DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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C’est une grande folie pour toute créature que de s’inquiéter à l’avance d’un malheur qui peut lui être épargné. A chaque jour suffit sa peine, et celle qui s’approche est si grande, qu’auprès d’elle les autres paraîtront bénignes et délectables. Ce jour, semblable à beaucoup d’autres, apporte à la terre une épreuve qui le rendra pour toujours inoubliable. Derrière ces nuages lourds et bas, l’ange de la mort plane au-dessus du monde. Encore un moment, et Laurence entendra le morne bruit de ses ailes pesantes.
En arrivant chez sa belle-sœur, elle fut fort surprise de la trouver occupée à défaire ses malles. Jamais Juliane n’avait eu l’air plus important. Elle embrassa longuement Laurence et, lui montrant d’un geste dramatique ses caisses béantes, ses préparatifs abandonnés :
— J’ajourne mon départ, dit-elle avec emphase. L’heure est grave. Ma place est près de mon mari et nul ne peut plus songer qu’aux destinées de la France.
Puis, remarquant la stupeur de Laurence :
— Hé ! quoi, reprit-elle, vous n’avez pas lu les journaux ?
Trois ou quatre feuilles du soir s’étalaient sur la table. Laurence en saisit une et tout de suite deux lignes écrites en gros caractères lui sautèrent aux yeux : « L’ultimatum de l’Autriche à la Serbie menace d’entraîner une guerre européenne. » Elle hocha la tête, incrédule. Elle ne comprenait pas comment l’assassinat d’un prince autrichien pouvait contraindre son pays à prendre les armes. Et il lui semblait sage de n’attacher aucune importance à ces complications politiques qui se reproduisaient périodiquement depuis tant d’années, pour se résoudre toujours de façon pacifique.
— Ne vous y trompez pas, ma chère, nous courons à l’abîme. Cette fois la guerre est imminente, inévitable, déclara Juliane avec une écrasante autorité.
Elle s’assit sur le coin d’une chaise, dans une attitude rigide et disgracieuse, comme une femme au cœur fort qui, lorsque la nécessité l’exige, renonce vite à toute coquetterie, à toute mollesse.
— Depuis le mois de janvier, reprit-elle, j’avais entendu dire par beaucoup d’amis clairvoyants et bien informés que l’année ne s’achèverait pas sans nous apporter une guerre. En cachette d’André, dont la situation s’est améliorée, j’ai mis ces derniers temps quelque argent de côté : les événements ne me prendront pas au dépourvu.
Après avoir loué sa prudence, elle vanta son héroïsme. Elle parla du départ de son mari et se déclara prête à supporter fermement cette douleur, afin de relever par son exemple le courage de toutes ses amies, de toutes les femmes françaises. Ayant acquis ses diplômes d’infirmière, elle comptait, aussitôt que la guerre serait déclarée, s’engager dans un hôpital. Caressant tendrement sa fille qui jouait à ses pieds, elle regretta que ses devoirs envers cette enfant ne lui permissent pas de solliciter un poste dans les ambulances du front. Sans relâche, les grands mots de « patrie, honneur, dévouement, sacrifice » sonnaient dans sa bouche. Le rôle d’héroïne qu’elle s’apprêtait à jouer l’enivrait visiblement. Laurence ne songea pas à sourire de ce burlesque orgueil. Il lui semblait que, lentement, par une invisible blessure, tout le sang de son cœur s’écoulait goutte à goutte. Hagarde, les yeux éteints, joignant les mains pour ne pas trembler, serrant ses lèvres décolorées pour ne pas claquer des dents, elle défaillait en face du seul malheur qu’elle n’eût jamais prévu : la mort de Cyril.
Vers six heures, André rentra, tranquille et gai comme de coutume. Lorsque sa femme lui parla de la guerre, il éclata de rire. Il s’étonna qu’elle voulût différer son départ. Tous deux discutèrent longtemps. Juliane débitait de grandes phrases toutes faites. André ripostait par mille boutades et saillies plus spirituelles que convaincantes. Laurence les écoutait. Leurs arguments lui paraissaient également faux et vides. Entre l’optimisme entêté de son frère et le pessimisme enthousiaste et voulu de Juliane, elle ne savait que penser.
Une nouvelle semaine commença. Minute par minute, heure par heure, les jours passèrent, si sombres, si chargés d’angoisse, qu’ils semblaient avoir chacun la valeur d’une année. Nul événement décisif, nulle parole définitive ne venait mettre fin à l’attente formidable du monde. Laurence cessa tout travail, délaissa ses livres. D’heure en heure, elle achetait les journaux qui paraissaient, les lisait d’un bout à l’autre. Le reste du temps, elle errait dans les rues, où tout l’effrayait. Si elle apercevait au coin d’une avenue, au seuil d’une gare, quelques soldats rassemblés, elle croyait voir un régiment entier partant déjà pour l’Est. La trompe d’une auto passant à grande allure, la simple cloche d’une église prenaient pour ses oreilles les sonorités terribles du tocsin ou d’une fanfare guerrière. Malade, à demi folle, elle ne pouvait prendre aucun aliment, ne se soutenait plus qu’avec du thé et du café, dormait à peine. Pourtant son corps, galvanisé par la douleur, ne ressentait nulle fatigue. Elle allait, elle marchait tout le jour, image vivante de l’inquiétude errante. Elle visitait ses amis, cherchant vainement auprès d’eux quelque réconfort. Son frère seul s’entêtait dans son optimisme. Il pressait sa femme de partir en vacances. Juliane, plus lucide, s’y refusait obstinément, et Mlle Drevain, éperdue, tremblant pour sa fortune et sa vie, annonçait à qui voulait l’entendre la ruine de l’Europe et la fin du monde.
Le vendredi, Laurence se rendit à Versailles. Elle pensait trouver auprès des Arêle quelque consolation. Peut-être, dans les ténèbres où elle se débattait, ces fermes chrétiens discernaient-ils une petite lueur, une dernière chance. Peut-être allaient-ils la rassurer. Elle l’espérait, mais le colonel, cloué dans son fauteuil par une violente attaque de goutte, ne se dissimulait aucunement la gravité de l’heure. Tout de suite, après l’avoir embrassée, il lui dit avec un triste sourire :
— Eh bien ! chère enfant, la voilà donc venue cette guerre que votre père a tant désirée. Dieu sauve la France ! Je ne suis plus qu’un vieil homme inutile. Je ne pourrai reprendre du service comme je l’aurais voulu. Mes trois fils tiendront ma place. Ce sont de braves enfants.
Des larmes roulaient dans ses yeux clairs. Son cœur paternel souffrait. Mais cette souffrance même accroissait sa douceur et sa charité. Inspiré par une pitié divine, cet être si sage lut soudain dans le cœur de Laurence. Remarquant l’effrayante altération de son visage, il devina son secret. Si sensible qu’elle fût, ce n’était pas la seule pensée de la douleur des autres qui pouvait la plonger dans une telle détresse. Il fallait qu’elle fût frappée dans son affection la plus chère.
— Courage, enfant, lui dit-il avec tendresse. Ce monde, prêt à tomber en ruines, heureusement n’est point le seul. Un autre existe où toutes les peines seront changées en joie. L’essentiel est de faire son devoir, d’accepter, d’offrir tout ce qu’on a, de se confier en la divine justice qui, un jour, nous rendra tout ce qu’elle nous arrache. Ceux que nous aimons sont au Créateur avant d’être à nous. J’ai offert mes trois fils. Que la volonté de Dieu soit faite.
En sortant de chez les Arêle, Laurence acheta un journal du soir, et le parcourut sans y trouver de nouvelles plus graves. Mais, parmi la foule qui stationnait à la gare, des rumeurs alarmantes circulaient, assombrissant tous les visages. Laurence, glissant de groupe en groupe, recueillait des renseignements, inexacts peut-être, mais significatifs. On se répétait que tel régiment de cavalerie avait quitté Versailles la veille pour rejoindre, dans l’Est, les troupes de couverture. On affirmait que tel industriel allemand était parti secrètement, rappelé dans son pays par l’ordre de mobilisation. Dans le train, ouvriers et bourgeois s’entretenaient familièrement. Les distances sociales s’abolissaient déjà. Ils n’étaient plus que les défenseurs d’une même terre, les hommes d’une même classe, marqués pour un même destin. Ils parlaient de leur prochain départ avec une gaieté simple, un souriant courage : « Moi je dois rejoindre le premier jour de la mobilisation, moi le second, moi le cinquième. » Acceptant la guerre comme un fait accompli, tranquillement ils supputaient les chances de victoire. Ils évitaient d’évoquer le foyer qu’ils allaient quitter, les êtres chers auxquels ils allaient dire adieu. Mais ils n’osaient pas regarder les épouses, les mères qui, silencieusement, pleuraient en les écoutant.
A Chaville, au moment où le train, après s’être arrêté, s’ébranlait de nouveau, une des portières du wagon encombré s’ouvrit avec force, livrant passage à un colonel d’artillerie, jeune encore, bien pris dans son uniforme, svelte de corps, beau de visage. Ce fut comme l’apparition subite d’un drapeau déployé dans le vent ou d’une épée flamboyante brandie en plein soleil. Les regards aussitôt se fixèrent sur lui. Un long murmure, une sorte d’acclamation sourde et passionnée monta de toutes les poitrines vers cette image vivante de la patrie. A sa vue, les hommes se dressèrent, se raidirent dans leurs vêtements civils, portant leur main à leur casquette, à leur chapeau et, devant ce chef dont ils se sentaient déjà les soldats, ébauchèrent un salut militaire qu’il leur rendit en pâlissant. Par ce geste instinctif, unanime, à la fois si simple et si éloquent, ils offraient d’un élan leur vie et leur jeunesse à la France menacée. Gagnées par leur générosité contagieuse, les femmes, à leur tour, essuyant leurs larmes, joignant les doigts, avec une sorte de dévotion, semblaient, elles aussi, offrir une immolation plus profonde. En cet instant, il n’y avait dans les plus humbles cœurs qu’héroïsme brûlant, charité merveilleuse. Nul être qui restât solitaire, nulle souffrance qui ne fût comprise de tous, honorée, bénie. Et, bouleversée par ce spectacle, Laurence concevait combien, au milieu des pires épreuves, la vie resterait belle et magnifique si toujours les hommes savaient, oubliant leurs soucis mesquins, leurs vils intérêts, s’aimer les uns les autres, créer autour d’eux cette atmosphère si noble, si fervente, où l’âme la plus triste, en ce jour désolé, se sentait presque heureuse de tant souffrir.
Un télégramme attendait Laurence chez elle. Cyril lui annonçait sa visite pour le lendemain, marquant ainsi l’heure des adieux.
VIII
Qu’il s’agisse d’ascétisme, d’ermitage ou du ciel, je veux être avec toi.
Le Ramayana.
Durant toute la nuit, durant toute la matinée du lendemain, Laurence s’efforça de se préparer à l’entrevue suprême après laquelle il ne lui resterait plus rien au monde. Mais déjà elle s’oubliait pour plaindre Cyril et ne songer qu’à sa misère. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, il allait quitter sa mère, sa maison, ses livres, tout ce qu’il avait aimé. Il ne serait plus qu’un soldat parmi tant d’autres, sans foyer, sans amis, sans asile. Il n’aurait plus d’autres devoirs que celui de tuer, d’autre but que la tombe. Du moins, puisqu’elle ne pouvait le suivre, l’assister, Laurence se jura de ne pas l’affaiblir par ses larmes. Mais les affres, les transes de cette dure semaine avaient, sur son corps amaigri, sur ses traits dévastés, accompli des ravages difficiles à cacher. Une maladie de six mois ne l’eût pas changée davantage. Lorsque Cyril, à deux heures de l’après-midi, la trouva sur son divan, lorsqu’elle tourna vers lui sa pâle figure où seuls les yeux agrandis démesurément vivaient, brûlaient d’une effroyable angoisse, il ne put retenir une exclamation. Il l’enveloppa de ses bras et posa vivement la main sur ce visage exsangue, comme pour en voiler l’insoutenable douleur.
Ils s’assirent. Leurs mains étaient unies, Laurence appuyait sa tête renversée sur l’épaule de son ami. Il la regardait maintenant fixement, et elle n’essayait pas de fuir ce regard attentif. L’approche de la mort, qui simplifie toutes choses, la délivrait d’une longue contrainte. Son amour était si triste, si parfait, si pur, si pauvre, si amer, qu’elle pouvait enfin l’avouer. Puisque cette heure était la dernière, elle pouvait sans honte laisser Cyril lire dans son cœur plein de lui. Par moments, elle se soulevait un peu pour l’embrasser. Puis, de nouveau, sans rien dire, elle le contemplait comme un enfant qui meurt contemple le soleil et ce monde merveilleux qui lui échappe avant qu’il l’ait connu. Dans ce silence pesant, plein d’adieux, de visions lugubres, son âme perdait ses forces. Elle le comprit et se hâta se prononcer au hasard quelques paroles.
