PREMIÈRE PARTIE MŒURS TUNISIENNES (continued 2)
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Mais j’ai eu le temps d’apercevoir le plus étrange spectacle : au milieu d’un brouillard épais, vaguement éclairé par quelques lumignons, une soixantaine de femmes nues circulent, s’agitent et causent… Il y en a des grosses, des minces, des petites, des grandes, des blanches, des jaunes, des noires, des vieilles, des jeunes…
La lumière jaunâtre pique des reflets de-ci, de-là, sur un torse brun, une gorge trop opulente, des bras, des jambes, une croupe rebondie, frottée par une négresse en sueur. Manoubiia, la fiancée, promène une anatomie grasse et tassée, dont l’époux aura bientôt l’heureuse surprise.
Sans doute, il devait y avoir de jolies filles bien faites, mais elles disparaissaient dans la masse affreuse. Une phénoménale matrone étalait une obésité digne d’être exhibée dans une foire, à côté de vieilles guenons squelettiques, absolument décharnées, semblables à des harpies.
En vérité, c’était là un spectacle d’enfer, comme en eût imaginé Gustave Doré, bien plus qu’une paradisiaque vision musulmane.
IX LES QUATRE FEMMES DE BABA YOUSSEF
— Le salut !
— Le salut sur toi !
— Comment vas-tu ?
— Comment est ton état ?
— Avec le bien !
— Grâce à Dieu !
L’homme que nous venions de rencontrer était un bédouin d’une soixantaine d’années, brun, sec, tanné, le visage osseux et sillonné de longues rides verticales, les yeux perçants profondément enfoncés dans les orbites, le nez saillant en bec de rapace et le cou décharné, mais vigoureux encore, très droit, les mollets maigres et bien dessinés, les bras solides, nerveux et musclés. Depuis quelque temps nous l’apercevions campé sur sa mule. Derrière lui deux silhouettes courbées, écrasées sous de lourds fardeaux, se détachaient sur le sable fauve.
Nos bêtes, moins fatiguées que celle du bédouin, l’entraînaient d’un pas plus alerte, et les formes bleues peinaient davantage, se hâtaient, couraient presque, sans parvenir à nous égaler. L’homme, s’étant retourné, les gourmanda d’une voix rude :
— Halima ! Zoh’rah ! Allons, chiennes, filles de chiennes !
Et le vent écartant les voiles, on apercevait deux visages bruns et luisants de sueur, l’un vieux, ridé comme celui du bédouin, l’autre jeune et sans beauté, aux traits secs, découpés à l’emporte-pièce, dans l’encadrement des nattes noires et des grands anneaux d’oreille.
Nous avions compris que c’étaient ses femmes, mais, comme il sied, nous n’y fîmes point allusion, et même nous n’eûmes pas l’air de les regarder.
Mais, d’un commun accord, nous avions retenu le pas de nos montures que le voisinage de l’écurie rendaient trop fringantes, et les formes voilées cheminèrent plus paisiblement derrière elles. Nous devisions avec l’homme, comme il est d’usage entre gens qui se rencontrent dans le désert et s’avancent vers un même but.
— D’où venez-vous ?
— De Tozeur. Et toi ?
— De Tozeur aussi ; je suis parti avant midi.
— La route est longue, nos mules ont mis quatre heures.
— Vous allez passer quelque temps à Nefta ?
— Nous y demeurons.
— Où donc ?
— Chez le cheikh Abd el Aziz !
— Ah ! c’est vous les Français qui logez chez le cheikh !
Le vieux renard le savait bien. Depuis huit jours que nous étions installés, pas un Nefti ne l’ignorait.
— Comment t’appelles-tu ?
— Youssef ben Tahar. Ma maison est presque voisine de la vôtre.
— C’est donc toi Baba Youssef ?
— Oui, c’est moi.
Chedlïa notre servante, que nous avions emmenée jusqu’au fond de ce désert, nous entretenait parfois de Baba Youssef et de ses femmes, avec lesquelles, promptement, elle avait fait connaissance.
Les deux formes voilées qui peinaient derrière nos mules étaient ces fameuses voisines chez qui souvent elle passait la journée.
Le soir tombait, brusque et rose, noyant de brume mauve les dunes lointaines sur lesquelles se découpaient en silhouettes fines les caravanes de chameaux. Nefta aux cent coupoles apparaissait, tout orange, au-dessus de l’immensité fauve, dominant sa forêt de palmiers, la masse sombre de son oasis. Très au delà, le chott el Djerid aux horizons infinis, mer d’argent sans remous, étincelait sous les derniers rayons.
C’est l’heure où le désert s’anime : des files de bédouins revenant on ne sait d’où, se dessinent et ondulent sur les sables. Les femmes vont en procession vers l’oued puiser l’eau dans les grandes cruches, qu’elles ne portent pas sur l’épaule du geste antique et gracieux, mais qu’elles chargent péniblement sur leur dos, courbées en deux, comme de pauvres bêtes harassées.
Au milieu d’un nuage de poussière arrivent les troupeaux, bêlant, hennissant, cabriolant. Des centaines de chèvres turbulentes, d’ânes, de vaches, de chameaux se dirigent vers la ville. Dans les rues tranquilles, où les Arabes devisaient gravement, accroupis par groupes devant les portes, chacun s’affaire pour rentrer ses bêtes au logis. Il y a des courses folles après un cabri ou un veau indiscipliné. Les fillettes, les gosses, toute la marmaille s’en mêle avec des rires et des cris.
Nous étions arrivés près de notre demeure. Baba Youssef descendit de sa mule :
— Avec le salut !
— Avec le salut !
— Puisses-tu t’éveiller demain matin avec le bien !
— Que tu te trouves au matin ayant progressé !
— Sommeil de paix !
— La paix sur toi !
Derrière le vieux, les deux formes accablées s’engouffrèrent dans la maison.
Tout rentrait dans l’ordre et le calme ; la nuit pleine d’étoiles enveloppait Nefta, et les chiens régnaient en maîtres sur le silence et les terrasses.
Le lendemain je dis à Chedlïa :
— J’ai fait connaissance avec Baba Youssef.
— Quel rude homme !
— Tu l’as vu ?
— Oui, quelquefois, à travers mon voile, lorsqu’il entrait dans sa maison.
— Il est vieux.
— Oui, mais solide, et quand il frappe, il frappe dur.
— Est-ce qu’il bat souvent ses femmes ?
— Oh ! presque chaque jour. Il ne trouve jamais qu’elles aient assez travaillé.
— J’en ai vu deux qui revenaient de Tozeur.
— C’est Halima et la vieille Zoh’rah qui y sont allées. Meryem était restée à la maison. Elle et Halima sont enceintes, et Baba Youssef répudiera Halima aussitôt après ses couches. Il veut savoir si ce sera une fille ou un garçon.
— Pourquoi ?
— Parce que, si c’est un fils, il le gardera, sinon il renverra la mère et l’enfant. Il a déjà répudié Fathma, il y a peu de temps, et dans huit jours il la remplace. Il épouse la petite Nefissa bent Ali el Trabelsi.
— Tu la connais ?
— Non, mais les femmes de Baba Youssef disent qu’elle est jolie. Elle a douze ans.
— Ah ! le sale bonhomme !
— Que veux-tu ? c’est l’habitude ici, Dieu est grand ! Mais sais-tu le plus drôle ? Baba Youssef n’a qu’une seule chambre pour lui et ses quatre femmes… et il passe de l’une à l’autre comme un coq.
Chedlïa la citadine s’étonne autant que moi des mœurs de ce pays où rien ne ressemble aux choses de Tunis.
— Ces gens-là vivent comme des animaux, — dit-elle avec mépris.
Elle se juge, non sans raison, infiniment supérieure à toutes ces bédouines ; mais, étant femme et curieuse, elle n’a pas de plus grand plaisir que de bavarder avec elles des journées entières.
— Je t’accompagne, Chedlïa.
— Dieu soit loué !
