas renseigné. Il a épousé la personne, là-bas, à l’étranger. Et un an après, à la naissance d’un enfant, la crise a éclaté. Elle aussi est folle… Et inguérissable, m’a dit Mme Rozenne.
Sans en avoir conscience, France avait pâli, le cœur frémissant d’une infinie pitié pour Rozenne. Sa sœur l’effleura d’un coup d’œil surpris, un peu inquiète. France ne s’en aperçut pas. Les prunelles ardemment attentives, elle demandait encore :
— Et l’enfant, il est mort ?
— Mais non, il vit. Sa grand’mère l’élève ici, à Amiens. C’est un pauvre petit bonhomme très délicat. Mais jusqu’ici, il semble avoir sa raison.
— Et… la mère ?
— Sa parente l’a remmenée en Angleterre, dans son château, à moins qu’elle ne soit dans quelque maison de santé. Je ne sais au juste. Jamais Claude ni sa mère ne parlent d’elle. Même, beaucoup de personnes, ici, croient qu’elle est morte. Mais je suis sûre que non… Claude, alors, ne serait pas si sombre ! Le fait est que c’est épouvantable de se trouver ainsi lié à une folle.
Ah ! oui, épouvantable !… Mais France n’eut pas à répondre à la bavarde vieille dame ; de nouvelles visiteuses entraient dans le salon exigu, si bien que quelques personnes se levèrent et prirent congé.
— France, veux-tu offrir une tasse de thé à ces dames ? demanda Marguerite.
France obéit aussitôt, avec l’impression vague qu’elle allait échapper à un cauchemar… Mais non, elle n’avait pas rêvé. Pour s’en convaincre, il lui suffisait de regarder le visage animé de la grosse dame qui venait, si aisément, de lui raconter la triste aventure conjugale de Claude Rozenne et n’y pensait déjà plus, occupée de nouveau à parler de la kermesse.
Un irrésistible désir saisissait France de s’échapper du salon ; d’avoir quelques minutes au moins de solitude pour se reprendre, pour réagir contre l’impression d’angoisse éperdue dont l’avait bouleversée la révélation du lamentable roman de Rozenne. Mais c’était impossible ; elle était prisonnière dans la petite pièce dont la porte s’ouvrait de nouveau ; cette fois, devant un homme jeune, — d’une trentaine d’années, — vêtu avec un soin correct, l’air provincial. Il avait des traits réguliers, une physionomie intelligente, douce et un peu froide…
Profondément, il s’inclina devant la jeune femme qui lui tendait la main et disait, l’accueillant d’un sourire :
— Comme c’est aimable à vous, si occupé, de venir me voir !… France, je te présente M. Albert Chambry, un très bon ami d’André qu’il a retrouvé à notre arrivée ici… Ma sœur, Mlle Danestal.
Le jeune homme salua de nouveau ; et, volonté ou hasard, prit une chaise voisine de celle de France qui, la pensée distraite, avait à peine entendu les paroles de sa sœur…
Mais, tout de suite, Albert Chambry, avec une politesse courtoise, entamait la conversation par une question banale :
— Vous êtes depuis peu à Amiens, je crois, mademoiselle ?
— Depuis trois jours.
— Et vous n’avez pas déjà la nostalgie de l’atmosphère parisienne ?… Notre ville doit être tellement morte, pour une femme habituée à une existence remplie de distractions…
— Vous voulez dire une femme mondaine ? Je le suis si peu, que vraiment ce n’est pas la peine d’en parler.
— C’est vrai, vous êtes beaucoup mieux et plus…
Elle le regarda, surprise. Il sourit et sa physionomie s’anima :
— Votre réputation de poète vous a précédée, mademoiselle.
— Par les soins de mon beau-frère.
— Avant qu’il m’eût révélé la véritable personnalité de Francis Danes, j’avais remarqué, dans la dernière Revue, des vers dont l’inspiration m’avait donné le très vif désir de connaître le poète qui les avait écrits.
— Ah ! vraiment ?… pourquoi ? interrogea-t-elle machinalement, tant sa pensée demeurait obsédée de la révélation qui venait de lui être faite…
— Parce qu’il me semblait tout à fait sincère dans sa pitié pour les humbles… Et c’est chose très rare chez les auteurs qui, les trois quarts du temps, ne font que de la littérature sur ce chapitre.
— Croyez-vous ?… dit-elle saisie d’un impérieux désir d’échapper à la hantise du souvenir de Rozenne.
