PREMIÈRE PARTIE MŒURS TUNISIENNES
Reading edition
A Chedlïa meurtt Tahar ben Abd el Malek el Trabelsi, ma servante, humble et précieuse collaboratrice, Ce livre qu’elle ne lira pas.
I LA MAISON DU CAÏD MANSOUR
Le caïd Mansour prend le café avec mon mari. Ils sont accroupis tous deux sur le divan, à la mode arabe, et fument en devisant.
Le caïd Mansour est un personnage digne et conscient de sa haute importance. Il est toujours vêtu avec la plus grande recherche. Ses burnous sont en fine laine de Mâteur et ses gebbas aux teintes pâmées : fleur de pêcher, gris tourterelle, mauve de crépuscule, éparpillent autour de lui mille tendres reflets de soie.
Quand il entre, la pièce se parfume d’essences subtiles : ambre, jasmin ou rose.
Le caïd Mansour a des manières exquises et fières. Il me témoigne une déférence infinie, sachant qu’il convient de traiter les Européennes avec plus d’égards et de respect que leurs époux.
— Le salut, Si Mansour !
— Le salut sur toi. Comment vas-tu ?
— Comment va ta maison[1] ?
— Grâce à Dieu ! Ma maison est en parfaite santé et soupire après ta venue. Ne l’honoreras-tu pas bientôt d’une visite ?
— Avec plaisir, Si Mansour. Dis-lui que j’irai la voir prochainement.
C’est une grande et noble maison que celle du caïd. Si Mansour a épousé, il y a une dizaine d’années, la princesse Bederen’nour (Lune éclatante) et son frère Si Chédli a pour femme Lella Zenouba, fille du ministre de la plume[2].
Ces dames me traitent en amie, et réclament toujours ma présence, précieuse distraction dans leur vie monotone. Et rarement je sors de chez elles, sans être suivie du grand nègre de Si Mansour, vêtu d’écarlate et portant un présent. Tantôt un bouquet tout rond où les fleurs fraîches, montées sur de longues tiges d’alfa, sont rehaussées de pistils en papier doré. Tantôt un plat rempli de pâtisseries arabes : backléouas luisants de miel, crottes de gazelle en sucre parfumé, morves du bey, makroudhs farcis de dattes, vertes samsahs aux pistaches.
Il y a plus d’un mois que je n’ai vu mes nobles amies, malgré leurs insistances à ma dernière visite. J’irai demain.
Et que vais-je apporter qui leur plaise et alimente un peu notre conversation ?
L’autre fois je les ai ravies avec un vieux stock de catalogues des grands magasins. Pendant des journées entières, elles se sont passionnées pour les modes du Bon Marché d’il y a deux ou trois ans. Et Lella Zenouba m’a même chargée d’une commande : une écharpe de plumes dont elle meurt d’envie.
Ah ! voici qui les intéressera fort : un petit stéréoscope portatif et toutes les vues tunisiennes prises par mon frère durant son séjour ici.
La maison de Si Mansour n’est pas très éloignée de la mienne. Elle occupe, comme toute demeure d’importance où il convient d’être tranquillement chez soi, loin de la rue, une impasse entière aux arcades gracieuses. Les premiers bâtiments sont les communs et les écuries du caïd. Puis vient la maison, — le palais serait plus juste — de Si Mansour.
Bien entendu, les grands murs blancs ne trahissent la richesse intérieure que par leurs dimensions, et seule la porte, énorme, massive, en bois sculpté, dans son encadrement de marbre rose, atteste l’importance seigneuriale du logis.
Elle s’ouvre sur un vestibule revêtu de faïences et garni de divans où siègent en permanence les gardiens du lieu, un Marocain au profil d’ascète, et le nègre vêtu d’écarlate. Ils me connaissent et me laissent passer sans difficulté. Je heurte le marteau de bronze à la petite porte du fond.
— Qui est là ? — crie une voix, de l’intérieur.
Et, suivant la formule, je réponds :
— Ouvre !
Cela suffit. Du reste, en le cas présent, mon accent me dénonce. Une grosse négresse entrebâille la porte en ayant soin de se cacher derrière le battant, afin de ne point être vue des serviteurs mâles.
Je traverse le joli patio à colonnes, au-dessus duquel se découpe un carré de ciel très bleu, et je suis introduite dans un grand salon, tout en longueur, aux parois luisantes de faïences polychromes. Au centre se creuse le « divan » entouré de sofas abondamment pourvus de coussins. Les murs ont sept ou huit mètres de haut, et des lustres étincelants, en cristal de Venise, tombent des voûtes ciselées. Il fait presque frais dans ce salon, bien que dehors la chaleur soit lourde, et l’on y voit à peine, après l’éblouissement du patio. Mais les yeux se font vite à l’ombre douce qui atténue les mille couleurs et les dorures d’une décoration orientale.
Pas plus dans cette pièce que dans toute autre du logis, il n’y a d’ouverture sur l’impasse ; de grandes fenêtres aux grilles en fer forgé donnent sur le patio.
Ces dames se font attendre longtemps. C’est leur habitude, car elles rehaussent leur parure chaque fois que je viens. Mabrouka, la négresse, me tient compagnie.
Mabrouka est une amie de Chedlïa, ma servante ; elle va souvent la voir et lui conter les faits et gestes de ses maîtres. Parfois, comme aujourd’hui, ses confidences indiscrètes débordent jusqu’à moi.
— Par Allah ! tu arrives en un triste moment. Si Chédli n’est encore pas rentré cette nuit, et Lella Zenouba a pleuré jusqu’au matin en l’attendant. Sans doute était-il auprès de cette danseuse française pour laquelle il fait des folies…
Chacun sait que Si Chédli s’est acoquiné avec une petite chanteuse du Palmarium, perverse et prétentieuse, qui lui fait payer cher des faveurs à la portée de tous.
Le caïd Mansour, malgré son chapelet, son air digne et ses hautes fonctions, est aussi libertin que son frère, et les aventures de ces deux nobles personnages défrayent la conversation de bien des harems.
A la rigueur, cela se comprend du caïd Mansour, dont la femme est laide et n’est plus très jeune, car voici déjà dix ans qu’il l’épousa dans sa fleur. Et l’on se souvient de sa déconvenue le jour des noces, — si grande qu’il ne put la dissimuler, — en dévoilant son épouse que le fard et les bijoux n’arrivaient pas à rendre belle.
Toute autre eût été répudiée sur l’heure et ramenée à son père avant la consommation du mariage. Mais, on ne répudie point une princesse ! une fille de sang beylical ! Et le caïd Mansour a gardé sa femme et son dépit.
Oui, cela se conçoit que Si Mansour cherche au dehors des compensations. Jadis il eût pris d’autres épouses ; mais maintenant cela ne se fait plus guère chez les citadins, outre qu’il serait peu séant de donner une rivale à la petite-fille d’un bey. Et certes, ce n’est point une joie pour les yeux de se poser toujours sur la laide et chevaline princesse Bederen’nour.
Mais, que Si Chédli délaisse la gracieuse Lella Zenouba, au corps d’ambre et aux yeux de génisse, pour des Françaises de mauvaise vie, — par le Prophète ! — voilà ce qu’on ne peut comprendre !
C’est que Si Mansour et Si Chédli ont du sang brûlant dans les veines et du vice jusqu’à la racine des cheveux, en dignes fils de Si Abd el Latif, favori de Si Sadok bey, tous deux aujourd’hui dans la miséricorde d’Allah !
C’est à leur père, un ancien esclave, beau comme la lumière du matin, devenu tout-puissant auprès de son illustre maître, grâce à des complaisances… païennes, qu’ils doivent leur grosse fortune, leurs palais de Tunis, de Rhadès et de Gamart, ainsi que cette frénésie qui les pousse aux pires excès.
Ne raconte-t-on pas que Si Abd el Latif mettait à mal toutes les femmes de son milieu, et allait jusqu’à faire garder par les soldats du bey les portes des hammams, les soirs où certaines dames particulièrement nobles et belles s’y étaient rendues, afin de satisfaire ses désirs en toute tranquillité. Et nul n’osait se plaindre ni résister à un si puissant personnage, capable de vous faire pendre dans la cour du Bardo, sur un signe de son petit doigt.
L’occupation française a enrayé tout cela, et pareilles fantaisies ne sont plus à la portée de Si Mansour et de Si Chédli, ses fils. Mais, par Allah ! il reste bien moyen de s’arranger, et l’on a en outre, aujourd’hui, la ressource des actrices du Palmarium, du Casino de la Goulette, et des cocottes françaises ou italiennes qui circulent le soir sur le boulevard de la Marine.
Et les femmes, toujours trahies, toujours délaissées, éternelles prisonnières dans leurs palais de faïence, se morfondent des nuits entières en l’attente du mari pour qui elles se sont parées en vain.
Tout cela, je le connais par les confidences de la négresse Mabrouka, les récits de Chedlïa, les racontars de harems et de terrasses où tout se sait. Mais mes nobles amies ne m’en disent jamais rien, dans leur souci de dignité vis-à-vis d’une Européenne.
Justement les voici qui s’avancent à travers le patio, de leur démarche nonchalante et balancée, et le soleil fait un instant luire les ors de leurs parures.
La princesse Bederen’nour, pauvre « Lune éclatante », semble plus olivâtre que jamais dans son costume de soie mauve, au large pantalon bouffant.
Lella Zenouba, malgré ses soucis, est adorable et resplendissante. Ses beaux cheveux, noirs de henné, tombent en boucles sur ses épaules, retenus au front par un rang de perles et une plaque d’or incrustée d’émeraudes ; de grandes boucles d’oreilles anciennes jettent des lueurs vertes le long de son cou, et ses doigts scintillent de bagues aux pierreries énormes. Elle porte un pantalon de satin noir brodé d’or et une gebba de tulle noir pailleté, sous laquelle transparaît, par éclairs, le splendide et lourd boléro d’or des jeunes épouses. Dans un ovale très fin, très pur, elle a les traits d’un dessin parfait : un front étroit et poli, un petit nez droit, une bouche éclatante et bien arquée et de grands yeux noirs, des yeux immenses cernés de kohol, au regard doucement bestial. Une étoile en vérité ! à côté de cette prétentieuse Éliane d’Avricourt, caprice de Si Chédli.
Toutes deux, la princesse Bederen’nour et Lella Zenouba, ont les joues peintes, les lèvres rougies au carmin, les doigts et les cheveux passés au henné, et, barrant le front, d’épais sourcils noirs hardiment tracés. Elles répandent un violent parfum de jasmin. Auprès d’elles, on se croirait dans une serre pleine de fleurs.
Elles ont une distinction de race, une politesse raffinée, et ne savent ni lire ni écrire. Toute leur instruction consiste en quelques sourates du Coran, apprises par cœur, sans les comprendre.
La princesse Bederen’nour semble intelligente, et la petite Lella Zenouba, parfois, a de subtiles reparties. Mais elles n’ont rien vu et ne connaissent rien. Elles ont passé de la maison paternelle à celle de l’époux en toute ignorance du monde environnant. Elles ne savent pas ce qu’est une rue, une place, un jardin, le grand ciel libre.
L’été, elles s’en vont à Rhadès ou à Gamart, en d’autres palais pareillement clos et luxueux. Seuls, la plainte assourdie des vagues et le goût salé de l’air peuvent leur dénoncer l’inconnu sans limites, qu’elles ne se figurent pas.
On les emmène de Tunis la nuit, en des carrosses bien fermés, où elles ont peur, car c’est une impression terrible pour des femmes de se sentir ainsi hors de chez soi. Et elles ne retrouvent leur assurance qu’à l’abri des grands murs farouches et protecteurs.
Elles ne reçoivent aucune visite, à part moi, et n’en font jamais. Les dames arabes ne sauraient sans scandale sortir de chez elles, comme ces femmes du peuple qui courent d’une maison à l’autre pour colporter les nouvelles. Et pourtant elles savent ce qui se passe : intrigues, maladies, chagrins, disputes, dans les grands harems, car leurs servantes les tiennent au courant de toutes choses.
En de rares circonstances, elles traversent la ville, dans leur voiture aux volets de bois soigneusement clos, pour la mort d’un proche parent, l’accouchement d’une sœur, ou, réjouissance suprême, les fêtes d’un mariage. Mais des mois, et parfois des années s’écoulent sans qu’il leur arrive de quitter ainsi la maison conjugale.