La maison du vieux Youssef est semblable à toutes les autres. Bâtie en boue sèche et en briques à peine cuites, elle a une teinte générale fauve un peu rosée. Sa façade sans fenêtres s’agrémente de dessins réguliers formés par la saillie ou l’enfoncement de quelques briques.
Passé le premier vestibule, je me trouve dans une grande cour intérieure assez semblable à une cour de ferme entourée d’étables ; des poules et des chèvres y vagabondent. Au milieu les ordures rissolent au soleil.
Une troupe de bédouines s’est jetée sur moi et m’étourdit de salutations et bénédictions. Elles m’entourent, me pressent, me palpent, relèvent mes jupes, soupèsent mes cheveux, excitées et indiscrètes… Je reconnais la vieille Zoh’rah, ainsi que Halima au visage sec et à la taille lourde. Meryem s’approche pesamment. C’est la dernière épousée et la plus jeune. Elle a peut-être quinze ans, et sa petite figure bronzée, que le travail et la vie dure commencent à marquer, garde encore quelque grâce. Ses cheveux, nattés avec des laines de couleur, sont enfermés dans une sorte de turban plat en soie noire rayée d’argent ; des chaînes et de grands anneaux d’or pendent de chaque côté de son visage. Elle se drape dans une meleh’fa de soie violette, salie et déchirée. Ses compagnes ont des bijoux d’argent et de grossières meleh’fa en toile bleue à bandes pourpre. Halima et la vieille Zoh’rah s’apprêtent à rejoindre Si Youssef qui travaille à sa palmeraie. Il les attelle à la charrue, côte à côte avec un âne.
Meryem reste au logis, car elle est moins robuste. Elle tisse des haïks de soie, et Si Youssef les vend à ces marchands dont les caravanes emportent jusqu’aux villes lointaines les étoffes tramées par toutes les femmes du Djerid.
Déjà elle s’est réinstallée avec une voisine derrière le métier où ses doigts habiles marient, du matin au soir, les fils de laine et de soie ; et les autres femmes, réunies pour le travail en commun, s’accroupissent tout autour dans la poussière, étirant, dévidant et filant la laine.
La curiosité tombée à mon égard, elles entament une conversation avec Chedlïa. On m’a donné un tabouret bas et on ne s’occupe plus de moi. J’observe, j’examine, j’écoute. Je ne comprends pas toujours, car la langue du Djerid est un idiome quelque peu différent de celui de Tunis et plus rude. Mais Chedlïa vient à mon aide quand je le désire.
Les femmes parlent toutes à la fois. Meryem a été battue la veille au soir, plus cruellement que de coutume, et elle exhibe ses bras et sa gorge meurtris.
Baba Youssef se montre fort exigeant pour le travail, car il lui faut compléter la somme d’achat de sa nouvelle épouse. Fathma, Hanifa et Douja les voisines ont été battues aussi…
Mabrouka n’a point encore reçu un seul coup depuis un an qu’elle est mariée. Cela viendra. Femme bédouine ne vécut jamais sans « manger du bâton ». En attendant, elle secoue insolemment les colliers d’or et d’agate que le gros Sadok lui rapporta l’autre soir, et elle balaye le sol poussiéreux et semé d’immondices, avec sa superbe meleh’fa de soie orange.
Tout en dévidant la laine, Fathma, Hanifa et Douja lancent des coups d’œil hostiles à l’épouse favorite et trop fière.
Meryem, de sa voix criarde, commente les événements de sa maison et de tout le voisinage. Derrière les grands murs sans fenêtres, les nouvelles courent de bouche en bouche, d’un bout à l’autre de Nefta :
Une caravane de trente chameaux, venant d’El Oued, s’est arrêtée ce matin sur la grand’place et repart demain pour Tozeur.
Si Chedli ben Sadok s’est cassé la jambe en tombant de sa mule.
Beurnia, femme de Salah, vient d’avoir un garçon. Que ses couches soient bénies !
Et soudain la conversation devient plus aiguë, plus passionnée et plus difficile à suivre. Il est question de la petite Menena bent Ali, dont les noces avec Mohamed le chamelier eurent lieu la semaine passée, et qui se meurt des brutalités de son époux…
Mais, par Allah ! la famille de la petite a porté plainte, et l’affaire, s’il plaît à Dieu ! ira devant l’ouzara[16].
— Quand on épouse un vieillard il faut s’attendre à bien des choses, — murmure stoïquement Salouh’a, dont le mari a soixante-dix ans passés.
— Eh ! Eh ! la petite Nefissa ne sait pas ce que le mariage lui apportera, — ricane Mabrouka la trop fière.
— Baba Youssef est un vaillant, malgré son âge, il donne bien ses preuves, — proteste aussitôt Meryem en tapant sur son ventre rebondi. — Et, par la tête du Prophète ! il est capable de nous accorder à toutes la « part de Dieu » après celle de sa nouvelle épouse.
— Quand un homme chargé d’années prend une petite colombe fraîche éclose comme Nefissa, ce n’est pas pour l’atteler à la charrue.
— Par l’Élevé ! c’est lui-même qui labourera, — dit Mabrouka de sa voix aigrelette.
Les rires fusèrent de tous côtés, entremêlés de plaisanteries que je ne comprenais plus. Puis Meryem reprit :
— Nefissa ne restera pas longtemps prunelle de son œil, car Halima ne tardera pas à enfanter, et Si Youssef la répudiera aussitôt.
— Plaise à Dieu qu’elle ait un fils et demeure encore à la maison le temps de sa nourriture !
— Plaise à Dieu ! En attendant Si Youssef amasse déjà l’argent de sa remplaçante, — dit Meryem. — Hier il a vendu quarante francs le grand haïk que nous venions de terminer, Halima et moi. Elle lui a dit : « Donne-moi de quoi acheter un peu d’étoffe, ma meleh’fa est en lambeaux et j’ai froid la nuit. » Si Youssef lui a répondu : « Que ta langue soit nouée ! Crois-tu que j’ai de l’argent à dépenser pour une chienne comme toi ? Je veux avoir promptement de quoi payer celle qui te suivra. Ainsi travaille et ne m’importune plus ! »
— C’est la quatrième fois qu’Halima sera répudiée, elle n’a pas de chance, et quand on passe d’un mari à l’autre, c’est pour tomber du chameau à l’âne.
— Pourquoi, — hasardai-je en me mêlant à la conversation, — Baba Youssef garde-t-il la vieille Zoh’rah ?
— Parce qu’elle est forte et travailleuse ; elle tire la charrue mieux qu’un mulet. Voilà trente ans que Si Youssef l’a épousée et elle lui a donné trois fils, il ne la répudiera jamais.
— Et moi non plus, il ne me répudiera pas, — ajouta Meryem, — car je suis habile et vive à tisser la soie, je sais faire les tapis avec des dessins et des chameaux, et, plaise à Dieu ! c’est un fils que je porte.
Je pris congé après les salutations d’usage. Meryem se leva lourdement pour m’accompagner.
— Veux-tu voir la chambre ?
Elle ouvrit une porte, de l’autre côté de la cour, en face du petit réduit au métier où les femmes étaient réunies. Je vis une longue pièce sombre, aux murs de boue sèche et au sol de terre battue. Une seule ouverture sur la cour, simple trou dans la muraille, dispensait parcimonieusement l’air et la clarté. Du plafond en poutres de palmiers les toiles d’araignée pendaient innombrables et grises. Quelques coffres de bois grossièrement peints, d’énormes jarres de terre, des cruches, une vingtaine de plats à couscous accrochés au mur, et la paillasse de Baba Youssef formaient tout le mobilier. A l’autre extrémité de la chambre, de vieilles loques et des lambeaux de couverture marquaient la couche des femmes…
— Ce n’est pas riche, — dit Chedlïa une fois dehors. — Et pourtant Baba Youssef a de l’argent. Mais dans ce pays-ci on n’est pas habitué comme à Tunis aux bonnes et jolies choses. Les Nefti sont des sauvages. Tu n’imagines pas le couscous qu’ils préparent, avec du grain pilé et des piments ! Par l’Élevé ! je n’en pourrais manger.
Un bruissement particulier nous fit retourner. Derrière nous, trois étranges animaux cheminaient, balayant le sol de leurs queues immenses et blondes. Ils s’arrêtèrent à la porte de Baba Youssef, et je reconnus son âne et ses deux femmes qui, chargés de palmes sèches, revenaient de l’oasis.
Au tournant de la rue s’élevait la demeure du cheikh Abd el Aziz où nous logions depuis quelque temps. Elle n’avait rien qui la distinguât des autres, bien qu’elle fût une des plus considérables du pays, mais son grand mur fauve était percé de deux ouvertures sur la rue, chose rare. Et de fait, aussitôt entré dans le vestibule voûté, aux colonnes frustes et lourdes, on trouvait deux chambres, l’une à droite et l’autre à gauche, indépendantes du reste de la maison. Le cheikh y recevait d’habitude ses amis et ses administrés et, depuis notre arrivée, il avait mis à notre disposition ces deux pièces luxueusement blanchies à la chaux, avec tout ce qu’il possédait de mieux : son matelas, son immense couverture de Gafsa aux rayures multicolores ; son plus beau tapis, son aiguière de cuivre et ses flacons de parfums. Hospitalité généreuse, charmante et patriarcale.
Chaque soir notre ami venait prendre le café avec nous. C’était un beau vieillard à barbe blanche, aux manières de grand seigneur, aux gestes lents et harmonieux dans ses draperies immaculées, à la parole subtile, fin et lettré.
Il avait étudié jadis à la grande mosquée de Tunis, au temps où les transports étaient lents à travers le pays et où l’on mettait un mois, de Nefta, pour gagner le Nord. Et, de son séjour dans les villes, il conservait des habitudes plus raffinées et des mœurs plus douces. Il n’avait que deux femmes, la vieille Aziza, épousée lors de sa jeunesse, et la petite Fatouma, qui depuis un an remplaçait Edïa morte subitement. Elles ne travaillaient point à l’oasis, Si Abd el Aziz ayant des khammès[17] pour sa palmeraie.
Cuire les aliments, traire les chèvres et tisser des tapis, formaient leurs seules occupations, et le maître ne les tourmentait pas pour l’ouvrage. Il ne les battait jamais et leur donnait des meleh’fas en soie neuve chaque année. Elles portaient d’innombrables bijoux d’or aux bras, au cou et sur la tête. Aziza et Fatouma, épouses du cheikh Abd el Aziz, étaient des femmes privilégiées. Au reste, elles logeaient dans une chambre semblable à celle de Baba Youssef, et couchaient par terre comme toutes les bédouines. Le cheikh les traitait avec humanité et les méprisait profondément.
— Nos femmes sont bêtes, avait-il coutume de répéter, plus bêtes que les chèvres.
Et le fait est que leur triste existence les a dégradées et abaissées au rang de femelles. Mariées à douze ans, flétries à quinze, accablées de besogne, maltraitées, répudiées à chaque instant, passant d’un mâle qui les exploite et les bat à un autre mâle qui les exploite et les bat davantage, elles vivent dans la crasse et l’ignorance les plus abjectes.
— Mon ânesse le jour, mon épouse la nuit, — dit le bédouin.
Le dédain des Arabes du Djerid pour leurs femmes est extrême.
Il est rare pourtant qu’ils n’aient pas les quatre épouses permises par le Coran, car leur travail est une source de richesse.
Mon mari ne dépassait jamais le vestibule où donnaient nos chambres, mais moi, j’allais parfois rejoindre Chedlïa à l’intérieur de la maison. J’y trouvais les femmes du cheikh invariablement accroupies derrière les métiers aux fils tendus, et le cercle des voisines cardant ou dévidant la laine, au milieu des rires et des propos oiseux.
Il était souvent question de Nefissa, la prochaine épousée de Baba Youssef ; car un mariage avec ses réjouissances est l’événement capital et passionnant entre tous. On la disait fort jolie, et son père, Si Ali el Trabelsi, en avait exigé sept cents francs, somme excessive pour une petite vierge bédouine, deux kilos d’argent et une demi-livre d’or, afin de fondre les bijoux.
— Si tu veux, — me dit une fois Chedlïa, — nous irons la voir avec les femmes du cheikh. C’est le « jour du henné » et les noces ont lieu après-demain.
La vieille Aziza et sa coépouse Fatouma se voilaient de bleu, tandis que Chedlïa s’enveloppait dans son soufsari blanc qui, à Nefta, causait une impression égale à celle de mes chapeaux parisiens.
Je partis, escortée de mes trois fantômes, et nous marchâmes longtemps à travers les rues en labyrinthe, voûtées et sombres, où le soleil traçait de loin en loin des rais éclatants.
Nous nous arrêtâmes enfin à la porte de Si Ali el Trabelsi, derrière laquelle une rumeur dénonçait la fête. Dès l’entrée je fus prise dans un remous de femmes parées, curieuses, et mal odorantes, et je dus subir l’habituel et très indiscret examen de cent paires d’yeux et de mains.
On me poussa enfin vers la chambre de la mariée. J’aperçus, au milieu des bédouines agitées et bruyantes, une immobile, silencieuse et exquise petite idole étincelante d’or, accroupie au centre d’un grand tapis de Tozeur. Des traits menus dans l’ovale allongé, des yeux enfantins agrandis de kohol, une bouche minuscule éclatante de fard, une peau fine, mate et brune sous le rouge dont ses joues étaient peintes, une toute petite fille enfin, parée de soie et de bijoux. Elle semblait toute frêle et jeunette sous les chaînes et le lourd diadème dont sa tête était surchargée. Dix anneaux d’or énormes et fraîchement fondus pendaient de chaque côté de son visage, et les femmes énuméraient avec envie les innombrables bracelets ceignant les bras minces, les colliers de corail, d’agate et d’or, les mains de Fathma, les croissants, les pendeloques, les grands khelkhall d’argent enserrant les chevilles, et la souple meleh’fa de soie violette, à franges d’or, drapée à la taille par une ceinture en cordons de soie verts, orange, bleus et argent !
Nefissa ! brebis nouveau-née ; prunelle de mon œil ; petite précieuse aux yeux de gazelle ; petit corps frêle et parfumé, voici bientôt venir l’époux…
Baba Youssef !…
Les noces eurent lieu le surlendemain, et, malencontreusement absente, je ne les vis point. Mais je sus par Chedlïa tous les détails de la fête : la promenade de la mariée à dos de chameau, sous le grand palanquin de soie, suivie de l’époux sur sa mule, et de son long cortège de parents et d’amis, au bruit des coups de fusil, des clameurs et des yous-yous.
Puis l’entrée de Nefissa et de Baba Youssef dans le chambre nuptiale… et les réjouissances du lendemain : l’enlèvement simulé de la mariée par un ami de Si Youssef, les couscous monstres, et les parfums brûlant dans les « canoun ». Et je sus aussi que chaque soir, pendant huit jours, le mari se glissait dans sa demeure, furtif comme un voleur, pour rejoindre sa nouvelle épouse.
Ensuite je revis Nefissa dans la maison de Baba Youssef, avec son petit visage adorable aux traits tirés, ses grands yeux enfantins cernés de fatigue et de kohol. Elle avait pris sa place au métier, à côté de Meryem, mais on disait que le maître n’était point exigeant pour son travail, et ne désirait d’elle qu’une seule chose… Et chaque fois que les caravanes s’arrêtaient à Nefta, il achetait à Nefissa une étoffe, un bijou, ou de ces babouches en cuir brodé que l’on fabrique à Touggourt. Mais la petite n’était pas fière, et ses coépouses, malgré leur jalousie bien naturelle, se laissaient prendre à sa douceur et à sa grâce.
