ANALOGIE
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ANALOGIE
A E. Gérard-Gailly.
I
Au moment où l'on allait se mettre à table, le domestique présenta à la maîtresse de maison un pneumatique.
—Je parie, dit Mathilde Angibault, que c'est cette pauvre Lucie à qui il est encore arrivé une anicroche... Elle traverse une période de déveine.
Et, en effet, le télégramme était de Lucie Clamoret qui se décommandait à la dernière heure en écrivant à sa chère Mathilde: «Tu ne seras qu'à demi étonnée, ma pauvre amie: une tuile! je suis anéantie; je t'expliquerai tout demain à trois heures si tu peux me recevoir.»
Alors, on bouleversa l'ordre des places, avant de s'asseoir. Quelqu'un dit:
—Les Clamoret n'ont donc plus le téléphone?
—Je crois que leur poste est en réparation, dit Mathilde, d'un ton généreux. C'est assez désagréable: ne les accablons pas.
Cependant, çà et là, autour de la table, des chuchotements avertissaient ceux qui étaient dans l'ignorance de la nouvelle: ça n'allait pas chez les Clamoret, pas du tout.
Et les commentaires les plus fantaisistes d'aller leur train, avec discrétion toutefois, car on savait l'intime amitié qui unissait Lucie Clamoret à Mathilde Angibault.
Mais les échos, atténués, persistèrent parmi les groupes, durant la soirée, et on opposait le ménage de ces «pauvres» Clamoret, qui, décidément, jouait de malheur, à celui des Angibault, presque son inséparable, et de qui la prospérité et l'union étaient exemplaires.
Mathilde, quoiqu'elle pratiquât avec sa bonne grâce habituelle ses devoirs, et toute souriante et causante qu'elle fût, ne dissimulait pas tout à fait un souci: elle pensait à sa chère Lucie sur la tête de qui une nouvelle «tuile» était tombée.
Aussi, le lendemain, attendit-elle avec impatience la visite de son amie.
Lucie arriva à trois heures tapant. A ce moment, on savait qu'Henri Angibault était parti, pour son bureau, et les enfants ou sortis ou au travail avec l'institutrice.
Les deux jeunes femmes s'embrassent, un peu pâles, aussi fiévreuses l'une que l'autre; Lucie entraîne Mathilde vers un siège de coin, dans la partie ombreuse de la pièce. Le cœur de Mathilde palpite.
—Eh bien! Eh bien! Qu'y a-t-il? demande-t-elle.
Lucie hésite un instant; on dirait que son cou grossit; elle ramasse en boule toutes les parties du discours qu'elle veut tenir et elle voudrait à la fois et expectorer le tout d'un seul mouvement et le diluer en parcelles innombrables, car si un délestage immédiat est à souhaiter, il y a aussi quelque satisfaction à narrer par le détail, et en prenant son temps, les maux dont nous souffrons.
La boule fait irruption, mais on s'aperçoit qu'une fois produite l'espèce de sidération—que celui qui parle éprouve presque autant que celui qui écoute—et quelle que soit la violence du choc, tout reste encore à exprimer.
—Il y a, dit Lucie—mon Dieu, tu savais que nous avions des embarras d'argent...—Eh bien! il y a que mon mari me trompe, ma chère... qu'il me trompe effrontément, et cela depuis au moins cinq ans! Il y a qu'il est ruiné aux trois quarts; et qu'en tout cas ma dot personnelle me paraît volatilisée...
—C'est impossible! dit Mathilde. Je n'en crois pas un mot.
—Je procède par le commencement, fit avec calme Lucie.
Les mains se quittent, et Mathilde s'assoit, bien, après avoir fourragé autour d'elle les coussins, comme si, dans la pièce voisine, Boskoff se mettait au piano.
—... Depuis au moins cinq ans! reprend Lucie.
—Mais, ma chérie, tu l'aurais su! objecte Mathilde; cela ne se cache plus: il n'y a pas une maîtresse de maison qui ne profite du moindre flirt pour inviter constamment avec nos maris la femme qui semble leur plaire...
—Je l'aurais su, et de cette façon-là et par vingt bonnes amies, si ça s'était passé à peu près convenablement; j'entends: si ça s'était passé dans notre monde...
—Ah! c'était avec une...
—Pas tout à fait; mais enfin, avec une théâtreuse, ou, si tu préfères: une de nos charmeuses les plus comme il faut!
—Aïe!... Après tout, pourquoi sommes-nous enragées à passer nos soirées dans ces boîtes de Montmartre, des Champs-Élysées ou des Boulevards? Les femmes qui y triomphent ne le font que par leurs charmes physiques. Nous ne parlons que d'eux, et nous les détaillons comme des chefs-d'œuvre; comment nos maris seraient-ils insensibles?
—Dis donc, tu as l'air de trouver tout naturel ce qui m'est arrivé?
—Je le trouve tellement naturel que je songe en ce moment à mon propre sort et me demande s'il est possible qu'Henri n'en ait pas fait autant...
—Ton mari! Mais, Mathilde, tu es folle! Il t'adore; il n'a jamais connu d'autre femme que toi; c'est toi qui m'en as fait la confidence; il te donne un bébé chaque année!
—Oui, oui, précisément; c'est ce dernier point qui m'invite à réfléchir... Ces périodes critiques, ma bonne amie!... Crois-tu que je sois assez sotte pour n'avoir jamais songé à cela?
—Mais tu n'y as pas songé, ma chère Mathilde, parce que tu as bien vu que ton mari ne cessait jamais de t'aimer.
—Et toi, si ce que tu me racontes est vrai, t'es-tu aperçue que le tien cessait de t'aimer?
—Oh! le mien, c'est bien différent: c'est un monstre.
—Comment sais-tu qu'il est un monstre? Parce que tu as—ou tu prétends avoir—découvert le pot aux roses; mais avant, était-il un monstre?
—Il l'était, mais moi, une bête.
—C'est exactement ce que je crois avoir été, tout comme toi.
—Mais, toi, saperlipopette, tu ne te fondes sur rien. Moi, j'ai des faits. Ce sont ces faits que j'ai à te raconter.
—C'est vrai, ma pauvre Lucie. Allons, les faits, raconte-les.
Les faits, mon Dieu, c'était bien simple. Lucie eut tôt fait de les raconter. Une amie bienveillante «s'était fait un devoir» de venir l'avertir.
—Mon mari a des affaires, n'est-ce pas? qui l'appellent de temps à autre en province. Il prenait une petite valise; il consultait l'indicateur; il faisait demander un taxi; tu sais qu'il a toujours eu horreur qu'on le conduise à la gare; il m'embrassait, et... il avait l'air de partir!
—Non! non! non! Je ne croirai pas cela!
—C'était très bien joué. Il y en avait pour un jour, deux jours, quelquefois trois. Le misérable revenait tout innocemment, avec sa petite valise. Le reste du temps: un mari modèle. Mais encore, que savons-nous de ce qu'ils font de leurs après-midi, de leurs dîners d'hommes?
—Tu vois bien! s'écria Mathilde; c'est toi-même qui le dis: nous ne savons pas! Que fait Henri? Dieu de Dieu! qui me garantit qu'Henri...?
—Mais, ma pauvre amie, ton Henri a ses bureaux au cinquième; il est mêlé à ses employés, comme eux en blouse, et il met lui-même la main à ses épures; il ne sort que le matin pour aller—toujours avec un employé—visiter ses chantiers; tu t'es plainte, maintes fois, qu'il te rentrait tout blanchi par le plâtre ou couvert de gravats.
—Je ne suis pas toujours au cinquième!... Les gravats sont peut-être quelquefois de la poudre?...
—Tu me ferais rire, tiens, Mathilde, malgré tous mes ennuis!
Mathilde soupire. Mais elle veut savoir encore.
—Les voyages, la petite valise, tout ça ne me dit pas comment l'amie qui t'a avertie a été témoin...
—C'est très simple: l'autre jour, à un goûter, elle me dit:
«—Eh bien! est-ce que votre mari a été heureux à Longchamp?
»—A Longchamp! Quand ça?
»—Ah! pardon, cela suffit: il ne vous a pas parlé; c'est qu'il a perdu... Je suis une indiscrète...»
»Je ne savais même pas que mon mari allât jamais aux courses... Je n'ai pas flanché, heureusement; j'ai feint de prendre gaiement la chose. J'ai dit:
«—Le coquin ne m'a pas avertie. Ce n'est pas tant à cause de la perte, mais il est plein d'amour-propre: il a dû être vexé de s'être laissé mal tuyauter...»