— Cyril, il n’est plus permis d’espérer, n’est-ce pas ? La guerre est inévitable ?
Il n’essaya pas de la tromper. Il avait pitié d’elle, mais un peu comme un homme a pitié d’un homme, son égal en courage. Il répondit simplement :
— Sans doute. L’ordre de mobilisation sera probablement affiché cet après-midi. Je partirai le second jour, dimanche ou lundi. Le plus tôt sera le mieux. Je suis prêt et cette attente est pénible.
Son regard exprimait une résignation sombre et fervente, une sorte d’acceptation passionnée. Mais son visage décomposé portait les traces d’une longue lutte. Pour la plupart des hommes, la plus terrible épreuve est relativement bénigne, tant est grand leur aveuglement. Ils ne la voient pas quand elle les menace, ils l’oublient dès qu’elle a passé. Au moment même où elle les frappe, étourdis par ses coups, ils ne la comprennent qu’imparfaitement. Pour un esprit profond, pour une imagination puissante, le malheur garde ses proportions réelles, infinies, et le vif regard de Cyril savait sonder ses plus lointaines perspectives. Durant ces six jours, il avait à l’avance vécu toute la guerre. Il avait saigné dans sa chair avec tous les blessés. Il s’était incarné dans tous les cœurs. Sa jeunesse avait baisé la mort sur la bouche. Bien portant, aimé, tranquille encore dans sa maison, il avait subi l’abandon, le délaissement absolu, l’horreur de l’agonie solitaire. Vivant, il était descendu dans la tombe. En cet instant, il portait à la fois la douleur du moment, celle de l’avenir, sa propre croix, celle des autres. Son courage ne s’appuyait sur aucune illusion. Et Laurence sentit sa main trembler dans la sienne. Elle dit avec effort :
— Où vous envoie-t-on d’abord ?
— A Chaumont, rejoindre le dépôt de mon régiment.
— Vous y resterez quelque temps, vous ne serez pas engagé tout de suite ?
— Je ne le pense pas. A moins qu’on ait trop besoin d’hommes, les réservistes referont probablement une période d’entraînement pour s’habituer à porter le sac, pour se plier aux longues marches, aux fatigues du métier.
Elle regarda tristement en face d’elle, à travers la vitre, le ciel orageux.
— Il va pleuvoir, dit-elle en soupirant. Oh ! Cyril, je ne pensais pas que ce fût un bonheur d’avoir seulement une maison, un abri contre les intempéries des saisons, un lit pour dormir. Pourtant voici que tous ces faibles biens vous sont arrachés. Mais peut-être ne pourrez-vous supporter une telle misère ? Si vous tombiez malade, ce serait, n’est-il pas vrai, un grand bonheur, car alors, vous nous reviendriez ?
Il eut un mouvement de révolte devant cet espoir coupable qu’elle avouait ingénument. Mais il se souvint qu’elle l’aimait, et il reprit avec tendresse :
— Vous ne devez pas faire ce souhait, ce serait pour moi une humiliation trop grande. Dès maintenant, je n’aurai plus aucun repos avant d’être là-bas, près des frontières, souffrant et combattant avec les hommes de ma génération et de ma race, partageant leurs fatigues, leurs dangers. Cela seul me semble enviable.
Elle ne s’étonna point de ce langage. A la place de Cyril, elle eût parlé comme lui. Mais pouvait-elle accepter pour son bien-aimé ce qu’elle eût accepté pour elle ?
— C’est injuste, gémit-elle. Poète, vous aviez été créé pour nous dire de nobles paroles, pour nous expliquer toutes choses. C’est une amère dérision de vous envoyer parmi tant d’autres soldats vers la mort. Des êtres comme vous devraient être épargnés, soustraits par un consentement unanime au danger commun. Dix mille vies ne paieraient pas la vôtre.
Encore une fois, il retint un mouvement d’irritation. Il avait le cœur plus généreux qu’elle et tandis que, tout occupée de lui, elle ne songeait qu’à le plaindre, lui déjà, saisi par la grande solidarité humaine, s’inclinait pieusement sur la douleur de tous.
— Quelle folie ! je ne suis rien, ma chère Laurence, dit-il avec un sourire triste. Au reste, je ne voudrais pas qu’une supériorité prétendue me conférât le droit honteux d’économiser mon sang, de ménager ma vie. C’est une chose admirable que tant d’êtres soient jugés dignes d’un même sacrifice, réclamés pour un même holocauste. Tous les hommes sont égaux devant la souffrance et la mort. Ceux qui, aujourd’hui, comme moi, s’apprêtent à partir, n’avaient pas plus que moi désiré la guerre. Leur acceptation vaut la mienne. Songez à eux, Laurence, et vous pleurerez moins sur moi. La pitié semble d’abord devoir nous désarmer, mais elle est une source de force, c’est à elle que je dois mon courage.
A ce moment, son regard rencontra celui de Laurence. Une émotion soudaine fit vaciller ses traits. Doucement, il appuya son visage sur cette pâle figure qui semblait lui reprocher sa paix précaire.
— Ne me croyez pas insensible, murmura-t-il. Il y a une chose que je puis à peine supporter, c’est la douleur où je vais laisser les deux êtres qui me sont les plus chers au monde : maman et vous, Laurence !
Elle avait fermé les yeux. Elle était plongée dans la nuit, mais non plus seule. Elle sentait la chaleur de cette joue contre la sienne et de ce corps entre ses bras, tandis que des paroles inespérées comblaient enfin le vide de son cœur. Sa longue attente, sa fidélité, sa patience n’avaient pas été vaines. Cyril ne l’avait pas choisie dans le transport de sa jeunesse pour en faire sa bien-aimée, son idole ; mais, tout de même, elle était sa pauvre enfant. Il porterait à jamais la responsabilité du mal incurable, dévorant, qui la brûlait jusque dans la moelle des os. Sous la fulgurante lumière du malheur, il venait de voir le visage nu et sanglant de son amour. Il s’en souviendrait dans l’absence, dans les pires tourments, au fond de la tombe, au ciel même. Par son martyre, elle l’avait conquis et rien ne pourrait plus dénouer le lien dont elle l’avait enlacé. L’heure des adieux les rapprochait, soudait leurs âmes l’une à l’autre, mystiquement, pour toujours. C’est pourquoi Laurence endurait sans révolte sa secrète agonie ; car elle savait que c’était le plus grand bonheur de sa vie, ce déchirement, cette douleur !
Maintenant, elle écoutait des paroles plus tendres encore, et qui confirmaient ses pensées :
— Chère, disait Cyril, n’est-ce point étrange ? Il faut être au seuil de la tombe pour comprendre, parmi les biens qui nous échappent, lesquels étaient vraiment précieux, pour savoir ce que nous avons réellement aimé. Alors, tout ce qui n’était qu’apparences trompeuses, illusions, mirages formés par la passion, s’évanouit. Des figures que nous croyions adorer, qui nous hantaient nuit et jour, s’estompent, disparaissent, et d’autres prennent un éclat que rien n’effacera jamais. Le saviez-vous, Laurence ? Nulle ne fut plus semblable à moi, plus près de moi que vous, si près que parfois je vous voyais à peine, que je ne sentais pas toujours votre présence. Vous étiez en moi comme ma pensée, comme le sang de mon cœur. Et l’amitié qui nous liait était plus grande que tout amour. Au moment où tout me manque, elle subsiste seule. Je puis vous dire adieu, vous ne me quitterez jamais et je vous emporterai partout avec moi.
Il avait relevé la tête. Elle posa les deux mains sur son visage, et elle le regardait, sans rien dire, avec une expression de joie hagarde qui lui fit mal.
— Hélas ! dit-il en soupirant, il eût mieux valu pour vous que nous ne nous fussions pas rencontrés ici-bas.
Elle protesta passionnément :
— Je ne regrette rien, cet amour m’était nécessaire.
— Pourtant, s’écria-t-il, voyez le mal que je vous fais, voyez où je vous entraîne !
Mais elle ne maudit pas la douleur où sa passion trouvait sa réalisation, son achèvement, sa plénitude.
— Oui, dit-elle, dans une région désolée, comme aux confins du monde. Il n’y a plus autour de nous que des décombres, devant nous des ténèbres, mais qu’importe puisque je suis à vos côtés !
Alors, la voyant si forte, il voulut l’éprouver plus encore, la mettre en présence du malheur qu’il redoutait pour elle. Il dit, la regardant bien en face :
— Cependant, si je meurs, Laurence ?
Elle reçut le coup sans faiblir. Elle avait prévu cela aussi. Ses yeux noircirent comme la mer au moment où le vent s’élève. Elle murmura, farouche :
— Je ne vivrai pas après vous !
Il tressaillit et son visage devint sévère.
— Que signifie cette parole ? s’écria-t-il. Vous ne voulez pas dire que vous vous donnerez la mort ? Si vous me connaissez, vous savez que ce serait à mes yeux un crime que je ne pourrais vous pardonner !
Elle eut un rire déchirant :
— Comme vous êtes dur !
Son cœur fut écrasé par une indicible épouvante. Elle comprit enfin, pour la première fois, à quel point elle dépendait de Cyril. Jamais, même dans le transport du désespoir, elle ne pourrait, fût-il couché dans la tombe, accepter la pensée de lui déplaire, ni accomplir un acte qu’il condamnait. D’un mot, il venait de lui fermer toute issue. Il l’emprisonnait dans la vie. Il la chargeait d’une douleur sans fin, d’un joug qu’elle n’oserait plus rompre. Elle palpitait comme une bête traquée qui cherche à s’échapper. Plaintivement, elle dit, essayant d’éluder sa question précise :
— Je ne pourrai pas vivre après vous, je le sais, je le sens. Il me sera accordé de mourir, tout naturellement de votre mort.
— Mais vous ne chercherez point à hâter votre heure ? Jurez-le-moi, Laurence, je le veux, il le faut.
Ils demeurèrent l’un en face de l’autre, comme dans un silencieux combat. Le regard de Cyril exprimait une autorité pressante, inexorable. Celui de Laurence une supplication affolée, une peur panique. Mais peu à peu ses yeux se firent plus doux, plus humbles. Elle cédait dans le déchirement horrible de tout son être. Ce fut le point culminant de son amour, l’instant où Cyril, en quelque sorte, lui arracha son âme. Sans résistance, elle subit ce rapt profond, cette âpre violence. Elle se laissa dépouiller de tout, elle donna tout ce qui lui restait, abdiquant à la fois sa liberté, sa volonté, sa dernière espérance. Sa tête roula sur l’épaule de son ami. Dans un gémissement d’agonie, elle balbutia le serment qu’il exigeait d’elle, et il la tint entre ses bras, inerte, entièrement rompue par ce suprême effort.
Alors il se fit infiniment tendre et, tandis que, silencieuse et foudroyée, elle savourait l’amer calice dont il venait de l’empoisonner, il essaya de relever son courage.
— Croyez-le, dit-il. Cette heure, si sombre qu’elle soit, est une heure sanctifiante. C’est comme si, dans la forêt où nous risquions de nous perdre, une main bienfaisante avait détruit toutes les routes pour n’en laisser qu’une seule, celle qui mène au vrai but du voyage, vers l’éternité, vers Dieu. Tout est simple, clair et facile, parce que le monde autour de nous tombe en ruines et nous n’y sommes plus que pour une heure, « en étrangers et en pèlerins ». Déjà nous nous étonnons d’avoir désiré ses biens périssables. Pourquoi tant de soucis, de travaux inutiles ? En dehors de ce qu’il accomplit pour Dieu, tout ce que fait l’homme ici-bas, tout ce qu’il aime n’est que néant, vanité, illusion, fumée.
— Des êtres tels que vous ne sont pas que fumée, s’écria passionnément Laurence. Je ne me trompais pas en vous aimant. Oh ! Cyril, vous me suffisiez pleinement et vous m’auriez toujours suffi !
— Jusqu’à la mort seulement, reprit-il d’une voix plus forte et presque solennelle. Si vous supprimez Dieu, je ne suis, pour votre amour même, qu’une statue d’argile animée, prête à se dissoudre au moindre souffle du vent. Dieu seul peut me donner une âme indestructible participant à son éternelle existence et je n’ai pas de réalité hors de lui.
Elle couvrit ses yeux de sa main, comme éblouie par une lumière trop vive, et elle murmura sourdement :
— S’il est vrai que lui seul peut vous rendre à moi, que veut-il de moi ?
— Il vous veut simplement, reprit Cyril avec une douceur persuasive. Il vous veut, comme il me voulait, Laurence. Oh ! j’ai été préparé d’une manière miraculeuse à cette épreuve. Depuis un an, je sentais en moi comme un appel, une sollicitation pressante, une main toujours sur moi et qui m’arrachait tout. Je résistais, malgré moi, sauvagement. L’homme a peur de ce qui est grand : il se refuse instinctivement à l’amour infini, comme la femme à celui qu’elle adore. Mais voici le dernier coup de la grâce. Le temps n’est plus à moi. La mort est toute proche. Il n’y a plus d’hésitation possible. Naturellement, je ne partirai pas sans avoir mis en ordre ma conscience, sans m’être réconcilié avec Dieu. Je voudrais que vous le fissiez aussi, Laurence ; car alors je ne vous laisserais plus seule.