Cet été, elles n’iront point comme d’habitude à Rhadès où l’air est plus frais. La mère du caïd Mansour et de Si Chédli étant morte l’an passé, il leur faut, par cette privation, porter son deuil, et aussi renoncer pendant quelques mois encore aux broderies et aux petits ouvrages dont elles occupent généralement les longues journées.
Du reste, leurs époux forment pendant ce temps le projet d’aller à Paris, et de goûter à toutes les délices montmartroises.
La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba trouvent très naturel de se morfondre si sévèrement pour la perte d’une belle-mère despotique et méchante, tandis que leurs maris s’amusent. Mais ce qu’elles ne peuvent admettre, malgré l’habitude et la généralité du fait, c’est, à cause de créatures indignes, d’être délaissées, et surtout ruinées !…
Car, il n’y a pas à s’y tromper, malgré les palais de faïence et de marbre, les étoffes brodées d’or, les perles et les diamants, c’est bien la ruine sinistre qui plane au-dessus de la maison du caïd Mansour, et l’ombre de ses ailes angoisse les nobles prisonnières.
La grosse fortune de Si Abd el Latif est déjà fortement entamée, et, chaque jour, Si Mansour et Si Chédli y font de nouvelles brèches. Il y a un an, Si Mansour a vendu au Juif Haïm Boudboul, pour quelques milliers de francs, ses oliveraies de Nabeul, qui en valaient plus de cent mille, afin de payer à sa maîtresse, la danseuse arabe Leïla, un collier dont elle avait envie. Récemment encore, tout à sa nouvelle passion, la petite Rose Printemps, il vient de céder à perte ses cultures d’El Arousa. Et Si Chédli, follement prodigue pour Éliane d’Avricourt, imitant l’exemple de son aîné, vend et hypothèque ses biens avec entrain.
Cela peut durer ainsi huit ou dix ans peut-être, mais ensuite ?
Et voilà les soucis qui creusent si profondément sous le fard les traits de la princesse Bederen’nour et cernent les beaux yeux enfantins de Lella Zenouba.
Mais elles rient devant moi, sachant dissimuler ce qu’il convient, et aussi du plaisir réel de me voir qui rompt l’ennui de leurs longues journées inactives. Quelques servantes curieuses se sont jointes à Mabrouka, et debout, non loin du divan où nous sommes installées, écoutent et prennent part familièrement à la conversation.
Ne vivent-elles pas dans l’intimité de ces dames, initiées à leurs intrigues, à leurs chagrins, toujours prêtes à duper leurs maîtres, à les suivre, à les épier, pour le compte des épouses prisonnières et inquiètes ?
Ne partagent-elles pas avec leurs maîtresses les restes du repas, après que Si Mansour et Si Chédli se sont restaurés ? N’ont-elles pas la clé de leurs plus dangereux secrets, qu’elles ne trahiraient pas devant la mort, liées par cette sorte de franc-maçonnerie qui unit toutes les musulmanes contre les maris ?…
L’une d’elles apporte le café dans de petits calices en porcelaine rose. La conversation languit entre mes amies et moi, car, depuis ma dernière visite, leur vie s’est écoulée uniforme, goutte à goutte, comme cette eau qui tombe régulièrement de la vasque de marbre dans le bassin, au milieu du patio.
Et mes occupations à moi, elles ne les comprendraient pas.
Alors j’appelle à mon aide le petit stéréoscope, emporté à cette intention.
— Vous allez voir…
Mais déjà Lella Zenouba s’est enfuie peureuse, et la princesse Bederen’nour affolée se cache le visage.
— Non ! non ! ne nous photographie pas ! C’est impossible !… une petite-fille de Si M’hamed bey !… Une fille du ministre de la plume !…
Je rassure mes défiantes amies :
Cet appareil n’est point « une machine à portraits ». Sur la tête de ma mère ! Mais qu’elles regardent plutôt…
Timidement la princesse Bederen’nour risque un œil, puis deux.
— O Allah ! qu’est ceci ?
— La rue du Pacha, tout simplement ; la rue même où vous demeurez.
— Par mon Maître ! que c’est curieux !
— Et voici la grande mosquée de l’olivier, le souk des parfums, celui des étoffes, le Dar el Bey…
— Oh ! Oh ! que d’hommes !
La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba se passionnent.
— Ceci est un champ d’oliviers, et ceci… vous reconnaissez ?…
— Par le Prophète ! Si Mansour et Si Chédli ! Mais…
La voix de la princesse s’altère et ses sourcils se froncent imperceptiblement.
— Quelle est donc cette femme arabe auprès d’eux ?… sans doute cette danseuse Leïla ?… une courtisane seule à pu consentir à se dévoiler devant des hommes et à se faire portraiturer avec eux…
— Non, non ! Vous n’y êtes pas. Pensez-vous que j’admettrais chez moi une… dame de la rue du Persan ? car cette photographie a été prise dans ma propre maison. Regardez bien.
— Ah ! Ah ! mais c’est toi !… Par la tête de Si Ahmed el Tijani ! c’est toi même en musulmane ! — s’écrient mes amies tout à fait déridées et joyeuses.
Le stéréoscope passe de main en main parmi les servantes. Puis de nouveau on examine les rues tunisiennes, la place Bab-Souika, la rue Halfaouine, grouillantes d’Arabes…
— O Allah ! que je serais malheureuse s’il fallait me trouver dans cette foule ! — s’exclame Lella Zenouba.
— Et quelle honte ! — ajoute la princesse.
Car mes nobles amies ne regrettent ni leur réclusion, ni la sévérité de leur existence. Loin de là ! Elles se font une gloire de leur mystérieuse inviolabilité, de la rigueur avec laquelle elles suivent leurs vieilles coutumes.
C’est le souci des traditions qui dénote leur rang et les élève bien au-dessus des femmes vulgaires.
Lors de mes premières visites, je leur avais demandé naïvement si elles ne souffraient pas de vivre toujours enfermées.
— Par le Prophète de Dieu ! mais si l’on voulait nous forcer à sortir, nous pleurerions pour rentrer !
Et ce sont elles-mêmes qui m’ont fait remarquer avec orgueil que leur demeure n’avait point d’ouverture sur l’impasse, et que leur voiture était close par des volets en bois, et non par ces rideaux qu’un souffle peut soulever, et que les femmes de la petite bourgeoisie écartent curieusement du doigt, au risque d’être entr’aperçues, dans l’ombre, par un passant.
L’intérêt du stéréoscope épuisé, je me lève pour partir, mais ces dames me retiennent avec insistance.
— Oh ! reste encore un peu. Qu’as-tu tant à faire ? Il y a si longtemps que nous ne t’avions vue !
— Et je veux te montrer cette écharpe de plumes, commandée par toi, et qui est arrivée avant-hier, — ajoute Lella Zenouba. — Montons à ma chambre.
Nous traversons le patio plein de lumière et prenons un escalier de marbre blanc. Puis des vestibules et des couloirs, et des chambres, et encore un petit patio, et d’autres pièces à l’infini, toujours pavées de marbre et revêtues de faïences. La maison du caïd Mansour, vaste et peuplée comme toutes les demeures arabes, abrite soixante personnes, maîtres, enfants et serviteurs. Voici enfin la chambre de Lella Zenouba, que je connais bien, avec son divan, ses lustres, son plafond peint et sculpté, ses énormes lits anciens à colonnes, dont les frontons d’or se découpent sur fonds de miroirs. Ils sont luxueusement garnis de courtines et de coussins en satin brodé, et occupent chacun une extrémité de la pièce. « Car l’aube ne doit point surprendre l’homme dans le lit de son épouse. » Et je retrouve, hélas ! aux deux côtés de la porte, les armoires à glace Louis XVI, compléments indispensables, depuis ces dernières années, de toute chambre arabe qui se respecte. Lella Zenouba en tire l’écharpe de léger marabout blanc et la jette sur ses épaules.
— N’est-ce pas qu’elle est jolie ?
— Sans doute, mais je préfère encore celle-ci, en tulle lamé d’or, et qui ne vient pas de Paris.
Que de belles choses possède Lella Zenouba ! Ce coffret d’argent ciselé ! et ces flacons à parfums en cristal doré, aux cols minces et longs, de forme rare ; ces petits étuis à kohol, ces broderies précieuses !…
— Veux-tu voir nos bijoux ?
Elle sort de l’armoire une grande cassette pleine d’écrins et, sur un signe de sa maîtresse, Mabrouka apporte un coffre d’ivoire contenant les joyaux de la princesse Bederen’nour.
Sur le divan, c’est un éblouissement de pierreries, de colliers, de perles à plaques incrustées de roses, de longues boucles d’oreille où les diamants tremblent comme des gouttes d’eau entourées d’un cercle de lumière, de bracelets travaillés avec un art exquis… Et, parmi ces trésors de famille, les parures trop modernes données par Si Mansour et Si Chédli à leurs épouses : guirlandes de fleurs, étoiles, diadèmes aux mille reflets.
O ces bagues de la princesse Bederen’nour ! Bien arabes celles-là, où les topazes, les rubis, les émeraudes sont enchâssés en de lourdes montures ciselées.
— Mais tu n’as pas vu la plus belle, celle-ci, que Si M’hamed bey donna jadis à ma grand’mère, Lella Kmar, son épouse favorite…
Elle me passe un joyau, près duquel en effet tous les autres pâlissent. Un énorme diamant, d’une extraordinaire limpidité, serti dans une couronne d’or aux ciselures incroyablement fines et compliquées. Un vrai bijou de reine ou d’odalisque. Mais je ne l’imagine pas à la main d’une Européenne. Cette bague fait une saillie bizarre sur le doigt.
Et j’admire encore les mille ustensiles de toilette : aiguières d’argent, boîtes à fard, miroirs, coffrets incrustés d’écaille et de nacre.
Avant de partir, il me faut dire bonjour aux enfants : les quatre fillettes de la princesse Bederen’nour, qui apprennent le français avec une institutrice juive, et ses trois garçons, déjà conscients de leur importance mâle. Les aînés, cinq et sept ans, récents circoncis, ont des grimaces de souffrance, malgré leur précautionneuse démarche écartée. Et il y a aussi la toute petite et laide progéniture de Lella Zenouba qui piaille dans les bras de sa nourrice.
Je quitte enfin mes amies. Le garçonnet Béchir m’accompagne cérémonieusement jusqu’au bout de l’impasse avec son allure de jeune canard.
* * *
La semaine suivante, passant par la cuisine, j’aperçus Mabrouka la négresse en vive conversation avec Chedlïa :
— O Allah ! — Qu’il soit exalté ! — O notre Seigneur Mohamed !… O Miséricordieux ! — gémit-elle en me voyant. — Quel malheur !… La princesse Bederen’nour est au désespoir !… Sa bague de diamant, le présent de Si M’hamed bey, a disparu !… Hier elle était en train de se parer, aidée de la petite Aïcha, lorsque Si Mansour est entré. Il l’a entretenue quelques instants, et, quand la princesse s’est remise à sa toilette, la bague n’était plus là !… Il n’y avait dans la chambre qu’Aïcha, mais on a beau la fouetter, elle s’obstine à ne pas avouer son vol. C’est une tête solide ! Du reste, il est vrai qu’on l’a fouillée en vain. Et que ferait-elle de ce bijou, elle qui ne sort pas de la maison ?… Dans ma pensée, c’est le tour d’un « chitane », d’un diable jaloux qui a enlevé la bague. On ne la retrouvera jamais !
Quelque temps après, nous prenions le thé au Belvédère avec des amis. Des messieurs et une petite femme très empanachée, à la toilette suggestive, occupaient la table voisine.
— C’est, — me dit M. X…, — une professionnelle du lieu. Remarquez comme elle pose sa main en évidence, pour qu’on voie bien la fameuse bague dont tout Tunis a parlé, cadeau, dit-on, d’un amant indigène. En vérité, elle est splendide. Ces Arabes sont d’une générosité !
La dame allongeait en effet, avec affectation, une main fardée qu’ornait un seul et royal diamant…
Mais cette bague !… Je la connais… Elle n’a pas sa pareille. C’est le présent de Si M’hamed bey à Lella Kmar, la bague de la princesse Bederen’nour !