Enfin sonna l’heure de notre départ, celle de dire adieu à toutes choses de cette ville saharienne hospitalière et paisible et de reprendre nos mules pour le grand trajet dans le désert, jusqu’à Metlaoui, relié au monde civilisé par un train qui file encore pendant des heures et des heures à travers les contrées arides.
Nous cheminions une dernière fois dans l’oasis, sous les hauts palmiers, le long des oueds qui courent si gaîment sur le sable fin. Des laveuses de laine étaient accroupies au milieu de l’eau pour blanchir les toisons amoncelées devant elles. Je reconnus Meryem.
— Sais-tu, — me dit-elle aussitôt, — Halima vient d’avoir une fille, la pauvre ! il n’y a pas une heure. Qu’Il soit exalté !
— Comment ? Mais je l’ai aperçue à l’instant dans la palmeraie de Baba Youssef, en train de sarcler avec la vieille Zoh’rah.
— Oui, elle travaillait quand les douleurs l’ont prise. Elle a enfanté sous le gros jujubier, puis elle est venue me montrer l’enfant et le laver à l’oued, maintenant elle l’a chargé sur son dos et s’est remise à l’ouvrage.
— Et c’est toujours ainsi chez vous ?
— Grâce à Dieu, nous ne sommes pas comme ces femmes de Tunis dont parle Chedlïa, qui restent étendues huit jours après leurs couches. A présent, — ajouta-t-elle confidentiellement, — Halima va tout de suite être répudiée. Mais Si Youssef a le cœur tourné par cette petite Nefissa, et longtemps encore elle restera prunelle de son œil et fleur de son jardin. Il veut remplacer Halima par une femme d’âge et de force, une répudiée qu’il ne payera pas cher, et pourra atteler à la charrue avec la vieille Zoh’rah.
… Nous quittâmes Nefta au petit jour. En passant devant la demeure de Baba Youssef, j’entendis une voix frêle qui chantait :
Allah ! Allah ! qu’y a-t-il sur moi ? Il est parti en voyage et m’a abandonnée, Il est parti et m’a laissée seule, Mes larmes coulent sur mes joues, Que le Très-Haut ait pitié de moi ! Il est parti et m’a laissée dans ma demeure, Pleurant et criant, hélas ! Les pleurs inondent mes joues. Un feu intense brûle dans mes entrailles…
Et la plaintive mélopée de Nefissa, qui s’éteignait dans l’éloignement, fut comme le dernier adieu de Nefta la très lointaine, de Nefta aux cent coupoles que nous ne reverrons jamais plus.
X LAMENTO
Des cris perçants ont ébranlé la nuit, suivis de longs sanglots qui s’élèvent et s’exaspèrent, et de clameurs plus sauvages. Ce ne peut être une épouse battue, on distingue les voix de plusieurs femmes… Le concert tragique nous tient éveillés jusqu’au matin. Par instants il semble s’apaiser, puis il repart avec une nouvelle frénésie…
— La vieille Latifa est entrée dans la miséricorde, — nous dit Chedlïa. — Ce sont les lamentations de ses filles que vous entendez.
J’avais aperçu quelquefois notre voisine octogénaire, idiote et paralysée, et je n’aurais pas cru que sa mort pût provoquer un tel désespoir. Ses enfants l’entretenaient avec respect, mais évidemment elle leur était à charge, depuis des années qu’elle avait perdu la raison, et ne reconnaissait pas même les siens.
J’accompagnai Chedlïa au domicile mortuaire.
La vieille Latifa était de petite bourgeoisie, mais son frère, le général Chedli ben Amor, avait joui d’une grande faveur sous Sadok Bey et, malgré la ruine et la disgrâce actuelles, il y aurait, pour cela, de belles funérailles.
Les filles de la morte, Edïa et Cherifa, se lamentent toujours. Leur douleur et leurs cris enflent à chaque nouvelle arrivée :
— O ma mère Latifa ! O ma mère !
— O Puissant !
— O mon Maître !
— O Miséricordieux !
— O Prophète !
— O ma mère Latifa !
Elles ont le visage griffé à coups d’ongles et s’arrachent les cheveux par poignées. Les autres femmes, parentes et amies, sanglotent à l’envi, donnant des signes du plus cuisant chagrin.
Instantanément Chedlïa se met à gémir avec une facilité et un naturel merveilleux. Et je me sens gênée, au milieu de cette foule en pleurs, de ne savoir, moi aussi, verser quelques larmes…
Le cadavre repose dans la pièce voisine, rigide entre deux draps, les gros orteils liés ensemble par une tacrita de soie.
Je reste peu. Déjà les laveuses funèbres apprêtent « l’équipement de la morte » : vases, aiguières, flacons d’essences, pour la dernière toilette. Elles doivent nettoyer soigneusement le corps, et lui faire subir une sorte d’embaumement avec du henné, de la canelle et des tampons de ouate parfumée que l’on dispose aux aisselles, sur la bouche, autour de la tête, et dans toutes les parties susceptibles d’une prompte corruption. Puis la vieille Latifa, vêtue d’un costume neuf et enveloppée d’un suaire, attendra, allongée sur le tapis, tandis que les récitateurs de Coran, par groupes de quatre, se relayeront en psalmodiant les sourates sacrées.
Et enfin le cadavre sera déposé dans une bière provisoire pour traverser la ville, car les femmes sont recluses jusqu’après la mort ; tandis que les hommes s’en vont au cimetière simplement voilés d’un linceul.
Le lendemain, la vieille Latifa partit au milieu d’un imposant cortège mâle. Ses filles et parentes redoublèrent leurs cris, et trois jours encore elles doivent rester dans la douleur, sans cuire les aliments, ni coudre, ni s’occuper d’aucune chose. Puis la vie reprendra son cours normal.
Lorsque le corps franchit la porte, Edïa et Cherifa eurent d’admirables crises nerveuses. Dans le fond du cœur elles étaient fières parce qu’il y avait dix « chanteurs de Coran » derrière le cercueil, et une suite nombreuse de parents et d’amis. Cela seul dénonce la situation de la famille, les musulmans, riches et pauvres, faisant leur dernier trajet dans le même équipage.
Tous les dix pas, et sans que la marche du cortège en fût interrompue, les passants se relayaient pour porter la civière funèbre. Car c’est une action méritoire devant Allah, qu’aider au transport d’un défunt.
La bière était couverte d’un drap d’or et de vieilles broderies aux couleurs gaies. Quelques fleurs s’éparpillaient sur les étoffes. Les chants à plusieurs voix scandaient la marche, attirant les femmes curieuses, qui se penchaient, invisibles, aux moucharabiés, tout le long du parcours.
On atteignit enfin le cimetière un peu hors de la ville.
....... .......... ...
La besogne funèbre achevée, une simple pierre sans inscription marqua la tombe, au hasard dans la verdure. Et la vieille Latifa, qui ne savait pas ce que c’était que la campagne, repose sous l’herbe folle criblée de soucis orange, au milieu d’un bois d’eucalyptus et d’aloès aux feuilles bleues et acérées.
Le grand ciel libre, vibrant de lumière, s’étend au-dessus d’elle, et les oiseaux gazouillent alentour du matin au soir, maintenant que ses yeux sont fermés et que ses oreilles n’entendent plus…
XI JEUNES-TUNISIENNES
Une automobile s’est arrêtée devant ma maison, révolutionnant la rue calme, plus habituée aux bourricots et aux charrettes qu’aux trépidantes « carh’aba ». Un Arabe saute du siège où il était assis à côté du chauffeur, heurte à la porte, déploie son burnous devant ses yeux, et en protège le passage rapide de deux formes voilées qui s’engouffrent dans le vestibule. Ce sont mes amies les dames El Karoui dont j’attendais la visite.
Douja et Nejima sont de charmantes musulmanes nouveau jeu, instruites, distinguées parlant français sans le moindre accent.
Nejima est veuve de Si Azous El Karoui, l’avocat. Elle n’a point envie de se remarier, craignant de tomber dans une famille d’esprit moins large que celle du défunt. Elle en souffrirait trop, ayant été élevée par une institutrice française et des parents aux idées très modernes. Son frère aîné Si Jilani est interne des hôpitaux de Paris.
Douja, sa jeune belle-sœur, est la femme de Si Slimane El Karoui, directeur du journal arabe la Zorah. Elles s’entendent admirablement ensemble et ne se quittent jamais.
Douja est née aussi dans un des rares milieux musulmans très libéraux de Tunis. Elle a fait toutes ses études à l’école secondaire Jules-Ferry.
Ces dames voyagent chaque année avec Si Slimane. Elles vont à Vichy, à Paris, en Italie… Elles s’embarquent soigneusement voilées, mais une heure après le départ, elles sortent de leurs cabines, transformées en Européennes élégantes. Aussitôt rentrées à Tunis elles savent se conformer aux mœurs de leur pays, sans pourtant s’astreindre à la réclusion absolue.
Elles, qui évoluent fort à leur aise dans un salon parisien plein de messieurs, n’ont jamais été aperçues par un seul coreligionnaire… Leur automobile est hermétiquement close par des volets en bois ; mais elles vont souvent voir des Françaises, leurs seules amies. Car, malgré la situation de leur famille et l’extrême régularité de leur vie, elles sont assez mal considérées dans les milieux musulmans aux idées étroites.
Dès l’entrée, elles ont vite rejeté leurs voiles de soie, et apparaissent joliment vêtues à l’arabe, de costumes brodés, en satin gris, où l’on ne devine l’influence parisienne qu’au goût discret et aux teintes atténuées.
— Comment allez-vous ? Il y a un temps infini que nous ne vous avons vue.
— Et vous-mêmes ? Avez-vous fait un bon voyage ? Donnez-moi des nouvelles de Paris.
— Toujours charmant ! Mais il commence à y faire froid, et nous avons retrouvé sans déplaisir le soleil de Tunis.
Nous causons de mille choses actuelles. Ces dames sont au courant de tout : art, littérature, politique. Elles m’apportent un livre sur les harems turcs, récemment paru.
— Vous verrez, c’est intéressant, pour nous surtout, puisqu’il est question de la vie féminine à Constantinople.
— Ce ne doit pas être très exact du reste, — ajoute Nejima. — A en croire l’auteur, toutes les femmes de Stamboul seraient jolies, instruites, heureuses, mères et épouses idéales. Et je doute que la perfection existe là-bas plus qu’ailleurs.
— Et puis, — remarque Douja, — puisque l’auteur, une femme grecque, trouve si délicieuse la vie au harem, que n’y est-elle donc restée, épousant un Turc, au lieu de se marier avec un Américain, pour partir à San Francisco ?…
Un coup de sonnette interrompt notre conversation, et Habiba introduit deux visiteuses inopportunes, mesdames B… et G…, perruches bavardes et prétentieuses. Elles doivent être nées aux environs de Carpentras ou de Guéret, mais, parce qu’elles portent des robes drapées et des aigrettes de trente centimètres, elles s’imaginent passer pour des Parisiennes.
Je fais les présentations.
— Ah ! — s’exclame madame B…, — que je suis heureuse de rencontrer des musulmanes ! c’est la première fois que cela m’arrive.
— Et vous parlez français, — minaude madame G…, — c’est exquis ! Vous allez nous raconter tant de choses dont nous n’avons pas la moindre idée.
— Vous êtes trop aimable, madame, — proteste Douja, — mais c’est vous plutôt qui pourrez nous intéresser. Nous sortons peu, ici, vous le savez.
— C’est vrai ! Vous avez des mœurs très curieuses. Dites-moi, que faites-vous dans vos harems ? Que vous y apprend-on ?
— L’instruction y est généralement négligée, — riposte en souriant Nejima, — mais on ne manque jamais de nous enseigner le savoir-vivre et la discrétion.
Les deux perruches ne saisissent pas la leçon que cette jeune musulmane vient de leur infliger. Elles continuent à questionner et à babiller étourdiment. Et comme je devine la nervosité de mes amies, devant un tel manque de tact et une curiosité si indécente, je fais dévier l’entretien sur un autre sujet.
— Nous avons été hier au Palmarium voir la Belle Hélène, — dit madame B… — C’est bien pour la quatrième fois, mais on s’y amuse toujours. Évidemment, mesdames, vous ne connaissez pas cela.
— Je vous demande pardon, — répond Douja. — Nous avons même assisté dernièrement à une parodie de Shakespeare analogue, et bien supérieure à mon avis : Troïlus et Cressida !
— Comment dites-vous ? Où donne-t-on cette pièce ? Je ne l’ai pas vue affichée.
— C’est à l’Odéon qu’on la joue, madame, depuis très peu de temps.
— Ah ! — fait madame B… un peu dépitée. — Vous connaissez donc Paris ?
— Nous y passons tous les ans deux mois.
Les perruches abandonnent vite ce sujet. Il leur en coûterait sans doute d’avouer à ces musulmanes qu’elles ignorent la capitale dont elles singent les modes.
Précisément la question chiffon est plus passionnante que jamais cet automne. Reviendra-t-on aux paniers ?… Madame G… a besoin d’un costume, et se demande avec anxiété si elle doit en faire draper la jupe.
— La plupart des tailleurs gardent leur ligne sobre, — dit Nejima. — Nous en avons vu de simples et charmants chez Montaillé et différents couturiers.
Les perruches se regardent interloquées… Elles se décident enfin à s’envoler : frous-frous, caquetages, bruits d’ailes… Dans le vestibule, madame G… me dit d’un air entendu :
— Vos amies sont délicieuses, mais nous ne tombons pas dans le piège. Ce sont des Françaises déguisées en musulmanes. De grâce, dites-nous leurs noms ?
Je souris, énigmatique. Et j’amuse bien les dames El Karoui en leur rapportant ensuite ce propos.
— Il va falloir vous quitter, car nous avons promis à notre cousine Menena Zoubhir, d’aller la voir aujourd’hui. Elle est fort préoccupée : son vieux turban de mari s’est mis en tête de marier leur fille Neïla avec Si Tayeb ben Mokhtar.
— Vous figurez-vous la pauvre petite qui a fait toutes ses études à Jules-Ferry, dans ce milieu ancien style !
— Il est vrai que sa grand’mère lui en donne déjà l’avant-goût.
— Oui, mais Neïla n’en a pas moins une vie intellectuelle et plus civilisée auprès de sa mère.
— Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous ? — dit Nejima. — Elles sont toujours si contentes de vous voir.
— Avec plaisir, je suis libre toute la journée.
Mes amies se voilent, et leur auto nous dépose vite au Dar Zouhir.
Lella Menena et sa fille nous reçoivent en vraies femmes du monde.
Elles savent dissimuler leurs tourments et ma présence les empêchera d’en dire un seul mot à leurs cousines. Elles ont un grand souci de dignité devant une Européenne, et paraissent toujours pleinement satisfaites de leur sort.
— Sans doute, — m’a dit un jour Lella Menena, — l’existence des musulmanes est assez sévère ici. Mais elle a bien ses bons côtés. Nous avons le temps de réfléchir, une vie calme et saine. Je n’envie pas le sort des Françaises toujours affairées, absorbées par mille soins dont nous sommes déchargées. Il y a aussi une certaine satisfaction à suivre les règles observées par toutes nos aïeules. Un changement se fera peut-être dans notre condition, mais très lentement. Pour l’instant nous sommes heureuses…
Est-ce l’exacte vérité ? Du moins il y a du mérite et une grande fierté à le proclamer.
