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Le Harem entr'ouvert

DEUXIÈME PARTIE MŒURS MAROCAINES (continued 2)

Reading edition

Lella Fathma ne tarda pas à revenir une après-midi, escortée de sa fille et de sa sœur Aïcha, une vieille dame aux joues tombantes et aux allures lasses. Saadia les reçut avec de grandes démonstrations amicales, elles passèrent au moins un quart d’heure à se faire les compliments les plus exagérés, en protestant de leur affection. Mais lorsqu’on arriva enfin aux choses sérieuses, la conversation prit un tour moins tendre et faillit même dégénérer en querelle.

— Combien voulez-vous de sadoq[55], — demanda Lella Fathma.

— Il nous faut cent réaux, — répondit Saadia, — un caftan de drap, un de brocart tissé d’or, deux sebenia et une paire de cherbil en velours.

— Ma fille, tu n’y songes pas !… Nous sommes gens modestes… comment pourrions-nous satisfaire de telles prétentions ?

— Veux-tu donc faire dire que nous avons donné notre fille à un meskin ?

— Non, certes, mais sois raisonnable. Tu sais combien les temps sont amers… La moindre chose se paye dix fois plus que jadis…

— Soit… à cause de mon amitié pour toi, je consens à une réduction…

— Enlevons trente réaux…

— O Sidi Ali Mennoun ! ô mon malheur ! c’est impossible… dix tout au plus.

— Tu veux nous ruiner. On m’avait bien dit que tu étais âpre à l’argent.

— Et à moi qu’il t’est plus cher que ton propre fils.

Les voix s’élevaient hostiles et aigres. La vieille Aïcha intervint :

— Vous ne connaissez pas la honte de vous disputer ainsi un pareil jour… Allons, que chacune y mette du sien.

Elles finirent par s’accorder pour un sadoq de 80 réaux, et convinrent aussi de remplacer une des sebenia par une jolie dfina. Lorsque le marché fut conclu, elles redevinrent affectueuses et empressées ; elles s’envoyaient réciproquement mille flatteries, tout en buvant du thé à la citronnelle.

Rita n’avait point paru, elle s’était réfugiée dans la cuisine, le cœur tumultueux et l’air indifférent.

Après le départ des visiteuses, toute la maison fut en effervescence, car les hommes étaient annoncés pour le dîner du surlendemain. Mabrouka s’en fut au souk acheter des poulets, des pigeons, de succulentes têtes de mouton, et Saadia, aidée de Zohra, confectionna un ragoût de viande au miel, relevé de safran, d’épices et de raisins secs, comme on n’en mangeait même pas chez le pacha.

Si Hamou et ses amis arrivèrent après le moghreb, escortés par beaucoup de jeunes garçons tenant des cierges allumés. Les femmes épiaient le cortège à travers les fentes de leurs portes, elles l’accueillirent par des yous-yous plus exaspérés au moment où l’on récita la Fatiha[56] qui consacre les fiançailles.

Le lendemain, Lella Fathma et ses parents, toutes parées, vinrent à leur tour apporter des dattes, les cierges destinés aux noces, un caftan de soie couleur radis, et un plat rempli de henné sur lequel étaient disposés quatre œufs. Elles trouvèrent la maison ornée de coussins, de tapis et de broderies que Saadia avait tirés des coffres et empruntés à ses voisines. A l’un des bouts de la principale chambre, on avait aménagé le qtaa, mystérieux sanctuaire des fiancées, que les tentures et les mousselines séparent du reste de la pièce. La jeune fille y entra, le cœur palpitant d’orgueil et de joie. Son rêve s’accomplissait enfin. Elle devenait l’héroïne vers qui tous les regards convergent, l’arousa, plus semblable à une houri qu’à une simple créature d’Allah. Ses sœurs et ses jeunes amies l’entouraient en babillant comme des oiselles. Mais Rita ne répondait pas à leurs propos ; elle s’appliquait à garder l’attitude rituelle, immobile, les yeux baissés, le visage impassible et grave. De temps à autre, les invités écartaient un peu la tenture, afin de juger sa contenance, et elles ne tarissaient pas d’éloges sur cette arousa qui témoignait une si grande honte. Elles partirent à la nuit, après la cérémonie du henné qui eut lieu en grande pompe au milieu du patio. Seules, les fillettes restèrent dans la maison pour tenir compagnie, durant trois jours, à leur amie. Elles la taquinaient gentiment, selon la coutume :

— Hélas ! — disaient-elles, — tu vas nous abandonner.

— Tu préfères la compagnie d’un homme à la nôtre.

— Nous n’étions pas rassasiées de t’avoir…

Et Rita répondait d’un ton navré :

— Qu’ai-je à faire avec un homme ?… Non, je ne veux pas quitter ceux que j’aime. Oh ! combien je vous préfère, fillettes semblables à moi.

De grosses larmes roulaient sur ses joues, mais, dans le fond du cœur, elle se réjouissait…

Quelques jours plus tard, Lella Fathma envoya une neggafa[57] porter l’argent et les objets du sadoq. Elle avait disposé les pièces de drap et de brocart, la sebenia, les cherbil, sur un plateau de cuivre à hauts rebords, ainsi qu’un pain de sucre, signe de joie et de prospérité. Une mousseline brodée recouvrait les cadeaux, mais elle eut soin d’en laisser un côté relevé, afin que les voisines pussent apercevoir les présents du fiancé.

Dès lors, une fiévreuse activité régna dans la maison du zaouak : Saadia et Zohra taillaient et cousaient sans relâche les pièces du trousseau. Les seroual[58], étroits et raides, les tahtiat, les transparentes ferajiat s’empilaient au fond de la chambre. Une mouallema brodait les coussins et les tentures aux vives couleurs ; Mabrouka, brandissant un long balai en feuilles de palmier, reblanchissait à la chaux toutes les murailles, et les voisines venaient à tout propos donner des conseils et épier l’attitude de la nouvelle arousa.

O Allah ! que la vierge est pudique et timide… Le moindre propos suffit à l’effaroucher, et elle s’enfuit, telle la gazelle au pied rapide.

Combien de larmes brûlantes verse la fiancée, dont le visage ne fut contemplé par personne, dont le teint a la pâleur mate des œufs d’autruche soigneusement cachés dans le sable. Celui qui doit la connaître s’impatiente en sa demeure… son amour est comme une chèvre bêlante, s’il tente de l’étouffer, il se met à crier plus fort.

Voici venir la semaine des noces. Pilez le souak et le henné. Préparez l’arousa pour les désirs de l’époux. Qu’il se hâte, lui, dont la brûlante ardeur séchera ses larmes.

Rita vivait dans une exaltation dont elle ne laissait rien soupçonner, partagée entre les sentiments les plus divers : elle tâchait de se représenter Si Taleb qu’elle n’avait jamais aperçu ; les propos de Mabrouka hantaient son esprit.

— … Un visage brun, des yeux qui flambent, et une vigueur… dont l’épouse apprécierait les charmes…

Ses nuits étaient hantées de songes voluptueux, et elle se réveillait toute tremblante, le cœur battant à grands coups, le visage en feu et les membres brisés… Mais, en même temps, elle se sentait envahie de l’oppressant effroi, qui saisit les vierges à l’approche de l’époux et les trouble douloureusement.

Lorsque les invités en toilette s’installèrent dans la maison, que le qtaa redevint l’asile de l’arousa pour les fêtes nuptiales, sa terreur s’accrut, submergeant ses autres impressions ; elle commençait aussi à sentir le regret du logis paternel qu’il lui fallait quitter pour une demeure étrangère, et, bien souvent, ses larmes coulaient sans feinte…

Elle refusait toute nourriture, malgré l’insistance de ses petites compagnes qui lui présentaient, du bout de leurs doigts rougis au henné, quelques bouchées des plats dont elles mangeaient.

— Prends, — disaient-elles, — ceci est le sadoq que je te donne.

Mais Rita tournait la tête d’un air excédé.

— Non, non, je n’ai pas faim. Assez pour moi…

Il fallait lui faire avaler de force un œuf ou du laitage.

Et, de fait, des nausées la prenaient dans ce qtaa surchauffé par les cierges, toujours empli de jeunes filles ; et dont l’atmosphère, emprisonnée entre les tentures, ne se renouvelait pas…

Elle était devenue, aux mains de la neggafa, une poupée que l’on manie, que l’on habille, que l’on transporte, que l’on parfume et que l’on pare. Une poupée silencieuse, dont les pieds ne devaient plus toucher le sol, qui ne pouvait ni rire, ni remuer, ni parler, et à qui seulement il était permis de pleurer… De temps à autre, on la sortait du qtaa tout enveloppée de voiles très lourds, tissés de soie et d’or, sous lesquels Rita se sentait étouffer. On la portait dans le patio, sur la mertba, haute estrade garnie de coussins, où la mariée s’accroupit pour les diverses cérémonies accompagnées de chants, de musique et de yous-yous stridents. Le bruit parvenait indistinctement jusqu’à elle ; parfois la neggafa entr’ouvrait ses voiles devant les invitées assemblées, et l’on apercevait le visage impassible aux yeux clos, pâle, ruisselant de sueur, parmi les bijoux scintillants, et les cheveux épars ceints d’un bandeau de pierreries et de perles… Un peu d’air frais ranimait la jeune fille ; elle se savait belle et admirée par toutes ces femmes qu’elle ne voyait pas…

Mais presque aussitôt, les voiles retombaient, l’enveloppant de leur nuit épaisse et chaude, jusqu’au moment où on la reportait dans le qtaa envahi de fillettes.

— Que tu es heureuse, — disaient-elles, — tu vas manger des noix, des gâteaux, des amandes.

— Tu revêtiras des caftans de soie, tu farderas ton visage et tu seras belle.

— O ma sœur, tu deviendras femme et tu te réjouiras avec ton époux.

— Touche mes vêtements pour que mon tour ne tarde pas à venir.

— J’ai rencontré ton fiancé dans les souks. C’est un homme vigoureux, il a une petite barbe et des yeux ardents… Quel est ton bonheur !

Ces propos distrayaient Rita et lui mettaient au cœur d’agréables espoirs ; cependant elle restait muette, toute pénétrée de honte. Une sorte de torpeur l’envahissait peu à peu, causée par les parfums, les émotions, la fatigue et la chaleur ; toutes les pensées s’embrouillaient en sa tête, ses larmes coulaient sans cesse, et les invités tiraient d’heureux augures de son chagrin, car il convient qu’une fille aimante et pudique manifeste une extrême douleur au moment de ses noces.

Le jour nuptial se leva enfin ; l’agitation grandissait dans la maison, les femmes qui, depuis le début de la semaine, avaient savamment gradué le luxe de leurs parures, arborèrent les caftans de cérémonie et s’accroupirent tout autour du patio, plus éblouissantes que des sultanes. Elles avaient le sentiment de leur splendeur et ne faisaient pas un mouvement, les yeux fixes, les mains posées à plat sur leurs genoux. Les brocarts tissés d’or ou de ramages multicolores se cassaient autour d’elles en plis raides et luisants, les sebenia étaient couronnées de turbans, de bandeaux brodés de sequins, et parfois de plumes légères couleur pois chiche, ou cœur de rose… D’énormes anneaux d’oreille, des colliers de perles fausses, et d’autres, dont les pendeloques s’ornaient de verroteries, essayaient de singer les parures des riches citadines… Certaines femmes cependant portaient des émeraudes et des rubis véritables, reliques d’une opulence familiale disparue, mais leurs bijoux avaient alors des formes désuètes, passées de mode…

Des fards rehaussaient l’éclat des visages, et les plus noires s’illuminaient si violemment de carmin que leur peau évoquait la rougeur des cuirs Filali… Malgré leur apparente impassibilité, elles s’épiaient les unes les autres, glissant entre leurs cils baissés une sournoise prunelle critique. Et elles évaluaient en elles-mêmes la parure des autres invitées… Quelques réflexions s’échangeaient à voix basse :

— O ma sœur, as-tu vu le caftan neuf de Zohra ? Il est en brocart à deux réaux la coudée.

— Par Mouley Idriss ! ce ne peut être à elle ; son mari gagne à peine de quoi la nourrir. On le lui a certainement prêté.

— Je ne savais pas que Lella Khaddouje eût des bracelets d’or… Ils pèsent bien vingt mitqual.

— Certes Sidi Mohamed n’a pas rétréci avec son épouse ! Il ne regarde pas au poids quand c’est du cuivre doré…

Et les propos perfides voltigeaient sans bruit à travers l’assistance, tandis que l’on attendait la mariée.

La neggafa parut enfin, portant sur son dos un volumineux paquet d’étoffes et de voiles, qu’elle déposa au milieu des coussins de la mertba. Puis, elle écarta le haïk de soie à rayures abricot et couleur d’yeux chrétiens, sous lequel Rita se sentait défaillir. Elle avait un caftan de brocart émeraude à ramages d’or, d’innombrables bijoux prêtés par des amies complaisantes, et ses cheveux, épars sur les épaules, se couronnaient d’une sfifa rehaussée de pierreries et de perles. Mais on n’apercevait pas son visage, voilé par une mousseline. Tout autour d’elle, les fillettes, debout, portaient de gros cierges en cire dont les flammes, agitées par le vent du soir, jetaient un éclat fumeux.

La neggafa tressait les cheveux de Rita qu’elle mêlait de soie verte et blanche, en y attachant mille amulettes contre le mauvais œil. Quand elle se mit à natter le côté gauche, les musiciennes, qui jusqu’alors faisaient rage, se turent subitement, et la neggafa, d’une voix chantante, psalmodia les stances du départ :

* * *

Au nom d’Allah, nous maudissons le démon !

* * *

— Tends ta main hors des manches, Aujourd’hui est venu ton grand jour, Tends ta main, nous te mettrons du henné… O mariée, tais-toi, ta mère pleure… Et chez l’époux, chacun se réjouit. — Pourquoi ! ô mon père ! m’as-tu exilée ? Rends l’exilée à sa famille. On dit : « Le père a donné le bien » S’il a donné sa fille à un jeune homme. On dit : « Le père a donné le malheur » S’il a donné sa fille à un vieillard. Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour, La mariée s’en va chez son cousin Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour. La mariée est allée chez Mouley Ali[59]. — Pourquoi, ô mon père, m’as-tu exilée à la cime des monts ? Personne que je puisse interroger. Personne à qui m’adresser. Je n’ai trouvé que des Berbères et des loups… Rends l’exilée à son sol. La maison de mon père me renie. La maison de mon époux m’accueille…

— O fille de mon caïd ! O fille du caïd des caïds ! Tu es partie, ô celle qui arrange tous les coins ! Tu es partie, ô voisine des voisines ! Tu es partie, ô mon amie, ma sœur ! Fille du lion silencieux, Mais dont le rugissement dans le désert serait effrayant. Ta taille me plaît, Et ton caftan me donne la beauté. Va-t’en… Ne crains pas, Tu trouveras bonheur parfait.

La neggafa prit un petit tambour et continua :

Haddou l’Rahmani, Celui qui t’a réjouie deux mois, Réjouis-le deux ans. Réjouis-toi en ce jour Où ne se réjouissent que mes amies, Mes sœurs et mes cousines. Aie la paix, ô Lella, Donne la paix à notre demeure, Donne la paix à ce jour !

Toute l’assistance sanglotait durant ce chant que la neggafa répéta trois fois, et les pleurs de Rita redoublaient d’amertume, car le jour des larmes était venu pour elle… Un immense déchirement la poignait à l’idée du départ si proche, de la séparation définitive d’avec tous ceux qu’elle avait aimés et connus jusqu’alors ; et la demeure de Si Taleb lui apparaissait inquiétante, étrangère, pleine de périls mystérieux.

On la reporta dans le qtaa en l’attente du cortège nuptial ; les fillettes, excitées par le prochain dénouement, tenaient à leur amie des propos indécents sur ce qui allait se passer… les femmes se complaisaient aux recommandations :

— Aie soin de ne pas déplaire à ton mari.

— Tu vas connaître la douleur des noces.

— Mords tes vêtements pour ne pas crier.

… Zohra vint auprès d’elle et fit sortir tout le monde, afin de donner à sa sœur les suprêmes conseils.

— Tâche d’être une fille raisonnable qui fasse honneur à notre maison. Ne repousse pas ton époux, laisse-le t’approcher afin qu’on sorte vite ton seroual[60].

Ces paroles augmentaient le trouble de Rita… Tout à coup, elle tressaillit. Une rumeur significative emplissait le patio, dominée par la plainte acide des flûtes. Si Abd Er Rahman entra dans le qtaa, Rita lui baisa la main en pleurant, puis il la chargea sur son dos et la porta jusqu’à la mule arrêtée au seuil de la maison. Après l’interminable attente anxieuse, le départ se fit très vite. Les neggafat arrangèrent en hâte le haïk de la mariée et, très soigneusement, elles appliquaient un coin de son voile sur l’arrière-train de la bête, de crainte qu’un ennemi, durant le trajet, y mît le doigt, ce qui eût aussitôt rompu la virginité de l’arousa. Le cortège s’ébranla au milieu de la musique, des chants et des cierges, dont la flamme vacillait au vent. Bien que la demeure de Si Hamou fût toute proche, il fit un long détour à travers les souks silencieux et noirs, où de rares marchands s’attardaient encore en leurs échoppes… des yous-yous exaspérés accueillirent son arrivée.

Le zaouak descendit sa fille de la mule, et la porta sur son dos jusqu’au seuil de la chambre nuptiale, dont Lella Fathma barrait l’entrée ; Rita, guidée par la neggafa, dut, en témoignage de sa future obéissance, passer trois fois sous le bras étendu de sa belle-mère, puis on l’introduisit dans le qtaa qui avait été préparé au bout de la pièce. Les parentes du marié se bousculaient pour apercevoir la jeune fille, mais la neggafa les renvoya d’un geste autoritaire, et, après avoir une dernière fois retouché les parures de l’arousa, elle fut s’accroupir à l’autre extrémité de la chambre vide…

Une angoisse affolante s’empara de Rita, elle eût voulu fuir et n’osait faire un mouvement dans la crainte de déranger sa toilette… L’épreuve conjugale, dont elle savourait longtemps à l’avance le trouble délicieux, lui causait, à présent que l’heure était proche, une appréhension, une terreur qu’elle ne pouvait dominer. Son cœur battait à grands coups, et elle se sentait défaillir, la sueur ruisselant le long de ses tempes… Puis, comme l’attente se prolongeait, elle sombra dans une sorte de torpeur, d’engourdissement hébété… Soudain, l’impression d’une présence humaine la rendit à son épouvante. Le marié était entré dans le qtaa sans qu’elle s’en aperçût, et la neggafa se retirait discrètement en fermant les verrous.

Si Taleb contemplait sa femme, et il la trouvait à son gré.

— Tu es belle, — dit-il, en l’embrassant sur le front. — Pourquoi trembles-tu ? Il ne faut pas avoir peur… Tu sais, je ne veux que ton bien… te voici mon épouse, celle qui réjouira toute ma vie, s’il plaît à Dieu !

Rita restait immobile, silencieuse et les yeux clos, troublée, jusqu’au plus profond de son être, par cette voix mâle, par le contact de cet homme qu’elle ne voyait pas… et comme il voulait l’étreindre, elle se jeta brusquement en arrière, d’un instinctif effroi.

— Ne crains pas, — répéta Si Taleb, — tu dois être raisonnable pour que les gens ne rient pas de moi… Ta mère et tes parentes sont dans l’anxiété, elles attendent ton seroual, ne prolonge pas leur impatience…

Alors, comme Rita était une fille sensée, elle laissa son mari l’approcher et elle retint ses cris…

....... .......... ...

Si Taleb ne sortit de la chambre nuptiale qu’au moment où chantait le muezzin. La neggafa se précipita dans le qtaa en poussant des yous-yous, s’empara triomphalement du seroual et l’emporta dans le patio pour le livrer à l’admiration de l’assistance.

Lella fille très pure, — disaient les invitées, — Fille de ceux qui t’ont bien gardée, O belle ceinturée, Ton seroual est teint de rouge !

Pendant ce temps, Rita, brisée de fatigue, s’était endormie… Au retour du hammam, Si Taleb vint la rejoindre dans le qtaa. Il essayait de la faire parler, mais Rita était trop bien élevée pour répondre, elle avait honte et ne levait pas les yeux. Pourtant, ayant aperçu furtivement son mari, elle se réjouit de le trouver agréable et jeune… La chambre était close, éclairée par des cierges, les époux s’y sentaient très seuls, loin de tout, bien que la rumeur de la fête pénétrât à travers la porte. Si Taleb caressait Rita, la prenait sur ses genoux, se livrait à mille jeux galants, et la jeune femme, revenue des terreurs nocturnes, commençait à trouver quelques charmes au contact de son mari. Comme il était sorti vers l’acer pour prier, elle l’attendit avec une certaine impatience…

En l’absence de Si Taleb, la neggafa vint changer les parures de l’arousa, et deux fois par jour, durant toute la semaine, elle la revêtit de caftans différents, de façon à ce que l’époux la trouvât sans cesse en des toilettes nouvelles… Il n’était pas besoin de cela pour exciter l’amour de Si Taleb, et Rita, peu à peu, se sentait embrasée par une telle ardeur…

Elle n’en restait pas moins pudique et réservée, toujours silencieuse, levant à peine les yeux sur son maître, toute pénétrée des conseils qu’on lui avait prodigués chez ses parents. Car un mari s’étonne si la vierge qu’il épouse ne témoigne pas, durant les premiers temps, une très grande honte. A la fin de la semaine, elle semblait s’apprivoiser et répondait timidement :

— Oui, Seigneur…

— Non, Seigneur…

— Je ne sais pas…

Six jours après les noces, on remit à Rita sa ceinture, et on enferma ses cheveux dans une sebenia de soie, à la manière des femmes mariées. Puis, la neggafa la fit sortir du qtaa qu’elle n’avait pas encore quitté, et elle éprouva une délicieuse sensation à respirer l’air qui pénétrait par la porte entr’ouverte, et à revoir la lumière du jour. Le soir, elle se rendit au hammam avec Lella Fathma ; au retour, deux femmes couchèrent auprès d’elle dans le qtaa, pour en interdire l’entrée à Si Taleb. Lorsqu’il retrouva Rita le lendemain matin, il se mit à la taquiner :

— Tu n’as pas voulu de moi… Hélas ! que cette nuit fut longue ! Es-tu donc rassasiée de ma présence ? Moi, je ne le suis pas encore de t’avoir.

Rita répondit d’un air modeste :

— Que veux-tu…, ce n’est pas ma faute, telle est la coutume, tu le sais bien…

Elle n’osait pas lui avouer qu’elle aussi avait maudit cette habitude qui sépare les époux la sixième nuit de leurs noces.

Dans l’après-midi arrivèrent Saadia et ses parentes, parées de leurs plus beaux atours. Elles entouraient l’arousa, lui prodiguant les caresses et les démonstrations affectueuses.

— Comment vas-tu ? — demandaient-elles.

— Ton mari te plaît-il ? On dit que tu n’es pas à plaindre, et qu’il te témoigne beaucoup d’amour.

— Grâce à Dieu, te voici devenue femme. Dis, chérie, as-tu crié la nuit de tes noces ?

Elles lui posaient mille questions insidieuses auxquelles Rita, pleine de honte, se gardait bien de répondre, et Mabrouka lui glissait à l’oreille des propos tellement égrillards qu’elle en rougissait sous le fard, toute troublée d’un plaisir sensuel.

La cérémonie de la ceinture lui causa la plus vaniteuse des satisfactions.

La neggafa l’avait revêtue de caftans magnifiques, drapés d’un izar de gaze. Une haute ceinture de Fez, raide et chatoyante, s’enroulait autour de sa taille comme pour l’enserrer d’un étui précieux ; des bijoux trop éblouissants l’accablaient de leur splendeur et de leur poids, mais elle restait hiératique, très droite et les yeux toujours clos, sur l’immense fauteuil des mariées dont les dorures rayonnaient derrière sa tête en auréole resplendissante.

Toutes les femmes, accroupies autour du patio, lui faisaient une cour dont elle était la sultane ; une esclave agitait devant elle un éventail pour rafraîchir son visage et chasser les mouches importunes. Sept fois, la neggafa changea ses parures, toutes plus somptueuses les unes que les autres, et l’apparition de l’arousa était toujours saluée de yous-yous et de propos flatteurs. Cette apothéose l’enivrait d’orgueil, elle eût voulu, malgré sa fatigue, que les fêtes nuptiales durassent longtemps encore. Elle ne se lassait pas d’en être l’héroïne, belle et parée, auprès de qui chacun s’empresse, et un regret lui mordait le cœur à la pensée que l’apogée de sa gloire en marquait fatalement la fin.

