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Le dangereux jeune homme

ÉLOQUENCE

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ÉLOQUENCE

A Gaston Chérau.

En arrivant chez mon cousin Narcisse pour y passer huit jours, mon grand étonnement fut d'apprendre que la vieille bonne, Mariette, allait quitter son maître.

Ce fut elle-même qui m'annonça cette nouvelle pendant qu'elle débouclait ma valise.

«Comment! Mariette, autant me dire que votre maître fait enlever le toit de sa maison! Ah! ça, ce n'est pas lui qui renonce à vos services; je suppose?... Alors, ce serait vous, Mariette, qui auriez fait un héritage?...

—Pardi non! ce n'est pas à mon âge qu'on touche des successions, et monsieur ne croit pas non plus que j'aie fait fortune chez monsieur Narcisse!...

—Il est ordonné, le cher Narcisse; oui, c'est connu.

—Ça n'est pas à moi de prononcer le jugement de Monsieur devant un proche parent à lui, mais chacun sait que Monsieur est bien regardant...

—J'en conclus que c'est vous qui vous en allez, de votre plein gré, Mariette?

—Oui, monsieur... C'est-à-dire que c'est moi qui m'en vais et c'est lui qui me dit de m'en aller. On n'est d'accord que là-dessus. Pour tout le reste, monsieur, c'est un enfer que la maison.

—Diable! depuis quinze ans que vous vous accommodiez de la situation?...

—Dix-huit! monsieur, dix-huit ans sonnés à la Saint-Michel.

—Eh bien, saprelotte! Pendant un si long temps, vivre côte à côte en se chamaillant?...

—Ça arrive, monsieur. On est lâche à démarrer de là où l'on se trouve...

—Et moi qui jalousais le ménage de mon cousin!

—Il y a bien des choses, comme ça, qui ont l'air d'être ce qu'elles ne sont pas.

—Je vous croyais si attachée à votre maître!

—Monsieur dit bien. Et c'est les sentiments qui vous nourrissent souvent plus que le pot-au-feu! Mais, les sentiments, c'est comme les célibataires: à un certain âge, quand ça ne se marie point, ça s'aigrit... Sans dire du mal de lui, monsieur Narcisse est un fieffé égoïste... Oh! Monsieur s'occupe de sa commune, c'est entendu: il n'y en a pas un comme lui pour prendre soin de l'électeur. Mais, quand il a été élu maire, et qu'il a donné un banquet de quarante couverts, sans compter le tintouin qui a précédé, eh bien! monsieur, j'ai manqué d'en mourir de consomption: c'est moi qui avais préparé toute la boustifaille!... Tout ça pour quoi? «Et l'honneur!» que m'a dit monsieur Narcisse. Oh! bien, à présent que ça va être le conseil général, c'est pour le coup que je lui en laisserai tout l'honneur: mes vieux os ne suffiraient pas à le porter.»

Quand j'eus fait avec mon cousin Narcisse le plus succulent des repas, préparé et servi par la vieille Mariette, bonne à tout faire en la maison, quand le futur conseiller général eut allumé sa pipe, au lieu d'incliner la conversation vers les ambitions politiques, je la laissai voleter sur la béatitude que me causait un si bon dîner:

—Ah! vous en avez de la chance, vous autres, en province, de pouvoir encore manger. Quel cordon bleu tu as là!

—La vieille? fit-il, peuh!... je la remplace dans trois jours. Tiens, tu assisteras, à cette occasion, à la petite fête.

—Quoi? tu célèbres le départ de Mariette?

—Mon vieux, vois-tu, je suis excédé de Mariette. Elle est bougon, tatillon, quémandeuse, querelleuse et râleuse. Il y a trop longtemps que ça dure; je ne peux plus la supporter... Je sais tout ce que tu me diras en sa faveur. Tu la vois huit jours, et non pas dix-huit ans!... J'ai assez d'elle.

—Seras-tu soigné par une autre comme tu l'as été par elle? Je me souviens du temps où tu as eu cette maladie...

—Je me porte bien, dit Narcisse, sur un ton qui coupait toute réplique. Je me sépare de Mariette.

—Bon! bon! Tu es juge de la situation.

Il ajouta, en se radoucissant:

—Mais, attendu qu'il y a dix-huit ans que cette femme est à mon service, attendu l'importance qu'on accorde dans les petits pays aux moindres choses qui ont eu un peu de durée, à cette séparation je mettrai des formes. Je ne veux pas m'exposer à ce que l'on m'accuse d'ingratitude!...

