← Table of contents
La vivante paix

PREMIÈRE PARTIE (continued 3)

Reading edition

Paul Dacellier était revenu d’Uriage assez bien portant. Cette amélioration dura peu et, dès le début de l’hiver, sa santé déclina avec une rapidité foudroyante. En quelques semaines, il prit l’aspect d’un vieillard. Sa faiblesse était telle qu’il pouvait à peine se tenir debout. L’après-midi, lorsque le temps le permettait, Ursule l’emmenait au Luxembourg. Soutenu par elle, appuyé sur une canne, il faisait quelques pas dans les allées. Le sentiment de sa déchéance physique, les regards de pitié que lui jetaient les passants lui étaient si pénibles qu’il refusa bientôt de sortir. Jamais la vie ne lui avait paru si longue. Il demeurait tout le jour prostré dans son fauteuil, oisif, inerte, à demi somnolent, jusqu’à l’heure où commençaient pour lui les épouvantes de la nuit. Dès que l’ombre tombait, il devenait dangereux de le laisser seul. C’est le moment que Laurence choisissait pour lui faire sa visite quotidienne.

Dacellier aimait toujours sa fille, il eût souffert de ne plus la voir. Mais sa présence ne lui apportait aucune consolation. Vainement cherchait-elle, lorsqu’elle arrivait, un sourire, un rayon de joie sur ce visage qui semblait celui d’un condamné au sortir des tortures de la question. Le colonel l’accueillait toujours avec le même regard d’anxiété morne. Elle s’asseyait à ses côtés, lui lisait un journal, sans savoir s’il l’écoutait. Ce devoir accompli, elle échangeait avec Ursule des propos décousus, incohérents, qui trahissaient leur inquiétude. Le bruit de leurs voix semblait agréable au malade. Lorsqu’elles se taisaient, le croyant endormi, il leur faisait signe de continuer leur conversation. Mais il n’y prenait aucune part. Le sens de leurs paroles lui échappait. Et Laurence, effrayée de sa pâleur et de son immobilité, saisissait par moments sa main brûlante pour s’assurer qu’il vivait encore.

Chaque soir, l’aspect de son père la frappait plus cruellement. Chaque soir, en le quittant, elle tremblait de ne plus le retrouver, elle croyait toujours l’embrasser pour la dernière fois, car il lui semblait que seules les angoisses de l’agonie, l’approche de la mort, pouvaient décomposer à ce point une figure humaine. Sauf Ursule, nul ne comprenait la pitié impuissante, désespérée, dont Laurence souffrait jusqu’à l’affolement. Juliane et André n’étaient plus reçus par le colonel qui ne voulait voir que sa fille. Ils ne pouvaient deviner les progrès de sa maladie. M. Hecquin, voyant un jour sa femme revenir de la rue Vaneau fort tard et toute bouleversée, parut étonné.

— Ma chère enfant, lui dit-il avec condescendance, tout me porte à croire que votre inquiétude est excessive, pour ne pas dire déraisonnable. Votre père n’est pas bien portant, c’est certain, et je comprends que cela vous attriste. Mais je parlais encore de lui tout à l’heure avec André. Il pense comme moi que son état n’a rien d’alarmant et que le colonel retrouverait vite la santé, pour peu qu’il ait la volonté de guérir.

— Il faudrait pour cela que sa volonté ne fût pas malade, riposta Laurence avec emportement. D’ailleurs, quelle valeur a l’opinion d’André, je vous prie ? Ce garçon bien portant est trop égoïste pour s’inquiéter de personne ici-bas, et surtout de son père qu’il n’a jamais ni compris, ni aimé.

— Ah ! vraiment, je ne savais pas, murmura M. Hecquin, battant prudemment en retraite.

Bien qu’il conservât son optimisme, il n’essaya plus de raisonner Laurence. Elle avait beau, le soir, apparaître au dîner les yeux rouges, le visage défait : il ne voulait plus voir son anxiété, ni sa douleur. Paisible, satisfait, il mangeait avec appétit, parlait de la pluie, du beau temps, des derniers événements politiques. Il ne semblait pas remarquer le silence de Laurence, ni même les regards indignés que, par moments, elle attachait sur lui.

Cependant, le second congé du colonel allait prendre fin. Sa fille et les Arêle le pressaient d’en réclamer un autre, illimité. Mais il n’avait plus aucun espoir de guérir. Un jour, sans consulter personne, il envoya sa démission au ministère de la Guerre, rompant le dernier lien qui l’attachât encore au monde.

Ce soir-là, M. Hecquin, en rentrant, trouva sa femme étendue sur un divan, la tête dans ses bras. Elle leva vers lui un visage ruisselant de larmes. Il ne parut aucunement ému ni étonné de ce désespoir. Depuis quelques mois, elle pleurait si souvent !

— Mon enfant, lui dit-il, avec son flegme accoutumé, pardonnez-moi de vous troubler. Je n’ai pas à vous demander les causes de votre présent chagrin, encore moins chercherai-je à examiner avec vous si ce chagrin est justifié. Je craindrais de vous irriter. Mais je tenais simplement à vous dire que j’ai vu aujourd’hui votre belle-sœur Juliane et qu’elle m’a chargé de vous souhaiter le bonjour.

S’étant acquitté de cette commission intempestive, M. Hecquin se retira, laissant Laurence stupéfaite et indignée.

— Non, songeait-elle exaspérée, cet homme abuse, je ne saurais lui pardonner d’être à ce point grotesque. Ses façons cérémonieuses, ses déclarations ridicules cachent une insensibilité monstrueuse, je m’en aperçois aujourd’hui. O père ! où retrouverai-je, si tu me quittes, un cœur aussi grand que le tien ? Toi, au moins, tu n’aurais jamais vu couler mes larmes avec cette tranquillité. Peut-être me les aurais-tu reprochées, car ton amour est parfois cruel, mais c’est un admirable amour. Comme je préfère ta violence à la placidité de ce banquier ! Que m’importe qu’il soit de caractère facile. J’aurai toujours froid près de lui, je me sentirai toujours seule.

Bientôt elle prit l’habitude de dîner rue Vaneau. Le banquier, tout d’abord, prit son mal en patience. A la longue, il fut scandalisé de trouver sa maison toujours vide. Il hasarda une timide remontrance.

— Ma place n’est pas ici quand mon père se meurt, lui répondit Laurence.

M. Hecquin se tut. Dès le lendemain, il se réfugia chez Juliane qui, chaque soir, lui offrit l’hospitalité. Elle flattait sa gourmandise par des repas fins et succulents, le soignait, l’encensait, écoutait complaisamment ses doléances, approuvait ses griefs. Et l’époux humilié ne se lassait pas de blâmer avec elle les bizarreries de Laurence, l’exagération de son caractère, la violence de ses inquiétudes.

Malheureusement la jeune femme ne se trompait pas. Son affection était plus clairvoyante que la froide raison de ces gens tranquilles. Le colonel se mourait ; mais sa lente agonie pouvait se prolonger. Son état, si grave qu’il fût, demeurait stationnaire. Il semblait qu’un miracle seul lui permît encore de vivre, miracle déconcertant qui perpétuait sa souffrance sans la guérir, liait encore étroitement l’un à l’autre l’âme aiguillonnée du désir furieux de la mort, le corps débile et à demi détruit.

Un soir, Laurence, en entrant chez son père, s’étonna de ne plus trouver Consul couché à sa place ordinaire devant le feu. Le bon chien, depuis quelque temps, devenait aveugle, mais jamais son affection pour son maître n’avait été plus touchante. Il pleurait lamentablement dès qu’on l’éloignait du colonel, ne consentait à manger que près de lui. Etendu la nuit au pied de son lit, le jour contre son fauteuil, il ne le quittait plus. Lorsque le malade était plus souffrant, l’animal, agité, malheureux, se relevait à tout instant pour le caresser, témoignait une inquiétude étrange et presque humaine.

Dacellier surprit le regard de sa fille, cherchant son compagnon fidèle.

— Non, dit-il tristement, Consul n’est plus là, je l’ai fait abattre ce matin.

— Oh ! s’écria Laurence, sincèrement affligée, oh ! pauvre chien, pourquoi ?

— Allez-vous prétendre que j’ai été cruel ? dit le colonel avec un morne sourire. Je l’aimais autant que vous, mieux que vous. Mais encore quelques jours, il allait être tout à fait aveugle, le vétérinaire m’avait prévenu. A quoi bon le laisser souffrir ? Il est doux de pouvoir sauver de la douleur un être animé, fût-il ver de terre ou insecte. Et la mort est un bon remède.

Il se tut durant un moment assez court ; car il y avait des heures où sa détresse lui montait aux lèvres, où son cœur, trop comprimé par le sceau du silence, éclatait comme une plaie mal fermée sous l’effort du sang.

— Ah ! reprit-il d’une voix basse comme s’il se parlait à lui-même, ah ! s’il y a un Dieu, il faut convenir qu’il est impitoyable. Nous sommes devant lui comme ce pauvre chien était hier devant moi, aussi désarmés, aussi faibles. Abattus par la douleur à laquelle nous ne comprenons rien, nous implorons celui qui peut tout de nous délivrer. Hélas ! il ne tue que les heureux, laissant vivre les misérables. Il n’est jamais las de nous voir souffrir, et le plus étrange, c’est que les humains n’ont pas plus que lui pitié de leurs frères. Leurs lois permettent bien d’abréger la vie d’une bête qui souffre, non celle d’un homme. Si malheureux, si malade qu’il soit, le magistrat défend qu’on l’achève ; le médecin, ne pouvant le guérir, emploie toute sa science à le retenir sur la terre. On lui refuse le poison, l’arme qui hâterait sa délivrance.

Laurence couvrit son visage de ses mains avec un gémissement sourd. Voilà donc les pensées que son père remuait tout le jour. L’obsession du suicide était en lui. Il repoussait encore l’abominable tentation. Mais déjà sa volonté chancelait. Déjà il revendiquait la mort comme un droit. Et, certes, nulle loi humaine, nul amour humain n’avaient assez de force pour contenir, pour relever cette âme folle et désespérée. Il eût fallu le frein de la religion, les consolations, les espérances éternelles, l’amour d’un Dieu.

Laurence ne pouvait rendre à ce malheureux la foi qu’elle avait achevé de perdre depuis son arrivée à Paris. Elle voyait pour la première fois, avec une indicible épouvante, le dénuement absolu, l’inimaginable misère de cet être qu’elle adorait, et n’avait rien à lui donner. Toute sa tendresse, toute sa pitié ne lui suggérèrent pas une parole capable d’apaiser cette révolte. Elle éclata en sanglots déchirants.

Le colonel tressaillit comme un homme éveillé par un coup de tonnerre. Son cœur n’était point glacé, ni insensible. La flamme de l’amour paternel y brûlait encore. Ce malade si faible retrouva des forces pour consoler sa fille. Penché sur elle, il caressait de ses doigts diaphanes ce front où perlait une sueur d’angoisse.

— Eh bien ! murmurait-il, est-ce moi qui vous ai fait mal, pauvre enfant ?

— Ah ! s’écria-t-elle, en tordant ses mains désespérément, de grâce, ne dites pas que tout est fini pour vous, ne dites pas que vous voulez mourir !

— Je ne le dirai pas si cela vous afflige, reprit doucement le colonel, et pourtant que fais-je maintenant sur la terre, à quoi suis-je bon, pauvre soldat sans armée, chef sans insigne et sans honneur ? Je n’avais d’autre fonction ici-bas que de servir la France. Servir, Laurence ! ce seul bonheur, ce seul devoir m’eût éternellement suffi. Mais voici que mes forces m’ont trahi, que mon intelligence est morte. Je n’ai plus nulle raison de vivre.

— Et moi, sanglota-t-elle, ne pouvez-vous vivre pour moi ?

Il fut touché de cette prière. Jamais ce pauvre être défiant et sombre ne s’était cru si tendrement chéri.

Le voyant attendri, Laurence lui saisit les mains et, avec un accent d’irrésistible supplication, l’implora.

— Promettez-moi que vous ne chercherez pas la mort.

— Chut ! chut ! ne parlez pas de cela, balbutia-t-il, tout ému. J’ai été cruel pour vous, il faut me pardonner : ma raison, mon âme me quittent parfois et je reste sans défense, livré à d’étranges démons.

— Père, insista-t-elle encore tout bas en l’embrassant, père, promettez-moi que vous ne vous tuerez pas.

Il la regarda longuement, comme pour dissiper toute incertitude. Et dans ses yeux, elle lut une résignation parfaite, un profond amour.

— Oui, Laurence, je vous le jure, dit-il avec gravité. S’il me fallait, pour assurer votre bonheur, vivre éternellement, j’y consentirais, soyez-en sûre. Il n’est aucun sacrifice, aucun effort de courage que je ne puisse accomplir pour vous, mon enfant.

Durant toute la soirée, il réussit en effet à surmonter sa tristesse habituelle et parut transformé. Ses yeux cherchaient sans cesse le regard de sa fille. Lorsqu’elle parlait, il l’écoutait attentivement, lui répondait avec tendresse. Parfois il souriait même. Ursule, stupéfaite et ravie, admirait ce prodige. Le visage de Laurence resplendissait de joie. Le miracle qui venait de s’opérer si aisément la rassurait pour l’avenir. Puisque ses larmes, ses prières avaient encore sur son père une telle influence, elle l’arracherait à la douleur, à la maladie même, elle le guérirait, lui rendrait un semblant de bonheur.

XII

O douleur ! Douleur ! Hélas ! misère, misère ! toujours, pour toujours !

Schelley.

Bien qu’apaisée, Laurence dormit cette nuit-là d’un sommeil pénible, troublé par de continuels cauchemars. Elle dormait encore à neuf heures du matin et, en rêve, cherchait à secourir son père que déchiraient sous ses yeux des bêtes furieuses. L’extrême acuité de sa souffrance ne parvenait pas à dissiper sa torpeur ; ses yeux ne se rouvraient par instants que pour se refermer aussitôt. Comme un naufragé qui se débat au milieu des vagues, et tantôt remonte à la surface, et tantôt sombre sous la masse de l’eau, son âme luttait en vain contre le songe atroce qui la ressaisissait sans cesse. Enfin les larmes qui ruisselaient sur ses joues la réveillèrent. Elle étendit la main et sonna, selon sa coutume, pour demander son déjeuner. Nul ne répondit à son appel. Au bout d’un moment, étonnée de ne pas voir paraître sa femme de chambre, elle s’assit sur son lit, regarda sa montre, et, comme elle prêtait l’oreille, elle entendit un bruit lointain de conversation. Des voix, dont elle ne pouvait distinguer le nombre, s’élevaient, se répondaient l’une à l’autre, dans un bourdonnement continu, coupé de brusques silences ou d’exclamations confuses. Ce murmure, assourdi par les portes closes, ne tarda pas à l’inquiéter. Elle trembla, comme à l’approche d’un danger encore imprécis, courut à sa fenêtre, ouvrit les rideaux, cherchant le prompt secours de la lumière. Un beau rayon de soleil pur et calme entra dans sa chambre, chassant devant lui tous les fantômes de la nuit. Sa terreur lui parut étrange, presque comique. Comment avait-elle pu s’effrayer d’un bruit de voix ? C’étaient, certainement, ses domestiques qui, la croyant encore endormie, bavardaient dans quelque pièce, oubliant leur service. Elle passa un peignoir et sortit de sa chambre pour les rappeler à l’ordre.

Quand elle fut dans le corridor, elle perçut plus nettement le murmure qui l’avait inquiétée. Plusieurs personnes parlaient avec animation, mais ces voix lointaines n’avaient rien de joyeux. Laurence discernait, dans ce chuchotement sourd et entrecoupé, l’accent de la consternation. Puis, tout à coup, un bruit sinistre de sanglots lui parvint, confirmant ses appréhensions les plus sombres. Elle avait maintenant la certitude que le malheur était entré dans sa maison. Tremblante, hagarde, elle courait vers lui. Arrivée près de la portière qui seule la séparait de l’antichambre, elle s’arrêta pour écouter. Une voix vacillante, méconnaissable, trempée de larmes, disait à ce moment :

— Du sang ! mais oui… il y en avait partout !… Oh ! mon Dieu !… une mare de sang !…

Laurence souleva le lourd rideau de velours. Sa femme de chambre et sa cuisinière étaient là, debout, entourant une autre personne qui pleurait lamentablement, courbée en deux. Dans cette forme gémissante, Laurence reconnut une toute jeune bonne, entrée depuis huit jours seulement chez son père. Les trois servantes, en apercevant leur maîtresse, poussèrent un cri aigu. Elles reculaient éperdues, comme à l’aspect d’un spectre, les mains levées, en répétant :

— Ah ! madame !… madame !…

Puis elles se turent. La femme de chambre du colonel se remit à pleurer, et ses sanglots retentissaient seuls dans l’horrible silence. Laurence marcha vers elle, la saisit par le bras, si brutalement qu’elle faillit la renverser. Son regard fixe l’interrogeait impérieusement. L’enfant, meurtrie par l’étreinte, et trop bouleversée pour ménager personne, avoua d’un seul coup toute la vérité :

— Ah ! mon Dieu !… dit-elle à travers ses sanglots, ah ! mon Dieu ! le pauvre monsieur !… nous l’avons retrouvé… au matin… dans son cabinet de toilette… étendu dans son sang, la gorge ouverte… Il avait encore dans les mains… son rasoir… Il était déjà froid ! Plus rien à faire… Pourtant… j’ai couru chercher le docteur… Nous l’avons bandé…

Elle eût parlé longtemps encore, avec ce plaisir inconscient qu’éprouvent les gens du peuple, même les plus sensibles, à raconter en détail une catastrophe dont ils ont été les premiers témoins. Mais elle vit Laurence chanceler comme un arbre qui va s’abattre et se tut, étendant les bras pour la recevoir. Son geste fut inutile. L’évanouissement ne vint pas au secours de ce pauvre être à la torture. Car la douleur n’est dangereuse que pour les heureux, pour ceux qui n’ont jamais pleuré, pour les faibles que foudroie son premier contact. Ce malheur, si grand qu’il fût, n’était point, pour Laurence, inattendu. Bien des fois déjà son imagination, ses rêves, sa tendresse inquiète, l’avaient avertie qu’il viendrait. Bien souvent, elle avait par avance vécu cette heure funèbre. Debout, immobile, elle appela vainement à son aide l’oubli, la folie, la mort, une douce grâce de Dieu. Nulle consolation céleste ne lui fut accordée. Nulle voix ne s’éleva pour démentir l’affreuse nouvelle. Et comme elle espérait encore quelque secours, elle crut voir, elle vit nettement, de ses pauvres yeux hallucinés, la figure blême de son père au milieu d’un halo de sang. Ce fut une souffrance physique, suraiguë, comme celle de la chair broyée dans des tenailles. Elle poussa un cri discordant et s’enfuit en courant du côté de sa chambre.

Elle courait, elle fuyait cette douleur incorporée à ses os et qu’elle emportait partout avec elle. Elle avait des gestes désordonnés, comme un être dont les vêtements ont pris feu, dont la chair déjà brûle et qui se tord au milieu des flammes. Les servantes vainement s’empressaient autour d’elle, avec une compassion sincère. Repoussant leurs soins dérisoires, et sans interrompre sa marche, elle cherchait à rassembler ses vêtements. Sa femme de chambre qui la suivait, l’habilla presque au vol. Dès qu’elle fut prête, elle s’élança dehors, la tête baissée, pressant son manchon sur sa bouche, étouffant dans la fourrure profonde les gémissements qui lui montaient du cœur aux lèvres.

En entrant dans l’appartement du colonel, elle reçut dans ses bras une forme pitoyable :

— Ma chérie !… ce n’est pas ma faute, bégayait Ursule en sanglotant. Oh ! toutes les nuits… j’entendais à travers la cloison ses moindres mouvements… Dès qu’il souffrait, je m’éveillais. Et… cette nuit… Oh, mon Dieu !… J’ai pu dormir… dormir, tandis qu’il mourait…

Le contact de cette douleur si poignante et si vraie attendrit Laurence, lui arracha enfin un flot de larmes salutaires.