Grâce à Dieu, l’amour de Si Taleb lui resterait, et les plaisirs voluptueux, sans compter la satisfaction d’être une femme mariée qui peut se livrer à la coquetterie en toute sécurité du devoir accompli, et non plus une vierge aux vêtements simples.

Le soir, lorsque son mari vint la rejoindre dans le qtaa où ils devaient dormir une dernière fois, il lui demanda :

— Tu as revu ta famille… voudrais-tu à présent rentrer chez ton père ?

— Je ne sais pas, — répondit Rita d’une voix réservée. — C’était ma maison, j’étais habituée… Je dois m’accoutumer ici.

Mais l’éclat de ses yeux démentait les paroles trop pudiques, et cette nuit fut une longue ivresse.

* * *

Les dernières invitées étant parties, le calme reprit ses droits dans la demeure du marchand de babouches. Rita se mit peu à peu au travail domestique ; elle aidait Lella Fathma à éplucher les légumes, à rouler le couscous, à nettoyer le linge familial ; elle passait de longues heures à sa toilette pour garder l’amour de Si Taleb, variait chaque jour sa coiffure, se traçait au milieu du front les arqous aux dessins compliqués, avivait ses joues de carmin et ses yeux de kohol. Du reste, elle voyait peu son mari, mais les plaisirs conjugaux ne lui étaient pas épargnés… Si Hamou semblait tout ragaillardi au contact du jeune couple, il regardait son fils d’un air d’envie… Lella Fathma, trop vieille pour émouvoir encore son époux, s’inquiétait à juste titre de ce regain de jeunesse ; elle prenait volontiers Rita pour confidente.

Un jour, elle vint la trouver en sa chambre, bouleversée par la nouvelle qu’une amie empressée venait de lui transmettre : le marchand de babouches songeait à se remarier… Déjà, il avait envoyé le sadoq à la fille de son amin[61], une répudiée de vingt ans, dont on vantait la beauté, et les noces seraient célébrées le mois suivant.

Les deux femmes se taisaient, atterrées par la catastrophe. Elles y voyaient l’une et l’autre la fin de leur prestige, l’écroulement de tout leur bonheur : Lella Fathma, vaincue d’avance par l’ascendant d’une jeune rivale, Rita elle-même qui cesserait d’être l’arousa cajolée, adulée de tous, le jour où une nouvelle mariée entrerait dans la maison… Elles essayèrent en vain tous les moyens pour conjurer le péril, tous les sortilèges pour détourner Si Hamou de ses projets ; elles n’osèrent cependant pas s’en plaindre à lui-même, sachant la réserve et le respect qui sont dus au « maître des choses ».

Si Taleb, de son côté, était un fils soumis qui ne se permettait jamais de juger les actes de son père, à plus forte raison de les combattre ; et lorsque le marchand de babouches lui enjoignit de répudier Rita, parce que sa future épouse entendait être la seule arousa du logis, il ne sut que balbutier son désespoir…

— Il y a des femmes à Sidi Nojjar, — insinua le vieux libertin, — n’es-tu pas las de caresser toujours la même ?

Si Taleb essaya timidement de défendre Rita, mais, le soir même, il se souvint du conseil paternel et se dirigea vers le quartier où s’était réjoui son célibat… Une courtisane, arrivée de Fez, l’attira chez elle… Aïcha était lascive et belle, toute parfumée d’essences violentes, elle connaissait les hommes et le secret de les affoler. Si Taleb comprit, entre ses bras, qu’il pourrait très facilement renoncer à sa femme…

Une semaine plus tard, il ramena Rita au logis paternel, sans donner aucune raison à cette visite hors d’usage. Et comme il tardait à venir la reprendre, le zaouak s’en émut. L’explication ne manqua pas de s’envenimer. Si Abd Er Rahman reprochait à son gendre le tort qu’il faisait à la famille, en répudiant ainsi Rita sans raison, après trois mois de mariage ; mais, surtout, il s’irritait pour une question de haïk neuf, que Si Taleb se refusait à rendre… Après avoir discuté et crié à s’en érailler le gosier, les deux hommes allèrent chez le cadi qui prononça la répudiation.

L’affaire du haïk restait toujours pendante ; durant des mois, elle occasionna d’incessantes disputes ; elle avait pris toute l’importance en l’événement, et les femmes la commentaient, sans se lasser, avec la plus vive indignation… Toutefois Rita regrettait secrètement les plaisirs voluptueux que Si Taleb lui avait révélés, et dont la privation lui était sensible…

Un jour, Mabrouka, toute jubilante, vint apporter une nouvelle qui réjouissait le quartier et alimentait d’interminables commérages : au cours d’une querelle plus violente que les autres avec sa jeune coépouse, Lella Fathma avait été précipitée dans le puits… Grâce à Dieu, on l’en avait retirée à temps, mais Si Hamou, excédé par les disputes et les doléances, venait, répudiant les deux femmes, de faire maison vide. Et il allait lui aussi, avec Si Taleb, se consoler à Sidi Nojjar.

Rita songeait complaisamment à cette aventure, tout en maniant ses pinceaux en poils d’âne, qu’elle avait repris. D’invraisemblables guirlandes s’enroulaient autour du coffret ébauché, les canaris s’étourdissaient de roulades en leurs cages de jonc, et les femmes, réunies et babillardes, buvaient, comme jadis, le thé à la menthe plus sucré qu’un sirop. Les choses sont écrites, Allah connaît notre lot pour demain. Confions-nous en sa mansuétude.

Depuis quelque temps, la mère du chérif voisin témoigne à Rita beaucoup d’affection, lorsqu’elle la rencontre au crépuscule sur la terrasse… La petite répudiée escompte déjà en sa tête les prochaines noces dont elle sera l’héroïne, s’il plaît à Dieu… Et elle bénit le Seigneur de lui avoir ménagé ce renouveau de plaisir et d’orgueil…

VI UN HAREM BIEN GARDÉ

Ayant maintes fois vérifié l’excellence du dicton : « Il faut moins de temps à un homme et à une femme pour commettre le péché qu’à une esclave pour cuire un œuf », le tajer[62] Mansour savait profiter des expériences de sa jeunesse.

Certes, il gardait un souvenir délicieux de ses folles aventures : des harems où il avait pénétré sous un déguisement féminin, des rendez-vous furtivement obtenus au sortir d’un hammam, de la complicité coûteuse, mais sûre, des servantes et des Juives qui portent leur pacotille de maison en maison… Il n’en était que mieux armé pour défendre son propre bien.

Nulle revendeuse, nulle messagère, n’avait le droit de franchir sa porte, au seuil de laquelle se relayaient nuit et jour deux gardiens incorruptibles et hargneux.

Un hammam, étincelant de marbres et de mosaïques, avec ses chambres de chauffe et ses fontaines, fut installé dans sa propre maison. Et les épouses ou les favorites perdaient, en entrant chez lui, toute occasion de communiquer avec le monde extérieur d’où s’infiltrent les tentations.

Pourtant le tajer Mansour n’était pas un tyran, il aimait ses femmes, il les voulait heureuses et belles, et leur ayant retiré le plaisir de recevoir les humbles visiteuses qui vendent des étoffes et colportent les nouvelles, il ne leur ménageait pas les présents, et leur laissait la suprême jouissance de monter sur les terrasses lorsque le soleil déclinant dore les vieux murs et incendie les minarets.

La maison du tajer Mansour, imposante et riche, dominait tout le quartier, en sorte que ses habitantes pouvaient, de très haut, bavarder avec les voisines sans qu’aucune escalade leur permît de se rejoindre.

Une seule demeure restait accessible, celle du chérif Mouley Saïd, et, par une faveur d’Allah, — qu’Il soit exalté ! — c’était justement un vieillard pieux et méfiant qui usait des mêmes restrictions que le tajer Mansour. Si bien que les eunuques du chérif et les portiers du marchand défendaient avec une commune vigilance la vertu des chérifat et celle des riches bourgeoises dont ils avaient la garde.

Les noces de Rahma s’achevaient à peine, que déjà cette nouvelle, charmante, et très jeune épouse du tajer s’était rendu compte de toutes ces choses, sans avoir levé les yeux ni prononcé la moindre parole, ainsi qu’il sied à la pudeur d’une vierge récemment mariée.

La maison de son père n’était pas à ce point surveillée ; et Rahma regrettait les allées et venues perpétuelles des esclaves et des revendeuses, les incursions chez les voisines à l’heure du moghreb et les nuits sans lune où l’on se rend au hammam, bien enveloppée dans un haïk dont la fente laisse passer une prunelle curieuse… Par Sidi Abdelkader ! cela ne l’avait pas empêchée d’arriver à sa treizième année aussi pure que l’eau de Lalla Chafia et d’apporter à son mari les fleurs écarlates dont les pétales avaient jonché leur couche nuptiale.

Rahma n’était que la troisième épouse de Si Mansour ; une négresse et une femme blanche partageant avec elle cet honneur. Mais la noire Setra, pas plus que Lella Mina, toujours pâle et maladive, ne semblaient exercer un grand empire sur le marchand.

Lorsque Si Mansour avait atteint l’âge où les jeunes garçons, troublés par le printemps, jouent du gumbri au bord des oueds, son père, — qu’Allah l’ait en Sa Clémence, — lui donna Setra dont l’expérience amoureuse initia sa timidité. Plus tard, par acte passé devant le Cadi, il éleva l’esclave au rang d’épouse légitime, bien qu’il n’en eût pas eu d’enfant.

Lella Mina, la languissante, fille d’un notaire dont l’alliance honorait le marchand, mit au monde six rejetons, plus malingres qu’elle-même et qui moururent. C’est alors que le soin d’assurer sa postérité incita Si Mansour à placer en son jardin une petite plante fraîche et vigoureuse ; sur le point de s’épanouir.

Il possédait, en outre, plusieurs jeunes négresses, prêtes à satisfaire les caprices du maître. Mais le tajer n’avait aucune exigence. Il entendait jouir chez lui d’une vie douce et reposante, réparatrice des fatigues de sa jeunesse. Même, il devait convenir, devant Allah, que ses capacités amoureuses n’étaient pas tout à fait suffisantes pour les trois épouses auxquelles seul il était appelé à dispenser la joie… et cette angoissante constatation augmentait les craintes du marchand et l’incitait à redoubler de ruses et de surveillance pour défendre son harem contre les entreprises des jeunes hommes libertins.

Après la semaine des noces où il témoigna, comme il convient, un amour plein d’ardeur à la jeune arousa, il reprit l’habituelle quiétude de son existence. Il entrait chaque soir, selon leur tour, dans la chambre de ses femmes, mais ne se dérangeait guère de sa couche pour les aller rejoindre en celle où l’aube ne doit pas surprendre les maris. Rahma comprit très vite qu’avec un tel époux, elle ne goûterait que rarement aux plaisirs merveilleux en l’attente desquels palpitent les vierges…

Mais le tajer Mansour, louange à Dieu ! était un homme d’une générosité magnifique ; il ne se passait pas de semaine où il ne distribuât à son harem les plus estimables présents. Il se félicitait de savoir si bien, et sans peine, grâce à l’entendement qu’Allah lui avait dispensé, satisfaire ainsi les exigences de toutes ses femmes.

On n’entendait jamais une dispute ni une plainte en sa demeure, bien qu’il hébergeât aussi une sœur répudiée, Lella Saadia, et leur mère, la vieille Lella Fatime, femme d’expérience et de raison. Une entente parfaite unissait les esclaves et leurs maîtresses.

Rahma n’avait point été sans remarquer avec quelle sérénité, exempte de toute jalousie, ses coépouses assistèrent aux noces, la parant même de leurs propres mains, au lieu d’imiter celles qui, en pareille circonstance, se retirent chez leurs parents, ou tout au moins en leur chambre, pour cacher une douleur faite d’humiliation et de rage.

La vie s’écoulait, très douce, dans la maison de Si Mansour. Chaque matin, il distribuait lui-même, à toutes les femmes, leur part de sucre et de thé, sans « rétrécir » avec aucune. Puis il remettait les clés du coffre enfermant les précieuses denrées, à « la maîtresse des choses », la vieille Lella Fatime, sa mère, en la sagesse de laquelle il se fiait. Un serviteur invisible, qui ne pénétrait jamais dans la maison, allait au souk faire les achats. Il prenait les ordres de Lella Fatime. Elle seule avait le droit de lui parler ; tapie au fond du vestibule sombre, derrière la porte soigneusement close. El Bachir l’entr’ouvrait à peine un moment pour tendre la couffa aux provisions, ou recevoir l’argent que lui passait une main décharnée.

