← Table of contents
Le Harem entr'ouvert

DEUXIÈME PARTIE MŒURS MAROCAINES

Reading edition

Au Général Lyautey.

I LA MORT DE MOULEY ABD ES SELEM

Le hasard seul m’a fait connaître Lella Kenza, arrière-petite-nièce du sultan Mouley Mohammed.

J’explorais les quartiers excentriques de Fez avec notre ami Si Omar ben Nouna, et nous nous étions égarés dans le labyrinthe des ruelles caillouteuses, lorsque nous aperçûmes un peu de ciel bleu au-dessus d’un carrefour. Un palmier s’élançait derrière une muraille jaunâtre et dégradée.

— Allah ! — fit mon compagnon, — nous voici à la demeure d’un de mes parents, le Chérif Jilali ; tu vas pouvoir t’y reposer.

Après avoir parlementé, à travers la porte, avec une femme invisible, il me dit :

— Mouley Abbas est absent. Entre chez lui ; je vais aller à la mosquée voisine et reviendrai te prendre.

Une esclave entre-bâilla la porte pour me livrer passage, et me guida par la main à travers un vestibule obscur. Le patio était large et gai, car les bâtiments n’avaient qu’un étage, et le soleil y pénétrait librement. Une des salles, garnie de mosaïques et de peintures, s’ouvrait sur une grande arsa[25] aux vertes perspectives mystérieuses. Mais je ne songeai plus à regarder nulle chose lorsque parut Lella Kenza. Car elle est plus belle et charmante qu’aucune des « vierges aux yeux noirs » dont les bons Musulmans goûteront les délices dans les « jardins élevés, pleins de sources vives, où les fruits seront à portée de la main[26] ».

Lella Kenza est presque une enfant, mais elle possède déjà les grâces troublantes de la femme. Ses yeux profonds, ombragés par de longs cils bruns, s’ouvrent, candidement étonnés, sous l’arc parfait des sourcils. Le nez est petit et droit, la bouche vermeille comme une fleur fraîche éclose, le teint doré, l’ovale exquis… Des nattes sombres, piquées d’agates et d’émeraudes brutes, encadrent son visage, et vont se perdre dans un volumineux turban d’étoffe dorée. Elle est mince, souple, et chacun de ses mouvements révèle l’harmonie du corps sous les brocarts aux plis lourds. On dirait une vivante petite idole égyptienne. C’est la perle soigneusement cachée[27] qui fut connue par un seul… : Mouley Abbas est son époux.

Lella Kenza sembla toute joyeuse de ma visite imprévue.

— Je ne vois jamais personne — me confia-t-elle, — ma famille habite Meknès[28]. Depuis mon mariage, nulle femme n’est entrée dans cette maison, et mon mari est souvent absent.

— As-tu des enfants ?

— Non, — dit-elle, avec une moue petite de fillette prête aux larmes, — le Seigneur ne m’en a pas accordé.

— S’il plaît à Dieu, tu auras bientôt un fils.

— S’il plaît à Dieu, le Puissant, le Miséricordieux ! — répondit avec ferveur Lella Kenza.

Elle voulut me faire visiter sa demeure qui était somptueuse, immense et mal entretenue. Dans une des chambres, une jeune négresse allaitait un nouveau-né.

— C’est une esclave, — me dit Lella Kenza, — et le fils qu’elle vient de donner à mon mari.

De nouveau, son joli visage s’attrista : ses lèvres se contractaient, ses paupières aux longs cils s’abaissèrent…, mais je n’osai l’interroger, de peur d’être indiscrète.

— Tu ne connais pas un remède pour avoir des enfants ? — me demanda-t-elle tout à coup. — J’ai tout essayé, — et elle se mit à pleurer.

Le chagrin de cette petite fille qui se désolait de ne pas être mère à l’âge où l’on joue encore à la poupée, était touchant et drôle.

— Pourquoi te lamenter ainsi, — lui répondis-je, — tu n’as peut-être pas quinze ans.

— Je ne sais pas, — dit-elle, — mais j’ai déjà jeûné quatre fois au Ramadan depuis mes noces, et je suis toujours stérile… Alors, j’ai peur… Et puis, il y a cette Marzaka, fille du diable, que tu as vue tout à l’heure…

— Que crains-tu ? Elle est affreuse et noire, et toi, tu es plus belle que la lune d’été.

— C’est juste, Mouley Abbas le sait bien, mais il veut des enfants, et elle lui en donne…

— Aimerais-tu mieux qu’il eût une seconde épouse ?

— Allah m’en préserve !… C’est pour ne pas amener une autre femme dans la maison que le Chérif a pris Marzaka. Elle a eu tout de suite un fils, puis un autre, et celui qu’elle allaite est le troisième. Elle me nargue avec tous ses enfants, je ne puis les sentir…

— Connais-tu l’histoire de la hase et de la lionne ? Je vais te la dire : « Une hase, un jour, parlait à une lionne : « Je suis plus féconde que toi. Je mets au monde chaque année une quantité de rejetons, tandis que, tout au long de ta vie, tu n’en as guère plus d’un ou deux. — Cela est vrai, répondit la lionne, mais un seul de mes enfants dévore tous les tiens[29]. »

Lella Kenza se mit à rire, toute consolée :

— Oh ! ta tête est pleine !… Ils sont noirs et laids comme elle, les fils de Marzaka. Si j’en avais un, Mouley Abbas le préférerait à eux… Et ce jour-là, il n’irait plus chez la négresse, il me l’a promis.

— Tu vois bien qu’il ne l’aime pas.

— Sans doute, mais chaque fois qu’il entre dans sa chambre, mon cœur me fait mal et je pleure… Ensuite, elle se pavane devant moi avec les bijoux qu’il lui donne.

Lella Kenza portait des émeraudes, des rubis et des perles pour plusieurs milliers de douros, et j’avais remarqué les bracelets d’argent et les colliers de simple verroterie dont l’esclave ornait sa peau noire.

— Par Allah ! — m’exclamai-je, — ses bijoux ne sauraient être comparés aux tiens !

— Et que m’importe ? — répliqua-t-elle, — tout ce qu’il lui offre m’est cuisant.

Elle m’emmena prendre le thé dans l’arsa, où les esclaves avaient étendu des tapis sous les arbres en fleurs. Les bananiers, les bambous et les hautes herbes formaient un fouillis sauvage, au-dessus duquel le palmier, que j’avais aperçu de la rue, balançait sa tête flexible. Un invisible ruisseau gazouillait au milieu des joncs ; des centaines d’oiseaux pépiaient dans les orangers, et des cigognes passaient, les pattes jointes, les ailes largement étendues, le bec pointant à l’avant, d’un vol japonais noir et blanc sur le bleu du ciel… On eût pu se croire très loin de la ville, dont on ne soupçonnait aucune muraille ni aucune demeure.

L’air était doux, les pétales tombaient sur nous en pluie silencieuse et parfumée, les branches s’inclinaient, trop lourdement fécondes ; parfois, une orange mûre roulait sur le sol. Lella Kenza, accroupie devant les plateaux d’argent, préparait le thé avec des gestes harmonieux ; des rayons de soleil faisaient luire les pierreries de sa coiffure et les ramages dorés de son caftan ; les esclaves noires s’agitaient autour de nous. Quelques-unes d’entre elles, un peu à l’écart, chantaient d’étranges mélopées en s’accompagnant du gumbri.

Certes, Mouley Abbas ne devait pas être bien pressé d’aller au paradis !…

Je retournai souvent chez Lella Kenza. Elle s’était prise pour moi d’une vive affection, et m’eût voulue sans cesse auprès d’elle. Je rompais l’uniformité de sa vie en lui apportant quelques échos de ce monde extérieur qu’elle ne devait jamais connaître.

Le Chérif était un homme encore jeune, au visage accueillant et sympathique. Il semblait adorer sa femme, et insistait toujours pour que je vinsse la voir et la distraire. Mon départ fut un vrai chagrin pour Lella Kenza ; elle me fit mille recommandations, comme si je dusse aller au bout du monde. Je l’assurai que le voyage de Meknès à Fez ne m’effrayait nullement, et que je ne tarderais pas à revenir.

Je la revis en effet à la fin de l’automne. Elle me parut moins jolie et moins souple sous l’ampleur des caftans ; ses traits tirés, ses yeux trop noirs, révélaient une grande fatigue. Mais elle était fort joyeuse et ne tarda pas à m’annoncer la bonne nouvelle :

— Enfin ! — me dit-elle, — je suis enceinte de ce printemps, juste à l’époque de ton départ. Mouley Abbas est bien heureux. Il ne va plus du tout chez Marzaka, maintenant que le Seigneur lui a montré que je puis avoir des enfants.

L’esclave traversait le patio, suivie de ses trois petits ; le dernier né trottinait en trébuchant. Il avait une tête ronde et crépue et un teint à peine plus clair que celui de la négresse. Les aînés ressemblaient davantage à leur père, bien qu’ils fussent aussi fort noirs.

Marzaka vint s’accroupir avec nous, à une distance respectueuse de Lella Kenza ; elle se faisait très humble et sa maîtresse lui témoignait une hautaine bienveillance depuis que son triomphe était assuré. Les négrillons s’ébattaient, comiques et mal élevés, poussant des cris aigus, dérangeant les coussins, se roulant sur les tapis comme de jeunes animaux. De temps à autre, Lella Kenza leur donnait une amicale petite claque. Même, elle prit le plus jeune sur ses genoux et le fit danser en chantant :

— Ah, Mouley Saïd ! Tu auras bientôt un frère, s’il plaît à Dieu ! Et son visage sera blanc, comme le haïk d’une femme riche. En te voyant auprès de lui, Les gens te prendront pour son esclave, Et te demanderont si tu viens de Marrakech. S’il plaît à Dieu, Mouley Saïd !…

L’enfant riait aux éclats, et la négresse, obséquieuse, battait des mains en répétant le refrain improvisé :

— S’il plaît à Dieu, Mouley Saïd !…

Je n’avais jamais vu tant de gaîté dans cette maison. Pourtant, Lella Kenza semblait fort éprouvée par sa grossesse ; elle revint toute haletante d’une promenade dans l’arsa, où les peupliers roux semaient leurs feuilles mortes sous l’éternelle verdure des orangers.

— Je ne puis plus me traîner, — dit-elle, — c’est que demain j’entre dans mon mois… Tu seras là, pour le sba[30]. Nous aurons des cheikhat[31] et beaucoup de réjouissances.

Mais je m’inquiétais en la voyant si lasse et si frêle, à la pensée des souffrances que cette petite fille devrait bientôt supporter.

— Écoute, — lui dis-je. — Il y a ici une toubiba[32] qui est très savante. Elle a étudié toutes choses dans notre pays. S’il plaît à Dieu, ton accouchement sera heureux et facile ; mais si, par malheur, toi ou ton enfant étiez malades, je t’en prie, fais-la venir, car elle saurait bien vous soigner.

— J’aurais trop peur, — répondit Lella Kenza, — on dit que vos médecins ont des instruments en acier… Du reste, chez nous, les vieilles connaissent des remèdes excellents.

— Sans doute, — répliquai-je avec un manque de conviction qui ne put échapper à mon amie.

— Par notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah ! elles sont plus malignes que tu ne le crois. Sais-tu ce qui est arrivé à Zohra Bent Othman Ez Zayani ?

— Je ne connais même pas son nom.

— C’était une jeune fille d’une bonne famille de Fez, jolie comme le printemps, et pleine de pudeur. La seconde femme de son père en était fort jalouse. Or, voici que le ventre de Zohra se mit à enfler, à enfler, à s’arrondir… et elle souffrait comme celle dont le mois est échu… La femme disait à tous :

« — Voyez cette éhontée, cette chienne, fille de chienne, elle n’a pas attendu ses noces pour enfanter. »

» Zohra pleurait sans comprendre pourquoi le Seigneur lui infligeait cette honte, car elle sentait remuer dans son sein et se croyait elle-même enceinte, malgré son innocence. Mais une vieille femme à qui elle se confia lui dit :

« — Ce sont les fruits de la méchanceté que tu portes, et non ceux du péché. Celle qui te hait a dû te faire manger dans le couscous des œufs de serpent. Ils ont éclos par la chaleur de ton corps ; les petits s’y trouvent bien et y grandissent. »

» Zohra disait :

« — O ma mère, qu’arrivera-t-il ? Les serpents finiront par me tuer !… »

» Alors, la vieille, la démone, eut une idée, — ces vieilles connaissent toutes les ruses ! — Elle fit manger à Zohra beaucoup de pois chiches et de poisson très salé, puis la suspendit par les pieds au-dessus d’un seau d’eau. Les serpents, que cette nourriture avait altérés, sentirent la fraîcheur de l’eau ; ils se précipitèrent pour boire. Il en sortit sept et la jeune fille fut délivrée. A présent, elle est mariée à l’Amin El Mostafad. O ces vieilles ! vois-tu, qui s’aviserait de dénombrer leurs secrets ? Elles savent où le loup a caché ses petits… »

Je n’avais pas d’aussi extraordinaires récits à opposer aux siens. Pourtant, j’arrivai à la convaincre que nos médecins n’étaient pas non plus sans posséder quelque science. Mais Allah me préserve de médire des vieilles !