— Pauvre Ursule ! murmura-t-elle, n’ayez pas de remords… Nul ne pouvait le sauver de lui-même, car je l’ai tenté !… Et voyez…

Toutes deux, s’appuyant l’une à l’autre, pleuraient leur défaite et l’inutilité de leur amour. Et en pleurant, elles s’embrassaient. Ces effusions adoucissaient un peu leur commune souffrance. Puis, elles se dirigèrent vers la chambre du colonel. Laurence chancelait et tremblait de tous ses membres. Son imagination lui représentait encore l’horrible spectacle évoqué par la femme de chambre. Mais, depuis sept heures du matin, Ursule avait eu le temps de faire la toilette du mort. Dans la chambre aux rideaux fermés qu’éclairaient seulement deux bougies placées près du lit, il reposait sur les oreillers blancs, les mains jointes, un crucifix sur la poitrine. Des bandages épais recouvraient sa blessure. Une expression de calme extraordinaire et de suave humilité flottait sur ce visage, si inquiet, si sombre dans les jours de la vie. Les traits, jadis constamment bouleversés, étaient maintenant détendus comme par un vague sourire. Les paupières semblaient fermées par le recueillement sur un regard de lumière et d’amour. Peut-être, dans la clarté fulgurante de la dernière heure, l’âme avait-elle vu le ciel ouvert et s’était-elle envolée, radieuse, imprimant par pitié, sur sa forme terrestre, le signe de la paix pour rassurer ceux qui l’avaient aimée. Laurence s’émerveillait devant cette figure si douce. La pensée que son père, après un si long martyre était peut-être heureux, ranimait son cœur déchiré. Ursule subissait les mêmes impressions consolantes. Elles s’avouèrent d’un regard leur tremblante espérance. Et toutes deux agenouillées près du lit, souriaient à travers leurs larmes en répétant :

— Comme il est beau ! comme il est calme !

L’arrivée de Juliane et d’André les arracha bientôt à leur triste extase. Laurence ne put dominer un mouvement de recul lorsque son frère l’embrassa d’un air gêné, en prononçant quelques paroles vaguement compatissantes. En présence de la douleur qu’il niait, de la mort qu’il eût voulu pouvoir nier aussi, ce grand indifférent, effaré, désemparé, se figeait dans une attitude conventionnelle. Sa figure portait mal le masque de consternation qu’il y avait appliqué à la hâte. Dans cette chambre mortuaire, il avait l’aspect choquant et bizarre d’un être brusquement arraché à son milieu, jeté dans un monde nouveau dont il ne connaît pas les usages, où il évolue avec une circonspection maladroite. Déjà, fatigué de cette contrainte, il songeait au jour très prochain où il lui serait permis d’oublier.

Juliane, au contraire, semblait au désespoir. Elle pleurait, elle pleurait si fort, qu’un moment Laurence en fut touchée, s’étonna de lui trouver plus de cœur et de sensibilité qu’elle ne l’eût supposé. Mais la crainte de la réprobation du monde tourmentait seule la jeune femme. Un suicide dans sa famille n’était point chose avouable, elle se sentait humiliée et déshonorée.

— Oh ! chère, sanglotait-elle naïvement, en attirant sa belle-sœur dans le salon contigu à la chambre du colonel, oh ! chère, quel affreux malheur ! Avez-vous songé à recommander aux bonnes de ne point trop parler, de ne pas prononcer le mot de suicide ? Il faut éviter à tout prix que cela se sache.

Laurence lui tourna le dos, sans même lui répondre. Alors elle rassembla autour d’elle les domestiques, les remercia de leur dévouement, s’appliqua à leur démontrer, contre toute évidence, que la mort du colonel était due à un accident.

Ce fut elle qui remarqua la première l’absence de M. Hecquin. Nul, en effet, n’avait songé à le prévenir. Ursule s’était reposée de ce soin sur Laurence. Celle-ci, dans le bouleversement de sa douleur, avait plus que jamais oublié l’existence de son mari. Juliane, scandalisée de cette infraction au code de la politesse et des convenances familiales, se hâta d’envoyer André boulevard Haussmann. M. Hecquin ne se fit pas attendre. Il accourut, imposant et gourmé comme un maître des cérémonies. En entrant dans la chambre du mort, il fit avec ostentation un grand signe de croix. Ses longues jambes fléchirent, comme sous l’impulsion d’un ressort. Il s’agenouilla, se recueillit un instant. Puis, apercevant sa femme, prostrée au pied du lit, il alla vers elle, l’embrassa et murmura d’une voix étouffée, dont les intonations restaient savantes :

— Il était votre père, mon enfant, je l’aimais, par voie de conséquences, inéluctablement.

Il embrassa également Ursule et Juliane. Après quoi, satisfait de lui, certain d’avoir parfaitement accompli son devoir, il s’absorba dans ses pensées. Nul ne pouvait deviner, en étudiant sa figure rigide, s’il méditait tristement sur la mort ou si, déjà, oubliant le spectacle qu’il avait sous les yeux, il débrouillait en esprit quelque affaire compliquée, ou cherchait à prévoir les prochains cours de la Bourse.

A midi enfin, M. Hecquin, Juliane et André, épuisés de tant d’émotions, descendirent dans un restaurant voisin. Peu après, arriva le colonel Arêle, prévenu par dépêche. Sa présence fut pour Laurence une consolation. Lui du moins ne cherchait pas à adopter une attitude, et nul ne pouvait suspecter la sincérité de sa douleur. Ami incomparable, il avait perdu son ami ; chrétien, il tremblait sur le sort d’une âme qu’il savait si mal préparée à paraître devant son juge. Pour la première fois, ce grand résigné parut perdre tout courage lorsqu’il apprit que Dacellier s’était donné la mort. Il plia, il chancela sous cette croix trop lourde. Son regard clair et doux s’obscurcit, sa tête s’abaissa sur sa poitrine. Ses mains se joignirent dans un geste de détresse, refusant ce malheur sans remède et sans consolation. Touchée d’un chagrin si poignant, Laurence répéta alors à son vieil ami son dernier entretien avec son père, et la promesse qu’elle lui avait arrachée. Il l’écoutait attentivement et, peu à peu, retrouvait l’espérance.

— Dieu soit béni ! dit-il enfin en regardant avec tendresse le visage du mort, nous qui le connaissions, nous savons que lui, l’honneur même, ne pouvait renier un serment. Sa volonté ni sa raison n’ont eu aucune part à l’acte qu’il a commis, sans doute, dans un moment d’égarement, dans un de ces accès où il n’était plus maître de lui. L’Eglise ne lui refusera pas la sépulture religieuse, le crime du suicide ne pèse pas sur son âme.

— Ah ! gémit Ursule avec ferveur, ni ce crime, ni aucune faute. Il a trop durement souffert pour n’être pas dès maintenant pardonné.

Le colonel Arêle, plus éclairé, plus strict, hocha la tête en soupirant.

— Il convient de beaucoup prier, dit-il simplement.

Et, se tournant vers Laurence, il ajouta, avec un accent d’irrésistible supplication :

— Ne voulez-vous point le faire avec moi, chère enfant ?

Elle refusa d’un signe doux et inflexible. Jamais la religion ne lui avait paru moins consolante, plus amère. Elle était convaincue, comme son vieil ami, de l’irresponsabilité absolue de son père au moment du suicide. Mais, tout de même, il était mort sans sacrement, sans réconciliation, après des années de révolte. Selon le dogme catholique, son âme, sauvée peut-être au dernier moment par un acte d’amour, ne pouvait cependant entrer au ciel sans une longue expiation. Cette loi si dure épouvantait la jeune femme. Elle préférait croire qu’un Dieu sans exigence accueillait au delà de la mort les esprits délivrés sans leur demander aucun compte, et qu’il suffisait, pour avoir droit à toute une éternité bienheureuse, d’avoir vécu et cruellement souffert. Pourtant, elle ne vit pas sans émotion le colonel Arêle, s’agenouiller auprès du lit de son ami, avec une expression d’ineffable recueillement. Bientôt, attirée comme par un charme tout-puissant, elle prit place à ses côtés, s’appuya contre son épaule. Il l’entoura de ses bras. Et, tandis qu’il priait, subjuguée par une paix plus forte que sa douleur même, elle se reposait doucement contre ce cœur fidèle.

XIII

Où donc sont-ils allés ? On n’a rien à vous dire. Ceux qui s’en vont s’en vont.

V. Hugo.

Dans l’après-midi, Laurence vit avec surprise une agitation fébrile s’emparer de toute sa famille. André sortait, rentrait à tout instant, commandait les lettres de deuil, réglait avec les pompes funèbres l’ordonnance des obsèques. Juliane, importante et affairée, télégraphiait, téléphonait, courait chez sa couturière, chez sa modiste, revenait en hâte pour dresser la liste des amis qui devaient être prévenus, s’inquiétait de n’oublier personne. Ursule l’aidait dans cette tâche, ressaisie peu à peu, malgré son chagrin, par les détails matériels de la vie. Indifférente à tout, Laurence ne vivait plus que pour pleurer et pour souffrir, sans vouloir quitter la chambre de son père. Elle restait au pied du lit, épiant avec attention cette figure impassible. Son immobilité, son silence lui étaient déjà familiers. Ce n’était pas la première fois qu’elle cherchait à comprendre un impénétrable secret. Maintenant que ces lèvres s’étaient fermées pour toujours, l’âme envolée lui échappait comme autrefois, pas davantage, et le mystère énorme de la mort ne lui semblait ni plus profond, ni plus horrible que celui de la vie.

Paul Dacellier devait être transporté à Sedan et inhumé dans le caveau de sa famille. Mais le service religieux fut célébré à Saint-François-Xavier. Malgré les prières d’Ursule, effrayée de sa prostration, Laurence voulut se traîner jusqu’à l’église. Dès l’entrée, elle défaillit, épouvantée par le formidable appareil du deuil et de la mort : les ornements sombres des prêtres, la nef tendue de noir, éclairée par la lueur des cierges, le catafalque énorme, écrasant de son poids la dépouille insensible qui, jamais plus, ne reverrait le beau soleil du monde. Bientôt, sur ce corps anéanti qui s’en retournait à la terre, les chants du rite catholique planèrent, implorant avec un effroi timide la pitié d’un Dieu vengeur. Ce furent d’abord l’Introït et le Kyrie qui, dans leur tristesse, gardaient encore un accent de confiance et de bénédiction. Puis le Dies iræ, implacable, évoqua les terreurs de l’enfer et du jugement dernier, arrachant à la paix du sépulcre un peuple d’ombres désolées, leur fermant toute issue, leur refusant toute espérance. Enfin, une voix qui semblait filtrer à travers les portes entr’ouvertes de l’éternité, s’éleva, douce et tremblante. La supplication du Pie Jesu sanglota longuement sous les voûtes, disant la détresse de l’âme solitaire tombée sans voile et sans défense entre les mains de Dieu. Laurence, torturée par ces chants, entendit à ce moment comme un appel qui, d’abord chuchoté à son oreille, vint retentir dans son cœur avec une violence affreuse. Son amour, sa pitié répondirent à ce cri pitoyable par un grand élan vers la mort. Impuissante, elle se débattait misérablement dans les liens de la vie, désirant les rompre pour rejoindre son père, plaider sa cause, l’assister, ou partager à jamais son supplice. Dans cette aspiration de tout son être vers l’éternité, ses forces lui manquèrent. Elle inclina sa tête sur l’épaule d’Ursule et la pria de l’emmener au plus vite, car elle craignait de s’évanouir. Elle eut encore la force d’ordonner par un signe impérieux à Juliane, à M. Hecquin, de ne pas la suivre. Et, se raidissant pour ne pas donner sa douleur en spectacle à tant d’indifférents, elle gagna furtivement, au bras d’Ursule, la porte de la sacristie.