Le caïd Mansour vole les bijoux de sa femme pour les offrir à sa maîtresse…
II MENU PEUPLE
Sur la terrasse…, à l’heure où les ombres sont délicieusement pâles et longues. Les murailles encore éclairées se dorent d’un éblouissement de soleil ; puis elles deviendront abricot et rose, avant de s’éteindre dans le mauve, et de s’ensevelir dans le bleu des nuits transparentes, où l’on a toujours l’impression d’un clair de lune, même lorsqu’il n’y en a pas…
Les hirondelles tracent des méandres rapides, et le vol lourd des pigeons bariole un instant les murs d’ombres vertes et fugitives. Un pépiement d’oiseaux agite les mûriers de la place Halfaouine dont le bourdonnement monte jusqu’à moi. La mosquée arrondit ses dômes bleuissants, des minarets s’élancent vers le ciel, un palmier ou un eucalyptus jaillit entre deux murailles ; et l’on aperçoit très loin, au delà de la ville, la colline de Sidi Bou Saïd où les riches Carthaginois avaient bâti leurs demeures, le golfe couleur turquoise, et la chaîne de montagnes presque irréelles, dominée par le Bou Kornine, mont de Tanit et de Salammbô.
Les terrasses commencent à s’animer : c’est l’heure où les femmes du peuple montent des maisons pour plier le linge étendu, surveiller les tomates qui sèchent et se contractent douloureusement tout le jour sous le grand soleil, et surtout afin de s’assembler entre voisines et de babiller en respirant l’air frais.
Quelques silhouettes se penchent au-dessus des patios béants pour héler les retardataires.
Habiba et Zoh’rah, mes petites servantes, sont accroupies près de moi.
Habiba chantonne et s’accompagne de la derbouka. Son profil égyptien aux lignes droites et pures, s’enlève sur le ciel doré du couchant. Ses cheveux étroitement serrés dans une sorte d’étui en soie noire, petite queue raide et comique, descendent jusqu’à la taille. Elle porte un tricot bleu, une tacrita[3] verte, un boléro jaune brodé de violet sombre et une fouta[4] rayée mauve et blanc. Habiba a douze ans. C’est une fillette toute en bronze aux traits menus, aux longs yeux noirs et langoureux dans un ovale parfait. Je m’amuse parfois à la parer d’étoffes somptueuses, de bijoux anciens, de broderies d’or aux reflets atténués. Habiba, la petite servante, devient alors une idole énigmatique, une princesse de légende aux regards pleins de rêve, dont le secret affolerait les hommes.
Et moi, je sais que, malgré cette étrange beauté, Habiba n’a rien de fatal. C’est une simple gosse, ni très sage ni bien intelligente, menteuse, poltronne, et sans aucun attrait mystérieux, mais douce et caressante.
Depuis longtemps déjà, ses parents l’ont « donnée » à un grand gaillard demi-nègre qu’elle n’a jamais vu et qui ne la connaît pas. Cet hiver ils comptaient célébrer les noces ! Mais nous nous y sommes opposés, et la volonté des maîtres fait loi. Habiba, fillette frêle, jouera quelques années encore à la poupée, s’il plaît à Dieu !
La petite Zoh’rah n’a que huit ans. Toute noiraude et pas jolie avec son bout de nez drôle et ses cheveux crépus, elle est vive et maligne comme un singe, travailleuse, bavarde, n’ayant peur de rien. Elle sait faire le couscous et le ménage, chercher l’eau à la fontaine, laver le sol, servir à table et… casser la vaisselle…
— Vois, Lella, comme je suis mauvaise ! Je viens encore de briser ce verre, — me dit-elle avec son air futé, nullement contrit.
— Eh bien, Zoh’rah, que mérites-tu ?
— Je dois manger du bâton.
— C’est juste, arrive ici.
Zoh’rah reçoit stoïquement quelques claques sur le derrière, des claques de rien du tout, pour la forme, dont ensuite les petites rient entre elles en racontant, non sans un certain mépris, que « Sidi et Lella[5] » ne savent pas battre, et que Lella surtout « tape comme un poulet ».
Habiba et Zoh’rah sont deux pauvres bédouines abandonnées, que Chedlïa adopta, n’ayant pas d’enfant. Habiba avait quelques jours au plus, lorsque le vieux Baba[6] Tahar, mon serviteur, l’a trouvée au coin d’une rue « comme un petit chat » et rapportée à sa femme. Mais il y a deux ans à peine que Chedlïa au cœur maternel recueillit Zoh’rah, nouvellement orpheline. Et la petite se souvient fort bien de sa première existence chez les nomades, lorsqu’elle dormait dans une « chambre de crins[7] » et entendait, la nuit, le cri des chacals et le ricanement des hyènes, errant autour du douar.
En ce moment, Zoh’rah est en grande conversation avec mon mari. Elle est excessivement bavarde et nous amuse.
— Oui, Sidi, — raconte-t-elle, avec ses yeux brillants et son air de ouistiti, — lorsque le « serviteur[8] » est mort, il voit l’Élevé, et reste au Paradis plein de roses et de parfums. Mais s’il a été mauvais, Allah lui dit : « Qu’ai-je à faire avec toi ? » et il tombe dans la géhenne remplie de serpents, de scorpions, de couteaux et de flammes, où les « chitanes[9] » le font rôtir comme un agneau.
— Toi, Zoh’rah, où iras-tu ?
— Qui le sait ?… mon Maître… au Paradis, s’il plaît à Dieu ! Mais si je suis méchante, si je jure le nom d’Allah, si je mens, si je casse les assiettes, si je dis : « Ne me bats pas ! » quand je l’ai mérité, ou si je pleure quand on me fouette, j’irai dans la géhenne avec les « chitanes ».
Malgré cette terrible perspective, les yeux de Zoh’rah pétillent de malice et de gaieté. Je doute fort que la crainte de l’enfer préserve ma vaisselle.
… Mes voisines m’appellent. Elles montent à leur terrasse à l’insu des maris, car elles sont de petite bourgeoisie, et il ne sied pas qu’elles imitent les femmes du peuple en toutes leurs libertés. Elles se font une gloriole de ne jamais sortir à pied, et seulement en voitures closes, aux grandes occasions, comme des dames.
Mais la curiosité l’emporte sur le soin de leur dignité, et elles se penchent volontiers aux treillis protecteurs des moucharabiés pour épier la rue, ou grimpent aux terrasses dont l’attrait est si tentant, le soir, lorsque les hommes sont absents.
Je les trouve toutes quatre, Mah’bouha, Cherifa, Fatma et Manoubia la fiancée, en grand conciliabule avec les femmes des patios environnants, colporteuses de nouvelles. Elles se réjouissent des noces prochaines de Manoubia, et celle-ci exulte sous l’air de pudeur qu’il convient d’affecter.
Pourtant elle ignore tout de sa future existence, et c’est à peine si elle a entr’aperçu derrière ses volets la silhouette de Si Ahmed, lorsqu’il passait dans la rue. Mais il y a la joie des toilettes, des pantalons de satin, des boléros et des vestes brodées qu’on prépare, des bijoux d’or et des fêtes nuptiales. Et aussi les voluptés amoureuses dont les femmes arabes parlent très volontiers.
Elle est petite, boulotte et pas jolie. Ses vingt ans n’ont épargné ni son teint qui se fane, ni son cou qui s’empâte, ni ses dents qui se gâtent. Et j’imagine la surprise de Si Ahmed, au jour des noces, lorsque pour la première fois il la dévoilera…
D’autres voisines les rejoignent encore, ainsi que Chedlïa ma servante et ses sœurs Douja et Fatma, installées chez moi en visite de quelques jours. La plupart de ces femmes, précocement envahies par la graisse, ont cette pâleur spéciale des citadines trop recluses. Pourtant il leur arrive de sortir dans le quartier, deux par deux, bien emmitouflées dans leur « soufsari » de laine blanche, et le visage soigneusement couvert de cet affreux masque en crêpe noir des Tunisiennes. Elles vont au souk faire les provisions, au hammam parfois, et surtout de maison en maison, chez les parentes, amies et connaissances, pour apprendre et raconter toutes les nouvelles.
… Des yous-yous et des chants arrivent de la rue. C’est un trousseau de fiancée que l’on transporte chez l’époux, à dos de mules, et toutes les femmes aussitôt s’avancent curieuses et furtives au bord de la terrasse, en se voilant par précaution d’un pan de fouta ou d’une tacrita défaite. Elles examinent et discutent en connaisseuses les coussins brodés, les matelas, les flacons d’eau de rose et de fleur d’oranger serrés dans une corbeille, et les armoires à glace de la future épouse.
— C’est bien, et va-t’en avec le salut !
Expression intraduisible, dont les mots « quelconque » ou « médiocre » ne rendent pas la saveur, décide Chedlïa, ma servante.
Ses jugements sont fort écoutés dans ce petit cercle, car Chedlïa est une grande gaillarde au verbe haut, d’intelligence prompte et déliée. La dernière et la plus jeune des cinq femmes, répudiées ou mortes, du vieux Tahar ben Abd el Malek, c’est elle qui le fait vivre maintenant par son travail, après les années de quasi-opulence où il dépensa follement l’héritage paternel.
Car nul ne songerait à rémunérer les services du pauvre Baba Tahar, bon tout au plus à faire des commissions, n’était son épouse, Chedlïa la très experte.
Cette matrone de quarante ans, sage, avisée, apte à tous les progrès, dégagée des grossières superstitions de son milieu, n’a qu’une faiblesse. Elle est restée femme, et femme arabe de la pointe des pieds à celle des cheveux, par son amour immodéré de la parure. Tout ce qui brille, tout ce qui est chiffon, la transporte.
Baba Tahar dit, avec un retour de jouissance, en parlant de son argent enfui :
— J’ai tout mis dans mon ventre, Sidi !
Chedlïa, elle, mettrait volontiers tout ce qu’elle gagne sur son dos et celui de ses fillettes.
Le cercle des femmes accroupies vient de s’augmenter encore d’une recrue, Mbarka, dont l’œil poché, la face tuméfiée, révèlent les sévices du mari. Mais pour l’instant elle oublie ses infortunes conjugales, toute à l’extraordinaire nouvelle, le fait du jour colporté de terrasse en terrasse, qu’elle répète : « Si Mokhtar el Gafsi a surpris sa femme, Lella Saïda, en flagrant délit avec son cocher, le nègre Chaïd Turki, et vient de la faire enfermer au Dar el Joued ».
Au Dar el Joued !… Lella Saïda, fille d’un cheikh cadhi, avec les femmes de basse classe, les bédouines et les prostituées : Lella Saïda, la très fière et la très noble !
Voilà bien de quoi passionner et apitoyer les musulmanes de Tunis, riches et pauvres, avec ce petit frisson d’angoisse du châtiment auxquelles toutes elles sont sujettes… car un mari peut toujours faire emprisonner sa femme si cela lui convient. Ce soir, d’un bout à l’autre de la ville, les commentaires vont bon train.
… La nuit est tombée peu à peu sur les groupes de babillardes, et les patios s’éclairent de tous côtés, creusant des trous roses dans l’ombre bleue.
Un long cri mélancolique et rythmé retentit soudain dans le ciel, au-dessus des femmes attardées, des rues bruyantes et des rumeurs lointaines. Du minaret voisin, la muezzin jette sa prière aux quatre coins de l’horizon.
— Allah ! Allah est le plus grand et Mohamed est le prophète d’Allah !
III NOCES PRINCIÈRES
La princesse Bederen’nour m’avait dit :
— Ma sœur Zobéïda se marie dans un mois, tu devrais aller la voir.
Je trouvai la petite princesse bouleversée à la pensée des noces prochaines.
— Je n’en dors plus la nuit, et ma peur s’augmente à mesure que passent les jours, — m’avoua-t-elle.
— Ton père tient donc tellement à cette union qu’il t’y contraint malgré ta répugnance ?
— Oui, Si Abd el Karim est d’une haute et ancienne famille et sa situation de mufti est des plus importantes. Du reste il ne peut me déplaire plus qu’un autre, je ne le connais pas… C’est le mariage que je redoute. Alors, tu comprends, c’est inutile d’importuner mon père. Je sais bien qu’il est grand temps de me marier, j’ai dix-neuf ans… A cet âge mes sœurs avaient déjà des enfants.
— Pourquoi te tourmenter ? Les jeunes filles attendent généralement leurs noces avec impatience. Si Abd el Karim sera sans doute ton esclave et te comblera de présents.
— O Allah ! j’ai si peur !…
— Mais, voyons, un mari n’est pas un ogre.
— Je ne sais pas ce que c’est qu’un homme !…
— Pourtant le prince Ibrahim ?
— Mon père ! ce n’est pas la même chose… et lui non plus, je ne le connais guère, il est toujours absent. Quand il revient, tout le monde tremble en sa présence. Je n’ai ni frère ni cousin, je n’ai jamais vu un seul homme, et on va me livrer à celui-là ! O Miséricordieux !…
La petite princesse frissonne… C’est une enfant nerveuse et impressionnable à l’excès. Toute jeune, elle faillit mourir de chagrin, quand le prince Ibrahim répudia sa mère, et maintenant encore, elle est ébranlée de sanglots ou de fous rires à la moindre chose. Malgré son éducation strictement recluse, elle a des aspirations étranges pour une musulmane. Le sort d’odalisque, destinée au bon plaisir de l’époux, qui est celui de toutes les femmes arabes, la révolte. Elle ne peut admettre qu’on dispose ainsi de sa personne.
— Bêtises de jeune fille, — dit Lella Lejiha, sa tante, — la vie se chargera de les dissiper.
Je demande à voir ses toilettes pour la distraire des pensées angoissantes. La princesse Zobéïda est coquette, un sourire détend aussitôt son visage, et elle me montre les costumes splendides dont elle se parera bientôt. Il y en a de toutes couleurs, en moire, en satin, en velours, en brocart, alourdis de broderies, rehaussés de paillettes, lamés d’or et d’argent. Et des petites mules précieuses comme celles de Cendrillon, des taguïas[10] étincelantes, de grands haïks en souple soie blanche, pour s’envelopper dans les carrosses, plus tard, bien plus tard, car trois années entières après les noces, la jeune épouse ne peut sous aucun prétexte sortir du domicile conjugal.
— Par mon Maître ! comme il te trouvera belle, et comme il t’aimera ! — s’exclame Hanifa, la vieille servante, en maniant les étoffes.
Le visage de la princesse se rembrunit :
— Tais-toi, — crie-t-elle avec colère. — Je t’ai défendu de me parler de lui, et toute la journée tu m’en emplis les oreilles.
— O Lella, pardonne-moi ! Par la tête de notre Seigneur Mohamed, tu sais bien que je t’aime plus que mon père, plus que mes enfants. Si tu veux, j’arracherai mes yeux et je te les donnerai.
— Bien, bien ! — dit la princesse, — range ces vêtements et laisse-nous en paix… Voilà, — reprit-elle, quand nous fûmes sorties, — ce que j’entends du matin au soir. Ma tante, mes sœurs, les servantes, ne savent parler que de Si Abd el Karim. J’ai bien le temps d’y penser : toute ma vie ! Ne peut-on me laisser tranquillement jouir de mes derniers jours ici ?
Mais, d’elle-même, au bout de quelques instants, elle revient à ce sujet, le seul dont, malgré tout, son esprit soit hanté.
— Tu as vu ma sœur Bederen’nour ? Que dit-elle de mes noces ?
— Elle s’en réjouit fort, et m’a chargée de ses salutations et de ses vœux, en attendant le jour prochain où elle viendra.
— Cependant elle n’ignore pas que je suis malheureuse.
— Elle pense que Si Abd el Karim saura bien rafraîchir ton cœur.
— Le mariage ne lui a pourtant pas apporté un grand bonheur.
— Elle ne m’en a jamais rien dit. Mais je crois en effet que le caïd Mansour n’est pas un époux modèle…
— Si Abd el Karim n’est plus jeune, — reprit la princesse rêveuse, — il a dépassé cinquante ans. On dit que les vieux maris sont les meilleurs.
— Sans doute. Ils ne songent pas à tromper leurs femmes, et leur témoignent encore plus d’amour que les jeunes gens.
— L’amour me fait peur ! — déclare la petite princesse farouche.
La semaine des noces fut vite arrivée. Le palais du prince Ibrahim devint une ruche bruyante ; les servantes couraient à travers la maison, portant des étoffes et des paquets ; les invitées s’étaient installées dans toutes les pièces avec leurs coffres, et la célèbre hennena Homeina ne quittait plus la fiancée.
— Tu viendras le cinquième jour, — m’avait dit la petite princesse. — C’est celui où l’on transportera mes affaires chez Si Abd el Karim. Tu ne me verras pas, mais ma sœur Bederen’nour sera là pour te recevoir.
Je n’eus garde de manquer à l’invitation, et je tombai en pleine effervescence. Les négresses installaient dans le grand patio les malles remplies de linge, la literie, les courtines et les coussins en satin brodé, les coffres d’argent ciselé contenant les ustensiles de toilette, les armoires à glace venues de Paris, les corbeilles où se pressaient les flacons de parfum et les bouteilles d’eau de rose, d’atterchïa et de fleur d’oranger, toutes choses données par le père à la fiancée. Le reste du mobilier, lustres et parures, attendait la princesse au domicile de l’époux.
Je fus reçue par la princesse Bederen’nour et présentée aux autres parentes. On me fit admirer en détail les merveilles du trousseau, puis une servante m’apporta du sirop de violette mauve et parfumé comme un bouquet, et des confitures au miel.
— Le premier jour, m’expliqua la princesse, on a teint en noir les cheveux de Zobéïda, et la seconde nuit nous avons toutes pris le hammam. La fiancée s’est alors reposée pendant trois jours. Hier on lui a mis le henné et ce soir, c’est le « lilt el outiia », la fête des jeunes filles. Il y en a une trentaine d’invitées ; elles habilleront la mariée et lui remettront du henné. Après le dîner, les aoueds joueront toute la nuit pour elles. Demain la hennena épilera la mariée et l’accompagnera au hammam. Enfin, le septième jour, nous conduirons Zobéïda chez son mari.
Une rumeur courut à travers le patio, les porteurs réunis dans le vestibule s’apprêtaient à enlever le trousseau. Les femmes se précipitèrent dans les salles environnantes dont on ferma les portes ; mais les servantes curieuses regardaient par les fentes et les serrures, et elles saluèrent de yous-yous frénétiques le départ du mobilier.
On empila les matelas, les coussins et les corbeilles sur des mules brillamment harnachées. Il y en avait quarante ; un cavalier montait chaque bête, surveillant le chargement et scandant la marche de chants joyeux et de battements de mains. Les meubles suivaient à dos d’hommes, recouvrant d’une énorme carapace les porteurs ployés en deux. Le défilé se déroula le long des rues, attirant à tous les moucharabiés les femmes émerveillées…
Le soir des noces, j’arrivai peu de temps avant le départ du cortège. La mariée déjà prête est assise dans le grand salon au milieu d’une foule splendide. L’électricité incendie tous les lustres, et se joue en mille reflets parmi les satins et les pierreries. Je ne reconnais pas la princesse Zobéïda aux fins sourcils arqués, à la physionomie expressive. Elle est devenue la mariée musulmane, cet être impersonnel et muet au visage impassible.
Son teint ambré disparaît sous le fard. Le dessin de sa bouche a été rectifié et avivé de carmin ; ses cheveux noircis au henné tombent en longues boucles de chaque côté de son visage ; de larges sourcils noirs et droits barrent son front ; ses yeux obstinément baissés sont allongés de kohol. Depuis le début des fêtes nuptiales et durant huit jours encore, elle ne doit plus parler, ni sourire, ni regarder aucune chose, elle a honte.
Poupée luxueusement parée, aux gestes rituels.
Elle porte un costume éblouissant d’or, dont le satin blanc se devine à peine sous les lourdes broderies.
Une taguïa d’or, couverte de bijoux en diamants, la couronne d’un diadème royal ; et les colliers de perles énormes et rares, aux plaques ciselées, incrustées de brillants, ruissellent sur sa gebba. Ses bras sont chargés de bracelets, et ses mains étincelantes de bagues.
La petite princesse Zobéïda n’est plus qu’un seul et miraculeux joyau : on oublie vraiment que c’est une créature humaine, sensible et apeurée…
Les carrosses attendent au dehors ; le prince Ibrahim donne le signal du départ. Lella Lejiha et la hennena s’approchent de la mariée et la guident à travers les pièces de ce palais qu’elle doit quitter pour toujours. Aussitôt les servantes se mettent à pousser des yous-yous aigus.
La princesse s’avance impassible ; mais soudain, de grosses larmes glissent de ses yeux baissés, et ses jeunes sœurs sanglotent dans un coin, car elles ne peuvent suivre Zobéïda au domicile conjugal, et l’heure de la séparation définitive a sonné… Tandis que les invitées s’enveloppent de leurs haïks un voile d’or est jeté sur la princesse Zobéïda, fantôme éblouissant qui s’en va.
Après un long trajet dans la nuit, nous atteignîmes le palais de Si Abd el Karim, aux environs de la ville. Un escalier de marbre conduisait au premier étage, et des négresses s’échelonnaient sur les marches, portant des torches allumées. Les parentes du marié, foule brillante, saluèrent de yous-yous l’arrivée de la princesse. Dès l’entrée, elle trempe le bout de sa mule d’or dans un bassin plein d’eau, afin que son cœur soit rafraîchi en pénétrant chez l’époux. Puis on la conduit à sa chambre, on la débarrasse du voile et elle est quelques minutes enfermée derrière les rideaux de satin du grand lit. Une nouvelle court tout à coup de bouche en bouche :
— Le marié vient ! le marié vient !
Les femmes se retirent dans une pièce voisine, et je reste seule au salon, avec la mère et les sœurs de Si Abd el Karim qui peuvent être vues par lui sans inconvénient.
Deux sièges ont été placés vis-à-vis l’un de l’autre, on amène la princesse Zobéïda voilée d’une dentelle à lourdes broderies d’or. Le marié s’avance, tout de blanc vêtu, la figure couverte de son capuchon. D’un geste brusque il rejette le burnous, puis s’étant assis en face de son épouse, il la dévoile, et pour la première fois, il connaît son visage…
Suivant les rites, la princesse garde ses yeux baissés et son attitude impassible. Mais elle a pâli sous le fard, et sa respiration haletante, le tremblement de ses genoux, révèlent l’intense émotion dont elle est bouleversée.
Si Abd el Karim se lève, prend la main de sa femme, et la guide vers la chambre nuptiale. Les portes sont refermées sur eux. Des yous-yous retentissent, plus exaspérés et perçants que jamais. Après quelques minutes, l’époux sort précipitamment et disparaît du logis.
Il était temps, la princesse Zobéïda s’évanouit… On la transporte sur le lit, où jusqu’au matin elle doit reposer, tandis que les invitées festoient et se divertissent. Et pendant plus d’une heure, la pauvre petite mariée reste secouée de frissons.
— Comment trouves-tu l’époux ? — me demande la princesse Bederen’nour.
— Très bien. Il est grand, vigoureux et ne paraît pas âgé. Du reste, tu le connaîtras bientôt.
— Mais non, tu sais que nous ne pouvons voir les hommes.
— Pourtant je croyais que vos beaux-frères étaient assez proches parents pour être admis auprès de vous.
— Les frères de nos maris, oui, mais non les époux de nos sœurs. Naturellement les femmes de notre rang seules s’astreignent à ces règles sévères.
— En effet, car ma servante Chedlïa étend fort loin le degré de parenté lui permettant la société masculine.
— Oui, comme toutes les femmes du peuple.
Nous passons dans une grande salle où l’on a préparé un festin somptueux. Des corbeilles de fleurs et des fruits ornent la table, immense, et surchargée de plats contenant les viandes, les poissons, les crèmes, les pâtisseries. Un couvert et une assiette sont disposés devant chaque convive ; les vieilles dames inhabituées aux fourchettes préfèrent se servir de leurs doigts, tandis que les jeunes femmes se conforment aux nouvelles coutumes. Mais les unes et les autres piquent de-ci de-là, sans ordre, parmi les couscous et les sucreries. Au sortir de la salle, des servantes porteuses d’aiguières et de parfums purifient les mains des invitées.
