DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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— Elle la savait, tout aussi bien que sa cousine, la belle comtesse dans le salon de qui je l’ai rencontrée… Car elle était de très bonne naissance et de fortune… incontestable ! Si j’avais eu la prétention de faire un mariage d’argent, je pourrais m’estimer satisfait et j’aurais vraiment mauvaise grâce à me plaindre… Seulement, je n’avais pas tant d’ambition… J’étais absurdement conquis, comme on pouvait l’être par une telle créature !… J’imagine que la Circé antique eût pu être ainsi… Elle et sa cousine ne se sont guère mises en peine de ce qu’il adviendrait si le mal héréditaire se déclarait… Elles étaient lasses, l’une de chaperonner, l’autre d’être chaperonnée !… Elles ont rencontré un individu assez stupide pour se laisser affoler par une femme que n’effrayait pas une audacieuse partie à gagner…; assez naïf pour croire… tout ce qu’on voudrait bien lui faire croire… Et les choses se sont passées, comme elles l’avaient souhaité… Ah ! cette Maud, elle possédait une adresse de démon, comme disent les bonnes gens.
De toute son âme, France écoutait :
— Et personne ne s’est trouvé pour vous renseigner, vous arrêter…
— Personne ne s’est trouvé… Mais après tout, ai-je même cherché à être renseigné ?… Elle m’avait ensorcelé… Et l’on prétend que le scepticisme nous ronge, nous autres enfants du vingtième siècle !… J’ai été candide comme un amoureux de dix-huit ans… J’ai accepté tout ce qui m’a été dit… Je n’ai consulté personne ; et les objections, les craintes, les questions de ma pauvre vieille maman qu’un semblable mariage épouvantait, ne m’ont pas donné, je crois, un quart d’heure d’hésitation ou de doute… Je vous ai maudite !… C’est bien injuste à moi… Seul, je suis responsable de ma destinée, que j’ai faite… C’est par ma faute que je suis lié à une créature insensée, que je suis le père d’une misérable petite larve humaine à qui, charitablement, je ne peux que désirer une fin prochaine !
Elle eut une exclamation sourde :
— Pourquoi dites-vous cela ?… Vous ne devez pas… C’est cruel !…
Il passa la main sur son visage contracté.
— Cruel ?… Ce qui serait cruel, ce serait de lui souhaiter de vivre ! Avec le sang que sa mère lui a donné, que voulez-vous qu’il devienne ?… S’il dépendait de moi, — et je vous jure que ce n’est pas là une parole vaine, — je terminerais aujourd’hui même sa chétive existence, certain de lui épargner les pires douleurs…
Dans tout son être, il vibrait d’une révolte désespérée… Et elle l’avait connu si joyeux et ardent pour goûter la saveur de la vie !… Quelles heures il avait dû traverser depuis ce temps-là !… Elle aurait voulu trouver des mots qui lui eussent fait un peu de bien. Mais qu’étaient-ce que des paroles devant une épreuve comme celle qui s’était abattue sur lui ! Instinctivement, elle serra ses deux mains, écrasée par son impuissance, tandis qu’elle reprenait :
— Peut-être, avec des soins, le pauvre petit se fortifiera… Il est votre fils aussi… pas seulement l’enfant de… de celle qui vous a fait souffrir…
— Je ne peux pas voir en lui mon fils ! Ah ! ce n’est pas de l’amour qu’il m’inspire, c’est du dégoût… C’est une espèce d’horreur… Si ma pauvre mère ne l’avait réclamé comme son bien, quand elle a appris… la vérité, je l’aurais laissé bien loin de moi, dans sa vraie famille, celle de sa mère… Peut-être alors aurais-je pu oublier plus facilement… Ah ! oublier !! ! Je ferais l’impossible pour y arriver !… Il n’y a pas de folie devant laquelle j’hésiterais, si je croyais à ce prix ne plus me souvenir…
Comme elle le sentait d’une terrible sincérité ! et qu’elle trouvait triste, affreusement triste de lui entendre dire ces choses alors que l’idée, impérieusement entrée en elle, lui demeurait — telle une épine dans la chair — que peut-être elle avait été, sans le vouloir, la cause première de son malheur.
Avec des lèvres qui tremblaient, elle murmura :
— Ce qui aide à oublier, peut-être mieux que tout, c’est le travail…
— Le travail ?… Pour moi, il est maintenant la nécessité… Ne vous ai-je pas dit que je m’étais à peu près ruiné en jouant ?… Vous voyez que je suis tombé bien bas et que vous pouvez m’accorder un peu de pitié ; me pardonner cette colère contre vous qui m’a saisi quand, à ce bal où je vous retrouvais tout à coup, vous m’avez orgueilleusement montré votre joie de posséder la vie que vous aviez souhaitée !
Très douce, elle dit presque bas :
— Je ne savais pas… je ne pouvais savoir… Je regrette de vous avoir fait souffrir et je vous plains de tout mon cœur…; aussi, avec le regret que vous me donnez de mon involontaire responsabilité…
Il leva la tête vers elle, et il vit qu’elle avait les yeux pleins de larmes. Un cri lui échappa :
— France, je vous en supplie, ne pleurez pas à cause de moi !
Elle tressaillit. En son cœur même, avait résonné son nom, jeté ainsi passionnément ; et le choc fut si fort que, une seconde, ses paupières s’abaissèrent avec un battement des cils, comme si elle avait peur qu’il ne lût en elle. Il y eut un silence entre eux…
D’un sursaut de volonté, elle se ressaisit… Un frêle sourire effleura sa bouche. Alors elle dit, essuyant d’un doigt vif les larmes qui avaient glissé sur sa joue :
— Chut ! il ne faut pas m’appeler « France », mais me promettre que vous ne serez plus dur pour moi, que vous me traiterez en amie, à qui vous viendrez quand vous aurez besoin d’une sympathie profonde comme celle que je vous offre…
Il l’écoutait avec un regard où il y avait le regret aigu et douloureux de ce qu’elle aurait pu être pour lui, le désir irréalisable d’oublier par elle la souffrance connue ; où il y avait aussi une reconnaissance pour la pitié donnée par son cœur de femme. Quand elle se tut, il se courba et, prenant sa main que l’émotion avait glacée, il la baisa. Avec la même amertume désespérée, il la regardait :
— Vous êtes bonne, très bonne ; vous faites généreusement l’aumône aux misérables… Vous oubliez que vous êtes heureuse — et par votre propre soin — pour compatir à l’épreuve des autres… Pourquoi vous ai-je parlé de moi ?… Parce que les hommes de mon espèce sont très égoïstes ; et comme les enfants, quand ils souffrent, ils ont besoin d’être plaints… Savez-vous que vous êtes la première à qui j’aie parlé de tout ce passé ?… Avec ma mère, jamais nous ne l’effleurons… A quoi bon lui rappeler le supplice que j’ai connu !… Elle n’y songe déjà que trop, la pauvre femme… Mais j’ai senti votre sympathie et je suis devenu lâche… J’ai succombé à la tentation de crier, au moins une fois, mon mal… C’est fini, je ne vous importunerai plus…
Elle murmura, bouleversée de l’accent dont il parlait :
— Vous savez bien que vous ne m’avez pas importunée… Je voudrais tant pouvoir vous faire un peu de bien !…
— Je ne mérite guère cette charité, moi qui ai, depuis si longtemps, le désir mauvais de troubler votre quiétude en vous révélant la part que je vous donne dans… l’événement qui a brisé toute ma vie… Car je vous connaissais trop bien pour ne pas savoir que cela ne vous laisserait pas indifférente…
Ah ! oui, il la connaissait bien !… Mieux encore qu’elle ne se connaissait elle-même… Car jamais elle n’eût soupçonné que le malheur de Claude Rozenne éveillerait en elle cette violence d’émotion, ce désir éperdu de panser la plaie vive qu’elle devinait en lui, d’être pour lui douce et bonne infiniment, parce qu’elle avait l’intuition de ce qu’il avait souffert.
Elle ne parlait plus, l’âme meurtrie ; et son regard errait autour d’elle avec une surprise inconsciente de sentir, demeurée la même, la paisible atmosphère du petit salon, alors qu’elle avait l’impression de sortir d’une tempête… Debout devant la fenêtre, Rozenne, lui aussi, demeurait silencieux, les traits tendus, songeant à toutes ces choses du passé dont il venait de remuer les cendres…
Dans le jardin, une voix s’éleva ; par la croisée ouverte, la brise faisait frissonner les rideaux. Rozenne tressaillit. Alors il eut un geste instinctif comme pour effacer de la main l’altération de son visage ; et il dit, revenant vers la jeune fille :
— J’imagine qu’il doit y avoir très longtemps que je vous retiens. J’ai été bien indiscret ! Voulez-vous m’excuser… et ne pas vous étonner si je n’attends pas le retour de madame votre sœur… Je n’aurais pas le courage, en ce moment, de causer de choses indifférentes. Je préfère ne pas voir aujourd’hui Mme d’Humières.
— Oui, je comprends… Allez, avant que Marguerite ne revienne. Au revoir… mon ami.
Jamais elle ne l’avait appelé ainsi, et il sentit tout ce que, spontanément, de toute son âme, elle lui donnait ; tout ce que, bien mieux que les lèvres, disait le regard…
Un instant, il la contempla, comme jadis il l’avait contemplée dans le bois d’Houlgate quand il savait l’avoir perdue, — avec le regret douloureux, comme une blessure, du bonheur insaisissable. Oh ! être guéri par son amour !… Pourquoi ne pouvait-il souhaiter cela ?… Ce que les autres femmes étaient incapables de lui donner, comme elle eût été, elle, puissante pour le lui apporter !…
Après elle, il répéta :
— Au revoir… et merci !
Puis, sans se retourner, il sortit.
Elle restait immobile, écoutant le bruit des pas qui s’éloignaient sur les dalles du vestibule ; ses yeux étaient tombés sur les feuillets qui l’absorbaient quand Claude Rozenne était entré. Mais elle n’éprouvait nul désir de reprendre son travail qui, tout à coup, lui apparaissait misérablement vain… Et, cachant son visage dans ses mains, elle éclata en sanglots…
VI
— Vraiment vous trouviez quelque intérêt à venir visiter notre usine comme mon frère y avait invité Mme d’Humières ? demanda Albert Chambry qui marchait auprès de France, à travers le jardin séparant la maison d’habitation des bâtiments de la filature.
France eut un sourire :
— Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que je suis demeurée incapable, malgré conseils, reproches, etc., de dire ce que je ne pense pas !… Très sincèrement, j’étais curieuse de voir de tout près un grand centre ouvrier… Ce sera la première fois… Et tout ce qui est nouveau pour moi me tente !
Il lui jeta un rapide coup d’œil, un peu surpris par la franchise de son aveu. Lentement, Marguerite cheminait près d’eux, escortée de Lucien Chambry et de sa femme, une gentille provinciale un peu timide, pas jolie, très fraîche sous des cheveux blonds, lissés soigneusement, qui causait fort peu, en laissant le soin à son mari qu’elle paraissait entourer d’un culte admiratif. Il ressemblait à son frère. C’était la même régularité de traits, mais chez lui, trop accentuée ; le masque avait quelque chose d’autoritaire, révélant l’homme habitué à commander, avec la conscience de ses pouvoirs et de ses droits, comme la conviction que toutes ses opinions enfermaient l’absolue vérité et devaient être tenues pour indiscutables.
Cela, il avait suffi à France de l’entendre causer dix minutes, écouté avec déférence par sa femme, pour être édifiée ; et comme ce genre d’homme lui semblait odieux, elle avait laissé à Marguerite le soin de l’entretenir et accepté avec plaisir d’avoir pour guide Albert Chambry. Lui, du moins, semblait admettre que tout le monde ne pensât pas comme lui.
Très courtois, avec une bonne grâce aimable, mais aussi avec sa correction un peu froide, il répondait aux questions de France sur son peuple d’ouvriers, auquel il s’intéressait non pas seulement en paroles.
— Mon beau-frère est, en effet, président du nouveau patronage pour lequel aura lieu la vente dont vous avez peut-être entendu parler depuis votre arrivée, dit la jeune Mme Chambry qui s’était rapprochée, sur un signe de son mari, du groupe formé par France et son beau-frère.
