AU THÉÂTRE
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Tout le cortège des acteurs et des actrices, tout le chariot de Thespis, défila aussi devant Lautrec.
Les pièces dites de théâtre l'ennuyaient lourdement; mais il s'intéressait aux physionomies et aux tics des acteurs et de leurs compagnes.
C'est surtout à propos de ses lithographies que nous aurons à citer les noms de tous ceux et de toutes celles qu'il dessina.
Il les obtint tous «ressemblants», avec une liberté et une réussite saisissantes, d'après des croquis expédiés dans les coulisses ou dans les loges.
Il était curieux à voir, balafrant son papier, le zébrant, le couturant, piquant de bleu un œil, griffant de rouge une bouche, accents seulement pour la mémoire, et qui devenaient ensuite bien autrement intenses, quand il cherchait l'ensemble.
Et quelle autre longue suite d'exacts portraits! Nous avouons bien vite, toutefois, que la plupart des acteurs et actrices ainsi choisis n'appréciaient guère leur bonne fortune. Ils nous viennent en nombre sous la plume les noms des comédiens et des tragédiens qui méprisaient Lautrec. Ah! le physique du peintre entre en ligne de compte dans l'estime de ces gens-là! Et Lautrec n'était même pas, au surplus, un peintre officiel et décoré!
Les photographies les plus retouchées, les plus rajeunies surtout—les fossiles ont horreur du vrai!—, sont si loin du verdict affirmé par le dessin de Lautrec. Sévère constat! mais était-ce sa faute à lui si des acteurs et des actrices pouvaient, et peuvent encore, hélas! jouer sans être sifflés, jusqu'aux bégaiements de la seconde enfance?
Heureux âge! Mais plus vif plaisir de Lautrec quand il les crucifiait, tous ces radoteurs!
Il eut, pourtant, des préférés et des préférées. Il représenta souvent Mme Sarah Bernhardt, Guy et Méaly, Réjane et Brasseur, Antoine et Judic, Lavallière et Baron, Mmes Caron et Bartet; ceux-là et celles-là, il les acceptait, et il les dessina avec un vif contentement.
Mais sa plus tenace passion, peut-être, ce fut Mlle Marcelle Lender, divette au théâtre des Variétés, et qu'il dessina tant de fois, avant que de peindre d'après elle cette toile souveraine: Marcelle Lender dansant le pas du boléro, de Chilpéric.
Oui, je sais, Lautrec, avec sa voix très perçante, assommait les gens; et il se faisait souvent expulser des coulisses. Mais peut-on penser que, par la suite, on osa traiter ainsi le peintre qui avait réalisé cette merveille picturale?
Et pourquoi, surtout, tous ces acteurs et toutes ces actrices n'ont pas possédé ou gardé leur portrait peint par Lautrec?
Mademoiselle Lender, comment, vous, par exemple, n'avez-vous pas chez vous, je n'ose pas écrire dans votre cœur, l'extraordinaire toile que je viens de citer, et qui vous représente si racée, si ployante, si souple, et si orgueilleuse devant le sourire béat de votre ami Brasseur? Ne saviez-vous donc pas que jamais, dans ce genre, on n'exécuta une toile plus glorieuse? O la coupable indifférence! Et bien plus coupable encore, l'indifférence de la Société des Amis du Louvre! Car, sait-on où ira, à la mort de M. Maurice Joyant, qui le possède, ce chef-d'œuvre? Peu importe, peut-être, d'ailleurs; car, là où il se trouvera, il figurera comme l'une des plus miraculeuses réussites de la peinture française de tous les temps!
Lautrec, aussi, représenta l'amusante, l'inoubliable Judic, dans sa loge; l'acteur Samary, de la Comédie-Française, dans le rôle de Raoul de Vaubert, de Mademoiselle de la Seiglière; M. Lucien Guitry et Mme Jeanne Granier, dans Amants; Le Bargy et Marthe Brandès, etc., etc.
En 1900, de passage à Bordeaux, il peignit deux importantes toiles et de nombreuses études, d'après l'opéra d'Isidore de Lara: Messaline, représenté au Grand-Théâtre.
Lautrec aima enfin les danseuses de ballets; et M. Pierre Decourcelle, dans sa rare collection, possède, par Lautrec, le portrait de l'une de ces danseuses, devant un portant, qui est bien une prestigieuse et incomparable toile.

PHOTO DRUET
ALFRED LA GUIGNE
Quelle distinction, bien que le visage soit encore agressif! Quel dessin vivant, merveilleux! et combien, ici, Lautrec l'emporte une fois de plus sur Degas, qui, pourtant, accusa souvent Lautrec de le plagier; Degas, avec son dessin figé, conventionnel; Lautrec si animé, si exubérant, et si pénétrant, d'une presque insolence despotique!
Je sais, je sais: toutes ces œuvres sont considérées même actuellement comme des «caricatures» par ceux des gens de théâtre qui furent portraiturés, les gens du moins que la Parque coupable n'a pas encore saisis! Certainement, par exemple, Mlle Brandès et M. Le Bargy n'ont aucune autre opinion, s'il leur arrive de revoir—ce dont je doute!—le dessin qui les représente, elle, vipérine, et lui, trop jeunet. Et, cependant, ne sont-ils pas rehaussés ainsi, «augmentés», en quelque sorte, par Lautrec, tous et toutes? Mieux même: ne devraient-ils pas être tout à fait comme cela, pour se parer véritablement d'une réelle personnalité?
Mais voilà, en ce triste temps, il faut tout sacrifier au cahotant chariot de Thespis, surtout le génie!—et M. Brisgand, par ses sottises, opère mieux!