La semaine suivante, une esclave vint m’annoncer, de la part du Chérif, la naissance d’un garçon.

— L’impatience de Lella Kenza était si grande que le Seigneur ne lui a pas fait attendre la fin de son mois.

— Et comment va-t-elle ?

— Allah soit loué ! tout s’est bien passé. Mouley Abbas, est ravi d’avoir un fils. Il te prie de venir chez lui.

J’accourus anxieuse auprès de mon amie la Chérifa, et la trouvai, très pâle encore, accroupie au milieu des coussins. De lourds rideaux de brocart fermaient l’immense lit et l’on y voyait à peine à la clarté d’un cierge de cire dont la flamme jaunâtre menaçait constamment les étoffes. Quelques femmes étaient assemblées autour de Lella Kenza, dans l’atmosphère pesante de l’alcôve, et une de ces vieilles aux mille ruses, qui l’avait accouchée, tenait un informe paquet vagissant.

— Regarde mon fils, — me dit avec fierté Lella Kenza en soulevant les linges, parmi lesquels j’aperçus un pauvre petit être frêle et grimaçant. — Il ne recevra son nom que le jour du sba. Je l’appelle à présent « le béni ». Oh ! que fut grande la bénédiction d’Allah !… Reviens vendredi pour la fête, et surtout, n’arrive pas plus tard que le dohor[33].

Un serviteur de Mouley Abbas vint le matin même renouveler l’invitation, de peur que je ne l’eusse oubliée. La maison du Chérif s’emplissait d’une joyeuse rumeur. D’innombrables négresses en vêtements de fête se bousculaient dans le patio, portant des aiguières, des plateaux, des corbeilles remplies de gâteaux. Tout autour de la grande salle, les invitées se tenaient accroupies sur les divans, immobiles, silencieuses et solennelles comme des idoles. Leurs visages, insolemment fardés, s’encadraient d’énormes anneaux d’oreilles ornés de pierreries, et de longs glands en perles fines ou en émeraudes. Quelques-unes avaient des diadèmes enrichis de diamants, d’autres se couronnaient d’un turban de plumes roses ou d’une étoffe brodée. Les hautes ceintures à ramages leur montaient, très raides, jusque sous les aisselles. Les brocarts des caftans se cassaient en plis lourds, à peine voilés sous la gaze éclatante des ferajiat[34] et les colliers splendides, aux plaques finement ciselées, reposaient sur de très ridicules petites collerettes dont la mode est venue d’Europe.

Lella Kenza m’installa tout près d’elle, à côté de son lit. Elle me comblait d’amabilités et se penchait constamment vers moi pour me désigner ses parentes ou me faire remarquer un détail de la fête. Pourtant je lui trouvai un air soucieux, malgré son apparente gaîté.

— Comment va ton fils ?

— Grâce à Dieu !… L’assemblée est belle, n’est-ce pas ? Tu resteras toute la nuit.

— Non, non, c’est impossible.

Elle en fut désolée, et, à force d’instances, obtint de me garder jusqu’au moghreb.

Les invitées ne se départissaient pas de leur attitude rigide, tandis qu’à l’autre extrémité de la pièce, les cheikhat accompagnaient rageusement, de leurs instruments, des chants nasillards. On ne s’entendait plus… il me fallait parler très haut à Lella Kenza et je perdais la moitié de ses phrases. Elle semblait, du reste, de plus en plus lasse et préoccupée.

Quelques vieilles femmes, accroupies autour de l’accoucheuse, tenaient de longs conciliabules. Elles firent apporter sur le lit un petit canoun allumé, dans lequel on jeta divers ingrédients qui dégagèrent une âcre fumée. L’enfant fut exposé au-dessus des charbons, puis frotté avec un liquide mystérieux. Il poussait de faibles cris en s’agitant.

Lella Kenza le regardait d’un air inquiet.

— Que lui fait-on ? — demandai-je.

— Rien… des choses à nous… — me répondit-elle évasivement, et elle détourna mon attention sur le thé, le lait d’amandes, les sucreries et les parfums que les négresses passaient à la ronde. L’une d’elles offrait aussi de la gouza[35] en poudre, dont les invitées avalaient une pincée, tandis que leurs regards devenaient plus vagues et leur expression plus hébétée.

Les cheikhat, excitées par leurs chants, se démenaient avec une frénésie grandissante. Le soleil avait quitté le haut des murs, et les esclaves alignaient sur les tapis de gigantesques chandeliers en cuivre garnis de cierges.

Je me levai pour partir, malgré les instances de Lella Kenza.

Alors, subitement, son visage se décomposa, et elle me dit d’une voix suppliante, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes :

— Je t’en conjure, va me chercher cette toubiba dont tu m’as parlé. Mon enfant est très malade, les vieilles ont vainement essayé tous leurs remèdes…

— Allah ! — m’écriai-je, — est-ce possible ! Pourquoi ne m’as-tu pas avertie plus tôt ? Voilà trois heures que je suis ici.

— Je ne voulais pas qu’aucun souci troublât pour toi la fête. Mais à présent tu pars… Mouley Abd Es Selem va mourir si tu ne trouves rien pour le sauver !

Un chagrin si poignant la bouleversait, que je n’arrivais pas à comprendre comment cette femme en pleurs avait pu, tout le jour, dissimuler son anxiété par simple politesse envers ses hôtes.

Je partis en courant à travers les ruelles noires, avec un petit esclave qui portait une lanterne. La toubiba habitait à l’autre extrémité de la ville, et je dus attendre son retour. Il était au moins huit heures lorsque nous revînmes à la demeure du Chérif Jilali.

Mouley Abbas nous attendait, très anxieux, dans ses appartements, puis nous passâmes à ceux des femmes qu’emplissait toujours la joyeuse rumeur. Les cheikhat continuaient leur concert endiablé, et les invitées dodelinaient de la tête au rythme de la musique, tout en croquant des pâtisseries. Quelques-unes se levaient parfois pour esquisser un mouvement de danse… Derrière les tentures du grand lit, Lella Kenza sanglotait à côté de l’enfant moribond… La toubiba s’accroupit auprès d’elle, prit le petit des mains de la vieille et l’examina.

— J’arrive trop tard, — me dit-elle en français.

— Comment le trouves-tu ? — interrogea Lella Kenza toute tremblante.

— N’aie pas peur, je vais le soigner.

— Il ne mourra pas ? Oh, que tu deviendras chère à mon cœur si tu le guéris !

— Je donne les remèdes, Allah accorde la guérison…

— Cela est vrai, opinèrent les vieilles, Allah seul est grand.

En hâte, la doctoresse avait griffonné une ordonnance qu’emportait un serviteur du Chérif, puis elle demanda de quoi baigner l’enfant. Les esclaves s’agitaient dans le tumulte de la fête. De temps à autre, les invitées soulevaient les rideaux de l’alcôve et s’enquéraient de Mouley Abd Es Selem, puis elles reprenaient leur thé ou leurs danses.

On apporta sur le lit un bassin de cuivre rempli d’eau chaude, où la toubiba plongea le bébé, dont le misérable petit corps aux membres raidis était secoué par des convulsions.

— Il allait bien jusqu’à mercredi, — expliquait en pleurant Lella Kenza ; — cette nuit-là, je suis allée au hammam. A mon retour je l’ai trouvé malade, et, depuis, il ne veut plus téter.

La doctoresse me dit tout bas :

— C’est le tétanos, il est perdu… Voici la première fois que je vois un pareil cas. La plaie ombilicale a dû être infectée au moment de l’accouchement. Ces femmes ont un tel manque de soins !

Lella Kenza levait sur nous ses grands yeux pleins de détresse :

— Oh, que j’ai peur ! — murmura-t-elle d’une voix brisée…

Mouley Abd Es Selem mourut avant l’aube, avec les derniers accords de la musique, alors que les invitées prenaient congé de la Chérifa. Il fut enterré le matin même.

Lorsque je quittai Fez, quelques jours plus tard, j’emportai la hantise du désespoir où je laissais Lella Kenza.

Et puis, les mois ont passé, insensibilisant, peu à peu, l’acuité de sa douleur. Aux premiers jours d’avril, j’ai retrouvé la Chérifa charmante et joyeuse dans son arsa pleine d’orangers. Elle a repris son air ingénu de petite fille aux grands yeux étonnés. Les esclaves étalent des tapis sous l’ombrage et préparent le thé ; la neige odorante des pétales tombe toujours autour de nous et l’air frémit doucement, chargé de toutes les senteurs et de toutes les ivresses du printemps.

Les fils du Chérif jouent dans les hautes herbes ; le plus jeune trotte à présent, très assuré sur ses jambes. Il s’est approché de Lella Kenza, qui fronce les sourcils et le renvoie d’un geste brusque. Mouley Saïd en tombe assis sur son petit derrière noir.

— Dieu te pardonne, — lui dis-je étonnée, — comme tu es dure avec cet enfant !

— C’est celui de Marzaka, — répliqua-t-elle d’une voix altérée par la haine, — de la pécheresse qui a tué mon fils.

— Par le Prophète ! — m’écriai-je, — tu l’accuses à tort. Certes, je comprends que tu n’aimes pas cette femme, mais elle est étrangère à la mort de Mouley Abd Es Selem…

— Écoute ! le mensonge ne sort pas de mes lèvres, j’en jure par Mouley Idriss[36] ! mon enfant allait bien tant que je suis restée auprès de lui. Le cinquième jour, je suis allée me purifier au hammam. A mon retour, je l’ai trouvé tout raide, il ne voulait plus téter… C’est cette fille du diable qui l’a empoisonné en mon absence, pour que ses fils restent les seuls. La toubiba a dit que Mouley Abd Es Selem est mort d’une maladie dont j’ai oublié le nom, et Mouley Abbas l’a crue. Mais moi, je connais la malice de Marzaka la chienne. Puisse Dieu la confondre ! je la déteste, je lui souhaite tous les maux de la terre ! De ma vie, je n’oublierai son crime.

Lella Kenza, frémissante et les yeux pleins de larmes, jette ses malédictions sous les arbres en fleurs.

Et j’aperçois Marzaka, suivie de ses trois rejetons, qui passe lourdement à l’autre bout de l’arsa, la démarche pesante, la taille déformée…

Le Seigneur, une fois encore, a béni le ventre de la négresse.

II LA JUIVE

Un cortège de noces se déroulait à travers les ruelles du Mellah. Les musiciens chantaient à tue-tête, avec des voix éraillées, et les invités, malgré la circonstance, conservaient cet air lamentable de leurs visages aux longs nez, de leurs crânes rongés de teigne sous le calot crasseux, et de leurs lugubres lévites d’un noir déteint. L’un d’eux portait à bras tendus, au-dessus de sa tête, la chaise où se tenait assise la mariée.

C’était une toute petite fille, une minuscule petite fille, si chétive, si frêle, qu’on lui eût à peine donné cinq ou six ans, bien qu’elle en eût atteint huit depuis les Pâques, âge auquel il convient qu’une petite Juive de Fez soit mariée.

Juchée sur ce siège mouvant, Meryem s’efforçait de conserver sa dignité, mais ses mains s’agrippaient aux bras du fauteuil dont les balancements l’inquiétaient. La peur de tomber était son unique préoccupation. Du reste, elle se souciait fort peu des événements en perspective, malgré que les conseils maternels eussent essayé de l’y préparer. Les fêtes nuptiales qui duraient depuis neuf jours n’avaient été pour la fillette que des alternatives de plaisirs et de tourments : joie d’être belle et parée, de manger les sucreries, présents du fiancé ; joie des bombances données en son honneur et qui se terminaient invariablement par des orgies de mahia, l’eau-de-vie de figues, âpre et brûlante.