En sa qualité de chef de famille, Lucien Chambry ne trouvait pas sage que son frère s’absorbât dans un tête-à-tête avec cette jolie fille qu’on lui avait dit être sans fortune, et qui cependant était d’une élégance incontestable, habillée de drap fin, couleur mastic, juponnée de soie, — chacun de ses pas le révélait, — gantée de blanc, coiffée d’une capeline printanière fleurie de muguet, merveilleusement seyante… Comme l’avait dit son frère après la visite chez Mme d’Humières, elle ne pouvait être comparée à aucune Amiénoise. Cela, à lui aussi, apparaissait de toute évidence. Ne la connaissant pas, il avait pu dédaigneusement la traiter de bas bleu ; mais force lui était bien de constater que cette poétesse était une vraie fille du monde qui ne trahissait rien de ses goûts littéraires et n’avait nullement des allures de demi-vierge.
France, sans soupçon du muet examen de Lucien Chambry, détournait adroitement les explications trop souvent entendues déjà au sujet de la vente de charité et, au hasard, demandait à la jeune femme si elle-même était dame patronnesse.
— Oui, je suis présidente du comptoir des ouvrages de dames. C’est mon mari qui m’a choisi celui-là, car il trouve que j’y serai dans mon élément. J’aime beaucoup les petits travaux d’aiguille… C’est que je ne suis pas capable, moi, d’avoir des occupations remarquables comme les vôtres, mademoiselle.
France, amusée, se mit à rire.
— Je vous assure que mes occupations n’ont rien de remarquable, madame.
— Oh ! si ! Vous écrivez de si beaux vers !… Tout le monde le dit… Comme vous devez être fière d’être célèbre ainsi à votre âge !
— Mais je ne suis pas célèbre du tout…
— Oh ! je sais bien que vous l’êtes… J’ai bien deviné ce que pensait de vous mon beau-frère Albert qui, pourtant, est très sévère pour les femmes occupées d’autres choses que de leur famille et de leur ménage… Je veux dire pour celles qui prétendent travailler comme le ferait un homme !
Les prunelles de France luisaient avec la même expression d’amusement, et elle eut un coup d’œil rapide, un peu moqueur, vers le jeune homme qui maintenant marchait auprès de son frère et de Marguerite.
— C’est un travail masculin d’écrire des vers et de composer de la musique ?
La petite femme rougit, soudain confuse.
— Je m’explique très mal… Je trouve qu’il est rare qu’une femme soit assez bien douée pour être capable de tels travaux ! Mon mari le dit toujours et il le répétait encore ces jours-ci…
« A propos de France Danestal ! » finit, en sa pensée, la voyant s’arrêter, France qui devinait, rieuse, que sa personnalité avait dû être, de docte façon, discutée par les deux frères. Ni l’un ni l’autre ne semblaient disposés à goûter fort les Èves modernes, compagnes hardiment instruites et bien féminines, cependant, de l’homme du vingtième siècle…
Mais la conversation fut interrompue, car tous étaient arrivés devant l’entrée de la filature et Albert Chambry ouvrait la porte du premier atelier.
Par son amie, Suzan Mackley, France avait souvent entendu parler de la classe des humbles travailleurs… Mais jamais encore il ne lui avait été donné d’en rencontrer le contact aussi immédiat ; et avec un intense intérêt elle se prit à observer.
Elle pénétrait dans un hall immense, bien éclairé, où vibrait, assourdissante, la rumeur des métiers en mouvement. Devant ces métiers, d’un geste régulier, une soixantaine de femmes réglaient et surveillaient la marche immuable des bobines que faisaient mouvoir les machines. Sans relâche, elles allaient et venaient devant la longueur des métiers, les yeux immobilisés sur la course incessante des bobines.
Le regard de France enveloppa la phalange de ces femmes, quelques-unes très jeunes, presque des fillettes, toutes avec le même visage fané, que la rude vie avait marqué de son empreinte, pauvres créatures qui, les unes comme les autres, avaient dû connaître, quelque jour, l’angoisse du manque de travail. Ce travail, pour elles, le pain même…
Avec leurs mouvements toujours les mêmes, elles semblaient des machines humaines vouées à un éternel labeur. L’idée en déchira l’esprit de France.
— Est-ce que ces femmes n’ont jamais d’autre tâche que celle-ci ? murmura-t-elle à Albert Chambry, près de qui elle avançait, attentive.
— Ces ouvrières-là ? Non, certes, puisque c’est celle qu’elles connaissent !
— Et elles font, combien de temps, cette insipide besogne ?
— Mais tout le jour. C’est leur métier, répéta-t-il en souriant, du ton où il eût répondu à une enfant irréfléchie. Je vous assure qu’elles ne qualifient pas aussi durement que vous leur travail.
Elle ne parut pas l’entendre. Ses prunelles profondes contemplaient avidement les ouvrières que la présence du maître rendait plus attentives encore à leur tâche.
— Mais comment, mon Dieu ! leur intelligence peut-elle résister à une occupation si stupidement machinale !… Des journées entières occupées à pousser des bobines, à surveiller des fils qui se cassent, à les renouer… Je me demande comment leur cerveau ne s’atrophie pas !… Les malheureuses créatures ! Leur existence est vraiment celle des travaux forcés.
Tout son être de femme artiste, intelligente supérieurement, se révoltait, dans une sorte d’épouvante, devant cette destinée d’un travail sans pensée.
Albert Chambry la regardait, surpris et intéressé.
— Quelle intellectuelle vous êtes !… Je vous affirme que toutes ces femmes n’ont pas même soupçon du souci qui vous agite pour elles. Croyez-moi, elles ne sont pas exigeantes, quant à la qualité du travail qui leur est donné… Ce qui les inquiète seulement, c’est d’avoir ce travail. Il ne faudrait pas d’ailleurs qu’elles en fussent distraites par les fantaisies de leur imagination. Il serait mal fait.
Elle inclina la tête. Ce que lui disait Albert Chambry était vrai. Pourtant ses paroles ne pouvaient dissiper en elle l’impression de révolte et d’effroi, devant l’existence de machines qui était celle de ces êtres. Qu’elles eussent à travailler pour gagner leur pain quotidien, soit… Cela, c’était l’antique loi sous laquelle tous, plus ou moins, mais tous, étaient courbés. Seulement que ce labeur fût tel qu’il dût fatalement anéantir, peu à peu, en elles toute activité de pensée, cela lui semblait monstrueux, comme un crime.
Quelques jours plus tôt, elle plaignait Marguerite de sa vie de mère de famille, de maîtresse de maison, absorbée par mille détails matériels dont l’humilité lui paraissait lamentable. Mais cette existence, si austère fût-elle, était paradisiaque comparée à celle de ces malheureuses qui, éternellement condamnées à un labeur stupide, n’avaient pas le loisir d’être des mères pour les petits dont elles devaient gagner le pain.
Et sa pensée agitait toutes ces questions, tandis qu’elle avançait à travers les ateliers, distraite aux explications que donnait largement Lucien Chambry avec une compétence un peu autoritaire. Au passage, son regard inspectait les ouvrières qui semblaient affairées devant les métiers, mais, le groupe passé, se détournaient pour examiner les jeunes « dames » étrangères, avec des yeux de prolétaires fixés sur des patriciennes.
Albert Chambry, qui semblait s’être fait le guide particulier de France, voyant son expression attentive, s’était mis en devoir de lui expliquer, comme on explique à une femme, le jeu des engrenages dont elle semblait observer curieusement la marche. Même, il ne lui faisait pas grâce d’une visite à la machine à vapeur, dont il lui indiquait les diverses pièces, intéressé par ses propres explications.
A peine elle l’entendait. Que lui importait ce savant mécanisme ? Devant toutes ces pièces métalliques, admirablement assemblées, elle ne voyait que les travailleurs qui les surveillaient, prisonniers tout le jour dans cette atmosphère brûlante, poudrée de charbon, où résonnait, sans arrêt, l’effrayante rumeur des machines…
Eux aussi, comme les ouvrières qu’elle venait de voir dans les ateliers, avaient une existence où, nécessairement, devait mourir leur intelligence… Rien ni personne, sans doute, n’éclairait leur monde obscur d’un peu de lumière. Et cependant d’autres êtres, des privilégiés par excellence, ceux-là, ne vivaient que pour faire de leur existence une source de jouissances, de plaisirs de toute sorte, tandis que toute une fourmilière humaine était soumise à un labeur qui meurtrissait les pensées bien autrement que les corps.
Soudain, comme elle ne répondait pas à une explication qu’il venait de lui donner, Albert Chambry eut conscience qu’elle ne l’écoutait pas. Une seconde, il observa l’air pensif qu’avait pris son visage ; et de bonne grâce, il dit :
— Je vous ai fatiguée, n’est-ce pas, avec mes explications ?… Voulez-vous m’excuser ?… Je n’ai pas souvent l’honneur de me trouver dans la société d’artistes et de poètes, et je sais mal ce qui peut les intéresser. Je comprends que mes explications techniques vous paraissent bien arides !…
Elle secoua la tête, et comme tous se dirigeaient lentement vers le jardin, la visite achevée, elle dit :
— J’étais un peu distraite parce que je songeais à la terrible destinée de toutes les misérables qui travaillent là-bas.
— Terrible ?… Mais en quoi ?… Je vous assure que nous ne les rendons pas malheureuses !
— Vous, non. Mais la force des choses… Je trouve épouvantable que des créatures intelligentes soient condamnées, sous peine de mourir de faim, à un métier qui, forcément, tue en elles toute pensée… Il me semble que, maintenant, leur souvenir m’empêchera de jouir sans remords du bonheur que me donne mon propre travail, qui est un plaisir d’art…
De nouveau, il l’enveloppa d’un regard étonné. Décidément, il n’avait jamais rencontré de femme qui ressemblât à France Danestal… Pensif à son tour, il dit :
— Il est évident que, envisagée au point de vue où vous vous placez, l’existence de nos ouvrières doit paraître lamentable. Croyez que nous ne nous désintéressons pas autant que vous le supposez de leur vie morale. Pour les jeunes ouvriers et ouvrières, nous venons encore de créer deux patronages où nous nous efforcerons de les distraire avec des plaisirs honnêtes ; et l’un des comptoirs de notre vente de charité est destiné à pourvoir à l’achat d’une bibliothèque que mon frère veut installer dans la salle des réunions dominicales.
Plus sympathique, le regard de France s’attacha sur Lucien Chambry qui s’arrêtait devant la porte de la grande maison d’habitation, pour en offrir l’entrée à Marguerite.
A la suite de sa sœur, elle pénétra dans le salon où, tout de suite, la petite Mme Chambry s’empressa pour les recevoir. C’était l’intérieur correct et bourgeois par excellence. De beaux meubles destinés à demeurer intacts pendant des générations successives, disposés soigneusement dans un ordre qui devait être immuable. Près de la fenêtre, ouverte sur la perspective du jardin, était disposé un métier à broder qui supportait une nappe de toile, ouvragée avec un art minutieux et compliqué, œuvre sans doute de la jeune femme. Laissant celle-ci causer avec Marguerite, Lucien Chambry s’était rapproché de France, avec qui il jugeait correct de parler un peu, en attendant le goûter.
— Vous avez été bien aimable, mademoiselle, de vous prêter ainsi à une visite qui n’était guère pour plaire à une artiste telle que vous.
— Pourquoi donc ?
— Parce qu’il n’y a guère, ce me semble, matière à charmer un poète dans la vue de vulgaires travailleuses.
— Sans doute, les poètes transfigurent tout ce qu’ils voient. La visite de votre filature m’a, au contraire, tellement intéressée, que je n’oublierai jamais l’enseignement qui m’a été donné par le spectacle de toutes ces pauvres ouvrières…
Il eut la même exclamation que son frère, avec une nuance de mécontentement :
— Mais nos ouvrières ne sont nullement malheureuses. Leur travail leur fournit du pain.
France sourit un peu :
— Il y a aussi le pain de l’esprit qu’il ne leur donne pas… Jamais encore, je n’avais compris combien ont raison ceux qui tentent de le procurer à ces misérables !
Le regard un peu impératif de Lucien Chambry chercha celui de France.
— Qu’entendez-vous donc par le pain de l’esprit ?
