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Le dangereux jeune homme

LA PARTIE CARRÉE

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LA PARTIE CARRÉE

A Albert Erlande.

Monsieur et madame Bellambre déjeunaient tête à tête et ne se disaient rien.

Un automne magnifique était visible par la grande baie: des marronniers roussis, un sycomore ayant conservé sa verdure, et des platanes au feuillage grisonnant et doré tonifiaient la lumière débile de Paris. En sorte que, tout aussi bien du jardin que de la salle à manger et de la table ébouriffée de chrysanthèmes, une sorte d'invitation semblait adressée par les choses à goûter ce que la vie offre parfois de charmant.

Et à cette gracieuse invitation, Monsieur et Madame répondaient par un refus catégorique.

Ils niaient le bien-être matériel qui les pénétrait malgré eux comme eût fait un parfum ou la douceur atmosphérique; ils niaient la beauté du jour. Monsieur était encombré, paralysé, suffoqué par la seule présence de Madame, et, exactement de même, Madame, par la présence de Monsieur. Ils grignotaient maussadement leur côtelette en se disant, l'un: «Je suis là, rivé à cette femme par les convenances mondaines, pendant qu'Héléna, ma maîtresse chérie, perd, elle aussi, de belles heures de sa vie, et peste, chez elle, parce que je ne peux déjeuner en sa compagnie...» et l'autre: «Voici, vis-à-vis de moi, un homme de qui tout, jusqu'au moindre geste, m'horripile: c'est avec lui que je dois consumer mes journées et mes nuits, tandis qu'un autre dont tout me plaît, me désire en vain, m'attend sans cesse et se ronge de ne m'avoir que furtivement...»

Le domestique passait les plats à Madame et à Monsieur, et son piétinement qui faisait tinter les cristaux dans le silence était gênant; et il se disait, lui: «Est-il possible d'être si riche et de se rendre plus malheureux que le dernier des purotins!...»

Enfin, le pitoyable repas achevé, Monsieur et Madame étant passés au fumoir, les portes closes, le mari, qui semblait mûrir à part lui un projet, en exhala le préambule avec la première bouffée de son cigare.

—Ma chère amie, dit-il, j'ai beaucoup réfléchi... Nous nous embêtons...

—Royalement! dit Madame.

—Voilà un point où nous tombons d'accord. Eh bien! j'ai le bon espoir d'avoir découvert tout un terrain où nous pourrions nous supporter parfaitement...

—Je suis curieuse de le connaître.

—En voici, en deux traits, le dessin. Nous jouons franc jeu; nous ne mâchons pas les mots? C'est entendu. Notre situation devient critique; disons hardiment: intolérable. Or, moyennant un peu de bonne volonté de part et d'autre, il nous est possible de l'améliorer, laissez-moi dire; et plus encore, il nous est possible de la rendre quasi agréable!... Ah!... vous êtes sceptique?... Vous riez?... Allons! n'eussé-je abouti qu'à ce résultat!... Mais j'arrive au fait.

—Dépêchez, je vous prie, car le coiffeur m'attend à deux heures.

—Dieu me garde de faire attendre le coiffeur... Voici ce que je vous déclare, après mûre délibération: je ne m'oppose pas à ce que vous receviez ici monsieur de Jeanroy.

—Ce n'est pas malheureux! Et laissez-moi vous dire que vous y gagnez, car le choquant eût été qu'un homme de votre monde et de votre cercle se vît refuser libre entrée dans votre maison.

—Laissons de côté ce qui est choquant, ce qui ne l'est pas; j'y perds mon catéchisme. Je ne sais plus où un désordre moral se place, du moment que le seul et véritable scandale serait qu'un mari et une femme qui sont l'un à l'autre insupportables, en vinssent à déclarer: nous ne nous supportons pas!...

—Ce n'est pas moi qui fais les mœurs.

—Mon dessein est cependant de vous convier à leur donner, de complicité avec moi, un léger coup de pouce.

—Oh! mon ami, je vous avertis: n'attendez pas de moi la plus petite complaisance qui puisse froisser les usages!

—Reprenons les choses par le commencement: je viens de vous autoriser à recevoir monsieur de Jeanroy...

—Et je vous ai fait observer que rien ne peut être plus correct.