Les repas étaient plantureux et occupaient une partie du jour. Si Mansour ne ménageait ni l’huile, ni le couscous, ni la viande, et la négresse Ammbeur qu’il avait fait venir, à grands frais, de Tétouan, savait confectionner des tajin et des pâtisseries dont on rendait bruyamment grâce à Dieu, pendant des heures.

Les femmes aimaient à se réunir sous les arcades de la cour, aux scintillantes mosaïques, en face de la fontaine dont les eaux procurent une agréable fraîcheur. Elles s’allongeaient, indolentes, sur les sofas disposés par les esclaves tandis que celles-ci filaient la laine en chantant, accroupies à une distance respectueuse de leurs maîtresses. La coquette Setra arborait des caftans aux teintes vives. Elle passait sa vie à se tracer, au milieu du front, les arqous minutieux et fins comme des broderies ; à noircir ses lèvres et ses gencives avec le souak qui rehausse la blancheur des dents, et à enluminer de rouge la peau sombre de son visage.

Lella Mina, toujours languissante, poussait des soupirs et des exclamations ; elle se plaignait des maux dont elle était affligée et auxquels chacune, par politesse, affectait de prendre part. Ce qui ne l’empêchait nullement de faire honneur aux repas ni de s’égayer dans les secrètes orgies du vendredi, tandis que le marchand accomplissait à la mosquée ses dévotions.

Ce jour-là, les femmes prenaient de la gouza, qui trouble délicieusement la tête, du hachich, dont les effets sont érotiques, et parfois même de ce vin des pays chrétiens à la mousse légère et grisante. Les largesses de Lella Fatime, la très sage, savaient décider l’esclave El Bachir à dissimuler drogues et bouteilles au fond de la couffa pleine de légumes.

Que l’existence semble suave à celle dont la coupe s’emplit d’une boisson capiteuse ! Son parfum suffit à troubler les sens, le cœur s’inonde aussitôt de joie, et le chagrin s’évanouit. « C’est ce qu’il y a de plus pur et cependant ce n’est point de l’eau, ce qu’il y a de plus léger et cependant l’air ne la compose point. C’est une lumière que le feu engendre, c’est une âme qui n’a pas de corps.[63] »

Une joie voluptueuse enchante tous les visages, les prunelles sont noyées de larmes, des gestes imprécis dérangent la belle ordonnance des caftans et celle des turbans de gaze. Setra presse contre son sein la petite esclave Yasmin ; Lella Mina se renverse en riant d’un rire nerveux et sans fin entre les bras de sa belle-sœur Saadia. Les négresses chantent à tue-tête : Lella Fatime somnole, et Rahma, doucement ivre, étendue parmi les coussins, contemple avec béatitude le patio qui se transforme et s’agrandit, les arcades multipliées dont les colonnes oscillent, et le ciel d’azur subitement agité d’un fantastique vol de tous les oiseaux…

Et lorsque, à son retour, le marchand s’étonne de l’air étrange et joyeux d’une épouse, celle-ci répond avec une émotion très réelle :

— Ah ! seigneur ! puis-je approcher de ta chère personne sans être troublée !…

Mais Si Mansour n’insiste pas et, subitement, il songe qu’un ami l’attend à Bab Berdaïne…

Souvent aussi les femmes s’invitaient en leurs chambres à prendre le thé. Elles se faisaient alors mille politesses, comme à des visiteuses étrangères et la « maîtresse des choses » ne manquait d’aucune largesse envers ses hôtes. Elle sortait des coffres ses coussins les mieux brodés, les mrech d’argent, au col long et mince, pour s’asperger d’eau de rose ou de fleur d’oranger, et elle ne ménageait pas, dans les brûle-parfums, l’odorant aoud el Qomari dont les effluves noyaient la pièce d’une brume bleuâtre et embaumée.

Accroupies et parées, elles buvaient à petites gorgées le thé à la menthe qui évoque les vertes arsas et les plaisirs interdits, et elles racontaient d’insignifiantes histoires mille fois ressassées. Lorsque la réception prenait fin, chacune se retirait en cérémonie, tout en rendant grâce à Dieu et à celle qui les avait si bien traitées. Seule la préférée, l’amie favorite, s’attardait en la chambre tiède et bien close…

Lella Mina avait un tendre penchant pour sa belle-sœur Saadia dont elle ne savait se passer. Setra entourait de soins jaloux et passionnés sa petite esclave Yasmin, à la peau blanche et aux candides yeux clairs. Chaque servante avait son inséparable, et il n’était point jusqu’à la vénérable Lella Fatime qui ne portât un intérêt particulier à Messaouda, la négresse, qu’elle gorgeait de sucre et de thé.

Au crépuscule, lorsque les rayons roses quittent, à regret, les tuiles vertes au-dessus du patio, les femmes montaient en hâte à la terrasse. Elles avaient soin de varier leurs parures, afin que les voisines pussent s’en apercevoir, et les envier… Penchées au bord des murs, elles tenaient de longues conversations avec celles des maisons environnantes qui leur apprenaient les nouvelles. Elles correspondaient aussi, par signes, avec les femmes des terrasses éloignées, qu’elles n’avaient jamais vues de plus près, mais dont elles savaient les noms et toutes les histoires, grâce à ce langage astucieux que les Marocaines apprennent dès l’enfance.

— Comment es-tu ? — demandaient-elles en élevant la main.

— Malade, et toi ? quel est ton état ?

— Que le mal s’éloigne de toi !

— Et qu’il ne t’atteigne pas… Comment va ton mari ?

— Avec le bien ! Il est parti vers l’Orient.

Sur toutes les terrasses on aperçoit des caftans abricot, des caftans « cœur de pierre », des caftans « soleil couchant », et des caftans couleur de sucre dont les longues manches s’agitent. La cité crépusculaire appartient aux femmes et aux oiseaux ; l’air est tout frémissant de leur ramage et du mouvement de leurs ailes. Les cigognes traversent le ciel d’un vol hâtif pour regagner les ruines de l’Aguedal, les hirondelles babillent à la crête des murs, et des troupes de pigeons tournoient lourdement autour des minarets émaillés d’émeraude.

La ville dégringole, tel le lit caillouteux d’un oued, dans un enchevêtrement de terrasses et de treilles. Au delà des remparts, la vallée du Bou Fekrane étend ses bois d’oliviers et de micocouliers. Un vent léger dissémine le parfum des roses et celui des fleurs sauvages, il fait palpiter les robes de mousseline, les sebenia de soie aux couleurs vives, et parfois il trouble le cœur des femmes en leur révélant toutes les ivresses printanières… Là-bas, le soleil disparaît derrière les collines irréelles des Guerrouan.

Rahma s’est accroupie au bord de la terrasse, loin du groupe des bavardes ; elle semble épier, impatiente et mélancolique, une amie qui n’est pas venue… Soudain une voix l’appelle de la maison voisine et la fait tressaillir.

— Il n’y a pas de mal sur toi, madame ma colombe ?

— Il n’y a pas d’autre mal que de t’attendre, madame ma gazelle… Pourquoi viens-tu si tard ? Mon cœur en est serré.

— Le Chérif m’a retenue en bas. Que Dieu l’éloigne ! Mais à présent il est parti et ne rentrera pas ce soir.

— O puissant ! Si Mansour est allé aux noces de son intendant !…

— Louange à Dieu ! Madame ma colombe ! veux-tu voler jusqu’à moi ?

— O madame ma gazelle, y songes-tu ? si mon maître rentrait à l’improviste…

— On te préviendrait vite et je laisserais l’échelle… Je t’attends comme un voyageur aspire à la source au milieu du désert ! — murmure la Cherifa de sa voix la plus suave.

Rahma est partagée de désir et de craintes.

— Va, ma fille, — dit maternellement Lella Fatime, qui s’est approchée, — je veillerai en ton absence, mais, par Allah ! reviens avant l’aube.

— J’arrive dans quelques instants ! — s’écrie Rahma en bondissant vers l’escalier.

Elle se précipite dans sa chambre, ouvre ses coffres, bouscule les coussins, et gourmande ses esclaves dont la hâte n’égale point la sienne.

Toute la maison est au courant de l’aventure, et chacune s’empresse à la parer : Saadia lui apporte des bracelets, Lella Mina insiste pour lui prêter sa belle sebenia étincelante d’or ; Setra lui farde les joues et trace des arqous affolants au milieu des ses sourcils… Elle revêt un caftan émeraude ramagé d’argent qu’elle n’avait point porté depuis ses noces. Rien n’est trop beau pour la colombe qui a ravi son cœur… Accablée de joyaux et pénétrée de parfums suaves, Rahma semble une arousa prête à rejoindre l’époux…

Des négresses l’attendent sur la terrasse bleutée par la lune, et l’aident à descendre au moyen d’une petite échelle. C’est la première fois que Rahma pénètre chez son amie. La maison du Chérif est plus ancienne et plus sobre que celle du marchand, mais la chambre de Lella Oumkeltoum étincelle à la lumière des flambeaux comme pour une fête, et des coussins bien rangés s’empilent sur les sofas.

Toutes les femmes accompagnent la visiteuse en poussant des yous-yous d’allégresse. Puis elles se retirent discrètement après lui avoir fait mille amabilités.

— O ma colombe, — s’écrie la Cherifa, — te voici donc enfin, belle et parée pour me plaire, ainsi que je te voyais en mes rêves depuis le « jour de la ceinture » où je t’aperçus du haut de la terrasse. De ce jour, ma tendre aimée, mon cœur fut la proie des tourments, et je mourais d’un mal dont aucun taleb ne connaît le remède.

— Lumière de ma prunelle ! J’étais comme l’aveugle misérable tant que je ne te connus pas, et chaque matin je soupire en songeant aux heures qui me séparent du crépuscule.

— O ma beauté ! que ta peau est blanche ! Que ton parfum est délicat ! Il trouble ma tête et me pénètre de toutes les délices…

— Je ne suis qu’une esclave auprès de toi, madame ma gazelle. Tes joues rivalisent avec la fleur de l’églantier ! Tes yeux sont des olives mûres sur le point d’être cueillies et tes dents brillent plus blanches qu’un réal d’argent…

— Palmier de mon jardin, combien ta taille flexible est élancée ! A quelle hauteur dois-je aller ravir tes fruits plus doux que le miel…

— Aie pitié de mon impatience, ô ma dame ! toi seule sauras guérir la soif dont je suis tourmentée !

....... .......... ...

Elles passèrent la nuit dans le contentement, sur une couche sans égale, garnie d’étoffes merveilleuses et de coussins en brocart. Leurs soupirs s’élançaient avec la flamme des cierges et la fumée des cassolettes.

Rahma regagna sa chambre au chant du muezzin. Aucun bruit ne troublait le silence. Lella Mina dormait entre les bras de Saadia, Setra et Yasmin, enlacées, avaient sombré dans le sommeil.

Tandis que le tajer Mansour se réjouit aux noces, toutes ses femmes, vaincues par la volupté, s’alanguissent en des rêves enchanteurs.

Depuis lors, Rahma ne vécut plus que dans l’espoir de renouveler son plaisir. Mais les maris s’absentent rarement un même soir, et les deux amies durent se contenter des entrevues au crépuscule, et des tendresses que l’on murmure d’une terrasse à l’autre.

Elles s’envoyaient aussi de petits présents, échangeant leurs bijoux ou leurs turbans brodés. Rahma, une fois, à force de cajoleries, obtint de Lella Fatime un repas succulent et complet que les négresses descendirent à la Cherifa, lorsque la nuit eut étendu le voile de ses ténèbres. Mais tout cela ne parvenait point à tromper leur impatience et elles languissaient dans la contrainte, comme des plantes qui pensent mourir aux derniers jours de l’été.

— O ma gazelle, — soupirait Rahma ! — combien d’obstacles me séparent de toi ! des murailles épaisses et des portes, et la vigilance d’un époux soupçonneux. Pourtant mon cœur épanche vers toi tous ses désirs, tels les pleurs du nuage, ô rose parfumée ! et je succombe sous la tristesse de mon sort.

— Qu’il m’est dur, madame ma colombe, de ne pouvoir répondre à tes souhaits ! Tes larmes tombent sur mon cœur comme des gouttes d’huile brûlante, et l’embrasent. C’est plus de tourments que je n’en puis supporter… Qu’Allah me protège ! Je viendrai demain soir en ta chambre.

— Je reconnais là ton amitié, mais je crains que nos époux ne s’éveillent et ne nous fassent appeler.