La cérémonie s’acheva sans qu’elle reparût. M. Hecquin s’inquiéta de son absence. Mais déjà les personnes de la famille prenaient place au bout de l’église, attendant la foule des amis prêts à défiler. Pouvait-il se dérober aux poignées de main de ses honorables clients, venus tout exprès pour le saluer ? Il trouva bientôt le moyen de concilier ses devoirs sociaux avec sa conjugale anxiété. Ayant aperçu, derrière lui, son jeune cousin Cyril de Clet, il l’appela d’un signe, le pria d’aller voir ce que devenait sa femme, et si elle avait besoin de secours.

Le jeune homme, en entrant dans la sacristie, trouva Laurence assise près d’une grande table contre laquelle elle s’appuyait. Ursule, penchée sur son épaule, lui faisait respirer des sels. Elle ne parlait pas, ne bougeait pas. Par moments cependant, un bref sanglot soulevait sa poitrine, faisait trembler sa bouche. Son voile était levé. Sa tête pliait en arrière, entraînée par le poids du crêpe, et jamais Cyril n’avait lu une telle douleur sur un visage humain.

— Oh ! murmura Ursule tout éplorée, voyez dans quel état elle est, la pauvre enfant ! Et elle veut, malgré tout, prendre le train avec nous, tout à l’heure. Ce n’est pas possible. Voici trois nuits qu’elle passe sans sommeil, trois jours presque sans aliment. Elle ne pourra supporter le voyage. Dites-le-lui, monsieur, je vous en prie.

Dans son chagrin, la pauvre fille s’adressait à Cyril comme à un ami, et lui, violemment ému, se penchait vers Laurence, essayait de la convaincre, la suppliait de se laisser soigner. Elle l’écoutait vaguement, sans bien comprendre le sens de ses paroles, mais inconsciemment remuée par le timbre de sa voix chaude et affectueuse, par son regard plein de pitié. Si jalouse qu’elle fût de cacher ses douleurs, cette pitié ne la blessa pas, tant elle la sentit profonde, sincère et fraternelle. Plongée dans un rêve pénible, ignorant le lieu où elle était, si elle vivait encore, elle considérait en silence cette belle figure pathétique, inclinée sur son désespoir.

— Laurence, de grâce, écoutez-moi, gémissait Ursule. Vous ne pouvez faire ce voyage. D’ailleurs, à quoi bon partir maintenant. Le train de nuit peut vous amener demain à Sedan, assez à temps pour assister à l’inhumation. Vous aurez tout l’après-midi pour vous reposer, dormir un peu. Allons, ma chérie, c’est convenu, soyez raisonnable. Vous restez n’est-ce pas ? et je reste avec vous.

— Non ! balbutia Laurence avec effort, suivez… là-bas mon père… non, ne le quittez pas… qu’il vous ait avec lui… encore…; jusqu’au dernier moment… vous et le colonel Arêle… vous seuls l’avez aimé… vous deux seulement… et moi !…

Elle cédait cependant, consentait à rentrer chez elle, car elle se sentait trop malade pour lutter plus longtemps. Ursule, heureuse de sa docilité, voulut alors prévenir M. Hecquin. C’était à lui tout naturellement qu’incombait la tâche de rester auprès de sa femme et de l’accompagner la nuit dans son voyage. Mais Laurence refusa cette assistance.

— Non, dit-elle fermement, je ne veux personne. J’emmènerai ma femme de chambre, elle suffira. Que nul ne s’occupe de moi. Partez tous.

Ursule connaissait trop ce caractère pour oser insister. Soumise, elle s’en alla rejoindre la famille, après avoir confié sa cousine à Cyril qui s’était offert avec empressement pour la reconduire. Restés seuls tous deux, ils attendirent un moment dans la sacristie que les voitures de deuil se fussent éloignées. Puis, lorsque l’église fut vide, ils sortirent. Cyril, soutenant Laurence, la fit monter dans un fiacre qu’il avait appelé, et, donnant son adresse au cocher, il s’assit auprès d’elle. Prostrée sur les coussins, la jeune femme, vaincue par la fatigue, ne songeait plus à rien, ne souffrait presque plus. Cyril ne lui parlait pas respectant sa torpeur. Mais il s’occupait d’elle, arrangeait les plis de son voile, ouvrait la fenêtre afin qu’elle eût plus d’air, lui rendait son flacon de sels que ses mains défaillantes laissaient échapper. Il faisait tout cela simplement, avec un empressement calme. Même en un tel moment, sa présence étrangère ne semblait point importune à Laurence.

Lorsqu’il l’eut ramenée dans son studio, où tout de suite elle s’étendit en attendant que sa femme de chambre eût préparé son lit, il s’assit un moment près d’elle, regardant avec une tristesse profonde ce visage si affreusement ravagé par les larmes.

— M. Hecquin m’a prié de retenir un compartiment pour vous, dit-il. Je vais m’en occuper et je vous apporterai votre billet ce soir. Mais vraiment, il ne faut pas que vous assistiez demain à l’inhumation. C’est un moment si cruel !

Elle dit, avec le dur orgueil des désespérés :

— Je puis tout supporter.

— Non, vous ne pouvez pas, reprit-il avec douceur. Le coup le plus terrible est porté, c’est vrai, mais il vous a laissée plus que jamais faible et vulnérable. On supporte le premier choc du malheur, on se raidit au moment où la foudre tombe ; et puis, brusquement, il suffit, vous le savez, d’un chant désolé pour briser tout notre courage.

Elle écoutait, étonnée qu’un être si jeune pût avoir déjà une telle science de la douleur. Et elle eut tout à coup la vision funèbre du spectacle qui l’attendait le lendemain : le cimetière, la tombe ouverte, le cercueil dépouillé, descendu par des cordes dans ce trou béant, la dalle, retombant pour jamais sur l’être qu’elle avait tant aimé. Un frisson d’effroi secoua ses épaules et, au même instant, Cyril tressaillit légèrement, comme s’il avait lu dans ses pensées, vu ce qu’elle voyait.

— Ah ! dit-il avec une intense émotion, vous sentez bien, n’est-ce pas, que vous ne pourrez pas supporter cela ? Il ne faut pas que vous alliez demain jusqu’au cimetière. Ce n’est pas un manque de fidélité, croyez-le. Il est permis de ménager parfois son propre cœur. Dites-moi que vous n’irez pas.

Elle fut touchée de cette sollicitude délicate et pressante. Elle lui céda comme à un ami cher et sage, promit ce qu’il lui demandait.

Lorsqu’il l’eut quittée, elle se mit au lit et aussitôt s’endormit d’un sommeil de plomb. Elle ne s’éveilla qu’à cinq heures du soir, sonna sa femme de chambre et apprit que la comtesse de Clet, la mère de Cyril, l’attendait depuis trois quarts d’heure au salon, mais n’avait pas voulu qu’on la prévînt de sa présence. Laurence fut heureuse de cette visite : car maintenant que le sommeil avait réparé ses forces, que la source de ses larmes était tarie, qu’elle se retrouvait vivante, le cœur sec et horriblement vide, sa douleur lui semblait plus que jamais impossible à supporter. Et elle éprouvait une sensation d’étouffement, de morne terreur qu’accroissait encore la tombée de la nuit. Elle fit allumer toutes les lumières, s’habilla en hâte et, désireuse d’échapper à la solitude, courut au salon rejoindre Mme de Clet. Comme elle s’excusait de l’avoir fait attendre, la visiteuse, lui serrant les mains, protesta avec un accent de chaude sympathie :

— Je ne trouvais pas le temps long, au contraire. J’étais si heureuse de penser que vous dormiez, que pour un moment vous ne souffriez plus !

Très grande, mince, les cheveux tout blancs, mais l’allure jeune encore et infiniment élégante, elle avait les mêmes traits que Cyril, les mêmes yeux clairs et profonds, et elle attachait sur Laurence un regard exactement semblable à celui qui l’avait émue le matin : regard de pitié sérieuse, intelligente et désolée.

— Je vous apporte les places que mon fils a retenues pour vous, reprit Mme de Clet en s’asseyant. Il n’a pu revenir lui-même, car il a été appelé par dépêche auprès d’un ami de passage à Paris. J’ai voulu vous attendre, parce qu’il ne m’aurait pas pardonné de ne pas lui donner ce soir de vos nouvelles. Votre grand chagrin l’a vivement touché. Si vous saviez avec quelle émotion il m’a parlé de vous !

— Vous voudrez bien le remercier, dit Laurence un peu surprise. Je n’oublierai pas ce qu’il a fait pour moi ce matin. Le meilleur de mes amis n’aurait pu me témoigner plus d’intérêt, ni compassion plus délicate.

— Cyril est la bonté même, s’écria Mme de Clet dont le front, tout à coup, rayonna d’orgueil. Nul être n’est plus sensible à la douleur des autres et il aime à se dépenser autour de ceux qui souffrent. Tout jeune, il a vu de près le malheur, car j’ai passé par bien des épreuves, mais il était déjà mon appui. Je n’avais que lui, je lui confiais mes soucis, mes déboires, mes inquiétudes. Il savait me consoler, me rassurer. Il me raisonnait avec tant de tendresse, une sagesse si étonnante ! Aussi, malgré toutes les tempêtes qui ont soufflé sur ma vie, je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque je possède un tel fils.

Elle s’interrompit, confuse, et rougit comme une jeune fille. Laurence, qui en ce moment avait un immense besoin de s’oublier, de s’intéresser à n’importe quoi, l’écoutait avec sympathie. Un sentiment profond la touchait toujours et elle admirait sincèrement ce grand amour maternel. Rassurée par son regard bienveillant, Mme de Clet reprit avec abandon :

— Au reste, vous le connaîtrez vite, mon Cyril, car vous nous permettrez bien, je pense, de revenir souvent vous voir ? Mon fils le désire comme moi. Je sais que votre deuil vous tiendra plus que jamais à l’écart du monde, mais nous sommes parents par M. Hecquin et vous nous feriez tant de peine en nous considérant comme des étrangers !

— Non vraiment, je ne le pourrai plus après ce que vous avez fait pour moi, dit Laurence, réchauffée malgré elle par le contact de cette nature franche et affectueuse.

Elle éprouvait en général une vive défiance pour tous ceux dont l’abord est facile, les manières expansives, car elle savait quel abîme de sécheresse, d’égoïsme, cachaient l’amabilité empressée de Juliane, les grâces câlines de Lætitia Heller. Mais dans la cordialité des de Clet, on sentait, sans pouvoir s’y tromper, l’accent du cœur, l’élan spontané de la charité. Laurence, ayant reconduit sa visiteuse, grava dans sa mémoire fidèle le souvenir de ces deux êtres qui, l’ayant trouvée seule et abandonnée à l’heure la plus dure de la vie, avaient su toucher sa blessure sans lui faire aucun mal.

XIV

Tu m’as laissée, ô père, sur le rivage, comme une nef solitaire, sans avirons marins !

Sophocle.

Selon la promesse qu’elle avait faite à Cyril, Laurence n’assista pas le lendemain à l’enterrement. Mais, tandis que M. Hecquin, Juliane, André, le colonel Arêle repartaient pour Paris, elle s’attarda durant une semaine à Sedan avec Ursule. Celle-ci l’aidait à retrouver, dans la grande demeure familiale qui s’était rouverte pour elles, l’ombre de Paul Dacellier. Témoin de sa jeunesse, première confidente de sa vocation militaire, la pieuse fille pouvait encore, après un si long temps, répéter mot pour mot tout ce qu’il lui disait jadis, lorsqu’il lui avouait ses grands espoirs. Et Laurence ne cessait de pleurer, lorsqu’elle comparait les rêves admirables de cet enfant avec la destinée mesquine et dérisoire qui lui était échue. Pour être vraiment grand aux yeux des hommes et à ses propres yeux, il n’avait manqué à ce suicidé que l’occasion du sacrifice. Vainement, durant des années, il avait attendu son heure, toujours prêt à partir, toujours prêt à mourir, toujours offert et toujours immolé. Jamais la France n’avait fait appel à son courage. La guerre n’était point venue délivrer son âme des liens pesants de l’inaction. Il avait vieilli tristement sans honneur, serviteur inutile, cœur de héros auquel rien d’héroïque n’avait été demandé. L’inexorable refus, que le sort opposait à son désir, peu à peu l’avait rendu fou. Son ardeur, qui ne trouvait point à se dépenser dans quelque dévouement sublime, s’était retournée contre lui, ruinant son bonheur et sa vie. Et son sang enfin avait coulé, non pour un but sacré, non pour une grande cause, mais misérablement sous ses mains homicides.

Le colonel avait, par son testament, légué sa maison de Sedan à Laurence. Ursule lui demanda la permission d’y achever sa vie. Et la jeune femme ne put la décider à venir s’installer avec elle.

— Non, vraiment, ma chérie, lui dit-elle. Je n’ai plus rien à faire à Paris. Je m’y sentirais triste et désemparée. Le bonheur de vous être utile aurait seul pu m’y retenir, mais ma tâche auprès de vous est achevée. Votre sort ne m’inspire plus d’inquiétude. Je vous laisse avec un mari qui vous adore, entourée d’une famille charmante et dévouée. Car, grâce à Dieu, sous l’influence de sa femme qui vous aime comme une sœur, votre frère à su vous apprécier enfin, et son foyer est devenu pour vous un second foyer.

Dans sa naïveté, Ursule se laissait entièrement tromper par les apparences. Elle appelait : affection de sœur, la politesse mondaine et glacée de Juliane ; grand amour, la servilité timide de M. Hecquin. Laurence ne chercha pas à la détromper. Elle ne lui dit pas qu’elle avait encore besoin de sa tendresse et ne trouvait d’appui que dans son humble cœur. Trop fière pour réclamer jamais de personne aucun secours, elle murmura simplement, cachant sa peine :

— Ursule, vous serez bien seule !

— Seule, mais non, chérie, moins que partout ailleurs. Ici, j’aurai autour de moi tous mes souvenirs. J’irai, comme autrefois, visiter les pauvres, les malades. Je tâcherai de faire un peu de bien pour acheter la rédemption de votre père.

Pour cette âme pieuse et tendre, la mort ne rompait pas les liens des affections humaines. Le colonel disparu lui restait présent. Elle pouvait encore le servir, se dévouer à lui, et refaisait sa vie dans la prière, le regret et le sacrifice. Laurence enviait ce chagrin, doux et plein d’espérance. Pour elle, la douleur n’avait pas de sens. Elle était comme ces êtres qui, trouvant un jour leur maison, leur ville détruites, persistent à errer tristement au milieu des ruines, sans songer à chercher un autre abri.

Quand, après un court séjour à Paris, Ursule la quitta définitivement pour retourner à Sedan, son désespoir s’accrut encore. Pour fuir sa maison, ses souvenirs et l’obsession d’une même pensée, elle sortait presque chaque jour, de préférence lorsqu’il pleuvait, car le soleil lui faisait mal. Elle marchait longtemps sous l’averse, puis, lorsqu’elle était fatiguée, entrait dans une église, le plus souvent à Notre-Dame ou à Saint-Germain-l’Auxerrois. Bien qu’elle n’y priât pas, elle les trouvait accueillantes et douces. La maison de Dieu est un lieu d’asile, ouvert à tous, aussi hospitalier pour l’athée que pour le croyant. C’est le seul endroit où tout affligé puisse se réfugier, s’oublier, pleurer en toute liberté sans craindre d’exciter l’étonnement ou la curiosité publique. Prostrée dans une chapelle obscure, Laurence s’y attardait jusqu’à l’heure de la fermeture. Elle sortait à regret, hésitait longtemps encore avant de se décider à reprendre le chemin du retour. Rien ne l’attirait vers sa demeure. Nul être ne l’y attendait, guettant anxieusement son coup de sonnette, s’inquiétant d’un retard imprévu. Elle n’avait plus sur la terre aucune attache, aucun devoir, aucune entrave d’amour.

Lorsque le printemps revint, sa douleur changea de nature, prit la forme de l’accablement. Ne pouvant supporter l’aspect du ciel radieux, la douceur cruelle de l’air, elle ne sortait plus. Tout mouvement, toute action, toute parole lui coûtait un effort. Bientôt elle ne quitta plus son lit. Elle y dépérissait dans un ennui mortel et les médecins ne parvenaient pas à combattre la lente consomption qui la dévorait.

Juliane, en cette circonstance, se montra, comme à son ordinaire, parfaitement polie. Tous les jours, par tous les temps, elle venait passer un court moment auprès de sa belle-sœur. Aucune obligation mondaine, aucun plaisir ne pouvaient la détourner de ce devoir. Elle le faisait remarquer bien haut la première et, tout en s’admirant, elle prodiguait à la malade des encouragements, des conseils inutiles, toujours gracieuse et froide, aimable et sans pitié.

Pas plus que Juliane, Edith Albertaud ne comprenait le chagrin de Laurence. Le temps, le mariage avaient fait, de cette jeune fille au cœur délicat, la plus douce, mais la plus médiocre des bourgeoises. Elle considérait d’ailleurs la mort du colonel comme une délivrance pour son amie et lorsqu’elle venait la voir, après quelques vagues condoléances, elle ne lui parlait que de ses soucis pécuniaires, de son ménage ou du fils longtemps attendu qu’elle venait de mettre au monde.

Plus tendres, les Arêle s’occupaient de Laurence avec un inlassable dévouement. Le colonel, chaque semaine, venait de Morgins passer une journée avec elle. Mme Arêle, toujours cloîtrée dans sa demeure, de loin, par lettres, l’entourait d’une sollicitude maternelle. Tous deux, avec raison, s’inquiétaient bien moins de sa maladie que de sa misère morale, de son cœur désolé. Mais, pour que leur affection lui fût vraiment douce, il eût fallu qu’elle partageât leur foi. Les questions religieuses creusaient entre elle et eux un abîme. Ils avaient beau lui représenter la nécessité de prier pour l’être qu’elle pleurait et qu’ils croyaient soumis à une longue expiation : Laurence cherchait à repousser cette pensée qui l’accablait de douleur. Rendus inflexibles par la force de leur conviction, ses amis l’y ramenaient malgré elle. En dépit de leur charité, ils torturaient la pauvre âme qu’ils voulaient éclairer.

Trop malheureuse pour être juste, Laurence les accusa d’insensibilité. Elle déclara que les visites la fatiguaient, ferma sa porte au colonel Arêle et parvint même à décourager l’empressement de Juliane. Elle ne put se débarrasser si aisément de son mari.

Celui-ci, depuis qu’elle était malade, lui témoignait un intérêt inattendu. Absent toute la journée, il téléphonait deux ou trois fois pour demander de ses nouvelles. Il dînait au pied de son lit et, le repas achevé, luttait courageusement contre le sommeil pour lui tenir compagnie. Sa conversation excédait la jeune femme, car les grands problèmes de la vie et de la mort, qui seuls l’occupaient, inquiétaient peu cet homme pratique. L’avenir de la Russie était pour le moment sa seule préoccupation. Chaque soir, il prédisait à sa femme la ruine de l’empire des tsars. Distraite, elle le laissait parler sans lui répondre. Le banquier finit par s’irriter de ce dédain superbe.

