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Le Harem entr'ouvert

DEUXIÈME PARTIE MŒURS MAROCAINES (continued 3)

Reading edition

— Si tu veux, — disait son mari, — je te ferai construire dans le Douh[83] une demeure cent fois plus belle que celle de Rabat.

Et il se complaisait en des plans dont l’exécution eût demandé bien des années.

Les querelles avaient cessé dans sa maison depuis leur retour ; El Batoul et Maléka oubliaient leur ancienne rivalité pour s’unir contre la favorite, et les négresses partageaient la haine sournoise de leurs maîtresses. Après avoir montré à Ammbeur des visages doux comme le miel, toutes ces femmes tenaient de longs conciliabules afin de la perdre dans le cœur de Si Driss.

— Vois comme nos khelkhall[84] sont légers auprès des siens, — disait Maléka.

— Il lui a donné en secret des bracelets d’or qui valent au moins cent douros, — ripostait El Batoul.

— S’il va dans sa chambre, il vole ; pour venir aux nôtres, il se traîne…

— Que Dieu la maudisse et la rende stérile !

— Puisse la petite vérole trouer son visage et mettre la cécité en ses yeux !

Elles avaient essayé en vain les sortilèges les plus efficaces pour ramener à elles l’amour de l’époux. Si Driss mangeait impunément de la cervelle d’hyène dissimulée parmi les viandes, ou revêtait ses burnous soumis aux fumigations de poil de rat orphelin, sa passion ne se détournait pas d’Ammbeur.

— Mon esprit s’embrouille comme les fils sur le métier du tisserand-apprenti, — avouait Maléka devant l’insuccès de ses pratiques.

Une vieille esclave proposa :

— Si on faisait pétrir du couscous par les mains d’un mort. A El Ksar, où j’ai vécu jadis, les femmes employaient souvent ce moyen pour ranimer l’amour des maris oublieux…

Mais il fallait sortir pendant la nuit, et les coépouses ne pouvaient s’y risquer. Elles convinrent d’habiller la négresse avec leurs vêtements, et de l’envoyer en leur nom composer le philtre infaillible.

… Messaouda gravit péniblement la colline où s’échelonnent les tombes ; un jeune garçon la suit, portant une lanterne dont la lueur falote et jaunâtre rampe parmi les sépulcres et les herbes sèches ; mais déjà la lune apparaît au-dessus des montagnes, énorme et rouge comme un cuir teint. Elle éclaire le cimetière et le bordj massif, tandis que la ville dort dans l’ombre dense, au fond de la vallée.

— C’est ici qu’on l’a enterré ce matin, — murmure Ahmed en s’arrêtant auprès d’une pierre aussi vétuste que les autres. — Mais, par Allah, ô ma mère, laissons-le dormir en paix ! Qui sait si Azraél[85] n’est pas déjà auprès de lui ?…

— Tais-toi, chien ! — riposte la vieille, — et accomplis ta besogne, si tu veux que je te compte au retour les dix douros promis.

Ahmed est un pauvre diable, il ne possède que les dents qu’il a dans la bouche ; l’attrait du gain l’emporte sur sa frayeur, et il se met à creuser la terre fraîchement remuée, tandis que la négresse murmure les incantations qui conviennent… Bientôt, le cadavre apparaît, enveloppé de son suaire. C’est un homme jeune encore, à barbe brune, dont la face, à demi rongée par un mal, grimace d’un affreux rictus sous la clarté livide de la lune.

Messaouda s’accroupit auprès du trou béant, dispose sa farine et son pétrin, puis, sans frayeur, elle tire le mort de sa fosse, et l’assied sur ses genoux.

— O ma mère ! O ma vie ! arrête-toi, il va parler… — s’écrie Ahmed, tremblant comme au jour de l’Événement.

— N’agite point ta langue et passe-moi un peu d’eau, — répond la vieille, tout en pétrissant le couscous avec les mains du cadavre, qu’elle tient dans les siennes, par derrière.

— Que Si Driss El Bagdadi, mon maître, devienne docile entre les bras de ses épouses Lella El Batoul et Lella Maléka, comme tu l’es entre les miens, — répète-t-elle.