»En attendant, j'étais informée d'un fait capital: c'est que mon mari était la veille à Longchamp; or, la veille, il était parti avec la petite valise!... Tu parais songeuse, Mathilde; à quoi penses-tu?
—Je pense, dit Mathilde, à un certain jour où le mien n'est pas rentré déjeuner.
—Oh! écoute, tu es décourageante; je ne te raconterai plus rien. Je te dis mon malheur, qui est réel, considérable, et qui me tue; et tu t'adonnes à des imaginations égoïstes et puériles.
—Egoïstes, peut-être, mais puériles, qui sait? On verra. Allons, Lucie, continue. Te voilà avertie que ton mari simule un déplacement qu'il n'accomplit pas, et puis, en somme, c'est tout. Il commet un petit mensonge, il joue la comédie, probablement parce qu'il a la passion du jeu, tout simplement, et qu'il ne veut pas que tu t'en tourmentes. Mais après? Rien ne prouve qu'il te trompe; ce qui s'appelle tromper...
—Je vais t'apprendre si rien ne me le prouve! Es-tu assez innocente pour penser que l'intervention de ma bienveillante amie ait été le fruit du seul hasard? Allons donc! C'était bel et bien une manière d'amorcer une histoire, toute une histoire qu'elle désirait me raconter par le menu.
»Deux jours après sa première gentillesse relative à l'affaire de Longchamp, la même personne vient à moi. C'était chez madame X...
«—Vous êtes mélancolique, me dit-elle. Je suppose bien que le Grand Prix ne vous a pas été fatal au point d'influer sur votre humeur?»
»Je sens aussitôt qu'elle avait prémédité d'insister sur la rencontre de mon mari au Grand Prix. Je n'étais pas plus mélancolique que de coutume; mais en commençant par une douce compassion, la dame pénétrait dans le sentier qui lui plaisait. Elle me demanda si je m'intéressais aux courses. Tu sais que je n'y mets pas les pieds.
«—Oh! mais alors, c'est toute une partie de la vie qui échappe à la communauté. Voilà qui m'explique bien des petites choses...
»—Que voulez-vous dire? J'avoue que je ne vous comprends absolument pas...
»—Je veux dire que si le mari joue, et la femme non, si le mari est assidu aux épreuves sportives et si la femme n'y va seulement pas montrer ses toilettes, c'est tout un large terrain, de la dimension du champ de courses, si vous voulez, qui s'étend entre l'homme et la femme, et d'un bord à l'autre, dès lors, à peine s'aperçoivent-ils. Comment feraient-ils pour s'entendre?...»
»J'étais vexée.
«—Mais, je vous assure, chère madame, que mon mari et moi nous nous sommes toujours très bien entendus...»
»N'empêche que j'apprenais, sans avoir l'air d'y prendre garde, que mon mari était assidu aux courses. Il ne m'en avait jamais parlé. Mon excellente amie se confond en excuses: elle n'a, certes, voulu insinuer quoi que ce soit... Il y a à toute règle des exceptions... etc. Et puis, elle soupire:
«—Ah! vous êtes au nombre des privilégiées, si vous vous entendez toujours avec votre mari! Qui d'entre nous en pourrait dire autant?»
«Et elle glisse à la confidence. Elle me cite un ou deux traits à elle personnels, assez insignifiants, d'ailleurs; elle m'en cite qui intéressent des connaissances communes...
—Elle ne t'a pas parlé de moi, au moins?
—Ma chère Mathilde, je te jure que tu deviens stupide. Laisse-moi parler: tu ne mérites pas que je tienne compte de tes interruptions. Je continue: finalement, la délicieuse femme ajoute:
«—Voyez-vous, il n'y en a pas une de nous à qui le malheur ne soit arrivé.»
«Je ne voulais pas avoir l'air d'une présomptueuse par trop niaise en protestant que, pour ma part, j'ignorais que le «malheur» m'eût, jusqu'ici, frappée. Je dus prendre une certaine mine d'acquiescement. Et, aussitôt, sans plus temporiser, elle me saisit la main, les deux mains, en me disant, du ton le plus mielleux:
«—Pauvre petite!...»
«Ça y était! Je n'avais plus qu'à me laisser raconter mon «malheur».
«—Il ne faut pas avoir d'orgueil et se croire trop exceptionnelle, me dit-elle; mais, avouez-moi,—je vous consulte à cause de votre intelligence:—qu'est-ce qui vous a été le plus pénible, à vous? Quand c'était avec une femme du monde, ou bien avec une autre?».
—Est-il possible, dit Mathilde, de s'entendre dire des choses pareilles? Tu ne l'as pas écrasée sous ton talon, cette vipère-là?
—Tais-toi. J'étais tout oreilles. J'étais prête à supporter n'importe quoi pour apprendre davantage. Figure-toi ce que c'est: on croit à son bonheur; on est sûr de connaître sa propre vie, que diable! Pas du tout: vous voilà en face de quelqu'un qui la sait, votre vie, et qui va vous la détailler page par page...
—Tu le vois bien! C'est toi qui le dis: nous ne connaissons pas notre vie... Nous sommes là à croire à notre bonheur... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!...
—Mathilde, ne déraille pas, je t'en supplie. Il ne s'agit pas de toi. Rien de tout ceci n'a le moindre rapport avec ton bonheur et ta vie à toi... Veux-tu ou ne veux-tu pas que je te raconte ce qui me concerne?
—Vas-y! Ce qui te concerne s'applique aussi à bien d'autres...
—Enfin... Je prends, vis-à-vis de ma «vipère», comme tu l'appelles, le parti de répondre aussi évasivement que possible. Je lui dis, ma foi, ce que j'ai toujours pensé, à savoir que la chose la plus désobligeante pour moi était de me trouver nez à nez avec une rivale, de l'entendre me parler, d'être obligée de lui répondre.
«—Vous êtes une sentimentale, me dit-elle: mais les autres, celles qui ne nous arrachent pas une parole de bienvenue, nous coupent les cordons de notre sac...
«—Que voulez-vous dire par là, madame?
«—Décidément, vous êtes encore plus charmante que je ne pensais! fait-elle: votre sac, ma petite, ce sac que vous tenez à la main et où se trouvent votre rouge, votre poudre et aussi votre porte-billets...
«—Oh! dis-je, bêtement piquée...»
«Dieu, qu'une femme heureuse peut être ignorante!
«—...Mais, mon mari est jeune, c'est un très joli garçon: à supposer qu'il lui passe un caprice, je ne suppose pas que cela puisse lui coûter cher...»
» C'est ici que tu aurais vu ta vipère se tordre, ma pauvre amie.
»—Mais, dit-elle, jeunes ou vieux, beaux, ou laids, c'est la même chose, petite oie blanche! L'or est un métal qui s'amalgame à l'amour comme à la nacre des dents les plus séduisantes; il y a bien peu de gamins, même frais émoulus du collège et dénués tout à fait d'argent de poche comme de savoir-vivre, qui échappent à la règle.
»—Alors, je m'en tiens à ma préférence, lui dis-je, et qui était tout à fait désintéressée: j'aime mieux que certains contacts directs soient évités.»
»Tu comprends comme, pas à pas, j'étais informée: maintenant, je savais que mon mari avait une maîtresse, en plus de la manie du jeu, et que l'une et l'autre lui devaient coûter cher. Je tremblais, mais j'eus la force de jouer l'indifférente. Je lui dis d'un ton gaillard:
«—Il est aussi vilain d'être jaloux que d'être intéressé.»
«Il paraît que mon ton devait être convaincant: je t'assure qu'elle m'a cru. Elle a paru même embarrassée, ne sachant trop si elle avait affaire à une fausse innocente ou à une femme qui se payait sa tête.
«Tu sais que c'est souvent notre force, à nous qui ne sommes pas des rouées ni même des habiles, de désarçonner, chemin faisant, par notre ingénuité, des femmes qui s'en vont caracolant avec autant de science que d'audace... C'est ce qui m'est arrivé dans la circonstance que je te rapporte. On m'a laissée en paix, du moins pour ce jour-là. Et je me suis crue débarrassée. Naïveté! Ce n'est pas la «vipère» qui est revenue à moi; c'est moi qui, bientôt, n'avais plus de cesse que je ne fusse retournée à elle. Piquée, blessée, je me roulais dans mon amour-propre, c'est très bien; mais j'étais intriguée autant que confuse; le premier chapitre d'une histoire m'était lu à haute voix; il me fallait la suite. Où la prendre? Suivre ou faire suivre mon mari? Quand on n'a pas l'habitude de ces opérations-là, c'est bien inexécutable. Tout bien réfléchi, le plus simple me parut encore de m'humilier devant la «vipère» et de lui laisser entendre que, mon Dieu, j'avais crâné un peu et que, si j'avais des doutes, je ne possédais, du moins, aucune certitude concernant le sujet dont elle m'avait entretenu.
