DESSINS
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Les dessins de Lautrec, les purs dessins, c'est encore un enchantement. Quels traits sûrs, hardis, jamais repris, tracés du coup! Quels contours précis, exprimant tout le caractère, l'exagérant, l'accroissant! Quelle race toujours! Quelle causticité aussi et, parfois, quelle pitié aiguë, voudrait-on dire!
Lautrec a fait tous les dessins: dessins au crayon, dessins au pinceau, fusains, sanguines, dessins à la plume, dessins rehaussés de couleurs.
Dans un premier livre que nous avons consacré à Lautrec, et qui est aujourd'hui épuisé, comme on dit en argot de librairie, nous avons déjà donné une bonne centaine des rapides croquis, qu'il traçait fermement et décisivement de la pointe du crayon ou de la plume. Et, certes, si l'on tient absolument à ranger Lautrec, pour un petit côté de son œuvre, parmi les humoristes amers et douloureux, c'est à ces sortes de croquis-là qu'il faut penser; il n'y a que ces croquis-là à donner en exemple d'humour: schémas de traits, paraphes et arabesques, qui représentent—et avec quelle acuité!—d'un trait sommaire, des filles, des chevaux, des toreros, des acteurs, des figurants, des clowns ou des écuyers. D'un trait sommaire, crayon ou plume, qui touche à la charge, et reste au bord du trait caricatural. Ce dessin ne fait pas rire, loin de là; c'est de l'humour pessimiste qui déforme, en ne tombant jamais dans le trivial.
De l'année 1882 et des années immédiatement suivantes, on a retrouvé des fusains de Lautrec sur du papier Ingres, gris et bleu: des paysannes, des femmes assises, des petits paysages ou des petites marines.
En 1886-1887, il collabora au Courrier Français, le journal du désordonné Jules Roques; et il fut en même temps au Mirliton, le journal du non moins étonnant Aristide Bruant, l'engueuleur patenté des Parisiens et de leurs compagnes.
Le Mirliton eut 77 numéros, et vécut du mois d'octobre 1885 au mois de décembre 1892.
Puis ce fut cette suite, au moins comme dessins publiés:
Dans le numéro du 7 juillet 1888, à Paris illustré (publication hebdomadaire), Lautrec donne des illustrations pour un article intitulé: L'été à Paris.
En 1894, premier numéro du journal le Rire, Lautrec dessine une Yvette Guilbert, avec couleurs, au numéro du 22 décembre;—puis onze autres dessins, la plupart également rehaussés de couleurs, à des dates diverses jusqu'au mois d'avril 1897, moment où cesse sa collaboration.
Parmi ces dessins-là, on peut citer: Ambroise Thomas, chef d'orchestre; Ma fille; Au Palais de Glace; Redoute au Moulin-Rouge; Chocolat au bar d'Achille; Au cirque; etc.
En juillet 1893, Lautrec avait collaboré au Figaro Illustré, en illustrant: Les plaisirs à Paris, texte de M. Geffroy; en juillet 1895, il illustre Le bon Jockey, texte de M. Romain Coolus; et, en septembre 1895, il apporte encore des illustrations pour une autre nouvelle de M. Romain Coolus: La Belle et la Bête.
Avec son ami Tristan-Bernard, il a publié un supplément au no de janvier 1895, de La Revue Blanche: un Nib (en argot, néant, rien!). Tristan-Bernard a écrit le texte, et Lautrec a crayonné des lithographies, parmi lesquelles celle-ci est très admirable: Anna Held au Café-concert.
Dans le No de juin 1894, de la même revue, Lautrec a orné de croquis le compte-rendu humoristique consacré par Tristan-Bernard au Salon de 1894.
En ces années 1894 et 1895, Lautrec fournit, d'ailleurs, maints dessins pour des programmes de théâtres, pour des menus, pour des couvertures de livres, etc.
C'est ainsi que, dans la Revue Blanche du mois de mai 1895, Paul Adam ayant consacré un article à Oscar Wilde, Lautrec a dessiné à la plume le portrait du dramaturge anglais.
Il dessina encore le même Oscar Wilde sur la partie droite, et Romain Coolus sur la partie gauche, d'un programme exécuté pour le théâtre de l'Œuvre, soirée du 11 février 1896, consacré à Oscar Wilde (auteur de la Salomé), et à Romain Coolus (auteur de Raphaël).
Enfin, terminons cette incomplète énumération de dessins publiés, par quelques titres de dessins notoires:
Au Café de Bordeaux, Antoine, un amer! Sur les quais de Bordeaux; Arrivée aux Courses; Etude pour «Elles»; Esquisse pour l'affiche de «Babylone»; Course de chevaux; Dans les coulisses; Elsa, la Viennoise; Une habituée de la «Souris»; Programme de «l'Assommoir»; Messaline; Projet d'affiche du «Divan japonais»; Les frères Marco (clowns); Scène de Cirque; Polaire; Yvette Guilbert, saluant; etc., etc.
Dans tous ces dessins, et dans des centaines d'autres qu'il est impossible de dénombrer, Lautrec nous offre son style, sa science de l'expression, qu'il met en valeur par un contour frémissant, creusé, exact. C'est toujours un miraculeux, un unique dessin! Maints dessins d'artistes illustres paraissent froids, conventionnels, sans mouvement, à côté de ce dessin passionné, qui déborde de vie et de volonté.

COUVERTURE POUR UN MONOLOGUE
Mais si nous avons insisté sur le côté acéré, amer, de son dessin, de son écriture, il est capable, aussi, ce complet dessinateur, de traduire toute la grâce d'un profil d'enfant, toute la délicatesse de certaines têtes de femmes. Il a tellement de ressources, ce dessin singulier, qu'il peut être tour à tour cruel ou caressant, anguleux ou arrondi; il peut flageller ou flatter, effrayer ou attirer. Même, quelquefois, ce dessin pare de je ne sais quelle morbidesse telle tête de fille, qui, en maison, laisse rêver sa bêtise. Mais, cependant, à tout bien considérer, nous pensons que Lautrec a bien fait de suivre plutôt son penchant vers l'amertume, et vers le pessimisme. Nous aimons, sans doute, les accès de tendresse de Lautrec; et il y a maints et maints dessins faits dans cette douceur de caractère qui sont d'une grâce heureuse; mais nous préférons le dessin incisif, douloureux, le ravinement d'une face, une bouche plissée, des narines ouvertes, un regard d'oiseau de proie somnolent, un chignon en bataille;—tous les stigmates, enfin, dont il accable le plus souvent les femmes, qui retiennent son caprice!
Pour tout résumer, nous aimons infiniment mieux Lautrec-Goya que Lautrec-Fragonard!