PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
Reading edition
« 10 août.
« Maman, docile aux injonctions de Colette, a demandé à Mme Asseline quand elle recevait, et cette désagréable personne, prise sans doute au dépourvu, a indiqué son jour de réception où fréquentent les « gros » propriétaires bourgeois de Villers et les baigneurs parisiens de ses amis.
« Il est évident que l’adversaire de Colette, douée d’une jolie dose de vanité, s’est avisée, nous voyant pourvues de brillantes relations sur toute la côte, à Trouville, à Houlgate, à Villers même ; s’est avisée que, même dénuées de millions, nous pouvions cependant n’être pas tout à fait à dédaigner, d’autant que nous portons un nom qu’on lui a dit être illustre.
« Vraiment, n’était son pressentiment qu’elle marche vers une catastrophe où elle perdra son cher Paul ; n’était la certitude si cruelle pour ses instincts autoritaires qu’elle sera vaincue par la souriante et ferme volonté de ma sœur, elle serait même très flattée de compter dans son cercle habituel l’épouse et la fille d’un homme célèbre.
« Je dis « la fille », car, en toute humilité, il me faut reconnaître que ma chétive personne continue à attirer toute la rigueur de ses jugements sur les jeunes filles modernes. O mes sœurs en indépendance, que nous sommes donc vertement traitées par cette horrible bourgeoise qui me tient, en particulier, pour une gamine mal élevée, pas du tout Sacré-Cœur, férue d’idées subversives et saugrenues sur la vie, les gens, les choses ; une petite fille romanesque, ne rêvant qu’artistes, poètes, romances à la lune… Cela dit sous forme de considérations générales dont l’intention est évidente, grâce aux regards qu’elle dirige avec soin de mon côté. Maman, absorbée par la seule idée de ne pas entraver la marche de Colette vers le succès, laisse passer philosophiquement ces boutades furibondes, sans paraître se douter qu’elles sont offertes à la dernière des « petites Danestal ». Il lui suffit de constater que, positivement, avec Colette, Mme Asseline est beaucoup moins « porc-épic ». Mon adroite sœur la dompte insensiblement. C’est un merveilleux et pitoyable dressage par la patience. Rien ne rebute Colette, ni paroles, ni allusions désagréables. Sans se troubler, toujours gracieuse, elle se tait ou répond, si maîtresse d’elle-même, qu’il faut la bien connaître comme moi pour soupçonner, au pli léger creusé une seconde entre ses sourcils, qu’elle ménage pour l’avenir à Mme Asseline de justes représailles.
« Je savais ma sœur très forte diplomate, mais à ce point !… oh ! non ! Elle eût été une remarquable ambassadrice. Avec quel art elle joue de la célébrité de père, dont elle s’enveloppe comme d’un joli rayonnement de gloire !… Tantôt, pendant l’odieuse visite chez les Asseline, elle m’a remplie d’admiration par le tact avec lequel, sans paraître y prendre garde, elle a placé le récit des ovations faites au poète Robert Danestal par un cercle de lettrés de Munich, juste après avoir mentionné incidemment notre rencontre, ce matin, avec la princesse Blancovana.
« Dans ce salon ultra-cossu, bourgeois à faire hurler d’horreur un artiste ; auprès de cette femme aux allures de mercière enrichie, elle avait l’air d’une duchesse fourvoyée chez de petites gens parvenus ; et elle était si jolie, habillée d’un bleu délicat, que je ne m’étonnais pas que le gros Asseline père s’appliquât de toutes ses forces — elles sont considérables — à diriger un peu vers lui l’attention de cette princesse des contes de fées.
« Vraiment, comment, douée si bien pour la conquête, ne place-t-elle pas ses ambitions plus haut que Paul Asseline !… Il est riche… considérablement ! Il est doux, généreux, docile, très bien habillé, et si peu transcendant !… Et elle est bien trop intelligente pour ne pas savoir à quoi s’en tenir là-dessus. Elle ne l’aime pas. Tout juste, à ses yeux, il est un bon garçon dont elle fera tout ce qui lui plaira, qui l’adorera et l’admirera comme une idole précieuse, qui la comblera de cadeaux rares et réalisera tous ses caprices. Ses belles épaules se trouveront déchargées à jamais du faix des embarras d’argent. Elle sera très élégante, très enviée et très satisfaite, son idéal rempli. Heureuse Colette ! Il y a des minutes — pas nombreuses — où je l’envie de n’être pas, comme moi, une misérable petite chose toujours vibrante, désirant, rêvant des bonheurs si hauts que, bien sûr, la vie ne les lui accordera pas, si elle ne veut plus se contenter de ceux que lui donnent divinement la poésie et la musique.
« La « petite chose » en question s’est, en son for intérieur, très mal comportée pendant la visite qui lui était imposée. Elle trépignait, en son cœur, d’impatience devant les déclarations omnipotentes de Mme Asseline, et résistait à peine à la tentation, combien violente ! de dire justement les choses qui exaspéreraient cette pontifiante créature. Je vois d’ici la mine de père quand il sera introduit dans un pareil milieu, quand il lui faudra subir, par exemple, les conversations de M. Asseline père, dont j’ai joui, à moi toute seule, tantôt, tandis qu’il nous faisait visiter son parc ; résolument, Paul avait accaparé sa bien-aimée, et dans le salon, maman restait la proie de Mme Asseline…
« Ce parc est beau comme un Éden, beau à faire pardonner à la villa d’être une somptueuse bâtisse où un architecte inqualifiable a pris soin de réunir à peu près tous les styles. Les jardiniers de Mme Asseline, eux, sont de véritables artistes en leur empire. Ils ont créé des massifs qui sont un enchantement pour les yeux et dessiné des allées qui ont des lointains de songe, sous une voûte d’ombre transparente, pailletée d’éclairs de soleil ; des pelouses d’herbe veloutée, distillant une fraîcheur d’eau limpide !… Oh ! l’admirable parc où, dans l’air chaud, errait la petite âme odorante des fleurs…
« Au sortir du salon trop riche de Mme Asseline, il était tellement exquis à contempler, qu’il m’a soudain donné des trésors d’indulgence pour accepter la société de son prosaïque propriétaire, ravi de mes admirations. Tandis que Colette avançait devant moi, escortée de son chevalier ; que nous allions ainsi en procession, ou en noce, dans les allées embaumantes où c’eût été une douceur divine de marcher seule, avec du rêve plein le cœur et, aux lèvres, le murmure de vers aimés, il m’entretenait, et avec quelle abondance ! des plaisirs de la navigation et de la pêche, pour lesquelles il manifeste une passion excessive. Où donc ce marchand de toile d’emballage a-t-il pris un pareil amour des choses de la mer ?…
« Je le lui pardonne, parce qu’au demeurant s’il possède la distinction d’un épicier, c’est un fort brave homme, très intelligent en sa sphère, et qui aurait la richesse supportable s’il consentait à ne pas juger de si haut les gens qui ne sont pas, comme lui, de grands manieurs d’argent. Ceux-là seuls existent à ses yeux. Les autres, il les englobe dans un mépris de potentat, égal au dédain que papa éprouve, lui, pour les hommes d’affaires, égal à celui dont Mme Asseline accable les jeunes personnes sans dot.
« Ce soir, comme maman discourait sur les potinages racontés par Mme Asseline, j’ai murmuré à Colette :
« — Cela t’amuse, des visites comme celle de tantôt ?
« Elle m’a répliqué avec une résolution froide qui nous a jetées très loin l’une de l’autre :
« — En ce moment, je ne fais rien pour m’amuser !… Cela viendra plus tard !
« Je n’ai rien répondu, et pour oublier, je m’en suis allée batailler sur la terrasse avec Rozenne, en regardant la lune, qui était une admirable faucille d’argent…
« Parce que Claude Rozenne n’est pas un brin ambitieux, j’ai été pour lui pleine de grâce au cours de nos escarmouches habituelles, et il en a paru si aise que j’ai cru devoir honnêtement lui exposer, à l’aide de considérations philosophiques, le pourquoi de mon humeur conciliante.
« 12 août.
« Ce matin, quelques lignes de papa, enthousiastes dans leur brièveté, qui m’ont redonné un regret fou de n’être pas là-bas, en Bavière, comme lui. Non avec lui, je le gênerais !… Avant tout, il aime sa liberté et ce doit être de lui que je tiens mon besoin d’indépendance.
« Aller là-bas, à Bayreuth ! Quel rêve réalisé c’eût été. Un instant, j’ai espéré qu’il n’était pas impossible. Une matinée entière, je m’étais plongée, tête baissée, dans les comptes, moi aussi, pour voir si, réunissant toutes mes maigres économies, j’arriverais à rassembler une somme assez convenable pour que maman voulût bien la compléter avec l’argent que je lui aurais coûté à Villers. Alors j’aurais supplié papa de se charger de moi, lui promettant de ne pas l’encombrer de ma pauvre présence si peu désirée.
« Je n’ai pas eu de requête à présenter. Mes comptes mont prouvé, avec une impitoyable évidence, que mon souhait était digne de ceux qui font la joie des tout petits, dans les contes de fées… Je n’ai rien dit à papa qui, d’ailleurs, sans doute, m’aurait, avec un sourire distrait, répondu en me caressant les cheveux :
« — Un peu de patience, enfant… Tu iras à Bayreuth en voyage de noces ! Ce sera bien mieux… Demande à ta mère ce qu’elle penserait d’une telle fugue aujourd’hui.
« Ce qu’elle en aurait pensé et m’aurait répondu… « — Que j’étais une bien égoïste créature de souhaiter pour moi seule une telle dépense, alors qu’il y avait à faire les frais d’un séjour à Villers ; que… que… » Ah ! toujours les mêmes propos qui me prouvent qu’avec mes dehors de fille fortunée je suis plus pauvre que les misérables ouvrières qui, du moins, possèdent un argent gagné par elles.
« Oh ! de l’argent ! de l’argent ! Comme je voudrais, moi aussi, en gagner !… Même avec ma musique, même avec mes vers !… Autrefois, quand j’étais encore une petite fille fermement confiante en ses illusions, une telle idée m’aurait fait bondir d’indignation, comme un sacrilège !… Maintenant, je suis sage, et je serais bien heureuse si les deux vrais dons que j’ai reçus me procuraient un peu, un tout petit peu, d’indépendance personnelle ! En mes rêvasseries, la musique et la poésie m’apparaissent comme des magiciennes puissantes qui peuvent me donner tout, pour me récompenser de me donner à elles ! Dans quel monde divin elles me font vivre !
« Ici, encore, je leur dois, pendant que je travaille à mon poème nouveau, des jouissances telles, si enivrantes, que jamais je n’en pourrai, même sous une autre forme, goûter de comparables, de meilleures, de plus fortes, de plus prenantes, qui me fassent pareillement oublier le monde entier… Non, je ne les paye pas trop cher par mes heures, terribles pourtant ! de découragement, où mon inspiration me semble morte…, où il me vient la terreur de ne plus pouvoir composer, écrire jamais, de m’être illusionnée sur mes œuvres…
« Ah ! la délicieuse communion en laquelle nous vivons, l’Art et moi ; moi, toute petite, tout humble, craintive et ravie devant lui, si grand !… Mais aussi, moi si aimante et docile, tellement dévouée, à lui toute !… Avec quel amour je me consacre à l’œuvre qu’il m’inspire en ce moment, qui est née autant de mon cœur que de mon cerveau, que je vois se développer lentement, peu à peu, sortir des limbes de ma pensée, revêtir insensiblement la forme harmonieuse que je rêve pour elle, qui est vivante en moi et que je lui donnerai, il le faudra bien ! telle que je la sens.
« Oh ! travailler ainsi, créer, quelle ivresse, mon Dieu ! une ivresse à faire plaindre comme des déshérités ceux qui ne la connaîtront jamais… J’ai vécu des heures, des minutes, qui enfermaient un infini de bonheur, alors que, sur la falaise, devant la mer, recueillie dans la solitude de ma petite allée, j’écrivais les vers que toute mon âme chantait, adorant la beauté des choses…
« 16 août.
« Maman a fait ses comptes, et le résultat de toutes ses additions est, comme à l’ordinaire, plutôt regrettable ! A Villers, de même qu’à Paris, nous avons, paraît-il, trop, bien trop dépensé pour l’équilibre instable de notre budget… L’hôtel de premier ordre, — nous autres Danestal ne fréquentons que ceux-là, dans les pays où nous pouvons être rencontrées, — les promenades à Trouville, les soirées au Casino, les excursions en voiture, tout enfin a contribué à jeter, une fois de plus, le désarroi dans les finances de maman.
« C’est moi qui ai reçu ses doléances. Colette les voyant venir et les redoutant, — sa sagesse les juge bien inutiles, — s’en était allée sur la plage poursuivre la conquête de Mme Asseline. Si cette difficile victoire n’est pas remportée à la fin du mois, il nous faudra cependant quitter Villers, sous peine de nous endetter piteusement, et regagner Paris, où nous devrons sans doute demeurer. En effet, la sévère Économie — avec un E majuscule — nous interdira d’accepter les nombreuses invitations qui nous sont adressées dans les châteaux de très fortunés amis, lesquels possèdent des kyrielles de valets ; ce qui est ruineux pour les invités de modeste bourse.
« Si maman n’avait le respect de sa coiffure, elle se fût volontiers, je suis sûre, arraché les cheveux devant le pitoyable de notre situation.
« Pauvre maman ! quand je l’ai ainsi entendue gémir, j’en arrive presque à pardonner à Colette sa résolution de faire, à n’importe quel prix, un mariage riche, qui la sorte à jamais de la sphère où depuis tant d’années nous devons parader élégamment, déguisées en filles riches. Est-ce que la vraie sagesse serait la sienne, qui tient pour synonymes, amour et billevesée ?
« Pourquoi suis-je plus exigeante ? Pourquoi aurais-je horreur d’acheter si cher le luxe dont — mon Dieu, c’est vrai… — je suis désireuse, autant qu’elle, pour les précieuses jouissances qu’il peut donner ?… Pourquoi aussi suis-je incapable d’accepter comme ma vaillante Marguerite une existence besogneuse dont il faut dorer les apparences ?… Pourquoi n’aurai-je jamais la résignation de maman qui, satisfaite dans sa vie mondaine, s’arrange si bien du rôle sacrifié d’épouse d’un homme illustre, ne se révolte pas de n’être en sa maison qu’une façon de femme de charge bien élevée, qui dirige son ménage et ses finances, reçoit ses invités et fait bonne figure dans son salon ?… Pourquoi enfin, dans la jeune Parisienne bien moderne que je suis, dépouillée déjà de tant d’illusions, demeure-t-il, vivace, une folle créature qui se rebelle désespérément devant de pareilles destinées ?… Pourquoi cette même créature réclame-t-elle le droit de donner son cœur seulement à celui qui méritera qu’elle ait foi en lui… s’il paraît jamais ce désintéressé, qui voudra faire sienne une fille sans dot ?
« En ce moment, Claude Rozenne — après les autres — me fait une cour discrète, mais empressée, telle que si je n’avais mon expérience, je pourrais m’imaginer que je vais, un beau jour, le voir apparaître dans le salon de maman, pour lui demander mon cœur et ma main, sinon ma fortune absente.
« Pourtant, il est certain que dans la sympathie très évidente, très vive, dont il veut bien m’honorer, il n’entre pas le moindre sentiment matrimonial. Je suis pour lui une fantaisie. Il daigne me trouver amusante, parce que je ne suis pas tout à fait semblable à la généralité des filles de mon âge. Il est agacé de voir que ses attentions très marquées ne m’enlèvent pas un atome de ma liberté de cœur et d’esprit et, en son petit amour-propre masculin, il s’est peut-être juré de ne pas me laisser quitter Villers sans qu’il m’ait obligée à garder son souvenir… Peu lui importerait de jeter ainsi en moi un espoir d’avenir qu’il ne songe pas du tout à réaliser, car il déteste les charges, entraves, devoirs, en parfait dilettante, soucieux de ne connaître que les distractions de choix.
« Non, ce n’est pas lui encore qui m’enseignera la douceur d’aimer, de vivre deux en une seule âme. Qu’importe ? Je n’ai besoin ni de lui ni d’un autre même. Je me sens si forte pour suivre toute seule mon chemin, sans le semblant d’une protection masculine.
« Ah ! oui, le semblant, presque toujours, quoi qu’en disent les doctes matrones qui veulent en faire accroire aux petites filles. Mais quand les petites filles ont beaucoup entendu parler les grandes personnes, qu’elles ont vu leurs actes, elles ne peuvent plus avoir une foi d’enfant. Bon gré mal gré, il leur a fallu — avec quelle déception cruelle ! — apprendre que l’amour, le bel amour généreux, dévoué, plus fort que la mort, ne se rencontre guère que dans les livres et dans leurs rêves. Elles ont dû s’apercevoir que très peu d’hommes existent qui méritent le don sans prix d’un cœur. Elles ont peur de leur égoïsme féroce et elles les dédaignent pour tous leurs calculs, leurs mensonges, leurs petites et leurs grandes cruautés, dissimulées parfois sous de si beaux dehors… Alors elles en arrivent, tout naturellement, à penser que pour elles le bonheur, c’est de ne leur rien devoir ni demander, de ne compter que sur elles-mêmes.
« Comme à la terre promise, je rêve à l’existence que je voudrais… Vivre pour ce qui est la beauté, pour l’art ; pour donner un son, une langue harmonieuse à tout ce qui chante, palpite, vit en mon âme que j’ai la grâce de posséder vibrante comme une corde sonore. Vivre pour apprendre… Vivre pour me voir révéler les inconnus qui tentent mon esprit jamais rassasié… Vivre avec quelques amis très chers, des livres, de la musique, des fleurs, et contempler des paysages qui sont une poésie vivante ; en savourer la forme, la couleur, la pensée… Vivre en goûtant cette jouissance — une de celles que j’envie le plus ! — de pouvoir donner à tous ceux qui viennent à vous…
« Et penser que ce sont là des rêves irréalisables !… Que cela ne « rapporte » rien du tout d’écrire des vers ni de la musique ! C’est un plaisir des dieux, des dieux qui n’ont rien — les privilégiés ! — à démêler avec mille quotidiennes dépenses, plus ou moins stupides. A moi, pauvre mortelle, il n’est pas permis de vivre ainsi en plein ciel. Quand je m’oublie dans mon beau palais enchanté, bien vite j’en suis rappelée par quelque prosaïque ennui qui me fait bondir d’impatience et de regret, dans la poussière terrestre où ma destinée est de piétiner piteusement.
« 18 août.
« C’était un pressentiment que cette appréhension éveillée en moi par la passion de M. Asseline père pour les plaisirs maritimes.
« Dans quelle aventure nous jette-t-elle !…
« J’en rage et je ris quand j’y pense.
« A midi, comme je redescendais de ma falaise où j’avais délicieusement conversé avec les règles de la prosodie, je rencontre Colette qui rentrait de la plage, escortée des deux Asseline.
« Elle m’aperçoit, m’appelle de façon à me rendre la fuite impossible, et pendant que je réponds aux saluts du père et du fils, elle me dit, souriant à Asseline père avec une grâce enchanteresse :
« — France, j’ai à te transmettre une aimable proposition de M. Asseline qui nous offre de nous emmener à la pêche au congre.
« Ahurie, je répète :
« — A la pêche au congre ?…
« — Oui… On y va, vers trois heures du matin, en barque.
« Malgré moi, je considérais Colette, me demandant si elle parlait sérieusement ou se moquait de ma crédulité.
« — Et nous irions la nuit, avec…
« — Avec M. Asseline, M. Paul, Claude Rozenne, le ménage Détreil et des marins.
« Les Détreil, ce sont des cousins des Asseline. Un couple — très riche, bien entendu — qui est toujours en quête de parties, quelles qu’elles soient.
« Enfourchant tout de suite son dada, M. Asseline est parti en explications abondantes sur la pêche au congre. J’attendais la minute où il perdrait haleine pour me dérober à son invitation… Colette a vu mes lèvres s’entr’ouvrir et elle m’a lancé un tel regard que la phrase est restée dans ma pensée. Vite, elle en a profité pour brusquer les adieux, entrecoupés de ses remerciements. Et nous nous sommes retrouvées seules, marchant d’un pas vif vers l’hôtel.
« J’ai demandé alors, et je n’étais plus du tout d’humeur souriante, toute la joie de ma bonne matinée de travail disparue :
« — M’expliqueras-tu, Colette, ce que c’est que cette ridicule aventure où tu veux m’entraîner ?
« Elle, toujours calme, m’a dit :
« — Il n’est question d’aucune ridicule aventure, seulement d’une promenade originale à laquelle on te convie.
« — Et toi qui détestes la pêche, l’eau froide, cela te tente d’aller barboter la nuit dans la mer, avec tous ces gens, pour voir attraper des congres ?
« Elle m’a regardée bien en face, la tête relevée dans un mouvement de défi :
« — Cela me tente de gagner la partie que je joue. Après, sois sans crainte, je rattraperai mes avances !
« Une seconde, j’ai eu presque pitié de Mme Asseline.
« Ainsi, la pêche au congre fait partie des moyens de conquête de Colette. Comme son assistance à la distribution des prix de l’école, où, auprès de Mme Asseline, elle a couronné force visages émus… Comme sa présence à la procession du 15 août… Elle, Colette, à la procession ! Et maman aussi !… Tout cela, pourquoi ?… Ah ! misère, misère, pauvre humanité !
« Mais moi qui ne prétends pas aux millions de Paul Asseline, je n’ai nul besoin d’aller à la pêche au congre avec toute cette bande !
« Je suis sûre que Marguerite le pensera aussi. Elle seule, peut-être, m’en préservera en pénétrant maman de l’idée que nous allons courir un réel danger, sur mer, en barque, la nuit… Il est vrai que si Colette veut…
« Forte de sa décision, elle avançait, souriante et paisible, près de moi, exaspérée de mon impuissance. Et atteignant l’hôtel, nous nous sommes trouvées en présence de Rozenne qui rentrait aussi ; son air allègre m’a fait frémir d’envie. Il s’est écrié gaiement, tout de suite, remarquant ma mine :
« — Quel front chargé d’ennui !… Est-ce que vous avez appris une très mauvaise nouvelle ?
« — Une détestable et stupide !… Vous pouvez la demander à Colette…
« Et, toute à mon indignation, je me suis enfuie dans le vestibule, envahi par le flot des convives que la cloche appelait à la table d’hôte…
« 20 août.
« J’avais bien deviné que Marguerite penserait comme moi, au sujet de l’absurde équipée où nous entraînent les ambitions de Colette. Mais son intervention est demeurée nulle parce que maman voit les choses seulement comme Colette prétend les lui faire voir.
« Or, Colette affirmait qu’avec M. Asseline nous étions en parfaite sûreté ; qu’il était ravi de nous emmener et que nous ne pouvions nous dérober à son invitation sous peine de nous montrer fort impolies, etc., etc.
« Bref, pour éviter des scènes bien inutiles, il ne me restait plus qu’à m’exécuter, puisque j’étais indispensable pour chaperonner ma sœur.
« Et maintenant, si je veux être sincère, il me faut bien avouer que je ne regrette plus d’avoir dû subir la force des choses, car sûrement je n’aurai pas, une seconde fois, l’occasion de faire une promenade plus ridiculement comique. Aussi j’ai pardonné à Colette de m’avoir jetée dans cette grotesque aventure qui, du moins, a eu pour elle le résultat qu’elle voulait, la conquête glorieusement achevée de M. Asseline, qui est, à cette heure, son allié dévoué.
« Donc à trois heures du matin, toute la troupe des pêcheurs était venue nous chercher. En silence, nous avions abandonné l’hôtel sous l’aile de Rozenne, après que, des profondeurs de son lit, maman nous avait, en guise d’adieu, recommandé de ne nous enrhumer ni noyer.
« J’étais de furieuse humeur. Colette, gracieuse à son ordinaire, avait des exclamations ravies, jolie à souhait sous son béret de drap, sa veste collante, sa jupe courte — une jupe de pluie sacrifiée, qu’elle avait passé son après-midi à raccourcir… Dame ! quand on n’a pas de femme de chambre à ses ordres !… Et dans cette tenue, si simple, elle n’en arrivait pas moins à éclipser tout à fait la toilette de Mme Détreil, pimpante comme si le tout-Villers devait la voir passer.