— Je vois, ma chère enfant, lui dit-il avec une amertume qui la surprit beaucoup, je vois que tous mes pronostics vous paraissent incroyables ou fort exagérés. Pourtant, je ne vous exprime pas, soyez-en sûre, une opinion toute personnelle et préconçue. Pas plus tard qu’hier, je rencontrai à la Bourse un ami qui, revenant de Russie où il a passé cinq ans, a pu me donner sur ce malheureux pays des renseignements authentiques. Ses prévisions corroborent absolument les miennes. Il attend comme moi une révolution inéluctable. Si je m’inquiète si fort de tout cela, sachez-le, mon enfant, c’est à cause de vous. J’ai su mettre en garde tous mes clients contre un danger que je pressens depuis longtemps. Mais vous avez dans votre portefeuille trois cent mille francs de titres russes, soit le cinquième de votre fortune totale. C’est trop, beaucoup trop. Un gouvernement révolutionnaire peut renier sa dette et il ne vous restera dans les mains qu’une liasse de papiers sans valeur.

— Bah ! dit Laurence indifférente, je serai toujours assez riche.

M. Hecquin leva les bras au ciel.

— Assez riche ! s’écria-t-il avec un accent de tendre indulgence. Une femme qui, comme vous, ignore absolument la valeur de l’argent, ne sera jamais assez riche. Quand je vous aurai quittée, vous serez étonnée de vous trouver souvent gênée. Au reste, je ne voudrais pour rien au monde exercer sur vous la moindre pression. Mon devoir est de veiller sur votre fortune comme sur votre personne et de vous avertir de tout danger. Or, je vous le répète, l’avenir est noir, vos consolidés russes sont en bonne posture, le moment me semble bien choisi pour les réaliser.

— Eh bien ! c’est entendu, vous avez raison, vendez-les, dit Laurence que cette question ennuyait mortellement.

— Moi, les vendre ? mais ma chère, je ne le peux pas, s’exclama M. Hecquin, fort surpris. Je puis tout juste toucher les chèques que vous me signez chaque mois. Là s’arrêtent mes droits. Je n’ai pas qualité, bien qu’étant votre époux, pour agir en votre nom.

Le colonel, en effet, avait exigé que le contrat de sa fille fût fait sous le régime de la séparation de biens et Laurence crut discerner dans ces paroles un muet reproche.

— Vous savez bien, dit-elle timidement en tendant la main à son mari, que j’ai toute confiance en vous.

M. Hecquin soupira :

— Je l’espère, ma chère Laurence !

Ces quelques mots exprimaient un doute qui émut la jeune femme. Elle éprouva soudain comme un remords, en songeant aux affronts que son père et elle n’avaient jamais cessé d’infliger à M. Hecquin. Aussi, bien que le colonel lui eût recommandé de ne rien changer à la composition de son portefeuille, résolut-elle de suivre les conseils de son mari, espérant ainsi le flatter et réparer un peu ses torts envers lui.

— Je ne suis pas en état de m’occuper de mes affaires, dit-elle. N’y aurait-il pas un moyen qui me permettrait de remettre entre vos mains tous mes intérêts ? C’est ma volonté formelle, ajouta-t-elle, le voyant hésiter.

M. Hecquin sourit d’un air heureux.

— Rien de plus simple, puisque vous le voulez, dit-il. Vous n’avez qu’à me signer par devant notaire une procuration générale qui me donnera le droit d’agir en votre nom. Bien entendu, je n’userai de cette latitude qu’après avoir soumis à votre approbation toutes les opérations que je jugerai nécessaires. Et vous reprendrez cette procuration dès que votre santé s’améliorera.

— A quoi bon ? je serai toujours trop contente de ne plus m’occuper de rien, affirma Laurence.

Le lendemain, M. Hecquin revint déjeuner et prévint sa femme que, pour lui épargner toute fatigue, il avait, le matin même, convoqué son notaire qui devait venir à deux heures de l’après-midi. Laurence fut un peu étonnée de cette précipitation. Le banquier lui exposa de nouveau les raisons qui le poussaient à réaliser au plus vite les titres russes. Heureuse de terminer cette affaire, elle signa avec empressement la procuration que lui présenta le notaire et qu’elle ne voulut même pas lire, malgré l’insistance de M. Hecquin. Toute sa fortune, selon le désir du colonel, avait été déposée en compte ouvert au Crédit universel. Il fut convenu que, pour plus de facilité, son mari la retirerait pour la mettre dans un coffre à la même banque. Laurence approuva cette combinaison sans essayer d’en comprendre les avantages. M. Hecquin parut charmé de sa docilité. Dès lors il se montra plus gai, plus communicatif. La jeune femme se réjouit sincèrement d’avoir pu lui accorder, à défaut d’un amour impossible, cette preuve d’estime et d’absolue confiance.

XV

Les gens réservés ont souvent plus besoin que les gens expansifs d’entendre parler ouvertement de leurs sentiments et de leurs douleurs. Le plus stoïque est homme après tout, et se précipiter avec hardiesse et bonne volonté dans son âme solitaire, c’est souvent lui rendre le plus grand des services.

Currer-Bell.

Durant des mois, Laurence languit encore à demi privée de son âme qui, détachée de tout, morte au monde, flottait entre le ciel et la terre, tantôt prostrée sur une tombe, tantôt tournée vers l’infini, scrutant avec une curiosité avide le mystère de l’éternité. Peu à peu cependant, elle se lassa de cette vaine recherche. Au sortir des régions funèbres où elle avait contemplé tant d’épouvantables visions et d’effrayants fantômes, les images de la vie, de nouveau, lui parurent douces. Elle redevint sensible au rythme d’une belle phrase, rouvrit les livres qu’elle avait délaissés et, bientôt, recommença à se lever. Elle persistait à se confiner dans son appartement. Son mari la pressait vainement de partir pour la campagne ou la mer, elle s’y refusait obstinément, car elle s’indignait de revivre après un tel malheur.

Un après-midi, sa femme de chambre vint l’avertir qu’une personne inconnue la demandait, insistait pour être reçue, sans vouloir dire son nom. Après un instant d’hésitation, Laurence, intriguée par ce mystère, donna ordre d’introduire la visiteuse. Sa surprise s’accrut lorsqu’elle vit entrer dans son bureau une dame corpulente, empanachée, couverte de bijoux, dont les traits, ni la silhouette, ne lui rappelaient rien.

— Hé ! quoi, mignonne, Laurence, enfant, petite, m’avez-vous oubliée, ai-je eu tort de venir ? s’écria l’étrangère.

Cette voix haute, métallique, dure, malgré ses intonations caressantes, avait eu autrefois trop d’empire sur Laurence pour qu’elle méconnût plus longtemps Mme Heller. Celle-ci l’embrassa plusieurs fois avec effusion, puis s’installa sur le divan.

— Chère petite amie, quel bonheur de se retrouver, dit-elle en portant sans cesse la main à son lourd collier de perles. Vous m’aimiez bien autrefois, moi aussi. Je ne vous ai pas oubliée. Edith me parlait très souvent de vous. Je la vois toujours, vous savez, oh ! naturellement en cachette de son mari qui ne peut me souffrir. Elle m’a bien des fois affirmé que ma visite vous ferait plaisir. C’est pourquoi je suis venue.

Laurence regardait avec mélancolie l’idole de sa jeunesse, et ne la reconnaissait pas. Trois ans avaient suffi pour faire de Mme Heller une matrone épaisse, encore désirable, mais entièrement privée du charme souverain que tout Fontainebleau jalousait. Son corps alourdi, sanglé dans un corset rigide, avait perdu sa mollesse voluptueuse. Dans le visage empâté de graisse, seuls les yeux et les dents restaient admirables, le teint enluminé n’avait plus sa fraîcheur de rose, le nez s’épatait, vulgaire, au-dessus de la bouche, dont les lignes divines s’écrasaient dans la bouffissure des joues et du double menton.

Sans remarquer la stupeur de Laurence, Lætitia lui parlait de sa voix coupante. Elle avait appris par Edith la mort de Paul Dacellier, le mariage de la jeune femme ; elle lui adressa sur le même ton ses félicitations et ses condoléances.

Visiblement, ces deux événements lui semblaient également heureux. Connaissant le caractère intraitable du colonel, elle n’imaginait pas un instant que ce tyran ait pu inspirer à sa fille une affection profonde, ni lui laisser des regrets déchirants.

Au reste, les joies et les chagrins d’autrui touchaient fort peu Mme Heller. Ses propres aventures, ses intrigues, sa belle vie, lui paraissaient seules dignes d’intéresser le monde. Elle fut enchantée de pouvoir révéler à Laurence mariée tout ce qu’elle avait dû jadis cacher à la jeune fille. Elle se mit donc à lui raconter avec complaisance les débuts de sa liaison avec le comte de Sérannes, leurs rendez-vous, leurs ruses, leurs imprudences, puis enfin leur fuite et leur installation à Paris, dans un hôtel de la rue de Varenne que le jeune comte avait acheté pour elle. Là cet amant, passionnément épris, pensait mener une existence retirée, embellie par les seules délices de l’amour. Tel n’était point le rêve de sa froide maîtresse ; elle ne songeait qu’à jouir largement de la fortune qui venait de lui être offerte. Tout de suite, elle s’était lancée dans un tourbillon de plaisirs, dédaignant la tendresse idolâtre d’un homme pourtant jeune, spirituel et beau.

Lassé de ses caprices, le comte de Sérannes venait de l’abandonner, non sans lui laisser en toute propriété, avec des bijoux de haut prix, l’hôtel de la rue de Varenne. Mme Heller comptait vendre cet immeuble, et désirait prendre les conseils de M. Hecquin. Laurence dut lui promettre de la mettre en rapport avec son mari. Rêveuse, elle écoutait cette femme, jadis si séduisante, qui, créée pour inspirer les plus belles passions, avait stupidement déshonoré l’amour. Mais la pauvre Lætitia ne comprit point la désapprobation muette qu’exprimait pourtant clairement le beau regard fixé sur elle. Ayant avantageusement vendu son corps inestimable, elle éprouvait la satisfaction tranquille d’une honnête commerçante qui a bien réussi dans ses affaires. Comparant son aisance à la situation gênée d’Edith, elle la blâmait ironiquement d’avoir fait un mariage peu brillant. Sans pudeur, sans remords, elle riait bien haut de cette destinée manquée par sa faute.

Au reste, la coquette ne soupçonnait même pas sa déchéance physique. En quittant Laurence elle lui révéla son aveuglement :

— Vous avez maigri, chérie, lui dit-elle avec son insouciante légèreté. Je sais que vous venez d’être malade. Rien de grave sans doute ? Mais soignez-vous, vous êtes très changée. Et moi ? Comment me trouvez-vous ? Toujours la même, n’est-ce pas ? Un peu engraissée. C’est une chose nécessaire quand on atteint un certain âge. C’est le seul moyen d’éviter les rides et de conserver sa jeunesse.

— Vous êtes toujours adorable, lui dit Laurence avec bonté.

Cette décevante entrevue accrut encore sa misanthropie. M. Hecquin s’en affligea. Il s’inquiétait maintenant beaucoup de la voir toujours seule. Un soir il parut tout joyeux de lui annoncer pour le lendemain la visite de son jeune cousin.

Le banquier paraissait aimer beaucoup Cyril de Clet. Il parlait aussi avec admiration de la comtesse de Clet qui, presque entièrement ruinée par son mari et restée veuve de bonne heure, avait dû travailler pour élever son fils. Parent éloigné, par sa mère, de cette vaillante femme, M. Hecquin, après l’avoir perdue de vue pendant quelques années, ne l’avait retrouvée qu’au moment où Cyril venait de terminer ses études et de sortir, dans un très bon rang, de l’Ecole des Chartes. Le banquier s’était attaché à lui. Pour lui permettre de suivre sa vocation littéraire, il gérait ses modestes capitaux, les faisait valoir habilement et parvenait à lui servir des intérêts de vingt à trente pour cent. Cyril pouvait ainsi travailler en paix, sans s’inquiéter du pain quotidien.

Laurence n’oubliait point avec quelle délicate charité le jeune poète l’avait secourue dans sa détresse. Elle promit donc de le recevoir, car elle désirait à la fois lui prouver sa reconnaissance et complaire à son mari dont elle commençait à apprécier la bonté.

Sa journée du lendemain fut mauvaise. Sans raison, son chagrin, un instant apaisé, reprit toute sa violence. Cyril la surprit en plein accablement. Malgré l’intérêt qu’il lui inspirait, elle eut peur de cet être jeune qui, bien qu’il eût souffert, n’avait pas, comme elle, perdu toute espérance et ne pouvait pas la comprendre. Redoutant les paroles banales ou maladroites qu’il allait certainement lui dire, elle l’accueillit froidement, répondant avec une contrainte visible aux questions courtoises qu’il lui posait sur sa santé. Pourtant, quand ses yeux rencontraient le regard du jeune homme, elle sentait son cœur rigide et comme évanoui sursauter faiblement, car c’était là un regard qui savait lire au delà de l’apparence, déchiffrer les arcanes cachés de la pensée, un regard gênant comme une lumière trop vive.

Pour ce poète, en effet, l’âme humaine avait peu de mystère, étant l’objet de sa constante étude. Il savait que, pour obtenir sa confiance, il faut l’observer non point avec la curiosité sèche du savant ou de l’analyste, mais avec la charité indulgente de l’ami. C’est pourquoi il abordait tout être avec cette sympathie chaleureuse dont Laurence avait éprouvé la douceur. Déjà, elle n’était plus pour lui une étrangère. Dès leur première rencontre, il avait remarqué ce visage marqué au sceau de la douleur. Ce signe l’avait tout d’abord attiré vers elle, forçant sa sympathie. Puis il avait entendu M. Hecquin parler du caractère triste, fier et sauvage de sa femme ; il l’avait vue malheureuse et il savait qu’elle ne se consolait pas. Maintenant, il regardait le cadre où elle passait ses journées : une grande bibliothèque, quelques sièges, un divan bas où gisait sur les coussins, près d’elle, un volume entr’ouvert. Devant la fenêtre, un immense bureau encombré de papiers. Ce décor sévère, nullement féminin, révélait une vie recueillie, toute spirituelle. Cyril s’y trouvait à l’aise. Le silence de Laurence, sa froideur même avaient pour lui du charme. Il ne voyait dans son attitude contrainte que la réserve de la créature solitaire, habituée à se passer des hommes. Il voulait trouver le chemin de ce cœur farouche et ce n’était point après tout si difficile. L’être humain est sans défense contre l’être humain son semblable, car il l’aime profondément, bien qu’il ait peur de lui, bien qu’il s’en défie. Il ne désire que son approbation, son estime, ses consolations, son amour.

Il y avait sur une petite table, à côté de Laurence, une photographie de Paul Dacellier, en uniforme d’officier d’état-major. Le jeune poète l’aperçut et, se penchant un peu, se mit à l’examiner avec un intérêt grave et respectueux.

— C’est le meilleur portrait qui ait été fait de mon père, murmura Laurence en rougissant violemment. Bien qu’il soit un peu ancien, je l’aime plus que tous les autres.

Cyril prit entre ses mains l’étroite image et la considéra plus attentivement encore.

— Je n’ai vu qu’une fois le colonel, dit-il, mais je le reconnais. On ne peut oublier ce visage admirable et si fier. Oui, la ressemblance est frappante : c’est bien la bouche amère et triste… l’emportement de la narine… Pourtant le portrait ne peut rendre la beauté du regard qui m’avait tant frappé. C’était un regard émouvant, celui du chef et de l’entraîneur d’hommes, un regard à la fois impérieux, scrutateur et rêveur qui vous entrait dans le cœur comme un couteau, et puis se détournait, s’envolait au delà du monde pour contempler des choses infinies : la victoire, la gloire, je pense. Votre père devait n’être occupé que d’elles.

Laurence écoutait, cherchant à dominer cette irrésistible émotion qui lui arrachait malgré elle, — oh ! après quelles luttes, — de rares larmes, arrêtées au bord des paupières et sévèrement réprimées. Peu d’êtres sur la terre avaient compris son père. Le colonel Arêle et Ursule seuls, après sa mort, avaient su parler de lui avec amour. Son fils, Juliane, M. Hecquin s’étaient tus, lui refusant ces éloges que nous devons à tous les disparus. Sur chaque tombe, il y a quelque chose à dire, des honneurs à rendre à celui qui n’est plus, et que recueille, comme une consolation suprême, le cœur que sa perte a brisé. Mais la mémoire de Paul Dacellier n’avait reçu que de rares hommages, peu de couronnes. Laurence, bien souvent, s’était étonnée que quelqu’un d’aussi noble ait pu, dans la vie et la mort, rester à ce point méconnu. Cyril avait à peine vu le colonel. Pourtant il en parlait avec une sorte d’enthousiasme. Il avait admiré ce visage si beau pour les yeux de Laurence. Elle eût voulu le remercier et ne trouvait aucune parole, tant sa surprise était profonde.

— J’ai pu causer un instant avec le colonel, le jour de votre mariage, reprit Cyril. Il m’est apparu comme le type parfait de l’officier, type admirable, mais injustement méconnu de nos jours et voué à la plus grande infortune. Créé en effet pour être l’homme d’action par excellence, il se trouve condamné à rester l’homme chimérique et rêveur que nul ne comprend plus. Le poète même, autrefois si bafoué, est plus respecté que lui, trop respecté, car l’hommage de la foule n’est désirable pour personne. Mais l’officier, tourmenté d’héroïsme, alors que nul ici-bas n’est plus héroïque, semble un illuminé, un fou. Il aime la guerre, le sacrifice, la mort ; il déteste les ennemis, les étrangers, alors que nous voulons adorer toute l’humanité, alors que nous ne glorifions que la paix et la vie. De tout cela, le colonel a dû beaucoup souffrir. Je m’explique l’amertume de ses paroles lorsqu’il me dit que sa carrière était la plus dure qu’on pût choisir.

Ah ! combien cette louange, si juste, si sincère, était douce au cœur de Laurence. Il lui semblait merveilleux que Cyril, en si peu de temps, ait pu comprendre ainsi son père, pénétrer entièrement une âme restée secrète pour la plupart des hommes. Sa défiance s’était évanouie. Elle voulut que le jeune poète connût mieux encore celui qu’il avait admiré. Elle se mit à lui parler comme à un ami. Elle lui conta toute la vie du colonel. Elle dit comment la haine d’un misérable l’avait réduit à l’oisiveté, brisant sa carrière et son cœur. Elle dit sa longue agonie. Cyril l’écoutait en silence. Soudain, les yeux de Laurence se remplirent de larmes, un flot de sang empourpra ses joues :

— Vous ne savez pas, dit-elle avec un sanglot, vous ne savez pas que mon père s’est tué ?

Pourquoi révélait-elle à un étranger ce tragique secret ? Voulait-elle tenter une dernière expérience, réclamer une fois encore un secours humain ? Cédait-elle au désir de revoir, une fois encore, sur le visage du poète, l’expression de pitié si profonde qui, un jour, lui avait été douce ? Son attente ne fut pas trompée. Son cri, son aveu firent pâlir Cyril, changeant sa belle figure. Dans un mouvement d’irrésistible affection, il lui saisit la main. Mais il ne disait rien ; avant d’oser la plaindre, il prenait en lui sa douleur, s’efforçait de souffrir ce qu’elle avait souffert. Et il semblait défaillir d’émotion tandis qu’à voix basse, entrecoupée, elle évoquait la mort de Paul Dacellier.

— Il n’y a pas de consolation pour moi, murmura-t-elle en finissant son récit, vous devez le comprendre, ni sur la terre, ni au delà.

— Il y a Dieu pourtant, dit-il.

Elle eut un rire désespéré.

— Si je croyais en lui, je ne pourrais plus vivre, s’écria-t-elle avec violence. Le Dieu des catholiques est un juge implacable. Si j’admets son existence, je dois croire que mon père est perdu pour l’éternité, puisqu’il a enfreint le plus grand commandement qui nous ait été donné, puisqu’il a commis l’acte de révolte suprême.

— Oui, mais dans un accès de délire, sans savoir ce qu’il faisait, dit doucement Cyril. Qui pourrait le condamner ? Vous ne songez pas assez à la miséricorde de Dieu, à son amour pour nous. Nul ne connaît le mystère de la dernière heure. C’est le moment où la sollicitation divine se fait irrésistible. J’imagine qu’alors l’âme est assistée par toutes les prières des saints, des prêtres, des religieuses qui l’aident à opérer sa réconciliation suprême et allègent sa dette. D’ailleurs, elle n’est point vraiment pauvre, si elle peut offrir pour son salut, à défaut d’autres mérites, une grande douleur, et votre père avait beaucoup souffert.

— Sans résignation, sans amour, dans une perpétuelle révolte, objecta Laurence.