— Tu trembles au moindre vent, ô ma beauté ! Dieu n’a-t-il pas donné la force à l’homme et la ruse à la femme ? Et pourquoi fait-il pousser dans les jardins la fleur au suc d’oubli ?… Demande à Lella Fatime de se procurer un peu d’afioun[64], dont tu me passeras…

Rahma sut profiter du conseil de l’expérience. Lella Fatime, que troublaient aussi les effluves du printemps, accepta sans trop de peine, la suggestion de sa bru : La couffa d’El Bachir dissimulait, ce jour-là, sous la tige verte des ghorchef, plus de bouteilles et de drogues qu’il n’en fallait pour la joie et la tranquillité de mille et un harems…

Quelle fête dans la maison aux apprêts discrets !

Chacune dispose secrètement les atours dont elle se parera pour la bien-aimée, et frémit d’impatience en l’attente des plaisirs nocturnes. Le tajer, sans défiance, fait honneur au repas et aux trois tasses de thé que Lella Fatime a préparées elle-même.

— O ma mère, qu’Allah te bénisse ! Tu m’as donné ton lait en mon enfance, à présent tu me verses la boisson parfumée sans laquelle le fils d’Adam n’a point de force. Grâce à ta sagesse et à ton ordre, ô ma mère, je vis tranquille en ma maison. Puisse le Seigneur t’accorder une place aux jardins de l’Éden, femme vertueuse !…

Puis comme la fatigue appesantit subitement ses paupières, il se dirige vers la chambre de Setra, dont c’est le tour, et tombe endormi sur un sofa.

O la nuit merveilleuse et plaisante que rien ne trouble !

La Cherifa est accourue, Lumière des yeux ! la Cherifa aux charmes sans pareils, en l’honneur de qui l’on s’assemble.

Toutes les étoiles étaient allumées au firmament et tous les flambeaux dans les chambres closes. On n’entendait que le bruit léger des rires et des baisers unis aux chants amoureux, aux sons étouffés des instruments. Les coupes circulaient pleines d’une boisson généreuse, moins grisante que l’air de cette nuit et l’haleine embaumée des femmes… Et elles furent ivres les unes des autres, ivres de joie et de volupté, tandis que le tajer Mansour dormait en paix dans son harem si bien gardé.

VII LA CHERIFA, FILLE DU SULTAN

O croyants qui entendez mes paroles, sachez que ce récit est véridique et bien fait pour émouvoir les amants.

J’ai composé ces vers délicats en l’honneur de celle dont le regard est affolant, d’une beauté aux noires prunelles.

Écoutez et jugez :

Je rencontrai ma belle dans la nuit, comme elle se rendait au hammam. Elle marchait languissamment au milieu de ses négresses.

Par Mouley Idriss ! c’est une fille de noble race… son haïk de laine fine la dissimule tout entière… Pourtant, je vis son talon, son petit talon, teint de henné ; ainsi, je connus qu’elle était jeune.

La curiosité s’empara de mon esprit. Je passai ma nuit à l’attendre… Lorsqu’elle sortit, ô la plus douce des récompenses ! J’aperçus deux yeux noirs, deux yeux au regard pénétrant, dont mon cœur fut à jamais troublé.

Depuis ce jour, je devins la proie des tourments ; le sommeil déserta ma couche et j’errai à travers la ville sans regarder aucune chose. Le fardeau de l’amour excédant mes forces, j’allai trouver une vieille astucieuse, et lui confiai ma peine :

— O ma mère, dis-moi quelle est cette beauté aux noires prunelles, qui fut au hammam de Mouley Ismaïl la seizième nuit de Chabane ?

Dans ma main brillaient des réaux d’argent…

La vieille répondit :

— Pour l’amour de celle qui t’a enfanté, j’irai m’enquérir de ce que tu souhaites.

Je l’attendis jusqu’au moghreb :

— L’insensé, — me dit-elle, — élève ses regards au-dessus de lui et s’écrie : « Je veux cette étoile. » Oublie, pour ton repos, jeune imprudent, que tu t’es trouvé sur le chemin de Lella Zeïneb, la Cherifa, fille du Sultan.

— Par le Prophète ! — m’écriai-je enflammé, — je pressentais qu’il n’y a pas plus noble créature, ni plus digne de mon amour !… O ma mère Khdija, aide-moi en mes desseins, et qu’Allah t’accorde ses grâces au jour des comptes et de la balance.

Dans ma main brillaient des réaux d’argent…

La vieille répondit :

— J’y consens par égard pour ton aïeul, Sidi Ali, qui fut un saint homme. Mais songe qu’on ne prend pas les tourterelles avec des grains de sable…

Je lui comptai ce qu’elle voulut. Elle s’en fut acheter des brocarts, des sebenia de soie claire, des cherbil brodées d’argent fin, et les porta de maison en maison.

O la plus déplorable des revendeuses !… O la plus fine des vieilles aux mille ruses !… Le bruit s’en répandit dans les harems ; Lella Zeïneb fit appeler la marchande…

La voici qui s’avance avec sa camousa qu’elle déballe au milieu de la cour :

— O Lella, ô ma maîtresse, — murmure-t-elle, — celui qui te rencontra près du hammam, la seizième nuit de Chabane, se meurt de ta beauté. Rends-lui la vie par une douce espérance.

La Cherifa répond à voix basse :

— Tais-toi, fille de péché !… ou je te dénonce à mon seigneur… Qu’ai-je à faire avec cet inconnu ?… Dis-lui qu’il y a des femmes parées à Sidi Nojjar[65]. C’est là qu’il se rendait sans doute lorsqu’il passa sur mon chemin.

Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan !

Hélas ! mon cœur fut flagellé quand la vieille me rapporta ces propos. Mais je ne perdis pas tout espoir.

Dans ma main brillaient des réaux d’argent…

La vieille repartit au palais.

— Assez de cruauté, — dit-elle, — tu as donné à la pudeur ce qu’il convient de lui accorder, mais ton cœur est tendre, il ne peut souhaiter la mort d’un homme jeune, beau, et de noble lignée… O lumière des yeux, aie pitié de ceux que tu blesses.

Elle répliqua, l’intraitable beauté :

— Abrège !… ses tourments m’importent peu… Quand ses pleurs feraient déborder la mer, je le jure, il ne verrait pas même mon ombre ! Qu’il s’en souvienne :

Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan !

Elle dit… l’inflexible vertu, celle qui éblouit au milieu des constellations, celle qui est un joyaux précieux enfermé dans les coffres de cèdre.

Elle dit…, mais au moghreb, elle me dépêcha son esclave. O la plus excellente des négresses ! O la meilleure des messagères !

— Prends cette clé que t’envoie ma maîtresse, et pénètre par la petite porte dans le jardin du Sultan. Le portier ne t’entendra pas…

Que la nuit fut lente à venir !… Je me consumais dans l’attente. Quand les ténèbres furent tombées sur terre, je me dirigeai vers le jardin. Le portier ne m’entendit pas…

Je marchai dans l’herbe fraîche, sous les orangers au parfum pénétrant. La négresse me conduisit à un petit pavillon, garni de tapis moelleux, de sofas et de coussins. L’aloès brûlait dans les cassolettes, et des coupes étaient préparées, pleines de boissons limpides plus douces que le miel.

Elle vint !… la belle aux yeux agaçants… Elle vint ! et moi, je demeurai stupéfait, tel celui qu’aveugle l’éclair dans la nuit sombre.

Je la vis s’avancer au milieu des cyprès dont sa taille a la sveltesse et la fierté, parmi les fleurs jalouses de son teint, et les lianes grimpantes qui n’égalent pas sa souplesse.

O la plus fortunée des nuits !… Tous mes désirs furent satisfaits, tous les enchantements me furent prodigués.

J’ai visité le jardin et cueilli les fruits du verger…

Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je en affronter l’ensemble ?…

Son front est la lune nouvelle brillant dans les ténèbres de sa chevelure. Ses sourcils bien arqués semblent tracés par un kateb[66] du Maghzen. Ses yeux sont des puits profonds où se mirent toutes les étoiles.

Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je en affronter l’ensemble ?…

Ses dents surpassent en blancheur les perles de la Chine ; son nez est un jeune faucon aux ailes frémissantes, et sa bouche un petit anneau précieux, plus rouge et plus suave que la grenade entr’ouverte.

Je le jure, ô croyants, par le serment !… Les yeux n’ont vu sa pareille en aucune contrée, ni à Fez, ni à Marrakech, ni chez les Berbères de la montagne.

Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je en affronter l’ensemble ?…

Chaque nuit, je revins au jardin. J’ai saccagé tous les parterres, et me suis enfui avant l’aube, tel un voleur avec son butin.

Hélas ! jour néfaste celui où la négresse me réclama la clé :

— Le Chérif arrive de Fez. Des propos perfides lui sont parvenus… Voici le salut de ma maîtresse aux yeux enchanteurs : « Qu’Allah lui accorde l’apaisement. » Ne retourne pas au jardin… Le portier ne dormira plus…

O la plus triste des messagères !… O négresse !… je te revis au souk du vendredi[67], le crieur te mettait à l’encan. O négresse !… le Chérif renouvela tous ses esclaves. Un eunuque vigilant garde sa porte.

Depuis des mois, j’erre comme un insensé le long des murs bâtis par les captifs chrétiens. Mais le vent ne m’apporte même pas l’odeur de la beauté bien gardée, de celle dont l’haleine est plus douce que le parfum des roses et des jasmins mélangés.

La douleur me consume et mon esprit est déchiré par la séparation. Depuis des mois, j’espère la revoir, et toujours s’éloigne le terme de mon attente… Que mon sort est affreux ! Seul, je me sens décliner parmi les jeunes hommes de mon temps.

Assez de lamentations… Le chagrin m’entraîne au tombeau. Je suis un mort déjà lavé, insensible au fracas du monde. L’amour qui me tue est celui d’une fière beauté, d’une beauté aux noires prunelles…

Cette poésie, ô croyants, fut composée dans la ville de Sidi ben Aïssa en l’an 1335 de l’hégire. J’en suis l’artisan ingénieux et mon nom est inscrit dans celui des compagnons du Prophète originaires de Médine[68].

VIII ESCLAVAGE

Mouley Larbi ed Doukkali vécut heureux et libre jusque vers sa trentième année. C’est alors qu’il fut réduit en esclavage.

Certes ! Allah ne permit pas qu’un Chérif de si noble race connût la honte d’être mêlé au lamentable troupeau de ceux que l’on acquiert pour une somme d’argent.

Mouley Larbi reste un homme considéré ; les gens s’inclinent toujours très bas sur son passage, et, dévotement, lui baisent l’épaule. Cependant nul n’ignore qu’il n’est plus qu’un esclave, l’esclave humble et soumis de son épouse, Lella Rita, sœur du Sultan.

Il n’avait jamais songé à une telle union, étant de cœur simple et modéré dans ses ambitions. Il savait aussi la distance qui sépare un aîné de son cadet, et qu’il ne convient pas à celui-ci d’aspirer aux mêmes honneurs. Mouley Larbi fréquentait peu Mouley Ben Naceur, son frère, de quinze ans plus âgé et né d’une autre mère. Il ne manquait pas de lui témoigner un grand respect, bien qu’ayant été dépouillé par lui de sa part d’héritage paternel.

Mouley Larbi vivait en sage dans ses terres des Doukkala, uniquement occupé de ses récoltes et de ses livres. Car, de ses études à Karaouïne, lors de sa jeunesse, il gardait un goût très vif pour les textes saints.

Le faste de son frère et la haute situation qu’il occupait au Maghzen, ne parvenaient point à troubler la quiétude du Chérif campagnard.

Grâce à sa naissance, à sa richesse et à son esprit astucieux, Mouley Ben Naceur était devenu le favori du Sultan qui, pour le mieux distinguer, lui donna en mariage une de ses filles, Lella Rita. Il en avait eu deux enfants.

L’éclat de leurs noces, les trésors dont la princesse emplissait la demeure conjugale, hantèrent longtemps les imaginations ; l’enfance de Mouley Larbi en avait été émerveillée comme d’un conte. Un reflet de cette gloire l’auréolait dans sa retraite, bien qu’il ne songeât point à s’en prévaloir.

Après des années de splendeur, la destinée de Mouley Ben Naceur fut accomplie, Lella Rita devint veuve.

Un autre sultan régnait, dont elle était la sœur préférée. Il s’inquiéta tendrement de son sort. Lorsque fut écoulée la période consacrée aux lamentations et au deuil, il lui dit :

— O ma sœur ! Il n’est pas bon qu’une femme vive dans la solitude. Cesse de pleurer un époux respectable, — Allah l’ait en sa Miséricorde ! — pour arrêter ton choix sur un autre chérif. Je n’ai pas voulu prendre une résolution sans te consulter, car je te sais prudente et pleine d’entendement. Je m’en rapporterai donc à ton désir, et je ne doute pas qu’il soit excellent.