Mais elle avait eu aussi l’ennui des interminables cérémonies durant lesquelles il faut être sage, ne pas bouger, ne pas rire ni parler, et surtout de cette piscine glaciale où on l’avait plongée trois fois, selon les rites, et dont le souvenir la faisait encore frissonner. Elle connaissait son fiancé depuis longtemps et n’éprouvait aucun sentiment à son égard.

Moché Abitbol exerçait le métier de bijoutier dans l’échoppe de son grand-oncle, dont il était un des meilleurs apprentis. Il avait appris l’art des émaux et des filigranes ; il savait ciseler à la lime les bagues, les bracelets, les ferronnières chères aux Musulmanes, ainsi que ces plaques d’or, légères comme des rosaces de dentelle, au milieu desquelles s’épanouit la fleur d’une émeraude pâle. Il assemblait en collier les perles et les pierreries venues des Indes, avec une harmonie délicate, un sens réel de la beauté. Pourtant Moché n’était qu’un petit Juif sale et dépenaillé, aux regards fuyants, à l’air vicieux…, on eût dit un vieillard malgré ses dix-sept ans et il avait déjà causé plusieurs fois le scandale de la Communauté par ses fredaines.

Meryem n’avait que faire de tout cela… Le mariage était pour elle une suite de fêtes après lesquelles, devenue dame, elle porterait la coiffure des femmes mariées. Déjà le premier jour, on avait remplacé sa sebenia de fillette par le fistoul, qui retombe en voile jusqu’à la taille, et sur lequel les soualef de fil noir forment deux bandeaux réguliers de chaque côté du visage.

Le cortège approchant de la maison nuptiale, les musiciens redoublaient de pathétique nasillard. Ils chantaient :

Bienvenue à la beauté de Fez ! Accourez et prosternez-vous, Devant la sultane du Palais ! « — Viens chez moi te reposer, Dans mon cœur, je t’aime, Je tolérerai tous tes caprices, Même si tu marches sur mon cœur… Comment ferai-je, ô femmes ? L’amour m’a déchiré, Le supporter est pénible, Je suis fatigué de l’attente… Il n’y a pas de remède à mes maux. Il n’y a pas de médecin, Qui puisse me guérir Ni même me soulager[37] !… »

« — Pourquoi ma tête est-elle partie ?[38] Mon cœur est tranquille Il n’y a pas de honte à aimer… Reconnais-le et excuse-moi !

Pourquoi ma tête est-elle partie ? Pourtant mes os sont rassemblés, Rien de mes os n’est cassé. Mon cœur se réjouit des parfums, Un parfum passe en ma tête, Tout entière je suis pure, Les arbres ne se dessèchent Que lorsque les fleurs sont fanées. Viens, le malheur ne t’atteindra pas ! Ma salive est douce, Ma tête est toute troublée, Je vais de droite et de gauche… » O la fleur qui s’épanouit ! Petite sultane est son vrai nom, Voici que son maître paraît… Bienvenue à la beauté de Fez ! Accourez et inclinez-vous, Devant madame la mariée.

Le cortège s’était engouffré dans une étroite cour, fraîchement badigeonnée d’outremer et de jaune serin, et l’on déposa Meryem sous un dais où Moché Abitbol vint la rejoindre. Son regard oblique s’illumina d’une lueur en contemplant la petite épouse qui lui était destinée. Elle avait bon air au milieu du scintillement de ses bijoux ! Des rangs de perles se mêlaient aux soualef, des bracelets chargeaient ses bras fluets, des boucles d’oreilles aux longues pendeloques tremblaient à chacun de ses mouvements, et d’innombrables colliers de pierreries couvraient sa gorge enfantine, toute plate, mais dont la peau très blanche apparaissait entre les joyaux. Meryem n’osait remuer dans son beau costume de velours vert brodé d’or ; l’ample jupe à godets s’étalait autour d’elle en plis raides, et le boléro enserrait son buste d’une cuirasse étincelante, au-dessus de laquelle une guimpe décolletée, en mousseline lamée d’or, jetait un éclat plus fin. Le visage de la petite, rehaussé de rouge et de kohol, restait invisible sous un voile.

Moché lui mit dans la main un guirch[39], en prononçant les paroles sacramentelles :

Au nom de la loi de Moïse, Tu m’es consacrée.

Puis on emporta Meryem sur le lit nuptial où elle passa le reste du jour à s’amuser avec ses petites compagnes, tandis que les invités festoyaient au son des chants et des instruments. Lorsque la fête fut terminée, tout le monde se retira et Moché Abitbol pénétra dans la chambre où l’attendait la petite mariée. Elle eut bien soin de se tourner vers la muraille comme on le lui avait recommandé ; mais l’époux s’approcha d’elle, la prit par les épaules et la fit virer de son côté…; il exhalait une forte odeur de mahia et avait des gestes imprécis…

....... .......... ...

… Ce fut un viol hideux, sans pitié pour la terreur ni les cris aigus de l’enfant…

* * *

La vie de Meryem reprit au domicile de l’époux à peu près telle que chez ses parents. Sa belle-mère Rebka, une grande femme pâle et maladive, l’initiait peu à peu aux soins du ménage et lui montrait à confectionner les petits boutons de passementerie, que l’on vend aux Musulmans, et dont le produit est l’unique revenu des femmes juives. Mais, comme Meryem était encore très jeune, elle passait la plus grande partie de son temps à jouer avec ses belles-sœurs et elle se fût trouvée tout à fait heureuse sans le supplice des nuits conjugales, auxquelles, malgré divers remèdes conseillés par les matrones, elle ne pouvait s’habituer. Quand arrivait le crépuscule, Meryem commençait à trembler et à pleurer. Même elle tomba sérieusement malade ; elle ne mangeait plus, avalait à peine quelques gorgées de mahia, toujours secouée de fièvre, avec des yeux trop grands, et trop brillants dans son pauvre petit visage blême.

Un jour Moché réussit à amener chez lui un médecin étranger dont la réputation tenait du miracle et du sortilège. Il était vêtu comme un Musulman et parlait l’arabe. Il examina la petite en fronçant le sourcil, puis entraîna l’époux et la belle-mère hors de la pièce et leur posa des questions précises. Et, tout à coup, il fut saisi d’une grande colère ; il secouait par les épaules Moché Abitbol en criant que les mœurs juives le dégoûtaient et que, si le mari voulait achever cette malheureuse, il n’avait qu’à continuer l’œuvre si bien entreprise. Quant à lui, il s’en lavait les mains, aucun remède autre que l’abstinence n’étant capable de sauver la pauvre enfant.

Bien entendu, Moché n’en crut rien…, mais à quelques jours de là, le Seigneur intervint.

D’inquiétantes rumeurs circulaient entre les murs bleus… une sorte d’angoisse planait sur le Mellah, si souvent éprouvé, où le souvenir des derniers massacres hantait encore les esprits. Un jour, de longs cris d’épouvante et de mort retentirent de nouveau à travers les ruelles. La populace, mêlée de soldats et de Chleuhs, folle de cruauté, grisée de meurtres, montait de Fez… Après avoir massacré les chrétiens, elle se ruait sur le quartier juif, détruisant tout sur son passage, enfonçant les portes, sabrant les femmes et les enfants.

Une folle épouvante précipita le Mellah vers la fuite, l’unique salut. Rebka entraînait ses filles ; Moché emportait Meryem, trop faible pour marcher. Poursuivi par une bande d’assassins, il ne tarda pas à se débarrasser du léger fardeau qui entravait sa course, peut-être avec l’espoir que l’enfant arrêterait la meute enragée… Mais les massacreurs négligèrent la petite malade, et elle les vit avec horreur assommer, à quelques pas d’elle, son mari qui demandait grâce, sans même essayer de se défendre…

Plus tard, un Juif ramassa l’enfant évanouie et la chargea sur ses épaules. Il atteignit sans encombre le Palais du Sultan dont les portes, sur l’ordre de Moulay Hafid, avaient été ouvertes aux malheureux.

Les cris durèrent jusqu’à la nuit ; puis, las de tuer et de piller, dispersés par quelques moghaznis, les Fasi rentrèrent chez eux.

Mais, dès le lendemain, la fusillade reprit avec l’accompagnement sourd des canons. Les Berbères de la montagne, attirés par l’appât du pillage, s’abattirent autour de Fez comme une nuée de faucons, et les soldats français accouraient, de leur côté, au secours de leurs compatriotes enfermés dans la ville. Les Juifs gémissaient en implorant l’Éternel, à chaque explosion qui venait du Mellah, car leur malheureuse cité paraissait une cible pour tous les adversaires… Et, pendant des jours et des jours, le chœur de leurs lamentations s’unit au fracas des combats. Puis, le calme ayant repris ses droits, ils se hasardèrent à rentrer chez eux, le désir de vérifier si la cachette des trésors familiaux avait échappé aux investigations dominant leur terreur. Mais les femmes et les enfants restaient encore au palais. On les avait parqués, en différentes cours, même dans celle de l’impériale ménagerie. C’est là que Meryem avait retrouvé sa famille échouée entre les cages dans lesquelles tournaient, viraient, rugissaient et glapissaient affreusement des lions, des tigres, des hyènes affolés par cet amas de chair humaine à forte senteur.

Les fillettes pleuraient, secouées de peur, une épouvante succédant à l’autre, Meryem en oubliait ses souffrances, elle ne pouvait détacher ses yeux d’une panthère dont l’énorme patte, aux griffes contractées, se tendait vers elle à travers les barreaux, comme pour la saisir. La nuit, des yeux phosphorescents brillaient au fond des cages, et tout à coup un horrible rugissement secouait le silence, prélude du concert auquel tous les fauves ne tardaient pas à prendre part… Le froid était encore vif, et les misérables n’avaient qu’une litière de paille pour s’étendre ; des esclaves noirs leur distribuaient, l’air méprisant, quelques pains et un peu de soupe. Le Sultan, protecteur attitré des Juifs en son empire chérifien, ne pouvait moins faire que leur accorder cette hospitalité.

Après quelques semaines de ce cauchemar, ils commencèrent à regagner le Mellah. Ceux dont les demeures n’étaient plus habitables, trouvaient asile chez des amis et dans les synagogues ; les autres réparaient en hâte les dommages de leurs maisons pour s’y réinstaller.

Meryem rentra chez ses parents. Les esprits s’apaisaient peu à peu ; les enfants, avec l’insouciance de leur âge, recommençaient à jouer, les femmes à se faire des visites où elles buvaient du thé tout en savourant les confitures de cédrat et de fleur d’oranger.

Le petite veuve, délivrée du supplice quotidien, revint à la santé. On l’avait aussitôt promise au frère aîné de Moché, le vieux Chlamou Abitbol qui venait de perdre sa femme, et était allé à Gibraltar régler quelques fructueuses affaires.

Meryem avait onze ans et devenait fort jolie, elle se plaisait à la parure, s’attardait devant les miroirs venus d’Espagne, et le jour du Sabbat, où l’on se promène gravement en toilette à travers les ruelles nauséabondes, lui procurait un plaisir jusqu’alors inconnu. Elle sentait le regard des hommes s’arrêter sur elle avec insistance, une étincelle allumée au fond de leurs longs yeux sournois. De romanesques pensées hantaient son esprit ; elle imaginait mille aventures dont elle serait l’héroïne, des paroles d’amour suaves et troublantes, des compliments, de grands personnages agenouillés devant sa beauté, lui prodiguant les bijoux et les parures… Mais, à vrai dire, toutes ces rêvasseries n’avaient rien à faire avec l’avenir réel, le fiancé à mâchoire édentée, ni la vie conjugale dont la première expérience l’avait si fort rebutée, bien qu’à présent elle sentît quelques secrets penchants aux plaisirs sensuels.

Non, le héros de ses rêves n’était, il faut l’avouer, pas même un coreligionnaire, mais plutôt un être fantaisiste doué de toutes les qualités, de tous les prestiges, un étranger venu d’un pays très lointain… peut-être, à la rigueur, un de ces Juifs de la jeune génération qui portent des complets européens, des chapeaux de feutre et de scintillantes chaînes de montre. Tout en y songeant, Meryem supportait sans peine son veuvage et l’attente prolongée du vieux Chlamou.

* * *

Un samedi, tandis que Meryem se promenait avec sa mère et ses sœurs, fière, droite, le châle de soie blanche coquettement drapé sur ses épaules, selon la mode nouvelle, un cavalier musulman vint à la croiser.

El Hadj Mohamed Ben Zakour, jeune et riche négociant en soieries, se faisait édifier une maison au Tala[40], et, malgré sa répugnance à circuler à travers le Mellah, il s’était décidé à y aller voir certain plafond d’un style moderne, dont on vantait la décoration.