Lella Menena fut élevée par une institutrice française, sans quitter la maison paternelle, mais Neïla est allée au lycée jusqu’à treize ans, mêlant sa vie et sa pensée à celles de ses petites camarades. Puis un jour, son enfance libre s’est terminée, elle est rentrée au logis pour n’en plus sortir jamais…
Regrette-t-elle parfois l’existence entr’aperçue ?…
Ces dames lisent, reçoivent des journaux et des revues, s’intéressent aux choses intellectuelles ; Lella Menena est une mère intelligente, très occupée de ses jeunes enfants, la toute petite Jemila, et les deux garçons qui vont au lycée, et font en même temps leurs études arabes. Sa demeure a des fenêtres largement ouvertes à la lumière, donnant sur les terrasses des souks. Si Omar, son mari, n’est point un « vieux turban », comme le prétend Douja. C’est au contraire un homme instruit, d’idées assez modernes, qui tolère pour sa femme et sa fille bien des habitudes quasi européennes, à la condition qu’elles ne sortent pas de la maison et se conforment aux mœurs. Je m’étonne qu’il veuille imposer à Neïla un époux retardataire. Peut-être y est-il poussé par sa mère, musulmane de la vieille école, que révoltent toutes ces coutumes françaises introduites dans sa demeure.
Elle paraît quelquefois lorsque je viens, et je devine une sourde hostilité sous sa politesse.
Neïla s’est assise auprès de moi. Elle me reproche la rareté de mes visites.
— Songez que j’ai eu le temps de terminer, depuis que vous êtes venue, ce chemin de table à peine commencé.
Elle me l’apporte : il est charmant, tout incrusté de filet, et brodé dans la perfection.
— Maman vient de m’abonner à la Corbeille à ouvrage qui envoie chaque mois des travaux échantillonnés.
— Ainsi, Neïla, vous continuez toujours votre trousseau ?
Elle rougit, et ses yeux se remplissent de larmes.
— Excusez-moi, — dit-elle tout bas, — j’ai bien des tristesses en ce moment. Mes cousines ont dû vous le dire, mon père va me marier à Si Tayeb ben Mokhtar.
— Mais, Neïla, si cette union vous répugne, ne pouvez-vous, très respectueusement, résister à Si Omar ?
— Je n’ose pas, — dit-elle. — Vous savez le respect que nous avons pour nos pères. Et puis, ce serait mal…
— Alors, vous acceptez ainsi l’époux qu’il vous impose ?
— Oui, — répond-elle simplement… — Je tâcherai de prendre mon parti de cette nouvelle existence. Ma cousine Amina, qui a été élevée comme moi, a bien épousé Si Slim Cherif, et elle vit suivant les vieilles mœurs. Elle n’est pas malheureuse, elle a un bébé…
Une mulâtresse apporte le thé, très correctement servi à l’européenne, sur de petits napperons brodés. Puis elle disparaît. Dans cette maison les servantes font leur service comme chez nous, avec silence et discrétion.
Après quelques moments, je me lève, Neïla me reconduit jusqu’en haut de l’escalier.
— Vous ne tarderez pas à être invitée à mes noces, — dit-elle. — Ce matin on en a fixé l’époque après notre nouvelle année.
— Alors, c’est tout à fait décidé ?
— Oui, — répond la jeune fille, — maintenant il n’y a plus qu’à savoir me soumettre et me dominer… l’un et l’autre sont difficiles, mais je m’y efforce.
XII LA DAME DE LA RUE SIDI BEN NAÏM
Je me promenais, en quête d’un modèle, aux environs de la rue Sidi ben Naïm, dans cet étrange quartier de courtisanes, où les portes ouvertes de chaque maison laissent apercevoir des femmes parées et nonchalantes, étendues sur leurs divans. Des femmes aux visages nus et aux mœurs impudiques.
Il y avait des Tunisiennes en pantalons bouffants et gebbas brodées, des bédouines chargées de bijoux sauvages, et drapées dans leurs meleh’fas de soie, des négresses aux oripeaux éclatants, des Juives grasses et blanches.
Quelques-unes causaient et riaient avec des tirailleurs indigènes : mais la plupart se reposaient, indolentes, en buvant du café à petites gorgées, et en croquant de gros radis mauves.
A cette heure, les rues tranquilles prennent sous le soleil un aspect honnête, la clientèle en étant essentiellement noctambule.
Une de ces femmes marchait devant moi, petite, boulotte, mais bien moulée dans une superbe fouta jaune rayée d’argent. Et, s’étant retournée, elle me sourit. A mon grand étonnement je reconnaissais sa face ronde au nez trop court et aux lèvres sensuelles… et pourtant je ne me savais point d’amie parmi les dames de la rue Sidi ben Naïm.
— Par mon Maître ! — s’exclama-t-elle, — je ne m’attendais guère à te rencontrer ici, la dernière fois que je te vis au Dar el Joued, où cette chienne de Salouh’a m’avait fait enfermer !
Alors seulement, je réalisai que cette courtisane était autrefois Lella Zeïna, la petite bourgeoise bien recluse chez son époux Si Salah Boubaker. Et je ne sus pas lui cacher ma surprise.
— Toi ici !
— Mais oui, — répondit-elle sans embarras. — J’ai moisi presque un an au Dar el Joued, et puis mon mari s’est lassé de mes résistances lorsqu’il venait la nuit partager ma couche, et il m’a répudiée. Je n’ai pas de famille à Tunis, je suis libre. Sans doute j’aurais pu me remarier, mais j’en avais assez… A la prison, il y avait des femmes d’ici. Elles disaient que la vie n’y était point désagréable et qu’on gagnait beaucoup d’argent. Ça m’a tentée.
— Et tu ne regrettes rien ?
— Par Allah ! je n’ai jamais été si contente.
— Mais ces hommes que tu dois accepter ne te répugnent pas ?
— Eux ou un époux, n’est-ce pas toujours la même chose ? Sans doute quelques-uns sont très brutaux, surtout les soldats, mais une fois partis, on est tranquille. Vois-tu, il vaut mieux avoir affaire à beaucoup qu’à un seul, on est plus libre, et l’argent acquis est bien à soi… Veux-tu voir ma maison ?
J’hésitai une seconde, puis la curiosité l’emporta et je suivis Zeïna la courtisane.
Au delà du vestibule, meublé du seul divan indicateur, je traversai un gai petit patio tout fleuri, jardinet en miniature qu’ombrageait un bananier aux feuilles longues, molles et déchiquetées.
La chambre de la jeune femme était presque semblable à celle d’autrefois, chez son ex-époux Si Salah Boubaker : deux lits, des étagères chargées de bibelots au-dessus du divan, des armoires à glace Louis XV flanquant la porte, et à la place du piano muet, un mystérieux objet enveloppé d’une étoffe de soie.
Zeïna me prépara une tasse de café, me fit un bouquet avec les trois roses du patio mêlées à quelques brins de jasmin, puis nous nous mîmes à bavarder comme de bonnes amies.
— Tu devrais me raconter tout ce qui t’est arrivé depuis la dernière fois où nous nous sommes vues.
— Volontiers, puisque tu daignes t’intéresser à moi. Donc, au bout de huit mois, Si Salah m’a répudiée et je suis sortie de prison. Ma famille habite Gafsa, et encore n’y ai-je plus que des oncles assez indifférents. J’étais nue[18], je me serais trouvée sans asile si la vieille Aouicha n’avait guetté ma sortie. Elle m’engageait à venir ici, dans sa maison, m’assurant que je m’y plairais et y gagnerais beaucoup d’argent.
— Et tu n’as pas hésité ?
— Qu’aurais-je fait autrement ?… Dieu est puissant !… Et puis je savais que la vieille ne mentait pas. En effet, elle m’a prêté trois cents francs pour acheter des vêtements et des bijoux et m’a emmenée chez elle. J’y suis restée six mois.
— Pourquoi l’as-tu quittée ?
— Parce que c’est mieux d’être chez soi, on y a bien plus de bénéfice, et on peut se reposer à volonté. Tu comprends : — chez Aouicha nous étions six pensionnaires, et il n’y avait que cinq chambres ; l’une de nous devait forcément rester dans le vestibule. Et puis la vieille faisait la cuisine, la lessive, tout l’ouvrage enfin, avec une petite servante, mais pour cela nous lui cédions la moitié de notre gain. C’est bien plus avantageux de s’arranger soi-même. Je l’ai donc remboursée le plus vite possible et je me suis installée dans cette maison.