— Mais l’aliment qui le fait vivre, dont il a besoin, comme le corps lui-même !… Aussi c’est pourquoi je trouve une œuvre pie de travailler à développer un peu le niveau intellectuel de ces pauvres gens…
— Oui… par des lectures ? des concerts ?… Je sais qu’à Paris on a imaginé cela. A quoi bon ?… Pour arriver à faire des déclassés, dégoûtés de leur vrai milieu !… C’est inutile et dangereux…
— Peut-être, si l’enseignement est donné d’une façon inintelligente, jeta France, impatientée du ton dogmatique et absolu de Lucien Chambry… Autrement non… Pourquoi serait-il mauvais de distraire un peu un être de sa misère quotidienne en lui révélant de belles œuvres, en l’aidant à les comprendre ?
M. Chambry la regarda, stupéfait. Évidemment, il n’était pas habitué à ce qu’une femme, surtout une jeune fille, se permît de discuter ses opinions. Avec une condescendance où il entrait une sorte de dépit, il déclara :
— Ces braves gens n’apprécieraient pas du tout vos bonnes intentions, soyez-en persuadée. J’ai été, mieux que personne, à même d’étudier la classe ouvrière ; je m’en suis beaucoup occupé ; eh bien ! j’ai la conviction, reposant sur des faits, que ce qu’il lui faut, ce sont des leçons pratiques pour la conduite ordinaire de la vie… Il faut développer chez ces êtres primitifs le sentiment moral ; apprendre aux hommes l’économie, l’épargne, l’hygiène ; aux femmes, la science du ménage, les soins pour leurs petits… Le reste, la connaissance d’un monde littéraire, artistique qui n’est pas pour eux, cette connaissance-là est inutile, je le répète, et j’ajouterai même mauvaise. Elle ouvre à leur esprit des aperçus qui ne peuvent, en définitive, que leur faire prendre en dégoût leur travail journalier. Croyez-moi, mademoiselle, je suis dans le vrai…
Il en était tellement convaincu, que France n’essaya même pas de lui répondre. Autant elle aimait la discussion avec un esprit accueillant à toutes les idées, autant elle la trouvait sans intérêt quand son interlocuteur était incapable d’admettre des opinions autres que les siennes propres.
D’ailleurs, le thé était prêt et Mme Chambry lui en apportait une tasse avec un sérieux de petite fille soigneuse de ne commettre aucune bévue. A tout instant, son regard cherchait celui de son mari, demandant une approbation. La conversation redevenait générale. A la demande de Marguerite, les enfants avaient été amenés.
Albert Chambry, qui avait écouté sans un mot pour intervenir, mais très attentif, la conversation de son frère et de France, se rapprocha de la jeune fille debout près de la table à thé. A belles dents, elle croquait une mince galette. Et avec son calme sourire, il demanda :
— Mon frère, n’est-il pas vrai, mademoiselle, ne vous a pas convaincue ? Il va à l’encontre de toutes vos idées.
Elle, aussi, sourit :
— Je crois, en effet, que sur ce chapitre nous parlons des langues qui sont tout à fait étrangères l’une à l’autre. Monsieur votre frère ne songe qu’au pot-au-feu pour ses ouvrières ; et moi, je suis peut-être trop préoccupée des roses que je voudrais auprès du pot-au-feu…
— Parce que vous êtes poète et que vous jugez la vie et les êtres à travers votre amour du beau.
Elle mordit sa lèvre que relevait une moue gamine et moqueuse.
— Quelle singulière créature vous tenez à faire de moi parce qu’il m’est arrivé d’écrire des vers pas trop mauvais ! Je vous assure que, moi aussi, comme M. Chambry, je parle en connaissance de cause. Je possède, à Paris, une amie américaine qui est une fervente philanthrope. Elle m’a enrôlée sous sa bannière. A sa suite et à celle d’hommes très artistes, très bons, très généreux, j’ai pris part à ces concerts, à ces lectures d’œuvres littéraires que condamne si dédaigneusement monsieur votre frère. Et si vous aviez vu avec quel intérêt nous écoutaient ces simples, vous ne vous étonneriez plus que les appréciations de M. Chambry ne me découragent pas du tout et me laissent toute prête à reprendre ma modeste tâche !
Elle parlait gaiement, vibrante d’une conviction qui avivait l’éclat de son regard si bleu.
Il la contempla avec une sympathie où il y avait une curiosité presque naïve :
— Et moi qui me figurais qu’une poétesse, doublée d’une élégante femme du monde, devait vivre les yeux clos aux laideurs de la vie des pauvres !
— C’est-à-dire en parfaite égoïste… Ah ! autant que je puis, j’essaie qu’il n’en soit pas ainsi… J’essaie de ne pas m’absorber trop dans mon amour pour les belles choses…
Elle s’arrêta court. Elle se souvenait que Rozenne lui avait reproché d’avoir voulu garder sa vie pour l’employer à un égoïste culte du beau, et elle revoyait son visage tourmenté tandis qu’il lui parlait… Un moment, elle fut très loin de ce salon provincial où s’échangeaient d’indifférents propos, toute sa pensée enfuie vers Rozenne, sans même qu’elle en eût conscience.
Mais la voix calme d’Albert Chambry la rappela à elle-même :
— Savez-vous ce que je pensais tout à l’heure en vous entendant soutenir si chaudement cette théorie que les pauvres ont besoin, eux aussi, de la manne intellectuelle ?…
— Vous pensiez ?…
— Qu’il était bien dommage que vous ne fussiez pas Amiénoise, car alors je vous aurais demandé, de temps en temps, pour mes ouvriers, l’aumône de votre temps… Et au lieu de cela, je ne puis que vous dire : « Vous retournez bientôt à Paris ? »
— Oui, dans quelques jours…
— Et vous reviendrez ?…
— Ah ! je n’en peux rien savoir…
— Peut-être pour voir la fameuse vente de charité dont vous avez été si copieusement entretenue ?… Ou, mieux encore, pour faire à nos humbles la charité de dire à cette vente quelques-uns de vos poèmes…
A son tour, elle le regarda stupéfaite. Puis elle se mit à rire.
— Mon Dieu, quelle étrange idée vous avez là ! Si vous me connaissiez, vous sauriez qu’à peine dans un cercle intime, où je me sens en absolue communion d’âmes, je m’aventure à dire quelques-uns de mes vers…
— Alors, il me faut renoncer à vous rien demander ?…
Il y avait un regret très sincère dans la voix d’Albert Chambry. Sur ses lèvres, à elle, courut le joli sourire, ironique et charmeur.
— Je suppose que mes « rêvasseries » vous sembleraient des billevesées…
— Que nous ne sommes pas dignes d’entendre, nous autres gens de province.
— Qui, sans doute, ne vous plairaient guère. Croyez-moi sur parole, je vous assure.
Il eût voulu insister, causer encore un instant au moins avec elle. Mais elle avait fini son thé et se rapprochait du cercle général où sa sœur l’appelait d’un signe, trouvant l’heure largement venue de prendre congé.
VII
Dès que la porte fut retombée derrière elles, Marguerite eut un coup d’œil d’excuse tendre vers sa sœur.
— Chérie, quelle visite, n’est-ce pas ?… Ne m’en veuille pas trop de te l’avoir infligée… Je ne me doutais pas qu’elle pourrait être si longue !
— Guite, ne t’agite pas. Je ne me suis pas ennuyée du tout chez ces braves gens. Ils m’ont intéressée chacun en leur genre. Le docte Lucien est exaspérant ; mais sa petite femme est touchante de modestie et de docilité ; et le sage Albert a l’air d’un excellent jeune homme !
— S’il t’entendait, je crois qu’il ne serait pas autrement flatté.
France eut un rire gai.
— Parce que je lui rends justice ?… Il serait bien difficile.
— Il y a manière et manière de rendre justice, glissa Marguerite. Et je trouve qu’en ce moment tu te montres très ingrate envers Albert Chambry.
— Pourquoi ? interrogea France avec des yeux surpris.
Marguerite la regarda avec une affectueuse malice.
— Parce que tu parais tout à fait insensible à l’impression évidente que tu as produite sur lui.
— Elle m’est si indifférente, cette impression !
— Ah ! ah ! petite France, vous êtes à ce point blasée sur vos conquêtes ?
— Oh ! des conquêtes comme celles que nous faisons, malheureuses filles sans dot, ça ne vaut pas la peine de les remarquer même… N’en parlons pas, veux-tu ? Guite… Causons plutôt de nos petites affaires et rentrons par les boulevards, non par la ville… J’aime tant ces grandes allées qui me donnent tout de suite une impression de campagne…
— Prends garde, France, tu finiras par froisser l’orgueil des Amiénois, s’ils apprennent que tu considères leur ville à peu près comme un grand village.
— Bah ! ils n’en sauront rien !… Oh ! voilà André ! Quelle surprise !… Et avec lui, Claude Rozenne…
Une telle expression de plaisir éclaira les traits de Mme d’Humières que France en fut saisie. Quelle tendresse sa sœur gardait à l’homme dont la légèreté pourtant l’avait tant fait souffrir…
Peut-être, après tout, elle lui appartenait justement par tous les chagrins qu’elle avait acceptés de lui, pour l’amour de lui. Les cœurs qui se sont donnés à jamais possèdent sans doute d’intarissables trésors pour pardonner — et accepter le joug qui apparaissait à France si redoutable, alors que d’autres, pourtant, le trouvaient doux, semblait-il.
Confusément elle songeait à cela, tandis qu’elle regardait approcher les deux hommes.
Avec un sourire heureux, Marguerite s’exclama :
— Par quel hasard, André, es-tu dans nos parages ?
— J’avais envie de marcher. J’ai rencontré Rozenne que j’ai entraîné et qui a reconnu France du plus loin que vous êtes apparues.
Il avait parlé si naturellement qu’elle ne put deviner s’il y avait une malicieuse intention dans sa phrase. Laissant Marguerite causer avec son mari, elle se prit à marcher en silence, les yeux arrêtés sur la perspective fuyante des boulevards dont les branches s’estompaient sous la brume verte des premières feuilles.
Mais elle ne pensait pas à cette éclosion printanière dont la fraîcheur, en d’autres jours, l’eût ravie. La soudaine présence de Rozenne réveillait trop impérieux en elle le souvenir de leur conversation, quelques jours plus tôt… Pourtant, il n’avait pas la physionomie douloureuse qu’elle lui avait vue alors. Au contraire, une expression presque gaie détendait ses traits, ressuscitant, pour un instant, le Rozenne d’autrefois — insouciant et jeune.
Comme au vieux temps, il s’était tout de suite mis à marcher près d’elle. Mais en ces heures enfuies elle avançait avec une âme étrangère à lui, sereine et libre… Aujourd’hui…
Sa pensée s’arrêta sous l’effort de sa volonté qui lui interdisait une inutile investigation. Et tout de suite, alors, d’un accent de conversation mondaine, elle commença :
— André vous a raconté que, tantôt, Marguerite et moi, tout comme de sages petites filles soucieuses de s’instruire, nous sommes allées visiter la filature de MM. Chambry ?
— Alors, vous avez dû les combler d’aise, Lucien parce qu’il aura sûrement trouvé l’occasion de manifester son universelle compétence ; le grave Albert parce que vous lui avez produit un effet foudroyant, si j’en juge d’après les quelques paroles dont il m’a honoré à votre sujet, il y a deux jours, quand je l’ai rencontré sur la route de Dury.
Le ton de Rozenne était sarcastique ; et l’expression gaie de son visage avait disparu. Elle dit, avec le même imperceptible haussement d’épaules qui avait répondu à une semblable déclaration de Marguerite :
— Je crois que vous vous faites de singulières illusions sur l’état de « foudroiement » où vous voyez M. Albert Chambry. Il m’a paru en parfaite santé morale et m’a intéressée beaucoup par tout ce qu’il m’a raconté de ses ouvriers. Mais des beaux ateliers de MM. Chambry je suis sortie cependant remplie de compassion pour les pauvres créatures qui doivent y peiner et ravie de retrouver le jardin plein de soleil qui sentait bon le printemps… Le renouveau, vraiment, me grise un peu ! Il me donne une soif de campagne, d’horizons sans fin, d’air vif, fleurant la verdure fraîche !… Vous ne pouvez imaginer combien, en ce moment, je trouverais délicieux de marcher en pleins champs, là-bas, dans les chemins déserts qui sont en haut de la ville, derrière la maison de Marguerite… d’y regarder le soleil couchant… et les paysages de féerie qu’il crée divinement !
Il l’avait écoutée sans la regarder… Et pourtant il voyait — avec quels yeux ! — le dessin charmant du profil, l’éclair bleu du regard sous la grande capeline fleurie de muguet, la ligne caressante des lèvres entr’ouvertes. Et la voix un peu basse, il dit :
— A moi aussi, une telle promenade semblerait délicieuse !… Et si la seule volonté suffisait, vous seriez déjà transportée sur ces chemins que vous aimez et j’y marcherais près de vous… Ce qui me serait une douceur… Je sais maintenant ce que c’est que la compassion d’un cœur comme le vôtre…, mon amie…
Pour la première fois, il l’appelait de ce nom qu’il venait de prononcer d’un indéfinissable accent, avec une sorte de gravité tendre, amère, douloureuse. « Mon amie ! » elle lui avait donné le droit de la nommer ainsi. Pourquoi avait-elle tressailli de l’entendre ? et, peut-être parce qu’il lui avait ainsi parlé, sentait-elle, de nouveau, sourdre en elle la source vive de sa pitié pour lui, avec le désir passionné de lui faire un peu de bien ?…
Comme s’il en avait eu l’intuition, il continuait, trouvant un apaisement à dire sa misère :
— Maintenant, je redoute à tel point d’être seul dans la campagne ! Son silence me permet trop bien de me souvenir… Je m’y trouve, plus que partout ailleurs, face à face avec ce que, de toute ma volonté, j’essaie d’oublier… Ah ! ce calme effroyable de la nature !… Il m’est presque aussi terrible que celui de la province… que je suis incapable de supporter plus de quelques jours.
— Ce qui veut dire que vous partez bientôt pour Paris, n’est-ce pas ?
— Demain soir.
— Ah ! demain…
Elle s’arrêta. Elle regardait vers le lointain fuyant de l’allée avec, soudain, une image dans les yeux : celle d’une très jolie femme dont les journaux illustrés avaient récemment reproduit le portrait, car elle venait de s’affirmer grande comédienne dans une création récente. Celle-là, mieux que n’importe quelle autre, savait consoler la misère de Claude Rozenne.
Quel besoin avait-elle, alors, d’en avoir elle-même souci ?…
Machinalement, elle dit :
— Madame votre mère doit être triste de vous voir partir…
— Elle sait que je ne puis pas lui rester longtemps. C’est au-dessus de mes forces. Trouvez-moi égoïste, lâche, que sais-je ? Mais c’est la vérité, quand j’ai vécu quelques jours près de la malheureuse petite créature que vous savez, dont la vue me parle sans cesse… du passé, il me faut, si je ne veux devenir fou, moi aussi… m’enfuir, retrouver la fièvre de la vie, m’en étourdir… Quelquefois jusqu’à l’ivresse, c’est vrai !… Il me faut sentir que, malgré tout, il me reste des jouissances qui font juger, même à des misérables de mon espèce, que l’existence a encore une saveur moins amère que la mort !
Elle ne répondit pas. Son regard, obstinément, considérait un vol d’hirondelles dans le ciel devenu rose… Elle savait bien comment Rozenne essayait d’oublier ; et soudain cette idée semblait glacer en elle la compassion… Cependant pourquoi était-elle plus sévère pour lui que pour d’autres, alors qu’elle lui connaissait une excuse que les autres, sûrement, n’avaient pas ?…
Confuses, ses impressions se heurtaient tandis qu’elle avançait près de Rozenne dans la paisible allée où de rares promeneurs les croisaient. Derrière eux, à quelques pas, Marguerite marchait, causant avec son mari… Mais elle et Rozenne les avaient oubliés. Étonné de son silence, il la regardait. Et parce qu’il connaissait toutes les expressions de son visage, il devina ce qu’elle pensait…
Presque bas alors, il dit, tout ensemble impératif et suppliant :
— Soyez-moi indulgente !… Que voulez-vous que je fasse de ma vie ?… Je ne suis pas un saint… Je ne puis me cloîtrer dans la solitude ; j’ai maintenant, je vous l’ai dit, la terreur de la solitude… Si vous connaissiez l’enfer que j’ai dû traverser, vous n’auriez plus le courage de me condamner ! Vous vivez enfermée dans votre rêve de beauté… Vous ne savez pas ce que c’est d’avoir livré son cœur à une créature qui le torture en se jouant ! Si, par hasard, un jour vient où l’on retrouve sa liberté, on ressemble à un pauvre être qui, ayant traversé un brasier, demeure avec l’épouvante de la fournaise, et des cicatrices que rien ne peut effacer !… Oh ! ma sereine petite amie, ne me jugez pas et pardonnez-moi n’importe quelle folie parce que je suis un malheureux !
Elle murmura, inconsciente qu’une sorte de prière tremblait soudain dans sa voix :
— Il ne faut pas faire de folies… A quoi bon ? Ce n’est pas là ce qui vous fera oublier ni vous consolera…
— Rien, vous entendez, rien ne me consolera de ma vie gâchée !… J’appartiens maintenant au monde des misérables qui sont sans espoir, et je ne peux m’y résigner… Mais ne parlons plus de moi… La pitié dont vous voulez bien me faire la charité me rend trop lâche… Si j’osais, je vous adresserais une demande…
— Laquelle ?
— M. d’Humières m’a dit que madame votre sœur veut bien aller voir ma pauvre vieille mère… Est-ce que vous consentiriez à l’accompagner ?
Elle leva vers lui un regard étonné. Mais elle ne rencontra pas ses yeux qui regardaient au loin, droit devant lui.
Elle dit pensivement :
— Si je suis encore à Amiens quand Marguerite ira chez madame votre mère, je ferai volontiers ce que vous me demandez…
— Bien que vous ne compreniez pas pourquoi je vous le demande, n’est-ce pas ? finit-il. Je sais que ma mère aura plaisir à vous voir… Vous l’avez spontanément conquise…
Il s’arrêta court. Elle se rappela le regret qu’elle avait deviné chez la vieille femme, voyant près de son fils une jeune fille… Doucement, elle dit :
— Ce qui ferait plus de plaisir encore à Mme Rozenne, ce serait, j’en suis bien sûre, que vous lui restiez quelques jours de plus…
— Cela, c’est impossible !… Il faut que je parte… Il le faut !
Pourquoi ?… Était-il attendu ? Ou était-ce seulement la paix accablante de la province qui le faisait fuir ?… La double question traversa l’esprit de France. Mais il n’en put rien soupçonner. Marguerite se rapprochait. Il s’en aperçut ; et alors, rapidement, il pria :
— A Paris, n’est-ce pas, vous garderez mon secret ?… Je suis encore incapable d’être plaint ou raillé. Avec le temps seulement, je m’aguerrirai.
Elle eut un regard qui promettait le silence, car André était près d’eux. Et Rozenne, courtoisement, prit congé de Mme d’Humières ; puis s’inclinant devant France, il lui serra la main dans une étreinte brève, mais si doucement forte qu’elle la sentit jusque dans son cœur.
Ce soir-là, le dîner fut particulièrement gai chez les d’Humières. André taquinait sa belle-sœur sur les perturbations évidentes, prétendait-il, qu’elle causait dans le ciel paisible d’Albert Chambry.
— Prenez garde, France, il va vous disputer à votre grand flirt, Claude Rozenne.
Elle eut un tressaillement d’impatience :
— André, ne dites donc pas de pareilles folies !
— Des folies… hum ! hum !… Enfin, laissons Rozenne puisque vous le souhaitez et plaignons seulement Chambry qui va rester en sa bonne ville d’Amiens, avec le souvenir d’une trop séduisante Parisienne, retournée dans son paradis…
— Son paradis, c’est Paris ?… André, vous devenez tout à fait lyrique.
— Ah ! oui, c’est un paradis après lequel je soupire !… Quand donc me sera-t-il donné d’y vivre !
Marguerite, avec une malice joyeuse, glissa, tout en surveillant Bob qui barbouillait son assiette de confitures :
— Mon pauvre André, quelle figure y feraient de petites gens comme nous !
— Bah ! chérie, tu es une telle fée que, grâce à toi, nous arriverions peut-être à ce que cette figure fût brillante…
— Ce serait, je le crains, trop demander à la fée qui n’a pas de baguette magique pouvant lui donner des rentes, ou même, tout simplement, le costume nouveau dont elle aurait fort besoin pour être un brin élégante !
— Guite, pourquoi ne l’achètes-tu pas, ce costume ? dit France, affectueuse.
La jeune femme sourit :
— Parce que mes petits ont tellement grandi depuis l’année dernière qu’il me faut les rhabiller des pieds à la tête… Puis, nous avons eu nos frais de déménagement… Alors ma belle robe neuve sera pour l’hiver prochain… si mes ressources me le permettent !
Elle parlait gaiement, sans nul regret de la fortune qui lui manquait. France pensa à Colette, insatiable de luxe ; Colette, à qui l’admiration fervente de son mari offrait chaque année, pour ses toilettes, des sommes bien supérieures au revenu entier du ménage d’Humières ; Colette, qui se délectait à remplir brillamment son personnage de divinité mondaine et ne connaissait d’autre préoccupation que le souci constant de ses succès de femme. Ainsi elle possédait la destinée qu’elle avait si âprement souhaitée ; une destinée que France jugeait mesquine et misérable, indigne d’être comparée même à l’humble bonheur de Marguerite, créé par son amour dévoué.
Tout bas, France songeait, regardant la jeune femme qui, en hâte, pliait sa serviette pour aller coucher les petits.
— S’il me fallait choisir, que prendrais-je, l’existence de Colette ou celle de Marguerite ?… Ah ! ni l’une ni l’autre ne me tentent !… Quelle âme ai-je donc ?… Suis-je insensible, ou lâche, ou trop exigeante ?… Colette est heureuse, très heureuse… Marguerite semble l’être aussi… Moi… mais moi, je le suis aussi…, autrement encore…
L’était-elle vraiment ainsi qu’elle le croyait, avec tant de sincérité, deux mois plus tôt ? Avait-elle toujours absolue la certitude que sa destinée n’aurait pu être meilleure, qu’elle n’avait rien à regretter ni à souhaiter ?…
Inconsciemment, elle fit un mouvement de tête, comme pour chasser une pensée importune ; et elle entendit alors son beau-frère qui interrogeait, un peu impatient :
— Marguerite, pourquoi es-tu si pressée de te sauver en haut ?
— Pour mettre les enfants au lit ; il est huit heures.
— Et tu ne peux laisser ta bonne faire cela ?
— Il faut qu’elle dîne, tu le sais bien, et qu’elle s’occupe de son ménage du soir, dit paisiblement Marguerite.
— Eh bien ! elle dînerait un quart d’heure plus tard… Il est insipide de te voir toujours absorbée par une foule d’occupations que tu te crées à plaisir !
— Non, pas à plaisir, parce qu’il le faut, corrigea Marguerite avec douceur. Tu m’excuses, France ?
— Chérie, veux-tu que j’aille t’aider ?
— Non, merci, c’est inutile, j’ai l’habitude de coucher seule mes petits… Je te confie André pour qu’il attende sagement mon retour, sans maugréer contre nos poussins. Ah ! mon Dieu, voilà Bébé qui se réveille ; je l’entends crier. Elle réclame son lait… Vite, les enfants, montons.
Rapidement, elle les envoyait présenter leur front à France et à leur père ; puis elle les fit sortir et, dans l’escalier, résonna son pas hâté, avec le piétinement des deux petits.
Les traits d’André s’étaient rembrunis ; et un peu ironique il jeta, se levant pour suivre France dans le salon :
— Et voilà pourtant ce que le mariage fait d’une femme !
— Vous voulez dire une mère admirable et la plus dévouée des épouses ! riposta France, vertement.
— Dites mieux, une nourrice absorbée par toute sorte de soins stupides pour ses poupons. Ah ! France, comme vous avez mille fois raison de ne pas vous marier !… Restez la femme d’élégance et de poésie que vous êtes pour la joie de nos yeux et de notre esprit !…
— André, vous perdez un peu la tête… Je l’espère, du moins… pour oser dire de pareilles inepties !… Comment pouvez-vous comparer la vie de Marguerite à la mienne, inutile aux autres, égoïstement remplie par les soucis de ma propre satisfaction !
Elle ne continua pas, frappée soudain par l’idée qu’elle venait de juger son existence comme l’avait fait Rozenne lui-même.