— Qu’en savez-vous ? reprit Cyril avec une autorité grandissante. Il vous l’a dit peut-être. Mais quel est le malheureux qui n’ait pas, pour la croix qui l’accable, une certaine tendresse ? Presque tous les infortunés, même lorsqu’ils se croient athées, souffrent mystiquement, adorant, comme les chrétiens, leur martyre. Vous-même, — il hésitait, car il ne savait pas si elle pourrait le comprendre, — n’avez-vous pas éprouvé, dans vos pires épreuves, une certaine pitié pour les heureux ? Si cela était, vous auriez, malgré vous, reconnu la sainteté de la douleur et son utilité.

Laurence était devenue toute pâle, car ces paroles lui révélaient le mystère de son propre cœur. Jamais, en effet, quelle que fût sa peine, elle n’avait envié les heureux du monde ; au contraire, elle les plaignait. Elle avait pitié de Juliane, de son frère, de Gaston Noret. Il lui semblait évident qu’ils perdaient leur vie puisqu’ils ne souffraient pas. Peut-être son père avait-il partagé cette conviction. Peut-être sa révolte apparente cachait-elle une sublime et secrète résignation. Peut-être ses longs tourments l’avaient-ils purifié, préparé à paraître devant son juge.

Elle accueillit passionnément cette espérance, s’étonnant que ce fût Cyril qui la lui rendît. Elle observait curieusement cet inconnu qui la comprenait mieux qu’un ami, cet être jeune qui semblait savoir tant de choses. Elle demanda timidement :

— Est-ce que vous avez la foi ?

Il tressaillit. Son regard exprima tout à coup une humilité déchirante.

— J’espère la retrouver un jour tout à fait, murmura-t-il tristement.

Laurence se sentait extrêmement troublée. Ainsi la religion catholique n’était point pour Cyril, comme pour André Dacellier, Gaston Noret, tant d’autres, une chose méprisable, un système insoutenable, suranné, ridicule, bon tout au plus à bercer quelques vieilles femmes. Il n’avait pas vécu cependant, comme les Arêle, dans un milieu austère, soigneusement fermé où les bruits du monde ne pénétraient qu’assourdis. Il était trop jeune, trop ardent, trop charmant, pour n’avoir pas subi le joug des passions humaines. Elles l’avaient conduit sans doute à rejeter les pratiques de la foi chrétienne, mais il semblait le regretter amèrement. Son intelligence s’inclinait devant le mystère infini et son âme était secrètement dévorée par le désir de Dieu.

Cette constatation causa à Laurence un bonheur dont elle fut vivement surprise. Elle eût voulu interroger plus longuement le jeune poète. Mais ils se connaissaient trop peu pour pouvoir, sans manquer de pudeur, continuer un entretien si grave. Cyril le comprit. Il se leva, s’approcha de la bibliothèque, examina les ouvrages qui s’y trouvaient et commença d’interroger Laurence sur ses préférences. Elle s’étonna bientôt de la ressemblance absolue de leurs goûts. Parfois, il ouvrait un livre, y cherchait une phrase ou un vers favori : c’étaient ceux qu’elle admirait et relisait sans cesse. Elle achevait de mémoire le passage qu’il lui citait. Et, pénétrés du même plaisir, de la même émotion, ils se regardaient avec des yeux exultants et ravis. Laurence s’aperçut bientôt que la culture de Cyril était mille fois plus étendue, plus complète que la sienne, elle fut confondue et charmée, en mesurant l’abîme de son ignorance. Lui, au contraire, s’émerveillait, n’ayant jamais encore rencontré nulle femme nourrie de poésie plus forte et plus sublime.

— Je mets aujourd’hui toute ma bibliothèque à votre disposition, dit-il en terminant le petit examen qu’il venait de lui faire subir. Il faudra que je vous fasse lire Dante, Agrippa d’Aubigné, Milton, toute la Bible. Vous avez naturellement le goût des choses éternelles et vous saurez comprendre et admirer ce que j’aime.

Laurence entrevit un avenir magnifique. Elle avait l’esprit curieux, mais peu actif. Depuis des années, privée de conseil, elle relisait toujours les mêmes auteurs, tournait perpétuellement dans le même cercle. Si vraiment Cyril voulait s’intéresser à elle, s’il voulait la traiter comme une amie, il pourrait la diriger, donner à son intelligence des aliments nouveaux, lui révéler des chefs-d’œuvre trop longtemps ignorés. Elle lirait pour lui, avec lui, et la grande solitude intellectuelle dont elle souffrait depuis si longtemps prendrait fin. Mais comme, enivrée de cette espérance, elle considérait en silence le jeune poète, elle fut tout à coup épouvantée de sa beauté.

Beauté merveilleuse en effet, à la fois charnelle et spirituelle, expressive et charmante. Si ce visage, privé de vie, eût été modelé dans le marbre ou la pierre, la pure rectitude des traits, la splendeur du front haut et noble, la ligne impétueuse de la chevelure blonde rejetée en arrière auraient suffi à le rendre admirable pour l’artiste le plus sévère. Aux femmes, il devait plaire surtout par des attraits plus périssables, par cette jeunesse resplendissante qui colorait son teint pâle, et entr’ouvrait mollement, sous la soyeuse moustache, la bouche ronde, gonflée, voluptueuse, aisément souriante. Laurence admirait surtout les belles narines palpitantes qui prêtaient à cette physionomie, parfois trop souriante, une expression de violence passionnée, d’emportement presque sauvage. Pour les yeux, à la fois si profonds et si tendres, souvent troublés, toujours pleins de lumière, elle en pouvait à peine supporter l’insoutenable éclat. Et triste, éblouie jusqu’à la consternation, elle contemplait cette figure inoubliable.

— Lui, mon ami ! songeait-elle, quelle folie ! Il est trop beau. Il ne doit aimer que lui-même, comme Lætitia. Elle aussi avait un abord extraordinairement caressant et tendre. Cyril lui ressemble. Il est plus intelligent qu’elle, mais sans doute aussi perfide. Son regard ment. Sa bonté n’est qu’apparente. Ses paroles les plus touchantes, les plus compatissantes doivent lui être inspirées par un affreux désir de plaire.

Une défiance morose envahit son cœur. Elle se souvint des nombreux services que son mari rendait depuis des années à la famille de Clet et s’expliqua ainsi l’attitude de Cyril. Les attentions dont il l’avait comblée s’adressaient sans doute à M. Hecquin, envers lequel il acquittait un devoir de politesse et de reconnaissance. Cette pensée lui fut amère, elle s’affligea de n’avoir pas su se défendre contre cet étranger trop aimable. En lui parlant avec un si grand abandon de son père, des livres qu’elle aimait, elle venait de lui révéler sans pudeur toute la misère de sa vie, toute l’ardeur de son âme. Il fallait au plus tôt réparer cette faute.

Cyril, qui venait de passer deux heures avec elle dans une intimité charmante, la vit redevenir tout à coup hostile et glacée. Habitué à vivre près des femmes, connaissant leurs faiblesses et leurs bizarreries, il comprit sans effort ce caractère malheureux, se montra plus affable encore. En quittant Laurence, il lui promit de revenir bientôt.

— Inutile, dit-elle, inventant aussitôt un prétexte. Je vais partir sans doute très prochainement pour la Bretagne.

— Ah ! tant mieux, dit-il affectueusement. Un changement d’air vous était nécessaire et c’est toujours à la nature qu’il faut demander force et consolation. Mais, donnez-moi votre adresse, je vous enverrai là-bas des livres qui vous plairont, j’en suis sûr.

— Je ne sais pas encore où j’irai, balbutia-t-elle, j’hésite entre plusieurs plages.

— Aussitôt que vous serez installée, envoyez-moi un mot, insista Cyril.

— J’écris peu, objecta-t-elle évasivement.

— Eh bien ! M. Hecquin me donnera votre adresse, reprit-il bonnement, et dès que vous serez de retour, je reviendrai vous voir, si vous le permettez.

Son engageante grâce n’eut point raison de Laurence. Elle répondit avec une indifférence ennuyée :

— Ce sera tout à fait comme vous voudrez.

Il ne fut pas blessé de son impolitesse, au contraire, il s’en amusa. Une gaîté soudaine brilla dans son regard. Il ne put retenir un léger éclat de rire. Et comme elle le regardait surprise, un peu offensée :

— Je ris de votre amabilité parfaite, expliqua-t-il avec aisance, amabilité dont je n’ai encore rencontré nul exemple et que l’on pourrait comparer justement à celle d’une porte de prison. Vous êtes un peu décourageante, ajouta-t-il très doucement.

Alors, par un de ces revirements habituels à sa nature impulsive, Laurence fut saisie d’une folle colère contre elle-même. Elle se reprocha sa froideur, comme elle s’était reproché sa confiance. Cyril avait été bon et charmant. Spontanément, il l’avait recherchée la sachant triste et solitaire. Pourtant, sans raison, elle venait de refuser l’amitié flatteuse qu’il semblait vouloir lui offrir ; elle l’avait traité comme un importun, opposant à ses avances un mépris injurieux.

— Il ne faut pas m’en vouloir, dit-elle avec humilité. Je serais désolée de vous avoir blessé.

Sa bouche tremblait comme celle d’un enfant qui va pleurer. Cyril s’empressa de la rassurer.

— Blessé ! Nullement, chère madame. Vous n’êtes pas d’un naturel aimable, mais je suis loin de vous en faire un crime. J’aime assez les êtres farouches, à condition qu’ils ne le soient pas trop pour moi.

Elle lui tendit la main : son cœur s’épanouit.

— Je vous enverrai mon adresse pour réparer mes torts, dit-elle en riant. Et si vous voulez bien m’écrire de temps à autre et, plus tard, venir me voir souvent, vous me ferez le plus vif plaisir.

— Ah ! mon Dieu, vous savez être exquise quand vous le voulez. Je ne l’aurais pas cru, dit-il avec une impertinence qui restait caressante.

Son visage était si rayonnant que la jeune femme supporta sa raillerie bénigne. Ils se séparèrent enchantés l’un de l’autre.

Laurence, qui, le matin, ne songeait nullement à s’absenter, le soir même résolut d’accomplir les projets de voyage dont elle avait par hasard entretenu Cyril. Son cœur avait changé sans qu’elle sût pourquoi. La terre ne lui paraissait plus déserte, ni la mort enviable. La bienveillance de Cyril pour elle, son charme, sa grâce la rattachaient au monde. Elle voulait se soigner, chercher la paix, revivre.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings