LE MOULIN-ROUGE
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C'en est vite fait, du reste; Lautrec a renié Bonnat, Cormon, c'est-à-dire tout le poncif, le niais, l'inutile, le néant.
Il aime maintenant la vie, les lumières; il entre au Moulin-Rouge comme au Paradis.
Tout ce qui s'y passe, tout ce que l'on y voit, est à peindre. C'est un domaine tout neuf où pas un vrai peintre n'a encore pénétré. Globes lumineux, filles, drapeaux, danseurs, alcools et fumées, rut et ivresse, tout est là, présent, en plein caractère, si inédit, si inattendu, si irritant, que l'honnête femme même veut entrer, ici, une fois, «pour voir ce qu'il y a là-dedans!»
Les bals publics de ce temps-là! Ce bal du Moulin-Rouge, surtout, aujourd'hui brûlé, disparu! Lautrec en aimait tant les hôtes et il admirait tellement la Danse!
La Danse! Les danseuses! Soit que les jambes épileptiques halètent, attachées par un fil au tronc qui se berce; soit que, plus sages, elles marchent sous les jupes bien droites, c'est toute la musique qui les mène, c'est tout le chef d'orchestre qui, de la pointe de son bâton, excite les jambes, les apaise, décoche des coups secs qui cinglent les jarrets, ou les fait s'arrondir très mous avec la lente virevolte des basses.
Il n'est pas besoin de les en prier, pour que les danseuses se mettent à cette tâche d'apparaître avec leurs yeux clairs reculés par le bistre et d'envoyer, par dessus les têtes, le vol clinquant de leurs jupes, en corbeille.
Au-dessous de la croupe qui ondule, en pointant la naissance du ventre, les jambes se trémoussent dès la première note du quadrille dans la halle, ornée de multicolores drapeaux et de gaz versicolores!—et ces jambes qui, maîtresses du sexe, bâillent ou se referment, s'activent en un mouvement d'automate en folie, ou faiblement fléchissent, on les voit tout à coup, alors que les têtes se renversent éperdues, trotter menues, comme «sanglotantes», pour aller défaillir dans un accouplement illusoire, aux sons d'une musique soûle, dans un décor très folâtre!
Puis, bientôt, le haut du corps, pantin du rire, s'efface. Les grâces de ces danseuses descendent aux jambes, aux cuisses larges, aux pieds minces;—et sous les feux des globes, dans l'haleine chaude du cercle, commence l'«émoi» fantaisiste du linge, la réjouissance des jambes qui disparaissent dans des flots de dentelles et des remous de linon.
Elles vont, elles viennent, amusantes à considérer dans leur mouvement d'abord très doux, rythmique, sur le bassin-pivot, le rachis ployé en arc; cela simule un appel aux caresses lentes, aux baisers qui s'attardent en des amours de début, pendant que l'entre-deux de l'hermétique pantalon fait accordéon; c'est, avec le sérieux enjoué de la fille, la promesse d'une sentimentale tendresse, au bord d'un lac, le soir; tandis que la rapide battue des jambes, soudainement, fait songer à quelque coup de force, après des saladiers de vin très cuisant, où nageaient, ainsi que des yeux, des tranches de citrons.

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LES VALSEUSES
Mais rousses, blondes ou brunes, elles sont plus troublantes, les danseuses, quand, les jupes baissées, elles espèrent le signal du chef d'orchestre, perché sur son estrade ainsi qu'un singe. Leurs faces blanches, saupoudrées de rouge et de bleu, leurs yeux luisants comme des soleils et leurs nez aux évents qui renâclent, charment toujours certes; mais ces jambes que l'on sait en folie et qui sont calmes, ces bras inoccupés et que l'on devine fourrageurs, vous mesurent tout net la gêne que l'on aurait à exaucer les érotiques prières de ces orageuses trousse-jupes.
A les regarder danser, on rit et l'on exulte,—et on les interpelle en clameur. Mais aussi quelle angoisse communicative est la leur, et de quel amer triomphe semblent-elles jouir! Quand elles se mettent en branle placidement et le nez au vent, toutes les danseuses ont ces dandinements de têtes, ces contorsions de ventres qui semblent secouer un mâle accroché à la croupe; et la flamme qu'elles irradient, alimentée sans relâche par leurs yeux brûlants et leurs gorges blanches, dansantes du convulsif roulis du rire, devient bientôt le feu de joie de femmes lâchées en pleine ivresse, au milieu d'hommes qui les stimulent et les fouaillent, jusqu'à ce que les ventres très las retombent flasques, jusqu'à ce que l'orchestre s'arrête net sur un geste de son chef.
Il y a—ce qui est bon—une réelle émulation dans ces exercices spéciaux de gymnastique,—en musique! Le public l'y encourageant, chaque fille a la volonté de jouer plus absolument son rôle, de le composer avec le plus d'ampleur possible. Cela explique les audaces et les obscénités de la fin, quand la jupe se relève, montrant les fesses pavoisées de linge. Et peut-on ne pas louer cette fille, à l'ardeur insolite, qui implore cette couronne des bouches ricanantes, des yeux qu'elle allume, de tout ce qu'elle appâte avec la pointe de son pied, avec la grâce triste de son rire, avec—accompagnée par une violente tempête d'instruments—la bordée de ses lazzis et de ses apostrophes à pleine voix?
Cette remarque importe, au reste, que, dans un bal public, les femmes ont toutes les raisons de se croire chez elles. L'homme, au contraire, est effacé, insignifiant, ou simplement bête. Pourtant certains font parfois exception,—et on les rencontre le plus souvent chez les commis aux dossiers et les ordonnateurs des pompes funèbres. Alors, l'hilarité est doucement joviale. Ces derniers surtout semblent baller sur de vagues têtes de morts. Ils ont, sur les autres danseurs, cet avantage indéfectible de paraître toujours descendre de la Courtille. Aux époques les plus graves de l'année, aux fêtes les plus consacrées et les plus religieuses, ils demeurent eux seuls, au Mardi-Gras ou à la Mi-Carême. Aussi ne semblent-ils pas équivoques quand ils dansent; même ils ont le devoir de danser, étant créés dans ce but. Les ordinaires tâches de la vie ne doivent pas les accaparer tout entiers; ils doivent figurer au bal, le soir,—être ces acteurs immuables qui sont l'âme d'une pièce.
De même, les danseuses, les étoiles, n'ont de raison d'être qu'une heure, le soir. Le jour, elles pourraient n'être plus; mais, le soir, elles vivifient l'endormement d'une salle, elles incitent à de plus alertes musiques, elles attroupent les flâneurs qui tournent autour des piliers, et, leur sacerdoce,—ce dont il faut les louer!—elles l'accomplissent tout du long, fières de leur apostolat, n'ayant rien négligé du décor et de la pompe du costume.
Unanimement admirées, les étoiles sont encore les arbitres de la paix. Quand elles dansent, le bal suspend sa vie de mots et de rires; et il regarde.
Se fendre en grand écart, marcher la pointe du pied à hauteur de l'œil, c'est rude; mais cela devient de suite si aisé! Et les tâtonnements sont si pleinement encouragés! Certaines figures de quadrilles ont la verve endiablée et folle des grands bouleversements de foules; et quand cela est rugi, clamé, bramé, pinçant les nerfs, flagellant les mollets, la foule part tout entière, malgré elle, s'élance, bondit, bat des entrechats, saute comme une théorie de démoniaques, se démène, s'agite, activant par contre-coup la grosse caisse qui perd la mesure, tirant du violon des sons de bastringue.
Et, tout autour de ces danseuses, une exceptionnelle foule formait comme un fumier humain!
Une brume flottait et noyait les visages, on ne voyait bientôt plus que le blanc du linge. Des habitués, haletants, ne bougeaient pas: c'étaient des rentiers du quartier, des gens de Courses et de Bourse, des forbans de cafés. Tous les quadrilles avaient leur cercle de spectateurs. Et la cage s'emplissait sans cesse, bientôt elle fumait. Quand on arrivait là-dedans de sang-froid, on restait figé, les tempes moites. Des hiatus de bouche bâillaient sous des toisons de moustaches; des narines éclataient à force de humer les sexes; et l'on était imprégné d'odeurs de latrines, de bas parfums de fards et de je ne sais quels relents encore. C'était dévorant et c'était unique. Pour exprimer cela, picturalement, on devinait la nécessité d'un peintre offrant un dessin cruel et des couleurs de fosse. Lautrec apporta tout cela.
Une de ses premières toiles faites d'après ce bal, ce fut le Quadrille au Moulin-Rouge, que posséda Joseph Oller, et qui fut longtemps accrochée à l'entrée du bal avec, comme pendant, L'écuyère au Cirque Fernando.
Cette peinture, la photographie l'a vulgarisée. Elle est importante, mais sèche, trop fortement dessinée. Le dessinateur aigu que sera Lautrec pendant toute sa courte vie, l'emporte ici sur le peintre. Et, grâce à cela, on peut voir l'amère et douloureuse précision du trait, dont il ceinturera plus tard, avec plus de souplesse toutefois, les faces et les attitudes. Mais, par cette toile, déjà il se précise que Lautrec ne fera aucune concession au goût public: il ira au delà, s'il le peut, de toute la bestialité et de toute la hideur humaines. Tant pis si les visages sont laids, et les gestes crapuleux; le caractère en premier lieu, le trait âpre et incisif qu'il prendra d'abord à Degas, mais qu'il prendra ensuite à la vie et qu'il fera toujours plus mordant et toujours plus animé. Et la couleur générale aussi sera acide et dure, sans souplesse de passages de tons, sans glacis, sans émail; il n'y aura que des hachures creusées à coups de griffe, comme des déchirures de stylet, presque de la peinture de sadique, en tout cas bien de la peinture de ce peintre qui me jetait un jour: «Ah! ces filles, pour les bien exprimer, je voudrais les peindre avec du f.....!»
Que de tableaux, Lautrec réalisa dans ce bal du Moulin-Rouge, je veux dire: à propos de ce bal! A le hanter, il en rapportait continuellement. Voyez celui-ci, au hasard: Les Valseuses. La jolie fille jeune et la mûre lesbienne qui a pour sa compagne des tendresses d'amant. Quel expressif dessin, et d'une surprenante noblesse, et maintenant, c'est fini, entièrement inédit! Ah! la fraîche gorge, et le regard clos qui la convoite! Gibier du Hanneton et de la Souris!
Rappelez-vous aussi Jane Avril, l'air vanné, avec sa face de rate funèbre, levant sa jambe droite et se trémoussant, en savant équilibre, sur la mince flûte de sa jambe gauche.
Et le Départ de quadrille? La fille, plantée sur ses deux jambes, les poings appuyant les jupes aux hanches. Ne repose-t-elle pas comme une table se tient sur ses quatre pieds? Cette fille a le visage à la mal en train; mais elle est solide, c'est un roc. Sans émoi, elle attend, pour se jeter en branle, que le fracas de l'orchestre se déverse sur elle.
Voici la Danse, le papillon balourd que Lautrec a lâché sur le parquet; grosse dondon en pantalon, qui pince son cavalier seul, en esquissant un prétentieux vis-à-vis.
Et tous les autres tableaux de danseurs et de danseuses: des filles teignes, des danseurs, rats fouinards à melons plats; tous les spectateurs et toutes les spectatrices aussi qu'il découvrit, qu'il plaça, singuliers hannetons, dans une sorte de tourbillon de jambes, dans une fumante et chaotique mêlée de fesses, dans un remous de gestes épileptiques; et remuant des rires, des mots obscènes, de la sueur de dessous de bras et de dessous de cuisses, du dégoût de bas remugles qui se vident, qui montent en nuages bas et lourds et répugnants autour des globes de cette salle de bal, qui, au résumé, apparaissait telle qu'une gare soûle, en bois, au pays des Fjords!
Mais tout cela qui était tout et qui eût compté tellement dans l'œuvre d'un autre peintre! ce n'était rien, ce ne fut rien quand Lautrec nous présenta, en coup de tonnerre, la Reine, l'Impératrice arsouille, la Majesté de la gouape, l'olympienne salauderie de l'éclatante, de l'unique danseuse: la Goulue!

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LA GOULUE
Ah! cette fois, Lautrec monta au sommet du caractère, au plus haut de l'expression, à la plus magnifique plénitude, à la légendaire et dominatrice intégralité d'un portrait vraiment historique!
La Goulue! Voici, c'est cette fille en blanc, un léger bouquet piqué sur ses seins, que deux amies accompagnent; cette fille de face, à la bouche torve, au chignon droit, redressé en crête de rapace, ce petit ruban noir autour du cou, ce visage désaxé, canaille et superbe!
Elle est hautaine et impertinente, cette fille; elle est féroce, et elle a l'œil éteint, endormi, des lourds oiseaux de proie. Elle est sèche, busquée, terrible, énigmatique, inquiétante, et d'aspect funèbre. Ces narines étroites se pincent, cette bouche avide se plisse, se redresse, se tord en stigmates de méchanceté et de douleur. C'est au total, cette danseuse, une idole et une martyre; une idole que tout le monde fête et acclame; une martyre aussi qui nous présente la face la plus flétrie, la plus battue, la plus desséchée, la plus avaleuse de sanglots, la plus coupée et recoupée, la plus éveillée et la plus endormie, la plus prenante et la plus écartante, la plus cruelle et la plus candide, la plus jeune et la plus vieille face qui soit au monde!... C'est un régal qu'inventa Lautrec; une cuisine, si je puis ainsi dire, picturale, belle, glorieuse et si invue, que c'est lui qui créa le type plastique, cette Goulue, comme Shakespeare a créé Lady Macbeth, et Molière, Célimène. Portrait historique! et c'est cela, pour l'instant, presque une tare; car cela situe Lautrec dans une époque; mais, heureusement, il lui reste, pour réapparaître, dans la suite des âges, un dessin acéré, hautement personnel, racé et magnifique, qui le remettra tout vivant, plus tard, dans le classement de l'Histoire.
Un jour, quand la Goulue, impératrice lasse de la danse, abdiquera, non pas pour se retirer dans un couvent, mais dans une baraque foraine, en l'année 1895, Lautrec exécutera pour son idole deux vastes toiles, dont l'une représentera les Almées ou la Danse mauresque; c'est-à-dire Félix Fénéon, avec un complet à carreaux et un petit chapeau Dranem, MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert et, au-dessus d'eux, Sescau le photographe devenu pianiste; et tous regarderont la Goulue qui lève la jambe, cependant que derrière elle, une almée frotte un tambourin, à côté d'un nègre à turban qui, lui, tapote une peau d'âne. Et, de son côté, la seconde toile mettra, elle, en scène, une danseuse au chignon relevé, faisant son apprentissage au Moulin, et conduite par un hilarant et prestigieux Valentin.
Les faces ici sont encore aiguisées, et tellement poussées à l'extrême limite du caractère, que l'on peut déjà se demander si Lautrec ainsi se vengeait de sa propre laideur, ou s'il avait plus simplement un frénétique amour du caractère? Ce que Degas avait lui-même exprimé en donnant de tels laids visages à ses danseuses, que, pendant longtemps, on crut à Paris, que le peintre Zandomeneghi les retouchait, les faisait plus avenantes, moins salopées, pour les vendre, au compte d'un important marchand, en Amérique!
Ah! certes, la constante recherche du caractère, de l'expression, et ce qui s'ensuit, de l'exagération, ce sera, c'est déjà le but, le seul but de Lautrec. Il ne se venge pas de sa propre difformité; mais il intensifie les stigmates de la faune humaine; il est une sorte de tortionnaire qui creuse et ravine les faces, non point pour les montrer plus odieuses, mais plus expressives, plus étranges, plus rares, plus neuves. Et cela, cette chose qui s'indiquait dès l'atelier Cormon, ne fera que croître et s'épanouir, que dis-je! cela est tout à fait manifeste et aveuglant dans ses magnifiques représentations de la Goulue!
Lautrec dessina et peignit quelques tableaux consacrés au Moulin de la Galette. Mais ce fut par hasard. Ce bal ne fut point pour lui un lieu d'élection. C'était trop un déchet, une basse-fosse de la Danse.
C'est là, toutefois, qu'il représenta, au bar, Alfred la Guigne, d'après un personnage d'un roman de son ami Oscar Méténier. C'est un superbe carton, représentant un portrait de souteneur jeune, coiffé d'un melon et qui se tient debout devant un zinc, où se trouvent une vieille gousse et une fille plus jeune qui se détourne.
Lautrec, maintes fois, aussi, peignit des aspects de Jane Avril. Il la représenta dansant, ou à la ville, avec son air qu'elle prenait alors d'institutrice anglaise raidie d'alcool.
Et combien d'autres scènes de bal Lautrec peignit, en une diversité certaine, mais toujours d'après des spectacles vus, d'après des croquis exacts. Aucune fantaisie n'apparaissait jamais. Lautrec n'aurait pas voulu peindre ce qu'il n'avait pas observé, ce qu'il n'avait pas, je le répète, vu, et vu comme cela s'entend, avec une décisive conscience, avec un excessif amour de la vérité. Et il ne peignait encore que ce qu'il voyait souvent. Une fois, entre autres, il choisit ce prétexte d'une Table au Moulin-Rouge, pour représenter, autour de cette table, ses amis qu'il connaissait bien: MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert, Sescau, la Macarona, la Goulue, et lui-même, Lautrec.
Aussi, la plupart de ses œuvres peintes contiennent d'admirables vérités. Ces œuvres étaient peintes ordinairement sur du carton; il trouvait que cette matière servait bien ses besoins renouvelés d'esquisses fortement dessinées et hachurées.
A l'essence, il traçait ses paraphes avec une extraordinaire certitude; et cela, cette écriture, quand Lautrec emploiera la toile, il la chérira de même, pour inscrire, avec son métier de juge d'instruction, fait de tailles et de hachures, les plus significatifs et les plus éloquents des verdicts.