—Parfait! Parfait. Je prends acte, ma chère amie. Monsieur de Jeanroy viendra donc ici quand bon lui plaira, ou vous plaira. Cela ne blesse en rien les usages. Il s'assoira à notre table, entre vous et moi...

—Monsieur de Jeanroy animera la conversation, qui en a besoin.

—D'accord. Et, si gênante que soit ma présence, vous causerez volontiers avec monsieur de Jeanroy qui aura grand plaisir à vous donner la repartie...

—J'ai la fatuité de le croire. Pourquoi ce ton mystérieux et cet air d'ourdir un complot? Je ne vois là rien d'anormal.

—Parfait! Parfait. Et l'arrangement, parbleu! sans doute vous suffit. Vous trouvez, vous, la difficulté résolue?... J'aperçois pourtant, moi, encore un petit point noir... Veuillez m'écouter. Là, outre monsieur de Jeanroy et vous, à table, il y a quelqu'un, oh! souvenez-vous-en, de grâce.

—Mais, il y a vous, mon ami.

—Mais oui, il y a moi! moi, qui suis, là, assis, vis-à-vis de vous-même et à côté de ce monsieur...

—Cela ne fait pas de doute. C'est votre droit. C'est votre place.

—Comment donc!... Eh bien, usant de mon droit, assis à ma place, madame: est-ce que je m'amuse, moi, s'il vous plaît?

—Mais... la conversation se trouve ranimée, avons-nous dit. Vous êtes un homme bien élevé: vous y prenez part!...

—J'y prends part! Eh, mon Dieu, oui. C'est gai!

—Ah! s'il vous faut sauter de l'ennui morne à l'allégresse!... Vous êtes bien ambitieux. Faites venir une troupe!

—Je me contenterais à meilleur marché...

—Mon ami, je ne vous comprends pas du tout.

—Mon amie, si je vous ai proposé d'inviter chez vous monsieur de Jeanroy et non pas tel ou tel, c'est parce que j'étais d'avance certain que ce choix vous serait agréable, vous serait le plus agréable...

—Très gentil, tout à fait gentil à vous. Mais je ne vois toujours pas où vous en voulez venir.

—Non?... Vous ne voyez pas?... Ah! que la femme est donc exquise, en ses actions comme en ses abstinences! Vous ne voyez pas! Il ne vous vient pas à l'esprit, chère amie, que si je prends l'initiative de m'imposer, pour vous plaire, la présence d'un homme que... d'un homme qui... enfin d'un homme que je n'irais certainement pas choisir pour me tenir compagnie, si j'étais réduit à la solitude..., il ne vous vient pas que je puisse, ce faisant, nourrir quelque arrière-pensée?

—Il ne me vient, en vérité, rien. Je vous ai jugé, dans l'occasion, galant homme, et désintéressé.

—Eh bien, ma bonne, il en faut rabattre. Dussé-je me diminuer à vos yeux, définitivement: je ne suis pas désintéressé.

—Ah! bah!

—Nullement désintéressé... Oh! je vous en fais mille excuses!

—Mais, alors?

—Eh bien?... alors?... Si tant est que j'aie été pour vous galant, madame, que diable! à vous de m'humilier par votre magnanimité.

—Quoi!... Comment?... Vous auriez l'audace?...

—Mon Dieu: d'attendre de vous tout autant que j'ai fait moi-même en votre faveur.

—Vous voulez que j'invite... en retour... Moi?...

—Que vous invitiez qui donc?... Une femme de votre monde...

—Une étrangère de qui le mari est au diable!...

—Ah! je ne vous demande pas d'inviter le mari.

—Oh! c'est trop fort!... Je ne vous eusse jamais cru capable d'un pareil cynisme...

—Soit. Fermons l'entretien; et allez à votre coiffeur. En ce cas, admettons que nous venons de rompre notre habituel silence en pure perte.. Nous ne parlerons plus... Mais, entendez-moi bien; nous ne parlerons plus du tout de ce qui a été dit entre nous: ce qui signifie que je ne permettrai pas qu'on ouvre la porte de cette maison à monsieur de Jeanroy.