La lune s’est élevée parmi les étoiles, et Messaouda remarque avec crainte le dôme de Moulay Idriss qui surgit lumineux et verdâtre au-dessus de la ville noire ; elle y voit un mauvais présage, la terreur envahit son esprit, le froid du cadavre la pénètre, la face paraît s’animer sous les reflets lunaires, et soudain, le corps, gonflé par des gaz tressaille sur elle avec un bruit sinistre…

L’esclave, que l’épouvante a glacée jusqu’au cœur, repousse brusquement son lugubre compagnon et s’enfuit à travers les tombes, mais ses vieilles jambes fléchissent, elle bute contre une pierre et s’affaisse… Ses lèvres, dont aucun son ne peut sortir, s’agitent en invocations désespérées. Elle se croit morte et prête à paraître devant le Seigneur Terrible, pour subir le châtiment. Le démon s’approche d’elle sous la forme d’un animal aux yeux ardents, un souffle chaud brûle son visage, le feu du sakkar[86] est allumé pour elle.

Au mouvement d’horreur qui la convulse, un chacal se sauve dans la nuit ; la vieille, redressée sur son séant, jette une longue clameur sauvage.

— Où es-tu, ma mère Messaouda ? — répond enfin la voix d’Ahmed. — Viens, je lui ai rendu la paix du tombeau, et j’emporte le couscous. Tu me payeras mes douros, mais, par ma vie ! je ne recommencerais pas cela pour en gagner cent autres…

… Si Driss mangea le couscous et le trouva excellent, puis, insensible aux caftans neufs et aux maquillages de ses vieilles épouses, il rejoignit Ammbeur dans sa chambre et passa auprès d’elle une nuit fort amoureuse, car le souper avait été relevé de nombreuses et savantes épices.

La déconvenue d’El Batoul et de Maléka fut extrême. Elles s’étaient disputées les jours précédents pour savoir à qui le mari rendrait d’abord ses faveurs, et, ne parvenant pas à s’entendre, elles avaient décidé de s’en remettre à la volonté d’Allah… Néanmoins, chacune avait rehaussé sa parure de tous les artifices propres à attirer l’attention de Si Driss, et comptait détourner sur elle seule les effets du sortilège. Elles ne pouvaient comprendre qu’un tel philtre restât impuissant… Elles regrettaient aussi les douros partagés entre Ahmed et Messaouda, et se les reprochaient avec une mutuelle aigreur.

— C’est toi, — disait Maléka, qui as conclu ce sot marché.

— O Allah ! le mensonge sort de tes lèvres, car tu leur as toi-même remis ces dix douros.

— Pouvais-je faire autrement que de leur payer le prix que tu avais promis ?

— Tu n’as même pas attendu de savoir si le couscous était bon.

— Je tiens ma parole mieux que toi, fille de peu.

— Tes injures ne m’atteignent pas, mon père était caïd.

— Lui, caïd !… caïd de sauterelles !

Les querelles emplissaient de nouveau la maison, Si Driss, lassé par leurs cris, ne songeait même plus à leur faire la « part de Dieu ». Leur haine contre la favorite s’en accrut, et leurs visages se firent plus blancs à mesure que leurs cœurs devenaient plus noirs… Il fallait se débarrasser d’une rivale qu’on ne pouvait vaincre… Un matin Messaouda, désireuse de réparer son insuccès, dissimula une mixture d’herbes et de cheveux hachés menus dans la harira d’Ammbeur.

— Au bout de quelque temps, — disait-elle, — les cheveux gonfleront dans son cœur et l’étoufferont.

Les coépouses, réconciliées par leur péché, épiaient anxieusement les résultats du maléfice. Et, de fait, Ammbeur dépérissait, minée par une mauvaise fièvre. Elle n’avait plus de goût pour aucune chose, elle ne songeait même plus à se parer et portait des caftans salis et déchirés.

Il y eut des noces dans la famille et elle ne voulut pas s’y rendre !… Le moindre effort lui arrachait des gémissements…

— O Prophète ! O Mouley Idriss !… que je suis lasse !… O mon malheur !… Mes os sont devenus plus mous que le beurre d’été !… O Allah !… O mon destin !

Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, se dilatent étrangement, ses jambes, enflées, ne la portent plus ; sa faiblesse est telle qu’elle ne peut même plus monter aux terrasses et traîne des jours lamentables dans la maison humide et pleine d’ombre.

Si Driss en a l’esprit perdu, il ne voudrait pas la quitter et maudit les voisines qui s’installent chaque jour auprès d’elle et lui interdisent ainsi l’accès de sa chambre. Elles plaignent la malade et lui conseillent mille remèdes inefficaces, puis elles se mettent à babiller comme les hirondelles de murailles à l’heure du moghreb.

Ammbeur ne s’intéresse plus à leurs bavardages et se retourne sur sa couche sans trouver de repos… Le Seigneur l’a-t-il marquée pour mourir parmi ces étrangères ?… Combien Si Driss regrette amèrement de l’avoir amenée à Fez !

— Ah ! — dit-il, — l’air des montagnes est trop fort pour toi, habituée au doux climat de la côte. S’il plaît à Dieu tu guériras au printemps, nous retournerons à Rabat dès que le bled aura séché.

Mais l’hiver se prolonge, interminable et froid ; la pluie tombe nuit et jour, bénie de tous, car elle promet des récoltes heureuses, et Ammbeur songe avec désespoir qu’elle n’atteindra pas la belle saison, trop lente à venir.

Malgré les tendres soins de son époux, elle languit et se meurt, l’âme oppressée d’une sombre angoisse. Ce qu’elle porte à sa bouche a un goût de fiel, et elle rejette toute nourriture en des vomissements.

— Si telle est la volonté d’Allah, laisse-la jeûner quelque temps afin de purifier son corps, — conseilla un « savant », ami de Si Driss.

Ce traitement parut réussir durant les deux premiers jours, les souffrances d’Ammbeur s’apaisèrent, mais sa faiblesse devint telle que l’esprit semblait prêt à quitter son corps.

— Il faut la ranimer avec du thé très fort, — ordonna le « savant ».

Et les tourments recommencèrent à tordre l’infortunée sur sa couche. El Batoul et Maléka la soignent avec un dévouement exagéré ; Si Driss se repent de les avoir méconnues, et Ammbeur ne peut plus se passer d’elles. Nuit et jour, elles sont à son chevet, attentives à prévenir tous ses désirs. Chaque fois que la malade, tourmentée par une soif ardente, réclame à boire, elles préparent elles-mêmes du thé, sans épargner le sucre, et elles y mêlent traîtreusement un peu d’une poudre jaunâtre achetée au souk, que l’on nomme rahj[87], pour activer les effets de la pâte magique.

— Le thé est amer à mes lèvres, — gémit Ammbeur.

Et Si Driss, qui sait le breuvage doux comme le miel du printemps, voit venir avec épouvante la séparation à laquelle il n’est pas préparé… Cette idée ne peut quitter son esprit, elle est cause de ses larmes abondantes et de ses nuits agitées.

L’état de sa bien-aimée empire de jour en jour ; des sommeils plus pesants que celui du tombeau l’accablent, dont elle sort sans retrouver son entendement. Elle dit des choses qu’Allah seul peut comprendre, et d’autres aussi qui jettent le trouble dans le cœur de son époux. Depuis longtemps, elle n’avait plus prononcé les paroles d’amour et de joie, et ce sont les souvenirs voluptueux de Rabat que le mal réveille en son cerveau. Elle tressaille, elle tend ses bras décharnés, elle appelle Si Driss avec frénésie, elle frémit d’un imaginaire plaisir… puis elle retombe épuisée sur sa couche, et il la voit se débattre dans les tourments d’une lente agonie…

Il est affligé, dément, perdu. Dieu connaît l’état de son âme ! Comment pourra-t-il supporter l’absence de sa belle aux regards affolants, de celle qui fut touchée par lui seul, dont le corps est brûlant et l’haleine plus parfumée que les fleurs du jasmin et de l’oranger ?…

Mais déjà, elle s’éloigne de lui… ses yeux ne reflètent plus aucune chose, ses membres se glacent, son souffle s’éteint… O Seigneur ! elle entre dans Ta Miséricorde !…

El Batoul et Maléka se griffent le visage à coup d’ongles et poussent des cris déchirants qui attirent toutes les esclaves.

Ainsi mourut Ammbeur, épouse trop aimée de Si Driss El Bagdadi, selon ce qui était écrit sur le livre de sa destinée.

(Meknès. — Décembre 1917.)

Notes in this chapter

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