— Autant du moins que j’ai pu en juger, car j’ai peu de loisirs pour lire les poètes. Je suis un homme d’affaires. Avec mon frère aîné, je dirige une des plus importantes filatures du département. Et c’est une tâche très absorbante.
— Et intéressante ?
— Intéressante… A vous, mademoiselle, elle semblerait sans doute insipide… Mais il ne saurait en être de même pour ceux qui en connaissent les moindres rouages. De plus, elle me fournit de très utiles documents pour des études sur les questions ouvrières qui m’occupent beaucoup. C’est un problème si grave aujourd’hui !
— Oui, bien grave, je crois, dit France devenant attentive.
Pour la première fois de l’après-midi, son esprit trouvait où se prendre dans la conversation ; et c’était pour elle un plaisir dont elle savait gré à cet étranger. Sans doute, il sentit quelle intelligente sympathie il trouvait dans cette pensée de femme, car il expliqua, avec une sorte d’abandon qui ne devait pas lui être familier :
— Vous ne sauriez croire quelles natures on trouve dans ce peuple d’ouvriers !… Certes, il y en a de misérables, de vicieuses ; mais il s’en rencontre aussi qui ont une véritable valeur morale… Tenez…
Rapidement, il lui citait des faits qu’il contait bien, presque trop bien, avec une parole facile d’avocat, comme il eût parlé devant un auditoire. Mais ce qu’il disait — en somme — était observé, senti ; et, s’animant un peu à le dire, il sortait de sa froideur correcte, légèrement compassée… Cette froideur, dissipée peut-être, sans qu’il en eût conscience, par la chaude clarté du regard bleu. France, à son tour, l’interrogeait sur la destinée des femmes ouvrières, voulant savoir ce qu’il y avait de vrai, rigoureusement, dans les études écrites à leur sujet, pour lesquelles elle s’était passionnée, à la suite de sa philanthrope amie, Suzan Mackley.
Bien volontiers il répondait à une curiosité qui le stupéfiait chez cette jeune fille ; car elle lui semblait ne devoir être qu’une créature de luxe. Par quel phénomène, éprise de poésie, de musique, comme il savait qu’elle l’était, pouvait-elle, cependant, s’intéresser si vivement à la sombre prose d’humbles existences ?… Une telle femme ne ressemblait à aucune qu’il eût encore rencontrées ; et si peu romanesque qu’il fût, il se félicita d’avoir eu, ce jour-là, l’inspiration d’aller présenter ses devoirs de politesse à Mme d’Humières.
Mais, soudain, un mouvement parmi les visiteuses coupa net sa conversation avec France, que sa sœur appelait d’un signe. Et alors, seulement, à sa grande confusion, il s’aperçut que lui, si soucieux toujours de l’étiquette, avait totalement oublié les personnes présentes en causant avec Mlle Danestal. Quelles conclusions allaient en être tirées !… Et une irritation contre lui-même troubla son calme habituel, tandis qu’il s’appliquait à réparer sa faute en se mêlant à la conversation générale.
Mais malgré lui, son regard allait encore par instants chercher France Danestal, assise maintenant à l’autre extrémité de la pièce. Elle ne causait plus avec son animation charmante, et il y avait le reflet de quelque pensée absorbante dans le regard distrait qu’elle attachait sur les hôtes de sa sœur. Quand il s’inclina profondément devant elle, pour prendre congé, elle ne paraissait plus se souvenir qu’elle s’était intéressée à causer avec lui et, avec un regret singulier, il la sentit lointaine…
V
C’était un joli matin clair et la Somme luisait au soleil, creusée d’étincelants sillons quand, lourdement, descendait vers la ville quelque large bateau plat qui s’éloignait entre les rives poudrées par la floraison blanche des cerisiers.
— Quelle bonne promenade ! s’écria France. Toute rose, elle revenait d’une course sur le chemin de halage avec son beau-frère et Bob, ses deux fidèles cavaliers.
— Comme il est dommage que Marguerite n’ait pu nous accompagner !… Il fait délicieux !
Avec des lèvres gourmandes, elle humait l’air tiède où le voisinage de la Somme mettait une senteur fraîche ; et, une seconde, elle s’arrêta, ravie, à considérer cette souriante aurore du renouveau. Ce paysage lumineux, si proche de la ville, ce n’était pas tout à fait la campagne ; mais pour une Parisienne, cependant, c’était presque cela…
— Si vous voulez, France, nous pouvons ne pas rentrer encore, proposa André, qui se plaisait fort à promener sa jeune belle-sœur.
— Oh ! oui, tante, restons en route, appuya Bob bondissant comme un jeune chevreau.
Mais elle pensa que, peut-être, elle pouvait être utile à Marguerite en revenant sans tarder ; et elle ne se laissa pas séduire par la proposition d’André. Tous trois alors, d’une allure flâneuse d’êtres épanouis par l’allégresse printanière, ils regagnèrent le paisible quartier où les passants se comptaient. Dans la rue qu’ils suivaient, seule une vieille servante marchait, tenant par la main un tout petit garçonnet, presque un bébé, quatre ans à peine, qui avançait près d’elle, trop sage, d’une allure lente et fatiguée. Quand il passa près de France, elle le vit frêle, pâle, avec de grands yeux dont le regard était vague, un petit visage nerveusement contracté… Et une fugitive idée courut dans son esprit :
— Peut-être est-ce le fils de Claude Rozenne ?…
Instinctivement, elle regarda vers les maisons closes… L’une d’elles, peut-être, abritait l’homme dont, la veille, on lui avait raconté la triste destinée…
La pensée encore une fois rejetée vers lui, elle n’entendait plus le joyeux bavardage de Bob qui trottinait près d’elle… Soudain, elle s’arrêta saisie. Dans le cadre d’une grand’porte ouverte, parlant à une femme âgée qui semblait l’accompagner, il y avait Claude Rozenne… C’était bien lui !… Elle n’était pas trompée par une ressemblance…
Une involontaire exclamation lui échappa. Rozenne entendit. Il regarda :
— Oh ! Mlle Danestal !
Elle aurait été quelque tragique apparition qu’il ne l’eût pas considérée avec plus de stupeur et d’angoisse… Ce ne fut d’ailleurs qu’une seconde.
La vie avait dû lui apprendre à se maîtriser…
Avant que France eût fait même un mouvement pour reprendre son chemin, il s’était découvert, et, s’avançant, il s’exclamait d’un accent de politesse dont elle distingua l’altération :
— Quelle surprise de vous voir ici !… Vous êtes à Amiens en touriste ?
— Du tout, j’y suis en séjour chez ma sœur, Mme d’Humières.
— Madame votre sœur habite Amiens ?
— Mon beau-frère y a été nommé récemment.
Du geste, elle indiquait André que, dans son désarroi, Rozenne n’avait pas remarqué.
Les regards des deux hommes se croisèrent tandis que dans leur esprit s’élevait le confus ressouvenir du passé qui, jadis, les avait rapprochés. France sentit combien était forcé le sourire de bienvenue de Rozenne. Sûrement il pensait que par l’inévitable force des choses elle allait apprendre — si elle ne le connaissait déjà ! — son lugubre secret, et il en souffrait…
Avec un désir instinctif de le distraire de sa pensée, elle reprenait, souriant un peu :
— Je ne vous savais pas ici… Je vous croyais voyageant au loin… Depuis quinze jours, vous vous êtes fait invisible !
— J’étais venu travailler dans le calme… sans pareil !… d’une maison de province, auprès de ma mère…
Et il eut un mouvement vers la vieille dame qui était demeurée dans le vestibule, occupée à examiner des plantes vertes, et que son nom prononcé ramenait tout à coup vers le groupe, arrêté à sa porte.
— Voulez-vous me présenter à madame votre mère, dit France délicatement, car elle lisait une question dans les yeux de Mme Rozenne.
Il s’inclina :
— Maman, Mlle Danestal, la fille du grand poète pour lequel tu me vois travailler ces jours-ci…
Le visage de Mme Rozenne s’éclaira :
— Je sais… je sais… Et je sais aussi que mademoiselle est un vrai poète comme son père… Je n’ai pas oublié les vers que tu m’as donnés à lire, signés par elle… Comme au temps de ma jeunesse, j’aime la belle poésie.
Elle avait parlé avec une simplicité qui faisait de ses paroles toute autre chose qu’un compliment banal. France le sentit, et son joli sourire lui vint aux lèvres.
— Je vous remercie beaucoup, madame, de vouloir bien me dire que mes poèmes de débutante vous ont plu un peu.