« Asseline père, costumé en marin, paraissait, affublé de la sorte, aussi volumineux que jubilant et marchait d’un pas allègre dans son escorte de pêcheurs. Quant à Rozenne, il avait pris une silhouette drôle de vieux loup de mer et semblait si disposé à s’amuser des imprévus de cette absurde promenade que, volontiers, je l’aurais écrasé sous une avalanche de paroles désagréables. Mais j’avais l’irritation muette ; et très digne, je cheminais sans mot dire près de lui qui, bien vite, s’était improvisé mon chevalier protecteur, avec une simplicité fraternelle et amicale dont je lui sais encore gré.
« Je devinais bien que mon silence l’intriguait et qu’il était aiguillonné par le désir d’en pénétrer la cause… Cela me détendait les nerfs de le voir ainsi. Et puis, tout à coup aussi, le charme de cette nuit d’été où les étoiles commençaient à pâlir, ce charme opérait délicieusement sur moi. Les rues endormies semblaient des chemins de rêve où frémissait la brise fraîche de la mer. L’air était tout vibrant du chant des vagues invisibles ; et leur musique berceuse apaisait si bien mon ennui que j’ai un peu tressauté d’entendre, tout à coup, Rozenne me demander discrètement :
« — Êtes-vous songeuse ou de méchante humeur ? Ceci dit, non par curiosité, mais pour que mes paroles conviennent à l’un ou à l’autre de ces états d’âme.
« J’ai répliqué :
« — Je suis de très méchante humeur.
« — Pourquoi ? Cela ne vous amuse pas, cette pittoresque course dans la nuit ?… Une course que vous ne referez sans doute pas souvent.
« — Oh ! je n’en sais rien ! S’il prend de nouveau fantaisie à M. Asseline d’aller pêcher des congres et de nous emmener, il faudra y retourner !
« — Alors, vous ne venez cette nuit que contrainte et forcée ?
« — Bien entendu ! Et je n’aime pas du tout que l’on m’oblige à faire des choses que je trouve stupides !
« Il m’a lancé gaiement :
« — Moi non plus ! Mais pensez que les choses stupides sont quelquefois bien amusantes, et pour vous consoler d’être avec nous contre votre gré, préparez-vous à jouir des aperçus rares dont, sûrement, nous allons être gratifiés !
« Il me parlait comme à un bébé qu’on raisonne. Cela m’a semblé tout à coup si drôle que je me suis mise à rire. Après tout, ce qui m’avait exaspérée, c’était la pensée que nous faisions cette équipée pour plaire à un Asseline. Autrement, la nouveauté de la promenade m’aurait bien vite séduite…
« Ah ! Rozenne avait raison de m’annoncer des spectacles réjouissants !… La représentation a commencé dès notre arrivée sur la plage, la plage silencieuse qui, dans la nuit, semblait immense, fuyant vers un invisible horizon de mer. Le programme portait que nous irions en barque jusqu’aux rochers où devait s’opérer la pêche miraculeuse.
« Nous arrivons, impossible d’embarquer. La mer était déjà trop descendue. Les pêcheurs et leur grand chef Asseline père, dont rien ne troublait l’allégresse, déclarent alors, sans la moindre hésitation, que nous n’avons qu’une chose bien simple à faire, gagner les rochers par les sables. Ils veulent bien ajouter que pour éviter à nous autres, faibles femmes, de piétiner dans ce sol encore détrempé, ils nous porteront sur leurs filets entre-croisés.
« Je lance un coup d’œil discret vers Colette, en entendant cette décision. Elle se disait très amusée du mode imprévu de locomotion qui lui était offert… Mais… hum ! sûrement sa joie n’était pas égale à celle du bon Paul, qui exultait à l’idée seule d’avoir à soutenir sa bien-aimée. Quant à Mme Détreil, qui est une forte personne, il était évident qu’elle ressentait quelque inquiétude à la pensée de s’aventurer ainsi entre ciel et mer…
« Mais que faire ? Rentrer ?… C’était bien tôt abandonner la partie… Et marcher sur ce sable mouillé la séduisait encore moins…
« Vraiment, il n’y avait qu’à se laisser emporter dans ces chaises à porteurs nouveau modèle.
« Rozenne, toujours fraternel, je pourrais presque dire paternel ! m’a bien installée, puis s’est mis en devoir de me porter sur mon siège improvisé, avec l’aide d’un solide pêcheur, toute notre caravane dirigée par Asseline père, affairé comme un commandant en un jour de péril.
« Pour nous femmes, surtout pour moi, qui suis du genre plume, cette promenade discrètement aérienne était plutôt agréable. Mais elle l’était beaucoup moins pour les hommes, qui se mouillaient, enfonçaient dans des abîmes insoupçonnés et manquaient de nous y entraîner. Le beau Détreil a ainsi opéré, le nez en avant, une chute peu dangereuse mais glaciale qui a failli amener celle de sa femme qu’il soutenait. Elle ponctuait, d’ailleurs, notre route de cris de terreur au moindre faux pas de ses porteurs. Colette, j’en suis certaine, moi qui la sais peu brave, n’était guère plus rassurée… Mais elle ne bronchait pas et se contentait de tenir ferme l’épaule de son Paul qui, lui, ne chavirait pas… Moi, je finissais par m’amuser beaucoup de ces péripéties… Je ne savais pas ce qui nous attendait !…
« Enfin, nous voici aux fameuses roches !
« Avec soin, nos porteurs nous déposent sur le sol… Quel sol ! revêtu de varechs trempés d’eau de mer, glissants, oh ! combien… Une roche hérissée, fertile en entorses…
« Je crois vraiment que Colette, malgré sa vaillance, commençait à regretter de s’être lancée dans une si périlleuse aventure… Comme moi, elle se demandait ce que nous allions bien pouvoir faire pour nous occuper, tandis que M. Asseline père et ses hommes se donneraient la satisfaction d’arracher à la mer tous les congres qu’ils pourraient saisir.
« Rozenne, lui, manquait de conviction comme pêcheur et se contentait de raconter à Mme Détreil des choses terrifiantes, dues à son imagination, sur les féroces instincts des congres ; si bien que, prise de panique, les pieds trempés et les yeux ensommeillés, elle voulait absolument s’en aller, sommant son mari de l’emmener sur-le-champ. Lui, que l’eau de mer avait gelé, n’aurait pas demandé mieux. Mais le moyen !… Il ne pouvait l’emporter seul dans ses bras et elle n’était pas du tout disposée à regagner le rivage en marchant à travers les petits lacs bien froids qui luisaient sur le sable.
« Ah ! quelle partie de plaisir !
« Sous prétexte de mieux faire voir à Colette les péripéties de la pêche, Paul l’avait emmenée avec précaution, à travers les roches, jusqu’au bord de l’eau. Alors, pour me distraire, vite désintéressée des monotones évolutions des pêcheurs, je me suis résignée à me promener sur le sable humide, sans avoir même, pour m’escorter, mon fidèle chevalier qui était harponné par M. Asseline.
« Heureusement, peu à peu, le jour naissait. Une clarté laiteuse emplissait le ciel, qui avait des tons de nacre rose. La mer remontait avec de petites vagues veinées d’argent. Peu à peu, comme si des voiles se relevaient, les brumes de l’horizon devenaient plus fines, plus transparentes, découvrant des lointains pareils à des images de rêve, dans une incomparable lumière blonde qui s’avivait de lueurs pourpres. Un trait étincelant ourlait de frêles nuages qui erraient, petits flocons de neige dans le bleu très doux, épandu sur nos têtes, sur la plage d’or pâle, sur les bouquets d’arbres dont la verdure humide luisait…
« C’était un spectacle qui me prenait tellement que j’en oubliais les ridicules péripéties de la nuit. Dans l’intimité de mon cœur, je sentais s’ouvrir la chère source vive de l’inspiration. Des vers commençaient à y chanter, imprécis et fugitifs, mais si vivants que ce soir même, dans ma chambre, en regardant la nuit pointillée d’étoiles, je les entendais encore… Et docilement alors, je les ai écrits, tels qu’ils m’étaient venus, devant l’immense frisson de la mer, odorants de son parfum qui s’élevait avec le beau soleil matinal…
« Donc j’étais si absorbée par ma contemplation extasiée que le temps ne me semblait plus long.
« J’ai été presque étonnée d’entendre tout à coup la voix de Rozenne, qui avait couru après moi sur le sable. Il me demandait :
« — Vous n’êtes pas glacée, par cette interminable nuit ?
« — Oh ! non, il fait si beau !
« Mais il avait dissipé l’enchantement. Je me suis alors aperçue que j’étais très fatiguée ; et j’ai eu prosaïquement une furieuse envie d’aller me coucher, comme un bébé.
« — Nous rentrons !… Venez-vous ? Comme vous vous êtes sauvée loin ! Je ne vous apercevais plus… Vous m’avez fait peur !
« — Vous m’avez crue mangée par un congre ?… Combien en avez-vous pêchés ?
« — Deux !
« — Quelle richesse !
« Nous nous sommes mis à rire ; et très gais, nous sommes venus, en bavardant, rejoindre le groupe des pêcheurs. Colette et Mme Détreil avaient des mines plutôt longues ; et certes autant que moi, elles aspiraient à leur lit !
« Mais il a fallu encore aller prendre le thé à la villa Asseline pour satisfaire les instincts hospitaliers de son propriétaire, enchanté d’avoir barboté toute la nuit dans l’eau de mer et convaincu, l’excellent homme ! que nous partagions sa satisfaction.
« Je ne dirai pas que nous étions jolies, jolies… Pourtant c’était encore mieux qu’après certaines nuits de bal. Mais Colette, trouvant ce « mieux » insuffisant, a terminé la séance en disant que j’avais l’air fatiguée. O sollicitude fraternelle !
« Et toujours escortée de Rozenne et de Paul Asseline, nous avons enfin… oh ! enfin ! regagné nos pénates.
« Il faisait grand jour, un jour doré, lumineusement bleu, inondé de soleil, dont la chaleur, douce encore, effaçait en moi toute lassitude. Cette aurore d’été, vraiment, était d’une beauté divine ! A la contempler, j’oubliais le sable glacial, les congres, les varechs trempés… Mais Colette maintenant était pressée de rentrer. Avec son adorateur fervent, elle n’avait plus besoin de se mettre en frais ; et son sourire avait disparu.
« Rozenne s’en est aperçu et m’a glissé, remarquant de quel air ravi je humais l’air tiède :
« — Les vents ont changé ! Le ciel de Mlle Colette s’est voilé et le vôtre est tout rose. Savez-vous que cette nuit tant redoutée vous a été excellente ? Si vous vouliez bien me le permettre, je dirais que vous êtes l’incarnation même de ce matin si frais ! Plus que jamais, vos yeux ressemblent à deux gouttes d’eau de mer, avec un reflet de ciel…
« Il avait son accent coutumier de badinage ; mais il me regardait avec quelque chose de si sincèrement charmé au fond des prunelles, que mon stupide petit amour-propre de femme en a tressailli d’aise une seconde. Je me suis vite ressaisie et j’ai répliqué en riant, contente de sentir sur mon visage la brûlure de l’air de mer :
« — Que je dois donc être jolie ! Je me sauve bien vite pour m’admirer dans ma glace !…
« Et je suis entrée dans l’hôtel, à la suite de Colette.
« Maman nous a entendues et a demandé, d’une voix somnolente :
« — Eh bien ! mes enfants, vous êtes-vous amusées ?
« Colette n’a pas osé dire oui…
« 21 août.
« Réjouissons-nous ! Ce n’est pas inutilement que nous aurons passé la nuit à la recherche de congres rares ! M. Asseline père a été si bien subjugué par notre vaillance qu’il est tout à fait passé à l’ennemi ; et, sans doute, de par sa volonté, très énergique à l’occasion, nous avons eu l’honneur d’une invitation à dîner, pour mardi, à la villa Asseline.
« Maman exulte, voyant déjà la partie gagnée et se prépare à avertir papa, indifférent aux machinations diplomatiques, qu’elle va lui présenter le gendre rêvé. Colette, elle, ne manifeste aucun orgueil devant l’approche de son triomphe, et elle garde avec Mme Asseline l’incomparable souplesse qui lui a permis de dominer peu à peu l’opposition de la vieille dame.