— Les autres femmes font-elles toujours ainsi au bout d’un certain temps ?
— Cela dépend. En général elles sont prodigues et n’arrivent pas à se libérer vis-à-vis de leurs tenancières. Et puis, beaucoup préfèrent la vie en commun. Mais seules, les « mamoussa » installées comme moi se font une belle situation.
— Alors, tu es contente de ton sort ?
— Qu’Il soit exalté !… Je t’assure que ma vie est charmante. Je n’ai plus de maître. Je gagne assez d’argent pour emplir mes armoires, et je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Plusieurs fois par semaine, toutes les femmes de la corporation sortent ensemble. Nous allons au Bardo, à la Manouba, à Sidi bou Saïd, à la Marsa… enfin, dans tous les environs — pour nous montrer et exciter les hommes à venir chez nous. On cause, on rit avec eux, quelques-uns nous offrent des cacaouettes et des gazouz[19], c’est très amusant !
Elle parlait de tout cela simplement, sans fausse honte, incapable de se sentir déshonorée par un métier où l’on gagne tant d’argent.
— Mais, Zeïna, je ne puis croire cependant que tout soit agréable dans ta nouvelle existence…
— C’est juste. Le bey lui-même a ses puces… Certaines choses sont ennuyeuses : d’abord la visite des médecins français… puis les clients brutaux qui nous battent parfois, et les hommes qui se disputent à coups de couteau dans la rue, pour l’une de nous, en poussant de grands cris ; alors on a si peur… Mais sais-tu ce qui m’a été le plus pénible ? C’est de paraître nue[20] devant tous. Au début je ne pouvais m’y habituer, et je me cachais instinctivement la tête dans mes mains.
Elle ouvrit ses armoires où s’entassaient les corsages de satin à manches ballons, froufroutés de rubans et de dentelles, les foutas de soie, les tacritas aux teintes éclatantes, les boléros brodés, les costumes brillants de paillettes.
— O Allah ! — dit-elle avec orgueil, — j’ai payé tout cela sur mes économies. Je n’en avais pas autant autrefois chez Si Salah.
Puis elle sortit de ses coffres des parures de fausses perles et de strass, des colliers d’ambre, de longues boucles d’oreille, des croissants dorés, des mains de Fathma…
— Mais tu n’as pas vu le plus beau. — ajouta-t-elle en désignant l’objet mystérieux et voilé. — Lorsque j’ai su que Si Salah avait donné mon piano à Salouh’a, cette chienne fille de chienne, j’en suis tombée malade, et puis je me suis promis sur la tête de ma mère que j’aurais mieux un jour. Et regarde ce que j’ai acheté de mon premier argent, — ajouta-t-elle rayonnante en découvrant… un énorme phonographe.
Je restai ébahie, réprimant à grand’peine une envie de rire qui l’eût peinée. Elle prit mon silence pour de l’admiration.
— Oui, elle peut bien le garder son sale piano cassé ! Moi j’ai une machine qui parle, qui chante, qui sait plus de choses que le « serviteur[21] ». Écoute !
Le phonographe nasillard se mit à scander une chanson arabe plus ou moins obscène. On ne s’entendait plus dans la chambre… Je pris congé de Zeïna malgré ses instances.
— Tous les soirs à partir de cinq heures, je le fais marcher, — me dit-elle en me reconduisant. — C’est de l’argent bien placé, les hommes aiment beaucoup cela.
Et j’étais loin que j’entendais encore, à travers les rues blanches, la voix insolite appelant les clients chez Zeïna la courtisane.
XIII DÉCADENCE
Certes il y avait bien des musulmanes parées, jeunes et jolies, aux noces de Lella Djenina bent Daoud ! Mais une femme, dont les rides légères se devinaient sous le fard, les éclipsait toutes de son extraordinaire beauté agonisante. Ses cheveux ondulés et soyeux lui descendaient presque aux chevilles, toison d’or surprenante parmi tant de chevelures noires, à reflets bleus, et ses yeux immenses, allongés de kohol, semblaient avoir ravi leur couleur au golfe de Carthage. Elle était grande, bien faite, un peu grasse, très blanche, d’un charme particulièrement nonchalant et séducteur, à côté de toutes ces femmes alanguies, gracieuses et coquettes à l’envi. Et l’on pressentait une créature à part, d’une autre race, bien que ses manières et son costume fussent tout à fait tunisiens.
— Oui, — me répondit la princesse Bederen’nour, — Lella Tejelmouk est encore très belle. Mais si tu l’avais vue il y a une vingtaine d’années ! J’étais toute petite fille lorsque je l’ai rencontrée à un mariage, et je ne m’occupais guère de beauté. Par la tête de Sidi Mahrez ! j’en suis restée éblouie. On eût dit la sultane Shéhérazade ! Plus rien n’existait auprès d’elle…
— De quel pays est-elle donc ? — demandai-je, — elle n’a pas du tout le type tunisien.
— Mais de Circassie…, c’est une alégia ;[22] ne l’avais-tu pas deviné ? Il n’y a que ces femmes-là pour posséder des cheveux aussi longs et dorés et des yeux aussi bleus. Son mari, le vieux Si Beji ben Abd er Rahmane l’a achetée au temps de son opulence quand il était vizir de Si Sadok.
— Je croyais que les beys seuls avaient le droit d’entretenir des alégias.
— Maintenant, oui, ouvertement du moins. Avant l’occupation française, avec beaucoup d’argent chacun pouvait s’en payer.
— Combien valaient-elles ?
— Plusieurs dizaines de mille francs suivant leur beauté. Lella Tejelmouk a coûté, dit-on, soixante-quinze mille francs. Elle avait treize ans et a été parmi les dernières alégias vendues à Tunis. Tu connais le souk el Trouk ?
— Oui, celui des gebbas et des burnous.
— Eh bien, c’était là qu’on vendait autrefois les alégias. J’ai souvent entendu mon grand-père regretter le temps où l’on allait s’y promener en regardant les belles filles exposées et richement parées. Et les citadins, à qui leur fortune permettait de s’en payer une, demandaient au marchand la permission de les voir dévêtues, dans les chambres qui existent encore derrière les boutiques. Cela n’était accordé qu’à bon escient, mais il y avait toujours un monde fou dans le souk.
— Je l’imagine.
— Puisque Lella Tejelmouk t’intéresse, je vais te la présenter, elle est très gentille.
La princesse Bederen’nour alla dire quelques mots à la belle Circassienne. Puis elles revinrent toutes deux vers moi, de leur identique démarche balancée.
Notre conversation fut banale, mais je fus invitée par Lella Tejelmouk à l’aller visiter dans son palais près de Sidi Bou Saïd.
— Une belle demeure, — me dit plus tard la princesse Bederen’nour, — et que les beys eussent pu envier autrefois, car maintenant il ne doit plus y rester grand’chose. Si Beji ben Abd er Rahmane est ruiné, aux mains des Juifs…
— Lella Tejelmouk est-elle vraiment sa femme ?
— Oui, il l’a épousée presque tout de suite après l’avoir achetée. Il l’adorait et tu n’imagines pas toutes les folies qu’il fit pour elle : les bijoux, les étoffes de Perse et de l’Inde, les broderies… Lorsqu’elle paraissait à un mariage elle portait sur elle une fortune. C’est bien changé !
En effet, Lella Tejelmouk était assez simplement vêtue d’un costume en satin mauve et argent. Un seul bijou, triangle de diamants aux franges d’ambre, ornait sa gebba.
— Le pauvre Si Beji doit avoir l’âme resserrée de vendre ainsi toutes les parures de sa femme, — continua la princesse, — car il en est, dit-on, toujours amoureux. Pour lui plaire, il répudia jadis ses deux autres épouses, Lella Aïcha et Lella Fathma.
— Ont-ils des enfants ?
— Elle en eut deux, une fillette morte vers cinq ans, et un fils, très mauvais sujet, dont on n’a plus de nouvelles depuis longtemps. Dieu est puissant !…
Par une éblouissante journée de printemps, j’allai voir Lella Tejelmouk. Sa demeure n’était pas sur la colline de Sidi Bou Saïd, mais à quelque distance au bord du golfe. Une vieille bédouine m’y conduisit par un sentier bordé d’aloès et de figuiers de Barbarie aux feuilles grasses, dont les ombres bizarres ne suffisaient point à protéger d’un soleil très ardent. Une longue muraille dégradée enserrait un jardin.
— C’est là, — me dit la bédouine, et elle disparut comme une sorcière avant que j’eusse eu le temps de lui donner quelques sous.
J’atteignis une porte monumentale et en heurtai vainement le marteau, et comme elle était entr’ouverte, je me décidai à pénétrer seule.
Une allée de cyprès conduisait au palais. A droite et à gauche, une folle végétation avait envahi les parterres, dont on devinait encore la forme régulière. Çà et là, des vases de marbre brisés, des mosaïques entourant un bassin, apparaissaient au milieu des lianes, des géraniums grimpants et des fleurs sauvages.
Quelques grands palmiers, des eucalyptus, des poivriers pleureurs au feuillage délicat, des orangers et des grenadiers, marquaient les anciens bosquets. Ce fouillis de verdure était mélancolique et charmant sous le soleil.
Le palais surgit au bout de l’allée, très mystérieux avec ses moucharabiés ventrus et ses loggias à l’italienne. Depuis des années qu’on ne le badigeonnait plus à la chaux, il avait pris une couleur dorée comme celle des vieilles cathédrales espagnoles. Des lignes géométriques et des guirlandes couraient sur le marbre autour des fenêtres et de la porte.
Et je recommençai à heurter, à coups retentissants mais inutiles. Comme celle du jardin, cette porte n’était pas fermée. A bout de patience j’entrai dans un grand vestibule désert, puis j’enfilai au hasard plusieurs pièces également vides et revêtues de faïence. Le logis semblait abandonné, aucun bruit, aucun meuble ne trahissait la vie humaine. J’appelai, et ma voix se répercuta sonore à travers les salles. Au bout de quelques minutes apparut un très vieux petit bonhomme tout courbé, vêtu d’une gebba blanche assez usée. Mais à un certain air de dignité, à son accueil un peu hautain, je reconnus le maître du logis, Si Beji ben Abd er Rahmane.
Dès qu’il sut l’objet de ma visite, il devint plus aimable et m’assura que Lella Tejelmouk lui avait parlé de notre rencontre et serait enchantée de me revoir. Il me fit traverser encore plusieurs pièces vides, et m’introduisit dans un salon de proportions anormales dont le divan garni de coussins, quelques midas[23] incrustées de nacre et une table boiteuse formaient tout le mobilier. La décoration des murailles et du plafond était d’une richesse extrême et l’on apercevait par les fenêtres un très grand patio à double colonnade, tout inondé de soleil. Le vieillard s’éloigna pour prévenir sa femme.
Lella Tejelmouk se fit attendre assez longtemps, et je supposai qu’elle retouchait sa toilette. Elle parut enfin, toujours belle. Mais le jour accusait plus cruellement que les bougies les atteintes du temps : les coins las de la bouche, la meurtrissure des tempes, les rides fines sillonnant la peau sous le fard. Et je m’aperçus aussi que ses longs cheveux si dorés ne gardaient leur couleur blonde que grâce à des artifices. Elle était plus simplement vêtue qu’aux noces de Lella Djenina : une fouta de soie blanche à rayures multicolores enserrait ses hanches un peu lourdes, et sa gebba de satin jaune s’ornait toujours de l’unique bijou, le triangle de diamants à franges parfumées, au bout desquelles se balançaient de petits croissants d’or incrustés de roses. Pourtant elle gardait son incomparable séduction, le charme de ses regards si bleus sous les cils très noirs, et la nonchalence gracieuse de tous ses gestes.
Une vieille négresse apporta le café, puis Lella Tejelmouk me proposa de visiter la maison.
Le patio était immense, comme toutes choses de cette demeure où l’on sentait le désir de faire luxueux et grand. Une triple vasque dominait un bassin desséché : les colonnes de marbre s’effritaient. Dans une cage, un oiseau s’égosillait, Lella Tejelmouk lui sourit, et me fit admirer aussi quelques pots d’œillets et un petit oranger dont elle me cueillit les fleurs.
— Tu as un beau jardin, — lui dis-je, — ne t’y promènes-tu pas ?
— Oh ! non. On pourrait me voir, surtout maintenant que les murs sont écroulés en plusieurs endroits.
La chambre de la Circassienne gardait encore ses grands lits de parade à frontons dorés ; il n’y avait guère de meubles : quelques coffres, un sofa…, pas même les armoires à glace chères à toute musulmane. Et pourtant, c’était avec le salon et la cuisine, énorme, pleine de jarres à provisions, les seules pièces du logis attestant la vie humaine. Toutes les autres étaient absolument vides.
— Fatima te montrera les étages, — dit Lella Tejelmouk. — Excuse-moi, j’ai les jambes malades et ne puis monter.
Je suivis la négresse à toison grisonnante à travers les escaliers de marbre, les enfilades de salles nues et désertes où les araignées tissaient tranquillement leurs toiles. Çà et là, un carreau manquait aux murailles, une voûte s’effondrait, la pluie avait dégradé les peintures et les ors des plafonds. Et nous continuions à errer dans ce palais abandonné comme en un conte, soulevant la poussière, réveillant les échos des mille pièces mortes et splendides.
— O Miséricordieux !… O Puissant !… O Prophète ! — soupira Fatima jusqu’alors silencieuse. — Quelle ruine !… Si tu avais vu cette maison il y a trente ans ! Les tapis, les coffres et les lustres ! Notre Tejelmouk n’avait rien à désirer, la chérie. Tous ses caprices étaient aussitôt satisfaits. Si Beji aurait été aux Indes pour lui rapporter un collier ou une étoffe, il ne lui refusait quoi que ce soit. Cinquante familles habitaient ce logis dont Lella Tejelmouk était la sultane. Et maintenant il ne lui reste plus que sa vieille Fatima pour la servir ! O Puissant ! O Miséricordieux ! O mon Maître !
Elle ouvrit une porte, et m’engagea d’un signe à sortir, tandis qu’elle restait dans l’ombre de la chambre. Je poussai un cri de surprise : une immense terrasse s’avançait au-dessus de la mer, quelques mouettes s’enfuirent à mon approche, et je restai longtemps à contempler le golfe si bleu aux rives immuables, où le caprice d’un puissant avait élevé ce palais de marbres et de faïences… Œuvre éphémère comme les riches demeures carthaginoises, et les villas romaines qui l’avaient précédée, et dont les assises et les colonnes gisaient encore dans ce sol rouge plein de ruines et de souvenirs…
Fatima, impatiente, m’appela. Nous traversâmes encore cent pièces muettes aux charmantes loggias, donnant sur le jardin ou sur la mer ; cent pièces autrefois animées, où circulaient les esclaves, où se nouaient et se dénouaient les intrigues de harem…
Et je retrouvai enfin dans le salon les maîtres du logis. Si Beji ben Abd er Rahmane, le tout-puissant vizir de Si Sadok bey, le fringant cavalier, le richissime seigneur, et son épouse Lella Tejelmouk l’incomparable !… Un petit vieux tremblant et courbé, une Circassienne fanée dont la beauté défaillante évoquait encore, comme les restes de son palais, les splendeurs enfuies.
— Tu as vu, — me dit Si Beji avec orgueil, — ma maison était superbe et grande, j’ai eu des enfants, des milliers de serviteurs, des jours glorieux… A présent il ne me reste plus qu’elle, — ajouta-t-il en jetant un pauvre vieux regard d’amour à sa femme, — et c’est assez ! Dieu est puissant !
— Mektoub[24] ! — ajouta Lella Tejelmouk.