Dans l'instant précis que le coiffeur répandait les ondes de la chevelure de madame Bellambre, celle-ci combinait un premier dîner, presque intime, où seraient priés, entre autres, non seulement M. de Jeanroy, mais Héléna Porphyropoulo, une Grecque qu'elle détestait dans la mesure où M. Bellambre chérissait cette fort belle personne.

Ce petit dîner marcha tout à fait bien. Par un hasard heureux, la Grecque ne porta pas trop ombrage aux autres femmes, l'une d'elles l'ayant jugée, sans appel, stupide, et l'autre s'escrimant à insinuer que cette «rasta» avait joué, durant la guerre, un rôle incertain. M. de Jeanroy, lui, fut pour la Grecque plein d'indulgence sans toutefois en manifester à l'excès. Mais son opinion était que ces étrangères aux yeux caressants introduisent dans nos rapports parfois guindés un peu d'aise.

—Voulez-vous venir déjeuner avec elle, un de ces jours, tout à fait entre nous?

Ainsi, et sans anicroche, se trouva réalisée la combinaison audacieuse élaborée par M. Bellambre aux abois. Il y eut quelques déjeuners ensoleillés, dans la riante salle à manger donnant par sa grande baie vitrée sur un radieux automne. La conversation était très facilement générale. M. de Jeanroy ayant voyagé en Grèce où madame Porphyropoulo, qui était née à Constantinople, n'avait jamais été, mais sur quoi elle avait cru devoir se documenter amplement. Outre cette circonstance, l'étrangère et Jeanroy étaient musiciens. Et ils chantaient.

—Comment! Vous êtes prix du Conservatoire? dit madame Bellambre à son tendre ami.

—Et vous ne m'avez jamais dit, cachottière, que vous aviez de la voix? disait à la belle Grecque M. Bellambre.

On rouvrit le Pleyel à queue, fermé depuis des années, comme une tombe; et toute la maison parut s'éveiller avec les airs anciens de l'Attique et du Péloponèse qui s'échappaient du gosier de la Grecque sous l'impulsion du rythme savamment marqué par cet amateur de talent qu'était le séduisant Jeanroy.

Il arrivait que la femme de chambre et le maître d'hôtel demandassent à Madame:

«Est-ce que ce monsieur et cette dame ne déjeunent pas aujourd'hui?»

Ils ne pouvaient cependant pas déjeuner tous les jours.

Mais on les faisait inviter dans les maisons où l'on dînait le soir, sous le prétexte de la beauté des chants du Péloponèse. Et ils avaient beaucoup de succès. Et ils furent invités l'un et l'autre chez une grande dame américaine où ne fréquentaient pas les Bellambre, ce qui, au prochain déjeuner de ceux-ci, leur fut prétexte à des apartés dont leurs hôtes, en vérité, se montrèrent quelque peu jaloux.

La première fois que Jeanroy se retira en même temps que madame Porphyropoulo, on n'y prit pas garde; mais, la seconde, Jeanroy ayant dit: «Madame, puisque vous allez de mon côté, voulez-vous profiter de ma voiture?» on y fit attention.

Deux jours après, le duo, au Pleyel, allait si bien, ma foi! si bien—on ne sait à quoi se mesure le degré de perfection d'un duo—que les Bellambre, par un déconcertant accord, se trouvèrent sans s'être donné le mot, ensemble, tous les deux, seuls, dans la pièce voisine; Madame, étendue sur un sofa, et agitant nerveusement sa mule; Monsieur, tapotant les glaces de la porte-fenêtre illuminée par l'étincelant automne.

Et la musique d'aller son train: et le folklore hellénique de répandre ses étranges saveurs dans le salon sans auditoire; et le dialogue alerte, entre les deux artistes, de succéder aux chants passionnés. Et, tout à coup, la voix du domestique, s'adressant à l'étrangère:

—La voiture de Madame est avancée.

Et la voix cristalline de madame Porphyropoulo:

—Tiens! mais où sont passés nos chers hôtes?

Sur quoi les Bellambre, sans s'être davantage donné le mot, se trouvèrent, à pas de loup, gravissant l'escalier, puis postés chacun à une fenêtre du premier étage, d'où ils virent M. de Jeanroy et madame Porphyropoulo montant familièrement, comme chez eux, dans la même voiture...

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