Puis il lui cita plusieurs personnages, tous plus riches et considérés les uns que les autres, pouvant aspirer à l’honneur de partager sa couche.

Mais Lella Rita secouait la tête, indécise. Elle répondit :

— O notre Maître ! Permets-moi de faire tout d’abord les prières du parti à prendre. Je te donnerai ma réponse dans quelques jours.

Elle se mit à jeûner et à exécuter les pratiques pieuses prescrites en pareil cas. Lorsque revint le Sultan, elle lui dit :

— Allah inspira mon cœur et me révéla le mariage que je dois contracter. S’il plaît à Dieu et à ta volonté, ô notre Maître ! j’épouserai mon beau-frère Mouley Larbi Ed Doukkali.

Le Sultan conçut un extrême étonnement de cette décision. Il n’ignorait pas la vie retirée du Chérif, et ne pouvait comprendre que sa sœur lui accordât la préférence sur tant d’autres, plus fortunés et dignes d’elle par leur éclat. Néanmoins, devant la ferme volonté de la princesse, il céda, puisque après tout Mouley Larbi pouvait, par sa naissance, accéder à cette union.

Un Vizir traversa le pays avec une nombreuse escorte, pour l’informer de l’honneur qui lui était échu.

A cette nouvelle Mouley Larbi sentit sa raison vaciller, et le jour s’assombrit devant ses yeux. Mais il retint toute parole désordonnée, de crainte de trahir le trouble extrême qui agitait son âme.

— Entendre c’est obéir ! — répondit-il.

Puis il prit soin que ses hôtes fussent traités avec magnificence, et il ne se retira qu’ensuite en ses appartements, pour se livrer au désespoir.

Son épouse, Lella Aïcha, le voyant au comble de l’affliction, sans en connaître la cause, essayait en vain de le consoler.

— Un malheur te frappe donc, ô mon seigneur le chéri ? — demandait-elle ! — et ne puis-je l’alléger ? La sécheresse compromet-elle tes récoltes ? Les Berbères sont-ils venus rafler nos troupeaux ?

— Hélas ! — répondit avec abattement Mouley Larbi, — ce n’est rien de tout cela ! ô fleur de mon jardin ! délice de mes jours ! sache que le Sultan m’a désigné pour épouser sa sœur Lella Rita, veuve de Mouley Ben Naceur !

Alors Lella Aïcha se mit à gémir et à déchirer ses vêtements, car l’adversité dépassait les bords de la coupe où elle allait s’abreuver. Elle prévoyait que la princesse n’accepterait jamais une coépouse, et que son propre bonheur serait le prix dont Mouley Larbi payerait cette éclatante union…

Lui aussi versait des larmes amères. Il songeait tristement à tout ce qu’il devrait abandonner : sa vie champêtre et plaisante, son pays des Doukkala, son repos et surtout la colombe tant aimée, la belle au corps souple et flexible comme le fût d’un palmier !

Mais on ne refuse pas une sœur du Sultan !

Et l’époux pleura toute la nuit auprès de l’épouse, sans ajouter de paroles superflues.

Dès le lendemain il prépara son départ, choisit un intendant et s’en fut chez le cadi pour répudier, ainsi qu’il convenait, Lella Aïcha, sa charmante. Il ne le fit point sans lui accorder généreusement une partie de ses biens, en sorte qu’il se trouvait presque pauvre au moment de contracter une impériale alliance.

Le mariage n’en eut pas moins lieu, à Fez, avec tout le luxe désirable, Lella Rita était fastueuse et pleine de vanité. Ayant été l’épouse déférente d’un puissant, ce ne fut pas sans raison qu’elle désigna pour lui succéder le modeste chérif. Dès la nuit de leurs noces, elle se félicita de le trouver, suivant sa réputation, jeune, vigoureux et plus beau que la lune à son apogée.

Mais, pour ce qui est de Mouley Larbi, il n’en fut pas de même. L’arousa possédait une taille épaisse, des traits rudes, et le charme de sa jeunesse datait d’un autre règne… Il s’efforça néanmoins de la contenter, car il était fort pénétré de l’honneur qu’elle lui avait fait en le choisissant.

Après les fêtes, qui furent longues et splendides, ils entamèrent leur vie conjugale. C’est alors que le Chérif perçut la qualité de son destin. Il habitait un palais rutilant de peintures et d’ors, aux vastes cours pavées de marbres, aux jardins enchanteurs entre les murs. D’innombrables esclaves s’empressaient à le servir et lui témoignaient un excessif respect… Elles ne pénétraient jamais en la pièce où il se trouvait que prosternées, se traînant sur les genoux et les mains, selon la coutume des maisons impériales. Les repas se succédaient, abondants et délicieux, les chambres étaient garnies de sofas, de tentures et de tapis.

Pourtant Mouley Larbi, au milieu de cette prospérité, se sent plus misérable que le dernier des mendiants, plus asservi que les négresses rampant à ses pieds…

Lella Rita, seule, règne en la demeure. Elle entend que son époux se plie, comme les autres, à son despotisme. Elle ne l’autorise pas à donner un ordre, elle contrôle ses actes, fait espionner ses sorties… Le Chérif se révolta tout d’abord contre cette tyrannie, mais Lella Rita s’en plaignit au Sultan. Et le souverain fit comprendre à l’époux rebelle qu’il pouvait choisir entre une existence dévouée à la princesse, ou une discrète suppression, qui permettrait à celle-ci d’élire un mari plus souple…

Mouley Larbi n’a plus de recours qu’en Dieu. Il répète, en s’efforçant d’atteindre la résignation :

— Chacun porte sa destinée attachée à son cou. Je me réfugie en Toi, ô Clément ! ô Miséricordieux !

Lella Rita le tient courbé sous un joug d’autant plus impitoyable qu’elle l’aime. Elle s’est prise d’une ardente passion pour ce jeune homme qui réjouit sa maturité. Elle le veut sans cesse à ses côtés, elle sollicite les brûlantes déclarations.

Que d’artifices elle emploie pour lui plaire ! Que de bijoux chargent ses épaules !

Les Juives lui apportent chaque jour des onguents, fabriqués par les sorcières, dont elle espère ranimer sa beauté. Les marchands de la kissarïa lui adressent leurs brocarts aux arabesques brillantes, leurs sebenias bariolées et lourdes, leurs mousselines les plus impondérables.

Et c’est le rouge ! et c’est le kohol ! et ce sont les essences précieuses ! et les caftans magnifiques ! et les joyaux de sultane !

Et c’est néanmoins la vieille épouse, brèche-dents, obèse et mal odorante !

Pauvre Mouley Larbi !

Malgré sa bonne volonté, il ne parvient pas toujours à satisfaire les exigences de Lella Rita. Elle devine une contrainte dans ses caresses, des réticences à ses flatteries, une lassitude sous ses transports… Mais elle a un sûr moyen de l’en châtier.

Ces jours-là, les esclaves n’apportent point de repas à Mouley Larbi. Et comme son amour-propre répugne à chercher ailleurs la pâture qui lui est refusée dans son logis, le Chérif attend, affamé, que l’épouse mette un terme à ses rigueurs.

Par une infortune superflue, la maladresse de son intendant dissipa tous ses biens. En sorte que Mouley Larbi, dans son apparente opulence, ne possède plus de quoi s’acheter un burnous, et ne peut attendre que de son épouse l’argent nécessaire à ses moindres dépenses.

Il n’a même pas la compensation d’oublier ses tourments entre les bras d’une jeune et tendre négresse. La farouche jalousie de Lella Rita veille sans trêve, et elle poussa la prévoyance jusqu’à ne s’entourer que d’esclaves dont les visages de poix mettraient en fuite le diable lui-même.

L’unique plaisir qui reste au Chérif est de participer à ces réunions de lettrés, ses anciens compagnons de jeunesse, où l’on boit beaucoup de thé, tout en reprenant les vieilles et puériles controverses inlassablement passionnantes pour les générations et les générations.

« Doit-on recommencer la prière lorsqu’on s’aperçoit qu’on avait un pou sur son vêtement ?

« Est-il permis d’accompagner le cercueil d’un libertin ?

« Le jeûne du Rhamadan est-il rompu par les fileuses qui réunissent les brins de lin entre leurs lèvres ? »

Chacun donne son avis avec courtoisie, et cite l’opinion des savants illustres et des commentateurs. Une paix reposante emplit les mesrias où l’on s’assemble. Les matelas, un peu durs et plats, sont enveloppés d’étoffes très blanches ; des nattes de jonc, faites à Salé, recouvrent la chaux des murs, les livres et les papiers s’empilent dans un coin de la chambre. Quelquefois une douce et fauve tourterelle roucoule dans sa cage, et la boule d’un basilic jette une fraîche note de verdure. Car ces doctes personnages ont gardé leurs goûts d’étudiants. Au printemps, ils aiment à s’assembler dans les vergers en fleurs étagés sur la colline. Ils continuent à discuter l’excellence des prières surérogatoires, tout en humant délicieusement le parfum des roses et des orangers, dont le vent secoue les pétales sur leurs genoux.

En l’une de ces réunions, plus plaisante encore que les autres, ils firent venir des cheikhat habiles à jouer du luth, du tambourin et du gumbri. Elles chantèrent d’amoureuses chansons :

O gens ! qui dira les tourments endurés En l’absence d’une belle aux cheveux musqués ! Le brasier de ses yeux enflamma mon cœur, La souplesse de sa taille égara ma raison ! Mais vint mon amie. Et avec elle Le contentement des désirs et le bonheur de l’esprit ! Le barbier des tatouages avait tracé les ornements Et les dessins que j’aime sur les mains de ma gazelle. Moins étincelante était la lumière des flambeaux, Moins brûlante en était la flamme, Moins consumée la cire de leurs cierges, Que ma belle ardente et langoureuse… O gens ! qui dira les délices de cette nuit ?

Les voix se faisaient plus enchanteresses à mesure que s’effaçait le jour. Il y eut un festin et des jouissances délectables… Dieu seul distingue toutes choses à travers le voile des ténèbres…

Les lettrés, s’étant divertis extrêmement, se promirent de renouveler leur plaisir en une prochaine réunion.

Mais ce jour-là on attendit en vain Mouley Larbi pour commencer le repas sous les orangers. Ses amis inquiets lui dépêchèrent le notaire Si Saïd.

— Qui est là ? — demanda une esclave à travers la porte.

— Ouvre !

— Que s’ouvrent devant toi les portes du paradis ! — répondit la négresse, sans ébranler celle qui les séparait. — Que désires-tu ?

— Porte à ton maître le salut de ses compagnons, et informe-le de notre impatience à jouir de son estimable présence, en l’arsa du Fkih Mokhtar ben Mohammed.

L’esclave revint au bout de quelques instants et dit :

— Le Chérif te remercie et te salue. Il te prie de l’excuser auprès des lettrés de l’impossibilité où il se trouve d’aller les rejoindre. Car notre maîtresse ayant fait fermer toutes les portes de cette maison, et les clés étant en sa possession, il ne saurait aujourd’hui, pas plus que moi, en sortir. C’est pourquoi il te demande de lui pardonner s’il ne peut non plus te recevoir, et il vous souhaite à tous, pleine de contentement et de félicité, cette journée qu’il eût aimé passer avec vous. Et le salut !

Le notaire s’en fut en songeant à l’étrange aventure du Chérif prisonnier.

Et il remerciait le Rétributeur de n’avoir fait de lui qu’un simple mortel, et de lui avoir donné une femme comme les autres, que l’on enferme soi-même et que l’on fustige à son gré, selon le droit naturel des maris.

IX LES DOUBLES NOCES DE LELLA NFISSA

Grâce à Dieu ! Lella Nfissa ne connut jamais d’autre époux que Moulay Ahmed El Mrakchi, — Allah prolonge ses jours ! — et pourtant elle fut deux fois l’arousa, la vierge éblouissante pour qui se déroulent splendidement les fêtes d’un mariage.

Elle naquit à Meknès dans le palais tout doré où le Chérif El Hossein commençait à mourir, après une nonchalante existence voluptueuse. Cette petite Nfissa, présent inespéré d’Allah à sa vieillesse, devenait son unique héritière, tous ses autres enfants l’ayant, par une fatalité, déjà précédé dans la tombe. Mais alors que Lella Nfissa ouvrait les yeux, Azraél[69] emportait sa mère et Sidi El Hossein, accablé par l’âge, se sentait atteint du mal auquel il devait succomber.

Pourtant il vécut encore neuf années, toujours plus las et misérable dans son corps. Il eut ainsi la joie de voir grandir la fillette, son unique amour.

Lella Nfissa se souvient du vieillard si pâle, soutenu par des coussins, auprès duquel s’est écoulée son enfance. Il la voulait sans cesse avec lui, la caressait, ne s’occupait que de la distraire. Sur ses ordres, les esclaves achetaient les brocarts les plus splendides et les mousselines les plus transparentes pour parer l’enfant.

— Petite précieuse, — disait Sidi El Hossein — tu réjouis mon cœur attristé, ainsi que mes yeux privés de tout autre spectacle… Tu es la source vive désaltérant le voyageur après un long trajet dans le désert… Tu es la datte délicate qui tombe pour lui du palmier… Tu es le repos bienfaisant… l’aurore exquise.

Et il lui murmurait encore mille choses qu’elle ne pouvait comprendre, mais dont elle percevait la tendresse.

Quand il se sentit tout près de la mort Sidi El Hossein voulut assurer lui-même l’avenir de sa fille. Il eut de longs entretiens avec de nobles personnages venus de Fez, et dont il écartait la petite. Lella Nfissa s’étonnait un peu de cet exil, car elle était habituée à régner dans la chambre paternelle, quels que fussent les visiteurs.

C’est ainsi que son mariage fut décidé.

Cela ne se passa pas tout à fait selon la coutume, en raison de la maladie du Chérif. Nul ne sut ce qui avait été convenu entre lui et son futur gendre durant les conversations insolites qu’ils tinrent à ce sujet… Le vieillard paraissait tout heureux et apaisé.

On célébra les noces avec un faste inimaginable. Longtemps on parlera dans la ville des cadeaux offerts par le père et le fiancé : des coussins, des matelas de laine moelleuse, des haïti en velours et en drap, des brocarts chatoyants, des cherbil brodées d’argent fin, des colliers, des diadèmes enrichis de pierreries, des bracelets, des anneaux d’oreilles et des cinq négresses expertes à toutes les choses nécessaires en l’existence… Les femmes célébraient à l’envi les parures merveilleuses dont était chargée l’arousa.

Lella Nfissa n’en sentait que la fatigue. Ses frôles épaules ployaient sous les soieries trop lourdes, sous les pesants joyaux somptueux. Elle n’osait ni remuer, ni ouvrir les yeux ; elle était une impassible et hiératique petite mariée ; ses larmes coulaient, ainsi qu’il convient, de ses paupières closes. Mais ce n’était point par pudeur ou regret de la maison paternelle, car Lella Nfissa n’avait pas encore compris la signification des noces, ni qu’il lui faudrait suivre, à Fez, un époux inconnu…

Elle pleurait d’ennui et surtout de lassitude.

Lorsque arriva l’heure suprême, celle où le fiancé pénètre dans le qtaa pour l’accomplissement des rites, les sanglots de la petite fille redoublèrent. Un silence solennel planait sur la pièce déserte et sombre, éclairée de quelques cierges dont les reflets s’accrochaient aux bijoux et aux satins de la mariée comme pour la mieux désigner… Moulay Ahmed s’accroupit auprès d’elle, et doucement écarta les voiles brodés d’or… Mais, comme il l’embrassait sur le front, Lella Nfissa eut bien peur. Malgré les recommandations qu’on lui avait faites, elle se sauva jusqu’au bout de l’alcôve en poussant des cris affolés.

L’époux cherchait à la calmer.

— Ne crains rien, petite colombe chérie, — disait-il — ne crains rien, petite gazelle ! Je ne te ferai aucun mal, je ne te toucherai pas…

En effet, il n’essaya pas de l’approcher.

C’était un homme jeune, au visage très doux. Lella Nfissa n’écoutait pas ses paroles, mais son immobilité la rassurant, elle cessa de crier. Même elle consentit à revenir auprès de lui, et, toute tremblante, elle le laissa contempler son visage.

Moulay Ahmed n’en chercha pas plus cette nuit-là, et, bien entendu, on ne sortit pas le siroual[70]…

Chaque soir, il revint près de Lella Nfissa qui commençait à s’accoutumer à sa présence. Il dormait sur un des sofas, sans troubler le repos de la petite. Lella Nfissa retrouvait sa gaîté, et, le jour de la ceinture, oublieuse de son rôle, elle causa un gros scandale en courant à travers la cour avec les fillettes de son âge.

Ce lui fut un nouveau chagrin de quitter Meknès, ses amies, ses servantes et son tendre père si malade. Elle n’avait point encore atteint les remparts de Fez que Sidi El Hossein s’endormait dans la miséricorde d’Allah…

Moulay Ahmed n’en avertit point sa petite épouse ; ce n’est que de longs mois après qu’il commença, très doucement, à lui faire pressentir la vérité…

Il possédait une fort belle demeure et beaucoup d’esclaves, Lella Nfissa fut accueillie comme une sultane, adulée, comblée de présents. Chacun de ses désirs se trouvait aussitôt réalisé. Du reste, elle préférait à toutes choses les jeux et bavardages avec les négrillonnes de la maison, ou les fillettes, parentes du Chérif, qu’on amenait souvent pour la distraire.

Peu à peu elle oubliait les longues heures de contrainte passées auprès d’un vieillard malade, et la sage immobilité apprise durant son enfance. Il semblait que toute l’ardeur juvénile de son être voulût prendre sa revanche. Elle courait comme une gazelle à travers les allées du riadh, essoufflée, joyeuse, un peu folle, Moulay Ahmed la regardait avec un sourire attendri. Chaque nuit il accompagnait sa femme dans l’immense salle reluisante de mosaïques et de dorure qui était leur chambre conjugale, et il s’étendait sur un des grands lits à colonnes, tandis que la petite, toute fatiguée de ses jeux, tombait endormie sur un sofa.

Alors, sans bruit, l’époux quittait la pièce et s’en allait rejoindre Mahjouba, la négresse…

Lella Nfissa ne l’ignorait pas et n’en prenait aucun souci…

Elle grandit ainsi chez son époux, très insouciante et heureuse, dirigée par les sages conseils de sa belle-mère, Lella Maléka, qui l’aimait tendrement et lui donnait l’illusion d’un amour maternel dont elle n’avait jamais connu la douceur.

Plusieurs années s’écoulèrent sans changement, mais Lella Nfissa ne courait plus dans le patio. Elle s’était transformée en une souple jeune fille au visage séduisant. Elle se savait belle et en concevait de la joie, elle commençait à prendre goût à la parure, à songer aux choses qui troublent le cœur des femmes… La noire Mahjouba lui devenait odieuse, et elle pleurait, sans savoir pourquoi, quand elle se réveillait, la nuit, dans sa chambre déserte.

Moulay Ahmed ne la regardait plus sans tressaillir et, devant l’épanouissement de cette charmante créature, il remerciait Allah de l’avoir enfin délié du serment fait à un mourant… Toutefois il ne voulut pas que leur union fût consommée au hasard de son désir, et résolut de l’entourer de toutes les pompes habituelles.

C’est alors que furent célébrées les secondes noces de Lella Nfissa Bent El Hossein avec Moulay Ahmed El Mrakchi. Elles furent encore plus brillantes que les premières.

* * *

… La demeure trépidante du bruit des fêtes devient tout à coup silencieuse, un frisson passe sur les femmes en attente…

— Le marié vient !…

Derrière la porte de le chambre nuptiale refermée, retentissent les yous-yous stridents.

Une fois encore, Lella Nfissa resplendissante et pudique attend l’époux au fond du qtaa. Ses yeux sont clos, sa poitrine palpite, mais aujourd’hui elle sait le visage de celui qu’elle ne doit pas regarder. Soudain, elle comprend qu’il n’en est pas de plus troublant au monde… Il s’approche… elle tremble et ne s’enfuit pas. Elle le redoute et le désire, elle défaille de bonheur entre ses bras… et, vierge, elle éprouve un sentiment interdit à ses sœurs, les mariées musulmanes.

Lella Nfissa aime et frémit d’amour, à l’heure même de son mariage.

X AMMBEUR LA FAVORITE

Certes, Allah s’était montré généreux envers sa créature en conduisant Ammbeur chez Si Othman el Arfaoui, l’homme pieux. Et bien qu’elle ne fût qu’une esclave, ses jours s’écoulaient tièdes et limpides derrière les hauts murs blancs qui séparaient cette demeure du reste de l’univers. Pourtant, elle avait été volée très loin, dans le Sous, alors qu’elle accomplissait à peine sa deuxième année.

Lella Myrrah l’éleva presque maternellement avec ses deux filles, et Si Othman lui témoignait une hautaine mansuétude. Dans la maison, chacun l’aimait pour sa gaîté, sa douceur et sa grâce ; depuis qu’elle était nubile, son visage revêtait une grande beauté.

Celui qui verra Ammbeur sera ensorcelé, car sa chevelure noire et soyeuse recouvre ses épaules ; ses yeux sont langoureux comme ceux de la gazelle ; ses lèvres rouges s’ouvrent dans un sourire sur une rangée de perles, et ses sourcils ressemblent aux noun tracés par un habile calligraphe. Elle est fine et brune, d’un brun exquis se rapprochant de la couleur ambrée. Ammbeur[71], tu es bien nommée… Celui qui te possédera, ses blessures guériront, ses tourments seront oubliés… A ton poignet est un tatouage délicat ; tes membres sont de beaux cierges lisses et les seins font saillie sur ta jeune poitrine, telles les pommes des pays chrétiens.

Ammbeur est une rose épanouie dont nul encore n’a froissé les tendres pétales. Déjà Oum Keltoum et Mina, ses compagnes d’enfance, ont quitté la demeure paternelle au milieu du brillant cortège des noces. Ammbeur s’est réjouie, sans les envier, car elle sait que l’esclave n’est pas destinée au lit d’un époux… Elle ignore seulement si le maître l’appellera un soir auprès de lui, ou si elle est réservée à l’inexpérience de Si Mohammed, le fils aîné, dont la quatorzième année s’accomplira au Ramadan. Elle se confie en son Dieu, elle vit insouciante et joyeuse…

Un hôte est entré dans la maison : Si Driss el Bagdadi vient de Fez ; on dit que des affaires importantes l’appellent à Rabat, où il veut s’installer, et le maître en témoigne une grande joie, car Si Driss est l’ami cher de sa jeunesse, alors qu’ils étudiaient tous deux à Karaouïn[72].

Il l’a installé dans la plus belle salle du menzah, et les femmes s’ingénient chaque jour à cuire des repas succulents pour celui qui honore leur demeure. Lorsqu’il traverse le patio, elles laissent retomber en hâte les rideaux de leurs chambres afin de n’être point aperçues, mais leurs yeux curieux épient Si Driss à travers la mousseline, et elles interrogent avidement les esclaves qui servent les repas au maître et à son ami.

— C’est un homme solide, au teint blanc, — rapporte Messaouda, la négresse.

— Il est rassasié[73], — déclare Yasmin.

— Une barbe bouclée décore son visage, — dit Mbilika.

Ammbeur se tait, volontairement affairée à nettoyer la merfia. Pour la première fois de sa vie, elle sent la pudeur de son visage, car Si Driss la contemple avec des yeux d’extase, et, bien qu’il s’observe et dissimule, elle devine constamment le regard de l’hôte glissant vers elle… Toute sa jeunesse a frémi à cet appel muet ; Ammbeur pense si longuement à Si Driss que la nuit lui apporte des rêves voluptueux…

Deux semaines plus tard, Si Driss el Bagdadi quitta l’hospitalière demeure de son ami pour s’installer dans celle qu’il venait de louer à un riche Rbati[74], et la vie perdit son goût pour Ammbeur.

Les jours rampaient, mornes et longs sous un ciel sombre. Après la sécheresse de l’été, les premières averses noyaient la ville ; et les retardataires qui n’avaient pas encore fait reblanchir leurs murailles, déménageaient en hâte les chambres inondées. Mais tous se réjouissaient et bénissaient la pluie, présent d’Allah, qui apporte l’abondance et la prospérité.

Puis, le soleil reparut, les esclaves coururent aux terrasses pour étendre le linge et disposer tomates et piments qu’il fallait sécher en vue de l’hiver. Elles se pressaient, bavardes et joyeuses. Ammbeur riait avec elles, le cœur mordu par un secret tourment, lorsque le maître la fit appeler.

