← Table of contents
Le dangereux jeune homme

NOUS SOMMES FACHÉS AVEC HENRIETTE

Reading edition

NOUS SOMMES FACHÉS AVEC HENRIETTE

A Julien Ochsé.

Voici comment nous nous sommes fâchés avec Henriette:

Elle tombe à la maison, un beau jour, en s'écriant: «Ah! ma chère Marthe! ah! mes bons amis, j'en apprends de belles!...»

Et aussitôt la voilà tout en larmes, et puis secouée par les sanglots pendant dix bonnes minutes. Ce qu'elle avait appris, nous nous en doutions: les journaux étaient pleins de l'affaire de son mari. Parbleu! nous savions, nous, depuis longtemps, de quoi il retournait au journal dirigé par Étienne Terrestre. Ce n'était plus seulement sous le manteau que depuis des mois on se passait les nouvelles, mais il en était question jusque dans les couloirs de la Chambre, et le Parquet allait agir. Pour personne il ne faisait doute que Terrestre fût une «pure fripouille». C'est pour nous en être aperçus, à nos dépens, que nous avions rompu avec lui avant qu'il épousât Henriette, et c'est pour la même raison que nous nous étions mis en quatre afin d'empêcher ce mariage; mais Henriette était toquée d'Étienne Terrestre; cela répond à tout. Elle nous avait toujours gardé rancune de notre opposition, et nos relations avec elle s'étaient refroidies, nos entrevues espacées; nous ne la voyions, bien entendu, que sans son cher mari.

A notre grande surprise, elle ne prend pas la peine de défendre celui qu'on accuse de toutes parts, et même, après un temps de pose, après des pleurs nouveaux, des sanglots encore, elle nous jette cet aveu:

—Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mes bons amis, je suis contente... Oui, je suis contente de ce qui arrive... Il fallait en finir, lui et moi; ça ne pouvait pas durer quinze jours de plus!...

Et, sans reprendre souffle, elle se met à nous en conter sur les traitements à elle infligés par Terrestre. Nous n'ignorions de lui que sa vie domestique, car Henriette nous avait toujours laissé entendre qu'elle était très unie à son mari. Elle nous en dit, elle nous en dit! nous ne le lui demandions certes pas...

Elle en vient à faire allusion à notre mauvaise humeur de jadis, avant le mariage; à nous prendre les mains, à nous confesser: «Mes bons amis, mes bons amis! c'est vous qui aviez raison, allez!...» Et elle répète: «Enfin, enfin, vous voyez bien que cela ne pouvait pas durer!...» Nous la couvrons de tendresses, Marthe pleure avec son ancienne amie, nous sommes franchement émus de la situation de la malheureuse. Henriette ajoute:

—Voilà plus de dix-huit mois que je cherche un motif de divorce... avouable... Je ne tiens pas à faire scandale, vous comprenez... Eh bien, après ce que je viens d'apprendre aujourd'hui, il me semble que cela va aller comme sur des roulettes... La loi ne peut pas m'obliger à demeurer la femme d'un malhonnête homme!

Là-dessus, nous causons des motifs de divorce. Celui qu'elle prétend tirer de l'affaire en cours me paraît vague, indélicat, peut-être même indécent. Mais elle ne supporte pas une hésitation, elle s'écrie:

—J'en trouverai un! Il m'en faut un! Ma décision là-dessus est irrévocable. D'ailleurs, en sortant de chez vous, je cours chez mon avoué...

Témoin d'un dessein si fermement arrêté, j'essaie de venir en aide à la pauvre femme:

—Le meilleur des motifs, Henriette, c'est, en somme, l'adultère constaté...

Elle sourit presque, non sans une pointe de fatuité, et dit:

—Ça, non!... Ça, c'est une chose que je ne peux pas lui reprocher. Ah! si seulement il avait fait ça!... Ah! si quelqu'un pouvait me prouver qu'il a fait ça, à celui-là, je lui sauterais au cou: il m'aurait rendu un fier service!...

Dès cette entrevue, nous étions autorisés à dire à Henriette: «Eh bien, ma pauvre amie, embrassez-nous, car nous en avons toutes les preuves, nous, que votre mari vous a trompée, et qu'il vous trompe, et il ne tiendra qu'à vous de le faire prendre en flagrant délit quand il vous plaira.» Nous ne lui avons pas dit cela. Ce n'est que bien plus tard, et quand le courroux de la jeune femme contre son mari se fut affermi, à nos yeux du moins, car on le sentait déjà vraiment établi chez elle, et tenace, ce ne fut qu'après des jours et des jours d'entretiens cœur à cœur avec elle, et pendant lesquels nous dûmes ressasser ensemble toutes les vilenies de Terrestre; elle, nous en apprenant de nouvelles chaque fois; nous, ma foi, lui contant par le menu tout ce qu'elle avait ignoré; enfin, ce ne fut qu'après avoir acquis la certitude qu'entre cette femme et son mari, tous liens étaient à jamais brisés et irréparables, que nous lâchâmes enfin la révélation qui lui apportait la délivrance tant souhaitée. Nous fîmes cela d'une façon presque joyeuse, en ayant l'air de chanter victoire.

—Henriette! ma chère Henriette, soyez tranquillisée, soyez contente, nous avons toutes les preuves en main...

