CORMON OU LA VIE
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De Bonnat, Lautrec passa aux mains de Cormon. D'un médiocre à un pire. L'homme de l'âge de plâtre, le néfaste macrobe qui commit sur des toiles à voiles les plus odieux des poncifs, avait ouvert un atelier à Montmartre, rue Constance. Lautrec alla dans cet atelier. A cet âge, on a la candeur des plus touchantes sottises. Et, Cormon s'installant ensuite au no 104 du boulevard de Clichy, Lautrec le suivit. Aussi bien, ce sont les camarades qui vous attirent; et Lautrec, dans le premier atelier Cormon, s'était déjà lié avec les peintres Vincent Van Gogh, Gauzi, Claudon, Grenier et Anquetin; et ceux-là, tout en restant chez le pion d'Institut, n'admiraient que Delacroix, Degas, Manet, Renoir et les Japonais. Et ils tenaient des propos enflammés! Et ils avaient de beaux espoirs!... Mais quels souvenirs ont gardé de Lautrec ses camarades de ce temps-là? Le premier, voici comment le juge le peintre Claudon:
«Lautrec était fort adroit, et il se servait de cet esprit d'observation qui n'a fait que s'aiguiser avec le temps; mais c'étaient surtout les chevaux, les habits rouges et les chasses à courre qui le passionnaient. Toutefois, je dois avancer qu'ayant un jour à décorer deux panneaux dans un cercle que nous avions fondé, il fit ses panneaux tout à fait à la manière de Forain.
«Je me rappelle de ce temps peu de mots de Lautrec; il aimait plutôt à synthétiser par une phrase brève toute une situation, et à rendre les choses par une formule crayonnée sur un bout de papier et les gens par une charge faite d'un trait étonnamment expressif.»
M. Gauzi, retiré aujourd'hui à Toulouse, nous a dit, de son côté:
«Sous des dehors moqueurs, Lautrec était d'une nature très sensible, et il n'avait que des amis. Extrêmement liant, il était très serviable. Faible, il admirait la force chez les lutteurs et chez les acrobates. Il était très bien élevé. En art, il fut toujours sincère. A l'atelier Cormon, il s'efforçait de copier le modèle; mais, malgré lui, il exagérait certains détails typiques ou bien le caractère général, de telle sorte qu'il déformait sans le chercher et même sans le vouloir. Je l'ai vu se forcer en présence d'un modèle à «faire joli», et ne pouvoir, à mon avis, y réussir. Le mot «se forcer à faire joli» est de lui. Ses premiers dessins et ses premiers tableaux au sortir de l'atelier, il les exécuta toujours d'après nature; il disait même qu'il ne pouvait travailler si le moindre accessoire n'était à sa place au moment où il travaillait. Il avait entrepris un portrait de moi; à ce moment, j'arrivais de ma province et j'arborais un superbe gilet de fantaisie jaune; immédiatement ce gilet fut dans l'œil de Lautrec, qui voulut me représenter en bras de chemise, sans doute pour mieux voir le dit gilet. Il commença et travailla quelques séances; sur ces entrefaites, je déménageai et on me vola ou je perdis mon gilet; il refusa alors de continuer ce portrait malgré qu'il fut très avancé; il en fit un nouveau tout à fait différent.»
«Son maître d'élection était Degas; il le vénérait. Ses autres préférences, parmi les modernes, allaient à Renoir et à Forain. Il avait un culte pour les anciens Japonais; il admirait Velasquez et Goya; et, chose qui paraîtra extraordinaire à quelques peintres, il avait pour Ingres une estime particulière; en cela, il ne faisait que suivre les goûts de Degas qui a toujours vanté les dessins de Dominique Ingres».
Les Japonais! Théodore Duret et Cernuschi, de retour d'un féerique voyage au Japon, les avaient mis à la mode; et on commençait de collectionner les si neuves estampes du Nippon, arrivées par les bateaux de commerce. Portier, le marchand de tableaux, en avait acquis un lot; et Lautrec lui acheta certaines de ces estampes. Il se passionna, comme Van Gogh, pour ces planches qu'avaient griffé Harounobu, Kiyonaga, Toyokouni, Outamaro, Hiroschigé et Hokousaï.
Cormon ou la vie? N'était-ce pas la vie, ces gestes, ces attitudes, ces expressions singulièrement inattendues? C'était la vie, cette grâce inédite, cette souple puissance, cette gracile joliesse, ces mobiles décors, cette science du dessin, ces accords de somptueuses couleurs! Cormon, à l'opposé, c'était le néant, la tradition la plus vaine figée par un dessin convenu, par une couleur générale alourdie de plâtre! Comment hésiter?

PHOTO DRUET
BAL MASQUÉ
Et les autres admirations de Lautrec, c'était aussi la vie! Velasquez, en effet, c'était la hautaine distinction, la grâce d'une naturelle noblesse; Goya, c'était la fantaisie désordonnée, toute puissante, animant les plus terribles spectacles; Goya, qui, auparavant, avait aiguillé Forain se demandant un jour, au Cabinet des Estampes, ce qu'il convenait de faire; Forain, happé par les prodigieux Caprices, et éclairé tout d'un coup, brutalement; Goya, dont la forte devise: J'ai vu çà! allait devenir la devise de Lautrec, flottant entre Cormon de l'âge de plâtre et Goya de l'âge de sang!
Ingres, enfin, d'une sensualité concentrée jusqu'à la plus tendre subtilité, s'il s'en tient parfois à des redites de tradition; Ingres l'émerveillait également quand il lui livrait les trésors de ses odalisques, de ses baigneuses et de quelques-uns de ses portraits de femmes si brûlés de passion!
J'ai tenu aussi à interroger M. Henri Rachou, l'ancien condisciple de Lautrec. Voici sa lettre consacrée à la mémoire de son ami:
«J'ai connu Henri à Paris, par sa mère, en 1882. Il avait déjà commencé à peindre avec notre ami René Princeteau et faisait, à la manière de ce dernier, de petits panneaux représentant des chevaux.
«Il a suivi avec moi les cours de l'atelier Bonnat, puis ceux de l'atelier Cormon où il étudiait de façon très suivie le matin, passant ses après-midi à peindre d'après nos modèles habituels: le père Cot, Carmen, Gabrielle, etc., soit dans mon petit jardin de la rue Ganneron, que j'ai habité 17 ans, soit chez M. Forest, propriétaire, rue Forest. Je ne crois pas avoir eu la moindre influence sur lui. Il venait fréquemment avec moi au Louvre, à Notre-Dame, à Saint-Séverin; mais, bien qu'il admirât l'art gothique, dont la vénération m'est restée, il manifestait déjà des préférences très marquées pour l'art japonais, l'art de Degas, de Manet et des Impressionnistes en général, de sorte qu'il échappa à l'atelier alors qu'il y travaillait encore.
«Ce qui m'a le plus vivement frappé chez lui est sa magnifique intelligence toujours en éveil, sa bonté extrême pour ceux qui l'aimaient et sa connaissance parfaite des hommes. Je ne l'ai jamais vu se tromper dans ses appréciations sur nos camarades. Il était incroyablement psychologue, ne se livrait qu'à ceux dont il avait éprouvé l'amitié et traitait parfois les autres avec un sans-façon voisin de la cruauté. D'une éducation parfaite quand il le voulait, il dévoilait un sens exact de la mesure en s'adaptant à tous les milieux.
«Je ne l'ai jamais connu ni exubérant ni ambitieux. Il était avant tout artiste et n'attachait, bien qu'il les recherchât, qu'une valeur très relative aux éloges. Il ne se montrait, dans l'intimité, que très rarement satisfait de ses travaux.»
Pour terminer ce chapitre, puis-je noter, enfin, ce court portrait physique et moral de Lautrec par un dernier de ses camarades?
«Il était non seulement très petit, mais difforme. La tête était lourde. Il traînait les jambes et s'appuyait sur une minuscule canne au manche recourbé, qu'il appelait lui même son «crochet à bottines». Il était très myope; son pince-nez ne le quittait pas. Il portait sa moustache et sa barbe mal taillées. Il avait la bouche épaisse, la lèvre inférieure pendante, toujours un peu baveuse, le nez assez fort, le regard souvent endormi, lourd; parfois, au contraire, étonnamment vif, curieux, rieur.
«Il lisait peu—ou presque pas. Assez bavard, il aimait fort plaisanter avec des amis. Pas lyrique, ni littéraire. Pas rosse, mais gouailleur, malicieux, très observateur, très passionné... Ah! je vois encore Lautrec passant toute sa matinée au musée de Bruxelles devant un portrait d'homme de Cranach! Quel enthousiasme! Enthousiasme jamais débordant, jamais méridional...»