André d’Humières n’avait pas répondu, un peu saisi de la vive réponse de la jeune fille. Il avait parlé dans un mouvement d’humeur, parce qu’il supportait mal ce qui lui rappelait l’exiguïté de ses ressources… Mais avec les années il avait appris à connaître tout ce que valait la femme qui s’était donnée à lui pour la peine, plus encore que pour la joie…
Dans le salon, un silence régna. André, comme France, songeait. Elle regardait vers le ciel de printemps qui se découpait étoilé dans le cadre de la fenêtre. Du jardin, un souffle tiède arrivait qui sentait la jeune verdure et les violettes.
— France, vous avez très mauvaise opinion de moi, vous me jugez fort mal, n’est-ce pas ?
Elle tressaillit. Sa pensée lui avait, de nouveau, échappé et s’attachait anxieusement à ce problème de sa destinée que, depuis quelque temps, les circonstances évoquaient pour elle, avec une insistance qui la troublait un peu. Alors elle s’aperçut qu’une fois encore elle venait de songer à la responsabilité que Rozenne lui donnait dans son malheur. Impatiente, elle mordit sa lèvre ; et aussitôt, elle dit hâtivement :
— Je ne vous juge pas mal, je crois, André.
— En êtes-vous bien sûre ?…
Hésitant un peu, elle continua :
— Autrefois, c’est vrai, je vous en ai voulu de n’être pas pour Marguerite tout ce qu’elle méritait que vous fussiez…
— C’est-à-dire ?… interrogea-t-il avec une espèce de gravité bien inaccoutumée chez lui. Dites, France, j’aime mieux savoir pour ne plus mériter à l’avenir des reproches trop justes.
Sincère, elle avoua :
— Je vous en voulais d’accepter que Marguerite prît toujours pour elle la peine, le souci, les ennuis, n’ayant d’autre pensée que de vous simplifier l’existence autant qu’il dépendait d’elle… Ce que vous paraissiez trouver tout naturel… Je parle au passé, André.
— Autrement dit, vous me trouviez un parfait spécimen d’égoïste ?
L’ombre d’un sourire un peu amer passa sur les lèvres de France. Son regard demeurait attaché sur le ciel obscur où montait un lumineux croissant qui poudrait de clarté l’allée du jardin.
— Peut-être est-ce ainsi que je vous jugeais… Et je n’en avais guère le droit, moi qui toute la première ne songeais qu’à mon propre bonheur…
Du même accent pensif et sérieux, il dit :
— Vous n’aviez pas, comme moi, charge d’âme… Vous n’aviez pas accepté le don d’un cœur venu à vous plein de foi, de dévouement, d’amour ; qui méritait de tout recevoir pour tout ce qu’il apportait…
Le don d’un cœur !… A elle aussi, il avait été offert, en ces jours morts, qu’aucune volonté ne pouvait ressusciter…
Elle secoua la tête pour fuir la hantise du souvenir et cessa de regarder vers la nuit printanière. André était debout devant la cheminée et la lumière de la lampe éclairait, presque violemment, ses traits dont l’expression avait changé. Tout à coup il semblait avoir, non pas vieilli, mais mûri de plusieurs années.
— Vous avez eu raison, France, d’être sévère pour moi. Je ne méritais pas mieux. Mon excuse pitoyable, c’est que je ne comprenais pas quel trésor m’avait été donné… Je ne savais pas ce que c’est qu’une femme comme Marguerite…
— Mais enfin, vous l’avez compris, n’est-ce pas, André ?
— Oui, je l’espère… Et par la grâce de son amour, si fidèle que rien n’a pu le lasser, rien !… C’est à Villers, il y a cinq ans, que j’ai eu la révélation inoubliable de tout ce qu’elle valait… pendant une crise difficile qu’il nous fallait traverser, par ma faute…
France pensa qu’il devait faire allusion à sa folle perte au jeu, le jour du Grand Prix de Deauville ; mais elle n’en trahit rien et demeura attentive, assise dans l’ombre.
— Quand j’ai vu Marguerite si courageuse, si patiente, j’ai eu, pour la première fois, conscience d’être, près d’elle, une espèce de monstre moral ; et, en même temps, j’ai éprouvé pour elle une admiration et une estime qui n’égalaient que le sentiment de ma propre indignité. Vous voyez, France, que je suis bien de votre avis en ce qui me concerne et je vous l’avoue humblement, pour me réhabiliter un peu à vos yeux…
Elle le regarda avec une sympathie amicale que, rarement, elle avait éprouvée pour lui ainsi.
— André, vous êtes tout réhabilité parce que vous pensez maintenant, comme moi, que Marguerite, si oublieuse d’elle-même, toujours, mérite bien que les autres, à leur tour, pensent à elle sans cesse…
Souriant un peu, André dit avec sa bonne grâce séduisante :
— France, je vous assure que je fais de mon mieux ; mais c’est très difficile de dépouiller le vieil homme !… Je suis tellement habitué à être gâté par elle qui semble trouver cela la chose la plus naturelle du monde, que j’ai beaucoup de peine à ne pas me laisser faire tout simplement.
France eut un rire léger.
— Laissez-vous faire, mais rendez gâterie pour gâterie. Cela lui semblera si bon !… Aimez-la autant qu’elle désirait l’être quand elle était votre précieuse petite fiancée, et elle aura sa part de bonheur… Je vous remercie beaucoup, André, de m’avoir parlé comme vous venez de le faire. Vous m’avez donné une très grande joie, parce qu’il me semble que Marguerite va être enfin heureuse, comme je le désire… de toute mon âme !
— Et comme je le souhaite, France, autant que vous-même…
— Alors, tout est bien, dit-elle lentement, avec une sorte de gravité.
Il inclina la tête : et tous deux, alors, demeurèrent silencieux, songeant à mille choses du passé et de l’avenir.
Au dehors, le jardin était maintenant baigné d’une lueur d’argent et la rosée perlait la pelouse. Les murs avaient des lignes très nettes sur le ciel lumineux. La brise soufflait plus forte, et, dans le salon, faisait doucement battre comme une aile la mousseline d’un rideau… Les minutes coulèrent. La pendule sonna l’heure. France tressaillit ainsi que dans un réveil.
— Neuf heures déjà !… Comme Marguerite est longue à revenir !… Peut-être elle est retenue auprès des enfants. Je vais voir…
Elle se levait. André dit alors, il avait repris son accent habituel :
— En vous attendant toutes deux, je vais fumer dans le jardin.
Très doucement, pour ne pas réveiller les petits, France monta au premier étage que le silence enveloppait. La même clarté blanche qui ruisselait sur le jardin inondait aussi l’étroit couloir. A travers les vitres, France aperçut son beau-frère qui suivait lentement la petite allée dont les cailloux luisaient, un peu humides. Le feu de son cigare brillait en un point clair.
A quoi songeait-il ?… Peut-être encore à la femme qu’il commençait à savoir aimer comme l’Unique ?… Un jour allait venir où, l’un par l’autre, ils seraient heureux infiniment.
France appuya son front contre les vitres, comme pour écraser des pensées confuses qu’elle avait l’instinctive crainte de voir se préciser… L’amour, c’était donc la source par excellence du bonheur !… Un bonheur supérieur à celui dont elle-même vivait depuis des années, n’en désirant pas d’autre… Un bonheur fugitif, redoutable, fragile, criminel parfois même, soit ; mais un bonheur tel que, pour le goûter, nul sacrifice n’arrêtait ceux que la soif en possédait… Elle le savait bien. Elle en avait tant d’exemples dans le monde où elle se mouvait !
L’amour, il donnait la joie à Paul Asseline, épousé pour sa fortune seulement… L’amour, il avait été le viatique de Marguerite et il avait transfiguré son humble vie… Mais aussi, il avait dévasté celle de Rozenne, dont il était le maître, quand il le jetait, la volonté morte, vers cette femme qui, sans scrupule, préparait son malheur.
L’amour… Était-ce donc lui encore qui, jadis, amenait près d’elle ce même Rozenne, par qui elle eût été adorée si elle l’avait voulu, disait-il.
Avec un tressaillement elle se redressa, écartant son front de la vitre. Cette nuit de printemps la faisait déraisonner. Comment pouvait-elle s’abandonner ainsi à ces rêvasseries de pensionnaire romanesque et pourquoi s’y attardait-elle stupidement, au lieu d’aller retrouver Marguerite ?…
Impatiente, elle se détourna du clair de lune enchanté et se dirigea vers la chambre des enfants. Avec précaution, elle entr’ouvrit la porte. Sous la frêle clarté de la veilleuse, elle aperçut sa sœur, assise auprès du lit d’Étiennette, le visage tourné vers la forme mince qui soulevait la couverture. A la vue de France, Mme d’Humières se dressa un peu et murmura :
— Comment, c’est toi, chérie ?… Tu te demandais ce que j’étais devenue ?… Étiennette s’est réveillée et j’attendais, pour aller te retrouver, qu’elle fût bien rendormie…
France s’était approchée du petit lit ; silencieuse près de sa sœur, elle contemplait l’enfant. Sous la lumière voilée, elle distinguait le duvet clair des cheveux, la rondeur de la joue, les lèvres entr’ouvertes, la main menue qui serrait la couverture…
Et tout à coup la pensée lui vint, imprévue, de cet autre petit qui dormait dans une maison presque voisine, réprouvé de son père, n’ayant pour veiller sur ses nuits troublées qu’une pauvre vieille femme, tandis que la mère était loin, et non pas seulement séparée par la distance, mais par l’abîme de sa raison perdue… Alors, France eut infiniment pitié de ce petit, comme elle avait eu pitié du père…
Marguerite s’était penchée vers le lit pour voir si l’enfant dormait bien ; et son visage avait une telle expression de sollicitude joyeuse et tendre que France lui murmura :
— Comme tes enfants te rendent heureuse, ma chérie !…
— Pas seulement les enfants, France, mais lui aussi, André…
Oui, lui aussi, c’était vrai, parce qu’il entendait maintenant le divin appel de ce cœur aimant. Le jour approchait où ils iraient dans la vie comme les bénis qui sont deux en une seule âme…
Et soudain France se sentit toute seule dans l’existence.
VIII
A son ordinaire, Mme Danestal était en courses et visites avec Colette ; et France qui rentrait pensa, regardant la pendule du salon, qu’elle pouvait espérer une heure de pleine liberté pour faire de la musique tout à son gré, sans être incessamment dérangée par sa mère qui n’avait jamais cure qu’elle fût occupée.
Parce que, la veille, il y avait eu réception pour quelques hôtes de choix, la pièce, riche de meubles artistiques, demeurait somptueusement fleurie, les roses de juin épanouies en profusion dans ces vases précieux qu’affectionnait le goût de Robert Danestal. Mais quelques-unes déjà s’effeuillaient et leurs pétales jaunissants se mouraient sur la soie des tapis, distillant une senteur capiteuse. Pourtant, du balcon s’épandait un souffle d’air chaud, sous le store encore baissé que le soleil poudrait d’or, en descendant vers l’horizon, sous la menace de lourdes nuées d’orage.
France s’assit devant le piano à queue, mais elle ne joua pas. Elle se mit à feuilleter un cahier de mélodies un peu étranges que, la veille même, elle avait entendu exécuter par leur auteur, un Norvégien, qui, très empressé à lui être agréable, les lui avait envoyées le matin même.
— Tout simplement parce qu’il sait combien j’aime la musique et qu’il m’a vue intéressée par la sienne, avait-elle répondu aux réflexions de Mme Danestal qui, hantée par le désir de la marier, voyait des intentions matrimoniales dans le plus insignifiant hommage offert à sa fille…
Mais sincère avec elle-même, France savait parfaitement que son charme de femme, tout autant que ses dons d’artiste, avait séduit le robuste garçon du Nord pour qui elle était la révélation d’une race féminine qu’il ne connaissait pas encore. Et de même elle savait que la soirée de la veille avait été pour elle un de ces succès dont les moins vaniteuses ont conscience…
Elle avait eu l’impression qu’il en serait ainsi quand elle s’était regardée dans la glace, au moment de quitter sa chambre, svelte dans sa longue robe de crêpe de Chine blanc qui la modelait avec une hardiesse discrète ; car elle avait, en toute simplicité, la coquetterie de sa forme très pure, comme les sculpteurs ont l’amour des belles lignes.
Les yeux arrêtés sur l’image que reflétait la glace, elle avait murmuré, comme s’il se fût agi d’une étrangère :
— Tiens, je suis jolie, ce soir !