«Ma petite, j'ai fait des bassesses pour obtenir ce qui devait, de toute évidence, me causer le plus grand mal. J'avais l'occasion de rencontrer fréquemment cette femme; je me suis peu à peu rapprochée d'elle. J'ai fait la bavarde, la femme qui s'en moque: peu s'en est fallu que je ne lui laisse supposer que si mon mari me trompait, ce n'était pas lui qui prenait les devants!... Oui, oui, elle a été, un jour,—je revois encore l'heure et le lieu,—à presque me demander le nom de mon amant!... Où l'on peut être précipitée d'un coup, vois-tu bien, c'est invraisemblable!
«C'est qu'à mesure qu'elle me voyait moins inexpérimentée, étant donné le premier effet que je lui avais produit, elle me croyait plus remplie de dissimulation et d'astuce. Elle croyait que j'avais joué devant elle la sainte-nitouche tandis que, peu à peu, je laissais entrevoir un état tout à fait opposé; alors, c'est elle qui faillit craindre de paraître en retard, et elle se mit à parler de toutes choses avec une désinvolture, un sans-gêne! Ah! ma petite, je te prie de croire qu'il n'y eut plus, d'elle à moi, aucune réticence, et que je n'eus pas de peine à démêler ce qu'elle désirait me dire, quoique, à la vérité, j'aie eu, je l'avoue, souvent bien du mal à comprendre les sujets qu'elle traitait et dont les détails m'étaient, pour la plupart, étrangers autant que répugnants...
—Tu parles, tu parles... observa Mathilde, et tu laisses dans le brouillard les choses essentielles qu'elle t'a apprises. Tu pourrais me rendre service en m'ouvrant des horizons...
—Allons, Mathilde, ta manie, encore! Je suis sûre que tu m'écoutes à peine et que ta pensée va des choses que je te raconte à ce qui pourrait bien par hasard, un jour, s'appliquer à toi. Ma chérie, tu n'as pas besoin d'être informée, toi, de ce qu'il m'a fallu connaître bon gré, mal gré, pour attraper au vol les quelques détails qui donnaient à ma situation la précision que tu réclames. Des pièces à conviction, tu n'as que faire de les connaître, toi. Je les ai, moi, et cela suffit. D'ailleurs, je vois, à l'usage que tu es disposée à en faire pour te monter sottement la tête, qu'il vaut beaucoup mieux que je n'insiste pas. Je suis informée, moi, c'est l'essentiel. Je connais toute l'étendue de mon malheur: il n'y avait pas que la femme qui m'a informée qui fût en mesure de le faire; le premier avoué venu, celui auquel je me suis adressée, connaissait le fin du fin de la chose avant que je lui en dise les premiers mots. Tout Paris sait ce que j'ignorais; nos amies, tes amies le savent, et il faut l'extraordinaire isolement de ton honneur à toi pour que tu en sois encore à apprendre cela...
—Mais ton bonheur égalait le mien! c'est pourquoi tu étais ignorante. Et tu crois que cela me rassure?
—Mon bonheur égalait le tien, mais nos conditions de vie avec nos maris n'étaient pas du tout les mêmes; c'est pourquoi, si tu t'inquiètes de ton sort à propos de ce que je te raconte, tu es injuste envers le sort. Et puis, laisse-moi te dire, Mathilde, que, loin de compatir à ma misère réelle, tu ne penses qu'aux inconvénients tout à fait chimériques qui pourraient, par hasard, atteindre ta situation. Ce n'est pas trop gentil. Ah! je vois qu'on est bien seule!...
—Je te demande pardon, ma pauvre Lucie: mais si! mais si! je compatis; seulement c'est plus fort que moi: j'ai peine à croire tout ce que tu me dis de fâcheux concernant ton cas, et il me semble que c'est à moi que tout cela était dû. Tu verras que je m'intéresse à toi; je te le prouverai; je ne te quitterai pas; tu dois avoir tant besoin d'être soutenue!
Lucie essuya ses larmes et prit rendez-vous pour le lendemain avec son amie.
II
Des deux femmes qui se séparaient à cette heure-là, l'une jouissant du bonheur domestique le plus sûr, mère de cinq beaux enfants, épouse idolâtrée d'un homme excellent, et l'autre, qui sentait sur ses épaules le poids de toute sa maison écroulée, la plus malheureuse était la première.
Malheureuse, sans doute, parce qu'elle prenait une part très vive au désastre éprouvé par son amie, plus malheureuse probablement parce qu'elle était encore sous le coup de l'inconcevable et désolante surprise dont le temps avait déjà émoussé les pointes pour la patiente principale; mais malheureuse surtout, comme on l'a déjà pu voir, parce que, dès les premières nouvelles de l'infortune de Lucie, elle avait imaginé une infortune pareille pour elle-même.
Mathilde demeura abîmée, incapable de se livrer à aucune occupation; elle renonça à un thé où elle était priée, à des courses, pourtant utiles, qu'elle devait faire pour les enfants. Elle s'assit à son petit bureau, ordonna qu'on ne vînt la déranger sous aucun prétexte; et, comme elle en avait coutume dans les occasions où il y avait à réfléchir, elle prit une plume et du papier, car elle avait toujours cru, et ceci depuis son enfance, qu'avec une plume et du papier on supplée à l'inconvénient du tumulte des pensées, on fait de l'ordre, on met les choses en place.
Une fois armée de sa plume et penchée sur le papier, elle inscrivait des primo, des secundo, des tertio, suivis de traits violents, accompagnés de signes de convention, étranges et cabalistiques, par le moyen desquels elle croyait dissimuler l'expression de sa pensée aux yeux d'un indiscret, et par lesquels, en réalité, elle se dissimulait à elle-même l'imprécision de sa pensée.
Une croix, deux barres parallèles, une croix de saint André; les mêmes signes doublés par des parallèles, se compliquant de points semés à l'extrémité des lignes ou au creux des angles; des étoiles, des circonférences, des carrés, des triangles; un chevauchement de toutes ces figures; parfois des initiales, un mot abrégé, une date, le nom d'un mois, d'un des jours de la semaine, etc... tout cela formait des points de repère entre lesquels la pensée fiévreuse traçait les arabesques les plus fantasques. Tel jour, Henri lui avait dit tel mot; tel jour, tel autre qu'elle n'avait pas compris parfaitement; il était sorti à telle heure: pourquoi? Le déjeuner en ville qu'il avait prétexté était-il vérifiable? S'en informer; remarquer si le déjeuner se renouvelait ou non, si un tel qui y assistait lui avait parlé de ce repas, si ce monsieur avait affecté de ne pas lui en parler. S'enquérir aussi de la conduite d'un tel. Était-ce un homme sur qui l'on pouvait faire foi? Ne serait-ce pas, au contraire, un compère complaisant dont Henri pouvait user? On conçoit l'étendue de la divagation et l'importance du supplice! Quand une feuille de papier était noircie de signaux, la pauvre femme oubliait la valeur conventionnelle de chacun d'eux; elle se perdait dans le chemin d'un signe à l'autre; elle restait là devant, les yeux hagards, et, tout à coup, d'un mouvement d'impatience, elle saisissait la feuille, et la chiffonnait ou la déchirait en minimes morceaux. Et parce qu'elle n'avait abouti à rien, parce qu'elle n'était pas arrivée à établir la moindre probabilité d'un geste douteux de la part de son mari, elle doutait de lui davantage, accusant sa propre impuissance à partir d'un fait et à en déduire les conséquences logiques ou les développements vraisemblables.
L'honnête et irréprochable Henri trouvait, ce soir-là, à l'heure du dîner, sa femme dans un état inquiétant. Jamais il n'avait vu à Mathilde pareille figure. Que lui était-il arrivé? S'il eût eu quelque disposition à faire comme elle, quel beau jeu pour échafauder le plan d'un roman dont sa femme eût été l'héroïne! Mais il ne doutait pas plus de sa femme qu'il n'avait de raison de douter de lui-même, et il voulait à toute force envoyer chercher leur ami, le docteur Cuvier.
—Tu es fou! s'écriait Mathilde, je ne suis pas malade. Veux-tu que je prenne ma température? Je suis nerveuse, voilà, tout. Cela peut arriver à une femme, surtout à une femme qui a entendu ce que Lucie lui a raconté tantôt...
—Qu'est-ce que Lucie t'a raconté tantôt?
Et Mathilde de reprendre le récit des malheurs de Lucie, mais de le reprendre sur un ton acrimonieux, rendu âpre par un ressentiment non dissimulé contre la race des hommes, enfin, d'en marteler la tête de son mari tout comme s'il eût été, lui, responsable de tout ce qu'avait commis le mari de Lucie.
—Tu ne t'indignes pas? s'écriait Mathilde, à peine commencée son histoire.
—Je savais, dit tranquillement Henri, que Clamoret jouait aux courses et qu'il désirait que sa femme ne le sût pas.
—Ah! il te mettait dans ses confidences! Tu dois savoir bien d'autres choses encore: il est sans doute inutile que je continue; tu pourrais poursuivre toi-même...
—Sans grande chance de me tromper, je pourrais te dire qu'allant aux courses, en cachette de sa femme, il n'y devait pas passer sa journée comme un ours et sans y fréquenter le monde des courses qui comprend des hommes et des femmes du meilleur monde, comme on dit, des spécialistes aussi, qu'on retrouve dans les bars avec toute une clientèle féminine...
—Comment sais-tu ça?
—Mais, ma bonne amie, comme je sais qu'il passe des automobiles à fond de train dans la rue ou comme je sais que les Halles s'emplissent la nuit de denrées afin que les marchands et les ménagères puissent s'y approvisionner le matin. Il y a des choses que tout le monde sait.
—Pourquoi n'en parles-tu jamais?
—Parce que cela ne m'intéresse pas particulièrement ou, si tu veux, parce qu'il me semble que tu n'as pas jusqu'à présent éprouvé un attrait extrême pour ce genre de conversation.
—Je vois que tes motifs de ne pas parler de cela ne sont pas très nets. Mais en ce qui concerne Clamoret, pourquoi ne m'avoir pas dit ce qu'il faisait?
—Parce que tu l'aurais aussitôt répété à sa femme et qu'un homme qui reçoit une confidence se croit tenu de la garder pour lui.
—Mais tout le monde savait la conduite de Clamoret!
—Raison de plus pour considérer comme superflu de lui donner plus de publicité.
—Cependant, si Lucie avait été avertie plus tôt, elle ne serait sans doute pas réduite à la misère aujourd'hui.
—Remarque que je ne sais, personnellement, aucun détail concernant les façons d'agir de Clamoret. J'ai dit seulement ce que je tiens de lui-même, à savoir qu'il allait aux courses et qu'il souhaitait que Lucie n'en fût pas informée. Le reste, je le supposais; étais-je autorisé à dire à Lucie:
«—Votre mari doit aller dans les bars et y nouer de mauvaises connaissances?»
—Est-ce que tu sais ce que c'est, toi, que ces bars?
—Mais, certainement.
—Tu as l'aplomb de me dire cela! Tu y passes la nuit, je suis sûre?
—Oui, Mathilde, toutes les fois que tu as le sommeil profond.
—Tu ris, tu ris; tu te fiches de moi; n'empêche que c'est terrible pour une femme de penser que son mari est la nuit là-bas.
—Mais ce qui est consolant pour une femme, c'est de penser que son mari ne peut, à la fois, dormir à côté d'elle et être «là-bas».
—Oui, mais Lucie?
—Je ne te dis pas que Lucie ait de la chance. Mais tu viens m'accuser comme si j'étais l'auteur de sa mésaventure!
—Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée? Je crois que tous, tant que vous êtes, les hommes, vous ne valez pas la corde pour vous pendre...
—Ce que je vois de plus certain, dit le sage Henri Angibault, c'est qu'entre hommes comme entre femmes, comme entre membres d'un groupe petit ou grand, il y a une solidarité que nous oublions trop facilement. Nous devrions veiller à la conduite de nos amis comme à celle de nos filles...
—Choisissez au moins vos amis!
—Je me permettrai de te faire remarquer que c'est toi qui es, depuis dix ans, l'amie de Lucie; qu'elle a épousé Clamoret alors que nous avions déjà un enfant, et que si j'avais fait mine de ne pas fréquenter son mari, j'en aurais pris pour mon humeur capricieuse!...
—Tu aurais dû deviner ce qu'il était.
—Mais, je l'ai vu tout de suite tel qu'il est.
—Supposer que je sois incapable de me taire, même si l'on m'en prie, c'est manquer de confiance en moi... ou croire en mon imbécillité...
—Appelle les choses du nom qu'il te plaira; mais reconnais, toi, que j'avais mes raisons.
—Oh! il est facile de se retrancher derrière des raisons...
—Comme en toute querelle entre homme et femme, il y a en effet des raisons que ni l'un ni l'autre ne comprennent.
III
Pour la première fois, depuis douze années de vie commune, on entendit le ton s'élever chez les Angibault. Ce ton s'enfla, et, en même temps, il s'aigrit. Il passait, dans la maison, des rafales, un vent de tempête contenant en suspens des petits grêlons qui cinglent le visage. Les gens n'en revenaient pas. Le bruit se répandit à l'office que, sans doute, Monsieur avait fait de mauvaises affaires. Pendant des jours, d'un accord tacite, chacun des deux époux écartait le sujet de Lucie; mais alors c'était à propos de bottes qu'on se querellait. Quand on a un sujet de se quereller, qu'importe le vrai sujet de la querelle? Et puis, Mathilde ne pouvait, décemment, éviter d'aller voir son amie malheureuse. Elle y allait même de bon cœur, sans penser jamais aux retentissements que les malheurs de son amie avaient en elle, mais, au contraire, éprouvant un besoin de venir, elle aussi, confier des peines à un cœur compatissant. Et, dans ces confidences, de femme à femme, inconsciemment, elle exagérait.
Lucie d'abord fut stupéfaite: comment! il y avait de la discorde en un pareil ménage!
—Peux-tu croire, Lucie, que quelqu'un y échappe? Dans les ménages, ce qu'il y a parfois de bon, c'est le silence: les deux partenaires jouent sans parler; ou l'un des deux joue, tout au moins, et l'on en conclut que ça va bien...
—Comment as-tu pu, avec moi, garder le silence si longtemps?
—Je ne t'aurais jamais parlé si des événements trop forts ne t'avaient pas obligée, toi, à me faire tes confidences. Tu te taisais bien, toi aussi, avant la grande explosion!
—Mais, ma chère petite, moi, je me taisais parce que je n'avais rien à dire.
—Ah bien! alors, tu peux te flatter d'en avoir eu une chance!
—Mais enfin quoi? ma pauvre Mathilde. Que reproches-tu sérieusement à ton mari?
Mathilde, de la meilleure foi du monde, poussait un soupir, et son regard semblait offensé par la vision d'un passé lourd d'opprobre:
—Henri, vois-tu, passe pour un caractère réservé: il y a en lui de la sournoiserie. Tu me diras que c'est une tare professionnelle, l'habitude qu'ont ces hommes qui sont dans les affaires de garder pour eux toute une importante partie de leur vie; ils ne savent plus où commencer quand il s'agit de raconter leur histoire... Je me dis parfois que si j'avais épousé un artiste, un homme de lettres, par exemple, eh bien! comme leurs histoires peuvent être intéressantes pour nous, peut-être me les aurait-il racontées...
—Ah! ah! ah! Mathilde, tu me fais rire.
—Pourquoi?
—Parce qu'un artiste, un homme de lettres a mille occasions d'avoir des histoires qui, tout intéressantes qu'elles puissent être, sont précisément de celles qu'on ne raconte pas à sa femme. Ton mari est architecte; il est dans ses ateliers, dans ses chantiers; évidemment, il ne va pas te raser avec des devis, des procès, des prix de main-d'œuvre, ou de béton armé!
—Aussi, je te le répète, ne me dit-il rien du tout.
—Ce n'est pas forcément de la sournoiserie.
—C'en est, parce que j'ai vu, nombre de fois, à son œil...
—Qu'est-ce que tu as vu à son œil?
—Oh! mille et une choses que je connais bien: des traces de fatigue d'abord...
—Mathilde! Mais ces messieurs ont quelquefois des travaux éreintants; s'ils ne se plaignent pas; si, en rentrant, ils sont tout de même prêts à endosser leur habit, à sortir avec nous pour dîner en ville, aller au théâtre ou recevoir chez eux, ça peut être héroïque, sais-tu?
—Oui, défends-les. Ça te va bien, ma chérie! Tu as en ce moment un genre d'héroïsme, toi, qui consiste à ne pas vouloir à tout prix que je sois à plaindre comme toi...
—Mais, ma pauvre Mathilde, je ne fais aucun effort, je n'ai aucun mérite, je te prie de le croire. Je ne te vois pas à plaindre, quoi que tu dises...
—Bon, bon!... patience!... Qui vivra verra.
—On dirait que tu cherches des arguments pour me convaincre et que tu ne les trouves pas. Tu es comme un juge d'instruction en présence d'un présumé coupable, et qui, avant de connaître l'individu, penche du côté de la culpabilité.
Mathilde sourit, malignement et tristement:
—Oui, oui, dit-elle, je penche... en effet.
Et elle penchait!
Chaque jour elle arrivait chez Lucie, prétextant de ne pas pouvoir attendre la visite de son amie tant elle était inquiète du sort de la femme de cet indigne Clamoret et de la marche des événements concernant Lucie; événements réels, ceux-là: examen de la situation de fortune, commencement de la procédure en divorce, etc. Lucie s'était réfugiée chez madame Lagrainée sa mère: événement incontestable, encore, celui-là. Mathilde arrivait, empressée, comme on va chez un malade. Et, aussitôt posées les premières questions, par un brusque détour nullement feint, nullement cherché non plus, et presque à propos, tant nous avons l'habitude de nous servir de l'analogie dans la conversation, Mathilde glissait, comme par une pente naturelle et inévitable, glissait à la propre instruction qu'elle menait chez elle, sans le secours d'aucun homme de loi, encore, et qui avait abouti, chaque jour, à la découverte de quelque méfait du malheureux et innocent Henri!
Lucie, quoique ayant sujet de s'impatienter, la laissait aller, heureuse, après tout, d'avoir près d'elle une amie très sincèrement dévouée, confuse d'ailleurs aussi, puisqu'elle reconnaissait qu'elle-même avait semé le germe de la manie dont Mathilde était à présent atteinte. Et, après avoir résumé en deux ou trois points, les progrès de sa situation personnelle, elle était tout oreilles pour la pauvre Mathilde, lui prodiguant les objections, dénichant dans les recoins de sa cervelle pourtant bien fatiguée des motifs propres à détruire les sujets d'alarme. Les rôles étaient renversés: c'était elle désormais, la consolatrice.
IV
Lucie était désormais la consolatrice, mais Mathilde continuait à se rendre chaque jour chez Lucie comme à une mission de dévouement. Elle n'hésitait pas à croire sa présence et ses soins indispensables à Lucie, tant la présence et les soins de Lucie lui étaient devenus indispensables à elle.
Et il était vrai qu'elle s'alimentait près de Lucie des motifs de tourment dont elle avait, à présent, l'impérieux besoin. Mathilde était d'imagination un peu courte; et quand, à part soi, elle se demandait les méfaits qu'avait bien pu commettre Henri, elle se heurtait trop souvent pour sa frénésie à un casier judicaire d'une blancheur immaculée. Elle avait beau scruter le présent et le passé, elle ne découvrait pas un fait contre Henri à qui elle ne cessait de faire les scènes les plus déplorables.
Henri avait supporté ces épreuves jusqu'ici, avec le calme d'un homme de sang-froid, d'abord, et, en outre, d'un homme qui a pour lui le témoignage de sa conscience. Il était aussi fort intelligent, et il avait rapidement compris la nature du phénomène qui produisait de tels soulèvements dans son intérieur.
Un beau jour, il demanda par lettre un rendez-vous à Lucie Clamoret, et, à l'heure qu'elle voulut bien lui fixer, il se rendit à l'appartement qu'elle occupait chez sa mère.
—Ma chère amie, lui dit-il, je ne viens vous apporter, moi, malheureusement, aucun secours moral: vous ne doutez pas que je ne prenne part, de tout cœur, à votre malheur; hélas! une part d'autant plus vive que vous avez un malheur d'une nature particulière: il déteint!
Lucie ne put s'empêcher de sourire, en lui serrant affectueusement la main:
—Il déteint! Je ne m'en aperçois que trop, dit-elle. Je passe une bonne partie de mes journées à essayer d'effacer les taches que ma situation produit sur la vôtre; mais, qu'y puis-je? Ma situation se noircit de plus en plus, et Mathilde est toujours là, exposée au contact!...
—C'est précisément, dit Henri, ce que je voudrais éviter: Mathilde vous importune, j'en suis sûr, c'est ce qui résulte de plus clair des visites qu'elle vous fait...
—Elle est bien gentille, elle a bon cœur: si elle prenait moins part à mes ennuis, peut-être ne s'imaginerait-elle pas qu'ils sont les siens.
—Elle le croit si bien, dit Henri, que pour peu que cela continue, mon ménage à moi est fichu.
—Mais, vous n'avez rien à vous reprocher!
—Ce qui est dans l'imagination a plus d'importance que ce qui est dans les faits. Un fait peut être démenti et toute sa trace effacée; ce qu'un cerveau a construit de toutes pièces laisse toujours des fondations, un plan souterrain indestructible.
—Très bien. Mais comment écarter Mathilde?
—Mais, dites-lui qu'elle vous assomme!
—Voyons, mon cher ami, soyez raisonnable.
—Racontez-lui que le médecin vous ordonne le repos absolu, vous interdit de penser à vos affaires... et à celles des autres...
—Elle trouvera le moyen de s'informer ailleurs de mes affaires; elle recueillera des renseignements faux qu'elle grossira faute de confiance dans les témoignages, et l'inconvénient pour vous ne sera que plus grand.
—Nous verrons, dit Henri; tout au moins serez-vous dispensée, vous, accablée de soucis, de prodiguer vos soins à une malade imaginaire.
—Vous me donnez l'autorisation d'écarter Mathilde?
—Si l'autorité existait encore de nos jours à la disposition du mari, je vous en donnerais l'ordre. Admettons que je vous en prie instamment.
—Bien, dit Lucie, je m'arrangerai; j'essaierai...
V
Lorsque Mathilde se présenta, l'après-midi du même jour, chez son amie, elle était visiblement agitée.
—Bonjour, ma bonne Mathilde, dit Lucie.
—Bonjour.
—Ah ça! mais qu'as-tu?
—Ce que j'ai? Je vais te le dire. Tu as reçu ce matin la visite de mon mari?
—Oui, pourquoi pas?
—Parce qu'il ne m'a pas dit qu'il était venu chez toi.
—Alors, comment le sais-tu?
Mathilde parut embarrassée.
—Enfin, dit-elle, tu vois que je le sais.
—Oh! Mathilde, tu fais surveiller ton mari!...
—Et tu vois que ce n'est pas inutilement.
—Si, parce que je t'aurais aussi bien dit moi-même qu'il était venu.
—Voilà ce dont je n'aurai pas la preuve. En tout cas, lui, il m'a caché la visite qu'il t'a faite; il avait sans doute un motif.
—Le motif qu'il avait devait être bien simple, ma chère Mathilde: ton mari s'inquiète à juste titre de l'agitation où il te voit. Il est venu m'en faire part. Il tient à la paix de son ménage. Il est désolé. Il est, au fond, furieux contre moi, ou du moins contre mon ménage qui est cause du désordre introduit dans le sien. Tu as le mari le plus désireux de tranquillité qui soit, Mathilde: de quoi te plains-tu?
—Il m'a caché la visite qu'il t'a faite; que ne me cache-t-il pas?
—Ton mari ne m'a même pas demandé le secret quant à la visite qu'il m'a faite. S'il ne t'a pas parlé de sa démarche, il est bien probable que c'est tout bonnement afin de conserver la paix durant son déjeuner. Peut-être n'avez-vous pas parlé de moi ce matin; et si vous aviez parlé de moi, tu aurais enfourché ton dada...
—«Mon dada!» Lucie, je t'interdis de plaisanter quand il s'agit de choses pareilles: tu me vois assez à plaindre, je suppose!
—Oui, ma pauvre Mathilde, je te plains de tout mon cœur.
—Ah! ce n'est pas malheureux!
—Dis donc, pendant que nous y sommes: tu as contracté complaisamment l'habitude de venir ici me consoler, sans doute parce que tu avais jugé que c'était moi qui étais à plaindre. Si c'est toi, à présent, veux-tu que nous changions de rôle? J'irai te voir à mon tour, quand mon avoué et les mille petits tracas que ma situation me cause m'en laisseront le loisir...
—Je crois comprendre que tu me mets à la porte?...
—Mais non, Mathilde! Je prends au sérieux tes malheurs, comme tu le désires; et je m'offre à te rendre ce que tu as fait pour moi.
—Ah! tu es bien comme mon mari, toi, par exemple: on ne sait fichtre pas si vous vous moquez du monde ou bien non. Vous auriez fait très bon ménage... Allons! c'est entendu, je te quitte: c'est moi qui attendrai ta visite.
—C'est entendu, Mathilde, à bientôt!
Mathilde, une fois en bas, se considéra comme l'épave la plus lamentable que roulât le flot des rues de Paris. Elle avait complètement oublié les misères de Lucie qui racontait les faits sans se plaindre; et elle se demandait de la meilleure foi du monde: «Qu'ai-je fait, Seigneur, pour me trouver en un pareil désarroi?» Elle promenait des yeux hagards et, tout à coup, se demandait: «Qu'est-ce qui m'est arrivé?»
Le soir, à table, elle dit à son mari:
—Sais-tu ce qui m'est arrivé aujourd'hui?
—Pas grand'chose, je parie.
—En effet. Cependant, j'ai été jetée à la rue par madame Clamoret.
—Si tu l'embêtes autant que ceux à qui tu parles d'elle!...
—Cette raison n'aurait pas suffi, car elle ne m'avait jamais fait sentir jusqu'à présent que je «l'embêtais» comme tu dis si bien. Mais quelqu'un s'est avisé de lui en donner le conseil...
—Non!... Le chenapan!...
—Personne ne pouvait mieux qualifier que toi celui qui a accompli ce beau coup. Permets-moi de te féliciter.
Henri ne se troubla pas. Il crut que Lucie l'avait vendu.
—Elle est un peu rosse, fit-il, de t'avoir dit que j'étais allé la voir, attendu que c'est pour son bien autant que pour le nôtre que j'ai fait cette démarche: tu te démoralises auprès de Lucie, ma chère amie; tu la fatigues, elle, au lieu de la secourir, c'est certain; quant à ce qu'il en résulte, ici, tu le vois: la vie est devenue impossible. Je n'ai à me reprocher ni ma visite à Lucie ni d'avoir prié ton amie de t'éloigner par tous les moyens.
Mathilde fulmina. Elle se leva de table en jetant sa serviette, au grand ébahissement des enfants et des domestiques. Non seulement pareille chose n'était jamais arrivée, mais nul n'avait vu l'apparence de l'ordre sérieusement troublée chez les Angibault, toute querelle, depuis les quelques semaines qu'une querelle était devenue possible, ne donnant son éclat que dans le privé.
—Je n'ai plus de mari, plus d'amie!... murmurait Mathilde d'une voix étouffée, en se retirant.
Et, se retirant, elle ne savait plus où aller, parce qu'il ne lui était de sa vie, arrivé de quitter la table, seule et en de pareilles conditions; elle allait d'instinct vers sa chambre, mais elle s'arrêta dès le salon, à la pensée que peut-être on l'y viendrait rejoindre. Elle se retirait, non pour être seule, mais pour produire un éclat et, en pareil cas, rien n'est pénible comme d'être condamnée précisément à la solitude discrètement muette. Le désordre de ses idées, d'ailleurs, était complet. Comme elle s'échouait, sur un divan, une clarté se fit soudain dans son esprit: «Mais Lucie ne m'a traitée ainsi que sur l'ordre de mon mari!» Elle pouvait donc reprendre Lucie, s'expliquer avec elle en lui parlant de l'odieuse tyrannie d'Henri. Si elle n'avait plus de mari, peut-être lui restait-il une amie.
La voilà aussitôt debout, courant à sa chambre, se chapeautant, se chaussant; et la voilà dans la rue hélant un taxi pour se faire conduire chez Lucie.
Lucie est à table avec madame Lagrainée, sa mère. On lui annonce madame Angibault. Lucie fronce les sourcils, mais elle est d'une infatigable complaisance; elle abandonne son repas afin de ne pas faire attendre Mathilde, et va la trouver au salon.
Scène d'attendrissement. Mathilde se précipite dans ses bras:
—Je t'en voulais, Lucie, mais je sais à présent que mon mari seul est coupable; c'est lui qui a exigé que tu te montres aussi dure avec moi. Lucie, Lucie! félicite-toi: tu vas divorcer, tu vas être à l'abri des hommes; ce sont des cannibales!
—Il y a des cannibales parmi eux, Mathilde; mais nous sommes, nous, parfois bien agaçantes...
—Bon! Je suis sûre que tu reviens à ton mari depuis que tu ne le vois plus...
—Je ne reviens pas à mon mari. J'ai encore appris aujourd'hui des détails sur sa vie qui sont à faire dresser les cheveux.
—Dis-moi, Lucie, est-ce que, franchement, tu me trouves avec toi si agaçante?
Lucie sourit:
—Mais non, ma pauvre Mathilde: tu es nerveuse, abominablement nerveuse, depuis quelque temps, et je ne peux négliger que je suis, involontairement, la cause de ton état... Je ne te reproche rien. Dis-moi seulement: est-ce que tu me permettrais de dîner?
—Comment! je t'empêche de dîner! Ah! je n'en suis plus, moi, à dîner ou à ne pas dîner...
—Tu n'as pas dîné, toi non plus, Mathilde, avoue-le? Alors viens te mettre à table avec nous.
—Ma chère maman, dit Lucie en rentrant dans la salle à manger, faisons place à la plus malheureuse des femmes...
Mathilde ne protesta pas et s'assit.
—Maintenant, raconte, dit-elle à son amie.
Et, plus que d'aliments, Mathilde se nourrit d'entendre raconter un nouvel épisode de l'existence du mari, bientôt divorcé. C'était une histoire de jeu. Le mari de Lucie n'avait que cette passion: s'il avait eu des liaisons, c'était parce que cela faisait pour ainsi dire l'accessoire inévitable du jeu; toute l'enquête le prouvait. Mais le joueur avait été entraîné dans une maison mal famée et l'on découvrait, après coup, qu'il avait failli être compromis de la façon la plus désobligeante, dans le moment que sa femme, si tranquille, le croyait à ses affaires, en province. Lucie, songeant rétrospectivement à l'époque de sa vie où se logeait ce brûlant chapitre, en avait le frisson. Et elle le communiquait autour d'elle.
C'en était fait. Mathilde était reprise plus que jamais par l'affaire Clamoret; elle renouait plus intimement que jamais avec Lucie, malgré une brouille d'une heure à peine; et, de plus, elle avait enfin un motif constaté de se méfier de son mari: il lui avait caché quelque chose; il avait souhaité la faire rompre avec son amie, sa meilleure amie. Le mobile premier de ce désir de rupture disparaissait complètement. Restait le caractère louche du procédé, sans compter l'inhumanité du résultat poursuivi.
VI
Henri n'eut pas de peine à se donner pour apprendre que sa femme était retournée chez Lucie. Cette fois, il se fâcha. C'était la première fois qu'il cessait de se maîtriser. Mathilde, qui criait si fort que les hommes sont des cannibales, apprit seulement, après douze ans de mariage, ce que c'est qu'un homme en colère.
Et, hantée par les récits de procédure en divorce, qu'elle happait goulûment tous les jours, elle prenait à témoin toutes les personnes de la maison, allait jusqu'à appeler un domestique pour peu que Monsieur élevât la voix.
Ces procédés, tout particulièrement, avaient le don d'exaspérer Monsieur. Le moins qu'il pût faire alors, était de prendre sa femme en pitié; et il la regardait parfois de certaine façon ou bien il lui lançait de ces mots méprisants et cinglants qui avaient, eux, le don d'exaspérer Madame.
Tous deux, en s'adressant des invectives ou se déchirant de fléchettes empoisonnées, en avaient honte devant les enfants. Et, gênés de leur tenue devant ceux-ci et ne pouvant cependant se contraindre, ils s'aigrissaient davantage et s'emportaient plus violemment.
Mathilde, contre la volonté de son mari, retournait chaque jour chez Lucie, et elle l'accompagnait parfois chez l'avoué.
Me Vandouge était un homme agréable et fin, rompu aux façons de la clientèle féminine, parlant peu, devinant bien, très sceptique en toutes matières, convaincu seulement, à part lui, que le mariage, les trois quarts du temps, est mauvais, et que le divorce, dans la même proportion, contribue à faire d'autres mariages non meilleurs. Sceptique, bien entendu, en matière de conciliation, il faisait le possible et l'impossible pour concilier cependant, même après l'échec de la «tentative de conciliation».
Il ne manquait jamais, par exemple, l'occasion de faire observer à madame Clamoret que son mari était le type du joueur et non de l'amant.
Parfois Lucie acquiesçait et, rêveuse, elle disait:
—Il aimait tant la régularité!... A cheval sur les conventions avec cela...
—Justement, disait l'avoué: Monsieur votre mari a pratiqué toutes les règles du jeu,—c'est pour cela, entre parenthèses, qu'il a tant perdu,—les règles du jeu qui obligent, aux courses du moins, à fréquenter les femmes qu'à mon sentiment il ne recherchait pas.
Lucie, avec son sourire entendu et triste:
—Très timide avec les femmes, maître Vandouge, très timide!...
—Mieux que cela, madame: pas amateur, croyez-en mon diagnostic peut-être un peu hardi, pas amateur!...
Lucie en rougissait. Et elle confiait à son amie, une fois dehors:
—Il en a de bonnes, l'avoué, avec son «pas amateur!» Pas amateur avec toutes les femmes, c'est possible; mais je te prie de croire...
—Ça y est! faisait Mathilde: tu vas le regretter!
—Il ne s'agit pas de cela, ma petite; mais j'aime qu'on ne dise que ce qui est exact.
—Remarque, disait Mathilde un peu pincée, que maître Vandouge dit que ton mari n'est pas un amateur de femmes; il ne dit nullement qu'il ne t'ait pas aimée... Il y a une nuance.
—Je me demande si cet avoué perçoit bien la nuance. Si mon mari ne m'avait pas aimée—et aimée, ce qui s'appelle aimer—je n'aurais pas eu en lui tant de confiance...
—Voilà ce qu'Henri nomme «un raisonnement de femme». Il prétend que nous sommes dans l'erreur souvent parce que nous concluons comme tu le fais de ce que notre mari nous aime et même quelquefois nous aime trop: quand un homme aime ainsi, c'est qu'il aime l'amour...
—Eh bien! Voilà ce que j'appelle, moi, un «raisonnement d'homme», un raisonnement d'homme qui craint d'être obligé de montrer trop de zèle... Oh! je ne dis pas ça pour le tien qui ne t'a pas négligée...
—Qu'est-ce que ça prouve, qu'il ne m'ait pas négligée? Peut-être qu'il est un homme à n'en pas non plus négliger d'autres?...
—La vérité est qu'on s'y perd, et qu'en tout cela nous ne savons rien... Peut-être que la sagesse est de se dire qu'un «tiens» vaut mieux que deux «tu l'auras».
—Moi, je te dis que tu le regrettes!
—Qui ça?
—Mais ton mari! Tu le regrettes, ça saute aux yeux.
—Tu deviens folle...
—Bon, bon! Nous verrons bien. Je lui demanderai son opinion là-dessus, moi, en particulier, à maître Vandouge.
—Tu ne vas, je pense, te mettre à aller voir cet avoué en particulier?
—Pourquoi donc pas? Je connais le chemin!
VII
Mathilde téléphona à Me Vandouge pour lui demander un rendez-vous particulier. L'avoué, persuadé qu'il s'agissait d'une entremise amicale et favorable à une conciliation entre les époux Clamoret, lui accorda le rendez-vous sur-le-champ.
—Voici ce dont il s'agit, dit Mathilde, aussitôt dans le cabinet de l'avoué: j'ai un ménage impossible, complètement impossible.
Me Vandouge sursauta:
—Comment! vous, madame! Mais on cite votre maison comme une des rares...
—On ne voit pas à travers les murs, maître Vandouge. Ma maison est insupportable: les enfants sont témoins de scènes scandaleuses; les domestiques témoigneront...
—Incompatibilité d'humeur? fit l'avoué, s'apercevant qu'il fallait rendre la main.
—Pas précisément, dit Mathilde: il y a des faits.
—Il y a des faits! s'écria Me Vandouge ahuri.
—Ce n'est pas sans motif sérieux, vous le pensez bien, que je me suis résolue à l'extrémité de faire surveiller mon mari...
—Oh!
—Ces manières d'agir ne sont déplacées que lorsqu'elles n'aboutissent pas. Mais, lorsqu'elles donnent un résultat?...
—Et il y a eu un résultat?
—Pas plus tard qu'hier, mon mari était chez une femme.
—Chez une femme de qui vous connaissez le nom, l'adresse?
—Je les tairai provisoirement...
—Cela va de soi. Mais monsieur votre mari a des clientes?...
—Oh! ce n'était pas une cliente! Et il n'en est pas à son coup d'essai.
—Sur quoi vous fondez-vous pour l'affirmer?
—Sur ceci. Un homme, dans la douzième année de son mariage, fait à une femme une visite clandestine: il y a chance qu'il en ait fait d'autres.
—... Visite à une femme séduisante?
—Très séduisante.
—Diable! Vous m'étonnez, madame, je l'avoue.
—Je suis étonnée, moi, bien davantage.
—Votre étonnement prouve que jusqu'ici, durant douze ans de vie conjugale, la tenue de votre mari avait été parfaite?
—Avait paru être parfaite. Mais, que sait-on, maître Vandouge? Vous en êtes averti mieux que personne: que sait-on? Lucie Clamoret aussi croyait être heureuse.
—L'affaire se présente autrement. Tout le monde, sauf madame Clamoret, savait que dans ce ménage le mari était joueur.
—Entre nous, là, maître Vandouge, les yeux dans les yeux: vous croyez que Clamoret n'est que joueur?
—J'en ai la certitude, madame, et qu'il n'a jamais montré de goût pour aucune femme.
—Mais, pour la sienne?
—Ceci est affaire entre elle et lui, et ne me regarde pas. Je constate seulement une chose, en mes entrevues avec madame votre amie...
—C'est?
—C'est qu'elle aime son mari.
—Mais il l'a mise sur la paille!
—Il a subi des entraînements fâcheux. Mais la leçon, pour lui, a été bonne. Il est jeune, intelligent, actif, habile aux affaires: il pourrait remonter les siennes... et celles de sa femme.
Mathilde parut songeuse:
—Il y a une chose qui ne s'est jamais levée entre eux comme une cloison infranchissable...
—Quoi donc?
—Des paroles. De ces paroles qu'on n'oublie jamais, qui sont plus importantes qu'amants et maîtresses, plus importantes que la ruine!...
—Je crois, en effet, savoir qu'à ce point de vue, ni l'un ni l'autre ne se sont jamais départis de leur calme.
—Tout est là, dit Mathilde.
—Je le reconnais volontiers, dit l'avoué.
—Eh bien! mon cas n'est pas le même. Quant à moi, je ne puis pas, mais absolument pas, vivre avec mon mari.
—Vous avez des enfants, madame!
—Mes enfants penseront toute leur vie aux scènes qui ont eu lieu entre leur père et moi, et me les reprocheront. Que ces disputes affreuses se renouvellent, non! maître Vandouge, non! Les enfants comprendront qu'il était plus digne que leurs parents prissent le parti de se séparer. Je suis venue vous prier de vous charger de mes intérêts...
—Réfléchissez, madame, je vous en prie; la chose est grave: réfléchissez! Veuillez temporiser une huitaine; après quoi, si vous y tenez décidément, nous recauserons.
—Nous recauserons!
VIII
Mathilde, de retour à la maison, dès qu'elle aperçut son mari, lui dit:
—J'ai prié mon avoué de se charger de mes intérêts.
Henri reçut la chose en pleine figure, et, comme un boxeur exercé, ne parut sentir absolument rien. Il accrochait son chapeau à la patère, dans le vestibule, et déposait sa canne. Il passa à son cabinet de toilette avant le dîner. Puis il vint se mettre à table, très tranquillement. Le repas ne fut pas plus gai que de coutume; on échangea des propos indifférents; mais Mathilde, sous ses paroles, glissait des sous-entendus qui demandaient à être appliqués à sa situation. Comme il s'agissait avec les enfants de projets de location pour les vacances, à la montagne ou au bord de la mer, elle alla jusqu'à dire:
—Si je ne suis pas à ce moment-là près de ma mère...
Alors Henri se leva, jeta sa serviette, passa à l'antichambre et on l'entendit téléphoner. Il prononça très nettement le numéro demandé:
—Ça, dit l'un des enfants, c'est le numéro du docteur: qui c'est qui est malade?
—Tu le saurais sans doute, dit la mère, si tu ne faisais pas tant de bruit.
Mais on distinguait à présent la voix du papa dans l'antichambre, qui répétait: «Tout de suite, oui, tout de suite, s'il vous plaît.»
M. Angibault revint s'asseoir et acheva de dîner.
—C'est pour toi, demanda Mathilde, que tu as appelé le docteur?
—Non, dit Henri.
Alors Mathilde reconnut une de ces façons d'agir de son mari qu'elle appelait ses «manières à froid» et qui, depuis des années, après l'avoir effrayée tout d'abord, la faisaient souvent beaucoup rire, parce qu'elles s'exerçaient aux dépens d'autrui. Henri ne disait rien, n'avait l'air de rien, et, tout d'un trait, s'arrangeait de manière à produire un coup de théâtre.
Le domestique annonça le docteur. Monsieur dit:
—Priez-le d'entrer au fumoir.
Et il l'y rejoignit aussitôt.
On entendit sa voix sourde, monotone, un peu saccadée, deux, trois, quatre minutes durant. Le docteur avait commencé par la couper d'éclats de rire. Mais toute trace de jovialité disparut. Tout à coup la porte s'ouvrit sur la salle à manger où la mère et les enfants étaient demeurés.
—Mathilde! jeta la voix d'Henri, veux-tu venir, je te prie?
Mathilde se leva de table, mais, comprenant de quoi il s'agissait, au lieu de passer au fumoir, se dirigea du côté de sa chambre où elle s'enferma.
Henri, tenant la porte entre-bâillée, dit au docteur:
—Vous voyez, docteur: elle se dérobe!
La conversation reprit dans le fumoir entre les deux hommes. Elle dura une bonne demi-heure, Mathilde ne bougea pas. Le docteur s'en alla.
Mais dès lors la situation devint tout à fait sérieuse. Mathilde accusa son mari de la faire passer pour folle, de vouloir la faire séquestrer.
—Au moins, disait son mari, si vous voulez un motif de divorce, en voilà un! Les autres vous auraient trop fait défaut. Quant à moi, je tiens votre cas comme pathologique et il était de mon devoir de le faire constater et de vous procurer un traitement.
Mathilde prit toutes ses amies à témoin que son mari ne rêvait que de se débarrasser d'elle; et elle leur demandait sérieusement si jamais, dans sa vie, elle avait offert des traces d'aliénation mentale.
Une seule se trouva en mesure de lui répondre; ce fut Lucie, qui lui dit:
—Mais je n'ai pas attendu l'intervention de ton mari pour te faire remarquer que tu étais insensée, ma petite, oui, insensée de vouloir l'accuser alors que tu n'avais rien à lui reprocher!...
—Je n'avais rien!... je n'avais rien alors, peut-être; et encore, c'est à voir... Mais maintenant!...
—Maintenant... c'est toi qui as suscité tous les griefs dont tu te plains.
Mais Mathilde n'écoutait plus. Ainsi qu'il arrive en mainte occasion, elle oubliait complètement le commencement de l'histoire, où l'on rencontre les causes premières; elle avait d'ailleurs si peu pris garde à ce commencement, n'ayant pensé qu'à son propre cas, au moment où Lucie lui parlait du sien! et elle était butée contre le fait dernier en date, à savoir que son mari voulait qu'elle fût atteinte d'aliénation mentale.
—Tout ça est absurde, disait Lucie; rien dans ton affaire, qui ait le sens commun.
—Alors, tu te laisserais mettre, sans te rebiffer, toi, dans une maison de santé?
—Mais ton mari n'a pas envie de te mettre dans une maison de santé! Il a envie que tu restes, comme tu étais, tranquille et heureuse auprès de lui...
—Ce n'est plus possible, ma chère! il y a des faits irrémédiables; il y a les faits.
—Les faits? Mais on passe l'éponge et il n'y paraît plus.
—Tu parles comme un livre! Tout cela, c'est des choses qui se disent; mais, une fois que, pour une cause ou pour une autre, on a ouvert les yeux, tu ne te doutes pas des spectacles qui s'offrent à la vue et qui ne s'effacent pas. Je n'ai qu'à repasser ma vie à côté de mon mari depuis douze ans: mais, ma chère, il y a des centaines, il y a des milliers de points obscurs—ou trop éclatants!...—que j'avais négligés ou que je n'avais pas osé regarder en face. Je me croyais heureuse, pourquoi? Mais parce que tout le monde disait que je l'étais. A présent, je vois; je sais: Henri et moi ne faisions pas du tout bon ménage...
—Pourquoi?
—Pourquoi? Mais si je reprenais mon histoire aux débuts de notre mariage, je trouverais déjà des taches, des taches grosses comme toi et moi!...
—Lesquelles?
—Lesquelles? D'abord, sais-tu combien mon mari a eu de liaisons avant de m'épouser? Le sais-tu?
—Je ne tiens même pas à le savoir. Qu'importe le nombre? Tu savais bien que tu n'épousais pas un chérubin!...
—Oui, mais il m'avait avoué un certain nombre. Eh bien! au cours des discussions que nous avons continuellement depuis quelque temps, j'ai appris de sa propre bouche qu'il m'avait trompée...
—Depuis ton mariage?
—Non, avant. Je veux dire que le chiffre confessé par lui n'était pas exact. Et j'ai eu des noms, des noms. Veux-tu que je te les cite?
—Dire que voilà où aboutissent les querelles conjugales! à déshabiller, devant nous, de pauvres dames sans doute aujourd'hui grisonnantes, repenties et vieillissant dans les honneurs! Tu as fait de plus graves découvertes, j'imagine?
—Une année, il a fait de très mauvaises affaires; il me l'a caché; il m'a affirmé qu'il en avait fait d'excellentes; il s'est endetté pour dix ans.
—Eh bien! Il a payé ses dettes en faisant des affaires meilleures!
—Il est vrai, car c'était dans les premiers temps du mariage. Mais songe un peu au bord de quels précipices j'ai pu passer sans m'en douter; quels abîmes j'ai pu côtoyer que j'ignore encore...
—Toutes les vies sont plus ou moins accidentées: tu as près de toi un gaillard qui te tient fermement par la main, voilà ce qu'il y a de précieux dans ton cas.
—Mon cas n'est pas si simple! Il y a bien d'autres choses. Croirais-tu qu'il avait un frère dont il m'a caché l'existence!
—Un mauvais sujet, probablement.
—Non, un très brave homme, vivant dans une condition modeste...
—Ma petite, je t'arrête là: ceci n'est déjà pas si bon pour toi. Ton mari n'ignorait pas sans doute que tu es sensible aux vanités du monde...
—Et lui donc!
—Mettons qu'il y fût, lui, aussi sensible que toi; raison de plus pour que vous demeuriez ensemble.
—Ah bien! grand merci. Si je vivais huit jours de plus avec lui, j'en ferais des découvertes!...
—Allons, Mathilde, tu es d'une puérilité enfantine...
—Pourquoi ça?
—Pourquoi? D'abord, je te dirai que moi, je suis une femme qui ne peut pas comprendre le divorce...
—Tu... ne... peux... pas?... Mais qu'est-ce que tu fais depuis six semaines?
—Eh bien! oui, depuis six semaines, je cause... Je cause avec toi; je cause avec l'avoué; je m'essaie...
—Et... ça ne... réussit pas?
—Ça ne réussit pas le moins du monde.
—Je te l'avais dit: tu regrettes ton mari!
—Je ne peux pas me passer de lui.
—Eh bien! moi, ma chère Lucie, j'ai l'honneur de t'informer que je me retire ce soir au domicile de ma mère.
—Mathilde! Mathilde! réfléchis! Tu as des enfants... Et pense à mon histoire.
—Mais c'est ton histoire qui m'a poussée à faire ce que je fais!
—Vois de quelle manière elle se termine: j'avais des griefs cependant!...
—Tu veux que je n'en aie pas? Eh bien! mon histoire se terminera au rebours de la tienne. Voilà tout.
—Et c'est par analogie que tu as tout le temps raisonné!...
—C'était peut-être «raisonnement de femme» comme dirait monsieur, mon mari...