—Je comprends... Mais il faut vraiment que tu en aies d'elle jusque-là, pour assumer la charge de lui payer une rente en te privant de services si précieux!

Narcisse n'eut pas l'air, lui, de très bien me comprendre:

—Une rente, une rente, dit-il, là n'est pas la question. Mariette, d'abord, est une sentimentale. Nous sommes tous des sentimentaux. Je t'ai parlé d'une petite fête; cela signifie que je ne vais pas, parbleu! jeter cette femme à la porte comme un chien.

—Alors? fis-je, anxieux de ce qu'il allait trouver pour pallier la difficulté.

—Alors... Alors, voilà... Je réunis après-demain mon député, mon adjoint et quasiment tout mon conseil municipal, à déjeuner. Tu seras là. Et, si tu trouves que Mariette est bonne cuisinière, tu me diras ce que tu penses, d'autre part, d'un petit plat de ma façon.

Il y avait là de quoi m'intriguer, d'autant plus que je sentais une réelle animosité entre le maître et la servante. Hors de moi, cela va sans dire, tout soupçon que Narcisse, qui est un galant homme, pût profiter de la présence chez lui de quelques autorités locales pour jouer quelque tour à une respectable vieille femme!

Mais, que me promettait-il donc comme régal, à ce déjeuner impatiemment attendu?

A ce déjeuner rien d'insolite.

Le député, l'adjoint, les conseillers municipaux furent exactement ce que je pouvais présumer d'eux, et le dernier repas confectionné par Mariette ne comporta pas non plus de surprise: il était délicieux.

Mais, au dessert, mon cousin Narcisse se leva.

Il allait parler. Paroles de candidat.

Je m'apprêtais à contenir de mon mieux mon air indifférent, sinon mes bâillements.

Il parla. Il était sans notes, sans papiers d'aucune sorte, et cependant il se campait—c'était visible pour tout le monde—pour en dire long.

A l'étonnement général, point d'allusions politiques.

A peine un mot flatteur au représentant, une ou deux épithètes amènes aux conseillers, les électeurs de demain! Non: une harangue privée, toute familiale, et qui commença à nous gagner par une description, en vérité fort pittoresque, de la table autour de laquelle se réunissent de sympathiques convives, de la cuisine française, des mets anciens et savoureux dont les Parisiens se désaccoutument—ceci était à mon adresse—enfin «du mérite, trop souvent méconnu, de ces femmes, humbles Vestales, dont la mission est d'entretenir la flamme indispensable, fées de l'habitation, que l'on voit paraître à peine, dissimulées, auréolées, pourrait-on dire, par le nuage odoriférant qui s'élève au-dessus du potage, du civet de lièvre ou de la fricassée de poulet...»

On souriait. D'agréables images se balançaient aux yeux des convives. On revoyait et le présent repas, et d'autres, et de ces mémorables agapes qui consolent, un moment, de bien des petites misères, et sont des points de repère dans la vie.

Tout à coup, la voix de Narcisse s'orna d'un trémolo, registre soudainement tiré, et qui, d'emblée, suscita l'attendrissement.

Alors, des lèvres chevrotantes de Narcisse on entendit des mots de cette espèce: «les innocents plaisirs du home...», «la contagieuse vertu de la paix chez soi», «le chant de la bouillotte au coin de l'âtre...», «l'ordre, l'économie du ménage, etc.». C'était un tableau d'intérieur très joliment brossé. Chacun se trouvait flatté dans son goût le plus intime et le plus naturel.

Mais on ne savait pas où l'orateur en voulait venir.

Graduellement, la peinture à la Chardin s'élargit et gagna en profondeur, par le moyen de glacis habilement posés. La peinture se spiritualisa, pour ainsi dire: une âme, un cœur, un esprit l'illuminèrent en dessous. Il fut d'abord question de «l'homme qu'un sort cruel a privé du cercle auguste de la famille»; il y eut un croquis de «l'infortuné célibataire», lequel nous fûmes un moment tentés de croire aussi à plaindre que Robinson dans son île. Ici une pause émouvante, les esprits demeurant attachés au sort du solitaire infortuné...

Mais un choc, un rebondissement, une claire trouée dans la nue: voici que le célibataire tout à coup était sauvé! Sauvé par qui? «Non pas par la Providence! non point par aucune des puissances de ce monde!... Non, vraiment; mais sauvé par ce que les couches profondes de la démocratie peuvent contenir de plus honorable, de plus précieux, de plus humble et de plus caché...»

«Mais qui? mais qui donc?...» faillîmes-nous dire en chœur, devenus tous bon public.

A cet instant, le futur conseiller général sembla, d'un preste mouvement de la main, vouloir faire surgir Mariette de l'ombre où elle se tenait tapie derrière une grande bringue de fille destinée à lui succéder. Sans doute avait-on un peu pensé que ce fût de la maison de notre hôte, de l'hôte lui-même et de son unique bonne qu'il pût être question, mais la profusion des images hyperboliques nous brouillait l'entendement. L'on comprit que c'était bien Mariette qui motivait cette littérature.

Son maître la nomma «le grillon du foyer». Il la nomma «la fée des cuivres, de l'argenterie et des faïences». Elle était, en outre «l'infirmière engagée pour tout le temps de la longue guerre qu'est la vie». Elle était «le génie qui préside aux piles de lin blanc des armoires» et «le bon Cerbère qui, à la porte du logis, oppose un bras inexorable à toute incursion dirigée contre le sacré labeur du maître en le cerveau de qui s'agitent les destinées de la commune!...»

Jamais l'honnête Mariette ne s'était senti projeter à telles altitudes. Elle écoutait, surprise, un peu suffoquée, ébaubie. Mais Narcisse la toucha davantage en redescendant à de petits faits précis et véridiques, extraits de l'histoire du ménage.

Son dévouement ininterrompu pendant un certain nombre d'années dont la gradation savamment décelée rendait le chiffre final plus impressionnant: «pendant dix ans! pendant quinze ans!... pendant dix-huit années accomplies!»—les imaginations frappées étaient tentées d'additionner ces chiffres et d'aboutir à «un demi-siècle de servitude»;—sa fidélité, sa probité «intégrale», son renoncement à toute joie comme à tout intérêt, toute espérance personnelle, qui faisaient «de cette modeste créature un type accompli d'altruisme, une sorte de sainte laïque, à proposer en exemple non seulement à la commune, mais à l'arrondissement, mais à la circonscription départementale, voire à la grande Patrie!»...

Ah! fichtre, voilà qui commença de l'émouvoir à fond, la pauvre vieille, et nous tous avec elle!

La bonne Mariette avait tiré de sa poche son mouchoir; la grande bringue qui lui succédait pleurait, elle, depuis le commencement du discours; l'adjoint avait dû laisser tomber son lorgnon dont les verres se mouillaient.

Mais tout ceci n'était rien encore.

Nous ne perdîmes tous complètement la tête que lorsque Narcisse, après avoir décrit le trésor qui était là, tout près de nous, sous les apparences d'une simple femme, nous jeta, dans un hoquet, le cri déchirant que provoquait, brusque comme l'éclair, le coup du destin... Ah! justes dieux, qu'était-ce? Eh bien! voilà. Le destin avait prononcé «comme aux jours de l'antique Hellas»... et exigeait «que le mortel trop heureux possesseur d'une si merveilleuse fortune, s'en séparât! oui, s'en séparât... s'en séparât sans retour! s'en séparât, hélas! quand cela? Non l'an prochain ni dans six mois, non après-demain ni demain même, non, mais aujourd'hui!...»

Aujourd'hui?... Et l'auditoire frémit.

«Aujourd'hui, messieurs, mes chers amis, ajouta la voix mourante de Narcisse; aujourd'hui, dans l'heure qui succédera à la présente, dans l'heure qui suivra le dernier repas—apprécié par vous—et dû aux soins et, j'oserai dire, au talent de l'être exceptionnel que je perds et que je vais regarder s'enfoncer dans les ténèbres incertaines et angoissantes de la nuit...»

On eût juré que le ciel venait de se déchirer, que Calchas avait redemandé le sacrifice d'Iphigénie. Nous étions tous tremblants.

Soudain, d'un grand geste inattendu, Narcisse ouvrit les bras. Il penchait un peu la tête sur l'épaule gauche; il avait l'air du Bon Pasteur.

Et il n'y eut qu'un mouvement pour précipiter vers cette étreinte offerte, la malheureuse bonne à tout faire, devenue du coup complètement stupide. Elle confondit ses larmes avec celles qui coulaient, ma foi, réellement, des yeux de son maître éloquent. Elle roula de mains en mains, de bras en bras, de pleurs en pleurs.

Le député dit, en désignant Narcisse:

«Voilà un homme qui n'est pas fier, et qui sait rendre justice au pauvre monde!»

On était si troublé qu'il ne vint à personne, sur l'heure, de demander: «Mais pourquoi quittez-vous Mariette?»

Quand Mariette eut à peu près recouvré ses sens, elle s'en alla à la cuisine en bredouillant:

«Tout de même, c'était donc vrai que Monsieur était si bon!...»

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