Et s’il lui avait fallu, pour la convaincre qu’elle ne se trompait pas, l’approbation d’autrui, le seul regard de Rozenne surpris par hasard sur elle, eût suffi pour lui dire que, ce soir-là, même à Colette, elle pouvait être comparée…
Rozenne… Qu’il avait encore été bizarre avec elle, la veille !… Sa pensée ramenée vers lui, elle ne songeait plus aux mélodies qu’elle avait voulu revoir. D’un geste distrait elle reposa le cahier ; et, les mains jointes sur le bois du piano, elle réfléchit… Rozenne avait dû arriver dans la soirée, vers dix heures et demie, tandis qu’elle écoutait, avec un plaisir, évident sans doute, la musique originale de Peer Stavensend. Elle ne l’avait pas vu entrer. Encore un long moment, elle était restée à causer avec le compositeur, qui la retenait, sans qu’elle éprouvât d’ailleurs le désir d’interrompre une conversation qui l’intéressait profondément, puisque c’était un échange d’idées et d’impressions sur la composition musicale…
— Combien de temps ai-je pu causer ainsi avec Stavensend ?… Vingt minutes, peut-être ? songea-t-elle les yeux arrêtés sur le battement léger du store que la brise soulevait.
Tout à coup, tournant la tête pour répondre à une question de sa mère, elle avait aperçu Rozenne qui la regardait… Et, dans les yeux, il avait cette expression qui, bien autrement que les paroles, dit à une femme qu’elle est mieux que belle…
Mais, en même temps, elle avait remarqué que son visage était celui des mauvais jours, un visage douloureux et révolté qu’elle avait appris à reconnaître, même sous le masque impassible que le monde imposait.
Tout de suite, d’instinct, elle aurait voulu aller à lui, qui ne venait pas même la saluer cependant. Mais elle était prisonnière des convenances et elle se devait d’abord aux hôtes de son père, des lettrés illustres, des maîtres artistes qui la recherchaient avec une attention flatteuse.
Quand elle avait pu, enfin, se trouver près de Claude, elle lui avait demandé, rieuse et amicale :
— Alors, décidément, vous ne voulez pas même m’honorer d’un pauvre salut ?
— Je me serais fait scrupule de vous enlever à des admirations qui paraissent vous charmer !
Lui, ne souriait pas ; et son accent était âprement ironique. Elle avait riposté :
— Ne parlez pas ainsi, vous auriez l’air jaloux ! Et les amis, vous savez, n’ont pas le droit d’être jaloux !
— Je le suis, moi ; et je ne partage mes amis avec personne…
Elle avait pensé :
« Mais les vôtres doivent être moins exclusifs ! »
Seulement, ses lèvres n’avaient pas articulé de telles paroles. Elle avait dit simplement.
— Je n’aime pas, moi, les amitiés tyranniques…
Sa voix avait quelque chose d’un peu dur ; elle l’avait senti et, tout de suite, regretté… Alors, avec la grâce caressante que, inconsciemment, elle apportait maintenant dans leurs rapports, elle avait repris, la voix changée :
— Nous nous disputons comme des enfants ! Faisons la paix, voulez-vous ?
Il avait eu un haussement d’épaules, avait murmuré :
— A quoi bon ?…
Puis il s’était détourné, profitant de ce que Mme Danestal appelait de nouveau sa fille.
Un moment après, elle avait constaté qu’il n’était plus dans le salon. Et un regret, aigu à en devenir une souffrance, l’avait meurtrie qu’il fût ainsi parti, irrité contre elle, si injustement !
Très bas, ses lèvres articulèrent, tandis que ses doigts erraient sur le piano, le murmure des notes berçant sa songerie :
— Comme il est bizarre avec moi, quelquefois !
Ah ! oui, bien bizarre ! fantasque d’humeur, parfois rude et agressif sous les dehors d’une politesse froide ; et pourtant, prodigue d’attentions délicates, toujours… Si attirant d’esprit avec sa pensée admirablement ouverte et sa sensibilité d’artiste ; et de cœur aussi, car il savait trouver des mots exquis pour lui montrer sa reconnaissance de la sympathie profonde qu’elle lui donnait, depuis qu’elle savait…
Il ne faisait jamais allusion au tragique événement qui pesait sur sa vie ; et, pas davantage, il ne parlait de son fils. Mais cette connaissance qu’elle avait de son lugubre secret semblait avoir noué entre eux un lien dont elle avait conscience — et lui aussi… Vraiment, pour lui, elle paraissait être devenue l’amie par excellence, à laquelle il trouvait bienfaisant et doux de venir ; — à certaines heures surtout, quand il avait trop torturante l’angoisse du souvenir… Jalousement alors, il appelait sa présence, il cherchait le baume de sa compassion, l’apaisement d’une causerie qui l’arrachait à lui-même, le distrayait, berçait sa désespérance…
A elle, ces causeries révélaient quelles profondeurs le malheur avait mises en sa pensée. L’épreuve l’avait guéri de son insouciance, avait mûri et élargi son esprit de dilettante, élevé sa conception de la vie, éveillant, en lui, une source vive de sympathie, que des actes trahissaient, pour la misère des destinées humaines.
Si mal qu’il vécût, au gré des gens d’une rigoureuse sagesse, elle savait bien que Claude Rozenne avait, à l’heure présente, une valeur morale bien supérieure à celle que possédait le nonchalant Rozenne d’autrefois.
Et c’est pourquoi, sans doute, elle trouvait une saveur qu’elle ne se dissimulait pas à cette amitié d’homme entrée tout à coup dans sa vie ; pourquoi elle pardonnait à Rozenne la dualité de son existence sentimentale qu’il partageait entre elle et d’autres auxquelles il ne donnait pas la meilleure part… C’est pourquoi elle ne s’irritait pas qu’une destinée étrangère vînt ainsi frôler la sienne, s’y mêler avec une mystérieuse force qu’elle subissait sans révolte… Toujours, pour faire du bien à une créature éprouvée, elle avait été prête à donner de son âme sans compter.
Cette fois, du moins, la charité lui était bien facile et apportait dans sa vie un rayonnement qui l’enivrait subtilement. Elle ne se rappelait pas avoir, depuis bien des années, passé un printemps comparable à celui qui venait de s’écouler, ni possédé une pareille intensité de vie intérieure ; ni joui, avec cette force délicieuse, de tout ce qui la charmait ou de ce qu’elle aimait…
Et sans penser à l’avenir, confiante, elle se laissait emporter par la course des jours, reconnaissante parce qu’ils étaient bons…
… Ses doigts modulaient au gré de sa songerie…
Mais, tout à coup, elle s’interrompit, avec la sensation qu’elle n’était plus seule dans la pièce. Elle se détourna, regardant autour d’elle… Alors, à l’entrée du salon, adossé au mur, elle aperçut Rozenne…
Un choc la secoua. Les prunelles un peu dilatées par la surprise, elle le contemplait :
— Comment, vous êtes là ?… Depuis longtemps ?…
— Non, depuis un instant… J’apportais pour votre père des croquis que je lui avais promis hier soir. J’ai entendu votre piano… Et je suis entré pour vous offrir quelques fleurs qui m’avaient tenté pour vous…
Sur une table, il y avait en effet une gerbe d’admirables œillets qu’il venait, sans doute, d’y poser.
Elle eut une exclamation ravie :
— Oh ! qu’ils sont beaux !
Dans la chair odorante des pétales, elle enfouissait son visage, si avidement que des gouttelettes d’eau mouillèrent ses lèvres.
Quand elle releva la tête, elle souriait d’un joli sourire affectueux où était un peu de malice :
— Ce sont les fleurs de la réconciliation, n’est-ce pas ?… Pourquoi êtes-vous parti sans me dire adieu, hier, comme si vous étiez fâché après moi de… je ne sais quoi ?…
Elle lui tendait sa main qui gardait le parfum des œillets dont elle avait doucement caressé les pétales. Il se pencha et baisa ses doigts. Puis, la regardant, il dit :
— Parce que j’étais à bout de résignation, de patience… de vertu… Mettez le mot que vous voudrez !
Elle s’était rassise sur le tabouret de piano ; les plis légers de sa robe, d’un bleu pâle de lavande, ruisselaient autour d’elle ; et elle l’écoutait, regardant droit devant elle, vers les sombres iris, au cœur tigré d’or, qui se dressaient sur la cheminée.
Quand il se tut, elle répliqua tout de suite, du même accent où elle mettait volontairement un badinage gai :
— Avouez, en toute humilité, que vous avez montré, hier soir, un détestable caractère, sans motif… Et n’en parlons plus.
— Sans motifs ? vous pensez, répéta-t-il amèrement. Croyez-vous qu’il y ait beaucoup d’hommes qui, ayant… une amie telle que vous, accepteraient de bonne grâce de la voir accaparée par d’autres… de la voir surtout se laisser très volontiers accaparer !
Elle ne voulut relever que les derniers mots de Rozenne ; et, tout en détachant, de la gerbe, quelques œillets qu’elle glissa dans sa ceinture, elle dit, très simple :
— C’est vrai, les opinions musicales de Stavensend m’intéressaient beaucoup… Et elles vous auraient intéressé également si, au lieu de bouder dans votre coin, vous étiez venu gentiment causer avec nous !… Vous n’avez pas entendu ses mélodies ?… Voulez-vous que je vous en chante quelques-unes, pour vous tout seul ?… J’ai encore un petit instant de liberté !
— Pourquoi « petit » ?
— Parce que… C’est toute une histoire… Asseyez-vous là, près du piano, et je vous la conte en deux mots… Imaginez-vous que, ces jours-ci, j’ai reçu une lettre de Marguerite m’adressant, au nom des Chambry, une bien singulière demande, celle de faire entendre, au concert de la vente de charité qui aura lieu le 22 juin, mon poème de l’Eau dormante, avec la musique dont je l’ai agrémenté… Cela, pour l’amour des pauvres !… Vous pensez bien que j’avais décliné l’honneur trop grand… Et puis, sur de nouvelles instances, de plus en plus pressantes, j’ai faibli et promis de demander à Marceline Herrène qui a récité l’Eau dormante, il y a trois semaines, chez Colette, si elle consentirait à la redire à Amiens, par charité ! Elle doit venir à six heures m’apporter sa réponse. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous disais n’avoir qu’un moment pour vous faire de la musique.
— Oui, je comprends que vous êtes insaisissable toujours et qu’il ne m’est presque jamais donné de vous voir à mon gré, mon amie…
Oh ! ce nom ! toujours il la faisait tressaillir, à cause de l’indéfinissable accent dont Rozenne le disait, avec une sorte de douceur tendre, qui lui donnait la même sensation qu’un baiser très aimant mis sur son front ou sur ses cheveux. En l’entendant, elle avait l’impression d’être chère encore à Claude Rozenne… Et cela lui semblait bon…
Mais, avec une instinctive volonté de fuir un charme qu’elle ne voulait pas subir, elle ouvrit le cahier des mélodies et le feuilleta. Alors, tout de suite, la musique l’envoûta et elle redevint maîtresse d’elle-même.
Il le sentit et une angoisse crispa tout son être, de l’avoir si près de lui, et pourtant lointaine, dans cette pièce solitaire, où la senteur trop forte des fleurs lui montait au cerveau comme une ivresse. Debout près d’elle, il la contemplait, fine sous le voile de sa robe pâle. Sur la floraison pourpre d’une gerbe de pivoines, le profil expressif se découpait d’un trait délicat, le regard voilé par l’épaisseur sombre des cils ourlés d’or, les lèvres entrouvertes, un peu humides car elle les mouillait, par instants, d’un preste petit mouvement de la langue, très jeune.
Elle, absorbée par la musique, ne songeait guère à observer Rozenne. Elle disait, indiquant deux pages du cahier qu’elle feuilletait :
— Écoutez ces mélodies-là. Elles sont exquises !
A mi-voix, elle les commença ; et ce quelque chose de contenu que prenait ainsi son accent donnait une émouvante intimité aux brèves chansons d’amour, passionnément plaintives et tendres, que la musique modulait en sonorités inattendues, d’une expression rare…
Toute vibrante, elle s’arrêta pour demander :
— N’est-ce pas que ces deux pièces sont de vrais petits chefs-d’œuvre ?
Il ne répondit pas. Elle leva la tête, surprise, une question aux lèvres. Mais elle se tut… Dans le regard de Rozenne qui rencontrait le sien, elle apercevait cette lueur profonde, trouble et brûlante, qu’elle avait surprise déjà en d’autres regards arrêtés sur elle — expressive plus encore que l’aveu des lèvres… Seulement dans les yeux de Rozenne il y avait, de plus, quelque chose de douloureux et de désespéré, de suppliant…
Et une pensée bouleversa son âme :
— Il m’aime !… Il m’aime plus encore qu’autrefois !
Elle eut la sensation d’une clarté qui l’éblouissait et dont elle avait peur — que cependant elle souhaitait ne pas voir s’éteindre…
Et ce fut une seconde telle que jamais encore elle n’en avait vécu de semblable — enivrante à lui donner le vertige, splendide comme ce couchant, pareil à une gloire, dont elle voyait luire le reflet d’or incandescent.
Mais aussitôt jaillit dans sa pensée le souvenir de la misérable créature à qui Rozenne était lié… Et la clarté merveilleuse s’éteignit…
D’un geste vif elle referma le cahier et se leva. Un frémissement ébranlait tous ses nerfs. Elle respira profondément, avec un besoin d’air pur… Puis, d’un accent assourdi un peu, elle dit :
— Et maintenant, laissons la musique, n’est-ce pas ?… Je voudrais, puisque Marceline est en retard, vous lire les vers que j’ai retravaillés dans le sens que vous m’avez indiqué… Mais, auparavant, montrez-moi les croquis nouveaux que vous apportez.
Instinctivement elle allait vers le balcon et releva le store. La lumière du couchant envahit victorieusement la pièce avec une bouffée d’air chaud qui emporta une seconde la senteur capiteuse des fleurs.
Alors, elle vit Rozenne, debout aussi, le visage altéré, une contraction aux lèvres, comme s’il eût voulu arrêter d’inutiles paroles, et dans ses yeux, dont elle aimait le regard, cette expression qui attirait à lui toute son âme…
Elle eut peur un peu… de lui… d’elle ?… Sa pensée n’aurait pu préciser. Presque impérative, elle répéta :
— Montrez-moi vos croquis !
Il prit le portefeuille qu’il avait, en arrivant, jeté sur une table et le lui tendit, sans un mot.
Comme si la pensée de Rozenne était devenue pour elle un livre ouvert, elle y voyait clairement, en cette minute, un détachement absolu pour les œuvres nées de son cerveau. Celles qu’il lui montrait, parce qu’elle le voulait, n’existaient même plus pour lui. Seule, une créature l’absorbait tout entier… Et cette créature, elle en avait l’intuition souveraine, en cet instant, c’était elle-même… Les mêmes mots alors palpitèrent éperdument en son cœur : « Il m’aime !… Il m’aime !… »
Ses doigts tourmentaient les œillets glissés dans sa ceinture. Elle se pencha vers le portefeuille qu’il lui avait ouvert, sur le piano à queue. Restée debout, elle regardait les feuilles, avec un effort pour fixer sa pensée qui lui échappait.
Tout à coup, pourtant, son attention se tendit… Un détail la frappait impérieusement, auquel, dans son trouble, d’abord, elle n’avait pas pris garde… Mais elle ne se trompait pas… Cette jeune femme qui apparaissait presque sur chacune des esquisses… c’était elle-même, elle-même poétisée par le rêve d’un artiste, telle une créature de songe, soit ; mais cependant si reconnaissable ! Et avant que sa volonté eût fermé ses lèvres, elle avait laissé échapper :
— Comme cette femme me ressemble ! Vous m’avez fait poser sans me le dire, n’est-ce pas ?… Avouez-le. Pourquoi vous êtes-vous permis cela ?
Sans la regarder, il dit :
— Il s’agissait d’une œuvre de votre père…
Elle ne souriait plus. Pourtant, elle reprit d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre léger :
— Alors, cette ressemblance est volontaire ?
Il secoua la tête.
— Non, elle n’est pas volontaire… Je n’en avais pas conscience quand mon crayon a créé. Je travaille toujours au hasard de l’inspiration. Je ne choisis pas mes figures, elles s’imposent à moi. Il y en a certaines qui me hantent… Je ne vous ai pas offensée ? dites… Vous êtes une petite muse, comme cette femme à qui j’ai donné vos traits.
Lentement elle dit, les cils abaissés sur son regard :
— Non, je ne suis pas offensée…
Il lui semblait être mécontente que Rozenne eût ainsi usé de son image. Pourtant, elle éprouvait une joie mystérieuse à lui être si présente toujours…
— Non, je ne suis pas offensée… Mais cela m’effarouche un peu de me voir ainsi livrée au public.
— Vous lui livrez bien plus que vos traits quand vous lui donnez des vers où vous avez mis votre âme… Ah ! ces vers-là… Comme je voudrais les garder pour moi seul, jalousement !… être seul à en connaître certains dans lesquels vous êtes toute… A cause de cela, sans doute, ils me sont précieux, comme rien d’autre ne l’est davantage au monde, pour moi… Et cependant…
— Cependant ?… répéta-t-elle presque bas, enveloppée par la caresse des mots. D’un geste inconscient elle déchirait un œillet dont la senteur imprégnait sa main. Ses yeux regardaient vers le lointain du ciel empourpré où s’amoncelaient des nuages lourds, cernés de flamme ; mais son âme attentive était tout près de Rozenne, entièrement à lui…
— Cependant je voudrais pouvoir, dans mes heures mauvaises, vous enlever à jamais ce don d’écrire, de créer, qui vous fait vivre dans un monde où vous m’échappez, parce que vous y êtes heureuse seule… Je voudrais vous enlever, non pas seulement votre talent, mais aussi votre beauté qui appelle trop de regards…
— Je ne suis pas belle, fit-elle sourdement.
— Ah ! si, vous l’êtes !… mais à la façon des glaciers qui se dressent orgueilleusement en plein ciel, en pleine lumière !… Et je voudrais que vous fussiez une simple femme, pitoyable et tendre, qui n’ait à donner que son cœur et en fasse le don suprême à celui qui crie vers elle…
Elle eut un geste pour l’arrêter et, suppliante, elle articula, ses lèvres tremblaient :
— Mon ami, mon ami, qu’avez-vous donc aujourd’hui ?… Vous déraisonnez !… Ne dites pas de ces choses inutiles et folles qui sont mauvaises et ne peuvent que nous faire du mal à tous les deux !
Il demeura silencieux… La tentation grondait en lui, si forte ! de crier à France Danestal qu’elle lui était chère, mille fois plus encore que jadis, quand un juvénile attrait le jetait vers elle… La tentation aussi, tant de fois éprouvée déjà, de connaître enfin la saveur de ses lèvres, l’abandon de son corps souple, la douceur des paupières closes sous le baiser qui les fermerait… Oh ! la sentir entre ses bras, sur son cœur et l’emporter ainsi, vaincue enfin !… pour oublier tout ce qui ne serait pas elle.
Si vague, la conscience lui demeurait encore que céder à une telle tentation serait une infamie, à lui qui était aussi misérablement enchaîné qu’un criminel… Car elle n’était pas une femme brûlée par la vie, mais une vierge ayant droit à son respect. Et parce qu’il sentait sa volonté défaillir, il eut peur, à son tour. Résolument, il se leva :
— Vous avez raison ; aujourd’hui, je ne saurais vous dire que des folies que je regretterais ensuite, comme j’ai dû en regretter bien d’autres. Adieu !
Il s’arrêta. Dans l’antichambre, venait de résonner l’appel du timbre. Ce devait être Marceline Herrène. Son arrivée allait le sauver de lui-même… C’était bien !
Comme lui, France avait entendu ; et en elle un bizarre sentiment s’élevait, fait d’un regret aigu et d’une sensation de délivrance.
Claude répéta, d’un accent bas, comme si la tragédienne eût été là, déjà, pour l’entendre :
— Adieu, ma chère, bien chère petite amie… Faites-moi la charité de penser à moi avec beaucoup de douceur et de compassion parce que je suis très malheureux.
Un froufrou de soie bruissait dans la pièce voisine. La porte du salon fut ouverte. Marceline Herrène entrait, superbe d’allure autant que sous le péplum grec, dans sa robe soyeuse de Parisienne élégante, un joli sourire sur le masque tragique du visage où étincelait la flamme des prunelles. Gaiement, elle s’exclamait :
— Je suis en retard, n’est-ce pas, ma belle petite muse ?
Elle s’interrompit à la vue de Rozenne qui, correctement, prenait congé. France présenta :
— Notre ami, M. Claude Rozenne, à qui mon père va devoir l’illustration de ses sonnets des Gloires !… Vous, Marceline, je n’ai pas à vous nommer, vous êtes une femme célèbre !
Rozenne s’inclina avec quelques mots qui étaient un hommage pour la tragédienne. Puis, se courbant très bas, il baisa la main que France lui tendait. Quand il se redressa, il articula, presque cérémonieux, les yeux arrêtés sur elle :
— J’enverrai donc à monsieur votre père les autres esquisses.
Elle pencha la tête et dit simplement :
— Merci… Et au revoir.
Marceline Herrène les considérait de ses yeux brûlants dont l’expression était si franche. Quand la portière fut retombée sur Rozenne, elle demanda, affectueuse et spontanée :
— Est-ce enfin celui que vous épouserez ?…
France eut la sensation d’un choc en plein cœur, et une ondée de sang courut sur son visage.
— Claude Rozenne n’est pas à marier.
— Ah !
Leurs deux regards se confondirent : celui de la tragédienne sympathiquement sceptique et curieux ; celui de France, large ouvert, avec une assurance orgueilleuse… Mais, de nouveau, tintaient follement en elle les mots qu’elle ne pouvait étouffer : « Il m’aime !… Il m’aime ! »
— Si ce n’est pas celui-là, que ce soit un autre. N’attendez pas trop tard pour aimer, France… Ne vivez pas seulement pour être une divine petite muse… Croyez-moi, un jour ou l’autre, fatalement, vous sentirez qu’il ne suffit pas à un cœur de femme d’inspirer de beaux vers… Un cœur, c’est un être qui vit, qui appelle ; qui veut sa joie, son bonheur, ce bonheur comparable à nul autre, et à qui ne suffit pas l’immatérielle beauté des choses…
Elle se tut une seconde ; puis, plus bas, de sa belle voix de contralto, si aisément émouvante, elle dit, la main sur l’épaule de France :
— Écoutez mon conseil, petite France, aimez, aimez ! même dussiez-vous en souffrir… Et dans votre amour, donnez-vous toute, généreusement, pour en être enivrée, comme le plongeur se jette dans la mer, pour s’y perdre !… Autrement, vous arriverez à connaître, un jour plus ou moins proche, la solitude, l’horrible solitude du cœur, le pire de tous les supplices, sentir qu’on n’est pour personne au monde, la vie, l’âme, le tout, l’Unique… Aimez, France, pendant que vous êtes jeune ; que, sûrement, il y a des cœurs qui appellent le vôtre… Aimez ; quand vous en aurez connu la douceur, l’ivresse, vous vous jugerez insensée d’avoir si longtemps voulu vivre dans votre beau rêve glacé !…
Imperceptiblement, France avait pâli et ses paupières s’étaient abaissées, voilant son regard. Sur ses joues blanches, les cils battirent très vite, tandis que Marceline finissait avec un sourire :
— Je regrette que ce Claude Rozenne ne soit pas l’élu… Il semblait fait pour vous… Et je m’y connais en hommes, je vous jure !
Alors, elle eut le fier petit mouvement de tête qui lui était familier et ses lèvres articulèrent les mots que sa pensée lui criait impérieusement :
— Je ne veux pas aimer… Je ne peux pas !…
Les yeux de la jeune femme disaient la question que sa bouche ne prononçait pas. Mais France, changeant de ton, jeta avec une vivacité gamine :
— Je ne peux pas aimer… Je n’ai pas le temps, j’ai trop de choses à faire ! Chère bonne amie, causons vite de ma requête, voulez-vous ?
IX
Une rumeur de curiosité courut à travers la très nombreuse assemblée que réunissait le concert de charité, — dans l’hôtel particulier qui abritait la kermesse, — car, sur l’estrade, venait d’apparaître Marceline Herrène pour dire le poème de Francis Danes.