De nouveau, elle céda et promit ce qu’il lui demandait. Quelle que fût la route où il s’engageait, il fallait bien qu’elle le suivît. Il ne pouvait rien aimer qu’elle n’aimât comme lui, rien croire qu’elle ne crût aussitôt.
— Cyril, est-ce tout ? dit-elle avidement. N’avez-vous plus rien à réclamer de moi ?
— Plus rien, soupira-t-il, voici que je vous ai tout repris. Je vous confie encore ce que j’ai de plus cher. Maman, comme vous reste seule. Qu’une même douleur vous unisse. Demeurez avec elle et priez pour moi.
Elle accepta, docile, les devoirs qu’il lui laissait. Alors, ayant ainsi en quelque sorte terminé son testament, il se leva. C’était l’heure des adieux. Laurence avait beau l’enlacer de ses faibles bras, elle ne pouvait plus le retenir qu’une minute encore.
— Au revoir, disait-elle, les yeux levés vers ce vivant visage où déjà elle croyait voir l’ombre de la mort. Au revoir ! Ne me dites pas d’autre mot. Je souffrirai tout ce qu’il faudra souffrir. Je vivrai tant qu’il faudra vivre, afin de mériter qu’un jour vous me soyez rendu. Mais, Cyril, souvenez-vous de moi, même au delà du monde, que je puisse vous reconnaître et vous aimer encore. Vous m’appellerez, n’est-ce pas, ami cher ? Vous m’appellerez et je vous répondrai. Vous me prendrez en vous, pour toujours, pour toujours.
Il détourna la tête pour cacher ses larmes, car il défaillait d’émotion en la voyant accueillir avec une telle ferveur la dernière espérance qu’il lui avait offerte. Si tendre que soit un homme, tout l’amour qu’il a jamais pu concevoir est cent fois dépassé par l’amour de la femme, cet amour acharné, inextinguible, que n’effraient ni la séparation, ni la mort même, et qui martyrisé, condamné ici-bas, se tourne avidement vers l’éternité, la sommant de réaliser son rêve. Bien qu’il fût affligé de constater que, dans la religion même, Laurence ne cherchait, ne désirait que lui, Cyril fut vaincu par son cri passionné :
— Au revoir donc, dit-il gravement, concluant le pacte que lui proposait cette pauvre âme en peine. Au revoir de toutes façons, sur cette terre, ou au delà.
Ils étaient parvenus sur un sommet trop escarpé, trop pur. Laurence eut un soudain vertige. Elle faiblit pour la première fois. Sa douleur, longtemps contenue, rompit les bornes où l’enfermaient sa volonté et sa raison. Elle se mit à délirer.
— Non, non, gémissait-elle en roulant sur l’épaule de Cyril sa tête échevelée ; non, je vous ai trompé, je ne puis m’élever si haut. Que m’importent l’au-delà, le ciel ? Sais-je seulement si je pourrai vous retrouver ? Si triste qu’il soit, ce monde, lorsque vous êtes avec moi, devient mon paradis. Restez encore quelques heures. Ne me dites plus rien. Que votre main soit dans la mienne, votre cœur près du mien, et ma joie sera telle que, peut-être, elle pourra me tuer. Alors vous m’abandonnerez et je reposerai tranquille. Mais ne me quittez pas ainsi vivante. Oh ! restez, restez avec moi !
Elle s’accrochait à lui, convulsivement, avec un regard horrible. Il était aussi pâle, aussi bouleversé qu’elle.
— Laurence, mon amie, mon enfant, murmura-t-il d’une voix tremblante, pardonnez-moi. J’ai été cruel pour vous, je le sais bien. Mais il fallait qu’entre nous tout fût dit. Je devais vous préparer au plus grand malheur, vous dicter toutes mes volontés, afin que vous soyez avec moi, toujours. Pourtant, je puis être épargné. Priez pour moi, espérez, et votre attente ne sera pas trompée.
Elle souffrait trop pour le croire ; mais elle comprit soudain le mal qu’elle lui faisait. Par pitié pour lui, elle réussit à feindre une confiance qu’elle n’avait point. Calmée, elle dit avec un sourire héroïque :
— C’est vrai, vous reviendrez, Cyril, je le sais, j’en suis sûre !
Elle le reconduisit jusqu’au seuil de la porte. Ils s’embrassèrent encore. Puis Cyril commença de descendre l’escalier. Appuyée à la rampe, Laurence regardait, sans une larme, ce beau visage, admirable lumière, qui, lentement, déclinait sur sa vie. Jusqu’au dernier moment, elle lui sourit, calme, sereine, réprimant avec force les cris déchirants de son cœur. Enfin, lorsque tout fut fini, lorsqu’elle eut refermé la porte, elle chancela comme au bord d’un abîme. Ses yeux, quoique grands ouverts, ne voyaient plus rien qu’une nuée informe. Et il lui sembla que son âme n’était plus qu’un faible souffle entre ses dents, tout prêt à s’exhaler. Elle eut soudain la conviction absolue qu’il lui suffirait de consentir à la mort pour cesser aussitôt d’exister. Mais si grand que fût son mal, elle souhaitait qu’il se prolongeât. De toute sa volonté, elle retenait impérieusement, passionnément, sa vie défaillante. Les promesses faites à Cyril l’enchaînaient à la terre. Il lui fallait les accomplir et sauver, dans ce grand désastre, l’honneur de son amour.
Elle descendit dans la rue et se dirigea vers Saint-Sulpice. En débouchant sur la place, elle aperçut un groupe compact qui stationnait devant la mairie. Tous les passants, se détournant de leur route, venaient grossir ce rassemblement d’où, par moments, une femme se détachait, s’enfuyait précipitamment, couvrant de ses mains son visage. Cette foule était calme et regardait silencieusement une petite affiche d’aspect inoffensif. Laurence, à son tour, s’en approcha et lut les deux lignes concises qui ordonnaient la mobilisation générale des armées de terre et de mer. Alors, pour la première fois depuis une semaine, ses larmes jaillirent. Elle s’éloigna, courbée en deux, les épaules secouées de sanglots. Elle entra dans l’église de Saint-Sulpice, s’arrêta près d’un confessionnal. Et là elle attendit, pleurant à fendre l’âme, que le moment fût venu de se réconcilier avec le Dieu que Cyril lui avait rendu et devant lequel il s’agenouillait aussi, dans une église voisine, à la même heure, sans qu’elle le sût.
IX
Quel que soit le malheur qui nous arrive, la plupart du temps nous l’endurons et nous attendons qu’il finisse.
Samuel Butler.
Le surlendemain, Laurence se rendit à Bourg-la-Reine. Cyril était parti le matin même. L’heure des adieux pour sa mère durait encore. Elle la prolongeait, l’éternisait, l’évoquait sans cesse en pleurant. De nombreux amis l’entouraient qui, tous, la plaignaient sincèrement. Mais plus que leurs paroles et leurs consolations, l’émouvaient le visage altéré de Laurence, son silence, sa consternation. Cyril lui avait trop tendrement recommandé la jeune femme pour qu’elle ne devinât pas, la voyant si triste, son amour secret. Déjà un lien aussi fort que celui du sang unissait l’une à l’autre ces deux abandonnées. Sans avoir besoin de s’expliquer, elles savaient qu’elles allaient désormais souffrir, attendre ensemble, sans que rien jamais pût les séparer. Quand tous les visiteurs se furent retirés, Laurence s’attarda longtemps dans le salon où la présence de Cyril semblait flotter encore. La société de Mme de Clet lui était douce. Elle avait le regard de son fils, la même nature ouverte, chaleureuse, quoique plus superficielle. Son cœur était moins sombre, moins meurtri que celui du poète. Alors qu’il s’était soumis au malheur docilement, complètement, sans imaginer que le sort pût lui faire grâce, elle gardait une espérance acharnée. Cyril reviendrait, elle en était sûre. Elle allait tant prier pour lui ! Son amour agissant, de loin le défendrait. Quelques mois d’inquiétudes, de craintes, et ce cauchemar prendrait fin, faisant place à l’ivresse du retour et de la réunion. Peu à peu, Laurence se laissait pénétrer par la même certitude. Tous les hommes, en effet, ne pouvaient être tués. Peut-être qu’au-dessus de ce cataclysme, une justice indéfectible subsisterait. Peut-être Dieu rappellerait-il à lui seulement les inutiles, les lâches, purgeant la terre et laissant vivre les meilleurs, les plus grands, les mieux aimés : Cyril.
Le sixième jour de la mobilisation, André Dacellier partit, sans enthousiasme excessif, mais pourtant sans répugnance. Depuis longtemps, sous l’influence de sa femme, si correcte, si « bien pensante », son antimilitarisme entêté de jeune homme, heureux de s’insurger contre les idées de son père, s’était changé en neutralité insouciante, absence méprisante de toute opinion politique. Entraîné malgré lui par l’élan magnifique d’un peuple entier, las d’un long asservissement, il admit sans effort la nécessité de combattre, de vaincre l’Allemagne, pour assurer à jamais la paix du monde. Contraint d’abandonner son foyer, ses travaux, de rompre avec toutes ses habitudes, il trouva, dans sa légèreté, la force que d’autres, plus nobles, puisaient dans l’amour du devoir et du sacrifice. Il appartenait à la race trop nombreuse des êtres qui, exempts de passion, incapables de s’attacher sérieusement à rien, s’accommodent aisément de tout. Puisqu’il devait faire la guerre, il s’y intéressait comme à son métier de journaliste. Au reste, dans cette catastrophe, aveugle et borné toujours, il ne voyait nulle part la douleur. On l’eût fait sourire en lui parlant des cœurs brisés par la séparation. Il quittait sans émoi sa femme et sa fille. Pas un instant il ne songea qu’il pourrait ne pas revenir. Laurence méprisa ce courage qui prenait sa source dans un optimisme chimérique, dans l’égoïsme et la frivolité de l’âme.
A son tour, Gaston Noret vint lui faire ses adieux. Il était extrêmement gai et trouvait la vie magnifique. La guerre l’amusait comme une aventure pittoresque, imprévue, folle. Il brûlait du désir de combattre. Pas plus qu’André, il ne se croyait menacé dans sa vie. Narguant le danger, il se confiait joyeusement à sa bonne étoile, à la chance qui, jamais, jusqu’alors, ne l’avait trahi.
Juliane, dès que son mari fut parti, se fit engager comme infirmière-major dans un hôpital de Paris. Son activité nouvelle, le sentiment de son importance, les grandes phrases qu’elle débitait sur le sacrifice et la patrie compensaient, pour cette créature vaniteuse, l’absence et les dangers d’André. Mlle Drevain, un peu rassurée, s’occupait activement d’entasser chez elle des provisions de toutes sortes en prévision d’un siège ou d’une disette. Edith Albertaud avait eu la chance de garder son mari, placé à la tête d’un hôpital militaire. Absorbée par ses nombreux devoirs, heureuse de voir son foyer préservé, elle ne songeait pas à la douleur des autres.
Lorsqu’elle quittait Mme de Clet, Laurence ne se plaisait que dans la société des Arêle. Ceux-là, vraiment, savaient souffrir. Si dans cette grande épreuve, ils ne proféraient pas une plainte, leur sérénité n’avait pas pour cause l’indifférence. Déjà leurs deux fils aînés, les jésuites, étaient rentrés en France. Le plus jeune revenait du Maroc avec son régiment. Ils allaient trembler jour et nuit pour ces trois existences. Si sainte que fût Mme Arêle, elle n’en restait pas moins la plus tendre, la plus craintive des mères. Sans cesse, elle s’inquiétait, ne songeait qu’aux soldats. Les yeux fixés sur le ciel maintenant rayonnant et implacable, elle disait à Laurence en soupirant : « Pauvres enfants, comme ils doivent être fatigués, marchant en plein soleil sur les routes brûlantes. Et cette nuit, avez-vous entendu l’orage, la pluie diluvienne ? Ils ont été trempés, ils ont eu froid peut-être ! » Laurence, pour qui toutes les variations atmosphériques prenaient les proportions d’une tragédie et qui, sans cesse, implorait les éléments, le soleil, la pluie, la foudre de ne point faire mal à son bien-aimé, Laurence s’associait de toute son âme à cette anxiété maternelle. Elle fut heureuse d’offrir à ses vieux amis une immense consolation en leur annonçant son retour à la foi. Leurs visages resplendirent de joie lorsqu’ils apprirent qu’elle avait communié. Ils l’embrassèrent avec des larmes, louant Dieu, bénissant l’épreuve même qui les frappait. Elle leur avoua que Cyril avait été l’instrument de sa conversion et les supplia de prier pour lui. Ils comprirent son amour. Ce furent eux alors qui s’efforcèrent de la rassurer, de l’aider à porter cette croix trop lourde sous laquelle ils la voyaient plier. Ils furent aussi heureux qu’elle lorsque Cyril écrivit qu’il restait à Chaumont, où il devrait probablement subir une longue période d’entraînement avant d’être envoyé au front.
La guerre commençait. Après quelques succès éphémères, remportés par nos troupes en Alsace, la bataille s’engagea bientôt, formidable, en Belgique, et notre armée, vaincue, recula. Cette défaite de Charleroi fut pour Laurence un coup terrible. Nos premières victoires ne l’avaient émue que dans sa piété filiale, lui faisant regretter que son père ne fût plus là, à l’heure où se réalisait son rêve, où il eût goûté la plénitude du bonheur ; mais elle comprit soudain ce qu’est l’amour de la patrie, lorsqu’elle sentit la France, ouverte sans défense, devant l’envahisseur. Il lui semblait maintenant que c’était son cœur même que les Allemands foulaient aux pieds avec notre sol. Ils entraient chez nous, vainqueurs. Bien que les journaux n’avouassent pas encore la vérité, ni l’étendue de nos désastres, on devinait leur avance progressive. Dans le silence épouvanté du monde, on entendait le bruit de leur marche lourde. Et, un matin, parut le sinistre communiqué officiel annonçant que notre armée, dans son recul, avait atteint la Somme. Dès lors, de jour en jour, les nouvelles se firent plus précises, plus mauvaises. Les Allemands ne semblaient rencontrer aucun obstacle. Nos villes du Nord et de l’Est tombaient, l’une après l’autre, sans résistance. Ils avançaient, ils avançaient, ils étaient victorieux toujours, ils avaient dépassé Reims, dépassé Saint-Quentin, ils atteignaient Compiègne. Demain, ils seraient sous les murs de Paris. La ville, dans ce grand danger, restait affreusement calme. Mais une foule silencieuse et consternée se pressait dans les banques, devant les commissariats de police, s’écrasait aux abords des gares. Peu à peu, les quartiers les plus animés se vidaient. Les magasins étaient déserts, les appartements se fermaient. On sentait partout, l’angoisse, la panique, l’affolement sombre de la défaite. Jamais Laurence n’avait trouvé Paris plus beau qu’en ces jours de deuil. Il semblait vivre maintenant ainsi qu’un être humain. On croyait presque entendre monter de ses pierres un murmure continu, une plainte. Ses jardins mornes, ses avenues, ses places, ses monuments prirent soudain un aspect pathétique, devinrent émouvants comme un visage, comme la face d’un père insulté qui, rassemblant autour de lui ses enfants, les conjure de venger son offense. Bien souvent, Laurence, accoudée sur les quais près du Louvre, regardant la courbe gracieuse de la Seine, ses rives nobles et charmantes, et, au loin, Notre-Dame, adorait, dans ce paysage insensible, l’image de la patrie. Lorsque Cyril, comme elle éperdu de douleur, écrivait, se plaignant de son inaction, exprimant le désir d’être au plus tôt engagé dans la lutte, elle l’approuvait de toute son âme, acceptant qu’il partît, acceptant de trembler pour lui, avide à présent de souffrir sans répit.
Cyril, cependant, avait ordonné à sa mère de quitter Paris. Laurence, qui ne voulait pas se séparer d’elle, la suivit à Orléans où une amie de Mme de Clet leur offrit un local provisoire. L’attente continua. Mais, peu à peu, comme avertis par un secret pressentiment, les cœurs se rassuraient, s’abandonnaient à l’espérance. Les journaux demeuraient vagues et circonspects. Soudain les nouvelles officieuses et imprécises, qui circulent toujours en des temps troublés, devinrent merveilleuses. On se répétait que les Allemands n’avançaient plus. On affirmait que l’aile droite de von Kluck avait été tournée, son armée détruite, son état-major fait prisonnier. Enfin, un matin, le communiqué officiel annonça la victoire de la Marne et la déroute allemande. Ce fut un jour de joie inouïe, joie grave et contenue, mais qui éclatait sur tous les visages et faisait se jeter les uns vers les autres, avec une effusion subite, des gens qui se connaissaient à peine, habitants du même hôtel, réfugiés d’une même ville, d’une même province.
Laurence crut s’éveiller d’un long cauchemar. Elle respirait avec ivresse l’air allègre de la victoire et ne craignait plus rien. Elle savait Cyril à l’abri. Nos soldats avançaient. Peut-être allaient-ils, en quelques jours, délivrer la France, entrer à leur tour en Allemagne. La paix pouvait suivre ces éclatants triomphes. Tous les espoirs semblaient permis. Le lendemain, une nouvelle affreuse vint assombrir le cœur de la jeune femme. Le colonel Arêle, par dépêche, lui apprit la mort de son fils, le jeune lieutenant qui, sous les ordres de Maunoury, avait été tué sur l’Ourcq.
Laurence quitta aussitôt Orléans. Elle aimait trop tendrement les Arêle pour consentir à demeurer loin d’eux lorsqu’ils souffraient. Avant qu’elle les eût rejoints, un nouveau malheur les frappa. Ils apprirent le décès de leur second fils. Enrôlé parmi les brancardiers, il avait été blessé mortellement, par un éclat d’obus, au moment où il relevait un blessé sur le champ de bataille. Si forte que fût leur âme, ils défaillaient sous ce double coup, sous ces deux glaives enfoncés dans la même blessure. Mme Arêle, déjà affaiblie par une longue maladie, n’était plus que l’ombre d’elle-même, l’image de la douleur inconsolable. Le colonel semblait un chêne foudroyé. Voûté, vieilli, méconnaissable, les cheveux tout blancs, il ne trouvait plus de paroles pour bénir sa souffrance. Seul son regard bleu, si candide et si triste, attestait sa résignation. L’infortune de ces deux vieillards navra Laurence. Sans doute, leurs fils étaient morts noblement, en accomplissant le devoir auquel ils s’étaient consacrés : le prêtre dans un acte de charité, l’officier en pleine victoire, après s’être couvert de gloire dans l’attaque des positions ennemies. Déjà ce père, cette mère désolés pouvaient chercher au ciel leurs deux héros, mais tout de même, ils étaient seuls. Ils avaient mis leur espoir dans leur plus jeune fils, unique lien qui les rattachât encore à la terre. Lui seul, en se mariant plus tard, aurait pu leur donner une famille, des enfants. Sa mort achevait de les dépouiller. Ils avaient tout offert, tout sacrifié, tout perdu. Ils vieilliraient sans aucune consolation humaine, privés des affections les plus légitimes. Et Laurence se révoltait devant une telle détresse.
— Ah ! colonel, disait-elle en sanglotant, c’est trop, c’est trop injuste. Pourquoi, lorsque tant d’êtres misérables et vils sont épargnés, vos deux fils, si nobles, si parfaits, si purs, ont-ils été repris ? Pourquoi une si lourde croix vous est-elle envoyée, à vous dont la vie fut sans tache et que Dieu devrait tant chérir ?
Alors il se souvint qu’elle aussi tremblait pour son amour, qu’elle pouvait demain, dans quelques jours, voir sa vie détruite par la mort de Cyril. Il comprit la nécessité d’être pour elle un exemple. Ce devoir lui rendit quelque force, tarit ses larmes. Il répondit avec douceur :
— Mon enfant, ce serait trop simple d’aimer Dieu, si cela devait, non seulement nous acquérir la récompense éternelle, mais encore le bonheur ici-bas. C’est dans le sacrifice et l’arrachement du cœur que notre foi a quelque prix. Je remercie le Seigneur puisqu’il me permet de lui prouver ma fidélité, et je le bénis, surtout s’il me frappe à la place de ceux que le malheur écarterait de ses autels.
En prononçant ces paroles, il posa la main sur le front de Laurence dans un geste de protection ; car déjà, dans sa charité, il offrait sa douleur pour elle et pour Cyril. Mais elle se disait tout bas : « S’il n’a pu sauver ses fils, pourra-t-il sauver mon ami ? A quoi bon espérer ? Puisque les prières des plus saints ne sont pas exaucées, que vaudront les miennes ? » Et, plus que jamais, elle tremblait en songeant à son bien-aimé.
L’hiver commençait. Les grandes espérances soulevées par la victoire de la Marne ne s’étaient pas réalisées. Le mauvais temps arrêta bientôt les opérations. Les deux armées se terrèrent dans les tranchées, s’immobilisèrent dans une lutte terne et sans événements. Alors prit fin le bel élan qui, magnifiant toutes les âmes, les avait précipitées vers le sacrifice. Le temps eut raison de ce courage humain, si faible, si aisément abattu lorsqu’il n’est pas soutenu par une conscience intègre, dirigé par une volonté exceptionnelle. De nouveau, pour la foule immense des médiocres, la vie, le repos, la jouissance reprirent leurs attraits, un instant méprisés. Les moins nobles cœurs firent défection. André Dacellier, qui s’était battu bravement sur l’Yser, fut blessé au bras en novembre. Après un court séjour dans un hôpital de Rennes, il revint à Paris, en congé de convalescence. Ce congé se prolongea, s’éternisa. Juliane, en effet, tout en conservant sa belle attitude et son héroïsme affecté, commençait à ne plus voir dans les dangers de sa patrie que son intérêt personnel. Ses économies étaient presque entièrement épuisées et la jeune femme, qui n’avait pas prévu une guerre si longue, s’effrayait des privations qu’il lui faudrait subir, si son mari, continuant à se battre, ne pouvait plus gagner d’argent. Elle usa des puissantes influences dont elle disposait pour le faire mettre à l’abri. Bientôt, André annonça à tous ses amis que ses chefs le trouvaient de constitution trop faible pour affronter un hiver dans les tranchées. Peu après, il fut versé dans l’armée auxiliaire et placé au contrôle postal des dépêches. Ce poste de tout repos, qui le laissait à Paris, lui permit de reprendre sa profession de journaliste.
En décembre, Gaston Noret revint à son tour pour soigner une bronchite. Ce garçon, fort et bien portant, se déclarait poitrinaire. Il avait fait toute la retraite de Charleroi, connu la pire misère. L’expérience lui semblait suffisante. Sa curiosité était satisfaite. La vie morne et désolée des tranchées lui inspirait une profonde horreur. Il eut l’habileté de se faire réformer. Beaucoup d’hommes, appartenant à toutes les classes de la société, artistes, bourgeois, ouvriers, fortement protégés ou servis seulement par la chance, suivaient ces exemples et s’embusquaient sans honte. Mais Cyril, avec beaucoup d’autres, demeurait ferme et ne trahissait pas. A la fin de janvier, il quitta Chaumont et fut envoyé sur le front. Cet être, si sensible à la douleur humaine, vécut en face de la mort, parmi les cadavres abandonnés, les blessés expirants. Ce spectacle et l’humidité des tranchées éprouvèrent si fortement sa santé qu’il dut, à plusieurs reprises, séjourner à l’hôpital. Mais il se déclarait bien portant et luttait avec acharnement contre cette faiblesse dont quelques-uns se prévalaient pour se mettre à l’abri. Il refusa un congé de convalescence qui lui fut proposé. Les prières de sa mère ne purent le fléchir. Il l’aimait, moins cependant que la France humiliée, moins que les soldats, ses frères d’armes, dont il voulait partager jusqu’au bout la misère. Une charité plus forte que ses affections les plus légitimes le retenait parmi ces malheureux, et sa foi, chaque jour plus vive, le soutenait d’une façon évidente, miraculeuse.
Laurence s’étonnait un peu que Cyril, si vite, ait pu trouver la paix, alors qu’elle la cherchait toujours. Mais seuls les prédestinés avancent rapidement dans les voies mystiques. Pour les natures ordinaires, les conversions sont lentes, pénibles. Ce n’est pas sans de grands efforts qu’une âme, longtemps égarée, se rapproche de Dieu. Il lui fait payer chèrement son reniement et sa révolte. Après l’avoir appelée, il se cache et se tait. Elle interroge et rien ne lui répond. Son ardeur, ses supplications se brisent sur le vide et l’énorme silence. Laurence avait dépensé toutes ses forces dans l’amour humain, il ne lui restait plus assez de courage pour supporter le martyre de la conversion. Affaiblie par ses angoisses et sa folle passion, elle trouvait chaque jour plus obscur le grand drame où s’usait sa vie. Elle pensait seulement qu’un jour son ami revenu lui expliquerait toutes choses, et elle continuait de prier, pour lui plaire et pour le sauver.
L’hiver passa sans autres événements que des attaques partielles et sans résultats. Paris était morne, tranquille, endormi comme une ville provinciale. Peu à peu chacun reprenait ses occupations, ses quotidiennes habitudes. Si beaucoup d’hommes étaient absents, ils écrivaient régulièrement. Leurs femmes, leurs mères se laissaient lentement gagner par une sécurité trompeuse. La guerre continuait, mais ceux qui, restant à l’arrière, ne la voyaient pas, l’oubliaient. Nul ne s’inquiétait plus des combats que nos soldats continuaient à livrer chaque jour sur quelque point du front et qui semblaient à tous mesquins et sans danger. On finissait par croire que les obus, les balles tombaient dans l’eau, ne blessaient que la terre, s’évaporaient sans causer aucun mal. Les cœurs humains, si tendres, si tristes qu’ils soient, ne peuvent vivre dans une constante appréhension. Laurence elle-même n’échappa pas entièrement à cette loi commune. Ses anxiétés furent affreuses dans les premiers jours où elle sut Cyril exposé. Elle ne cessait de trembler pour lui. A toute heure, à toute minute, elle se demandait avec épouvante : « Vit-il encore ? N’est-ce point en ce moment qu’il est frappé ? » Puis, son imagination fatiguée se lassa de lui représenter sans cesse l’horreur des tranchées, la mort de celui qu’elle aimait. Son âme réclama un peu de repos et de joie, accueillit avec une sorte d’ivresse les consolations de la religion. Maintenant, elle écoutait avidement les Arêle lorsqu’ils lui parlaient des miracles opérés par la toute-puissance de la prière. Sa ferveur s’accrut. Elle s’attacha passionnément à l’espérance. Le fait que Cyril, pendant huit mois, ne prit part à aucune attaque lui parut manifestement providentiel. Elle se persuada que Dieu, exauçant ses prières, le tiendrait toujours à l’écart des grandes batailles. Mais que devint-elle, lorsqu’au mois de septembre commença l’offensive de Champagne et que Cyril fut bientôt au plus fort de la mêlée ? Il se battait nuit et jour, presque sans relâche. Ses lettres parvenaient encore, brèves et pleines d’une horrible tristesse. Son régiment était décimé, ses amis le quittaient un à un, fauchés par la mort, blessés ou prisonniers. Il les pleurait amèrement. Son cœur brûlait du désir d’imiter ces héros qu’il voyait chaque jour tomber auprès de lui. Il devait s’exposer beaucoup, car il fut, à deux reprises, cité à l’ordre du jour. Cependant Laurence, au milieu de ses angoisses, sentait redoubler sa confiance, puisque, malgré tant de périls, Cyril vivait. La mort l’environnait en vain. La protection divine était évidente. Parce qu’il avait offert sa vie généreusement, Dieu la refusait, le sauvait malgré lui, le couvrait de son aile. Une lettre du poète acheva de rassurer la jeune femme : « Ayez confiance, écrivait-il. J’ai vu la mort de près. Je viens d’y échapper par miracle. Continuez à prier pour moi. » Laurence se jeta à genoux. Son cœur débordait de joie et de reconnaissance. Elle ne craignait plus rien. Comme elle se relevait, un coup de sonnette retentit à sa porte. Elle reçut des mains d’un petit télégraphiste un pneumatique et reconnut l’écriture de Mme de Clet. Sans doute, celle-ci, qui l’attendait le même jour à Bourg-la-Reine, décommandait le rendez-vous pris la veille. Laurence ouvrit l’enveloppe et, sur le mince papier, elle lut quelques mots seulement, écrits en caractères tremblés, désordonnés, presque illisibles : « Cyril tué. Venez, oh ! venez vite ! »
X
Il était presque tenté de croire que le linceul n’enveloppait que les gens vieux et infirmes et ne cachait jamais sous ses plis funèbres la beauté jeune et gracieuse.
Dickens.
Parmi les désastres imprévus qui consternent la terre, il n’est point de plus sombre ni de plus surprenant prodige que la mort d’un être jeune et, si fréquemment qu’il se reproduise, l’imagination ne le peut concevoir, le tient pour impossible. Debout, Laurence considérait avec une attention extrême le court billet qu’elle venait de lire. Elle n’éprouvait aucune émotion, nulle peine. Son visage ne s’était point altéré, son cœur ne battait pas plus vite, et, par moments, elle secouait la tête comme quelqu’un qui nie. D’abord, son instinct seul refusa de croire à la tragique nouvelle. Puis sa raison la réfuta par des arguments victorieux. La lettre de Cyril, reçue une heure plus tôt, restait ouverte sur la table, protestait comme une voix humaine. Sans doute, elle datait de quatre jours et les obus tombaient à toute minute. Mais n’aurait-il pas fallu à la mort, si prompte qu’elle soit, un long temps, des efforts répétés pour glacer cette vie brûlante, pour détruire ce cœur de poète, vaste comme le monde ? D’ailleurs, comment admettre que le malheur ait pu frapper Cyril sans atteindre Laurence, ni retentir, si faiblement que ce fût, dans son âme ? Cette hypothèse lui arracha un sourire de défi. Tel est l’égarement de l’amour. On le croit sage et inspiré, on l’appelle divinateur. A la vérité, il ressemble à un enfant malade qui toujours délire, se trompe et ne sait rien. Grand par son seul désir, mais aveugle, borné, impuissant, effrayé par une ombre, ravi par la plus vague illusion, il tremble quand rien ne le menace et follement espère quand il est condamné.
« Cyril tué. » Ces deux mots, cependant, quelqu’un avait pu les unir, convaincre Mme de Clet de leur réalité, la contraindre à les répéter. Laurence eut beau froisser le mince papier où ils étaient gravés comme une sentence inexorable, ils continuèrent d’exister, retentissant à ses oreilles comme le tintement grêle d’une cloche lointaine. Elle s’habilla en toute hâte et sortit de chez elle. Pour aller plus vite, elle appela un taxi et donna au chauffeur l’adresse de Mme de Clet. Assise dans la voiture qui roulait à travers les rues tranquilles, elle réfléchissait. Ses yeux ne voyaient que des choses riantes : la jeune verdure des arbres, l’azur transpercé de part en part par les flèches du soleil. C’était un bel après-midi de septembre, lumineux et pâle, dont l’aspect, invinciblement, la rassurait. Elle savait pourtant qu’à cette heure des combats meurtriers se livraient sous ce ciel sans altérer sa sérénité calme. Pourquoi croyait-elle que la nature, féroce pour tous, était cependant incapable de la tromper ? Pourquoi pensait-elle que la même lumière qui éclaire impassiblement tant de désastres, aurait refusé de luire sur sa seule douleur ? « Cyril tué !… non, c’est faux, répétait-elle avec confiance, la preuve en est dans ta beauté, ô noble jour ! Si tu souris si doucement, c’est parce qu’il lève encore vers toi son cher visage. Terre bienveillante, tu n’oserais pas refleurir si tu portais, dans tes profondeurs sombres, son corps brisé, son cœur anéanti. Soleil intègre, toi qui vois tout, tu ne brillerais pas ainsi sans honte si tu contemplais à la fois, en même temps que ma forme vivante, celle de mon amour au tombeau. »
La maison de Mme de Clet se dressait toute blanche au milieu de son jardin fleuri, véritable fouillis de dahlias et de roses. La lumière de ce beau jour l’entourait sans la pénétrer, se brisait contre sa façade aveugle dont toutes les persiennes étaient hermétiquement fermées. Il semblait évident que cette demeure abritait un cœur désespéré qu’elle cherchait à défendre contre la joie insultante du dehors. Laurence n’entendit pas, comme de coutume, des aboiements tumultueux de chiens répondre à son coup de sonnette, ni même des pas s’approcher. La porte s’ouvrit sans bruit, et la vieille servante, qui pleurait et chuchotait tout bas, referma précipitamment le lourd battant de chêne, barrant la route à l’importun soleil. L’obscurité remplissait les pièces closes, admirablement rangées, dont toutes les portes restaient ouvertes et qui paraissaient inhabitées depuis très longtemps. Laurence, les yeux encore éblouis, avançait en tâtonnant à travers ces ténèbres. Elle parvint enfin au cabinet de travail de Cyril. Là, dans la même pénombre, Mme de Clet, déjà vêtue de noir, gisait dans un fauteuil et lui tendait les bras avec un long sanglot. Laurence s’était jetée vers cette forme désolée. Des larmes coulaient sur ses joues. Pourtant elle pleurait seulement de pitié pour l’erreur tragique de cette mère. Elle ne croyait pas à la mort de Cyril. Elle attendait que son émotion fût calmée pour rompre la trame de mensonge jetée comme un filet sombre sur leur vie. Mais après l’avoir embrassée, après s’être plainte à elle avec des mots incohérents, des gémissements entrecoupés, Mme de Clet prit sur ses genoux une lettre ouverte qu’elle lut tout haut, d’une voix vacillante et sans timbre. Cette lettre, écrite par un prêtre, aumônier au régiment de Cyril, était courte. Elle commençait par des condoléances et de pieuses exhortations. Puis elle racontait en quelques lignes le fait simple et terrible. Trois jours auparavant, vers quatre heures de l’après-midi, pendant un court combat, Cyril avait été blessé d’une balle en pleine poitrine. Transporté mourant au poste de secours, il gardait cependant toute sa connaissance. L’aumônier avait pu lui donner une dernière absolution, prononcer près de lui quelques prières auxquelles, n’ayant pas la force de parler, il répondait par signes. S’étant éloigné pour assister d’autres blessés, le prêtre n’avait revu Cyril qu’au moment où celui-ci venait d’expirer. Il décrivait la paix ineffable de ce beau visage endormi, louait cette âme admirable qui, plus d’une fois, s’était ouverte à lui et qu’il voyait au ciel. Sa lettre s’achevait par quelques mots d’espoir et la promesse d’une réunion éternelle. Mais qu’importait à Mme de Clet. Elle ne voulait point être consolée. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, elle sanglotait. De ses lèvres entr’ouvertes s’échappait sans cesse là même plainte monotone : « Il est mort, il est mort ! » Et ce cri, cent fois répété, frappant le cœur de Laurence à la même place, y faisait pénétrer la vérité. Le cher visage, qui partout et toujours l’accompagnait, tout à l’heure encore si radieux, graduellement se décolorait, s’estompait dans l’air vide. Elle le cherchait et ne le trouvait plus. Tout son amour, luttant avec la réalité inexorable, ne réussissait pas à lui rendre la vie. Soudain, comme sous un subit éclat de foudre, Cyril lui apparut, couché sur un lit d’ambulance, inerte, les yeux clos, le sceau de la mort sur la face, tandis qu’autour de lui, comme un décor maintenant inutile, le monde chancelait, se défaisait, tombait en ruines…
Elle pleura durant des jours et des nuits, comme si elle n’avait plus d’autre but, ni d’autre fonction sur la terre. La source de ses larmes semblait intarissable. Elle pleurait tout naturellement comme on respire, jusque dans son sommeil, et plus encore quand elle s’éveillait, car la vie n’offrait plus à son imagination, comme à sa mémoire, que des images sombres : deuils et regrets dans le passé, vide, solitude absolue dans l’avenir. Son chagrin cependant n’était pas égoïste. Elle se penchait, avec une immense pitié, sur la douleur de Mme de Clet. Celle-ci, dans son désespoir, aimait à sentir son triste cœur souffrir auprès du sien : « Oh ! Laurence, je n’ai plus que vous, lui disait-elle souvent, vous seule adoucissez ma peine, jurez-moi que vous ne me quitterez jamais. » Avant qu’elle la réclamât, la jeune femme lui avait secrètement voué toute sa vie.
Chaque jour, elle se rendait à Bourg-la-Reine. Mme de Clet lui communiquait les lettres que lui écrivaient en grand nombre les chefs ou les camarades de son fils. L’un d’eux, blessé en même temps que lui, avait seul assisté à ses derniers moments dont il fit pieusement le récit. Laurence apprit qu’à l’heure suprême, quand, ayant déjà l’aspect d’un cadavre, il semblait insensible à tout, Cyril avait voulu parler. Si grand fut son effort qu’on vit des larmes filtrer sous ses paupières closes. A plusieurs reprises, distinctement, il avait prononcé deux noms : celui de sa mère et celui de Laurence. Ce fut pour cette dernière une immense consolation. La certitude que Cyril, en mourant, pensait encore à elle, assouvit pour quelque temps l’exigence de sa passion. Ce seul nom, prononcé par lui, était comme un lien entre eux, un signe qu’il la réclamait pour partager son éternité. Maintenant, lorsque son âme appelait l’âme envolée, du fond de la tombe et des ténèbres infinies, ce cri d’amour lui répondait. Elle l’écoutait le jour et la nuit sans parvenir à en épuiser la douceur. Cette parole était pour elle un merveilleux trésor, l’honneur de sa vie brisée.
Peu après, l’aumônier envoya à Mme de Clet un pli cacheté que Cyril lui avait confié pour le mettre en sûreté avant l’attaque. Ce pli contenait deux lettres : l’une pour Mme de Clet, l’autre pour Laurence. La première était pleine de tendres recommandations, de conseils, d’exhortations. La seconde demeura secrète. Laurence ne voulut pas l’ouvrir. Elle sentait encore nettement à ses côtés la présence de Cyril. Les paroles, les beaux exemples qu’il lui avait laissés, si récents, si réels encore, affermissaient son courage. Un jour viendrait où ce souvenir même perdrait sa force et, peu à peu, l’abandonnerait. Elle avait devant elle une longue vie à vivre. Cette lettre était la dernière consolation, le seul secours qu’elle pût désormais attendre. Elle la réserva pour des heures plus désolées. Elle l’enferma dans un étroit sachet et la porta toujours contre son cœur.
Les premiers moments, en effet, ne furent pas les plus durs. La douleur dans son paroxysme a quelque chose de doux et de sacré. Elle soutient en même temps qu’elle accable. Elle détache l’âme de toutes les vanités du monde, l’emporte sur des cimes pleines de lumière où Dieu lui parle familièrement. Tout est simple pour celui qui pleure, comme pour celui qui va mourir. Délivré de toute espérance humaine, n’attendant plus rien de la terre, il écoute la rumeur de l’infini, il regarde si attentivement l’invisible que la face nue de la vérité lui apparaît dans toute sa splendeur. Durant assez longtemps, Laurence, dans la stupeur de sa tristesse, fut profondément calme et résignée. Son chagrin était une sorte d’extase où Cyril l’assistait constamment, la consolait par la promesse d’une réunion éternelle qui lui semblait étonnamment proche. Cet état d’attente passionnée dura peu. Ses larmes bientôt tarirent ; son âme aride rentra dans sa prison de chair. La vie, retombant devant son regard comme un voile bariolé de couleurs affreuses, lui masqua le ciel entr’ouvert.
Alors la religion cessa de la soutenir. Toute ferveur l’abandonna. Elle n’avait, en effet, prié avec ardeur que dans le désir acharné de sauver Cyril. N’ayant point été exaucée, elle douta de la Providence. Lorsque ses confesseurs ou les Arêle lui parlaient de la bonté divine, elle secouait la tête avec un morne sourire, évoquant ce moment où elle jetait vers le ciel de si joyeuses actions de grâce, le remerciant d’avoir préservé son bien-aimé, alors qu’il était déjà mort. Elle eut la faiblesse de juger Dieu ainsi qu’un être humain, de lui garder presque rancune, comme à l’ami qui vient de vous trahir. Maintenant, même à l’église, au lieu de lui offrir simplement sa douleur, elle la lui présentait orgueilleusement, le cœur plein de murmures et de reniements. Mais lorsque sa révolte était trop vive, trop complète, Cyril intervenait. Ombre charmante et souveraine, il revenait hanter ses rêves, ses pensées. Vaincue par la peur de lui déplaire, Laurence tombait à genoux. L’ayant perdu pour toute la vie, elle craignait de le perdre encore pour l’éternité. Alors elle cessait de se plaindre et priait pour qu’il lui fût rendu. L’amour qui la rapprochait de Dieu l’en éloignait en même temps. Courbée au pied des autels, elle n’appelait que Cyril et ne songeait qu’à lui.
L’été passa, puis l’hiver. Elle essaya de vivre. Elle se remit à écrire, sans but, sans suite, sans art, simplement pour soulager parfois son cœur trop lourd. Elle ne croyait plus à l’utilité du travail, à la nécessité de l’effort, depuis qu’elle avait vu tant de nobles destinées avorter misérablement, tant d’êtres investis d’une mission définie descendre au tombeau sans l’avoir pu remplir, depuis que Cyril, poète admirable, était mort sans achever son œuvre et presque sans honneur. Peu à peu elle rouvrit les livres qu’il avait aimés. Elle en lut d’autres qu’il ne connaîtrait jamais. Alors, quand une phrase éblouissante inondait son âme de lumière, elle tournait la tête, cherchant instinctivement l’ami perdu. Elle pleurait parce qu’il n’était plus là pour s’émouvoir et s’enthousiasmer avec elle. Les plus beaux vers et la splendeur du monde, quand le printemps revint, la déchiraient, car toute beauté pour la femme est un amer poison, du moment que, solitaire, elle ne peut l’offrir à l’amour.
Le plus terrible fut le moment où sa jeunesse, qui longtemps avait paru foudroyée, une fois encore se réveilla et, secouant le joug du regret, du malheur, réclama impérieusement un peu de joie. Souvent, vaincue par la langueur d’un beau jour, Laurence se laissait enivrer par de dangereuses illusions. Alors, son imagination puissante, habile, bien exercée, l’entourait de prestiges, d’enchantements, et lui rendait Cyril vivant. Elle le voyait comme autrefois, se pencher sur ses livres. Par moments, elle sentait nettement sa main sur la sienne et la chaleur de son visage contre le sien. Elle évoquait le passé : leurs longues causeries, leurs rires, les adieux. Puis elle inventait d’autres scènes impossibles, le retour de Cyril, de longs voyages avec lui, une existence, parfois triste et pleine de tourments, où jamais pourtant il ne la quittait. Ces rêves enfin se dissipaient, la laissant anéantie. Il lui fallait de nouveau céder Cyril à la mort, rendre tous les bonheurs un instant retrouvés, rentrer dans sa solitude. Pour échapper à l’obsession de ces chimères, elle s’efforça de ne plus songer qu’à la minute présente, de vivre comme un être éphémère qui, né le matin, doit mourir le soir, qui n’a pas de passé et n’aura pas d’avenir. Ses habitudes changèrent. Elle s’occupait de son ménage, se pliait à des besognes matérielles longtemps dédaignées, rangeait, s’agitait. Lorsqu’elle allait passer quelques jours chez les Arêle, à Versailles, jamais plus on ne la voyait s’asseoir au parc, goûter dans le repos le charme d’une heure radieuse. Elle allait toujours, elle marchait comme quelqu’un qui fuit. Le soir, lorsque étendue dans son lit, elle attendait de tomber dans l’oubli du sommeil, sa pensée s’en allait errer, dans la forêt de Fontainebleau, parcourir les sentiers familiers, saluer les arbres amis. Car sa jeunesse, pourtant si douloureuse, lui apparaissait comme une époque paisible et délicieuse. C’était le seul temps de sa vie qu’elle pût évoquer sans souffrance.
Chaque jour, l’injustice féroce de la destinée lui apparaissait avec plus d’évidence. La douleur, la mort choisissaient, pour les frapper avec une partialité terrible, les plus vertueux, les meilleurs, épargnant au contraire respectueusement les méchants, les médiocres. Elle ne pouvait dominer son indignation lorsqu’elle lisait dans les journaux le nom de son ancien ennemi, Douran, âme basse mais brillant officier, qui maintenant, général et commandant d’armée, se couvrait de gloire depuis le début de la guerre. La France, si unie lors de la mobilisation, se divisait en deux camps bien distincts : le camp des victimes et celui des habiles auxquels seuls profitait la douleur des premiers. Un jour, Gaston Noret vint annoncer à Laurence son prochain mariage. Il épousait une jeune fille fort jolie, richement dotée, qui oubliait pour lui un fiancé mort à Charleroi.
— Ceux qui se font tuer sont de fameuses poires, ricanait le bohème avec sa franchise cynique.
Laurence ne voulut plus le voir. Elle le haïssait pour cette parole et, parce qu’il vivait heureux, préservé de tout danger par un rempart de héros :
— C’est pour ces lâches que Cyril est mort, se disait-elle.
— Non, mon enfant, c’est pour vous, lui répondaient les Arêle lorsqu’elle exhalait devant eux sa révolte. Le Christ seul est mort pour le monde entier. Tout homme, si grand qu’il soit, ne meurt que pour un petit nombre d’amis. Parce que vous étiez très près de Cyril et qu’il vous aimait, il a désiré sans nul doute que son exemple, son sacrifice, servent à votre salut. Suivez donc sa trace humblement, sans regarder autour de vous, ne méconnaissez pas son amour. N’aurait-il éclairé et racheté que votre âme, son sang n’eût point coulé en vain.
Laurence alors s’attendrissait, comprenait de nouveau le sens divin de la douleur. Elle retrouvait toujours auprès des Arêle un peu de courage et de paix. Bientôt, cette consolation même lui fut retirée. Ses amis, en effet, vieillissaient beaucoup. Le colonel eut une attaque d’apoplexie qui lui laissa un embarras de la parole et une grande fatigue cérébrale. Mme Arêle déclinait aussi visiblement. La maladie et la douleur, peu à peu, les retranchaient du monde, opposaient un invincible obstacle à l’ardeur de leur charité. S’ils ne cessaient pas de prier pour ceux qui leur étaient chers, ils ne pouvaient plus les aider effectivement par leurs encouragements, leurs exhortations, leurs conseils. Ils n’avaient plus la force de soutenir une conversation suivie. Laurence, lorsqu’elle venait les voir, ne restait qu’un instant, n’osait plus leur parler de ses chagrins. Elle les embrassait, leur souriait, les quittait vite. Elle les aimait et s’en savait aimée. Mais, comme tant d’autres, ces deux figures séraphiques s’effaçaient de sa vie.
XI
J’ai été mis en oubli dans les cœurs comme un mort ; on m’a traité comme un vase brisé.
Ps. XXX, 12.
Dans son abandon, Laurence s’attachait à Mme de Clet chaque jour davantage. La différence d’âge qui les séparait ne leur permettait pas de se comprendre entièrement. Quoique frappées par la même épreuve, elles n’avaient pas la même façon de souffrir. Mme de Clet, qui ne s’était jamais éloignée de la religion, y trouvait tout naturellement sa force et sa consolation. Son âme simple et enthousiaste se jetait en Dieu avec une impétuosité toujours nouvelle. Sa foi était inébranlable, sa ferveur ne connaissait ni sécheresse, ni déclin. Laurence, toujours torturée par le doute, s’étonnait d’une ardeur si constante. Mais quand le désespoir la glaçait jusque dans la moelle des os, elle se réchauffait avec délices près de ce cœur toujours brûlant. C’était maintenant Mme de Clet qui la soutenait, la réconfortait, lui parlait d’espérance. Elle l’adorait, l’appelait sa fille chérie. Elle avait, pour lui témoigner son affection, des effusions qui bouleversaient la jeune femme.
— Je n’ai pas le droit de me plaindre, lui disait-elle souvent. Dieu est bon puisqu’il m’a donné en vous un tel trésor. Oh ! sans doute, j’ai hâte de rejoindre au ciel mon Cyril. Pourtant, vous m’enchaînez à la terre. Oui, pour vous, à cause de vous, je désire vivre quelques années encore.
Laurence s’émerveillait d’une telle tendresse. La pensée qu’une créature humaine l’aimait et avait besoin d’elle lui rendait la vie supportable encore. Chaque semaine, elle allait passer deux ou trois après-midi à Bourg-la-Reine. Mme de Clet lui racontait l’enfance de Cyril, lui redisait ses moindres paroles. Elles relisaient ensemble ses lettres. Son souvenir, qui prenait pour Laurence une acuité si douloureuse alors qu’elle était seule, lui était infiniment doux quand Mme de Clet l’évoquait avec elle. Ces longues conversations, ces réunions lui devenaient absolument nécessaires. Elle s’attristait souvent en songeant que sa vieille amie, vraisemblablement, mourrait avant elle, qu’il lui faudrait la perdre et la pleurer.
Le temps passait. Nul n’espérait plus revoir jamais la paix. Privée du revenu que lui rapportait sa maison de Sedan, Laurence se trouvait aux prises avec les plus grandes difficultés pécuniaires. Les Arêle, toujours généreux, lui servaient et venaient de lui assurer par testament une rente annuelle de trois mille francs. Son loyer, trop élevé, absorbait les deux tiers de cette somme. Et elle avait, tout en vivant avec économie, entamé fortement son petit capital. La guerre menaçant de durer toujours, il lui fallait trouver un moyen de se suffire avec ses minces ressources. Juliane parvint à résoudre ce problème, en apparence insoluble. Quoique dépourvue de toute bonté réelle, elle était naturellement obligeante. Laurence, d’ailleurs, à plusieurs reprises, lui avait prêté de l’argent qu’elle n’avait pu lui rendre. Cette dette et le respect inné de la solidarité familiale stimulèrent sa froide charité. Dans la maison qu’elle habitait, avenue d’Orléans, au rez-de-chaussée, un petit logement de garçon, composé de deux pièces agréables et claires et d’un cabinet de toilette, se trouvait libre. Cette bonbonnière se louait huit cents francs par an. Mais l’absence de toute cuisine semblait la rendre inhabitable pour une femme. Juliane leva cet obstacle, en proposant à sa belle-sœur de prendre ses repas chez elle, moyennant une pension extrêmement modique. Cette combinaison, qui devait mêler si intimement sa vie à celle de deux êtres qu’elle ne pouvait aimer, épouvanta Laurence. Elle se soumit pourtant à la nécessité et donna congé de son appartement.
De son côté, Mme de Clet cherchait à déménager. Elle avait pris en horreur sa grande maison de Bourg-la-Reine, où elle retrouvait partout de trop déchirants souvenirs. Le peu d’argent que Cyril lui avait laissé était épuisé. Trop pauvre pour conserver une bonne, elle ne pouvait habiter sans danger une demeure absolument isolée. Pour accroître un peu son revenu, elle se décida à vendre une grande partie des meubles anciens et rares qu’elle avait toujours conservés à travers tous les avatars de sa fortune. Des amis dévoués les lui achetèrent à l’avance et les payèrent un bon prix. Elle se reconstitua ainsi un certain capital dont les intérêts, joints aux loyers que lui rapportait son immeuble de Dijon, devaient la préserver du besoin.
— Je veux rentrer à Paris, disait-elle à Laurence, vivre tout près de vous et je serai heureuse.
Elles visitèrent ensemble des appartements. A l’avance, Mme de Clet se déclarait sans exigence. « Une cabane me suffira, affirmait-elle, si je puis vous voir facilement, ma chère Laurence. » Dès qu’elle entrait dans les logis étroits, que ses ressources lui permettaient seuls d’aborder, sa résignation se changeait en révolte. Elle ressortait précipitamment.
— Oh ! oh ! quelle affreuse cage, s’écriait-elle avec dégoût, j’y mourrais au bout de trois jours. Malgré ma pauvreté, il me faut, pour rester en bonne santé, de l’air, de l’espace, des pièces peu nombreuses mais grandes, un jardin. Cherchons hors de Paris, les environs immédiats sont bien desservis, je viendrai facilement vous voir.
Elles trouvèrent en banlieue des rez-de-chaussée avec jardin. Ils étaient extrêmement vastes et délabrés. Mme de Clet les visitait en frissonnant.
— Brr…, disait-elle, comme je sentirai doublement ma solitude dans ces grandes baraques !
Laurence excusait ces contradictions, comprenant qu’il est permis à tout être affligé de ne pas savoir ce qu’il veut. Elle cherchait avec patience une combinaison qui pût satisfaire entièrement Mme de Clet.
— Au fond, lui dit un jour celle-ci, ce qu’il m’aurait fallu, c’est la province ou la campagne. Tenez, j’ai reçu hier une lettre d’une ancienne amie qui a perdu comme moi son fils unique. Elle s’est retirée dans un couvent à Lourdes. Elle est complètement indépendante, mais non point seule. Les dames pensionnaires sont charmantes. Je pourrais avoir une grande chambre, exposée au midi, la jouissance d’un parc immense, une nourriture succulente, tout cela pour huit francs par jour. C’est presque incroyable. On dit qu’à Paris, bientôt, les restrictions vont devenir terribles. Là-bas, nulle privation à craindre : pas besoin de chauffage, le climat est divin. Le couvent possède des vaches, des poules. On a du lait à volonté, des œufs d’une fraîcheur exquise. Et quelle atmosphère religieuse, on est à la source des grâces, ajouta-t-elle, confondant dans un même enthousiasme ces divers avantages matériels et spirituels.
— Sans doute, approuva complaisamment Laurence, ce couvent eût été le rêve peut-être pour nous deux.
Mais sa pauvreté l’enchaînait au foyer de son frère et il était entendu que Mme de Clet ne pouvait la quitter. Elle s’étonnait un peu de voir celle-ci entretenir une correspondance suivie avec son amie de Lourdes et réclamer sans cesse de nouveaux renseignements. Elle la pressait d’arrêter avenue du Maine un appartement petit, mais qui lui semblait acceptable. Mme de Clet ajournait sans cesse sa décision. Un après-midi elle accueillit Laurence avec une tendresse plus vive encore que de coutume.
— Ah ! je vais vous faire de la peine, lui dit-elle tristement, mais sans aucun embarras. Pourtant vous m’approuverez, j’en suis sûre. Figurez-vous que j’ai reçu une lettre de Lourdes hier. On m’avertissait qu’il restait une seule belle chambre dans le couvent, qu’elle était demandée par trois personnes, que si je la voulais, il fallait l’arrêter immédiatement par dépêche. Que faire ? Vous êtes témoin que je ne trouve rien à Paris ni en banlieue. Laisser échapper cette chambre et tant d’avantages, c’était de la folie peut-être. J’aurais voulu courir chez vous, vous consulter, il était trop tard. J’ai passé toute ma nuit à prier, à pleurer, demandant à Dieu, à Cyril, de me guider. Le matin venu, je n’ai plus hésité, j’ai télégraphié pour arrêter la chambre, Ah ! si je ne vous avais pas, Laurence, je partirais joyeuse, sans rien regretter, mais c’est un affreux chagrin pour moi de vous quitter, même momentanément.
Laurence demeura un instant immobile, silencieuse et comme foudroyée.
— Momentanément, dit-elle enfin, répétant avec effort ce mot qui l’avait particulièrement frappée. Momentanément ? Vous voulez dire pour toujours ? C’est une séparation absolue, définitive.
— Je mourrais, si je croyais cela, s’écria Mme de Clet. Vous viendrez me voir chaque année, ou c’est moi qui viendrai.
La jeune femme la regardait avec stupeur. Elle savait que leurs ressources respectives ne leur permettraient jamais d’entreprendre de tels voyages. Elle trouva des arguments d’une indéniable évidence pour démontrer que toute réunion leur serait désormais impossible. Mais Mme de Clet refusa de se laisser convaincre. Elle sourit et leva les yeux au ciel d’un air inspiré.
— Dieu nous aidera, dit-elle ; il ne m’enverrait pas là-bas si vous ne deviez m’y rejoindre. Pour nous réunir, il fera naître des occasions inattendues, nous donnera l’argent nécessaire. Je le lui demanderai tellement qu’il m’exaucera, j’en suis sûre. Si je n’avais pas cette certitude, je ne partirais pas !
Elle ne mentait pas. C’était une âme parfaitement noble, incapable de perfidie, mais qui, volontiers, se nourrissait d’illusions, prenant ses désirs pour la réalité. Dominée par son enthousiasme pour Lourdes, elle supprimait avec la plus sincère mauvaise foi le seul obstacle qui l’eût empêchée de partir. Elle devinait obscurément qu’un climat agréable, un beau site, une atmosphère saine et paisible, un certain bien-être physique, l’absence de tout souci matériel, mieux que la plus solide amitié, rendent la vie supportable. Cependant, son instinct seul la poussait à choisir la meilleure part, à rechercher des avantages que sa raison dédaignait. Elle n’avait fait aucun calcul égoïste. Elle sacrifiait Laurence et ne le savait pas. Mais celle-ci, incapable de comprendre cette absolue candeur, se crut victime d’une monstrueuse hypocrisie.
— Hélas ! songeait-elle indignée, tant de protestations cachaient donc tant d’indifférence ? Elle ne pouvait vivre sans moi. Mon affection était son seul bonheur et mon cœur son asile. Pourtant elle m’abandonne. C’est une abominable trahison, la plus noire du monde.
Son chagrin fut si violent que, dès le lendemain, elle tomba malade. Elle dut rester toute une semaine au lit avec une forte fièvre. Mme de Clet vint la voir tous les jours. Un après-midi, la trouvant mieux, elle fondit en larmes :
— Oh ! Laurence, que j’ai souffert durant ces huit jours, dit-elle. Les mères, voyez-vous, s’inquiètent toujours follement pour leurs enfants. Je vous ai crue perdue !
« Elle m’aime, songea Laurence abasourdie. Je ne comprends rien à ces cœurs mortels. Elle m’aime, c’est indéniable, mais à sa manière. Tout le monde aime à sa manière qui n’est jamais la bonne. Sans doute j’ai dû parfois décevoir les autres autant qu’ils m’ont déçue. Il faut être indulgente. »
Elle témoignait toujours à Mme de Clet la même tendresse. Mais l’effort qu’elle devait faire pour lui cacher sa peine l’accablait de fatigue. Cette amitié, autrefois si consolante, devint son supplice. Il lui fallait dépenser tout ce qui lui restait d’énergie, de force d’âme dans ses visites à Bourg-la-Reine. Le reste du temps, elle passait ses journées dans son lit, se nourrissait à peine, n’ayant plus le courage de préparer ses repas. Sa santé s’altéra et sa faiblesse accrut encore sa sensibilité. Devant les autres, elle parvenait encore à se dominer. Seule, un bruit inattendu, une porte claquant brusquement, la moindre douleur physique, lorsque par hasard elle se heurtait à quelque meuble, lui arrachaient des larmes. La mort de Royale Egypte, qui s’éteignit un matin sans souffrance, lui fit une peine affreuse.
— Comme la vie est chose précaire ! se dit-elle. Après tout, il vaut mieux que Mme de Clet s’en aille. Je ne la verrai pas mourir.
Le départ de Mme de Clet pour Lourdes coïncida avec le déménagement de Laurence qui dut subir à la fois toutes les ruptures. Elle dit adieu à sa jeunesse, à son passé en quittant l’appartement où elle avait vécu près de Cyril, malheureuse et pourtant comblée, des heures qui restaient sa seule richesse. Il lui fallut passer sans transition, de cette atmosphère triste mais recueillie et pleine d’amour, dans un foyer sans chaleur ni tendresse. Les deux premiers repas pris chez son frère lui furent horriblement pénibles. Etrangère parmi ces gens satisfaits, elle écoutait avec un sentiment de glacial isolement les phrases pompeuses de Juliane, les plaisanteries d’André, les réflexions extraordinaires de leur fillette, enfant trop précoce, déjà mondaine et précieuse comme sa mère. Laurence passa une mauvaise nuit et, le lendemain, se leva de bonne heure pour aller conduire Mme de Clet à la gare.
On était au mois de février 1917. Depuis plusieurs semaines, chaque nuit la température descendait à dix-sept et dix-huit degrés au-dessous de zéro. Ce matin-là, le froid était plus pénétrant encore que de coutume. Un vent coupant et âpre neutralisait les efforts nonchalants du soleil pâle et tout empaqueté de brumes.
— Certes, je serai mieux à Lourdes par un hiver pareil, disait Mme de Clet, frissonnant sous son lourd manteau de voyage. Il y a entre les Pyrénées et Paris une grande différence de température, on me l’écrit encore ce matin. Là-bas, durant le jour, on se croirait en été ; les nuits seules sont froides. Mais, Laurence, loin de vous, j’aurai toujours le cœur glacé.
— On ne saurait tout avoir, répondit doucement Laurence.
Elle parlait sans aucune amertume. Elle désirait sincèrement que toute déception fût épargnée à Mme de Clet.
— Car maintenant, songeait-elle, quoi qu’il arrive, je ne pourrai plus rien pour elle. Cyril, ce n’est pas ma faute ! Vous me l’aviez laissée, j’aurais voulu lui être douce. C’est elle qui m’abandonne.
Arrivées à la gare, bien avant l’heure du départ, les deux femmes s’installèrent dans un compartiment vide. Mme de Clet avait pris dans ses mains les mains de Laurence et, d’une voix émue, elle lui disait les choses les plus tendres, les plus touchantes. La jeune femme, accablée, répondait à peine. Elle ne s’expliquait pas comment un être qui l’aimait si sincèrement pouvait volontairement la quitter pour toujours. A vrai dire, ce départ était en grande partie son œuvre. Elle n’avait rien fait pour l’empêcher, elle n’avait pas tenté de combattre les influences auxquelles Mme de Clet obéissait inconsciemment. La vie est une lutte acharnée où, pour ne point tomber dans le dernier malheur, il nous faut constamment nous défendre contre nos meilleurs amis mêmes, incapables qu’ils sont de deviner nos moindres chagrins. Ah ! si en cet instant, à cette heure pourtant tardive, Laurence avait avoué sa peine ; si, invoquant le nom de Cyril, elle avait supplié sa mère, disant : « Ne me quittez pas, de grâce, je n’ai plus que vous moi aussi, et je ne puis vivre à jamais seule au milieu d’étrangers ! » Si elle avait parlé, peut-être Mme de Clet, comprenant enfin le mal qu’elle lui faisait, fût-elle descendue du train pour la suivre, renonçant à ses projets. Les cœurs humains ne sont pas inexorables. Ils se sacrifient volontiers à ceux qui les implorent. Les faibles trouvent partout aide et protection. Mais ceux qui, trop fiers pour se plaindre, dissimulent leur souffrance secrète, ceux-là ne rencontrent, la plupart du temps, nul secours. Parce qu’ils sont forts, on les charge de toutes les croix et, se détournant d’eux, on les fuit, on les abandonne à leur courage.
Cependant, l’heure du départ approchait. Laurence descendit du train sur le quai. Penchée à la portière du wagon, Mme de Clet, tout en larmes, lui parlait :
— Soignez-vous bien pour moi, disait-elle, souvenez-vous que j’ai besoin de vous pour vivre. Oh ! quelque chose me dit que nous nous reverrons bientôt. Ecrivez-moi souvent. Je le ferai, moi, tous les jours. Au revoir, n’est-ce pas, au revoir !
Au moment où le train s’ébranlait, son regard, tout à coup, devint tellement semblable à celui de Cyril que Laurence couvrit ses yeux de sa main avec un gémissement. Une fois encore, son nom, prononcé par une voix connue, lui entra dans le cœur comme une flèche douce et empoisonnée. Puis brusquement les cris des employés, les sifflements aigus de la vapeur, le grincement des roues du train sur les rails formèrent autour d’elle la grande rumeur de l’adieu. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la voie devant elle était vide. Sur le quai, les rares personnes venues pour accompagner quelque voyageur se hâtaient vers la sortie. Elle les suivit machinalement, chancelant comme un aveugle que son guide a quitté et qui, pour la première fois, cherche tout seul sa route au milieu des ténèbres.
Elle voulut rentrer chez elle à pied, cherchant instinctivement dans le mouvement et la marche un étourdissement salutaire. Il y avait ce matin-là beaucoup de monde par les rues, car, malgré le froid, ce temps sec invitait à la promenade. Laurence, au milieu de cette foule, sentait plus cruellement sa solitude et sa détresse. Elle regardait avec une attention extrême tous ces passants, s’étonnant de voir tant de visages si calmes, si indifférents, parfois même dilatés par le rire, quand chaque jour tant d’hommes mouraient au front, quand la vie était si tragique. Par moments, il lui semblait que ces inconnus la dévisageaient avec curiosité, remarquaient sa démarche chancelante, ses traits défaits, ses yeux hagards. Alors, elle se redressait, s’efforçait de prendre une attitude ferme, raidissant tous les muscles de son visage.
— Quelle contrainte, songeait-elle, et comme on est mal pour souffrir au milieu des hommes ! Même dans les temps de calamité publique, la douleur sera toujours pour eux un étonnement et un scandale. Tout être malheureux est retranché du monde, sa place est parmi les bêtes, dans le désert, dans la forêt !
La forêt ! Longtemps après qu’elle l’eut prononcé, ce mot retentissait encore dans son cœur. Dominant la rumeur de la rue, il bruissait, il frémissait, imitant à lui seul le murmure des arbres. Elle se souvint des années passées près d’eux, à Fontainebleau ; du serment qu’elle leur avait fait. Elle espéra en eux. Il lui semblait que seuls ils sauraient encore lui rendre un peu de paix. En cette heure où tout lui manquait, la forêt lui apparaissait comme son unique asile, car la nature ne peut ni trahir, ni mourir. Sa splendeur est sans déclin, sa douceur éternelle. Laurence, les yeux demi-fermés, ne voyant déjà plus que futaies, branches entrelacées, rochers noirs, marchait plus lentement, obsédée par le désir de la fuite et du voyage.
Soudain, au coin d’une rue, la devanture d’un bijoutier attira ses regards. Un instant, elle s’immobilisa, réfléchissant devant ces objets scintillants. Puis, s’étant dégantée, elle entra délibérément dans le magasin et, lorsqu’elle sortit, elle ne portait plus au doigt une bague en diamants et rubis que son père lui avait donnée, mais elle serrait dans son petit sac quelques billets de banque.
En arrivant au seuil de sa maison, elle croisa son frère qui rentrait :
— Eh bien ! dit-il en lui serrant la main, comment va ? Froidement ! Quelle bise ! Un rude temps pour ceux du front. On dit que quelques morts ont eu les pieds gelés cette nuit dans leurs tombes.
Il avait pris, depuis le début de la guerre, le goût des plaisanteries macabres. Laurence eut horreur de lui. Elle se détourna, disant :
— Je suis un peu souffrante, préviens ta femme. Je ne déjeunerai pas.
Lorsque Juliane, un peu plus tard, descendit pour prendre de ses nouvelles, elle achevait de préparer son sac de voyage et annonça à sa belle-sœur son départ pour Fontainebleau.
— Comment, s’écria Juliane suffoquée, vous partez, aujourd’hui, par ce froid… sans aucun motif ? Voyons, ma chère, c’est insensé ! Avez-vous tant d’argent pour le jeter ainsi par les fenêtres ? Et qui finira votre installation ?
Elle désignait d’un geste accusateur les objets qui, déballés hâtivement par les déménageurs, s’entassaient sur le parquet dans un désordre inextricable.
— Bah ! dit Laurence avec indifférence, j’ai toute ma vie pour ranger cela et je reviendrai dans deux jours. L’argent nécessaire, je l’ai trouvé. Il faut que je parte au plus tôt.
— Vous êtes attendue, sans doute ? interrogea Juliane ironiquement.
Laurence acquiesça d’un signe de tête.
— C’est vrai, dit-elle rêveusement. J’ai pris jadis avec les arbres un rendez-vous auquel je ne puis manquer.
Juliane éclata de rire.
— Avec les arbres ! Vous avez quelque chose d’urgent à leur dire ?
Laurence demeurait insensible à ces railleries. Elle murmura très bas, avec une expression douce et hagarde :
— En effet… oui… quelque chose d’urgent… je vais leur redemander mon âme.
Cette fois, Juliane, calmée brusquement, la crut folle. Elle prit le ton condescendant d’une grande sœur, gourmandant une enfant déraisonnable.
— Oui, je comprends, dit-elle. Mme de Clet est partie ce matin. Vous avez de la peine. Mais, ma pauvre petite, la vie nous envoie chaque jour une épreuve nouvelle qu’il convient de supporter stoïquement. L’accomplissement du devoir quotidien, si mesquin soit-il, est le meilleur remède aux pires chagrins. Tenez, nous allons ranger tout cela à nous deux. Ne pensez plus à vos chimères. Ce soir vous serez déjà mieux.
Laurence secoua la tête.
— Non, Juliane, c’est là-bas seulement que je puis guérir. Ne me grondez pas. Laissez-moi partir. Merci, vous êtes bonne. Oh ! vous l’avez toujours été pour moi.
Dans un geste de subit abandon, inclinant sa tête sur l’épaule de sa belle-sœur, elle l’embrassa. Et son visage était si triste que Juliane, émue malgré sa sécheresse, se retira sans dire un mot.
XII
Et, l’esprit égaré, il s’en alla, emportant son supplice et son cœur furieux.
Homère.
Partie à l’aventure, Laurence dut attendre pendant trois heures à la gare de Lyon avant de trouver un train qui se forma péniblement, partit avec un retard considérable, et, non content de s’arrêter à chaque station, stoppa plusieurs fois en pleine campagne, flânant et se traînant, comme s’il n’avait aucun but, aucun espoir d’arriver jamais nulle part. La jeune femme n’atteignit Fontainebleau qu’à neuf heures du soir, et là, seuls l’accueillirent, au sortir de la gare, la nuit triste et le rude hiver.
Une voiture mal suspendue, grinçante, cahotante, traînée par un cheval défaillant, l’emmena à travers les rues noires vers le centre de la ville. Appuyée sur les durs coussins qui sentaient le moisi et la pourriture, Laurence se réjouissait d’avoir froid. Elle ne pensait à rien, ne souffrait plus. Son corps grelottant, sa chair misérable, désiraient comme le bonheur suprême un asile, un feu, la douceur d’une chambre claire et chaude.
Mais l’hôtel où elle descendit ne lui offrit pas, dès l’abord, le bien-être matériel qu’elle espérait goûter. On croyait, en y entrant, passer d’une rue éventée à une rue plus froide encore. Le charbon manquait, cette année-là, dans toute la France et le calorifère n’était pas allumé. Dans ces murs délabrés de maison provinciale, stagnait un air plus âpre encore que celui du dehors. Une servante, emmitouflée de châles épais, conduisit la voyageuse dans une chambre morne où Laurence but sans plaisir un thé tiède, grignota quelques gâteaux qui semblaient vieux de plusieurs siècles. Puis, tout de suite, elle se déshabilla, se glissa dans des draps humides et s’endormit d’un sommeil de plomb.
Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, elle aperçut, derrière ses volets clos, une clarté étrange qui n’était pas celle du soleil. La femme de chambre, en lui apportant son déjeuner, lui apprit que la neige était tombée durant la nuit et, ouvrant les persiennes, découvrit un pan de toit étincelant sous un ciel sombre. Puis elle entassa dans la cheminée une pyramide de bûches minces et alluma un feu ardent dont toute la chambre fut égayée. Laurence, pour avoir moins froid, quitta son lit, s’enveloppa de son manteau, s’installa au coin de l’âtre, contemplant, avec le sourire ébloui d’une enfant malheureuse, la belle flamme dansante. Elle but à petites gorgées, lentement, son thé du matin. Quand elle fut réchauffée, réconfortée, elle s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau.
En face d’elle, la neige s’allongeait comme un tapis sur les toits, ceignait d’un cordon diamanté les balustrades des croisées, parait somptueusement la laideur ordinaire des maisons. En bas, sur la chaussée, sur les trottoirs, passaient sans interruption des camions militaires, une foule bariolée d’officiers, d’infirmières, de soldats aux uniformes variés. Malgré cette animation inusitée, sous ce voile éblouissant, Laurence reconnaissait parfaitement la rue Grande, la vieille rue provinciale, étroite, encaissée entre des façades inégales et de noirs magasins. Devant ce décor familier où rien n’avait changé, elle mesurait mieux l’immense transformation opérée en elle et qui n’était pas l’œuvre unique du temps. Pour l’accabler et la vieillir ainsi, il avait fallu la douleur de l’amour, la seule qui flétrisse une âme féminine, la marque pour toujours, car les autres peines, si vives qu’elles soient, n’altèrent pas la jeunesse. Huit ans auparavant, en quittant Fontainebleau, Laurence gardait encore, en dépit des épreuves subies, un courage intact, une ardeur frémissante, la possibilité d’être heureuse. Elle ne connaissait pas Cyril. Elle espérait en lui sans l’avoir jamais vu. Et, en un instant, il lui était devenu plus nécessaire que tout au monde. Il avait décuplé pour elle la valeur des années, lui apportant chaque jour des émotions nouvelles, des chagrins inoubliables. Il était descendu dans sa mémoire plus profondément qu’aucun souvenir, remplaçant tout ce qu’elle avait aimé. C’est parce qu’il l’avait quittée qu’elle était seule, errante, et partout étrangère. Appuyée sur lui, ou certaine qu’il était encore sur la terre, elle eût goûté quelque douceur à chercher dans la ville les traces de son passé. Mais, puisqu’il n’était plus là pour la consoler de tout, pourrait-elle supporter ce sombre pèlerinage, évoquer tant de deuils, sans lui irréparables ? Que retrouverait-elle dans sa course inutile à travers des ruines ? Seulement les ombres de son père et d’Ursule, une maison dont le seuil lui était interdit ; seulement des indifférents, incapables de comprendre son malheur, des ennemis qui s’en réjouiraient ; peut-être Lucie Jaffin, l’œil au guet, toujours prête à se réjouir de la douleur des autres. Laurence frissonnait en songeant à cet affreux visage. Elle avait peur des vivants, peur des fantômes, peur de tout ce qui pouvait ranimer la douleur qu’elle supportait si mal et qu’apaiserait, croyait-elle, miraculeusement la forêt.
Elle décida de ne pas sortir encore, s’habilla lentement, puis, s’étant agenouillée, fit sa prière. Mais les formules habituelles avaient fui sa mémoire et seul lui montait aux lèvres un verset connu, un grand cri de détresse : « Mon Dieu, jetez vos regards sur moi ; prenez pitié de moi, car je suis seul et pauvre ! »
L’heure du déjeuner la surprit, inerte, rêvant devant son feu. Elle descendit et s’installa près d’un poêle en faïence qui chauffait imparfaitement la grande salle à manger. L’odeur des mets lui était agréable, jusqu’au moment où, s’étant servie avec plaisir, elle portait à sa bouche la nourriture tout d’abord désirée. Alors une nausée subite la faisait défaillir ; elle repoussait son assiette avec dégoût, attendait impatiemment le plat suivant pour éprouver encore la même répulsion. Autour d’elle, rapprochés du feu le plus possible, une vingtaine de convives déjeunaient. C’étaient, pour la plupart, des militaires de tous grades. Quelques-uns s’isolaient avec une femme, épouse, mère, sœur ou maîtresse, à des tables particulières. Les autres, groupés à la table d’hôte, riaient très haut, parlaient fort. Parfois ils prononçaient gaiement des noms tragiques : Charleroi, Verdun, Les Eparges. Ils avaient tous été au front, couru de grands dangers, reçu de graves blessures. Pourtant ils étaient sains et saufs. Laurence, songeant à Cyril mort, regardait avec une amère jalousie ces vivants. Elle prit à la fin du repas deux tasses de café, puis, ranimée par ce brûlant breuvage, elle sortit de l’hôtel et, tout droit, par la rue Grande et le boulevard de Paris, gagna la forêt.