Dans le patio où des sièges ont été disposés, les musiciens aveugles préludent au concert. Quatre danseuses, les plus célèbres de Tunis : Salouh’a, Aïcha Srira, Fazouna et Zarzis, l’étoile, sont affalées sur un divan, et croquent des radis en promenant sur l’assemblée des regards bestialement mornes. Je les ai vues maintes fois danser en de semblables occasions, je sais qu’elles ne sortiront pas de leur torpeur avant minuit, et je quitte la fête, malgré les instances de la princesse Bederen’nour. Mais le lendemain matin je ne manque pas de me rendre au palais de Si Abd el Karim, pour l’exposition de la mariée. Des joueurs de flûte et de tambour font rage devant la porte, et toutes les femmes qui passent peuvent entrer contempler la nouvelle épouse. Elle est assise au milieu du patio, sur un siège extrêmement élevé, les pieds reposant sur un coffre d’argent ciselé.
Ses diamants et ses pierreries étincellent à la claire lumière du matin, à peine tamisée par le grand velum protecteur, disposé spécialement pour les noces. Tout alentour, les invitées somptueusement vêtues lui font une cour splendide, et causent en regardant les danses. La princesse Zobéïda, dans son attitude hiératique, les mains allongées sur les genoux et les yeux baissés, semble plus que jamais une petite idole merveilleuse, mais sans vie.
Hélas ! quelles angoisses je devine derrière cette façade conventionnelle ! C’est ce soir même que l’époux rentrera au logis dont il a été chassé par les fêtes nuptiales, et prendra possession de sa femme…
....... .......... ...
Si Abd el Karim est un noble et généreux personnage. Il a respecté l’effarouchement de cette petite vierge dont il est devenu le maître. Mabrouka la négresse n’a pas manqué d’en faire la confidence à Chedlïa, et je sais ainsi que la princesse Zobéïda n’a point encore laissé approcher son mari, depuis quinze jours qu’ont eu lieu les noces.
— Par la tête de Sidi Ahmed el Tijani ! Si Abd el Karim est un homme patient ! on voit bien que l’âge l’a refroidi. Le caïd Mansour et Si Chedli n’en ont point fait autant, et dès le premier soir…
La princesse Bederen’nour me demande, par l’intermédiaire de sa servante, d’aller voir sa sœur dont la résistance et la tristesse persistantes inquiètent toute la famille. Et je me souviens que la petite princesse Zobéïda m’avait fort instamment priée de venir après le mariage.
— Tu comprends, je serai si malheureuse dans cette grande maison étrangère ! et toi seule pourras me faire visite.
Aussi m’accueille-t-elle avec une vraie joie. Elle porte un adorable costume en satin abricot lamé d’argent, mais son visage maquillé avec art la rend presque méconnaissable.
Chaque jour, durant le premier mois, la jeune épouse doit revêtir une nouvelle toilette de son trousseau. D’après ce que j’ai vu, la princesse Zobéïda pourra prolonger cette règle jusqu’au « rass el aam[11] ». La hennena vient nous rejoindre. Elle ne peut quitter sa cliente qu’après la consommation du mariage, dont elle porte aussitôt le témoignage au chef de famille. Alors seulement elle touche son salaire. Et comme ici, les choses traînent en longueur, la hennena Homeïna est de fort méchante humeur. Elle exhorte la princesse devant moi, sans aucune discrétion :
— Je ne peux pas, dit Zobéïda, j’ai trop peur !
— Par mon Maître ! tu n’es pas autrement que toutes les femmes, et ce qu’elles font tu peux bien le faire aussi. Vois comme Si Abd el Karim est bon avec toi, et prends garde de le lasser.
— O Allah ! — soupire Zobéïda, en s’adressant à moi, — que les Françaises sont heureuses ! elles restent filles si cela leur plaît. Nul ne leur impose un époux…
J’essaie de donner à la conversation un tour plus gai, mais la princesse a visiblement l’esprit ailleurs, et la hennena impatiente ne manque pas de placer son mot à chaque occasion en lui rappelant son devoir.
Des fleurs superbes ornent la chambre, et, quand je pars, la princesse veut me les donner toutes. Je proteste :
— Mais non, il ne faut pas t’en priver.
— Oh ! — répond la hennena, — ne crains rien. Elle a « quelqu’un » pour lui en offrir matin et soir.
En sortant du palais, je croise Si Abd el Karim. Il a une belle et fibre allure, mais son regard est très doux. La princesse Zobéïda a tort de se plaindre…
— Louange à Dieu ! — s’est écriée Mabrouka la négresse, quelques jours plus tard, en venant voir Chedlïa. — Louange à Dieu ! Le mariage est consommé. L’avant-dernière nuit Si Abd el Karim a pénétré chez sa femme pendant son sommeil… La princesse Bederen’nour et toute la famille sont dans la joie. Louange à Dieu !
— Et la princesse Zobéïda, — demandai-je ?
— Une femme est toujours heureuse dans les bras de son époux. Louange à Dieu ! Il n’y a de Dieu que lui !
IV UNE PETITE AZIZA EST NÉE…
Une petite Aziza est née hier chez mes voisines. Depuis deux jours Mah’bouha criait et se lamentait sur la « chaise à enfanter » sans parvenir à se délivrer.
La hennena-accoucheuse a déclaré que la patiente avait de mauvais esprits dans le ventre. Elle lui a fait prendre une tisane de céleri, et maintenant, grâce à Dieu ! la jeune femme repose très pâle à côté de son enfant. Devant la maison, les joueurs de tambour et de flûte donnent à l’accouchée leur concert frénétique, en implorant les bénédictions d’Allah pour sa nouvelle servante.
Elle est minuscule, très laide, et ne cesse de pleurer. Pourtant la hennena n’a pas manqué de suspendre, au-dessus du lit, un œuf vide, un oignon et des piments rouges, pour éloigner de l’enfant les « chitanes » malins ; et elle lui a passé au cou un collier sauvage d’amulettes : coquillages, osselets, pointes de corail, mains de Fathma et petits sachets de cuir renfermant des prières.
Les parentes, amies et voisines viennent en bande féliciter la jeune femme.
— Louange à Dieu pour le salut de ta délivrance !
— Bénie celle qui t’a été ajoutée !
A chaque nouvelle arrivée, Mah’bouha relève les couvertures et les linges du petit paquet geignant, et la visiteuse dépose une pièce d’argent sur le bébé, en cadeau de bienvenue.
La maman a le front ceint d’un bandeau noir, et une paillette brillante collée entre les deux sourcils. Elle semble très lasse, ses joues se colorent à présent de rougeurs trop vives, et ses mains brûlent… Les femmes continuent à bavarder autour d’elle, quelques-unes cuisent des aliments sur un petit « canoun » ; des enfants jouent et se disputent dans la pièce trop bien close, et dehors le tambour et la flûte aiguë font toujours rage…
La fièvre monte,… on commence à s’inquiéter autour de la malade. Mes voisines anxieuses me font appeler.
Mais je ne suis pas médecin, pas même infirmière de la Croix-Rouge… Pourtant mon simple conseil fait miracle :
— Ouvrez la fenêtre pour donner un peu d’air, et surtout qu’on vide la chambre de Mah’bouha, et la laisse tranquillement reposer !
… Peu à peu la respiration de la jeune femme se régularise. La température devient normale, et la septième nuit après ses couches je la retrouve vaillante et guérie pour la fête des relevailles.
Elle est accroupie sur le lit auprès de son bébé. Ses belles-sœurs ont pris soin de la parer, et ont orné la chambre de rideaux en chebka[12] et de coussins neufs. Des parfums brûlent dans les « canouns ».
Les invités arrivent en grandes toilettes : satins brodés, rubans, paillettes, fleurs artificielles… On leur sert un repas sur une longue table basse chargée de couscous, méchouis, crèmes et pâtisseries. Dans un coin, les musiciens aveugles accordent leurs instruments. Il y a un violoniste, un joueur de luth, un chanteur et un joueur de darbouka.
Si Omar, le jeune père, a bien fait les choses pour la naissance de son premier-né, malgré sa grosse déception que ce ne soit pas un fils, mais simplement une petite Aziza…
Après le festin, les femmes s’accroupissent autour de la pièce sur les divans et des matelas, et toute la nuit elles restent là, causant et écoutant le concert dont les rythmes mélancoliques s’enchaînent sans répit. De temps à autre une invitée se lève sur la prière de ses voisines et se met à danser.
Ses hanches et son ventre ondulent lentement, son cou se désarticule en un curieux mouvement giratoire, et sa gorge opulente sautille sous la gebba, tandis qu’elle se voile le visage de ses deux mains…
Les enfants se sont endormis dans tous les coins, et malgré leur plaisir les femmes sentent la fatigue alourdir leurs membres et leurs paupières. Mais l’aube pointe, et le dernier acte de la fête ranime les invitées très lasses.
Mah’bouha, l’heureuse maman, est revêtue d’un superbe costume bleu pâle, brodé d’or. Une « taguïa » étincelante coiffe sa chevelure comme au jour des noces, son visage est plus fardé qu’à l’habitude, et l’on charge de bijoux ses bras, ses doigts et son cou.
Elle rayonne de fierté. Plus rien ne manque à son bonheur : Si Omar est un excellent époux, et son commerce prospère de jour en jour. Louange à Dieu !
Depuis six ans qu’ils sont mariés, aucun dissentiment n’a troublé leur union. Ils attendaient l’enfant sans trop d’impatience, car Mah’bouha savait bien qu’il avait été conçu deux mois après les noces. Mais « il s’était endormi » et ne s’est réveillé que cette année… Qu’Il soit exalté !
La hennena prend dans ses bras la petite Aziza, affublée de satins et de rubans, et, un grand couteau à la main, pour éloigner de l’enfant les esprits malins, les maladies et les accidents, elle se met à la tête du cortège. Mah’bouha vient ensuite, encore chancelante, puis des fillettes portant des cierges allumés, et enfin toutes les femmes. Le défilé pénètre successivement dans les différentes pièces du logis, et s’arrête au vestibule, tandis que la hennena franchit la porte, ramasse une pincée de poussière, et la dépose sur le front du bébé, bien armé maintenant contre les périls de l’existence.
— S’il plaît à Dieu, — répètent les invités, — nous assisterons à ses noces !
V LA PRISON DES ÉPOUSES
Lella Salouh’a serait la plus heureuse des musulmanes si un tourment secret ne lui dévorait le cœur.
Dans sa jeunesse, elle a connu la gêne, presque le dénûment, au logis paternel et ruiné du vieux général Si Chedli ben Amor. Mais depuis son mariage avec Si Mustapha Boubakker, rédacteur à l’Ouzara, elle ne manque plus de rien. Ses armoires sont remplies de costumes, et ses coffres des mille ustensiles nécessaires à la toilette féminine. Elle habite une jolie maison, pas bien grande à la vérité, mais propre, commode, garnie de faïences au quart de hauteur, et ensuite soigneusement blanchie à la chaux. Elle ne sort jamais à pied, et se rend au hammam et aux mariages en voiture close, comme une dame. Enfin la petite négresse Mena, spécialement attachée à son service, lui épargne les ouvrages ennuyeux.
Le doux Mustapha adore son épouse, si grasse, aux larges yeux de vache, à la peau blanche et bien fardée. Ils ont deux petits garçons, vigoureux, dont l’aîné, s’il plaît à Dieu ! sera bientôt circoncis.
Les voisines et les parents envient le bonheur de Lella Salouh’a.
Et pourtant elle n’est point heureuse.
Il arrive parfois qu’un ver rongeur mine les plus beaux fruits.
J’ai deviné le tourment de Lella Salouh’a : elle habite, suivant la coutume, avec Si Salah, frère de Si Mustapha, et son épouse Lella Zeïna. Quand je vais voir ces dames, elle font assaut de grâces et d’amabilité pour moi. Le sourire est sur leurs lèvres, mais « la haine est dans leurs cœurs », et je sais par les racontars des terrasses que des scènes éclatent journellement entre elles, et que les voisines entendent leurs criailleries et les injures dont elles s’accablent.
Je vais m’asseoir, d’abord sur le divan de Lella Zeïna, puis sur celui de Lella Salouh’a. Les conversations y sont également banales, et les chambres se ressemblent : longues, étroites, un grand lit à chaque extrémité, une étagère chargée de verreries au-dessus du sofa ; deux armoires à glace flanquent la porte.
Mais chez Lella Zeïna il y a en outre un vieux piano Louis-Philippe, acheté jadis par le beau-père, Si Mohamed Boubakker, à sa première épouse : ce piano, aux cordes cassées, pourries par l’humidité, ne produit plus qu’un seul son, un sol épargné par hasard, et qui suffit à faire l’orgueil et la joie de Lella Zeïna. Chaque fois que je viens, elle tapote ostensiblement la note frêle, au timbre presque usé.
Et c’est en surprenant les regards plus haineux de Lella Salouh’a, que j’ai deviné la jalousie dont elle est incendiée.
Malgré son amour et sa déférence aux caprices de sa femme, Si Mustapha ne saurait lui payer un piano, lui qui gagne quatre-vingts francs par mois à l’Ouzara.
Je le rencontre souvent, revenant de son travail, un petit paquet à la main contenant des bonbons, une tacrita de soie, une babiole…
— C’est pour Salouh’a, — me dit-il avec un bon rire, — les femmes aiment les sucreries et les parures.
Ces attentions ne calment point l’envie de Lella Salouh’a. Elle est plus jeune, plus belle, plus comblée que sa belle-sœur, dont le mari est indifférent et coureur. Mais Lella Zeïna possède un piano cassé, au son unique, et Lella Salouh’a n’en a pas…; une guerre farouche s’en est allumée entre les deux femmes. L’une ou l’autre y restera.
Lella Zeïna est petite, boulotte, et brune, avec un nez trop court et une bouche sensuelle dans la face ronde. Malgré la défense de son mari, elle passe des journées entières penchée au moucharabié du premier étage, surveillant l’impasse où jouent les chats et circulent rarement les humains.
Il n’est pas séant qu’une femme s’intéresse ainsi aux choses extérieures, et Lella Salouh’a ne manque pas de le faire remarquer méchamment au vieux beau-père, Si Mohamed, et à l’époux, Si Salah.
Ce n’est point qu’elle-même dédaigne ces distractions, mais, plus avisée, elle sait ne pas se laisser surprendre en faute.
Elle a fini par découvrir que Lella Zeïna se penchait plus volontiers à la fenêtre aux heures où Si Beji, le fils du voisin, rentre chez lui. La jeune femme fait alors entendre un sifflement très doux, un refrain de chanson, pour l’unique plaisir de voir se tourner vers elle le visage mâle qui la devine, sans l’apercevoir.
Et depuis lors, Lella Salouh’a ne s’est plus précipitée sur sa belle-sœur en l’accablant des pires injures, mais elle a un sourire perfide.
Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les dames Boubakker, mais je vais chez elles de temps à autre, afin de ne point contrister notre ami, le doux Mustapha.
Or, cette fois, je suis accueillie par Lella Salouh’a toute seule, plus grasse et nonchalante que jamais, et la face épanouie.
Dès l’entrée, j’aperçois dans sa chambre un objet insolite : le piano… le vieux piano muet. Et je soupçonne aussitôt un drame.
— Lella Zeïna n’est pas ici ? Serait-elle malade ?
— Non, — répond la belle-sœur d’un air apitoyé sous lequel perce un secret triomphe. Son mari, l’ayant surprise en conversation avec le voisin, l’a fait enfermer au Dar el Joued.
L’envieuse ne dit pas, mais je le devine, qu’elle-même a, sournoisement, amené Si Salah, au moment où la jeune femme poursuivait son innocente idylle. Et tout de suite elle ajoute, incapable de contenir sa joie :
— Tu vois, j’ai le piano. Si Mohamed me l’a donné !
Lella Salouh’a, radieuse, tourmente le sol au son fêlé. Elle est pleinement satisfaite, tranquille, sans remords…
En rentrant chez moi, je dis à Chedlïa :
— Savais-tu que Lella Zeïna Boubakker fût au Dar el Joued ?
— Oui, je l’ai appris par ma sœur Douja qui habite son quartier. Il paraît que ça a été épouvantable pour l’emmener. Elle criait, s’accrochait aux meubles…; son mari l’a portée dans la voiture en lui mettant de force un soufsari sur le visage. Il y a de cela trois semaines.
— Je voudrais aller la voir.
— C’est difficile ! Sais-tu si elle est prisonnière ou en « observation » ?
— Qu’est-ce que cela ?
— Tu ne peux comprendre, ce sont des choses à nous : quand un mari met sa femme au Dar el Joued, le cheikh cadhi prononce une sentence. Si les torts ne sont pas prouvés, elle est à « l’observation », elle a sa chambre à part ; ses parents peuvent la voir et son mari, s’il le désire, couche toutes les nuits avec elle. Mais si elle a fait une faute grave, elle est « prisonnière » dans une pièce commune, n’a le droit de recevoir personne, et son époux ne doit venir qu’une nuit par semaine. Enfin il y a les « écrouées », enfermées directement par le cadhi pour avoir volé, juré, fait du scandale, et qui ne voient même pas leurs maris. Je m’informerai pour Lella Zeïna.
Le lendemain Chedlïa savait tous les détails sur l’internement de la jeune femme.
— Elle est à « l’observation » au Dar el Joued d’Halfaouine ; c’est une chance, car je connais la « moulaye[13] » de la maison, et pourrai t’y faire entrer. C’eût été impossible autrement.
Chedlïa se voile et nous partons.
Cette prison des épouses est située dans une petite rue calme derrière la place. Nous parlementons assez longtemps à travers la porte avant de la voir s’ouvrir. Chedlïa, fertile en ruses, raconte je ne sais quelle histoire pour motiver notre visite…
Un assez grand patio est rempli de femmes. Il y a des bédouines pouilleuses, des « mamoussa » au visage effronté, des citadines en foutas de cotons, d’autres vêtues de soie et parées de bijoux. Une grosse négresse étire de la laine ; quelques mères allaitent leurs bébés : l’une d’elles ne paraît pas plus de quinze ans.
Toutes ces femmes entourent Chedlïa et lui demandent les nouvelles du dehors. Le vieux Si Mohamed ben Salah et son épouse Fatima dirigent la maison, contrôlent la conduite des « observées » dont ils font un rapport, d’après lequel le cadhi rend ensuite son jugement. Ils touchent dix ou quinze sous par jour de chaque mari pour l’entretien des prisonnières.
Chedlïa ayant fait miroiter la promesse d’un bon pourboire, ils s’empressent à me renseigner et à me montrer les chambres. Il y en a sept ou huit. Les lits sont rares ; la majorité des femmes couchent sur des paillasses, des nattes ou des chiffons, suivant la générosité de l’époux.
Une petite pièce est réservée aux maris qui viennent une fois par semaine passer la nuit avec leurs femmes.
— Mais, — dis-je étonnée, — elles consentent à supporter ceux qui les mettent ainsi en prison ?
— En général, — répond la « moulaye » avec un gros rire, — elles en sont heureuses, et espèrent apitoyer leur époux et se faire ramener chez elles. Pourtant quelques-unes se refusent sauvagement. C’est le cas de Lella Zeïna que tu vas voir. Elle a conçu pour Si Salah une haine farouche. Chaque fois qu’il vient, ce sont des scènes. C’est bien fâcheux pour la maison… et pour elle aussi du reste, car nous avons fait notre rapport au cadhi qui ne manquera pas de la faire passer parmi les prisonnières.
— La malheureuse ! Ce n’est pourtant pas bien grave de résister à un mari qui l’a fait enfermer ici.
— O Allah ! — s’exclamèrent Chedlïa et la « moulaye » scandalisées, — mais c’est un des plus grands péchés pour une femme !
— Y a-t-il parfois des dames de la haute société ?
— Très rarement. Il faut que le mari veuille infliger un châtiment exceptionnel. Les gens aisés mettent plutôt leurs femmes en pension chez des vieillards approuvés par le cadhi. Quelques-uns même louent une maison où l’épouse punie vit avec ses gardiens.
— Combien de temps les femmes restent-elles ici ?
— Cela dépend du mari. Parfois quatre ou cinq jours, parfois des années.
— Il y en a une vingtaine, me semble-t-il ?
— Vingt-huit. C’est peu. Pendant le Rhamadan, nous en avons eu jusqu’à cent cinquante. On ne pouvait plus se remuer.
— Pourquoi plutôt à cette époque-là ?
— Parce que le jeûne rend les gens irritables, et alors les disputes éclatent pour un rien. Veux-tu voir le premier étage où sont logées les femmes à l’« observation » ?
Il y avait quatre ou cinq chambres plus propres que celles du rez-de-chaussée. Des faïences garnissaient les murs par endroits et les plafonds avaient été peints. La maison, dégradée par la négligence et l’humidité, avait dû être jolie autrefois.
Lella Zeïna fut très étonnée de me voir :
— Comment as-tu pu pénétrer ici ? Ce n’est pas facile… ni d’en sortir, — ajouta-t-elle avec tristesse. — Cette chienne de Salouh’a est arrivée à ses fins. Car c’est elle qui m’a trahie, j’en suis sûre.
La chambre de Lella Zeïna était sommairement meublée d’un lit, un coffre, une table, apportés du domicile conjugal.
— Je m’ennuie, dit la jeune femme, la nourriture est mauvaise, la maison sale, il y a des punaises et des poux. Quand donc serai-je libre ?
— Mais tu as de nombreuses compagnes, vous pouvez causer…
— Elles ont toutes l’esprit resserré naturellement. Souvent aussi on se dispute. As-tu vu la petite Fathma ?
— Celle qui est si jeunette, avec un bébé ?
— Oui, elle est mariée depuis onze mois, et il y en a dix qu’elle est enfermée. Elle a eu son enfant ici la semaine passée. Pauvre petite !… Et la grosse Mah’bouha qui a eu trois maris et a été emprisonnée puis répudiée par chacun d’eux. Et Habiba que son époux remet ici chaque fois qu’il s’enivre, c’est-à-dire constamment. Et Mnena qui ne cesse de pleurer… O Miséricordieux ! O Prophète !
— S’il plaît à Dieu, tu rentreras bientôt chez toi.
— S’il plaît à Dieu !… Tu as été à la maison, — me dit-elle enfin, — quoi de nouveau ? Ma chambre est-elle toujours pareille ?
Devant l’angoisse de ses regards, je compris qu’elle songeait au vieil instrument, cause initiale de son malheur.
Et je n’osai point lui révéler que le piano cassé trônait maintenant chez Lella Salouh’a !…
VI FATHMA LA DÉLAISSÉE
— Je vais t’apprendre une chose étonnante : Fathma se remarie, — me dit Habiba.
— Fathma ? Quelle Fathma ? Il y en a mille.
— Fathma bent Tahar, ma sœur.
— Pas possible !
— Sur la tête de Sidi, je ne mens pas. Interroge mon père.
Baba Tahar me confirme la nouvelle :
— Par mon Maître ! la parole d’Habiba est solide. Fathma désire un mari ; du reste il n’est pas bon qu’une femme reste seule.
— Mais comment a-t-elle fait pour en trouver un ? Est-ce toi qui t’en es occupé ?
— Non, Lella, je ne suis pas mêlé à cette affaire. Fathma s’est adressée à la vieille Khdija qui s’occupe de ces choses-là.
— Et qui lui a-t-elle déniché ?
— Un palefrenier, Mohamed ben Sadok, qui n’est pas bien riche et veut prendre femme. Il l’a payée trente francs.
— C’est peu.
— Une répudiée comme Fathma ne vaut pas davantage.
— Connais-tu le fiancé ? Est-il jeune ou vieux ?
— Vingt-trois ou vingt-quatre ans.
— Mais ta fille en a le double ! Elle est folle !
— Dieu est puissant !
Ainsi Fathma la simple, toujours tremblante et apeurée, affronte, de propos délibéré, ce redoutable inconnu d’un mariage avec un garçon qu’elle n’a jamais vu, et dont elle pourrait être la mère… Elle est plus âgée que Chedlïa, la dernière femme du vieux Tahar, ayant déjà dépassé vingt ans lorsqu’il épousa celle-ci, toute jeunette. Et voici près d’un quart de siècle qu’elle-même fut répudiée par son mari, Azouz, dont elle a deux enfants : Aïcha, déjà maman, et Othman, un gamin de vingt ans, poussé comme une mauvaise herbe.
Fathma grand’mère se remarie !
Je lui dis :
— Tu n’étais pas malheureuse ici avec ton père. N’as-tu pas peur de cet homme que tu ne connais pas ?
Naïve et fataliste, elle ne sait que répondre :
— C’est écrit !… Je suis dans la main d’Allah !
Les noces eurent lieu sans fête, ainsi qu’il convient pour une pauvre répudiée. En dévoilant son épouse, Mohamed le palefrenier eut une vilaine surprise… S’il n’était point assez riche pour se payer une vierge, du moins espérait-il une femme avenante et jeune. L’entremetteuse Khdija lui avait tracé un portrait flatteur de sa fiancée :
— Elle est mince et brune, ses traits sont réguliers et ses yeux très noirs.
Tout cela est parfaitement exact, mais elle avait omis d’ajouter :
— Elle n’est plus jeune, et commence à se rider.
Mohamed fut très déçu en découvrant cette particularité. Puis il réfléchit qu’il avait déjà versé trente francs à Fathma et deux douros à l’entremetteuse, et qu’ayant payé une femme, autant valait en profiter.
Alors il fut son époux… et il la battit ensuite pour la punir d’être si vieille.
Fathma ne l’en aima que plus, tout émerveillée d’avoir un mari jeune et vigoureux. Elle ne regrettait pas le douro donné à Khdija.
Elle se fit humble et soumise devant Mohamed. Tout le jour elle l’attendait avec impatience, et pourtant elle savait bien qu’il rentrerait ivre et méprisant, et la battrait après avoir usé d’elle.
Alors elle pleurait. Mais au fond de son être palpitait encore la volupté d’être prise par ce jeune homme.
Au bout d’un mois elle fut enceinte.
Puis Mohamed rentra moins régulièrement. Il la rouait de coups et l’injuriait encore davantage :
— Vieille chamelle ! Chienne ! Anesse ! Plaise à Dieu que la cécité soit dans tes yeux ! Que ta langue soit nouée ! Que ton père soit maudit ! Puisses-tu être empalée !
Un jour il lui prit sa fouta de soie rouge, ses bracelets d’argent, son boléro brodé, tout ce qu’elle possédait. Puis il sortit en disant avec un rire mauvais :
— Le salut !
Et il ne revint plus.
Les premiers jours Fathma l’attendit. Des voisines compatissantes lui donnaient un peu de leur couscous. Puis elle comprit que Mohamed était parti pour toujours, l’abandonnant après six semaines de ménage, parce qu’elle était trop vieille.
Alors elle poussa de grands cris et se déchira le visage avec ses ongles. La nuit, elle se roulait sur sa couche en appelant le beau garçon cruel dont elle avait goûté l’étreinte. Elle regrettait tout de lui, jusqu’aux coups dont il l’accablait.
Au bout de quelque temps, le vieux Tahar se renseigna. Il apprit à sa fille, sans ménagements, que Mohamed était à Sidi Ben Saïd, et ne voulait plus entendre parler d’elle.
Fathma s’obstinait en son fol espoir, mais elle savait que son époux ne reviendrait pas sans le secours des moyens surnaturels.
Elle alla donc trouver Halima, une hennena aveugle et quasi centenaire, experte en l’art des charmes et des maléfices :
— Ma fille, — lui dit la vieille, — il existe, grâce à Dieu, un ancien précepte de sorcellerie applicable à ton cas : « Si tes charmes vieillis ne retiennent plus ton amant, perce le cœur de son image, allume le cierge nuptial et fais bouillir un grand lézard vert avec sept brindilles d’olivier en récitant trois fois la fatiha du Coran sacré. Dès qu’il aura pris ce breuvage, l’infidèle te reviendra. »
Fathma s’en retourna toute joyeuse. Sur sa demande, Baba Tahar pria le chasseur de hérissons, qui demeure place Bab Souika, de lui procurer, moyennant un réal, le lézard nécessaire. Puis il s’enquit d’une personne discrète et avisée pour aller voir Mohamed à Sidi Bou Saïd, et verser insidieusement dans sa gargoulette la liqueur magique.
— Si ça t’amuse, — me dit Chedlïa peu crédule, — va surprendre Fathma. C’est ce soir, après le moghreb[14], qu’elle fait son sortilège. Mais, ô Allah ! ne lui dis pas que tu en es informée par moi !
Au coucher de soleil, je me dirigeai vers la pauvre maison où Fathma demeure avec quatre autres familles locataires. Toutes les femmes étaient sur la terrasse, mais un murmure monotone sortait de sa chambre. J’en poussai la porte…
Fathma était accroupie devant sa marmite où mijotait l’horrible cuisine. A ses pieds gisait une poupée de chiffons, le cœur percé d’épingles, et vêtue d’une petite gebba orange comme celle de Mohamed. Un cierge à cinq branches enroulé de papier doré éclairait cette scène étrange.
Afin de ramener l’époux inconstant, Fathma la délaissée préparait le philtre d’amour.
VII LES DÉSENCHANTÉES A TUNIS
Je les avais rencontrées pour la première fois aux noces de Lella Sheïtla, fille d’un cheikh cadi. Leurs robes étroites, également pailletées d’acier, l’une en satin rose, l’autre en satin ciel, et quelque peu décolletées, étonnaient fort au milieu des pantalons bouffants, des gebbas brodées d’or, des boléros étincelants. Elles leur donnaient l’apparence d’honnêtes chanteuses de petit café-concert bien provincial ; mais une certaine distinction et je ne sais quelle grâce un peu hautaine détruisait vite cette impression pour faire place à l’incertitude.
— Ce sont les dames Dali Bach, deux femmes turques épousées par des Tunisiens, — me dit ma voisine, une poupée fardée, bouffie de graisse.
Justement elles s’avançaient toutes deux vers moi et engageaient la conversation avec aisance.
— Nous sommes enchantées de faire votre connaissance, madame, nous avons si rarement l’occasion de rencontrer des Européennes ! Permettez-moi de vous présenter ma cousine Zeïneb, madame Ali Dali Bach, — me dit la robe rose dans un français sans accent.
— Et moi, — reprit la robe bleue, — je vous présente ma cousine et belle-mère Tejbeha, madame Tahar Dali Bach.
Elles étaient pareillement jeunes, minces et pâles. Leurs visages aux traits menus ne se rehaussaient d’aucun fard, et leurs coiffures ressemblaient à celles des petites bourgeoises légèrement en retard sur la mode.
— Nous avons épousé, il y a quatre ans, messieurs Dali Bach, père et fils, venus à Stamboul, et c’est ce qui crée entre nous cette étrange parenté, — expliqua madame Zeïneb.
— Oh ! dites-nous, je vous prie, les dernières nouvelles de la guerre ![15] — implora madame Tejbeha, — nous ne recevons point de journaux.
— Et songez, — ajouta Zeïneb, — que nos frères, nos cousins, tous nos parents et leurs amis, se battent là-bas !
Une véritable angoisse les défigurait dans l’attente de ma réponse.
Hélas ! les nouvelles étaient bien mauvaises ! Andrinople venait de tomber aux mains des Bulgares. Pouvais-je leur apprendre cela, au milieu de cette fête, de cette musique, de ces danses ?
Je répondis évasivement :
— La situation de l’armée turque est toujours critique, mais à Constantinople on s’occupe d’une réorganisation, on va sans doute envoyer des renforts…
— Vous comprenez, c’est si triste d’être loin des siens, en pareilles circonstances !
— Oh ! oui, c’est déjà bien dur, en tout temps, d’habiter un autre pays. Alors maintenant !…
— Vous ne vous plaisez pas à Tunis ? — demandai-je, heureuse de détourner la conversation.
— Non certes ! — s’écrièrent-elles toutes deux. — L’existence ici est odieuse lorsqu’on en a connu une autre plus libre, plus animée, plus intéressante.
— Pensez, — dit Zeïneb, — que nous sommes cloîtrées ici comme toutes les musulmanes de notre condition, ne sortant jamais, jamais à pied, et si rarement en voiture close pour un mariage !
— C’est la troisième fois en quatre ans… A Stamboul, au contraire, nous circulions avec notre institutrice. Le tcharchaf n’est pas bien gênant, à peine plus épais qu’une voilette d’automobile.
— Nous allions voir nos amies, nous les réunissions à des thés, nous jouions la comédie entre nous.
— Ah ! Stamboul !… — soupirèrent-elles, un sourire d’extase au coin des lèvres, et les yeux humides.
— Mais alors, puisque vous viviez si heureuses là-bas, pourquoi avoir épousé des Tunisiens ?
— Savions-nous ce qui nous attendait ?… Nous avions seize ans, nos parents nous poussaient à ce double mariage. Les Dali Bach sont riches et de noble famille… il y avait aussi l’attrait du voyage, d’un pays nouveau, et surtout celui de ne pas nous séparer, nous qui nous aimions tant.
— C’est la seule chose qui ne nous ait pas déçues !…
— Mais, — dis-je, — sont-ce vos parents qui ont décidé le mariage de l’une avec Si Tahar, et de l’autre avec Si Ali ?
— Non, ils nous ont laissé le choix. Nous ne les connaissions pas, l’âge seul était en question. Nous les avons tirés au sort.
— Les lots se valent, — murmura Tejbeha.
Et comme je me levais pour partir, elles s’écrièrent :
— Déjà ! Nous étions si contentes de parler avec vous ! Toutes ces Tunisiennes sont tellement nulles et ignorantes ! Oh ! vous viendrez nous voir, n’est-ce pas ?
— Avec plaisir, — répondis-je, en prenant leur adresse.
Maintenant je vais assez souvent chez mes amies turques, bien que leur logis et leurs discours provoquent la tristesse.
Elles habitent une grande et luxueuse demeure près de Tourbet el Bey, cage dorée, mais trop bien close. Et leurs vêtements européens, étriqués et ternes, semblent dépaysés au milieu des murs en faïence, autant que le mobilier anglais de leurs chambres, et les petits fauteuils Louis XVI du salon.
— C’est un cadeau de nos parents, — dit Zeïneb, — n’est-ce pas que c’est joli ? Lorsque nous sommes arrivées ici, il n’y avait que des coffres et des divans, — ajouta-t-elle méprisante.
— Vous avez vu notre piano ? Il n’est pas très bien accordé. Vous pourriez cependant nous jouer quelque chose ?
— Je le voudrais, mais je ne sais pas. Vous sûrement, vous êtes musiciennes et vous connaissez de jolis morceaux.
— Nous en avons appris quelques-uns autrefois, Tejbeha est la plus forte, — dit Zeïneb en poussant sa cousine au piano.
La Valse bleue, Amoureuse, les Lanciers retentissent drôlement sous les voûtes de stuc ciselé. Les négresses et toutes les servantes de la maison sont accourues, et regardent, vite renvoyées du reste par Zeïneb.
— Et ne savez-vous rien d’oriental ? — demandai-je.
— Non, rien du tout… Ah ! si, la Marche turque.
… Grave, recueillie, Tejbeha commence à jouer. Zeïneb l’écoute, les regards perdus dans un rêve lointain. Et, le morceau fini, un silence s’établit entre nous ; les deux jeunes femmes se détournent émues, les yeux pleins de souvenirs et de larmes. On dirait qu’une brise fraîche, venue de Stamboul, a passé dans le grand salon sombre.
— Te souviens-tu, — dit Zeïneb, — de ce jour où nous étions allées aux Eaux-Douces avec Madji ?
— Oui, des soldats manœuvraient de l’autre côté du Bosphore, et l’on entendait par instants la Marche turque.
Et soudain Tejbeha éclate en sanglots.
— Oh ! nous ne retournerons jamais plus là-bas !…
— Voyons, calme-toi, ma chérie ; aujourd’hui est un beau jour, puisque nous avons notre amie.
— C’est vrai, je suis ridicule, excusez-moi.
— Tiens, prépare donc le thé, — dit Zeïneb, — tandis que je vais montrer à madame R… ma nouvelle robe. Voulez-vous venir ?
— Cette pauvre Tejbeha est si nerveuse, — continua-t-elle dans sa chambre. — Vous n’imaginez pas l’existence que Si Tahar lui fait. C’est un vieillard despotique et vicieux, il voudrait la plier à ses caprices les plus lubriques. Il s’est pris pour elle d’une passion folle, une véritable frénésie, et Tejbeha, du premier jour, s’est révoltée de dégoût. Chaque soir, quand il rentre, excité, ignoble, ce sont des scènes affreuses. J’entends les cris et les plaintes de ma cousine et je ne puis rien. C’est terrible !…
— Quel âge a Si Tahar ?
— Soixante-douze ans au moins… Mais il est solide, allez ! Il n’y a pas à espérer une prompte délivrance, — ricane Zeïneb avec une expression haineuse. — Voulez-vous voir ma robe puisque nous sommes montées pour cela ?
Elle tire de l’armoire à glace un costume tailleur gris à peu près à la mode.
— C’est une ouvrière italienne, madame Buona Cordi, qui travaille pour nous. Il paraît que ces jaquettes sont le dernier cri. Qu’en pensez-vous ?
— C’est très bien. Tout à fait dans le mouvement.
Zeïneb exhibe une toque de loutre à grande aigrette.
— Et ceci ?
— Charmant ! Mais que voulez-vous faire d’un costume tailleur et d’un chapeau puisque vous ne sortez jamais ?
— C’est vrai ! Mais ça nous fait tant de plaisir d’en avoir ! Nous les mettons de temps en temps, et nous marchons dans le patio en nous imaginant qu’il n’y a pas de murs autour de nous… C’est triste, n’est-ce pas ?…
— Oh ! être enfermées toujours ainsi, ne plus voir un arbre, ni une rue, ni d’autres visages que ceux des servantes stupides ! — s’exclame rageusement Tejbeha qui vient d’entrer. — Il y a des jours où l’on croit devenir folle !
— Comment vous occupez-vous ? Avez-vous des livres ?
— Quelques-uns seulement apportés de Stamboul : Loti, naturellement, ce délicieux Loti qui aime tant les Turcs… Vous avez lu les Désenchantées ? Que c’est beau !
— Oui, — reprend Zeïneb, — mais les héroïnes se rendent bien malheureuses à envier le sort des autres Européennes, alors que leur vie à Stamboul est en somme si charmante. Nous n’en demanderions pas tant, je vous assure ! Reprendre notre ancienne existence serait tout notre bonheur.
— Si vous voulez, — proposai-je, — je vous enverrai des livres et des journaux.
— Vous êtes gentille ! Ça nous fera tant de plaisir !
Lorsque je revins, deux semaines plus tard, Tejbeha seule me reçut.
— Zeïneb sera désolée, elle est souffrante et dort en ce moment.
— Ce n’est rien, j’espère ?
— Ce n’est pas grave, mais c’est terrible. Je puis bien vous le confier puisque vous êtes notre amie, — ajouta-t-elle en rougissant. — Zeïneb fut contaminée dès le jour de ses noces.
— Oh ! la pauvre petite !
— N’est-ce pas ? Et encore vous ne vous doutez pas de sa vie. Si Ali est jeune, mais brutal et libertin, il passe son temps en bonnes fortunes et Zeïneb en est horriblement jalouse. C’est drôle, car je ne crois pas qu’elle aime vraiment son mari… Dès qu’il sort, elle s’imagine un tas de choses, elle lance les servantes à ses trousses pour l’épier et la renseigner. Et elles ne la renseignent que trop, la malheureuse !… Ah ! si mon mari faisait ses fredaines au dehors, je vous assure que je ne m’en tourmenterais guère ! Mais Zeïneb se ronge… et lorsque Si Ali rentre, ce qui ne lui arrive pas tous les jours, elle lui fait des reproches qui l’horripilent. Quelquefois il va jusqu’à la battre !
— Vraiment, vous êtes à plaindre toutes les deux. Quel dommage que vous n’ayez pas d’enfants ! ce serait une consolation.
— Hélas ! mon mari est trop vieux pour m’en donner, et Zeïneb n’en aura jamais.
— Comme les journées doivent vous sembler longues !
— Oui, et les nuits surtout, — répond Tejbeha, la voix changée.
J’étais devenue peu à peu leur confidente ; elles me racontaient toutes leurs tristesses, même les plus intimes, cédant à ce besoin bien naturel de s’épancher et d’être plaintes.
Un jour, je reçus une lettre plus joyeuse que de coutume :
« Chère amie,
» Nos maris sont absents pour la semaine, et une idée folle nous est venue, celle d’en profiter pour aller vous voir.
» Depuis que nous avons admis la possibilité de cette escapade, nous en mourons d’envie.
» Voudriez-vous, pour cela, venir demain nous prendre en voiture ? Nos servantes ne nous vendront pas, il s’agit seulement de dépister les voisins. Votre présence s’en chargera, et comme nous habitons au fond de l’impasse, nul ne nous verra monter avec vous. Bien entendu, chère amie, il nous faut prier votre mari de quitter sa demeure pendant toute notre visite, ainsi que vos domestiques mâles. Et il est inutile de vous demander la discrétion la plus absolue, car vous savez toute l’importance que cela pourrait avoir pour nous.
» Nous vous attendons avec impatience, et vous envoyons mille souvenirs affectueux.
» Vos amies,
» Zeïneb et Tejbeha. »
Le programme des deux cousines s’accomplit sans encombre, et je les emmenai dans ma voiture aux rideaux à demi baissés. D’abord, elles s’étaient rejetées, craintives, dans le fond ; mais, à mesure qu’elles s’éloignaient de leur quartier, elles reprenaient de l’assurance jusqu’à risquer des regards par la portière. Qui du reste eût pu les deviner ? Elles portaient leurs fameux costumes tailleurs et leurs toques à aigrettes, enfin utiles ! et des voilettes extrêmement épaisses.
— Ah ! que c’est bon ! que c’est bon ! — soupiraient-elles.
L’arrivée dans ma maison leur fut une déception.
— Mais c’est tout à fait arabe ! bien plus arabe que chez nous.
— C’est même de l’arabe vieux d’un siècle, ce coffret, ces étoffes, ces tapis…
— C’est vrai, nous avons la manie de reconstituer ce que vous vous acharnez à détruire.
— Moi qui espérais voir un joli petit salon moderne !
Elles savaient bien pourtant que j’habite une demeure indigène, le Dar Ben Fridja, célèbre par le luxe de sa décoration, ses faïences, ses lustres, son grand patio vitré.
Mais elles s’attendaient à y trouver des meubles Louis XVI.
— Alors montons au premier, ma chambre vous plaira, car elle est bien française.
Tout d’abord, les fenêtres délivrées des moucharabiés, et par où l’on découvrait la rue et un grand horizon de terrasses, les attirèrent.
— Que vous êtes bien ici ! C’est gai, l’air entre librement.
Puis, ayant aperçu des photographies sur ma table, il fallut que je leur présentasse mes parents, mes sœurs, mon mari.
— Comme il est jeune ! — dit Tejbeha.
— Et comme il paraît gentil et bon ! — dit Zeïneb.
Elles couraient d’une pièce à l’autre, joyeuses et enfantines.
— Ah ! se sentir loin de cette horrible maison où l’on étouffe, c’est exquis !
Je proposai de monter sur la terrasse, elles n’osaient pas.
— Qui vous verra ? et du reste on vous prendra pour des Françaises.
— C’est vrai. Et puis c’est un plaisir que les femmes du peuple prennent bien. Pour une fois, les dames Dali Bach se le payeront, — décida Zeïneb mutine. Et devant le ciel libre, les montagnes lointaines, elles respiraient à longs traits.
— L’air est bon ! bien meilleur que celui de notre patio ; il a un goût d’autrefois !…
Le retour fut triste. Après une journée de liberté, la prison leur semblait plus farouche.
La semaine suivante, je reçus encore une lettre de Zeïneb :
« Chère amie,
» Nous ne nous doutions guère mercredi de ce qui allait arriver : Si Tahar est mort subitement. Surtout ne nous envoyez pas de banales condoléances, vous êtes assez notre amie pour comprendre quelle inespérée délivrance représente cet événement pour ma chère Tejbeha…
» Ne venez pas en ce moment, vous trouveriez une maison en deuil, pleine de parentes, et nous ne pourrions vous recevoir tranquillement. Mais dans une quinzaine, le calme sera rétabli et nous vous attendrons. »
A l’époque fixée, je les trouvai vêtues de noir, mais les yeux plus gais.
— Moi, cela ne me change guère, — me dit Zeïneb, — mais j’en suis très heureuse pour ma cousine. J’avais bien peur qu’elle ne me quittât, et la chérie fait le sacrifice de rester à Tunis.
— Ce n’est point un grand sacrifice, — reprit Tejbeha, — je n’aurais guère de joie à revoir Stamboul sans toi. Maintenant, je suis libre, je n’ai pas de parents pour me surveiller et vais me faire une existence… à la turque. J’ai loué une petite maison toute voisine, car je n’ai plus aucun droit à demeurer ici, et je viendrai tous les jours voir Zeïneb.
Je les laissai à leurs espérances. Elles furent de courte durée. Les pauvres petites libertés que Tejbeha s’accordait, à la turque, firent vite scandale, et Si Ali ne tarda pas à lui interdire tout rapport avec sa femme. Je dus servir d’intermédiaire pour porter les nouvelles de l’une à l’autre. Et puis, je reçus enfin une lettre désolée de Tejbeha :
« Chère amie,
» Je pars, je quitte Tunis où j’ai tant souffert, et j’y laisse ma pauvre Zeïneb… Vous devinez combien cette pensée m’est horrible et tout ce qu’il m’a fallu endurer pour en arriver à cette détermination. Ma vie n’est plus tolérable ici ; il semble que tous se liguent contre moi pour me faire expier mes rares sorties sous le tcharchaf. Et maintenant que son père est mort, Si Ali me poursuit d’une manière odieuse. L’autre jour il s’est insinué dans ma maison ; je ne sais ce qui serait arrivé sans mes servantes… Il m’est impossible de rester seule plus longtemps et je ne prendrais point ici, vous le pensez bien, un autre défenseur légal. Enfin, je ne puis plus voir Zeïneb… J’ai donc écrit à ma famille et mon frère est
venu me chercher. Nous nous embarquons après-demain. Je voudrais tant vous dire adieu ! »
Notre dernière entrevue fut courte. Tejbeha sanglotait.
— Qui m’eût dit que je retournerais à Stamboul en pleurant ! Ma pauvre petite Zeïneb, toute seule dans cet enfer !… Il a fallu que mon frère s’interposât pour que Si Ali me permît de l’embrasser encore une fois… La reverrai-je jamais ?… Je vous la confie… tâchez de la consoler, allez souvent la voir, n’est-ce pas ?…
Huit jours après le départ de Tejbeha, on trouvait Zeïneb pendue à une colonne de son patio.
VIII LA MARIÉE AU HAMMAM
Ma voisine Manoubiia vient de se marier. J’étais invitée à toutes les fêtes, à commencer par la cérémonie du hammam, où elle est allée se « purifier » avec ses parentes et invitées.
J’ai vu bien des mariages plus brillants que le sien ; je commence à me blaser sur la petite minute émouvante, quand l’époux dévoile et aperçoit pour la première fois sa femme, au seuil de la chambre nuptiale.
J’ai souvent circulé la nuit, dans un carrosse fermé, accompagnant la fiancée chez son mari, au son des yous-yous aigus dont les femmes du cortège déchirent le silence des rues obscures.
J’ai contemplé bien des mariées, hiératiques en leur attitude rituelle, aux visages uniformes et conventionnels sous le fard et le henné.
J’ai même pris part à ces pantagruéliques festins, où chacune pique du doigt parmi les victuailles surchargeant la table.
Mais une noce au hammam réveillait ma curiosité.
Manoubiia et ses invitées s’y sont rendues la nuit, les voiles et les voitures closes n’étant pas jugés suffisants sans la protection supplémentaire des ténèbres. Des servantes nous avaient précédées, portant les tapis, et les corbeilles pleines de linge et d’objets de toilette.
C’est une occasion pour chacune de faire parade de ses richesses. Les plus opulentes avaient tout un attirail d’argenterie : aiguières, coupes à henné, peignes, boîtes à fard, coffrets, étuis à kohol, miroirs.
Elles s’installèrent dans une grande salle, aux colonnes gaîment coloriées de vert et de rouge, sur des estrades où l’on avait étalé les tapis et les nécessaires, et commencèrent à se déshabiller.
Dans un coin, une négresse préparait des rafraîchissements et des sucreries : limonades, café, gâteaux.
On m’invite à quitter mes vêtements pour entrer dans les étuves.
— Non, non, je ne veux pas me purifier, je tiens seulement à voir.
— Mais tu n’y pourras résister…
N’importe, je pénètre quand même toute vêtue. La chaleur est suffocante. La vapeur condensée ruisselle sur le sol et les murailles. Au bout de quelques minutes je dois fuir.