— Ah ! mon enfant, vous faites trop d’honneur à ma sympathie !… Vous devez être habituée à recevoir l’hommage de lecteurs dont le jugement a une valeur bien autre que celui d’une vieille femme de province…
Sa bouche fanée s’éclairait d’un sourire très bon, mais si frêle… un sourire de femme qui a beaucoup pleuré. Et France eut l’impression qu’elle devait souffrir encore, comme au premier jour, du malheur qui avait brisé la vie de son fils. Quelle mélancolie il y avait sur son mince visage creusé de rides, dans la douceur de ses yeux bleu clair qui demeuraient arrêtés sur France avec une indéfinissable expression !… Ainsi elle devait contempler toute jeune fille qui eût pu être la femme de son fils…
Rozenne, silencieux, avait écouté les paroles échangées entre sa mère et France Danestal ; son regard errait sur le clair lointain de la rue, et du bout de sa canne il tourmentait une imperceptible motte de terre jaillie entre deux pavés. Mais, comme s’il eût pris une résolution, il se tourna alors vers André et demanda :
— Si vous voulez bien m’y autoriser, monsieur, j’irai présenter mes hommages à Mme d’Humières.
— Elle aura grand plaisir à renouveler les relations si agréablement commencées autrefois à Villers… Vous êtes encore à Amiens pour quelque temps ?
— Je ne sais cela !… Comme au temps de ma jeunesse, je me laisse diriger par le hasard des circonstances… Et du jour au lendemain je puis repartir pour Paris…
— Où tu vas faire de fréquentes apparitions, remarqua doucement Mme Rozenne.
Dans l’esprit de France s’éleva aussitôt le souvenir de la belle comédienne dont elle savait le nom lié à celui de Rozenne, dans les propos du « Tout Paris »… Et sans qu’elle en eût conscience, des paroles d’adieu lui vinrent aux lèvres pour Rozenne…
— Au revoir… Faites des merveilles ; et quand vous serez redevenu Parisien, venez nous les montrer…
Elle n’attendit pas sa réponse et, se détournant, s’inclina pour prendre congé de Mme Rozenne, qui la regardait de ses yeux tristes.
— Est-ce adieu qu’il faut vous dire, mon enfant ? Vous n’êtes ici qu’un oiseau de passage, sans doute.
— Je ne serai guère, en effet, à Amiens qu’une dizaine de jours, madame.
— Eh bien ! si vous avez une minute à perdre ; si la maison d’une vieille femme ne paraît pas trop triste à votre jeunesse, j’aurai grand plaisir à vous recevoir, ainsi que madame votre sœur.
France eut un remerciement et quelques mots de politesse, sans vouloir engager Marguerite. Mais son beau-frère, lui, acceptait ; se répandait en propos courtois auxquels France, impatiente, sans trop savoir pourquoi, coupa court en reprenant la main de Bob pour partir. Rozenne, lui, n’avait rien dit pour appuyer l’invitation de sa mère. Un pli dur creusait son front. Sans un mot, il s’inclina devant France, puis serra la main d’André d’Humières.
— Il paraît avoir terriblement changé d’humeur depuis Villers, votre ami Rozenne, remarqua André quand, de nouveau, il marcha auprès de sa belle-sœur qui avançait pensive. Elle vit qu’il ne savait rien et répondit par quelques paroles vagues ; puis elle détourna la conversation avec une question à Bob.
Même à sa sœur, elle ne parla que brièvement de cette rencontre, la lui racontant dans un moment où la jeune femme était distraite par la garde des enfants. Il lui déplaisait de sentir sa pensée soudain occupée de Rozenne ; d’être hantée par le souvenir de l’expression d’angoisse désespérée qu’elle avait surprise dans ses yeux quand il l’avait aperçue soudain ; d’éprouver pour lui un intérêt jailli de la pitié que lui inspirait son malheur… Mais ce malheur, après tout, il en était responsable ; et dans une bonne mesure, d’ailleurs, il s’en consolait…
Et, impatiente, pour oublier, elle se mit au travail, s’absorbant vite dans ses Croquis de province, que lui inspirait la révélation d’existences orientées si différemment de la sienne.
Sa sœur était sortie promener les enfants. Rien ne la distrayait de son œuvre de création et les minutes, alors, coulèrent sans durée pour elle, dans le domaine enchanté où sa pensée l’emportait d’un coup d’aile enivrant. Puis, les vers esquissés, elle se mit au piano pour se les réciter à demi-voix, rythmés par le murmure des sons…
Le tintement de la sonnette la fit tout à coup tressaillir, l’arrachant au songe où elle venait d’oublier le monde entier…
Dans le vestibule, elle entendit un bruit de voix ; puis, presque aussitôt, la porte du salon s’ouvrit et la petite bonne, peu stylée encore, déclara :
— Entrez, monsieur ; madame est sortie, mais Mlle France est là…
France, stupéfaite et mécontente, s’était levée du piano, se demandant quel visiteur provincial il allait lui falloir accueillir…
Et pourtant elle n’eut pas de surprise, reconnaissant dans le cadre de la porte Claude Rozenne… En le voyant, elle comprit qu’elle avait été certaine qu’il viendrait, pour avoir la certitude qu’elle savait…
Elle eut un battement de cœur qu’un effort de volonté domina ; et maîtresse d’elle-même, en souriant, elle lui tendit la main :
— C’est vrai, Mlle France est là et elle va vous recevoir de son mieux, en attendant le retour de sa sœur, qui ne tardera pas beaucoup…
Il dit :
— Je vous prie de m’excuser si je suis indiscret sans le vouloir, en venant ainsi vous troubler… Peut-être vous travailliez…
— J’ai travaillé toute l’après-midi, ma tâche est finie… J’ai bien droit maintenant à une récréation.
— C’en est une piètre que la venue d’un visiteur tel que moi !
Elle l’interrompit du geste :
— Ne dites donc pas des choses qui sont dépourvues de vérité, pour vous comme pour moi !… Vous savez bien que les amis sont toujours les bienvenus…
Une étrange expression — douloureuse et résolue, presque rude — passa sur le visage de Rozenne. Il interrogea :
— Vous aimez qu’on dise seulement ce qui est vrai ?… Eh bien, alors, il me faut vous faire une confession pour ne pas pécher davantage contre la sincérité…
Elle le regardait, les mains jointes sur ses genoux d’un geste d’attention. Il continua durement :
— J’aime mieux vous avouer tout de suite qu’en venant ici je savais fort bien, grâce au hasard d’une rencontre, que je ne trouverais pas Mme d’Humières et que vous étiez seule.
Elle comprenait trop bien pourquoi il avait souhaité la voir sans présence étrangère entre eux.
Cependant, ses lèvres articulèrent :
— Et vous désiriez me trouver seule ?
— Oui ; et cela, je le désire depuis que, ce matin, je vous ai soudainement vue apparaître. Ah ! la destinée est une terrible force… Pourquoi vous a-t-elle amenée dans cette ville ! Il y en a tant d’autres où votre beau-frère eût pu être envoyé !…
Il allait vers le but de sa visite, insouciant de garder à ses paroles le caractère mensonger d’une conversation mondaine.
Brusquement il interrogea, parce qu’elle demeurait silencieuse, hésitant sur ce qu’il fallait lui dire :
— On vous a parlé de moi, ici, n’est-ce pas ?
Elle pencha la tête, tandis que son cœur recommençait à battre à coups pressés…
— On vous a dit une histoire que, usant de toute ma volonté, j’étais parvenu à taire, pour qu’elle fût ignorée du monde que je vois à Paris et qu’ainsi il me fût possible de l’oublier un peu. A l’expression de vos yeux, ce matin, j’ai eu la certitude que vous aviez appris… Avant même que la réflexion m’eût dit que, certainement, il avait dû se trouver à Amiens de bonnes âmes pour vous renseigner, si vous aviez adressé la moindre question à mon sujet.
Elle dit très douce, bouleversée par ce qu’elle sentait d’émotion poignante dans la rudesse de son accent :
— Je n’ai adressé aucune question. Ce que vous taisiez ne me regardait pas. C’est un hasard qui a fait prononcer votre nom et amené une explication que je n’avais pas à demander.
Il eut un haussement d’épaules.
— Qu’importe après tout !… Je suis toujours à la merci d’un hasard qui renseignera le premier venu sur ma misérable aventure et m’en rappellera, bon gré mal gré, le souvenir. Vous avez dû trouver que mon histoire ressemblait terriblement à un roman d’outre-Manche. Mais je vous jure que cela n’a pas été un roman drôle à vivre…
Avec des lèvres qui tremblaient, elle dit gravement :
— Je le crois… Et quand je l’ai appris, je vous ai plaint de toute mon âme… Et je vous plains toujours autant !…
Il arrêta sur elle des yeux où il y avait cette expression d’ironie et de colère qu’elle y avait surprise déjà, sans parvenir à se l’expliquer. Puis, âprement, il jeta :
— Oui, vous pouvez être compatissante pour moi, et ce ne sera que justice ! Car, dans une mesure que vous ne soupçonnez peut-être pas, vous êtes responsable de mon malheur !
— Moi !