« Mais quelle revanche prendra Colette, devenue sa belle-fille ! Pauvre Mme Asseline !… Sûrement, alors, Colette ne parlera plus avec elle, pendant des heures, confitures, bonnes œuvres, raccommodages, sermons, — elle qui ne va jamais au sermon ! — Elle n’écoutera plus avec un sourire d’intérêt les propos insipides, les papotages malveillants, les commérages du petit cercle de matrones, cher à Mme Asseline, au milieu duquel ma jolie sœur, le front barré d’un pli volontaire et les lèvres frémissantes d’agacement, distribue de respectueux égards, et joue supérieurement son rôle de jeune fille bien élevée, modeste, sérieuse, autant qu’elle est belle… Aussi, toutes les vieilles dames sont-elles sous le charme. Quand, un moment, il m’est arrivé de lui voir jouer ce personnage, je m’enfuis auprès de Marguerite, si simple et vraie. Je cherche son cœur, son pauvre cœur mélancolique, aimant et dévoué, qu’André meurtrit si légèrement… Je lui demande de demeurer ma chère conscience, et je tâche d’oublier les projets ambitieux de Colette, en faisant des pâtés de sable avec Bob, l’être heureux par excellence !…
« 24 août.
« Donc nous avons dîné chez les Asseline. Et le dîner a été ce qu’il pouvait être : d’une écrasante somptuosité ! Douze invités ; les plus jeunes des convives féminines, habillées, de toute évidence, par des couturiers de haute marque, et s’en faisant gloire avec une vanité indiscrète ; les convives masculins, célébrant l’excellence du festin, ne causant qu’affaires et politique, tous fort mécontents du gouvernement qui, paraît-il, néglige tout à fait les intérêts du commerce… Maman, souriante et digne, trônait — ô honneur ! — à la droite du maître de céans, peut-être en sa qualité de doyenne. Colette, habillée de blanc comme une fiancée, et jolie comme une princesse de légende, était, en revanche, placée loin de son adorateur, car sa future belle-mère ne désarme pas encore complètement, si adoucie soit-elle. J’avais, moi, hérité dudit adorateur qui, avec une ingénuité touchante, m’entretenait sans relâche des qualités de ma sœur, de l’admiration qu’elle lui inspire, du bonheur qu’on doit éprouver à vivre près d’elle… Il était édifiant, mais monotone, à la longue… Et qu’il me faisait regretter Rozenne, sa causerie capricieuse et fine de dilettante, ses drôleries spirituelles, son scepticisme nonchalant qui m’exaspère et m’amuse…
« A mesure que défilait la suite des plats, que s’allongeait la litanie amoureuse de Paul Asseline, je me sentais prise d’une de ces terribles crises d’ennui qui me saisissent quand je me trouve isolée dans un milieu où je suis sans aucune attache. Maman, Colette, me semblaient, elles aussi, des étrangères, tout à coup… Maman, gracieuse, opinait à toutes les déclarations de M. Asseline et Colette était toute à son rôle. L’idée qu’après ce mortel dîner suivrait une soirée, pareillement insipide, me devenait aussi douloureuse qu’une souffrance physique et je n’avais même plus la curiosité d’observer autour de moi la comédie humaine. Oh ! cette heure pendant que les hommes étaient au fumoir ! Les histoires de domestiques et de nourrices, les potins de plage, l’échange des recettes, les appréciations sur les couturiers illustres, le tout entremêlé d’oracles rendus par Mme Asseline !…
« Encore si la nuit avait été belle, j’aurais pu, un moment, m’échapper dans le parc, pour me retremper par quelques bonnes minutes de solitude. Mais un vent furieux soufflait ; les averses alternaient avec les rafales et me retenaient, de force, prisonnière dans ce salon sans âme.
« Découragée et polie, j’ai essayé de causer avec ma voisine, une grosse jeune femme, trop élégante, qui, de très bonne grâce, m’a entretenue des embellissements qu’elle avait faits dans son château (!), du nombre de ses domestiques, des chasses qui avaient lieu dans son domaine… Je me sentais devenir féroce.
« Les hommes se sont enfin résignés à abandonner les délices du fumoir. Ils étaient plus ou moins congestionnés, bavards et parlaient très haut. Un baccara d’importance s’est alors organisé. Maman en a frémi, pensant à la pitoyable figure qu’allaient faire les maigres finances de la famille Danestal… Puis son visage s’est éclairé parce qu’elle a vu que les seuls joueurs étaient les invités masculins. Paul, lui, rôdait autour de Colette. Les jeunes femmes et les dames d’âge respectable faisaient cercle autour de Mme Asseline, qui a prié l’une d’elles de nous faire de la musique.
« Oh ! j’aime mieux ne pas me souvenir du grand air de la Reine de Saba chanté par elle !… Pourtant, il lui a valu de tels applaudissements qu’elle a cru devoir y répondre par de nouveaux chants, véritable crime de lèse-musique. C’était terrible ! Ah ! comme je comprenais les braves chiens que certains accents font hurler !
« Il me semblait qu’elle ne se tairait jamais ; que cette soirée ne finirait jamais ; que je ne pourrais plus m’échapper de ce salon trop doré et cesser d’entendre les commérages de Mme Asseline et de ses amies, les exclamations bruyantes des joueurs, les cris de cette infatigable chanteuse.
« Enfin, maman s’est levée ! Elle avait toujours son sourire, mais ses yeux étaient somnolents. Une imperceptible contraction rapprochait les sourcils de Colette… Pour elle aussi, l’épreuve avait été rude !
« Le bon Paul, toujours plein de sollicitude, avait fait atteler un de ses équipages pour nous ramener au gîte. En voiture, ni les unes ni les autres, nous n’avons parlé, peut-être parce que nous avions peur de dire des paroles trop sincères… Après tout, je crois que maman dormait un peu… Colette, elle, regardait dans la nuit et réfléchissait… à quoi ?…
« Et j’avais, moi, le désir éperdu de ma petite chambre silencieuse qui sentait bon les roses, où m’attendaient mon travail, les livres que j’aime le plus et que j’avais soif d’ouvrir pour purifier mon esprit de tant de pauvretés entendues.
« Aussi quand, enfin, je m’y suis retrouvée, pour me laisser mieux envelopper par son calme, par son obscurité délicieuse, je n’ai pas allumé ma lampe. Sans même ôter mon manteau du soir, je me suis assise dans l’ombre, devant ma fenêtre large ouverte, et j’ai tâché d’oublier les Asseline, leur luxe, les ambitions de ma grande sœur, en contemplant la sereine immensité du ciel où luisait un mince croissant de lune. Le vent avait balayé les nuages et la nuit était pure infiniment, vibrante du chant grave de la mer, du frôlement de la brise dans les feuilles. De toute mon âme, je souhaitais être pénétrée par cette paix qui calmait la fièvre dont tous mes nerfs étaient douloureux…
« Tout à coup, ma porte s’est ouverte devant Colette. Elle avait sans doute quelque chose à me demander. Voyant la pièce obscure, elle a dit, étonnée :
« — Comment, tu es déjà couchée ?
« — Non, je me repose.
« — Tu étais fatiguée ? Et de quoi ?
« Sa voix était ironique et a cinglé mon énervement.
« — De quoi je suis fatiguée ? De l’odieuse soirée que je viens de passer ! Oh ! Colette, comment peux-tu, pour de l’argent, vouloir entrer dans un pareil milieu !
« Les mots m’étaient échappés, tant je ressentais d’humiliation et de révolte. Colette m’a sentie si sincère que son empire sur elle-même en a été ébranlé. Je l’ai deviné au léger frémissement de sa voix, tandis qu’elle me répondait :
« — Ce n’est pas moi qui entrerai dans ce milieu, c’est Paul qui viendra dans le mien.
« — Soit, mais tu n’en seras pas moins obligée de subir le sien où il te conduira d’autant plus volontiers qu’il y sera dans son véritable élément, tandis que dans le nôtre, dans celui de papa…
« — Dans celui de papa, il n’y serait pas ?… C’est là ce que tu veux dire ?… Il n’y serait pas parce que ?…
« Son accent était un défi.
« — Parce que, intellectuellement, il est une nullité. Et tu le sais bien !
« Comment ai-je dit cela ?… Jamais en plein jour, jamais même sous une clarté de lampe, de telles paroles, sans doute, ne me seraient sorties des lèvres. Mais nous étions dans l’ombre ; et devant ce large ciel paisible, seuls des mots vrais pouvaient être dits. Un reflet de lune baignait le visage de Colette, qui avait pris quelque chose de dur, dans son expression de volonté.
« Presque violemment, elle, toujours si calme, elle m’a jeté :
« — Ah ! naturellement, parce qu’il ne vit pas hypnotisé par les livres, les opéras et les tableaux, c’est une nullité !… L’intelligence ! l’art !… Papa et toi, vous n’avez jamais que ces mots sur les lèvres… Eh bien ! pour ta gouverne, retiens-le : il y a autre chose que l’art et l’intelligence dans la vie. Il y a les moyens d’en profiter. Et ces moyens, je veux les avoir… Je vais à qui peut me les donner !
« — Sans craindre de préparer ainsi ton malheur ?
« — Mon malheur ?… Pourquoi ?…
« — Parce que tu seras liée toute ta vie… y songes-tu ?… toute ta vie !… à un être que tu n’aimes pas !
« — Que je n’aime pas ?… Qu’en sais-tu ?
« — Je le sais comme toi-même. Il n’est pas un homme que tu puisses aimer.
« — Pourquoi ? encore. Parce qu’il n’est pas un homme supérieur ? je le reconnais… Ah ! ils rendent heureuse leur femme, les hommes supérieurs !… L’une comme l’autre, nous savons ce qu’il en est !… Et je ne veux pas du misérable et fugitif bonheur que leur égoïsme leur permet de nous donner quelquefois, un instant. Ils vivent les yeux abîmés dans la contemplation de leur mérite, grisés par l’admiration du public, toujours juchés sur leur piédestal d’où ils ne descendent que quand leur propre satisfaction les y invite. Ah ! non ! je n’ai jamais ambitionné, depuis que j’ai l’âge de comprendre, d’être la femme d’un homme illustre !… Paul Asseline est simplement bon, c’est vrai !… Mais au moins, ce n’est pas lui, c’est moi qu’il aime. Et cela me plaît qu’il en soit ainsi !
« Je n’avais plus la tentation de répondre à Colette. Ses paroles montaient vers moi comme de grandes vagues d’amertume. Tout ce qu’elle disait était vrai si tristement !… Alors, après un court silence, elle a repris, de la même voix martelée, comme si, pour une fois, il lui semblait bon d’ouvrir, un peu, son âme fermée :
« — C’est vrai, il me plaît aussi d’être riche ! Il n’y a que cela d’enviable, sagement ! Retiens-le encore, en passant, petite fille rêvassante… Une fois riche, je suis certaine, tu entends, certaine d’être heureuse, puisque je serai délivrée de l’horreur des soucis d’argent, des odieuses et perpétuelles économies, de ces incertitudes d’avenir dont je suis lasse… à être prête à tous les sacrifices pour en être délivrée ! Cette fois, puisque la destinée — ou la Providence ! — amène sur mon chemin un homme qui ne me demande pas seulement un flirt de quelques mois, mais m’offre un mariage inespéré, je serais folle, absolument folle ! de ne pas saisir cette chance unique. Peu m’importe que les Asseline soient des parvenus, puisqu’ils peuvent me donner la sécurité que je veux… Les filles sans dot, comme nous, rappelle-le-toi, ma chère, ne doivent pas se donner le plaisir d’être sentimentales… Ce ne sont pas leurs beaux danseurs qui les épousent !…
« Il leur faut donc se contenter des autres, des braves garçons sans ambition qui s’estiment très heureux de leur offrir leur fortune, et se dire privilégiées, elles, quand elles les rencontrent… Et puis, jamais plus, n’est-ce pas, France, nous ne reparlerons de ces choses. Une fois pour toutes, je t’ai dit ce que je pensais… C’est vrai, je joue une partie que je veux gagner… Et je la gagnerai !… Bonsoir, enfant.
« Elle a effleuré mes cheveux d’un vague baiser. Je n’ai pas fait un mouvement pour le lui rendre… Quand elle a été sortie de ma chambre, que j’ai été seule, je me suis mise à pleurer désespérément…
« Que la vie est donc triste et mauvaise pour les filles pauvres ! »
....... .......... ...
France cessa de lire et elle demeura immobile, les mains jointes sur les feuillets, contemplant avec des yeux qui ne voyaient pas le jeu mouvant des vagues.
Soudain, elle ne jouissait plus de l’éclatante fête des choses qui, une heure plus tôt, lui emplissait l’âme d’une sorte de joie enivrée.
Sa pensée venait de soulever trop de graves questions pour qu’elle n’en demeurât pas troublée.
Deux jours s’étaient écoulés depuis sa conversation avec Colette. Ni l’une ni l’autre n’y avaient fait allusion et toutes deux savaient bien que jamais même elles n’en rappelleraient le souvenir. Peut-être Colette n’y pensait déjà plus, absorbée par son rêve. Mais elle, France, n’avait pas oublié une des paroles de sa sœur, dont l’impression lui demeurait singulièrement amère et douloureuse…
— Tante ! voilà tante France ! jeta une petite voix d’enfant.
Elle redressa la tête… Et alors elle aperçut, débouchant sous la voûte ombreuse de l’allée, Rozenne qui avait Bob dans ses bras. Une bonne suivait traînant une voiture d’enfant. France ferma son cahier et se leva, un peu effarouchée de voir sa retraite si lestement troublée.
— Comment m’avez-vous découverte ? fit-elle prenant la main du petit garçon qui, séduit par l’herbe veloutée, avait voulu être mis à terre.
— C’est un heureux… hasard ! fit Rozenne tranquillement.
Mais une lueur de malice pointait dans ses yeux gris.
— … En quittant la plage qui ressemblait au Sahara, j’ai eu la nostalgie des arbres et je suis grimpé vers les bois, où j’ai trouvé ce jeune personnage qui se promenait sous l’œil de sa bonne. Ensemble nous vous avons aperçue et nous sommes venus bien poliment dire bonjour à « tante France ». Est-ce que vous nous en voulez ?
Elle sourit, malgré elle, de le sentir très satisfait parce qu’il l’avait retrouvée, ne croyant guère que le hasard seul l’eût conduit dans cette allée. Pourtant, elle dit, sincère :
— Je ne vous en veux pas parce que, ce matin, mon esprit flânait… Autrement, je vous en voudrais… Je suis très jalouse de ma solitude parce qu’il me la faut absolument pour bien travailler.
— Travailler ! Toujours !… C’est donc un vœu ?
— Pas du tout, c’est un plaisir… Et une nécessité aussi. Je vous félicite si vous ne la connaissez pas.
— Vous me dites cela comme vous me diriez « tant pis pour vous » !
Elle eut un petit rire, mais ne répondit pas. Elle s’était mise à marcher lentement. Au loin, des sonneries de cloches annonçaient, dans les hôtels, l’heure du déjeuner. La chaleur de midi alourdissait l’air, même sous les branches, que brûlait le soleil. La mer était une nappe étincelante et, sur la plage, il n’y avait pas la découpure d’une ombre.
De l’accablante température, France ne semblait pas même s’apercevoir. Un peu plus rose, peut-être, sous le seul abri de sa large capeline de paille, elle cheminait, en avant, souple et fine, avec cette allure de jeune nymphe qui ravissait toujours les yeux de Rozenne… Mais, tout à coup, il s’avisa que l’expression de ses traits était devenue sérieuse et il eut l’intuition que, dans la pensée de France Danestal, il pouvait bien y avoir un blâme à son adresse.
Alors, aussitôt, dans une brusque impulsion, il dit, la rejoignant :
— Vous avez très mauvaise opinion de moi, n’est-ce pas ?
— Sur quel chapitre ?
— Celui de mon amour passionné pour la flânerie ; si vous êtes une sévère moraliste, je mérite, en effet, vos foudres, car, ainsi que je vous l’ai déjà avoué, je crois, j’estime que la vraie sagesse consiste à vivre, tant qu’il est possible, à sa fantaisie, sans souci de rien d’autre.
Une seconde, elle arrêta sur lui, avec une singulière expression, ses prunelles profondes. Mais ses lèvres demeurèrent closes. Il interrogea, impatient :
— Pourquoi me considérez-vous ainsi ?
— Je me demande jusqu’à quel point vous êtes sincère ?
— Je le suis en toute simplicité et humilité.
— Ah !…
Elle se tut ; puis, la bouche soulignée d’une petite moue dédaigneuse, elle jeta avec une drôlerie qui atténuait sa sincérité :
— Cette fois, je vous le dis : tant pis pour vous ! Je regrette bien que votre idéal ne soit pas de plus haute envolée !…
Rozenne la trouva délicieuse d’expression ; mais en même temps, son amour-propre tressaillit désagréablement de la sentir si convaincue.
— Alors vous me mettriez en meilleure place dans votre estime si je m’appliquais, toutes les heures de ma vie, à opérer des affaires productives ; ou si, comme un garçon bien pondéré, je passais des journées à griffonner des chiffres dans un bureau, ou je brandissais un sabre devant mes recrues ahuries, ou…
Elle se mit à rire ; et de sa manière gaîment moqueuse, elle interrompit :
— Mon Dieu, qu’est-ce que vous allez chercher là ?… Et quel honneur excessif vous me faites, en vous appliquant ainsi à vouloir me persuader que vous avez bien raison de vivre à votre seule guise, puisque la bonne destinée vous y autorise !… Je vous assure que ma modeste opinion est sans importance aucune… Vous savez bien que j’ai parfois des idées de ma façon, un peu bizarres, sur les gens et les choses… Mais je les tiens pour ce qu’elles valent et ne leur laisse voir le jour que lorsqu’on m’y invite expressément.
— Et alors, gare à ceux qui, n’ayant pas la conscience bien nette, ont eu l’imprudence de vous questionner à leur sujet !
Du bout de sa canne il fouettait les herbes minces qui bordaient le chemin dévalant sur Villers. Et après un imperceptible silence, il jeta en boutade :
— C’est étonnant combien il m’est désagréable de sentir peser sur ma chétive personne la sévérité de vos jugements. Je suis navré que vous ne soyez pas un tantinet paresseuse… Du moins, à Villers !
— Parce que ? interrogea-t-elle, curieuse.
— D’abord, parce qu’on vous verrait peut-être plus souvent sur la plage, que vous fuyez dès qu’elle n’est pas à vous toute seule, et surtout à l’heure du bain…
— A cette heure-là, elle est trop chic pour moi !
— Ou vous l’êtes trop pour elle…
— Ce serait une question à débattre !
— Alors, vous n’y paraîtrez jamais quand vos frères les hommes, et vos sœurs les femmes y figureront brillamment ?
— Vous parlez comme saint François d’Assise !… Et vous vous trompez ! Si la fantaisie me prend d’aller admirer les belles toilettes des femmes mes sœurs, pour employer votre langage évangélique, vous êtes certain de m’y voir arriver un matin, à l’improviste.
— Dieu ! que vous êtes taquine… autant que méchante !
— Je ne suis ni l’une ni l’autre. Je vous fais tout bonnement l’honneur de vous informer, en toute sincérité, de mes opinions, et je suis très convaincue qu’il ne vous déplairait pas de faire, le matin, un brin de causette avec moi, sur la plage, tandis que Colette éblouit Paul Asseline… Seulement…
— Seulement, vous ne daignez pas me faire la charité de ce brin de causette.
— Parce que j’estime que vous n’êtes pas des pauvres gens auxquels on fait l’aumône. Voilà… Mais vous ne m’avez pas dit pour quelles autres raisons vous me souhaitiez paresseuse ?
Elle l’interrogeait sans un atome de coquetterie ; mais une séduction émanait de son sourire, du regard d’eau bleue jailli entre les cils noirs, très longs… Et un peu brusquement, il lança :
— Ensuite, parce que si vous ne viviez pas, comme vous le faites, en l’habituelle société des individus supérieurs qui sont les auteurs de vos livres favoris, les humbles mortels auraient peut-être alors quelque chance d’attirer un peu votre attention !
— Mon attention ? N’en ayez donc pas cure ! Elle est fantasque, de façon déplorable… Elle se donne à des sujets, à des occupations, à des objets qui la passionnent et que les gens raisonnables qualifieraient d’absurdes, neuf fois sur dix.
France s’arrêta. Ils allaient entrer dans les rues claires où s’épandait la splendeur du soleil de midi. A leurs pieds, par delà les chalets, les villas enserrées dans les bouquets d’arbres déjà tachetés d’or roux, la mer d’un bleu profond, à peine ridé de frissons légers, mouillait doucement le sable de la plage déserte.
Le regard de France enveloppa ce paysage d’eau et de lumière et s’immobilisa à le contempler. Mais vers elle monta la voix de Rozenne qui disait d’un ton mi-sérieux, mi-plaisant :
— Comment, vous, qui sentez si vivement la beauté des choses, ne vous contentez-vous pas, pendant quelques semaines, de contempler les spectacles offerts par la nature à ses fidèles ?… vous laissant vivre, tout simplement, comme une exquise petite fleur humaine…
Elle secoua la tête et sourit.
— Cela ne me suffirait pas… Ce que je sens très profondément, il faut, presque malgré moi, que je le traduise en des vers… Et ensuite, ces vers, j’ai la coquetterie de les ciseler pour qu’ils ne soient pas trop indignes de ceux de mon père. Vous savez, noblesse oblige !
— Quand me permettrez-vous d’en lire, de ces vers qui m’apparaissent comme le fruit défendu ?
— Que sait-on ? Je crois bien que je demeurerai jalouse de les conserver pour moi seule, jusqu’au jour où quelque grave raison me décidera à les livrer au public… Et puis, là-dessus, je vous quitte, car je voudrais reconduire Bob, afin d’embrasser Marguerite. Sans rancune, n’est-ce pas ?
Une expression très douce, bien féminine, souriait dans son regard bleu, entr’ouvrait ses lèvres, dont le souple dessin avait une grâce caressante.
Et Rozenne, sincère, répéta, serrant la main dégantée qu’elle lui tendait :
— Sans rancune !
Elle se détourna et descendit la pente raide qui conduisait chez sa sœur. Lui, continua son chemin, impatienté contre lui-même pour toute sorte de complexes raisons.
IV
De sa fenêtre, France regardait sa sœur Colette qui escaladait adroitement les hauteurs du mail des Asseline ; puis, par les soins empressés de Paul, se voyait installée en place d’honneur, où, vêtue de rose, elle apparaissait comme une exquise aurore, très parisienne. Et France, admirative, en artiste, de la beauté de sa sœur, pensa que les Asseline pouvaient s’estimer fiers d’emmener une aussi jolie femme au Grand Prix de Deauville… Opinion qui était, d’ailleurs, celle de Colette elle-même, et pareillement de Mme Danestal, partie en landau avec Mme Asseline, devenue presque aimable.
Elle, France, s’était dispensée de cette promenade saupoudrée de poussière, ayant, depuis le commencement de la grande semaine, goûté bien plus qu’elle ne l’eût souhaité aux distractions d’ordre hippique offertes aux amateurs. Elle avait décliné l’invitation des Asseline, ravie d’une pleine après-midi d’intimité avec Marguerite, à qui elle avait promis la lecture du poème auquel, passionnément, elle travaillait depuis son arrivée à Villers.
Le mail avait disparu dans la foule des équipages de toute sorte qui filaient vers Trouville par la route sans ombre, allongée en bordure, derrière les dunes basses de la côte. France, une seconde, demeura à considérer l’horizon tourmenté d’un ciel lourd d’orage et la mer haletante, d’un vert glauque, que des nuages marbraient de nappes sombres… Puis, l’esprit traversé par l’idée que Marguerite, peut-être, avait besoin d’elle pour garder le remuant petit Bob, vite elle s’arracha à un spectacle dont elle n’était jamais lasse pour aller trouver sa sœur.
Une exclamation de plaisir salua son entrée dans le minuscule salon où Marguerite s’était réfugiée pour fuir l’étouffante atmosphère du jardin.
— Oh ! France, déjà ! Que tu es gentille de me sacrifier ainsi ton après-midi entière !
En guise de réponse, France embrassa sa sœur avec tant de tendresse que la jeune femme put être éclairée sur la valeur du sacrifice qu’elle lui faisait…
— Tu es seule, Marguerite ? André est déjà parti pour Trouville ?
— Non, pas encore. Il devrait être en route ; mais, après le déjeuner, je me suis trouvée un peu fatiguée et il n’a pas voulu me quitter.
— Et maintenant, chérie, tu es mieux ?
— Oui ; le temps orageux m’avait énervée. Les futures mamans, dans mon état, sont exposées à ces petites misères. Ce n’est rien !
France n’insista pas, sachant combien Marguerite redoutait qu’on prît garde à sa santé ; mais son regard anxieux s’attacha une seconde sur le visage altéré de sa sœur. La crainte l’effleurait que son beau-frère, par quelque parole malencontreuse, n’eût, une fois de plus, attristé Marguerite, trop aimante pour ne pas sentir le moindre froissement. Il entrait justement, très souriant, lui, habillé avec un soin raffiné, dont il était coutumier, la jumelle de courses en sautoir. Il se découvrit à la vue de la jeune fille ; et, courtoisement, baisa la main qu’elle lui tendait.
— Comment, France, vous êtes ici ? Pas aux courses ?
— Non, je n’aime ni la cohue ni la poussière. Et Marguerite, toujours hospitalière, veut bien me recueillir !
— Mais c’est une vraie joie pour elle de vous avoir !… Ainsi, je n’ai plus de scrupules à la laisser. Vous allez mieux, n’est-ce pas, Marguerite ? Votre mal de tête s’est dissipé ?
— Il se dissipera sûrement…
André ne répondit pas. Attentif, il passait dans sa boutonnière un merveilleux œillet qu’il venait d’enlever dans le vase de cristal placé près de la jeune femme. Il y eut un silence qui laissa entendre dans le jardin la petite voix de Bob entrecoupée de larmes.
— Qu’a-t-il donc ? fit Mme d’Humières tout de suite debout.
— Je vais voir, Marguerite ; ne t’agite pas, dit aussitôt France, qui avait l’intuition que sa sœur désirait être seule pour recevoir l’adieu de son mari.
Elle passa dans le jardinet, où Bob trépignait devant la chute d’un pâté de sable. Elle le calma ; mais discrète elle demeura près de lui, l’aidant à la construction d’une nouvelle pyramide. Par la fenêtre large ouverte, lui arrivaient cependant les paroles que sa sœur disait d’une voix assourdie :
— André, vous serez raisonnable cette fois, vous ne jouerez pas ?
— Mais non, mais non !… Je ne jouerai pas ; je serai sage comme les pauvres mioches qu’on mène dans les beaux magasins avec la seule permission de regarder, sans toucher à rien.
— André, promets-moi sérieusement, je t’en prie !… Sans quoi, toute la journée encore, je serai tourmentée !
— Et tu te rendras malade bien inutilement ; car je ne puis jamais oublier tout à fait que le jeu est un plaisir interdit aux pauvres diables comme moi ! Sois donc en paix, ma chère Minerve.
Elle insistait :
— Tu me promets que tu ne te laisseras pas entraîner quand tu verras jouer Paul Asseline et les autres ?
— J’aurai l’héroïsme d’un saint et je résisterai. Je me contenterai, pour toute distraction, de contempler les belles toilettes féminines, celles dont j’aimerais à vous voir habillée, petite Cendrillon, qui poussez vraiment un peu loin l’amour de la simplicité. Ah ! Marguerite, quand serez-vous coquette !
France entendit la voix un peu lasse de sa sœur répondre :
— En mon état, je n’ai vraiment que faire de l’être !
— Mais, au contraire, ma chère, vous devriez lutter pour triompher des malices de la nature. C’est là, justement, le grand art de la femme ! Je vous garantis que Colette le pratiquera.
— C’est qu’elle en aura les moyens, le loisir, la force et le goût ! Tout cela me manque, à moi, en ce moment !
— Ce qui est bien dommage pour vous et pour moi ! répliqua-t-il, un peu sèchement. Quand vous voudrez bien être plus élégante, j’en serai ravi !
France tressaillit, indignée. Ah ! comme elle eût voulu répondre à son beau-frère. Mais Marguerite, elle, disait simplement avec un peu d’ironie triste :
— Je serai élégante, du moins, j’essaierai de l’être, quand je ne me préparerai plus à être une maman et quand nous serons riches !
— Alors, ce n’est pas de sitôt !… Et vous seriez charitable de ne pas me le rappeler. Allons, ne parlons plus de tout cela !… Au revoir, Margot. Tâchez de ne pas vous ennuyer. Heureusement, vous avez France, aujourd’hui ; je vous laisse donc sans remords…
A l’accent d’André, France devina que son baiser d’adieu avait dû être bien léger. Il sortit de la maison et se trouva devant la jeune fille, agenouillée dans l’herbe auprès de Bob. Il lui lança un amical :
— Au revoir, France, je vous confie votre sœur.
Et il passa, après une petite caresse à Bob, qui avait couru vers lui en trottinant. France, encore un instant, joua avec l’enfant ; puis, le voyant de nouveau occupé à fourrager sur la pelouse, elle revint vers le salon dans la crainte que sa sœur n’eût besoin d’elle. Mme d’Humières n’avait pas dû bouger depuis que son mari l’avait quittée. Immobile sur la chaise longue, les mains tombées sur ses genoux, elle regardait loin devant elle, avec des yeux qui ne voyaient pas, dans l’infini de ce ciel d’orage, lourdement gris ; et, très lentes, de grosses larmes glissaient entre les paupières à demi closes.
Une angoisse éperdue bouleversa France qui s’était arrêtée sur le seuil de la pièce, n’osant aller vers la jeune femme dans la crainte d’être indiscrète. Mais Marguerite sentit tout de suite sa présence et, se redressant, tourna la tête pour cacher son visage… Déjà France était près d’elle, agenouillée à côté de la chaise longue, et ardemment, tout bas, comme une enfant, elle lui murmurait :
— Oh ! Marguerite, ma chère aimée, ne sois pas triste !
Elle n’osait rien ajouter, arrêtée par la crainte délicate de prononcer un mot qui pût être pénible à sa sœur.
Les doigts de Marguerite effleurèrent ses cheveux d’un geste tendre, tandis qu’elle disait, la voix assourdie :
— Ma petite chérie, ne t’agite pas pour moi ! Je suis nerveuse en ce moment, parce que je ne suis pas très bien portante. N’y prends pas plus garde que je ne le fais moi-même. Et surtout, ne t’imagine pas des folies à mon sujet.
— Je ne m’imagine rien, Marguerite, fit lentement la jeune fille.
Elle ne continua pas ; mais son regard achevait ce que sa bouche n’articulait pas, et le pâle visage de Marguerite se rosa une seconde ; elle sentait bien qu’elle ne pouvait tromper l’intuition du cœur aimant de France. Ses yeux graves arrêtés sur ceux de sa jeune sœur, elle dit doucement :
— France, crois-moi, on peut être heureuse encore, très heureuse, même quand on l’est autrement qu’on l’avait souhaité…
— Oh ! pourquoi l’est-on « autrement » ?
— Sans doute parce que, quand on est très jeune, on rêve des bonheurs si grands qu’ils sont irréalisables.
— Marguerite, penses-tu donc qu’ils le sont tous et toujours ?
Mme d’Humières eut un sourire mélancolique.
— Je pense que, du moins, il n’est pas donné à beaucoup de créatures de les posséder. Je pense que si l’on veut pouvoir se dire heureux, il faut très peu demander à la vie, se contenter des miettes de bonheur dont elle nous fait parfois la charité, n’avoir pas d’espoirs ambitieux, pour n’être pas déçu…
France avait écouté sa sœur avec une attention passionnée. Toute sa jeunesse se révoltait devant l’austère destinée évoquée par les paroles de la jeune femme.
— Et tu trouves qu’ainsi l’on est heureux ? Il faut être toi, ma dévouée grande sœur, pour avoir une pareille sagesse ! Jamais, moi, je ne me contenterais d’un aussi misérable bonheur ! Je suis prête à donner… ah ! beaucoup ! mais je veux recevoir autant que je donnerai… être aimée autant que j’aimerai !… Sinon, je préfère mille fois rester seule et libre toute ma vie.
Marguerite la regarda, les yeux pleins de pitié tendre. D’un geste maternel, elle posa sa main sur le front de la jeune fille restée tout près d’elle.
— France, tu parles comme une enfant. La vie n’est pas un roman… Tu le sais bien, pourtant…
— Mais chacun peut y avoir son roman, un roman très cher qui, seul, fait qu’elle vaille la peine d’être vécue…
Les mains de Marguerite se joignirent d’un geste inconscient ; et une contraction donna une seconde, à ses lèvres, une intense expression d’amertume :
— Moi aussi, France, quand j’avais ton âge, j’ai rêvé tout ce que tu rêves… et j’ai cru que je le trouverais… La réalité m’a appris que c’était là une illusion de petite fille et elle m’en a sagement guérie, pour mon bien… Seulement, ces guérisons-là s’achètent si durement que je voudrais, chérie, te préserver d’en avoir besoin !… Prends garde de vivre trop dans le rêve !
— Non, Marguerite, je ne vis pas dans le rêve, puisque je comprends parfaitement que je souhaite l’impossible, à peu près. Mais je suis comme celles qui ont eu, tellement belle, une vision, qu’elles ne peuvent plus l’oublier et se contenter d’une mesquine réalité !… Si je ne puis être aimée comme je veux l’être… eh bien ! je ne me marierai pas… Et je serai peut-être bien plus heureuse ainsi !
Mme d’Humières eut un geste de la main, comme pour arrêter la jeune fille. Entre elles tomba un silence, lourd de leurs pensées dont nul bruit extérieur ne les distrayait. Car, au dehors, c’était le grand calme des après-midi de dimanche, animé seulement par le murmure lointain de la mer, par de sourds grondements d’orage dans le ciel plombé. A peine, par instant, montait un éclat de voix, de quelque jardin tout proche.
France, d’un geste machinal, tourmentait les pages d’une Revue, les yeux tournés vers les eaux assombries qui frémissaient sous d’invisibles souffles. Mais elle rejeta le volume, car Marguerite reprenait lentement, comme si elle précisait une pensée gardée confuse en elle jusqu’alors :
— Ce n’est pas une destinée pour la femme de demeurer seule. Elle a besoin d’un compagnon et d’un enfant…
— D’un compagnon… oui, si ce compagnon doit être un protecteur, un soutien, un ami très tendre et très dévoué, comme il désire que la femme soit pour lui dévouée et tendre… Combien y en a-t-il ainsi ?
— France, France, tu parles de ce que tu ignores ! Tu es trop jeune, mon enfant chérie, pour bien juger les hommes… Tu ne les connais pas encore assez !
La voix de France s’éleva presque amère.
— Oh ! si, Marguerite, je les connais déjà bien… Dans le monde où nous vivons, on a très vite une vieille âme, trempée par l’expérience. Ne le regrette pas trop pour ta petite France, ma chérie… Mieux vaut être renseignée tout de suite ! Ainsi l’on s’évite peut-être de grosses désillusions, surtout de celles qui bouleversent quelquefois toute une vie…
France s’arrêta pensive, et sa sœur n’essaya pas de lui répondre, si mélancolique qu’il lui semblât d’entendre ainsi parler une enfant.
Elle voulait connaître toute sa pensée pour trouver les mots qu’il faudrait lui dire. D’ailleurs, France reprenait :
— Tu as protesté tout à l’heure, Marguerite, quand je t’ai dit que, sans doute, je ne me marierai jamais. Moi, j’ai tellement l’idée que ce sera, fatalement, ma destinée, qu’à l’avance je l’accepte et sans peine…
— Tu en es sûre, pourquoi ?
— Parce que je sais très bien dans quelle situation fausse se trouvent les filles sans fortune comme moi quand elles vivent dans un milieu tel que le nôtre… Qui m’épouserait ?… Les garçons riches recherchent les héritières… Les autres, les travailleurs, qui, eux, accepteraient peut-être bien une femme pauvre, sont effarouchés de notre élégance et ne devinent pas qu’elle est, très souvent, l’œuvre de notre adresse ; qu’elle ne nous empêche en rien d’être d’aimantes, fidèles, raisonnables petites femmes… Alors, que pouvons-nous devenir ?… Je ne me résignerai jamais, moi, à me marier comme veut le faire Colette ; et je ne suis pas bonne et généreuse comme toi, Marguerite… Jamais, non plus, je n’aurai la vertu d’être satisfaite dans une existence pétrie de calculs incessants, de préoccupations de ménagère, en gardant pour moi seule la plus lourde part des ennuis, des responsabilités, des devoirs… Ce qui me paraît une odieuse injustice !
Un sourire très doux glissa sur les lèvres de la jeune femme.
— Tu dis cela, France, parce que tu n’aimes pas. Autrement, tu saurais que c’est une vraie joie de se dévouer au repos de quelqu’un qui vous est cher… Et cela semble si naturel et si facile !
— Cela surtout le paraît à ceux qui en profitent ; tellement même, qu’ils ne songent guère à en être reconnaissants… Encore une chose qui me révolte, peut-être plus que bien d’autres injustices !
Les mots étaient échappés à France, tant ils étaient le cri de tout son cœur, tant elle était sincère toujours avec sa sœur. Elle les regretta quand elle vit devenir presque sévère le visage de la jeune femme dont les doigts avaient instinctivement saisi son anneau de mariage.
— C’est en pensant à André, n’est-ce pas, que tu viens de parler… Tu es dure pour lui… Pourquoi ?…
— Parce que, ma grande sœur chérie, il me semble qu’il ne te rend pas heureuse autant que tu le mérites…
— Je suis heureuse…
— Heureuse par lui ?… Comme tu l’avais rêvé, attendu, espéré quand tu es devenue sa femme ?… Oh ! Marguerite, si je pouvais le croire…
Ardemment, avec une infinie tendresse, les yeux de France interrogeaient ceux de sa sœur.
— Je suis heureuse différemment peut-être, fit Mme d’Humières d’une voix basse qui tremblait un peu ; mais je suis heureuse entre mon mari et mon enfant, mon beau petit Bob… France, ma chérie, crois-moi, je te parle en toute sincérité… Depuis notre arrivée ici, j’ai senti bien des fois que tu jugeais mal cette jeunesse morale d’André qui le rend si avide de distractions, de mouvement, même des plaisirs mondains dont il est sevré d’ordinaire… Mais c’est, justement, parce que je le vois jeune ainsi, que je ne veux à aucun prix lui apparaître comme une entrave maussade…
— Oui ; et lui trouve parfait que tu le gâtes déplorablement !
Une ombre de gaîté effleura, cette fois, le visage de Mme d’Humières.
— Je le gâte en quoi ?
— En tout !… Tu le traites comme s’il était le frère aîné de Bob ; un grand enfant auquel il faut tout passer et qui n’a, lui, d’autre souci à avoir que son propre plaisir, sans s’inquiéter que tu en jouisses ou non, que…
France ne continua pas. D’un geste faible, sa sœur l’arrêtait.
— Je te le répète, France, il est jeune ! Les années le transformeront assez vite !…
— Mais, toi aussi, tu es jeune… et tu uses ta jeunesse à garder pour toi seule la part des soucis.
Mme d’Humières eut un mouvement d’épaules.
— Qu’est-ce que cela fait… Il partage mes préoccupations quand il les connaît… Seulement, autant qu’il dépend de moi, j’évite de les lui faire connaître… Ici, surtout, je souhaite le laisser jouir de tout ce dont il se trouvera de nouveau sevré dans le petit pays perdu qui va être encore notre résidence. La pensée qu’il est content suffit pour que je le sois, moi aussi… Puisque Dieu m’a armée de courage et de patience, je puis bien attendre que l’avenir me donne, comme j’en ai la ferme confiance, André tel que je le souhaite… Vois-tu, ma petite France, — retiens-le pour plus tard, — nous autres femmes, nous, devons beaucoup pardonner, être patientes infiniment et ne jamais désespérer de connaître, un jour, le parfait unisson avec celui qui nous est cher par-dessus tout…
France répéta, pensive :
— Le parfait unisson…
— Oui, le vrai !… Non pas celui qu’on croit posséder aux premiers jours du mariage quand on vit dans une ivresse qui ne dure pas… qui ne peut pas durer…
— Oh ! pourquoi, Marguerite ?
— Parce que les jours qui passent en guérissent !… Bienheureux, les époux qui en guérissent en même temps…
France ne répondit pas. Elle sentait bien que sa sœur venait, peut-être involontairement, de penser tout haut. Pour le cœur aimant de la jeune femme, il avait dû y avoir des froissements, des révoltes que ses lèvres n’avoueraient jamais, dont elle avait triomphé, à un prix qu’elle seule savait, peut-être avec l’espoir que l’avenir et son influence feraient, de son mari, l’homme qu’elle avait cru rencontrer au temps de ses fiançailles… Et France, une seconde, la contempla avec une sorte de respect tendre, où il y avait une estime très haute. Puis, d’un élan, elle se pencha, et ses lèvres baisèrent la main de la jeune femme.
— Marguerite, ma chère aimée, tu as bien raison d’espérer dans l’avenir !… Il est impossible qu’un cœur comme le tien n’obtienne pas tout le bonheur qu’il mérite !
— Que Dieu t’entende ! murmura Mme d’Humières avec une ferveur grave… Et puis, maintenant…
Et elle changea de ton soudain…
— … Maintenant parlons de choses moins austères… Ma pauvre petite France, je t’ai attristée avec toutes mes réflexions décourageantes !… Pour que nous les oubliions, veux-tu me lire ton poème, comme tu me l’as promis ?… Seulement j’aimerais bien l’entendre avec la musique dont tu l’accompagnes. Allons trouver ton piano…
— Oui, si l’orage le permet. Regarde, Marguerite, voici la pluie…
De larges gouttes s’abattaient, en effet, sur le jardin poudreux ; et, dans le vestibule, on entendait la petite voix de Bob qui protestait parce que sa bonne le rentrait précipitamment.
V
Ce ne fut qu’une courte averse dont le résultat fut de mettre dans l’air, tout à coup fraîchi, une senteur de verdure mouillée. Puis le ciel s’éclaira.
— La pluie est finie. Profitons-en vite pour aller trouver ton piano, France, dit Mme d’Humières.
Debout devant la glace, elle mettait son chapeau avec un coup d’œil de pitié moqueuse pour la lourde silhouette qu’elle voyait reflétée. Mais au même moment, la cloche de la porte d’entrée tinta.
— Qu’est-ce qui peut bien arriver pour nous déranger ? Veux-tu voir, France ?
La jeune fille apparut au seuil du jardin.
— Oh ! monsieur Rozenne !… Comment, vous n’êtes pas à Deauville ?
— J’y suis allé faire un tour et j’en suis revenu parce que je m’ennuyais. C’est une cohue poussiéreuse et trop parfumée d’odeurs multiples… Alors j’ai pensé, comme à une oasis, au petit salon de Mme d’Humières et j’ai eu, si fort, l’envie de m’y trouver que me voici !… Seulement vous sortez !…
Il avait l’air si sincèrement déçu que France se mit à rire :
— Nous sortons, en effet ; mais puisque notre société vous paraît à ce point précieuse, car je suppose que ce n’est pas le salon tout seul de Marguerite qui vous tentait, nous vous emmènerons pour peu que cela vous plaise… J’allais faire un peu de musique à Marguerite et lui lire quelques vers…
— Lui lire votre poème, n’est-ce pas ?…
— Oui…
— Ah ! quelle bonne inspiration j’ai eue de revenir !
Si vraiment il paraissait ravi, qu’elle en eut au cœur une petite sensation de plaisir. Et comme Marguerite les rejoignait, elle dit gaîment :
— Chérie, voici un transfuge de Deauville !…
— Vous y avez vu notre colonie ? interrogea Mme d’Humières.
— Parfaitement, madame. Votre mari était un type parfait de gentleman très chic. Quant à Mlle Colette, elle éblouissait tous ceux qui l’apercevaient. Même l’austère Mme Asseline était admirative et elle m’a fait l’honneur de me confier qu’elle ne voyait pas, sur l’hippodrome, de femme qu’on pût trouver plus jolie que Mlle Colette !…
Il n’ajouta pas qu’André d’Humières était parmi les joueurs et que, pensant à sa jeune femme, il avait discrètement essayé de l’entraîner, mais sans succès… Et pas davantage, il ne dit que s’il était si vite revenu, c’est que France Danestal n’était pas à Deauville… Soudain, il avait eu la pensée tentatrice que ce serait charmant, une causerie avec elle dans Villers déserté ; et aussitôt, il s’était jeté dans le premier train qui remontait vers la petite plage, certain de trouver la jeune fille chez Mme d’Humières.
Et, en effet, il l’y avait trouvée. Une fois de plus, la destinée réalisait son désir ; et, par surcroît, il allait lui être donné de savoir enfin quelle valeur avait l’œuvre poétique de cette petite fille qu’on disait étonnamment douée ; qui, du moins, travaillait avec passion.
Attentif, il l’observait, tandis qu’elle s’empressait pour bien installer sa sœur dans le salon où elle venait faire de la musique, hors de l’hôtel dans une annexe, solitaire cet été-là. C’était une pièce souriante, tendue de toile de Jouy, qui s’ouvrait sur une allée conduisant à la plage. Tout à coup, comme elle rencontrait, par hasard, le regard de Rozenne, France eut conscience de cette curiosité qui, violemment, s’attachait à elle. Une flambée rose lui monta aux joues ; et gamine, elle jeta :
— Vous ne pouvez pas savoir à quel point tous deux vous me semblez intimidants, tout prêts à m’écouter solennellement…
— Nous ne sommes pas solennels, mais recueillis. N’est-il pas vrai, madame ?
— Soit… Mais votre recueillement me paraît terrible !… Aussi, pour me donner du courage, je vais commencer par vous dire quelques-unes de mes premières poésies, celles qui se sont fait déjà des amis…
— Ce que tu voudras, chérie, dit doucement Marguerite.
France lui sourit. Elle resta debout devant la fenêtre ouverte, adossée à l’appui de la croisée, son harmonieuse silhouette dressée, dans la robe claire, sur l’horizon des eaux frémissantes, du ciel éclairci où flottait maintenant un reflet d’or blond. Délicatement, la lumière estompait le dessin de la petite tête, allumant des clartés capricieuses dans la moire des cheveux. Sans regarder sa sœur ni Rozenne, les yeux arrêtés sur les roses qui s’épanouissaient dans un vase de vieille faïence, elle commençait d’une voix que l’intime émotion faisait trembler un peu…
Et Claude Rozenne, alors, oublia le plaisir que ses yeux d’artiste trouvaient à l’observer, dans la stupéfaction qu’une enfant de dix-huit ans eût été capable d’écrire de tels vers, si personnels de forme ; d’exprimer, avec cette incomparable poésie, des impressions, des pensées, des sentiments que, seule, une femme supérieure pouvait connaître…
Et comme elle les disait, ces vers !… avec une absolue simplicité, sans geste, ni intention cherchée, mais en artiste qui vit son œuvre, d’une voix dont le seul timbre était un chant…
Il allait trahir son enthousiasme… Du geste, elle l’arrêta. Un sourire étrangement lumineux était sur sa bouche :
— Ne me dites rien avant d’avoir entendu mon poème !… Je n’ai plus peur. Je sens que nos pensées sont en communion…
C’était vrai que toute appréhension venait de s’évanouir en elle, dans sa jouissance de communiquer à d’autres âmes l’ivresse divine qui lui faisait battre le cœur, à elle, la créatrice.
Elle s’assit au piano, tout près de la fenêtre large ouverte qui lui laissait apercevoir comme elle aimait l’infini de la mer. Rozenne, alors, vint s’adosser au mur, devant elle, avide de suivre l’expression de son visage. Marguerite, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil, écoutait avec des yeux qui rêvaient.
Les notes d’abord chantèrent la féerie de l’été. Elles s’égrenèrent en sonorités richement colorées qui éveillaient la vision des midis brûlants, ivres de soleil, des crépuscules recueillis, des nuits chaudes, distillant des parfums de fleurs, dans une clarté d’argent…
Puis leur timbre s’assourdit ; elles se firent lointaines. Alors, comme un musical murmure, elles suivirent le rythme du vers auquel, étroitement, elles s’attachaient. Et ces vers évoquèrent des paysages entrevus par un regard d’artiste, par une âme de poète qui adorait la beauté des choses créées et le disait avec des mots où tressaillait l’écho profond des pensées, des désirs, des espoirs, des regrets, des joies, d’une créature jeune, passionnément vivante.
Avec une attention presque grave, maintenant, Rozenne regardait la jeune fille ; et, en l’écoutant, il sentait que l’art était vraiment son dieu, fervente petite prêtresse éprise de l’Idéal, dont le cœur demeurait fermé — encore… — à l’amour des hommes. Jamais il n’en avait eu l’impression si forte et si irritante.
Pourtant, quand elle se tut, toute frémissante d’avoir ainsi livré son âme, il eut un cri enthousiaste :
— C’est un vrai petit chef-d’œuvre que vous avez créé là !… Ah ! comme vous êtes bien la fille de votre père !…
Un éclair de joie flamba dans le large iris bleu de la jeune fille :
— Réellement, cela vous semble bien ?…
— C’est beaucoup mieux que bien… Je comprends maintenant que vous ne trouviez rien de plus délicieux que votre travail !
— Oui, j’aime la musique et la poésie plus que tout au monde, dit-elle d’une voix contenue. Elles me donnent des joies qui ne sont comparables à aucune autre… Marguerite, tu es contente ?
Mme d’Humières eut un sourire tendre.
— Je ne suis pas seulement contente, je suis bien fière de ma « fille »… Oh ! chérie, tu as le don de Dieu, toi aussi…
La même clarté splendide jaillit du regard de France. Cette émotion qu’elle sentait dans l’âme de sa sœur, dans celle de Rozenne, c’était la consécration d’une œuvre où, vraiment, elle avait jeté le cri de sa jeunesse, enivrée de la vie.
Très rose, maintenant, une fièvre délicieuse dans la pensée, elle analysait son poème en même temps que Rozenne ; elle recueillait les impressions éveillées chez lui, cherchait une critique précieuse, se réjouissait d’un éloge qui était une sanction…
Marguerite, rappelée par la nécessité de garder son fils, était sortie doucement de la pièce, sans troubler la causerie…
Spontanée toujours, France disait, ravie :
— Vous ne pouvez savoir comme il me semble bon que vous trouviez un peu de valeur à mon œuvre !… A certaines heures, j’ai été hantée si durement par l’idée que je m’étais trompée sur son compte, qu’elle n’exprimait en rien ce que j’avais voulu lui faire dire… que j’avais pris un amusement de gamine pour un travail digne d’être lu… Ah ! j’ai pensé des choses bien décourageantes !
— Mais, à d’autres heures aussi, vous n’avez pas été une femme de peu de foi ?
— Heureusement ! Ce sont ces heures-là qui m’ont soutenue et aidée à supporter les autres.
— Et maintenant que l’œuvre est vivante, qu’elle est bonne — cela, j’en suis certain — vous n’allez pas la garder pour vous toute seule ?… Il faut la faire connaître…
Elle ne répondit pas tout de suite. Une ombre avait passé sur son visage expressif. Il la regarda, surpris.
— A quoi pensez-vous ?… Est-ce que vous hésitez à faire éditer votre poème ?
— Il y a un an, j’aurais bondi à la seule idée de le livrer au public… Cela m’aurait semblé une profanation… Aujourd’hui, je suis bien plus sage. Oui, si quelque éditeur veut bien accepter mes vers, et même ma musique, je les lui donnerai avec beaucoup de joie, parce que je suis devenue une femme raisonnable et que j’ai de grandes ambitions très pratiques !
Il se mit à rire, tant ces derniers mots lui semblaient bizarres dans sa bouche de petite muse… Mais, tout à coup, la petite muse avait disparu ; il n’avait plus sous les yeux qu’une très moderne Parisienne, qui avait d’exquises lèvres moqueuses et de grands yeux clairs, larges ouverts sur la réalité.
Il demanda :
— Que rêvez-vous donc ?
— De gagner de l’argent !
— Pourquoi ?…
— Pour n’avoir plus à en demander !… Ce qui est odieux… surtout quand on demande très souvent en vain !… Pour pouvoir en dépenser qui serait à moi, autant que je voudrais !… Oh ! je sais bien que j’ai toute sorte de chances pour en rester avec mes inutiles vœux !… Mais peu importe !… Je suis résolue à tenter l’aventure. De si rares moyens sont à ma disposition pour améliorer l’état de mes finances, que je serais bien lâche de me laisser arrêter par la crainte de ne pas réussir ! Seulement, j’envie, oh ! de toute mon âme ! ceux qui peuvent aimer l’Art pour lui seul !… Vraiment, s’il m’était donné d’écrire des vers, de composer de la musique uniquement pour mon plaisir intime, je trouverais ma part de richesse large à n’en pas désirer d’autre !
Rozenne la sentit entièrement sincère. Et soudaine, une sorte de colère cingla son orgueil masculin, parce que cette trop séduisante créature prétendait, à lui aussi, demeurer insaisissable, vivant dans son Éden, dédaigneuse des joies humaines, sans prix pour les simples mortels.
Il eût voulu lui crier de ces mots qui ouvrent les cœurs, la voir enfin toute vibrante, troublée par lui, pour lui… Mais il rencontra son regard limpide…
Et simplement, il s’exclama, voyant que, tout à coup, elle se levait d’un bond souple, après un regard vers la pendule :
— Vous voulez partir déjà ?
— Déjà ! Mais savez-vous qu’il est plus de six heures !… Comme nous avons bavardé longtemps !
— Croyez-vous ? fit-il avec une sincérité caressante. Cela m’a paru si court !
— Oh ! à moi aussi ! Vous avez été un auditeur tellement délicieux, que jamais je ne pourrai assez vous en remercier.
Elle parlait sans coquetterie aucune, lui tendant ses deux mains avec un sourire dont la grâce le grisait comme un philtre.
Il en eut conscience et il eut peur des paroles que sa fragilité pouvait lui faire prononcer.
Résolument alors, il se détourna, regardant dehors, vers la mer, tandis que, debout devant la glace, elle remettait son chapeau.
Alors, il s’aperçut que France avait eu, peut-être, un auditeur de plus qu’elle ne le pensait. Sur le banc de l’étroite allée, juste sous la baie de la croisée, était assis un homme d’une cinquantaine d’années ; sans doute, quelque touriste de passage. Il semblait attendre quelqu’un ou quelque chose. Quand France parut, sortant du salon, ses yeux — de petits yeux vifs sous d’épais sourcils en broussaille blanche — s’attachèrent sur elle avec une attention et une surprise si évidente que Rozenne en fut frappé.
Elle, France, regarda distraitement l’inconnu et ne remarqua pas que, d’une façon discrète, il la suivait de loin. Après un amical adieu à Rozenne, elle revenait vers l’hôtel, l’âme en fête, délicieusement absorbée par son rêve intime ; et elle eut un tressaut de créature soudain réveillée, à la vue du mail des Asseline arrêté devant l’hôtel, après avoir ramené Colette.
Paul était descendu pour accompagner la jeune fille, qui lui parlait sous la haute porte d’entrée, et France fut frappée de l’expression triomphante du visage de sa sœur…
Mais soudain elle oublia Colette, et ses visées ambitieuses et son succès possible… Elle venait d’apercevoir, traversant la rue, André d’Humières qui rentrait les traits si altérés, qu’avec un tressaillement d’angoisse elle pensa :
— Mon Dieu, je suis sûre qu’il a joué et perdu !…
VI
— Il y a au salon un monsieur qui attend Mademoiselle.
— Qui m’attend ?… moi ?… répéta France, surprise.
C’était le lendemain matin de l’inoubliable dimanche, et elle rentrait d’une anxieuse visite à sa sœur, qu’elle avait trouvée très pâle, « brisée par une mauvaise nuit », avait expliqué Marguerite, mais silencieuse, comme d’ordinaire, sur le nouveau souci que pouvait lui avoir apporté la légèreté de son mari… Aussi France n’avait-elle rien laissé voir de la crainte jetée en elle par l’attitude de son beau-frère et quelques paroles échappées à Paul Asseline.
— C’est bien Mademoiselle que ce monsieur a demandée après s’être informé si Mme Danestal était là… Mais Madame venait de sortir avec Mlle Colette.
Qui pouvait bien désirer lui parler ? L’idée traversa son esprit que, peut-être, il s’agissait de quelque dette d’André, contractée la veille… Rapidement, elle ouvrit la porte… Et elle se trouva face à face avec un homme de petite taille, coiffé de cheveux blancs, plantés drus sur un large front pensif, que coupaient des rides profondes… C’était un inconnu pour elle… Cependant, elle eut l’impression d’avoir vu déjà ces traits violemment dessinés.
Au bruit de la porte, il avait cessé d’arpenter la pièce, et elle rencontra le regard attentif et pénétrant, presque aigu, de deux yeux très vifs… Un souvenir, alors, jaillit dans sa pensée. Son visiteur, c’était l’étranger qu’elle avait croisé la veille, au sortir de l’audition donnée à sa sœur et à Claude Rozenne… Elle le reconnaissait soudain. Il se découvrait et s’inclinait devant elle qui, un peu saisie, attendait une explication.
— Mademoiselle Danestal, n’est-ce pas ?
Elle eut un signe de tête et resta debout, attachant sur l’inconnu des prunelles attentives. Il continuait :
— Je vous demande tout d’abord pardon, mademoiselle, de me présenter à vous aussi brusquement… Mais je ne connaissais ici personne qui pût m’amener vers vous ; ou, du moins, quittant Villers aujourd’hui, je n’avais pas le loisir de chercher si le hasard ne nous avait pas donné quelques communes relations…
— Pour ?
Il eut un sourire qui éclaira son masque tourmenté.
— Je vais vous le dire, mademoiselle, si vous voulez bien m’accorder un moment d’audience.
Silencieusement, elle lui indiqua un siège et s’assit elle-même, devenue curieuse.
— Il faut d’abord, mademoiselle, que je vous confesse une indiscrétion dont je me suis rendu coupable à votre égard. Je passais hier dans l’allée où s’ouvre une fenêtre, devant laquelle il se trouvait que vous récitiez des vers… J’étais fatigué… Un banc était là. Je me suis assis ; et ainsi, par hasard, j’ai entendu le premier quatrain d’un sonnet que vous commenciez… Ce quatrain a suffi pour me donner le désir d’entendre le sonnet tout entier, car la poésie me passionne comme aux beaux jours de ma jeunesse… A ce point que je ne me suis pas contenté d’être l’éditeur de vrais poètes ; j’ai créé une Revue qui leur est consacrée et qui, d’ailleurs, ne me conduira pas à la fortune, car je prétends n’y publier que des œuvres originales et de valeur.
Toujours muette, France écoutait avec la sensation qu’elle était soudain emportée en plein rêve… Et pourtant, c’était bien dans la réalité qu’elle était assise dans ce salon d’hôtel, à écouter un gros homme inconnu qui venait lui parler de ses vers, qui était le directeur d’une Revue très estimée, comme le lui révélait le nom écrit sur sa carte… Avec la même décision un peu brusque, il poursuivait :
— Donc, je vous ai écoutée, sans réfléchir à mon indiscrétion, très attentivement… J’ai surpris ainsi des fragments de votre poème qui m’ont intéressé, beaucoup intéressé, tellement que, ma foi, j’ai été bien près d’aller vous demander l’autorisation de le mieux entendre. Je n’ai pas succombé à la tentation ; mais, suivant mes habitudes, je me suis renseigné. J’ai appris que le poème était de vous et que vous étiez la fille d’un maître. Alors, je me suis moins étonné que vous fussiez pareillement douée… Car vous l’êtes, d’une façon prodigieuse ! Vous pouvez en croire mon expérience… Votre œuvre a cette originalité, ce sceau d’une personnalité que j’exige de tout artiste ; du moins, elle l’a dans ce que j’ai pu en entendre… Et c’est pourquoi je me suis mis en quête de vous, afin de vous demander une complète lecture. Ensuite, je l’espère, nous pourrons traiter pour que j’offre à mes lecteurs, de véritables lettrés, la primeur de votre poème… Si toutefois vous ne l’avez pas encore donné à un éditeur…