OH! NE CHANTE PAS!
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OH! NE CHANTE PAS!
A Francis de Miomandre.
Lorsque Valentin venait voir sa fiancée,—c'est-à-dire tous les jours,—il n'était reçu ni comme un étranger ni comme un ami. Ayant été l'un et l'autre successivement, avant la livraison du «solitaire», il se rendait parfaitement compte de la différence. C'est en la qualité d'étranger qu'il avait été le mieux accueilli. Point de prévenances qu'on ne manifestât alors au beau jeune homme, nouveau venu chez les Renaudière; que de sourires et que de grâces de la part des parents et de la jeune fille! et avec quelle satisfaction on prononçait son nom en présentant aux familiers «le baron Bois-Jérôme!»
Introduit, à l'ancienneté, parmi le chœur de ces intimes, Valentin Bois-Jérôme était demeuré l'un quelconque de ceux-ci, très à l'aise dans la maison, retenu fréquemment à dîner, jouant, devisant et dansant avec la plus grande liberté. Mais, ayant demandé la main de Lucy Renaudière, et les accordailles accomplies, du jour au lendemain tout avait changé, et un protocole, surgi tout à coup, dans une famille d'allures si aisées, réglait désormais la moindre action, le plus menu geste, comme si la gerbe envoyée par Valentin et placée chaque jour sur le piano, répandait et insinuait avec son parfum des mœurs nouvelles.
Tout d'abord, madame Renaudière, à un moment donné, faisait transporter la gerbe, du piano sur un guéridon, ensuite ouvrir le piano; et Lucy était invitée à chanter.
Nul ne se souvenait d'avoir auparavant entendu chanter Lucy. Mais elle avait désormais un professeur, fameux, qui venait le matin, et une répétitrice, l'après-midi. Madame Renaudière, de qui on ignorait le talent, accompagnait.
Les jeux étaient interrompus, les gais propos, le badinage, les puériles folies si agréables jadis, tenus pour déplacés, voire inconvenants; la conversation prenait, d'elle-même ou du seul parfum répandu par la gerbe, un tour plus châtié; il ne semblait étonnant à personne que l'on s'ennuyât un peu: on traversait un état transitoire; on était visiblement en attente; en attente de quoi? du mariage, cela va sans dire, mais, immédiatement, en attente du moment où la fiancée chanterait.
Et la fiancée chantait.
Elle ne chantait ni bien ni mal, ce qui est déjà très grave; elle ne chantait ni par vocation ni en révélant un goût personnel; elle ne chantait ni pour donner du plaisir, ni pour en éprouver elle-même. Elle chantait en qualité de jeune fille et de fiancée. C'est un acte très particulier qui n'étonne personne, qui n'amuse personne, mais que chacun accepte avec cette extraordinaire résignation à l'ennui qui caractérise les gens bien élevés. Pas un des habitués qui bronchât, pas un qui hasardât une parole de rébellion, de regret pour le passé, ni même de critique. Au fond de leur instinct de fils de famille, tous ces jeunes gens, dont quelques-uns pourtant avaient le diable au corps, se soumettaient à ce rite étrange et tyrannique. Ils approchaient de la cérémonie du mariage, qui n'est pas drôle, mais à laquelle chacun se fait honneur d'assister; et ils voyaient, à ces soirées soustraites aux folâtreries et consacrées au chant, un aspect déjà des multiples formes de politesse extérieure auxquelles nul n'eût songé à se dérober, un premier contrefort de cette montagne de petits et grands actes convenus, que l'on s'apprêtait à gravir sans murmurer et sans penser.
Bien qu'elle n'eût été en rien préparée à ce jeu, la charmante Lucy retrouvait aussi au fond d'elle ces gestes ancestraux de modestie et de pudeur qui empêchent une jeune fille de s'approcher du piano de la même façon qu'elle le fait, par exemple, de la table à thé, qui la rendent gauche, hésitante, maniérée, rougissante, presque agaçante, à la fin, avec sa manie nouvelle de vous dire: «Mais, je ne sais rien!... Non, c'est trop bas... Je vais vous écorcher ça, mes amis... Mes pauvres yeux ne distinguent même pas le texte... ou bien: «Cela, d'abord, devrait être chanté en italien; la traduction lui fait perdre la moitié de sa valeur...», etc., etc.
—Allons! va, ma fille, disait d'un ton résolu madame Renaudière.
Et Lucy allait, comme Iphigénie au sacrifice. Tout ce qui est chantable fut chanté par la fiancée de Valentin Bois-Jérôme. Depuis le J'ai pardonné jusqu'à la Berceuse de Jocelyn:
Cachés dans cet asile où Dieu nous a conduits, Unis par le malheur durant de longues nuits, Nous reposons tous deux...
Ou bien:
Endors-toi! et qu'un joyeux songe Te parle au moins de mon amour!...
Et Lucy trouvait alors, mais trouvait où? justes dieux! et en quels lieux secrets? trouvait des attitudes langoureuses; des expressions d'indicible tristesse qu'au grand jamais aucun être humain n'eût jugé les muscles de son visage capables seulement d'esquisser! Elle était de nature si gaie, si simple et si hostile même à toute affectation! C'était à croire qu'elle héritait, momentanément, de toutes les périodes de fiançailles traversées par une lignée indéfinie d'aïeules, elles aussi fiancées, momentanément cantatrices elles aussi, et momentanément insupportables et mal à l'aise.
Tout à coup l'on voyait se redresser Lucy, et elle paraissait au contraire sortir d'un souper de ribaudes:
O nuit enchanteresse! Tout sourit à l'ivresse... etc.
Mais cette attitude satanique de feinte débauche était plus stupéfiante encore que les soupirs et les pâmoisons.
Le fiancé, assis d'une manière correcte, solide gars musclé, emplissant bien son smoking, applaudissait où il fallait le faire, et ne disait rien, absolument rien, remarquablement rien.
«Bravo!» prononçait çà et là une voix plate; et l'aimable Lucy semblait retomber de quelque Olympe d'Offenbach et ne savoir plus où mettre le pied. Mais, à peine terminé son morceau, à la manière des artistes timides ou nerveux qui cherchent à éviter les commentaires difficiles, les compliments extorqués, elle parlait; elle-même annonçait le numéro suivant du programme et le paraphrasait déjà avant que l'on eût eu seulement le temps de respirer. Bousculant sa chère maman, elle chantait:
Dans un sommeil que berçait ton image, Je rêvais le bonheur, ardent mira-a-a-ge...
—Qu'est-ce que c'est? murmuraient les ignorants.
Et madame Renaudière, l'accompagnatrice, les yeux fixés sur sa musique comme par des tentacules invisibles, jetait au public en mots roulés comme une boulette de papier légère:
—Après un rêve, de Gabriel Fauré.
Les regards de l'auditoire voyageaient des lèvres vibrantes de Lucy, à l'image entrevue du «rêve» ou bien à l'heureux fiancé en possession d'une future femme propre à emplir un vaste vaisseau de sons énamourés, de trémolos qui font fléchir les nerfs, autant qu'elle était apte à mimer les désespérances, le clapotis lacustre, les enchantements nocturnes, la fureur passionnée et la joviale ébriété.
Valentin ne soufflait mot; impassible, parfois blême, approuvant de la main, du buste ou du front, un peu pareil à un automate, on n'eût su dire s'il était ému ou furieux. C'était un de ces jeunes hommes d'aujourd'hui, athlète à l'attitude pacifique.
Tout le temps que dura la période des fiançailles, il ne se départit pas de sa réserve. Il voulait épouser Lucy: il devait se soumettre à un cérémonial. Eh bien, la cérémonie commençait; voilà tout.
Enfin le mariage eut lieu. Toutes choses se passèrent exactement comme elles le devaient. Les jeunes époux se retirèrent, après cinq minutes de lunch, dans l'appartement qu'on avait installé durant les intervalles entre répétitions et soirées. Le premier matin, ils déjeunèrent, tête à tête, servis par une femme de chambre qu'ils employaient toute leur ingéniosité à éloigner; ils trouvaient tout bon et tout beau; ils s'amusaient follement à se rapprocher l'un de l'autre, de très près, même de trop près, sous des prétextes invraisemblables. L'après-midi passa sans qu'ils s'aperçussent que les heures coulaient. Et le repas du soir leur fut aussi agréable que celui du matin.
Mais, après le dîner, Paul étant passé dans son bureau afin de choisir, couper et allumer un cigare, Lucy, machinalement, presque à la manière d'une somnambule, en vertu, sans doute, d'une habitude déjà contractée, s'assit au piano, et, sans hésitation, sans avertissement, comme sans partition, et favorisée par une excellente mémoire, se mit à entonner à toute voix le refrain de la Berceuse:
Oh! ne t'éveille pas encore, Pour qu'un bel ange, de ton rêve...
Soudain, Valentin parut, le cigare mordu entre les dents apparentes, les doigts enfoncés entre les cheveux qu'il tenait ainsi droits et hauts comme des plumes de corbeau hérissées; il présentait un masque effrayant. Et il avait l'air d'un sauvage prêt à scalper une créature vivante.
Il arracha de sa chevelure une de ses mains; il s'extirpa de la bouche le cigare gênant. Il déposa l'objet enflammé au coin d'un meuble. Et, tout à coup, il rendit des sons gutturaux et terribles:
—Oh! ne chante pas! ma petite Lucy, ne chante pas! je t'en supplie, ou je te tords le cou...
Lucy, innocente, s'arrêta aussitôt, réfléchit et dit:
—Mais alors, ç'a dû t'ennuyer beaucoup, ces soirées, mon chéri?
Valentin, de sa main propre à briser du fer, empoigna une chaise, une belle chaise toute neuve, et anglaise, de chez Maple; et, la soulevant, puis la reposant à terre avec fracas, il la réduisit en un petit monceau de planchettes et de cuirs mêlés.
Puis, son humeur apaisée par cet acte, il reprit son cigare entre le pouce et l'index, et, avant même que de tirer dessus pour le ranimer, il s'approcha, par une attention gentille, de sa jeune femme et la baisa tendrement.