— Oui… vous ! Aussi, combien de fois je vous ai maudite !
— Pourquoi ?… fit-elle ardemment.
Il la regardait en face.
— Parce que je savais clairement que si, à Villers, surtout le jour de notre dernière promenade, à Houlgate, vous ne m’aviez pas repoussé, c’est à vous que ma vie aurait appartenu… Et aujourd’hui, je ne me trouverais pas jeté dans un enfer dont je n’ai aucune espérance de sortir !
Elle le regarda avec une sorte de stupeur.
Elle était devenue blanche et sa main tourmentait, d’un geste inconscient, la même bague d’opale — couleur de mer — qu’elle portait en ce jour lointain où il lui avait parlé dans le bois d’Houlgate… Ce qu’il lui disait, était-ce donc la vérité ?… Se pouvait-il que, vraiment, elle eût sa part de responsabilité — et une part bien grande — dans le malheur dont lui seul portait le poids !… C’était impossible !
Elle secoua la tête, comme pour échapper à l’angoisse de cette idée, et lentement elle dit :
— Si je vous avais écouté, votre destinée eût été autre, mais peut-être elle n’eût pas été meilleure… Je n’étais pour vous… qu’un caprice…
Presque violent, il lui jeta :
— Qu’en savez-vous ?… Moi, je sais bien que de ce caprice, comme vous dites, vous auriez pu faire un amour tel qu’il eût mérité d’être votre bonheur… Si vous l’aviez permis alors, je vous aurais tant aimée !…
— Aimée pour toujours ?… Je ne le crois pas… Et puis, à quoi bon rappeler ces choses du passé, ce qui aurait pu être ?… Ce ne sont qu’inutiles paroles…
Elle disait cela sans le regarder, de la même voix un peu lente, avec des yeux qui contemplaient, sans le voir, le doux ciel d’avril dont l’azur se rosait à l’approche du couchant. Elle pensait tout bas que s’il l’avait aimée vraiment, il l’avait bien vite oubliée ; et dans la profonde pitié qu’elle éprouvait pour lui, il y avait un détachement sceptique.
— Soit, mes pauvres paroles vous semblent inutiles et vaines ! J’espère que je ne vous en ferai plus entendre de semblables… Mais retenez bien ceci, qui est la simple vérité… Au beau temps de ma jeunesse, ce temps que je n’aurai pas assez de larmes pour pleurer, vous avez été pour moi la seule que j’aie désiré faire ma femme… Si vous m’aviez écouté, à Houlgate, je suis sûr… vous entendez, sûr, que sous votre influence toute-puissante je serais devenu l’homme que vous souhaitiez… C’est pour vous oublier, par un besoin stupide de me détacher de vous qui m’aviez dédaigné, de vous rendre indifférence pour indifférence, que je me suis lancé là-bas, à Florence, dans la colonie étrangère où j’ai trouvé… ce que vous savez…
Elle inclina la tête. Un désir douloureux comme une soif s’emparait d’elle de savoir comment cette femme l’avait conquis. Il disait l’avoir aimée profondément, elle ; mais combien vite cette inconnue l’avait remplacée dans son cœur et sa vie…
Peut-être, il eut l’intuition de ce qu’elle pensait, car il reprit, d’un ton un peu étrange, envoûté par le souvenir :
— J’arrivais absurdement prêt à me laisser entraîner dans la première aventure qui me tenterait. Ah ! cette femme était la séduction même, quand elle le voulait… Une séduction capiteuse, bizarre, malsaine, oui… — c’était celle d’une malade ! — mais qui aurait fait défaillir toute volonté chez de bien plus sages que moi… qui enivrait comme le font ces parfums très forts et pénétrants, dont on subit la griserie, affolé, avec une soif de les respirer encore et encore, dût-on en mourir !
Un pli s’était creusé entre les sourcils de France.
Mais Rozenne ne la regardait pas. Comme si un sceau eût été soudain rompu sur ses lèvres, il continuait, du même accent assourdi et violent, oublieux peut-être même qu’une pensée recueillait la sienne :
— Pourtant, ce que je ne pourrai jamais lui pardonner, c’est de m’avoir caché à quelle race de misérables malades elle appartenait. Sa mère était morte folle, peu après sa naissance. Et ce n’était pas le premier accident de ce genre qu’on eût pu trouver dans sa noble famille qui, pour cette raison, sans doute, daignait s’ouvrir à un humble roturier de mon espèce.
— Elle savait la vérité et elle ne vous en a rien dit ?…