Les Juifs se rangeaient, humbles et serviles, devant lui, mettant un empressement exagéré à lui indiquer son chemin. Mais à peine El Hadj Mohamed eut-il aperçu la petite veuve qu’il en oublia l’objet de ses recherches.

Meryem était alors d’une beauté saisissante, dans tout l’éclat de ses douze ans épanouis. Les soualef de soie noire faisaient ressortir sa peau fine, si blanche, avivée d’un rose exquis, plus tendre que celui d’un pétale. Ses grands yeux sombres prenaient une expression doucement voluptueuse entre les cils très longs qui palpitaient comme de petites ailes ; le nez mince, presque droit, s’inclinait à peine au-dessus d’une bouche semblable à la grenade entr’ouverte. Et l’ovale parfait du visage évoquait celui des madones que les Chrétiens mettent en leurs temples, à la fois candides et troublantes par le charme extrême de leur beauté.

Malgré l’habituel mépris des Musulmans pour les Juifs, El Hadj Mohamed se sentit embrasé d’un subit amour irrésistible, peut-être en raison d’une lointaine hérédité… Chacun sait que les Ben Zakour descendent d’Israélites convertis à l’islamisme, au temps de Mouley Ismaïl.

Meryem ne manqua pas de remarquer son trouble, et, comme il était jeune et séduisant, avec son profil énergique au nez hardiment busqué en bec de faucon, elle pensa tout le reste de sa promenade à cette rencontre, sans espérer toutefois qu’elle se renouvelât, car les Musulmans ne viennent guère au Mellah ; mais en rentrant chez son père, elle le trouva en grande conversation avec El Hadj Mohamed au sujet d’une affaire de terrain subitement inventée par celui-ci. Meryem se sentit submergée d’un immense orgueil, car elle comprit que c’était pour elle seule que le seigneur arabe honorait leur demeure. Il coulait à chaque instant vers elle des regards admiratifs qui lui brûlaient le cœur et en précipitaient les battements. Pourtant il ne lui adressa pas la parole, très affairé en apparence à discuter avec le vieux Youdah, mielleux, déférent, mais âpre au gain.

Le lendemain, comme Meryem traversait le souk, elle fut abordée par un petit Juif mendiant et borgne, dont la réputation était mauvaise.

— Écoute, — lui dit-il, — je viens de la part d’El Hadj Mohamed qui veut te parler. Il retournera demain chez ton père ; sois près de la porte pour lui ouvrir.

Meryem ne répondait pas, bouleversée d’émotion.

— Tu as compris ? — interrogea Simouel.

— Oui, — dit-elle enfin, — mais au nom de l’Éternel, ne répète ceci à personne !

— Je l’ai juré sur les Tables de la Loi, — répliqua le gamin sans ajouter qu’El Hadj Mohamed s’était assuré de son silence par des menaces et un beau réal d’argent.

Meryem rentra chez elle, agitée de mille pensées contradictoires. Les heures lui semblèrent interminables jusqu’au lendemain ; elle les mit cependant à profit en décidant ses parents à s’installer au premier étage, selon leur coutume de chaque hiver, car les jours devenaient plus frais. Le matin elle fit sa toilette avec un soin minutieux, sans oser toutefois changer ses vêtements quotidiens, ni ajouter aucune parure, dans la crainte d’attirer l’attention ; mais elle nettoya les taches dont sa jupe et son boléro de drap étaient criblés, et elle se regardait à tout instant dans le miroir, heureuse de s’y trouver fraîche et désirable.

Elle ne quittait pas le patio, sous prétexte d’en laver les mosaïques, et elle attendait, le cœur anxieux, l’oreille attentive au moindre bruit… Des coups retentirent à la porte, elle se précipita pour ouvrir. El Hadj Mohamed se dressait devant elle, tout enveloppé de ses mousselines blanches et parfumées. Il lui prit la main en murmurant :

— Que tu es belle !… plus belle que l’aurore délicieuse !… N’est-il pas fâcheux que tant de beauté doive s’étioler au Mellah, près du vieillard auquel on te destine ?… Viens avec moi, je te donnerai des bijoux et des esclaves.

La petite main tremble dans la sienne, Meryem reste silencieuse.

— Tu me plais et je désire ton bien, — répète le jeune homme, — chez moi tu seras heureuse, adulée, belle et parée comme une sultane…

Tout à coup une voix glapissante cria :

— Qui est là ?

— C’est le Hadj Mohamed qui veut voir mon père, — répondit Meryem en s’efforçant de donner à ses paroles un timbre naturel.

Youdah se précipita vers l’escalier pour recevoir son hôte, mais comme il était vieux et descendait lourdement, El Hadj Mohamed eut encore le temps de murmurer :

— Tâche de sortir cette nuit de ta maison. Le petit Simouel t’attendra, suis-le sans crainte. Je m’arrangerai pour que les portes du Mellah restent ouvertes… Tu viendras, Meryem ?… promets-le… — répète-t-il d’un ton autoritaire, en serrant la main de plus en plus tremblante.

— Oui, Seigneur, — répond Meryem à voix basse.

Son père arrivait dans le vestibule, tout ému par l’honorable visite et par les rasades de mahia avec lesquelles il combattait les froids de l’automne.

… Meryem, à demi défaillante, contemple la bague qu’El Hadj Mohamed a laissée à son doigt, et, malgré son trouble, elle évalue le prix de l’énorme rubis qui vaut au moins cent douros !… Puis, à regret, elle la retire et la noue soigneusement au coin de son mouchoir.

L’affaire fut conclue le jour même et Youdah se félicitait d’avoir su tromper El Hadj Mohamed !…

Ce soir-là, Meryem ne voulut pas manger. Elle se dit en proie à de si violents maux de tête que les larmes coulaient sans cesse de ses yeux. Une affreuse tristesse la saisit au moment de quitter tous les siens, d’abandonner son milieu, sa famille, pour une coupable destinée. Elle sait que ses parents la maudiront et ne voudront plus jamais la revoir, que la Communauté la rejettera ignominieusement de son sein… Pourtant l’attrait irrésistible de l’aventure domine ses scrupules et aussi les ardeurs de son sang, éveillées sans pitié durant son enfance, et qui ne sont plus satisfaites alors que sa jeunesse s’épanouit… De temps à autre elle regarde le mirifique rubis et ses résolutions s’affermissent…

Au milieu de la nuit, elle se leva doucement et comme, malgré ses précautions, sa mère demandait d’une voix engourdie de sommeil :

— Que fais-tu ?

— J’ai la fièvre, — dit Meryem, — je vais boire.

Elle descendit dans le patio et puisa un peu d’eau, attendant, anxieuse, que sa mère fût rendormie. Puis elle se dirigea vers la porte dont elle avait eu soin la veille de graisser le verrou. Simouel se dissimulait près du seuil.

— Viens vite ! — dit-il.

Et ils se sauvèrent comme des malfaiteurs à travers les ruelles sombres…

Le gardien du Mellah, soudoyé par El Hadj Mohamed, a laissé la porte entr’ouverte. Il n’a pas l’air d’apercevoir les fugitifs. Meryem respire plus librement lorsqu’elle se trouve dans la campagne ; la nuit est si pure que l’on aperçoit les plus lointaines montagnes, aux neiges scintillantes sous les rayons lunaires. Un vent léger fait frissonner les bambous entre lesquels s’encaisse le chemin, et leur plainte se mêle au gazouillis des ruisseaux et au bruit des cascades.

Quelques cavaliers sortirent de l’ombre. Meryem eut peur et poussa un faible cri… mais déjà El Hadj Mohamed est auprès d’elle et la presse passionnément contre lui… Sur un signe de leur maître, les serviteurs amènent une mule et des vêtements. El Hadj Mohamed enveloppe lui-même la jeune femme du selham et du burnous, l’installe sur la bête dont un esclave prend la bride, et, lançant un petit sac à Simouel, il le congédie… Le sac s’aplatit dans la poussière avec un bruit métallique.

Simouel, ravi, comptait les douros ; quand il releva les yeux, les cavaliers avaient disparu.

* * *

El Hadj Mohamed emmena Meryem dans sa jolie maison neuve du Tala ; un jet d’eau s’élançait d’une vasque de marbre au milieu du patio ; des mosaïques azurées luisaient sur tous les murs, les sofas étaient remplis de laine et surchargés de coussins. Il lui donna quatre esclaves noires, des caftans de soie et d’innombrables bijoux. Elle passait ses journées à se parer en l’attente du bien-aimé. Il la traitait comme une courtisane, et Meryem, habituée aux exigences de son ancien mari, ne s’en étonnait pas. Elle était heureuse, presque sans remords, ardente au plaisir, affolée, grisée, auprès d’El Hadj Mohamed, par ce qui, jadis, avait fait le supplice de ses nuits… Elle avait conquis si complètement son amant qu’il ne savait rien lui refuser, et lorsqu’elle parla de mariage, il accéda sans peine à son désir, trop ravi de s’assurer la possession définitive de cette femme.

Certes, il avait eu à souffrir pour elle déjà plus d’un tourment ! Le lendemain de la fuite, les Juifs, ameutés par le vieux Youdah, ayant fait un énorme scandale, El Hadj Mohamed avait dû se résoudre à un gros sacrifice d’argent pour se concilier le khalifat du Pacha, et empêcher que ses adversaires, forts de leur bon droit, obtinssent satisfaction…

Lorsqu’il émit l’intention d’épouser Meryem, la réprobation générale fut plus terrible encore. On le traitait d’insensé en lui prédisant tous les malheurs. Le marchand ne se laissa pas émouvoir. Orphelin et libre, rien ne pouvait contrecarrer ses desseins. N’avait-il pas, en compensation de cette hostilité, les caresses affolantes de l’épouse au corps blanc, perverse et lascive pour lui plaire…

Meryem crut atteindre au sommet du bonheur, mais elle ne tarda pas à s’ennuyer dans sa solitude. La réclusion lui pesait, elle n’avait aucune amie et ne voyait personne. Il ne suffit pas, pour être heureuse, d’avoir un époux amoureux, une jolie demeure, des esclaves, une existence oisive et large. Il ne suffit pas de posséder les plus somptueuses parures, si nulle ne peut les voir et les envier… Quand, au crépuscule, elle montait à sa terrasse, les femmes des maisons voisines tournaient dédaigneusement les épaules, jalouses au fond du cœur de cette Juive trop belle, dont elles parlaient avec mépris. Meryem sentait même la sourde hostilité de ses négresses qui, hors de sa présence, crachaient après avoir prononcé son nom et ne manquaient pas d’ajouter :

— Sauf ton respect !…

Elle avait espéré que les revendeuses juives, les vieilles au nez crochu et au menton retroussé, viendraient chez elle comme dans les autres logis, proposer leurs marchandises. Mais, toutes, d’un commun accord, se gardaient de pénétrer chez la fille d’Israël coupable, la chienne qui osait se prostituer à un Musulman…

Un jour pourtant, alléchée par l’appât du gain, la vieille Sarah vint apporter des bijoux et des étoffes. Elle ne voulait pas entrer, prétendant, contre la coutume, rester à la porte, avec des airs de chatte qui a peur de se souiller.

Meryem la fit introduire de force par ses négresses et elle soutint sans rougir les invectives de la sorcière qui joignait à son petit commerce, un autre trafic moins honnête et très lucratif. Lorsque Sarah eut fini de l’anathémiser, Meryem lui glissa une bourse d’argent entre les doigts et la vieille, soudain, devint plus amène. Elle consentit à boire un verre de thé et à raconter quelques histoires du Mellah que Meryem écoutait avec un intérêt passionné. Pour achever de la corrompre elle paya une sebenia trois fois plus que sa valeur et Sarah s’en fut, ravie d’avoir trompé sa coreligionnaire.

Dès lors, la revendeuse devint la commensale habituelle du logis. El Hadj Mohamed ne pouvait entrer chez lui sans trouver Meryem en grande conversation avec l’horrible vieille qu’elle gavait de sucreries et comblait de cadeaux. Leurs voix s’unissaient, nasillardes, dans les romances populaires du Mellah.

Il éprouvait pour Sarah une extrême répulsion, mais, amoureux et faible devant sa femme, il n’osait la priver de son plus grand plaisir. Meryem reprenait peu à peu ses coutumes presque abandonnées après sa fuite ; elle célébrait le Sabbat, les Pâques et les innombrables fêtes juives, avec le consentement morne de son époux.