— Tu vas nous quitter, — lui dit-il, — car je t’ai donnée à Si Driss el Bagdadi, mon ami. Sa maison[75] est restée à Fez, il lui faut une compagne et tu lui plais… sois douce et travailleuse chez lui comme ici ; je n’ai jamais eu à me plaindre de toi, il en sera de même pour ton nouveau maître, s’il plaît à Dieu !

Ammbeur baisa la main de Si Othman, fit un paquet de ses caftans et revêtit son haïk. Son âme s’épanouissait voluptueusement, mais elle sut se répandre en larmes et en gémissements lorsqu’il lui fallut quitter Lella Myrrah et les autres femmes du logis. Les esclaves pleuraient aussi, tout en la jalousant au fond du cœur…

Ammbeur suit une vieille servante à travers les ruelles éblouissantes de la ville, elle songe à Si Driss et tout son être palpite de frayeur et de joie… Sa compagne s’arrête au fond d’une impasse et heurte discrètement à une porte. Une négresse vient ouvrir et conduit Ammbeur à travers un vestibule sombre, au bout duquel tout à coup elle s’arrête, éblouie :

Le riadh[76] s’étend inondé de soleil…, un gai soleil frais, pur, rajeuni, sur les plantes ressuscitées par les premières pluies.

Une odeur de sève, de terre humide flotte dans l’air, les feuilles bien lavées semblent heureuses. Les abeilles s’affairent autour des daturas, dont chaque fleur est une grosse cloche bourdonnante, et les jasmins touffus, pleins de nids, lancent vers le ciel des pépiements enivrés.

Les tuiles vertes, au-dessus des arcades, encadrent un grand morceau d’azur. Tout est harmonie, beauté, dans ce jardin bien clos et mystérieux au passant, qui ne peut soupçonner cette fête des arbres, des fleurs et des oiseaux derrière les murs blancs… Les allées de mosaïques luisent doucement entre les parterres. Les bananiers, les orangers, les géraniums, les rosiers s’enchevêtrent et se dépassent en une ruée sauvage vers la lumière et la vie. Après six mois d’implacable sécheresse, où ils agonisaient, ensevelis déjà sous la poussière rouge, la première pluie suffit à les ranimer. Ils respirent, ils se détendent, ils s’étalent délicieusement au soleil, ils poussent des feuilles et des fleurs nouvelles, ils arrondissent leurs fruits.

Le jardin accueille Ammbeur avec un visage riant que les grenadiers fardent çà et là d’écarlate.

— Sois la bienvenue chez moi, — dit Si Driss en avançant vers elle. Il mesure ses pas, il éteint le feu de ses yeux, mais une ardente rougeur brûle son visage, sa voix s’altère, ses mains tremblent, ses regards vacillent… et soudain, fou d’amour, il oublie sa contrainte et entraîne Ammbeur vers la chambre aux coussins voluptueux…

....... .......... ...

Ammbeur connut le goût de la félicité. Elle fut la sultane dont la beauté ensorcèle et provoque la démence, le Tasnim[77] où son maître ne pouvait se lasser de boire, le feu dévorant qui incendie et ne consume jamais… Dès qu’il apercevait sa belle aux prunelles agaçantes, aux paupières cernées de kohol, à la salive douce comme le miel d’un rayon encore scellé, Si Driss frissonnait et murmurait :

— Au nom d’Allah[78].

....... .......... ...

Elle eut des esclaves et des bijoux, des robes de brocart aussi somptueuses que celles d’une épouse de caïd, des plateaux d’argent chargés de verrerie pour le thé, des coussins brodés par les plus habiles mouallemat, une machine chantante[79], et des pendules à carillons… Elle se promenait indolente et oisive à travers son jardin aux arcades festonnées, épiant les oiseaux, cueillant des fleurs pour les mêler à sa chevelure, s’amusant, avec les négresses, d’un insecte ou d’une goutte d’eau. Elle était douce et d’humeur égale, toujours prête aux caresses, ne se disputant avec aucune femme, ne demandant jamais à sortir ni à monter aux terrasses. Et Si Driss la comparait en pensée à ses épouses de Fez, dont les voix furieuses, les revendications et les doléances affligeaient perpétuellement ses oreilles.

— Tu es ma plus aimée, — disait-il à Ammbeur, — mon repos et mon paradis… Si je te quitte, ma raison s’embrouille, et j’erre au milieu des souks tel un corps dont l’âme est absente. Les autres…, je leur envoie de quoi vivre dignement, et, certes ! je leur ferai la « part de Dieu » quand nous retournerons à Fez ; mais tu resteras toujours chez moi comme la lune parmi les étoiles.

Il en fit son épouse par contrat devant le Cadi, après la naissance d’un fils, et la sebenia des noces n’était pas encore usée lorsque l’enfant mourut. Ammbeur sut ne pas importuner Si Driss de son chagrin qui s’évanouit rapidement dans la joie inespérée d’une situation légitime. Elle n’avait pas profité, pour y atteindre, de l’empire qu’elle exerçait sur son maître, ainsi que le font tant d’esclaves favorites, car l’amour de Si Driss lui suffisait et elle n’était point ambitieuse. Mais le Seigneur la comblait de ses bienfaits ; elle en ressentait une joyeuse fierté.

Deux ans s’écoulèrent ainsi, pleins de félicités, au cours desquels Si Driss el Bagdadi régla les affaires qui l’avaient appelé à Rabat. Rien ne l’y retenant plus, il avait hâte de retourner à Fez, dans la maison de ses ancêtres, dont il parlait toujours avec attendrissement.

— Certes, — disait-il à Ammbeur, — tu n’y trouveras pas un riadh plein de fleurs, ni des chambres blanches et neuves comme ici. Cette demeure est dans ma famille depuis plus de quatre cents ans… J’en possède encore l’acte de vente signé par les adoul[80] du cadi Abd el Latif Bel Jiehd. Mais les pièces y sont fraîches, et tu pourras monter chaque soir à la terrasse, car elle est disposée de telle sorte qu’on ne l’aperçoit pas de la rue.

Il tâchait de tracer à Ammbeur une image séduisante de sa future existence. Pourtant, il n’était pas sans crainte en songeant à ses autres épouses et à la façon dont elles accueilleraient la nouvelle arrivante. Les querelles de Maléka et d’El Batoul avaient assombri sa vie ; elles étaient toutes deux d’humeur jalouse, acariâtre et criarde, mais il ne voulait pas les répudier, car elles lui avaient donné plusieurs enfants, et il se souvenait de sa propre jeunesse livrée à la négligence d’une étrangère…

Si Driss adorait ses petits, encore qu’ils eussent fâcheusement hérité des caractères maternels. Il souffrait des rivalités qui les divisaient, eux aussi, et faisaient de sa maison un véritable foyer de discorde, malgré ses efforts pour y établir la justice et la paix.

Ammbeur devinait tout cela, malgré ses réticences, et songeait aux confidences qu’il lui avait faites aux premiers temps de leur amour ; aussi envisageait-elle avec appréhension le prochain départ pour Fez… Ses longs yeux peints devinrent soucieux, l’attrait du voyage ne parvint même pas à les ranimer. Si Driss avait loué une automobile qui filait à travers le bled morne et désert, avec de brusques cahots. Les palmiers nains succédaient aux palmiers nains ; de loin en loin, on apercevait les tentes brunâtres d’un douar, on croisait des caravanes en semant la panique au milieu des chameaux.

Ils firent halte à Dar Bel Hamri, tristement accroupi au bord d’un Oued, puis à Meknès, dont les terrasses grises et croulantes s’étagent sur un coteau. Ils furent reçus dans cette ville chez un ami de Si Driss El Bagdadi. Son palais, merveilleusement orné de stucs ciselés, de peintures, de mosaïques, cachait toutes ses splendeurs derrière des murailles dégradées, au fond d’une sombre et misérable impasse. Malgré l’amabilité de ses hôtesses, Ammbeur se sentait de plus en plus triste et dépaysée. La dernière journée du voyage augmenta son angoisse ; elle ne put retenir ses larmes lorsque Fez apparut dans le lointain, et elle les dissimulait à son époux derrière ses voiles en prétextant une grande fatigue.

La cité de Mouley Idriss somnole au milieu des montagnes, telle une perle dans sa coquille ; les minarets émaillés d’émeraude et les peupliers fusent, très verts, au-dessus des terrasses ; l’Oued scintille parmi les prairies et les arbres, et la vallée s’ouvre vers l’Ouest, immense, brûlée de soleil. Mais Ammbeur ne voit que les maisons entassées, jaunes et grises, farouchement étreintes par une ceinture de remparts formidables, et son cœur est saisi d’effroi…

L’automobile s’arrête aux portes de la ville, il faut descendre à mule, le long des ruelles caillouteuses, enchevêtrées, sinistres. Le soleil ne s’y hasarde jamais, on aperçoit à peine ses reflets en haut des murailles lépreuses, dont l’humidité suinte goutte à goutte. La maison de Si Driss est située au fond de Fez-Bali[81], on y accède par un labyrinthe tortueux et noir, entièrement voûté, où les cavaliers s’aplatissent sur leurs montures pour ne pas se heurter aux poutres saillantes. Si Driss s’arrête enfin dans la nuit… Une porte s’ouvre :

— C’est là, — dit-il.

Une bouffée d’air moisi, malsain, nauséabond, frappe le visage d’Ammbeur ; le patio forme une sorte de puits autour duquel s’élèvent plusieurs étages. Les stucs, engorgés de chaux, ne sont plus que des yeux informes trouant les murs ; les balustrades de bois tourné se disloquent, pourries et vermoulues ; les escaliers tombent en ruines, des marches manquent, les plafonds se dégradent, quelques pièces s’effondrent… L’obscurité dissimule les ravages du temps, et la splendeur des vieilles poutres sculptées, massives et brunes, des boiseries peintes, des mosaïques aux tons atténués. La fontaine, merveilleusement décorée, gémit sans cesse et l’eau débordante coule sur les dalles de marbre qui s’effritent…

Si Driss aime et respecte cette vénérable demeure où il est né ; il est habitué à sa décrépitude et n’en voit pas les tares. Comme ses pères, il remet de jour en jour à la faire réparer ; quelques chambres restent habitables, cela suffit. Ammbeur n’avait pas prévu, malgré ses appréhensions, une aussi lugubre prison. Les images de son riadh fleuri, aux murailles blanches, aux salles claires et neuves, se pressent dans sa tête tandis qu’elle contemple avec angoisse la sinistre cour noirâtre où elle devra vivre désormais.

El Batoul et Maléka, suivies de leurs esclaves, se sont précipitées à la rencontre des arrivants. Elles entourent Ammbeur, l’accablent de baisers et de prévenances. Le sourire est sur leurs lèvres et la haine au fond de leurs cœurs. Elles détaillent avec rage leur nouvelle coépouse, dont la beauté dépasse toutes leurs craintes ; un serpent les mord et les torture… Comment lutter avec une pareille créature, dont les grâces ne sont certes point un présent d’Allah, mais un sortilège du démon ?… Elles ont compris depuis longtemps qu’elles se perdraient en témoignant leur ressentiment à la favorite trop aimée, et Si Driss se rassure devant l’accueil imprévu qu’elles font à Ammbeur.

Elles lui ont préparé la meilleure chambre, lui offrent le thé, l’entraînent à la terrasse où l’on rencontre les voisines accourues de tous les logis environnants. Ammbeur trouve ces femmes déplaisantes avec leurs joues molles et blanchâtres, leur aspect de larves vivant dans l’ombre, leur accent grasseyant, et cette mode ridicule de porter la dfina[82] haut troussée sur la croupe, au lieu de la laisser tomber, comme à Rabat, jusqu’au bas du caftan.

Une rumeur s’élève des ruelles invisibles et dénonce la proximité des souks. Le chaos des terrasses et des minarets enchevêtrés grimpe à l’assaut des collines en une ruée fauve, et les montagnes semblent plus écrasantes, de ce bas-fond. Quelques rayons de soleil dorent encore les quartiers hauts de la ville, tandis que l’ombre ensevelit Fez-Bali et la maison de Si Driss…

* * *

Depuis qu’elle vivait à Fez, Ammbeur avait perdu sa gaîté. Pourtant, El Batoul et Maléka la comblaient de prévenances hypocrites ; les esclaves s’empressaient à la servir ; Si Driss lui revenait chaque fois plus amoureux et plus ardent. Elle n’avait à se plaindre de personne et une lourde angoisse pesait sur ses jours…

Notes in this chapter

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