Dans un mouvement de houle, les têtes se dressèrent. Les regards féminins étudièrent la sobre richesse de la robe de mousseline de l’Inde, incrustée de dentelles d’une fabuleuse valeur, tandis que les yeux des hommes s’attachaient au buste admirable sous l’étoffe souple, au visage qui semblait modelé dans la lumière, coiffé de cheveux sombres, tordus sur la nuque en un nœud lourd.
Debout, immobile, une sorte de rêve dans la chaude profondeur des prunelles, elle semblait écouter le chant que modulait l’orchestre et par lequel s’ouvrait le poème, — un chant si admirablement adapté au caractère du poème que, seul, un même cerveau pouvait avoir conçu la musique et la poésie.
Se penchant vers sa sœur, Marguerite murmura :
— Elle est bien belle !… Tu es gâtée, chérie, d’avoir une pareille interprète !
France inclina la tête en silence. De loin, elle souriait à Marceline qui venait de la distinguer dans la foule du public et lui avait envoyé un imperceptible signe de bienvenue. Puis, elle aussi, se prit à écouter cette musique qui était la sienne, pour elle, évocatrice puissamment d’impressions vécues par elle.
L’orchestre venu de Paris, dont elle avait suivi toutes les répétitions, était vraiment très bon. Mais elle ne l’entendait pas avec cette attention qui, en d’autres jours, lui faisait sciemment détailler le jeu des musiciens. Son regard errait sur les rangs des auditeurs, cherchant, sans qu’elle en eût conscience peut-être, un visage qu’elle n’apercevait pas. Dans cette réunion du tout Amiens select, — où fraternisaient pour quelques heures armée, magistrature, riche bourgeoisie, voire même noblesse, protectrice des bonnes œuvres, — presque toutes les physionomies lui étaient étrangères. A peine elle reconnaissait quelques femmes rencontrées dans le salon de Marguerite… Devant elle, un peu, elle apercevait le groupe des Chambry, la petite femme habillée avec un soin correct et une richesse toute provinciale, assise entre son mari et son beau-frère… Tous trois, l’air très attentif.
A travers la distance, France sentait, tendue vers elle, toute la pensée d’Albert Chambry, avec une curiosité et une surprise qui l’arrachaient à son calme coutumier. Bien vite, il l’avait découverte dans la foule où elle demeurait discrètement confondue ; et, si soucieux qu’il fût des convenances, il n’arrivait pas à s’interdire de la regarder dès qu’il croyait pouvoir le faire sans être remarqué — par elle surtout. Il n’était pas connaisseur en musique et la valeur des harmonies originales du prélude, dont un mélomane eût été ravi, lui échappait complètement. Mais l’oreille charmée par les sonorités expressives et colorées du chant, il écoutait stupéfait, presque désorienté par l’idée que c’était vraiment cette jeune fille qui avait créé cela, que tout ce public était réuni pour être enchanté par la beauté de son œuvre de femme — et de femme de vingt ans à peine !
D’autres, comme lui, de ceux qui savaient quel était Francis Danes, observaient aussi, avec la même curiosité, la fine créature habillée de linon rose, coiffée d’une large capeline tout en fleurs, qui se tenait auprès de sa sœur, comme une fille du monde très bien élevée, auditrice correcte ; de telle sorte que personne, la voyant ainsi, n’aurait pu soupçonner que c’était elle qui avait écrit cette musique et ce poème.
Elle, ne s’occupait guère de l’attention qu’elle excitait ainsi ; sourdement nerveuse, elle continuait sa recherche inconsciente, parmi tous ces inconnus… Non, décidément, elle n’apercevait pas Claude Rozenne. Il n’était pas là !… Il n’était pas venu assister à cette audition solennelle, devant un public payant ! de l’œuvre de sa « précieuse petite amie », comme il semblait se plaire à l’appeler. Pourquoi ?… Pourtant, il était à Amiens, l’avant-veille encore. De loin, elle l’avait aperçu, en arrivant de Paris, quand elle sortait de la gare avec Marguerite… Mais il n’avait pas paru chez sa sœur, bien que certainement il sût qu’elle était à Amiens, où les plus petites nouvelles étaient vite colportées.
Alors, il continuait à la fuir, comme il semblait le faire depuis quinze jours… Même, il se désintéressait de ce qui la touchait.
Ses doigts froissèrent la gaze de son éventail, si fort qu’une paillette blessa la peau sous le gant.
Alors, soudain, elle s’aperçut de l’impatience où la jetait l’absence de Rozenne ; et irritée contre elle-même, sans remuer les lèvres, elle murmura :
— Qu’est-ce que cela peut me faire après tout, qu’il soit là ou non ?
… Tout à coup, une détente se fit en elle, Marceline commençait le poème ; et son admirable voix, grave et pleine, d’une souplesse caressante, donnait si merveilleusement aux vers leur relief, leur couleur ; en faisait jaillir, si lumineuse, la pensée, que toute préoccupation étrangère disparut du cerveau de France, dans la jouissance aiguë d’entendre l’œuvre de son âme, dite par une artiste telle que celle-là.
La musique accompagnait la parole humaine, qui, parfois, faisait silence un moment, pour laisser la mélodie lui répondre ; puis reprenait la légende symbolique, contée en une langue d’une incomparable poésie dont les moins lettrés eux-mêmes subissaient le charme. Mais France ne s’apercevait pas de ce triomphant succès de son œuvre, ni des regards qui allaient à elle, l’auteur !… Même, elle avait oublié l’absence de Rozenne. Rien n’existait plus pour elle que l’intense plaisir artistique qu’elle savourait passionnément. Et elle tressaillit dans une sensation de brusque réveil quand des applaudissements éclatèrent enthousiastes, alors que l’orchestre achevait le motif final. Marceline, rappelée éperdument, reparaissait les mains pleines de fleurs, jetant le nom du poète que saluaient les acclamations.
Avec une malice un peu émue André glissa à sa belle-sœur qui, devenue toute rose, écoutait, une petite fièvre au fond des prunelles :
— Quel succès ! France… Prenez garde, on va vous enlever pour vous porter en triomphe !
— Avant cela, vite, je me sauve pour aller remercier Marceline qui mérite bien, elle, d’être portée en triomphe !… Quelle artiste !… Guite, tu me retrouveras dans le petit salon…
Correctement escortée par son beau-frère, elle se glissait parmi les groupes qui se formaient ; car la première partie du concert était achevée et les dames patronnesses commençaient la quête dans les rangs nombreux du public.
Tous les regards invariablement la suivaient, autant parce que la rumeur commençait à la désigner pour le poète de l’Eau dormante que parce qu’elle était une très jolie femme, totalement différente des plus élégantes Amiénoises réunies dans le hall, par son allure et par la discrète originalité de la toilette créée par son goût.
Elle, indifférente, passait vite ; et bientôt elle disparut, entrant dans le salon où, avant le concert, elle était avec Marceline.
Devant la glace, la tragédienne attachait sa longue mante, déjà prête à partir.
Elle se retourna au bruit de la porte et sourit à France qui venait à elle, une clarté rayonnante dans les yeux.
— Oh ! Marceline ! Marceline ! quel don royal vous m’avez fait ce soir encore !… Je ne connais pas, je crois, de jouissance comparable à celle d’entendre mes vers récités par vous !
— Alors, vous êtes satisfaite, petite Muse ?
D’un geste spontané, France, comme une enfant, enlaça la jeune femme, jetant un chaud baiser sur son visage… Ardemment, elle admirait son talent qui, si souvent, était du génie ; elle aimait son inépuisable bonté et, sans effort, elle lui pardonnait les généreuses folies où l’entraînait son cœur d’amoureuse…
— Je suis, Marceline, comme tous ceux qui vous entendent, ivre de la musique de votre voix, de vos paroles…
— Mes paroles, ce soir, c’étaient les vôtres, France.
— Oui ; mais comme vous les avez dites ! Jamais je ne vous remercierai assez d’avoir bien voulu faire ainsi connaître mes vers… Ah ! je comprends que mon père ne veuille permettre à personne de réciter, devant lui, certains de ses sonnets qu’il vous a entendus !
Marceline eut un imperceptible recul. Elle se souvenait de la manière dont Robert Danestal avait jadis souhaité lui témoigner son admiration, alors qu’elle aimait ailleurs…
Mais ce fut, chez elle, impression fugitive ; sa main effleurant les cheveux de France, elle dit :
— Maintenant que je ne suis plus bonne à rien, France, je vais vite filer à l’hôtel, car je repars tout à l’heure pour Paris… et voilà la foule qui va envahir cette retraite afin de vous apporter ses félicitations…
Du salon voisin, en effet, montait de plus en plus vive la rumeur des conversations, car l’entr’acte continuait.
— Marceline, attendez une seconde, je vais appeler mon beau-frère pour vous mettre en voiture.
— Je n’ai besoin de personne. Au revoir, ma chère petite amie.
Elle eut un regard d’affection vers la jeune fille qu’elle avait vue presque enfant, alors qu’elle-même, en ses débuts au théâtre, venait réciter des vers chez Robert Danestal, pour se faire connaître… Puis, soulevant une portière, elle s’échappa, tandis que la porte du salon s’entr’ouvrait devant Marguerite qui, discrète, demandait :
— Chérie, peut-on entrer ?… Tu es seule ? Marceline est partie ?… Alors, il est possible de venir te féliciter, sans vous déranger… Oh ! ma petite France, tu peux être fière de toi !… Moi qui viens d’entendre ce que tous disent, je suis pénétrée d’orgueil !
Elle tressaillait d’une joie maternelle, en lui murmurant cela, tandis que le salon s’emplissait de visiteurs qui souhaitaient être présentés au poète de l’Eau dormante.
France les regardait ; et, sourdement, une pensée lui faisait battre le cœur d’un regret âpre :
« Pourquoi Rozenne n’était-il pas de ceux-là qui s’empressaient autour d’elle ?… Oh ! pourquoi ?… »
Jamais elle n’eût soupçonné que son absence pourrait lui être ainsi pénible ; qu’elle aurait, à ce point, trouvé bon, ce soir-là, de rencontrer son regard avec l’expression qu’elle ne pouvait plus oublier, de sentir autour d’elle l’indéfinissable sentiment qui lui était devenu cher…
De se voir fêtée par tous ces inconnus, alors que lui — son ami ! — demeurait invisible, ainsi qu’un indifférent, une sensation aiguë de désillusion, une tristesse douloureuse s’insinuaient en elle ; un désir, aussi, de fuir ces étrangers, de s’en aller toute seule, dans l’ombre bleue de la nuit qu’elle apercevait par les portes-fenêtres, grandes ouvertes sur le jardin…
Pourtant, bravement, elle jouait son personnage de femme célèbre dans sa petite sphère. Elle répondait, comme il convenait, à tous les compliments ; aux félicitations majestueuses de Lucien Chambry, aux exclamations enthousiastes de sa petite femme…
Albert Chambry, lui, les laissait parler, attendant qu’il lui fût possible d’aborder, à son tour, la jeune fille trop entourée. Avec un regard qui n’avait plus son calme coutumier, il contemplait la jolie tête expressive, les lèvres souples, les prunelles d’eau bleue, les moires dorées des cheveux sous la capeline de fleurs. Pour la première fois, il avait eu l’entière conscience de l’intensité de vie qui animait le cerveau et l’âme de France Danestal, et il en demeurait ébloui et troublé.
Soudain rapprochée de lui par un remous dans le flot des visiteurs, elle rencontra, par hasard, ces yeux qui ne la quittaient plus. Et, sans, réfléchir alors, avec un petit sourire, elle demanda drôlement :
— Pourquoi donc me regardez-vous ainsi ?
— Parce que je vous admire… comme je n’ai jamais admiré aucune femme !
— Rien que cela ! fit-elle rieuse, un peu saisie, mais touchée de l’aveu. Lui-même en avait l’air si stupéfait qu’elle fut amusée, une seconde. Il commença, suppliant :
— Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie… Je sais très bien que mon admiration est de mince valeur ; mais je vous l’offre bien sincère…
— Et c’est pourquoi elle m’est précieuse. Un jour où nous serons plus tranquilles que ce soir, vous me direz, n’est-ce pas, en quoi mes vers vous ont plu ?… Cela m’intéressera beaucoup !…
Il sentit la délicate intention d’effacer sa riposte un peu malicieuse.
— Si vous restez quelques jours à Amiens, me permettrez-vous d’aller vous dire toute mon impression chez madame votre sœur ?… Je suis…