Au bout d’un an elle lui donna un fils qui ne vécut pas, et, féconde, elle continua chaque année à mettre au monde un enfant. Mais, par une malédiction du Seigneur, elle n’en pouvait élever aucun ; ils mouraient tous, frappés d’un mal mystérieux…

* * *

Meryem perdit vite sa beauté, ses chairs devinrent molles et flasques, son nez s’accusa désagréablement, sa peau blanche prit la teinte blême d’une bougie. A vingt ans elle était laide et son mari ne l’aimait plus.

El Hadj Mohamed n’eut aucun soin de lui cacher son détachement ; il se montra exigeant et parcimonieux, il interrompait ses romances avec colère et lui interdit de recevoir la vieille Sarah, son unique amie. Les esclaves, devinant les nouveaux sentiments du maître, se firent de plus en plus insolentes vis-à-vis de Meryem ; les voisines de terrasses ricanaient très haut en l’apercevant, haineuses et satisfaites, et leurs sarcasmes atteignaient cruellement la délaissée.

El Hadj Mohamed, fort embarrassé de sa Juive, ne voulut cependant pas la répudier, par amour-propre, afin de ne pas donner raison aux amis qui lui avaient autrefois prédit le malheur de cette union. Peut-être aussi, retenu par un attrait voluptueux que la savante perversité de Meryem exerçait encore sur ses sens…

Mais un jour il se remaria.

El Batoul entra dans sa maison avec des airs de sultane.

Elle était fille d’un humble kateb[41], et n’avait toutefois consenti à devenir la coépouse d’une Juive, qu’éblouie par le faste et le rang d’El Hadj Mohamed. Sa jeunesse et sa fraîcheur enchantèrent l’époux. Elle avait des joues rondes et fermes, des cheveux crépus, une bouche épaisse et des narines aux larges tendances décelant le sang noir qui courait dans ses veines.

Elle prit aussitôt dans le logis l’importance d’une « maîtresse des choses » ; elle affectait de traiter Meryem avec plus de hauteur que ses négresses, ne manquant aucune occasion de l’humilier. La pauvre Juive se sentait désespérément seule dans ce milieu hostile, en butte aux mille méchancetés des esclaves et de la favorite, n’ayant personne pour l’en protéger. El Hadj Mohamed ne lui permettait pas de se plaindre.

Pourtant il passait avec elle une nuit sur deux, selon les préceptes du Livre, car il craignait de paraître devant Allah, au jour de la Rétribution, comme ces maris « dont les fesses seront inégales, pour avoir injustement réparti leurs faveurs envers leurs coépouses[42] »… Et il pensait satisfaire toutes les exigences religieuses par cette concession pour laquelle il conservait toujours quelque goût.

Meryem s’efforça de garder sur l’époux cette dernière séduction… Mais après les brutales ivresses, il la quittait sans une parole, hautain et méprisant.

Elle n’osait plus sortir de sa chambre dans la crainte des quolibets et des mauvaises farces, et là encore, malgré les tentures, ces mots : « La Juive ! La Juive ! » sans cesse accolés d’épithètes injurieuses, parvenaient jusqu’à Meryem pour la flageller d’une constante humiliation.

Souvent même on ne lui donnait pas à manger, les femmes avalaient en hâte la harira matinale ou le couscous et, lui montrant les plats vides, prétendaient « qu’on l’avait oubliée ». Alors elle rentrait chez celle plus haineuse, plus aigrie par la souffrance, et elle cherchait vainement, en son esprit, le moyen de se venger.

Depuis son malheur, des remords l’assaillaient ! Meryem ne conçoit plus par quelle aberration elle consentit à suivre El Hadj Mohamed, trahissant ses parents et les préceptes de son Dieu… Elle se souvient d’un proverbe de Salomon que le vieux Youdah aimait à répéter :

La femme sage édifie son foyer, la femme folle le détruit.

Ah ! certes, elle a été cette femme folle qui n’écoute que les séductions mensongères ! Elle a, de ses propres mains, détruit le bonheur auquel ses parents la destinaient !… A cette heure elle devrait, épouse respectée du vénérable Chlamou, élever ses enfants dans la cour badigeonnée d’outremer où les générations d’Abitbol se sont succédé… Elle se promènerait chaque samedi dans les ruelles encombrées de familles en toilette, un châle vert-perroquet aux rouges bariolages, bien tendu sur ses épaules. Elle jouirait de la société des hommes, partageant les orgies de mahia, au lieu de se ronger, prisonnière, en une maison musulmane, plus méprisée que la dernière des chiennes !…

Un bruit léger l’arrête en ses pensées. El Batoul a soulevé la tenture et pénètre dans sa chambre pour la première fois… Meryem, surprise, se demande quel nouveau tourment on va lui infliger ? mais El Batoul a un air de bienveillance inaccoutumé.

— Comment vas-tu ? — dit-elle.

— Avec le bien… et toi ? Tu n’as pas de mal ?

— Aucun mal, grâce à Dieu !

Les formules de politesse amorcent l’entretien et dissimulent la gêne des deux femmes.

— Tu dois t’ennuyer, toujours seule, — reprend El Batoul aimablement. — Pourquoi ne viens-tu jamais chez moi ?

Elle s’accroupit sur le sofa sans manifester de répugnance.

— J’aurais peur de t’importuner, — répond Meryem.

— Du tout ! J’aimerais causer avec toi.

— As-tu quelque souci, — interroge la Juive, devinant que sa coépouse a besoin d’elle. — Puis-je t’être utile ?

El Batoul esquive la question. Non ! elle désire seulement mettre fin à ce malentendu dont elle souffre. Ce sont les esclaves, — ces filles de péché ! — qui lui ont au début raconté un tas de mensonges. Ensuite elle a bien vu que Meryem était une honnête femme, en qui l’on peut se fier, et elle aurait aimé avoir des rapports amicaux avec elle, mais une fausse honte la retenait…

La réconciliation est aussitôt scellée, les coépouses prennent ensemble le thé, au grand ébahissement de leurs négresses…

Le lendemain El Batoul insista pour que Meryem passât la journée dans sa chambre et elle lui fit présent d’un petit mouchoir brodé. Elle n’était plus que miel et sourires. Au bout de quelques jours, elle confia, non sans réticences, à sa nouvelle amie, qu’elle avait un gros souci dont elle seule pourrait la tirer… Meryem proteste de son dévouement… El Batoul, avec des larmes et des soupirs, avoue enfin que sa tête est troublée par un jeune voisin, Si Abdesselem, qui a osé la suivre un vendredi, alors qu’elle se rendait au cimetière. Depuis lors, ils se meurent tous les deux du même supplice… Elle l’aperçoit quelquefois du haut de sa terrasse, en se penchant imprudemment au-dessus de la rue, et ils se font quelques signes…

Meryem écoute, attentive, cherchant un moyen d’aider sa coépouse. Avec la souplesse de sa race, elle oublie toutes ses rancunes, prête à obliger servilement la Musulmane qui daigne recourir à elle.

— Écoute, — dit-elle enfin. — Veux-tu recevoir Si Abdesselem la nuit prochaine ? Je me charge de si bien occuper El Hadj Mohamed qu’il ne sortira pas de ma chambre avant le dohor, je le jure !…

— O Meryem, ô ma sœur !… Que la bénédiction d’Allah soit sur toi !… Mais je crains les négresses, leur langue est imprudente…

— Achète-leur du rhum. S’il plaît à Dieu, l’ivresse les rendra sourdes et aveugles.

— O Allah ! Quelle ruse !… et la clé ?…

— Je te la procurerai, — dit Meryem. — El Hadj Mohamed l’accroche au-dessus du lit en se couchant. Tiens-toi prête à la saisir dès que j’ouvrirai ma porte, et ce soir, entends-toi bien avec Si Abdesselem du haut de la terrasse.

Le lendemain El Hadj Mohamed, après avoir fermé la maison, pénétra sans soupçon dans la chambre de Meryem, et, suivant sa coutume, il suspendit l’énorme clé à un clou planté dans la muraille. La Juive, d’un air indifférent, prend un caftan qui traînait sur un matelas et le suspend au même clou. Puis elle éteint les cierges qui brûlaient dans les chandeliers de cuivre et gagne le lit où son époux ne tarde pas à la rejoindre. Mais à peine est-elle couchée qu’elle se redresse en sursaut.

— Il y a quelqu’un dans la chambre !…

— Tu es folle.

— J’ai entendu remuer…

Elle se glisse hors du lit, rallume la bougie et se dirige vers le fond de la pièce.

— C’est un chat. Que Dieu le maudisse ! — s’écrie-t-elle en agitant l’animal qu’elle avait traîtreusement enfermé sous une corbeille… Elle ouvre la porte et le jette au dehors, tout en tendant la clé dont elle est parvenue à s’emparer sans éveiller l’attention du Hadj Mohamed… Une main fébrile s’en saisit.

Alors Meryem revient auprès de son mari, et elle déploie de si diaboliques ressources, des perversités tellement irrésistibles, qu’il râle de plaisir en demandant grâce.

Pendant ce temps, El Batoul, qui a grisé toutes ses négresses, va tranquillement ouvrir la porte à Si Abdesselem. Elle l’introduit dans sa chambre : les brûle-parfums répandent d’odorants effluves, la bouillotte siffle sur le mejmar de cuivre, des « sabots de gazelle », des ghribat à forte saveur emplissent les plats de Fez délicatement décorés. El Batoul porte un caftan de brocart jaune à grands ramages qui fait valoir sa peau brune rehaussée de fards. Des bijoux couvrent se poitrine et ses bras.

Dans sa chambre, comme en celle de Meryem, la nuit fut voluptueuse. Lorsque chanta le muezzin matinal, elle éveilla son amant, et le reconduisit jusqu’à la porte avec mille promesses de se revoir, puis elle s’en fut heurter discrètement à la pièce voisine. Meryem entr’ouvrit et prit la clé qu’elle lui passait.

— Tout va bien ? — demanda-t-elle.

— Pour le mieux ! — répondit El Batoul à voix basse.

El Hadj Mohamed, épuisé, ne s’était pas réveillé…

Tous les deux jours, désormais, Meryem s’ingénie en des ruses extraordinaires pour faciliter le péché à sa coépouse.

El Batoul lui en a une reconnaissance profonde, admirant l’intelligence de cette Juive, jadis tant méprisée. Elle ne peut plus se passer de Meryem ; elle la comble de cajoleries et de présents ; elle exige des esclaves une extrême déférence envers sa coépouse et, même, elle persuade si bien les voisines que celles-ci, revenues de leur prévention, accueillent enfin Meryem à leur petit cercle des terrasses.

Grâce à l’adultère, le bonheur est revenu pour la Juive dans la maison de son époux.

III LE PÈLERINAGE DE LA PAUVRE FATIME

Courbée en deux, Fatime lave à grande eau les mosaïques du patio. Ses jambes brunes, nerveuses, cerclées aux chevilles de tatouages, sortent jusqu’aux genoux des haillons trop courts dont elle se drape. Ses bras fermes et bien musclés s’activent sans relâche au-dessus du sol. Tous les matins Fatime parcourt la maison du haut en bas, l’échine ployée, comme une bête, pour accomplir son humble besogne. Le reste du temps, elle travaille dans une sania[43] voisine, au compte d’un cultivateur.

Fatime sent l’étable, la terre et la sueur : ses loques blanchâtres ont pris, à la longue, la couleur du sol qu’elle entretient. Elle garde presque constamment l’attitude des quadrupèdes, et, lorsqu’elle se redresse, on est tout étonné de lui voir enfin celle d’un être humain.

Pourtant Fatime n’est point une esclave. C’est une femme libre, et c’est même une pèlerine, — Allah pardonne ses fautes ! — qui se dirige vers la sainte ville du Prophète.

Certes Fatime est encore à des milliers et des milliers de kilomètres de la Mecque ; et son humble cerveau se refuse à concevoir pareille distance. Elle sait seulement que c’est loin, très loin, tout au bout de la mer qu’il lui faudra longer pendant d’innombrables années, en des pays toujours plus inconnus, où les Musulmans, ses frères, ne comprennent même plus son rude idiome du Sous. Et lorsqu’elle arrivera enfin en la ville de Notre Seigneur Mohamed, — qu’Allah lui donne la bénédiction et le salut ! — Fatime sera très vieille et lasse, tout près de la mort.

Mais rien ne la décourage, et son esprit, son cœur, sa volonté, sont inlassablement tendus vers l’orient sacré, but de ses efforts. C’est que Fatime est soutenue par une ardeur plus grande que la foi. Fatime est une pèlerine d’amour maternel. Elle va rejoindre sa fille Hadda, prunelle de son œil droit.