—Les preuves de quoi? nous demande-t-elle, effarée.

—Mais qu'il vous a trompée, qu'il vous trompe et que vous serez libre demain!...

Elle s'assied, d'abord; elle semble n'avoir pas très bien compris; elle se passe la main sur les yeux; enfin, elle dit:

—Parlez... parlez!... racontez-moi ce que vous savez...

Nous racontons ce que nous savons et qui, d'ailleurs, est de notoriété publique. Nous nommons la personne, nous indiquons les théâtres, les restaurants où Terrestre s'affiche avec sa maîtresse, nous lui nommons celle qu'il avait avant la présente:

—Comment! comment! Henriette, il ne s'est pas trouvé quelqu'un pour vous dénoncer le coupable?...

—Si, si,—dit-elle, haletante, à demi suffoquée,—on m'a dit... on m'a dit... mais, vous allez me trouver trop bête, sans doute, je n'ai jamais pu croire... Si vous saviez!... Non, j'avais de bonnes raisons de ne pas croire... Je n'ai jamais cru cette chose...

Et la voilà en pleurs, comme le jour où elle avait appris tout le reste. Mais cette fois, ce fut pis, elle perdit bel et bien connaissance; nous dûmes envoyer chercher un médecin; nous eûmes une peur du diable! Je disais à Marthe:

—Tu comprends, elle a eu de si rudes secousses depuis quinze jours, la pauvre petite, elle est épuisée, parbleu!

Marthe me dit:

—Je crois, mon bonhomme, que nous avons tout simplement commis une de ces gaffes!...

Pour la première fois depuis le commencement de la période d'alarmes que traversait Henriette, elle ne vint pas nous voir le lendemain. Nous faisons prendre des nouvelles par téléphone, la femme de chambre nous répond: «Madame va bien, madame est sortie.» Le jour suivant, même jeu. Alors, nous nous tenons cois. Pendant ce temps, la déplorable affaire de son mari prend des proportions scandaleuses, tous les journaux s'en occupent, la pauvre femme, avertie maintenant, doit les lire; elle porte encore le nom de cet homme, peut-être n'ose-t-elle sortir, nous avons pitié d'elle. Marthe se décide à l'aller voir. Elle trouve une femme changée, méconnaissable, abîmée, vieillie de dix ans, une loque: «Ma pauvre amie! ma pauvre amie!...»

—Le misérable! s'écrie Henriette.

Marthe acquiesce, ayant présentes à l'esprit les nouvelles des journaux; elle fait allusion à un détail de l'affaire, mais Henriette l'interrompt:

—J'ai les preuves, moi aussi, vous savez, je les tiens... Ah! le misérable! ah! le chenapan!

Marthe croit naturellement qu'il s'agit de témoignages accablants à l'appui de la grave accusation dont on charge Terrestre; le quiproquo s'engage, ridicule et navrant, paraît-il, jusqu'à ce qu'enfin Marthe s'aperçoive qu'Henriette ne parle pas de l'affaire, ne se soucie pas de l'affaire, mais n'est indignée que de la trahison conjugale, et ne gît, là, démoralisée et prostrée, que parce qu'elle tient la preuve que son mari l'a trompée!

Huit jours durant, ç'a été une rage folle contre «le misérable». Henriette n'était pas irritée contre nous, contrairement à ce que nous avions pu craindre un moment; elle continuait à s'élever contre son mari, comme la semaine précédente, mais pour une raison nouvelle, voilà tout. Tout ce que nous avions pu dire de Terrestre jusqu'à présent, ah! bien, en vérité, c'était peu de chose. Ah! l'opinion publique pouvait s'agiter pour les malversations, chantages et pots-de-vin; il y avait un fait, un abus exorbitant, un outrage inqualifiable à la charge du nommé Terrestre: c'est qu'il avait trompé sa femme.

—Avez-vous eu à ce propos, lui demanda Marthe, une explication avec votre mari?

—Une explication!... Je vais avant tout faire constater le flagrant délit, nous causerons après.

Je me frottai les mains lorsque Marthe me rapporta son entrevue; il n'était pas mauvais qu'Henriette fût piquée à ce point, et uniquement par l'adultère de son mari, puisque c'était par là qu'elle pourrait être débarrassée de lui. Cependant, Marthe hochait la tête.

La constatation du flagrant délit—- car Terrestre était encore en liberté—devant avoir lieu le lendemain, nous téléphonons à la pauvre Henriette, qui doit être dans tous ses états: «Eh bien, comment ça s'est-il passé?» Une voix, un peu sèche, nous répond: «Non, non, rien de fait: j'ai eu une explication!...» et la communication est coupée. Huit jours se passent sans qu'Henriette nous donne signe de vie. Apparemment, nos soins lui sont désormais superflus. Marthe lui écrit un mot gentil, complaisant, et elle reçoit en réponse le billet suivant:

«Ma chère amie, je vous remercie vivement de votre insistance à me servir. Je croyais vous avoir répondu par téléphone que j'avais eu une explication avec Étienne. Elle m'a suffi. Elle m'a suffi à me convaincre que mon pauvre mari était partout odieusement calomnié, et elle m'a appris à me méfier désormais des amis bavards, empressés à vous apprendre ce qu'on ne leur demande pas, bref aussi zélés à détruire les ménages qu'à les empêcher de se former. Henriette.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings