LITHOGRAPHIES ET POINTES-SÈCHES
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Voici une nouvelle considérable partie de l'œuvre de Lautrec. Aussi, le sculpteur Carabin et le peintre H.-G. Ibels se disputent-ils l'honneur d'avoir poussé Lautrec vers la lithographie. Carabin, exigeant, revendique en outre cet honneur pour Willette.
En tout cas, Carabin se souvient fort bien d'avoir conduit Lautrec chez Edwards Ancourt, imprimeur, faubourg Saint-Denis (ancienne imprimerie Bourgery); et, là, d'avoir présenté Lautrec à un ouvrier d'Ancourt, nommé Stern, qui, à partir de ce jour, tira les épreuves pour Lautrec.
De son côté, Ibels croit qu'il fut le premier à faire faire à Lautrec de la lithographie, en lui demandant de composer avec lui-même, Ibels, l'album connu, texte de M. Georges Montorgueil, consacré au Café-Concert.
Quoiqu'il en soit, cela nous reporte à l'année 1892; et, conduit par l'un ou par l'autre de ses deux amis, Lautrec se passionna tout de suite pour la lithographie. Improvisant sur la pierre, qu'il ne retouchait jamais, ses estampes eurent rapidement une vive saveur.
Tous les jours, il arrivait chez Stern, installé en chambre; et là, sur une pierre, il faisait son dessin; puis, il s'en allait. La pierre était alors gommée; et, le lendemain, Lautrec revenait assister au tirage des épreuves. Il se passionnait à indiquer le ton des encres, s'il s'agissait de lithographies en couleurs; et il faisait recommencer vingt fois s'il le fallait, pour obtenir le ton spécial qu'il désirait, en vue du définitif tirage, toujours publié à un petit nombre d'exemplaires, qu'il tint, dès le début, à numéroter lui-même et à signer.
Cependant, on peut voler des estampes dans une imprimerie; mais Lautrec fut tout de suite impitoyable pour les voleurs. C'est ainsi qu'il fit arrêter un marchand notoire qui vendait des lithographies signées par lui, Lautrec, et qui avaient été dérobées à l'atelier. Même dans le fiacre qui emmenait à l'étroit le marchand avec deux agents de la sûreté, ne s'assit-il pas, imperturbable, sur les propres genoux du marchand pour l'accompagner chez le juge, et le faire condamner;—car il fut inexorable?
Lautrec eut bientôt de nombreuses estampes en train. Mais, ici, rendons à César ce qui est à César! Ce fut Ibels et pas un autre, qui réussit à convaincre l'éditeur Georges Ondet qu'il valait mieux faire illustrer les couvertures des chansons de café-concert par des artistes, plutôt que de s'adresser aux spécialistes ordinaires. Et, ainsi, sur sa proposition, Lautrec, Vallotton, Bonnard, Vuillard, Willette et Ibels lithographièrent ces attachantes couvertures de chansons, dont on tirait une centaine d'épreuves avant la lettre; et que les marchands Kleinmann, Sagot et Arnould, achetaient et vendaient à part.
En 1893, Ibels fonda, avec l'héroïque Georges Darien, un hebdomadaire illustré, appelé L'Escarmouche, «journal de combat, absolument indépendant et répudiant toute compromission». Ce journal n'eut qu'une existence éphémère. Le 1er numéro porte la date du 12 novembre 1893; le dernier, celle du 16 mars 1894; encore ce dernier numéro parut-il après une interruption de deux mois, et sans aucune illustration.
Lautrec fournit à l'Escarmouche les douze lithographies suivantes: Pourquoi pas?... Une fois n'est pas coutume; Aux Variétés: Mlle Lender et Brasseur; En quarante; Mlle Lender et Baron; Emilienne d'Alençon et Mariquita aux Folies-Bergère; Au Moulin-Rouge: un rude! (Table de café. Le personnage âgé qui tire sur sa barbe représente le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec); Folies-Bergère: les pudeurs de M. Prud'homme; A la Renaissance: Sarah Bernhardt, dans Phèdre; A la Gaîté-Rochechouart: Nicolle; A l'Opéra: Mme Caron, dans Faust; Au Moulin-Rouge: l'union franco-russe; Au théâtre Libre: Antoine, dans l'Inquiétude.
Les autres dessinateurs-collaborateurs à l'Escarmouche furent Anquetin, Bonnard, Vuillard, Willette, Hermann-Paul, Vallotton et Ibels; et c'est encore sur la proposition d'Ibels (qui avait décidément la marotte des bonnes idées) qu'on lithographia les dessins, ce qui permit le clichage par un simple report sur zinc, moins coûteux et plus artiste;—et, en outre, les épreuves lithographiques avant la lettre étant vendues aux amateurs, payaient ainsi l'artiste sans aucun frais pour le journal.
Chez Ondet,—je garde personnellement le plus vif souvenir de cet éditeur actif et intelligent!—chez Ondet, Lautrec composa aussi les lithographies pour un certain nombre de compositions musicales de son ami Désiré Dihau, relatives à Vieilles Histoires, poésies de Jean Goudeski.
Elles sont toutes fort curieuses, ces couvertures; mais comme il y eut d'autres couvertures illustrées par H.-G. Ibels, Henri Rachou, etc., voici les titres des compositions, en ce qui concerne Lautrec: Pour toi!... (Désiré Dihau jouant du basson, devant un buste de faune); Nuit blanche; Ta bouche; Sagesse (ici Lautrec a représenté deux de ses amis: Mme Natanson et M. Numa Baragnon); Ultime ballade.
A bien dire, dépouillées de toute couleur, c'est surtout dans les lithographies au simple crayon que l'on voit la généreuse noblesse, la certitude aiguisée, et—il faut toujours insister sur les mêmes choses!—l'intégrale personnalité du dessin de Lautrec. Nulle écriture n'est plus impérieuse, si j'en excepte celle de Modigliani, ce merveilleux dessinateur mort lui aussi un jour trop prématuré.
Cette certitude du dessin de Lautrec! C'est en voyant toutes ses lithographies qu'il faut admirer continuellement ce dessin tracé de la pointe du crayon, sans hésitation, sans le plus léger heurt. La pointe, sûre d'elle-même, ainsi que la pointe d'épée d'un prestigieux escrimeur, aussitôt que placée au-dessus de la pierre, elle inscrivait la pensée prompte, les plus souples, les plus sensibles et les plus affirmatives des arabesques. Vraiment, là, Lautrec est tout à fait à l'aise. Ces paraphes de dessin, ces contours, ces angles, ces déformations subtiles, tout cela est le témoignage d'un style prodigieusement original, d'une volonté que l'on qualifierait de magnifiquement instinctive, si cela se pouvait dire. De Lautrec, escrimeur toujours prêt, toujours souple, toujours vigoureux et surtout si sûr de lui, avec quelle foudroyante vitesse la pointe se détendait, allait frapper droit au but, je veux dire sur la pierre vierge, en attente de chef-d'œuvre ou de sottise! Et c'était toujours un chef-d'œuvre; ou du moins une chose rare qui apparaissait, qui stupéfiait; une œuvre de noblesse et d'élégance, sortie de ce petit homme à pince-nez, presque un gnome, juché sur un tabouret pour quelque méchante action. Et c'était, cela, le persistant étonnement que quelque chose venant de lui était chaque fois marquée d'une indélébile distinction. Et quelle variété!
Dans la partielle énumération faite plus loin du catalogue de ses lithographies (M. Loys Delteil en a classé 368 exactement, y compris 9 pointes-sèches), il vous sera possible déjà de voir quels sujets il traita, combien il fit de portraits, de compositions et d'illustrations de livres. Et c'est sans cesse le beau miracle: hommes, animaux, décors, tout est d'un haut style et d'une parfaite saveur!
Et Lautrec trouvait encore des mots. Un jour, donnant rendez-vous à M. André Marty pour préparer le premier album Yvette Guilbert, il dit à cet artisan du livre: «Venez, ensemble nous définirons Yvette!» Oui c'est cela! Lautrec pensait d'abord fortement à son sujet; puis, lorsqu'il l'avait bien vu, bien exploré, bien retourné en tous les sens, il était prêt, il pouvait aborder la pierre lithographique et développer à coup sûr la forme et l'esprit de son sujet.
L'imprimerie! Il s'en était toqué incroyablement. Pour rien au monde, il n'eût manqué d'aller un seul jour chez Stern. A peine arrivé, il rabattait son chapeau sur ses yeux, il se juchait sur son tabouret; et, après avoir soigneusement frotté son pince-nez, il se mettait, en plaisantant, au travail. Il s'escrimait alors, tellement sûr de lui qu'il pouvait parler avec les gens qui, quelquefois, se trouvaient là—ou avec l'ami qui l'avait accompagné.
Ces lithographies, quelques-unes sont simples, en tailles menues, fines, pas surchargées, nuancées, rappelant souvent, en un style plus acéré, toutefois, les admirables estampes de Whistler, si délicates, si subtiles!... D'autres lithographies sont couvertes avec des frottis de crayon, avec des frottis de pouce. Elles sont, celles-là, tout en étant fort belles, moins significatives peut-être que les lithographies réalisées seulement de la pointe du crayon.

PHOTO DRUET
CLOWNESSE AU BAL
Ah! toutes ces rares lithographies! L'œuvre la plus décisive, la plus savoureuse de Lautrec; celle qui l'emporte sur l'œuvre du peintre, qu'on le veuille ou non; l'œuvre qui lui accordait toute sa liberté; l'œuvre où il pouvait débrider toute sa fantaisie, son goût extrême de la diversité et de la sensibilité la plus excessive et la plus divinatrice!
Sans doute, il existe de merveilleuses toiles de Lautrec; mais sa couleur, la couleur qu'il apportait, ah! comme je puis bien m'en passer, tant j'aime, tant j'admire, avant tout, son dessin, ce dessin prodigieusement vivant et d'une singularité si absolue, si souveraine, telle que l'on ne pourrait pas concevoir de faux tableaux possibles de Lautrec, si les faussaires ne s'adressaient pas à la profonde bêtise, à la crapuleuse ignorance des collectionneurs, amateurs de tableaux et bibliophiles.
Et, dans ses lithographies, il a su tout représenter: les comédiens et les comédiennes, les chanteuses de cafés-concerts et les cantatrices d'opéras, les danseuses et les diseuses, les chevaux et les jockeys, les chiens et les chats, les clowns et les clownesses, les programmes de théâtres et les menus, les filles et les patrons de bars, les procès Arton et Lebaudy—et jusqu'à un concours pour une affiche à Napoléon!
Pour tous ces sujets, il faut préférer encore et toujours les lithographies en noir. Pour les affiches vues de loin et à voir de loin, c'est assurément une autre manière de penser; mais, pour les lithographies qu'on a sous le nez, qu'on respire pour ainsi dire, choisissons le dessin seul, le trait noir, le frottis noir, rien de plus! Toute notre émotion est faite alors de cette nouvelle et haute «probité de l'Art,» dirait M. Ingres, de ce «frisson nouveau», dirait Hugo; et, pour bien des années, pour des siècles peut-être, le dessin de Lautrec restera dans un superbe isolement!
Pour terminer, notons, ici, que Lautrec se complut à graver quelques pointes-sèches, neuf exactement. Mais ce ne sont là que des choses secondaires. En voici le détail: Mon premier zinc; L'explorateur L.-J. Vicomte de Brettes; Charles Maurin (qui, en retour, gravera à l'eau-forte le portrait de Lautrec, celui-là même qui est publié au commencement de ce livre); Francis Jourdain; W. H. B. Sands, éditeur à Edimbourg; Henry Somm; Le lutteur Ville; Portrait de M. X...; Portrait de Tristan-Bernard.