Voici trois ans que Hadda partit pour la Mecque, au lendemain de ses noces avec le pieux Lhaoussine Mtouggi. Depuis lors Fatime est sans nouvelles de son enfant ; il ne lui est pas même arrivé l’odeur d’une lettre.

Pourtant Lhaoussine et Hadda n’avaient point quitté Taroudant sans esprit de retour. Dès l’instant où Fatime avait vu sa fille s’éloigner sur sa mule, avec la caravane, pour gagner le port d’embarquement, elle avait vécu dans l’attente résignée de leur future réunion. Vers le Miloud[44] le bateau ramena la troupe des pèlerins qui s’éparpilla dans le pays. Chacun regagnait son village, tout heureux de la vénération nouvelle qu’on lui témoignait. Il en était parti sept de Taroudant, il n’en revint que quatre. Le plus âgé, le hadj[45] Hammou était chargé d’apprendre à la vieille Aïcha que son fils avait succombé dans Médina la Sainte, et à Fatime, que ses enfants s’étaient installés à la Mecque pour y vivre et y mourir pieusement, à l’ombre de la grande mosquée.

Les deux femmes poussèrent de longs cris tragiques et se déchirèrent le visage à coups d’ongles.

— Allah est grand ! — dit le hadj Hammou à la vieille Aïcha ; et il fit honte à Fatime de se lamenter ainsi d’une séparation bénie du Seigneur, et qui était pour sa fille un gage de félicité.

Fatime l’écoutait, hébétée. Elle comprenait une seule chose, c’est qu’elle ne verrait plus jamais sa petite Hadda, son unique joyau, et qu’il lui faudrait mourir loin d’elle, seule et misérable. Elle se demandait aussi comment elle vivrait à présent, car Hadda était une fileuse habile, et l’argent n’avait point manqué tant qu’elle était restée chez sa mère.

La dure réalité ne permit point à Fatime de s’endormir en son chagrin. Elle était forte et jeune encore, ayant à peine dépassé quarante ans ; elle trouva vite à se louer chez un cultivateur qui l’employait toute la journée aux plus rudes besognes, et lui donnait en échange une maigre pitance.

Pourtant lorsque Fatime, pliée en deux pour moissonner, modulait une vieille complainte berbère, sa voix rauque se brisait parfois en un sanglot, au souvenir de l’absente ; et son cœur était tellement rétréci de tristesse qu’elle ne voulait plus aller aux noces, et fuyait, farouche, la société des mères heureuses. Elle n’avait de goût que pour la vieille Aïcha dont le fils était mort durant le même voyage, et avec laquelle, sans cesse, elle ressassait la commune douleur.

Une seule chose soutenait encore la pauvre Fatime, un espoir fou, sans fondement : celui de voir rentrer ses enfants avec le prochain pèlerinage. Lorsque revint l’époque du Miloud elle partit à pied pour Mogador. En cours de route elle rencontra une caravane qui la recueillit pour aider au soin des bêtes, et elle fit ainsi, à dos de mule, une partie du trajet. Néanmoins elle arriva trop tard pour assister au débarquement. Les pèlerins avaient déjà quitté la ville, mais l’un d’eux, attardé, lui affirma que ses enfants n’en faisaient point partie.

Fatime erra tout le jour dans le port, suppliant les marins de la prendre sur leurs vaisseaux pour faire les gros ouvrages, et de l’emmener à la Mecque. Mais ils la repoussaient, impatientés, la croyant folle. Seul un vieux débardeur eut pitié de sa peine.

— Ma fille, — lui dit-il, — on ne peut aller sur ces bateaux sans payer, et je vois bien que tu n’as pas d’argent. Du reste je sais qu’ils ne partent pas pour notre sainte ville, mais pour des pays roumis où tu n’as que faire. Retourne dans ta demeure, il n’est pas bon qu’une femme voyage seule. Le Seigneur te tiendra compte de ton intention.

Alors Fatime lui confia son chagrin et lui fit part d’une étrange et soudaine résolution :

— Puisqu’il en est ainsi, j’irai sur mes jambes à travers le pays, et, s’il plaît à Dieu, je rejoindrai ma fille.

— S’il plaît à Dieu !

— Dis-moi quel chemin dois-je suivre ?

— Il faut te diriger de ce côté, — dit le vieillard en montrant le nord, — ne t’écarte pas du rivage. Que ton voyage soit béni !

Et Fatime partit, suivant ce conseil. Depuis deux ans, elle remonte la côte, de port en port. Lorsqu’elle a gagné quelque argent par ses travaux, elle s’engage dans une caravane qui l’emmène plus loin, à dos de chameau, de mule, ou simplement à pied. Elle a séjourné ainsi à Saffi, à Mazagan et à Casablanca, cette étrange et terrible ville pleine de roumis et de voitures mécaniques qui l’affolaient.

A présent elle est arrivée à Rabat où l’on gagne beaucoup d’argent au service des Nazaréens[46], et où les maisons surgissent du sol comme les iris au printemps. C’est une compatriote, retrouvée par hasard, qui l’a engagée à travailler chez nous. D’abord Fatime ne voulait pas, pleine de frayeur et de honte. Puis l’exemple de Sfïa, la négresse, et l’appât de gain l’ont décidée… Elle s’est rassurée peu à peu et a compris que les roumis ne sont pas méchants. Souvent elle me parle de Hadda, « sa petite fleur, son pigeon, son jeune faon », à qui elle avait donné « tout ce qu’il y a de blanc dans son cœur ».

— O ! Allah ! je suis si lasse de ne savoir rien d’elle !

Et les larmes coulent sur son visage ravagé…

— Si tu veux, Fatime, — lui proposai-je, — ton maître écrira une lettre à Lhaoussine. Tu dois avoir son adresse là-bas.

— Que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! Qu’il te donne un enfant pour réjouir ton existence !

Mais lorsqu’il fallut dicter sa lettre, Fatime eut de la peine à réunir ses idées. On parvint cependant à rédiger un message contenant ce qu’elle désirait :

« A sa seigneurie, l’élevé, le pieux pèlerin Lhaoussine Mtouggi. Que Dieu le fortifie à jamais !

Amen !

« Après le salut, sache que je ne suis pas consolée de votre absence, et que tous les jours je pleure en pensant à ma fille Hadda. Je suis partie depuis beaucoup de mois et voici déjà trois fêtes du Mouloud que j’ai célébrées en dehors de ma demeure. Sache que je suis partie dans le but de me rendre à la Mecque et j’y arriverai s’il plaît à Dieu ! bien que je n’aie pas d’argent pour le bateau.

« Écris-moi à l’adresse que je te donne, car je resterai encore quelques mois dans cette maison, s’il plaît à Dieu ! Sur toi et sur ma fille Hadda, — qu’Allah vous protège et vous sauve ! — le salut complet de celle qui se confie en son Dieu.

« Fatime Moha. »

Dès que la lettre fut partie, Fatime me demanda chaque matin si nous avions reçu des nouvelles. Mais des semaines et des mois passèrent et la réponse n’arriva point. Fatime attendait toujours sans se lasser, alors que nous avions compris depuis longtemps qu’il n’y avait plus d’espoir… Et comme notre ami, Si Ahmed Es Slaoui, s’embarquait avec un nouveau pèlerinage, nous le chargeâmes secrètement de rechercher à la Mecque Si Lhaoussine Mtouggi et son épouse Hadda.

Fatime accumulait sans relâche, dans une vieille sacoche en cuir, les pesetas hassani[47] qui lui permettraient de continuer son voyage. Le sac était presque rempli lorsque revint le pèlerin Ahmed. Il nous conta ses étapes et ses émerveillements : Tunis la Verte, où il avait bu le café à l’ombre de la mosquée Halfaouine ; le Caire, plein de lettrés et d’étudiants ; Damas, aux souks innombrables. Mais il garda le silence sur Médine et la Mecque, dont il ne voulait pas décrire les merveilles sacrées à des Nazaréens. Pourtant il nous dit :

— Je me suis informé là-bas de Si Lhaoussine Mtouggi, et j’ai su qu’il était mort, ainsi que son épouse, durant la grande épidémie de peste qui fit tant de victimes. Qu’Allah leur donne la miséricorde !…

Quelques jours plus tard, Fatime nous faisait ses adieux :

— Une caravane qui se dirige vers Larache passera demain à Rabat. J’ai assez d’argent pour me joindre à elle. On me dit qu’il faut encore bien des mois afin de gagner la Mecque. Mais je reverrai ma petite Hadda avant de mourir, s’il plaît à Dieu !

— S’il plaît à Dieu !

Je ne pouvais tuer son unique espoir.

Et Fatime continue l’interminable pèlerinage dont elle n’atteindra jamais le but…

IV MEKTOUB

Khdija descendait du Prophète, — que Dieu lui donne la bénédiction et le salut ! — et s’apparentait au Sultan par sa mère, Lella Zohra, des Chorfa[48] Alaouiine. Son père, Si Ali, le puissant pacha de Salé, était un petit-fils du grand Vizir, Si Mohammed Es Slaoui.

Le palais du pacha Ali, construit par un ancêtre, agrandi et embelli par chacun de ses descendants, avait une juste réputation de splendeur. Les plus célèbres zaouakin de Meknès en avaient peint les portes et les plafonds ; les zleigiin de Fez avaient composé de savantes rosaces en mosaïques sur le sol et sur les murailles ; le marbre qui pavait les riad[49] avait été apporté d’Italie à grands frais, et, luxe suprême, l’eau, si rare dans les villes de la côte, captée en des sources profondes, jaillissait des vasques et des fontaines.

Khdija était née sous une coupole dorée, ses yeux n’avaient connu que les merveilles créées par l’art et la richesse. Elle n’imaginait pas que les boiseries pussent ne point être ciselées et décorées avec une patience infinie, où que des murs ne soient pas en dentelle de stuc. Elle ne sortait jamais de chez son père, et ne montait même plus à la terrasse depuis quelques mois, mais le palais du pacha était un monde suffisant à ses investigations : chaque corps de bâtiment se reliait aux autres par des escaliers sombres, et des couloirs mystérieux. Les patios étaient ornés de colonnes et de galeries ; quelques-uns formaient des jardins bien clos, aux allées de mosaïques entre les daturas, les bananiers, les jasmins, et les orangers. Du menzah où les artistes aux pures traditions andalouses avaient déployé leurs suprêmes talents, on dominait toute la ville, et on apercevait aussi la mer, l’embouchure de l’oued sillonnée de barcasses, et la kasbah des Oudayas qui s’avance, altière et dorée, au milieu des flots toujours agités. Mais Khdija montait rarement dans cette salle haute, réservée au pacha et à ses amis. Elle se tenait avec les femmes, dans les pièces du rez-de-chaussée, et passait ses journées à broder, à boire du thé et à se parer.

Le pacha Ali avait quatre épouses, et d’innombrables concubines. Khdija s’enorgueillissait d’être fille de Lella Zohra, la première femme et la plus considérée à cause de sa très noble origine. Elle traitait avec dédain ses sœurs, aux teints plus ou moins bronzés, selon la couleur maternelle. En les voyant, parées comme des idoles, quitter, pour celle de l’époux, la demeure du pacha, Khdija songeait avec joie à la splendeur plus merveilleuse encore qui accompagnerait ses noces prochaines, car elle était nubile depuis peu. Et elle se pavanait, fière des lourds bijoux hérités des Chorfa, qui appesantissaient sa coiffure.

Le pacha Ali avait une prodigalité magnifique. Il n’était pas aimé, mais admiré et respecté à cause de son faste. Sa puissance s’étendait chaque jour davantage ; les chefs des tribus voisines venaient lui apporter des présents comme à un sultan. On disait que son palais recélait des trésors immenses, accumulés par ses ancêtres et par lui. Leur renommée était telle que Moulay Abd El Aziz s’en émut et en conçut de l’envie.

Une nuit qu’elle dormait paisiblement, Khdija fut éveillée en sursaut par de violents coups de heurtoir frappés à la porte. Puis elle entendit les voix effrayées des esclaves, alternant avec celles des visiteurs insolites, et enfin, celle du pacha, furieuse et grondante, mais moins assurée qu’à l’habitude. Une grande rumeur envahit la maison, des gémissements se mêlèrent bientôt au bruit des pas, des imprécations, des luttes, des crosses de fusil tapant sur le marbre… Khdija tremblait comme le serviteur d’Allah au jour du dernier jugement, et n’osait quitter sa chambre pour apercevoir la vérité. Une négresse en pleurs se réfugia près d’elle, et lui apprit que les soldats du sultan pillaient la demeure ; quelques minutes plus tard, sa porte fut ébranlée… Khdija s’enfuit par un escalier sombre conduisant à la cuisine, et s’alla cacher au fond d’un réduit. Elle y passa la nuit. Les moghaznis ne s’aperçurent pas de son absence, parmi les cent cinquante femmes qu’ils emmenèrent en prison. Seule, une vieille Juive fut épargnée, car elle ne faisait point partie de la maison du pacha, et n’y séjournait que par périodes, pour des travaux de couture. Elle découvrit la retraite de Khdija.

— Oh ! Rebka…, sauve-moi ! — implora la jeune fille. — Que sont devenus mes parents ?

— Mes yeux ont vu le pacha Ali et Lella Zohra chargés de chaînes.

— Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux, emmène-moi ! Délivre-moi de ce péril !

— La maison est pleine de soldats…

— Femme, mon père te récompensera…

— Celui qui entre en prison ne sait quand il sera délivré, — répliqua la vieille. Pourtant, elle ajouta aussitôt :

— Ne bouge pas, attends-moi. Par l’Éternel, je veux ton bien.

Au bout d’une heure elle revint :

— Les moghaznis m’ont laissé passer, — dit-elle. — Voici le salut, habille-toi.

Et elle tira de dessous ses jupes un costume de Juive, à la taille de Khdija. Malgré sa répugnance, la jeune fille endossa les vêtements exécrés : l’ample jupe à godets remplaça son caftan, le châle vert et rouge couvrit ses épaules, les soualef coiffèrent inélégamment sa chevelure.

— Viens et ne te trahis pas, — souffla la vieille. — Il y va de ta vie et de la mienne.

Elles passèrent sans être inquiétées au milieu des soldats assoupis. Pour la première fois, Khdija franchissait le seuil paternel. L’air vif du matin frappait son visage nu… Elle eut une courte hésitation.

— Ah ! Seigneur, tu veux donc ma mort ! — gémit la vieille à voix basse.

Khdija sortit… Une rougeur de honte lui colora les joues, de se trouver en pleine rue, exposée à tous les regards, dans cet accoutrement… Ses pieds, habitués aux marbres et aux mosaïques, butaient contre les pavés, et la gaucherie de son allure la trahissait. Mais quelques maraîchers et artisans circulaient seuls à cette heure matinale. Et qui eût songé à deviner, en cette humble Juive, la fille du pacha Ali, la petite cousine du sultan ?…

Rebka et sa compagne arrivèrent au Mellah[50] sans encombre. Elles suivirent une ruelle sale et puante, et frappèrent à une porte qui s’ouvrit aussitôt. Khdija pénétra dans un étroit patio dont les murailles étaient de chaux nue et colorées en bleu tendre ; de misérables chambres donnaient sur cette cour. Une odeur fade et répugnante s’exhalait du logis, encombré de vieillards, de femmes aux longs visages blêmes, et de petits Juifs pouilleux et pelés sous leurs calots noirâtres. Ils entouraient la jeune fille avec respect et curiosité, car elle gardait encore le reflet du prestige paternel, malgré les événements de la nuit. Les parents louaient Dieu de l’aubaine qu’il leur accordait en la conduisant chez eux, et ils supputaient la somme dont le pacha ne manquerait pas de les récompenser.

Khdija pleura pendant plusieurs jours, malgré les prévenances dont elle était l’objet. La cuisine israélite l’écœurait, la laideur et la pauvreté environnantes offensaient ses yeux. L’ignoble saleté du logis, les parfums d’égout qui s’en dégageaient, l’humidité suintant aux murailles, la crasse de plusieurs générations dont elles étaient enduites, l’accablaient de dégoût. Les matelas et les individus grouillaient de vermine… Elle sentait plus lourdement sa déchéance chez ces Juifs méprisés, à qui elle devait le salut.

En vérité, elle eût voulu mourir de chagrin. Mais la mort ne vient pas chez qui l’appelle…

Et Khdija vivait des jours de plus en plus mornes et désespérés.

Les Juifs lui rapportaient les rumeurs de la ville : le pacha et ses épouses avaient été mis aux fers et torturés. On voulait en vain leur faire divulguer la cachette des trésors. Trois des femmes étaient mortes dans les tourments. Lella Zohra, plus robuste, avait résisté. Les prisons de la ville regorgeaient des parents, des enfants, des serviteurs et des amis du pacha Ali. Ses esclaves avaient été vendues, ses biens distribués aux favoris du moment, son palais saccagé par les envoyés du Sultan.

Dans la fiévreuse recherche des trésors, on enlevait les poutres, les marbres, on fouillait les parterres, on détruisait les précieuses boiseries, on arrachait les mosaïques… Et l’on ne trouvait toujours rien.

A mesure que passait le temps, le prestige du pacha s’évanouissait ; sa délivrance devenant improbable, les Juifs commençaient à regretter le sauvetage de Khdija. Elle leur était une lourde charge, une bouche inutile à nourrir. Certes, on le lui faisait sentir ! Les enfants la frappaient et l’injuriaient, les vieillards maudissaient sa religion. Khdija l’orgueilleuse devait accomplir les besognes les plus viles, pour gagner quelques restes abjects qu’on lui abandonnait en maugréant. Aucune humiliation ne lui fut épargnée. Il lui fallut servir, en esclave, ses hôtes exécrés. Et ils se vengeaient, lâchement, avec joie, sur une descendante du Prophète, de la honte et de l’asservissement où les Musulmans les tiennent depuis des siècles… S’ils ne la jetaient pas dehors, comme une chienne, c’était uniquement dans la crainte que le secours apporté par eux étant connu, ne leur attirât une punition.

Khdija languissait au Mellah depuis quelques mois, lorsqu’un jour, la vieille Rebka lui présenta une femme avec qui elle avait eu de nombreux conciliabules. Fatima Bent Brahim tenait, dans les bas quartiers de Salé, une maison de courtisanes. Elle engagea la jeune fille à venir y habiter, en lui dépeignant sous les couleurs les plus douces l’existence qu’elle y mènerait. Khdija n’eut aucun mouvement de révolte. Elle était minée par le malheur, accablée par sa destinée. Elle désirait surtout quitter ses hôtes répugnants. Elle accepta l’unique moyen qui s’en offrait. « C’était écrit »… « Mektoub ! »

Elle ne fut plus bientôt qu’une fille publique, dont les soldats et les mariniers s’amusaient. On avait changé son nom, mais sa véritable identité perça peu à peu ; sa déchéance fut connue de tous… Chacun voulut approcher la fille du pacha Ali, et la clientèle de Fatima Bent Brahim s’augmenta des plus riches Slaouiin, de tous les débauchés, jeunes et vieux de la ville. Mais cette curiosité fut vite satisfaite. Khdija continua son métier… Lorsque les Français s’établirent dans le pays, elle fut très recherchée par les zouaves et les marsouins.

....... .......... ...

* * *

Mon amie Lella Zohra m’avait invitée à passer quelques jours chez elle. Je regarde, toujours avec le même émerveillement, la cour somptueuse qui s’ouvre devant ma chambre. Le soleil du soir dore les arcades festonnées, et colore de mille reflets le sommet du jet d’eau qui fuse, très svelte, vers le ciel.

Ce jet d’eau me fatigue…, il est d’une insolence bruyante. Nuit et jour, il s’élance et crache avec une rage que rien n’apaise. L’eau retombe dans la vasque de marbre au milieu d’un éclaboussement irisé, puis rebondit dans le bassin toujours mouvant. Il semble qu’on entende des murmures, des bruits de pas et de voix parmi le fracas des eaux.

Ce jet d’eau prend une importance démesurée dans le silence.

A cette heure, le palais du pacha paraît désert. Les esclaves sont toutes montées aux terrasses. Lella Zohra seule reste au rez-de-chaussée, comme il convient à une Slaouia de bonne famille. Elle vient s’accroupir près de moi et nous causons… Pour la centième fois, elle me raconte l’événement formidable de son existence, dont son esprit est toujours hanté : la nuit tragique, la prison, la torture… Et elle me montre les cicatrices de ses poignets, où les fers ont tracé des sillons livides et profonds.

— Trois ans, j’ai pleuré dans un cachot, enchaînée par les mains, les pieds et le cou ! Pendant douze jours, je fus suspendue, debout, sans pouvoir m’accroupir. Ma sœur était en face de moi. Je l’ai vue mourir de ses souffrances, peu à peu, et son cadavre est resté là une semaine !… Mon corps sera dans la terre depuis longtemps qu’il frémira encore des tourments supportés !… Ce sont les Français qui m’ont délivrée. O ma fille, je ne l’oublierai pas… Que la bénédiction d’Allah soit sur eux !… S’ils n’étaient pas venus, je n’aurais jamais revu la couleur du soleil…

Pourtant, Lella Zohra n’inspire pas la pitié. Elle est grasse et blanche, et son visage aux larges joues garde l’expression naïvement béate de sa jeunesse.

Le pacha traverse la cour et me salue. L’épreuve a plus lourdement pesé sur lui que sur son épouse. Sa figure émaciée est celle d’un vieillard ; ses épaules se voûtent ; ses mains tremblent ; sa voix, jadis dominatrice, hésite, fêlée, à bout de souffle. En vain lui a-t-on restitué sa famille et ses biens, en vain a-t-il retrouvé ses trésors si bien cachés, il ne cesse de regretter le prestige enfui, les moghaznis accroupis à son seuil, les chefs de tribus venant implorer sa protection, les Slaouiin courbés très bas sur son passage. Un autre pacha règne sur le pays…

— Allah est grand et m’avait désigné pour cette épreuve, — murmure-t-il. Mais le cœur est loin des lèvres…

— O ! ma fille, nous ne voulons pas affliger ton esprit par nos tourments, — reprend Lella Zohra. — Va rejoindre ces femmes qui rient là-haut.

Malgré mes protestations, elle me pousse amicalement vers l’escalier. La terrasse du palais domine celles de la ville qui s’étagent alentour, orangées par les derniers rayons. Quelques-unes, plus basses, sont déjà noyées dans l’ombre bleue, tandis que le minaret de la grande mosquée se détache tout en or sur l’Océan. L’oued Bou-Regreg, aux courbes molles, sinue entre les collines et sépare les deux rivales, Rabat et Salé, qui « ne se réconcilieront que le jour où la mer deviendra douce et sucrée ».

Les esclaves s’ébattent, insensibles aux beautés de l’heure, mais joyeuses de rencontrer des voisines et de bavarder avec elles. Khdija est accroupie au bord de la terrasse et fume une cigarette. Elle me tend la main en disant avec un indescriptible accent cocasse :

— Bonjour, mon bibi, ça va bien ?

C’est tout ce qui lui est resté de ses… relations avec les Français : quelques phrases et cette habitude de fumer sans cesse, dont elle ne saurait se passer. Elle est rentrée bien sagement au logis, pour n’en plus sortir jamais, comme il sied à une jeune fille de son rang. Mais on ne peut l’empêcher de monter aux terrasses avec les esclaves, quand arrive le moghreb. Khdija se sent un peu prisonnière ; elle s’ennuie dans le palais du pacha, et peut-être regrette-t-elle vaguement les années d’épreuve, avec leurs brutales émotions…

Ses sens, éveillés chez Fatima Bent Brahim, l’asservissent et l’affolent. Elle a parfois de véritables crises, et ses parents ferment les yeux sur les intrigues qu’elle parvient à nouer avec des voisins.

Khdija est, comme eux, une victime de la tourmente…

Elle ne se mariera pas. Nul ne voudrait épouser une fille que tous les hommes du pays ont connue. Elle songe avec rage à ses sœurs, nées d’esclaves, qui sont riches et considérées dans les maisons de leurs époux, alors qu’elle, Khdija, la fille de Lella Zohra, la descendante du Prophète, aura cette honte, si rare pour une Musulmane, de rester célibataire.

Cette pensée durcit son regard, et contracte sa bouche. C’est cela seul dont elle souffre, et non des souvenirs du passé.

Mais Khdija chasse l’inopportun souci avec la fumée de sa cigarette, ses yeux reprennent leur tranquille et bestiale expression.

A quoi bon se révolter ?

— C’était écrit !

Mektoub !

V LE MARIAGE DE RITA

Rita se sentit très joyeuse le jour où elle devint nubile, car ses noces ne pouvaient plus tarder. Elle y songeait souvent avec un tressaillement d’envie, sans oser l’avouer à personne. Même, lorsque ses jeunes sœurs ou d’autres femmes la taquinaient en y faisant allusion, elle se sauvait « pleine de honte » et leur criait toute fâchée :

— Taisez-vous, filles de péché, que vos langues soient nouées !… S’il plaît à Dieu, ce malheur me sera épargné… S’il plaît à Dieu, je ne connaîtrai point le mariage !…

Mais elle se plaisait à ces propos, malgré son apparente colère, — Allah pénètre le fond des cœurs, — car ils lui rappelaient l’échéance prochaine et désirée.

Rita n’était pas malheureuse au logis paternel, bien que les soins et l’affection d’une mère lui eussent manqué depuis l’enfance. Saadia, la seconde femme de Si Abd Er Rahman, le zaouak[51], témoignait à ses propres rejetons une préférence bien légitime. Pourtant, elle vivait en bonne intelligence avec les deux filles de l’épouse répudiée : Zohra, mariée depuis plusieurs années au menuisier Ali, dont la demeure était voisine, et Rita, beaucoup plus jeune, qu’elle avait presque élevée.

Une impasse tortueuse et sombre conduisait chez Si Abd Er Rahman, et les hautes murailles d’une maison voisine, habitée par un Chérif, projetaient leur ombre sur l’étroit patio toujours empli d’odeurs ménagères. Quelques plantes s’étiolaient vainement en des amphores cassées, un canari s’égosillait sur ses barreaux de jonc, et le peintre avait décoré lui-même les portes des trois chambres, sans parvenir à égayer son logis. Mais les habitantes n’en souffraient pas, attachées au cadre familier de leurs travaux, de leurs plaisirs, de leurs disputes et de leurs peines. Elles se glorifiaient de n’en sortir jamais, telles les femmes des grandes familles, que les nuits où, furtives et voilées, elles se rendaient au hammam.

Une vieille négresse boiteuse les aidait au ménage ; Si Abd Er Rahman avait acheté Mabrouka pour la somme de vingt douros, en raison de son âge et de ses difformités. Et il louait Allah de cette acquisition, qui relevait l’éclat de sa maison aux yeux des gens, et rendait d’incontestables services.

Car Mabrouka, en dépit de ses tares, était solide, travailleuse, et pleine d’expérience. Elle possédait mille secrets pour guérir les maux dont le serviteur[52] est affligé ; ranimer l’amour des maris inconstants ; rendre les femmes fécondes ou les frapper de stérilité, et enfin pour confectionner d’excellentes pâtisseries. En outre, nul ne pouvait rivaliser avec elle quant à la langue ; aucune riposte ne la prenait au dépourvu, et elle savait toujours toutes les histoires de la ville, qu’elle racontait dans leurs détails les plus scabreux, à l’hilarité complaisante des femmes, tandis que les jeunes filles affectaient une grande pudeur… Mabrouka était vraiment la joie du logis ; les heures passaient en d’interminables conversations auxquelles Zohra, la fille aînée du zaouak, escaladant les terrasses qui séparaient sa demeure de la maison paternelle, venait chaque jour prendre part.

Rita écoutait attentivement leurs propos, tout en décorant d’ornements géométriques, de bouquets et de lignes enchevêtrées, les coffrets et les étagères dont son père lui confiait l’exécution. Elle avait manifesté, dès son enfance, un goût particulier pour ces travaux, et Si Abd Er Rahman l’initiait peu à peu aux secrets de la peinture à l’œuf et du vernis à la graça. Rita maniait avec dextérité son pinceau en poils d’âne, tandis que les autres femmes épluchaient des ghorchef ou cousaient de blanches ferajiat. Parfois, une voisine venait se joindre au groupe familial, car les récits de Mabrouka étaient célèbres dans tout le quartier. L’eau bouillait sur le mejmar de terre, et Saadia, de ses mains brunes, préparait gravement le thé à la menthe, dont on dégustait les trois tasses à petites gorgées.

Par Mouley Idriss !… C’était une douce vie que celle de Rita au logis paternel… Et pourtant, elle avait hâte d’en changer, car un diable malin tourmente les vierges qui arrivent à leur treizième année ; et le jour où elles commencent à sentir la honte de leur visage et à se voiler devant les hommes, elles se prennent à désirer celui devant lequel toute pudeur sera superflue… Les réflexions égrillardes de la négresse remuaient Rita d’un secret plaisir et elle portait un intérêt grandissant aux démêlés conjugaux de sa sœur. Parfois, on entendait, jusque chez Si Abd Er Rahman, les cris et les gémissements de celle-ci sous la raclée maritale. Mais le bâton attendrit les épouses d’une douce langueur : au lendemain de ces querelles, le menuisier Ali se laissait surprendre par l’aube dans la couche de sa femme, en dépit des préceptes sacrés, et le visage de Zohra s’embellissait d’une voluptueuse et touchante lassitude…

Vers l’Achoura, une vieille dame du quartier, qui sortait rarement de chez elle, vint avec sa fille rendre visite à Saadia :

— Le salut sur toi…

— Le salut… Comment vas-tu ?

— Avec le bien. Quelles nouvelles y a-t-il de toi ?

— Aucun mal ?

— Aucun mal sur toi ?

— Comment est Si Abd Er Rahman ?

— Grâce à Dieu…

— La bénédiction d’Allah en ta maison…

Tout en échangeant les formules d’usage et en se débarrassant de leurs haïks, les deux femmes jetaient des coups d’œil furtifs vers Rita. Et subitement, celle-ci comprit… D’un bond, elle s’enfuit, ayant peine à contenir le tumulte joyeux de son cœur… Le coffret où d’étranges fleurs commençaient à s’épanouir fut disloqué dans sa chute, une écuelle pleine de couleurs se renversa sur un œuf qu’elle brisa, et des ruisseaux jaunes et bleus maculèrent le tapis de Rabat aux bords élimés.

— Quel scorpion t’a piquée ? — demanda Saadia d’un air fâché…

— O ma fille, ma colombe, nos vieux visages te font donc peur ? — roucoulèrent les visiteuses.

— Reviens, chérie, reviens, ô Lella, fille de mon maître, — implorait l’esclave d’un ton moqueur.

Mais les supplications et les remontrances furent vaines ; Rita s’était verrouillée dans la chambre voisine, et ne consentit même pas à faire entendre sa voix tant que dura la visite.

— Pardonne-lui, ô ma mère — dit Saadia d’une voix ingénue. — Les jeunes filles sont fantasques, elles en oublient leurs devoirs de politesse. Mais, ô Allah ! je ne rétrécirai pas avec Rita…

— Ma fille, n’en fais rien… Je t’en conjure par Sidi Ahmed !… Nous serions désolées de faire pleurer ses jolis yeux. Nous savons que les vierges sont plus promptes à se troubler que la surface d’un oued.

Mille congratulations furent échangées, et Saadia, en reconduisant ses visiteuses, s’excusait encore pour l’attitude de sa belle-fille, tout en se réjouissant de l’avoir trouvée si fine et bien élevée en la circonstance.

Lorsque Rita sortit de la chambre, chacune épiait son visage et Mabrouka ne put se tenir de lui décrocher quelques réflexions à double sens :

— Préparons le couscous pour les hôtes qu’Allah nous enverra, — répétait-elle avec insistance. — Mes vieilles oreilles tintent… c’est la musique des rita et des timball…

— Cesseras-tu d’agiter ta langue ?… — s’écria Rita rageusement.

— Le bruit de mes paroles trouble donc tes pensées ?

— Je n’ai que faire de tes plaisanteries quand mon cœur est triste.

— La tourterelle n’est-elle pas l’oiseau qui souffre et se plaint le plus ?

— Puisses-tu être rôtie à quatre cuissons !…

La querelle se termina par une claque sur les joues sèches et ridées de la vieille, qui s’en fut en clopinant.

— L’annonce du mari énerve la vierge… — lança l’esclave lorsqu’elle fut hors de portée.

A cette parole trop explicite, Rita se mit à pleurer, et comme elle était en effet très fébrile et surexcitée, elle n’eut aucune peine à finir par une crise dont la sincérité fit l’admiration de toute la famille.

Mabrouka, sans rancune, lui confectionna une mixture calmante d’eau de rose et de khanfoussa pilés — car, disait-elle, ces insectes restent immobiles pendant des heures, — puis elle l’endormit en fredonnant la chanson des Gnaoua :

Sidi mange de la viande, Lella en mange le gras, M’Barka n’a plus que la sauce, Kali Mbouara qu’un vieil os. Allah, ô Seigneur, notre maître, Kali Mbouara est malchanceux. Allah, Allah, ô notre maître, Kali Mbouara est un pauvr’hère. Sidi revêt un caftan, Lella un’ mansouria, M’Barka revêt des haillons, Kali Mbouara rien du tout. Allah, ô Seigneur, etc… Sidi chausse des babouches, Lella, des mules brodées, M’Barka chausse des savates, Kali Mbouara s’en va nu-pieds… Allah, ô Seigneur, etc… Sidi dort sur un mat’las, Lella sur un bon tapis, M’Barka sur un’ peau d’mouton Kali Mbouara sur la terre, etc… etc…

Lorsqu’elles jugèrent la jeune fille assoupie, les femmes commentèrent l’événement à voix basse. Rita se gardait de remuer pour ne pas attirer l’attention, et pouvoir, sans feindre la honte, écouter leurs propos.

— S’il plaît à Dieu, notre chérie aura fait bonne impression, car il est temps que ses noces soient célébrées, — disait Saadia.

— O Lella, n’aie pas de crainte. Je gage que, bientôt, les hôtes de Dieu dîneront ici, — répondit l’esclave.

— La boutique de Si Hamou est la mieux achalandée du Souk…

— Certes, qui veut avoir de belles cherbil[53] doit s’adresser à lui.

— C’est aussi un homme intègre, son ventre est fermé.

— Celui qui est rassasié n’a pas de mal à respecter le couscous d’autrui.

— Il ne saurait y avoir, pour notre Rita, de meilleur parti que son fils.

— A présent, Si Taleb n’a rien à faire qu’à se promener tout le jour.

— Par le Prophète !… on dit que Sidi Nojjar[54] est souvent le but de ses sorties…

— Eh ! sans doute… Il manque une épouse dans sa maison.

— C’est pourquoi Si Hamou tient à le marier jeune…

Malgré l’intérêt de cet entretien, Rita fatiguée par les émotions, ne tarda pas à s’endormir.

Une semaine passa, toute semblable aux autres en apparence, mais les femmes s’énervaient de ne pas voir venir la visite escomptée. Chaque coup frappé à la porte les faisait tressaillir et leur dépit augmentait de jour en jour.

Rita, la plus déçue, affectait de rire et de chanter pour dissimuler son amertume de n’avoir pas été jugée assez jolie.

Pourtant, elle était fière de sa peau blanche, qu’elle comparait volontiers à celle de la brune Saadia, de ses cheveux lisses et luisants, de ses yeux très noirs, de ses joues rondes… Vraiment, cette vieille ne possédait aucun goût… Mais d’autres sauraient apprécier sa beauté… Qu’avait-elle à faire avec le fils d’un marchand de babouches ? Allah lui réservait peut-être d’épouser un Chérif.

Malgré tous ses raisonnements, Rita ne se consolait pas de sa déconvenue. En réalité, le fils du marchand de babouches eût comblé ses désirs, car on le disait jeune, riche et encore célibataire. Aussi, son bonheur fut-il grand, lorsqu’un vendredi, au retour de la Mosquée, le zaouak reçut la visite de Si Hamou qu’accompagnaient deux membres de sa corporation. Après s’être longuement et poliment congratulés, Si Hamou prononça les paroles décisives :

— Nous sommes les hôtes de Dieu et les tiens, nous venons à cause de ta fille.

Si Abd Er Rahman prit un air grave :

— Laissez-moi consulter ma tête. Revenez demain, et, d’ici là, interrogez sur moi comme j’interrogerai sur vous…

Le jour suivant, Si Hamou se présenta de nouveau, et le zaouak l’accueillit par ces mots :

— Sois le bienvenu chez moi, — afin qu’il comprît que sa démarche était agréée.

Les femmes en émoi épiaient ces allées et venues, dont elles s’efforçaient de deviner le résultat. Pourtant, malgré leur intense curiosité, elles n’osèrent pas interroger le maître des choses, mais il daigna le soir même confier sa décision à Saadia, qui s’empressa de la faire connaître à toute la maisonnée.

Rita pleura du moghreb à l’Acha sans prononcer une parole ; elle refusa de manger, bien qu’il y eût de la touba dont elle était fort friande. Ses gestes se firent plus lents et réservés, car elle avait conscience de sa nouvelle importance.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings