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La vivante paix

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

— Oublier, ce n’est pas si facile, dit-elle à Ursule, dès que son père fut parti. Pense-t-il, par quelques paroles d’excuse, effacer tout le mal qu’il me fait chaque jour et depuis si longtemps ?

— Ne le jugez pas, supplia l’indulgente Ursule. Vous savez bien qu’il n’est pas responsable. J’aurais voulu qu’il ne sortît pas ce matin. Avez-vous remarqué comme il était pâle ? Je crains qu’il ne soit malade.

— Bon, cela m’est égal ! s’écria Laurence, dominée par sa rancune, je ne vais pas m’inquiéter pour lui, soyez-en sûre. Non, non, je n’ai pas assez de pitié dans le cœur pour plaindre un homme si dur !

Combien, dans quelques heures, elle devait regretter ses paroles !

Paul Dacellier et ses témoins arrivèrent les premiers au carrefour des Héronnières, près duquel devait avoir lieu le duel. Pour la première fois depuis des mois, le soleil, par ce beau matin d’avril, ne rencontrait aucun obstacle sur sa route, aucun nuage, et montait triomphalement dans un ciel absolument vide. L’atmosphère était douce comme celle de juin, avec quelque chose de plus allègre. Comme une petite fille qui s’est vêtue d’une robe longue pour jouer à la dame, mais dont le rire enfantin, la voix aigrelette trahit la ruse, le printemps avait pris l’aspect du plein été, sans perdre cependant la grâce folâtre, la fraîcheur piquante qui l’apparentent à l’extrême jeunesse.

Douran tira le premier. Dacellier entendit la balle sifflante passer à sa gauche, mais sans le blesser comme il l’avait espéré. Sa main se crispa sur son pistolet. Et tout à coup un vide absolu se fit dans son cerveau. Il cessa de penser. Ses yeux, éblouis par l’éclat du jour, fixaient l’horizon bleu, les arbres encore dépouillés, mais ruisselants de soleil, tout ce fond lumineux sur lequel se détachait, insignifiante, puérile, la mince silhouette de son adversaire. Il se rappelait vaguement qu’il lui faudrait tirer sur cet homme au commandement du témoin qui réglait le combat. Mais la gravité de cet acte lui échappait complètement. Le signal donné, il visa avec autant d’indifférence que s’il se fût agi d’une cible insensible. La détonation de son arme se perdit, assourdie, dans l’espace, sans troubler sa sérénité radieuse. Certainement, ce n’était là qu’un jeu d’enfant, inoffensif. Pourtant Douran chancela. Une tache de sang parut et s’agrandit sur sa chemise claire.

Déjà le docteur, les témoins s’empressaient autour du blessé. Son bras pendait inerte. La balle, frappant à l’épaule, venait de lui briser la clavicule. Un pansement sommaire fut fait. Douran, très pâle, furieux de sa mauvaise chance, mordait sa lèvre et s’efforçait de dissimuler son dépit. Tout à coup ses traits se détendirent, un sourire féroce éclaira son visage, il ne put retenir une exclamation qui vibra comme un cri de triomphe :

— Oh ! oh ! mais voyez donc, docteur, voyez donc Dacellier, lui aussi, ce me semble, a besoin de vos soins !

Alors seulement ceux qui l’entouraient remarquèrent l’étrange attitude de Paul Dacellier. Il s’avançait vers eux, lentement, les yeux obstinément fixés sur l’herbe où il paraissait suivre une trace invisible pour tout autre que lui. Sa démarche était chancelante comme celle d’un homme ivre. Parfois, il se jetait de côté comme pour éviter de poser le pied sur cette chose mystérieuse qui le fascinait. Quand il fut tout près du groupe qui le considérait avec stupeur, il leva la tête. Son visage était blême, figé dans une expression d’horreur indicible ; il bégaya des paroles confuses où le mot « sang » revenait sans cesse comme un refrain tragique. Et il montrait du doigt l’herbe verte où luisaient seulement la rosée et les premières violettes.

— Ah ! le pauvre ! il n’a jamais eu la tête bien solide, cela devait finir ainsi, murmura Douran, affectant la plus vive émotion.

Le commandant Heller comprit aussitôt le parti que le misérable pouvait tirer d’un incident si regrettable. Il riposta vivement, s’adressant au docteur, sans lui laisser le temps d’émettre un avis :

— Ce n’est rien, absolument rien, n’est-ce pas, docteur ? Il s’agit seulement d’une insolation. Dacellier était en plein soleil, la tête nue, et ces premières chaleurs, succédant aux rigueurs de l’hiver, sont dangereuses.

Le jeune médecin, discret et timide, n’osa discuter ce diagnostic assez fantaisiste. Il répéta, docile :

— Oui, oui, certainement, c’est une insolation sans gravité !

Dacellier se laissa conduire vers la voiture qui stationnait à cent mètres de là. Le commandant Heller l’y fit monter. Affectant une sécurité parfaite, il congédia le docteur, le renvoya près de Douran. Il se débarrassa aussi de son collègue qui, pour laisser plus de place au malade, s’installa sur le siège à côté du cocher.

La voiture reprit lentement le chemin de la ville. Très calme, Dacellier délirait doucement. Dans son égarement même, la France restait l’unique objet de sa pensée, sa préoccupation constante. Il semblait croire que la guerre était proche, s’inquiétait de la mobilisation imminente et demandait sans cesse avec angoisse si Douran serait en état de rejoindre son régiment. Heller lui répondait avec patience, le rassurait comme un enfant. Son cœur se serrait en songeant à Laurence, car il l’aimait, sachant quel secours sa fille avait trouvé près d’elle.

Il n’eut pas la consolation de pouvoir adoucir le coup qui devait la frapper. Elle le reçut en plein cœur, sans préparation, car, tentée par la beauté de cette matinée radieuse, elle sortait de sa demeure avec son chien Consul, au moment même où Paul Dacellier descendait de voiture, chancelant et soutenu par ses deux témoins.

Ah ! combien son aspect était étrange et pitoyable ! Quelle déchéance, quel avilissement dans son attitude ! Son corps, selon les impulsions qu’il recevait, ployait tout d’une pièce, en avant ou en arrière, comme un pantin cassé. Son veston, rajusté à la hâte, bâillait sur sa chemise claire. Il avait sur son visage le même désordre que dans sa tenue, d’ordinaire si correcte. La grimace convulsive de la bouche dérangeait l’harmonie des traits, et les yeux vagues, errants, n’exprimaient plus rien qu’une inquiétude confuse, une stupeur hagarde.

Dès qu’il aperçut son maître, Consul, selon son habitude, lui sauta joyeusement aux épaules en aboyant à pleine voix. On l’écarta. Il revint à la charge, s’amusant de ce qu’il prenait pour un jeu. Le malade, se jetant de côté avec une vive répulsion, essayait de fuir ses caresses et tremblait comme un enfant devant la bête affectueuse qu’il ne connaissait plus.

Vainement, le commandant Heller s’efforça-t-il de rassurer Laurence qui, plus blanche que le mur contre lequel elle s’appuyait, contemplait cette scène dans une silencieuse agonie. Elle ne comprenait pas le sens de ses explications et s’effrayait seulement de la pitié qu’elle lisait dans ses yeux.

Ursule, prévenue à son tour, accourut bientôt, bouleversée, tout en larmes. Mais les préoccupations matérielles qui, en toutes circonstances, retombaient toujours sur elle, la ressaisirent très vite, l’obligèrent à surmonter son émotion. Elle envoya la femme de chambre chercher le docteur Briol, médecin ordinaire de la famille, puis elle prépara le lit de Dacellier qui se laissa déshabiller et coucher docilement. Laurence, s’étant assise au chevet de son père, regardait avec une épuisante attention ce visage où elle cherchait en vain une lueur d’intelligence et de raison. Elle prenait les mains du malade, se penchait vers lui, l’appelait. Il ne l’entendait pas, et, constamment, dans une plainte monotone, répétait les mêmes paroles où se trahissaient son remords et sa douleur :

— Versé le sang !… un Français… le sang de France…

Durant trois jours, il demeura dans cet état de calme égarement. Sa température était normale, son appétit régulier. Mais il délirait du matin au soir et ne reconnaissait personne. Le professeur Noveu, le grand spécialiste de la neurasthénie, qui soignait Dacellier depuis quatre ans, expliqua plus tard assez facilement cette crise causée par l’appréhension dont le malade avait souffert en attendant le dénouement de sa querelle avec Douran. Mais, durant les premiers temps, Briol, livré à ses propres lumières, s’exagéra la gravité du mal. Ses réticences, son embarras, son pessimisme évident convainquirent Laurence que son père avait perdu la raison pour toujours. Ursule, qu’effrayait son désespoir, l’éloignait autant que possible de la chambre du colonel. Elle revenait cent fois par jour, étouffant le bruit de ses pas, rôder devant la porte close. Sa vie n’était plus qu’une inquiétude de tous les instants, une anxieuse et navrante attente.

Enfin, le matin du quatrième jour, Ursule lui apprit que son père était mieux portant et qu’il la demandait. Le malade, en effet, dès qu’il la vit, l’appela par son nom. Elle eut devant cette résurrection soudaine une crise de larmes dont il s’émut beaucoup. Il se fit apporter un journal, remarqua que trois jours s’étaient écoulés depuis le duel et s’étonna de n’avoir aucun souvenir de ces trois jours. Ursule lui débita la fable qu’elle tenait prête. Il avait eu sur le terrain une insolation suivie d’un accès de fièvre accablant qui le tenait depuis soixante-douze heures dans un assoupissement continuel.

Vers onze heures, le commandant Heller vint prendre des nouvelles. Paul Dacellier voulut le recevoir, lui parla de Douran et apprit avec joie que son état n’inspirait aucune inquiétude, et que sa blessure était en voie de guérison. Alors il parut tout à fait tranquille. Comme le temps était beau, on le descendit au jardin où il déjeuna sous les arbres avec Ursule et Laurence. Trois jours après, il reprit son service et sa vie ordinaire.

VI

Pas un d’entre eux ne fait le bien, pas un seul.

Ps. XIII.

Douran, cependant, n’oubliait pas. Dans les premiers transports de sa colère, cédant à des instincts simples et primitifs, il avait un moment souhaité de tuer son adversaire. Maintenant, il se rendait compte que cette mort n’eût point assouvi sa haine. Une vengeance plus raffinée, plus complète, s’offrait à lui. Le sort lui avait livré plus que la vie : l’honneur même de son ennemi. Il pouvait faire de cet être, si fier et jusqu’alors inattaquable, un objet de pitié et de dérision. Sa défaite apparente était une victoire, sa blessure même le servait, lui donnait l’attitude et l’autorité d’une victime. Orgueilleux jusqu’à la folie, Douran supportait difficilement le mépris de ses semblables. Il souffrait encore de la désapprobation unanime qu’avaient soulevée ses propos imprudents, lors de sa discussion avec Paul Dacellier. Quelle revanche, s’il pouvait convaincre ses auditeurs qu’ils avaient applaudi les paroles d’un fou, les utopies d’un cerveau en délire !

Au premier ami qui vint le voir, il raconta sous le sceau du secret toutes les péripéties du duel, affectant la plus grande pitié pour son adversaire.

— Par Dieu, mon cher, ne parlez à personne de cet accident si pénible, dit-il en terminant. Ce pauvre Dacellier ! cela pourrait lui nuire. Il m’a fait peur, je l’avoue, son aspect était effrayant. Heller, fort compétent sans doute en ces matières, nous a déclaré qu’il s’agissait seulement d’une insolation. Au mois d’avril… à dix heures du matin !… n’importe, je veux bien, je ne demande pas mieux, mais au fond, vous savez !…

Il frappa plusieurs fois son front de son index dans un geste éloquent. Son interlocuteur le comprit aisément. Il promit de se taire. Mais, dès le lendemain, une dizaine de personnes bien renseignées allaient colporter de salon en salon une nouvelle sensationnelle : Dacellier avait eu sur le terrain un accès de folie furieuse, et son internement dans une maison de santé devenait une nécessité.

Douran avait à Fontainebleau beaucoup d’obligés, de séides, aveuglément attachés à sa fortune. Ils affluèrent chez lui. Adoptant servilement l’attitude de leur protecteur, ils affectaient de plaindre Dacellier : « C’était un officier de grande valeur, un homme loyal auquel on pardonnait volontiers sa rudesse. Comment expliquer cet accès de folie ? Jusqu’alors il avait paru fort sain d’esprit. »

Douran hochait la tête. Oui, sans doute. Pourquoi cependant vivait-il si seul et sans amis ? Pourquoi sa fille imitait-elle si jalousement sa réserve ? Nul n’avait jamais pénétré dans l’intimité de cette maison mystérieuse. Les domestiques n’y séjournaient pas longtemps, s’en échappaient comme d’un enfer, terrifiés par l’extraordinaire violence du maître. Quiconque causait avec lui remarquait vite, au reste, l’exaltation de ses idées, son irritabilité anormale. Il ne pouvait souffrir la contradiction. C’est pourquoi il l’avait provoqué, lui, Douran, d’une façon si brutale et si inattendue.

Alors le bon apôtre s’excusait. Il avouait qu’il connaissait depuis longtemps le déséquilibre mental de Dacellier. Il avait eu grand tort de ne pas lui céder. Pourquoi discuter avec un malade qui ne savait répondre aux arguments les plus sensés que par des injures inqualifiables ?

Ces propos recueillis, répétés, commentés par des courtisans dociles, émurent l’opinion publique en faveur de Douran. Il passa pour la victime innocente d’un fou dangereux. Dacellier, qui le détestait depuis longtemps, l’avait insulté lâchement sans aucun motif sérieux. Bientôt on affirma que ce forcené, violant toutes les lois du duel, sans attendre aucun signal, avait déchargé entièrement son pistolet sur son adversaire, en avançant sur lui jusqu’à le toucher. Douran lui-même et les quatre témoins de la rencontre démentaient énergiquement cette version. Nul ne voulut les écouter. On admira leur magnanimité. Ils altéraient la vérité par esprit de corps, par pitié pour un camarade malheureux qu’un mot de leur bouche pouvait déshonorer. Mais leur compassion n’était-elle point criminelle ? Voici que Dacellier avait repris son service, on le voyait passer calme et correct dans les rues. Un nouvel accès de folie n’était-il pas à craindre ? Qui en serait maintenant la victime ? Ne vaudrait-il pas mieux destituer et enfermer cet homme considéré à juste titre comme un danger public ?

Tandis que la calomnie, la haine préparaient ainsi sa ruine, le colonel demeurait tranquille, dans une ignorance absolue et pleine de sécurité. S’il eût connu, au reste, les manœuvres de son ennemi, il n’eût point daigné se défendre. Ce grand cœur chimérique était inaccessible à la crainte et se croyait invulnérable, parce qu’il se savait sans reproche.

Pas plus que son père, Laurence ne pouvait discerner les premiers symptômes de l’orage qui grondait au dehors, si loin de sa retraite. Après avoir traversé les pires angoisses, elle subissait la réaction bienheureuse qui suit la cessation brusque d’une souffrance aiguë. Cette délivrance coïncidait avec l’épanouissement du printemps. Toute sa jeunesse se jetait impétueusement vers la joie, pardonnait à la vie, s’agenouillait en extase devant la beauté du monde.

Un matin de mai, elle descendit au jardin pour y cueillir les premiers lilas. Debout auprès du bosquet où ils s’épanouissaient dans une exubérance radieuse, elle choisissait, parmi leurs thyrses, les plus violets. Parfois, pour atteindre une branche trop haute, elle sautait en l’air légèrement. Consul aussitôt, piqué d’émulation, l’imitait, plein de zèle, en jappant frénétiquement. Elle riait de ses bonds prodigieux et, avec une allégresse enfantine, l’excitait contre la fleur inaccessible. Il était onze heures du matin. Paul Dacellier ne rentrait jamais de son école avant midi. Ursule était partie la veille pour Paris, chargée d’une foule d’achats importants. Laurence, sans contrainte, sans inquiétude, goûtait pleinement sa liberté. Une surprise heureuse vint accroître sa joie, des pas crièrent sur le gravier. Elle se retourna et vit venir à elle sa femme de chambre, précédant un visiteur inattendu, le lieutenant-colonel Arêle.

C’était l’unique ami de Paul Dacellier et son compatriote. Nés tous deux à Sedan, ils avaient, enfants, joué aux mêmes jeux, connu les mêmes visages, exploré le même pays, grandi dans le même décor, avant d’être unis plus intimement encore par un commun amour de la patrie et par des études semblables. Sorti de Polytechnique en même temps que Dacellier, Arêle, mathématicien et technicien remarquable, mais desservi par son cléricalisme, avait toute sa vie végété dans des postes obscurs. Il dirigeait à cette époque la poudrerie de Morgins, à une heure de Paris, et comptait y rester jusqu’à sa retraite, ayant peu d’espoir de passer jamais général. Mais il acceptait sans révolte cette injustice. Arêle avait trois fils. Les deux aînés, depuis dix ans, avaient quitté le monde pour entrer en religion chez les Jésuites ; le troisième était officier d’infanterie. A plusieurs reprises, Laurence, invitée avec son père chez le colonel, avait étudié de près sa vie toute pure. Levé à cinq heures du matin, il assistait chaque jour à la première messe où il communiait ; puis, aussitôt après, il visitait ses pauvres, s’informait de leurs besoins, leur distribuait ses aumônes. Mme Arêle, délicate de santé, ne quittait guère sa chambre que pour se rendre à l’église. Elle ne renonçait pas pour cela à exercer la charité. Et c’était tout le jour autour de sa chaise longue un défilé constant d’affligés qui venaient réclamer ses conseils, son aide, ses consolations, et dont elle savait toujours alléger la misère. Ces deux êtres vivaient dans une union parfaite, ayant le même but, les mêmes convictions, la même foi. Ils faisaient le bien sans ostentation, avec un empressement aimable, une simplicité radieuse. Laurence ne songeait jamais à la paix de cet intérieur sans un étonnement désolé, une nostalgie poignante. Paul Dacellier, qui savait comme elle admirer tout ce qui est grand, vénérait Arêle. Arêle avait pour lui cet admirable amour chrétien qui surpasse tout autre amour parce qu’il s’adresse uniquement à l’âme, n’admet aucune séparation, aucune rupture, aucun oubli, franchit indifférent l’abîme de la mort et ne voit dans l’amitié la plus belle que le commencement et l’ébauche d’une éternelle amitié. Ce croyant, enivré des pures délices de la religion, comprenait mieux que personne la douleur de ceux qui n’ont point trouvé la vérité. L’incrédulité de son ami le navrait. Il le plaignait si profondément qu’il eût presque consenti à perdre sa foi pour la lui donner ; et, dans ses prières, il ne cessait de solliciter le secours de la grâce pour ce pauvre cœur si triste et si troublé.

Bien que le colonel Arêle ne fût jamais venu à l’improviste à Fontainebleau, son arrivée n’éveilla chez Laurence ni soupçons, ni inquiétude. Tous les événements de la vie avaient ce matin-là pour elle les couleurs roses et bleues du jour.

Elle embrassa gaiement son vieil ami et, pendant qu’il la félicitait de sa bonne mine, elle le considérait avec une complaisance attendrie. Elle le trouvait charmant, malgré sa laideur. Grand, très fort, les épaules larges, l’encolure courte et massive, le teint coloré, les traits lourds, il plaisait cependant par son sourire plein de bonté, par la limpidité de son regard bleu, candide comme celui d’un enfant. L’âme toute pure resplendissait à travers la rude enveloppe. On sentait que la vie avait passé sur cet homme sans lui imprimer aucune flétrissure. Il gardait, en dépit de l’âge, une jeunesse étrange, la jeunesse éternelle de l’être que les passions n’ont jamais souillé.

Pourtant, il n’avait pas ce matin sa sérénité coutumière. Tandis que Laurence l’entraînait dans la grande allée qui tournait autour du jardin rond, il écoutait en silence son joyeux bavardage, évitant de la regarder. Car il était venu dans cette maison comme un messager de malheur. En l’absence d’Ursule, il allait être obligé d’annoncer, à cette enfant qu’il aimait, de pénibles nouvelles, et il hésitait, navré du mal qu’il allait faire.

Laurence ne remarquait pas le trouble de son vieil ami. Elle lui désignait au passage les fleurs fraîchement écloses, lui faisait admirer la parure du jardin. Bientôt, elle parla de son père, de la terrible crise dont il avait souffert après le duel avec Douran. Ce souvenir, même aujourd’hui, lui semblait doux, lui permettait de mieux goûter sa sécurité présente. Serrant contre sa poitrine les lilas qu’elle venait de cueillir et qui, chauffés par le soleil, mais humides encore de rosée, avaient la fraîche tiédeur d’un corps vivant, elle répétait avec un accent de délivrance :

— Enfin, c’est fini tout cela. Quel bonheur !

Le temps passait. Dacellier pouvait rentrer d’un instant à l’autre. Le colonel Arêle se décida :

— Non, mon enfant, dit-il avec une infinie pitié, non, hélas ! ce n’est pas fini.

Elle comprit tout de suite, laissa tomber les fleurs qu’elle tenait et se dépouilla en même temps de toute sa joie. Elle ferma les yeux pour ne plus voir l’odieuse lumière qui l’avait séduite et trompée. Le colonel devina que, pour cette nature violente, l’attente du malheur était plus pénible que le malheur lui-même. Il se hâta d’expliquer le motif de sa visite et le danger qui menaçait son ami.

Douran, en effet, avait réussi plus vite et plus complètement qu’il ne l’espérait dans son œuvre, ayant trouvé partout des alliés inattendus, prêts à servir sa rancune. Son adversaire, en effet, comme toutes les natures excessives, n’inspirait que des sentiments extrêmes, respect fanatique ou exécration. Dans les affaires de son service, il parvenait à dominer par amour du devoir l’irritabilité de son caractère. Il était sévère, mais équitable, sachant discerner du premier regard toute aptitude définie, toute supériorité, toute grandeur. Pourtant sa parole franche et rude lui avait suscité d’innombrables ennemis. Et tandis qu’il décourageait par sa froideur distante les dévouements, il avivait sans cesse les haines dont il était l’objet. Plusieurs officiers placés sous ses ordres, légers, paresseux, incapables et comme tels souvent en butte à ses duretés, ne souffraient qu’avec peine sa domination et le détestaient mortellement. Leurs éternelles récriminations prirent soudain une importance considérable. On leur donna raison. L’inflexible justice du chef, conscient de sa responsabilité, fut appelée rigueur d’insensé ; sa fermeté, despotisme inacceptable. Ses ordres parurent incohérents, stupides. Des plaintes parvinrent au ministère de la Guerre. Douran, très lié avec plusieurs députés influents, les appuyait, répétait inlassablement qu’on ne pouvait laisser un commandement important à un homme dont les accès de folie, constatés par plusieurs témoins, mettaient journellement en péril la vie de ses semblables. Son insistance avait obtenu gain de cause. Le colonel Arêle venait d’apprendre que la destitution de Dacellier n’était plus qu’une question de jours.

Bien que son vieil ami n’eût point voulu lui dire toute la vérité, Laurence devina facilement que son père passait pour fou. Elle comprit pourquoi, bien qu’il fût guéri depuis un mois, Lucie Jaffin persistait à lui demander de ses nouvelles. Elle se rappela mille paroles empoisonnées dont le sens lui avait échappé. Et elle se mit à trembler de tous ses membres, secouée par le déchaînement d’une indignation furieuse.

— Ah ! les lâches ! sanglotait-elle, les lâches ! Qu’est-ce que mon père leur a fait ? Un être si droit, si noble ! Comme il souffrait d’avoir blessé Douran, comme il s’est inquiété de lui ! Et pourtant… oh ! mon Dieu, je voudrais, moi, qu’il l’eût tué. Mais un homme qui vit à l’écart de tout, avec un rêve sublime dans le cœur, c’est un fou, un malfaiteur, un danger pour la société ! Il faut le déshonorer, briser sa carrière, paralyser à jamais son activité. De telles injustices sont possibles ! Je ne le savais pas ! non, je ne le savais pas encore !

Le colonel Arêle laissa passer cet ouragan.

— Hélas ! mon enfant, murmura-t-il, l’injustice du monde est sans bornes et je comprends qu’elle vous révolte. Si nous voulons la supporter, il faut songer à la grande victime. Ah ! si c’était notre frère, notre père qui fût traîné aujourd’hui devant nous, au milieu des huées, jusqu’au calvaire, quel ne serait pas notre désespoir ! Jésus était plus que notre père et notre frère, plus noble, meilleur que la plus intègre des créatures, pourtant nous l’avons tous trahi et crucifié. Voilà la grande injustice, voilà le grand forfait.

Au plus fort de sa révolte, Laurence fut irrésistiblement touchée par ces paroles prononcées avec tant d’émotion. Elle admira ce pur chrétien dont elle ne pouvait suspecter la bonté, mais qui, maintenant toujours son âme en extase au pied de la croix, considérait la douleur avec un si tranquille amour. Un instant elle voulut l’imiter, tenta de formuler dans son cœur une prière. Elle n’avait point l’habitude de la discipline catholique, et cet élan vers la paix s’acheva dans un nouvel accès de désespoir.

— Je ne peux pas accepter, gémit-elle. Je sais bien que mon père ne pourra supporter cela. Son école !… il l’aime plus que sa vie, nul poste ne lui a jamais été plus cher. S’il en est chassé de cette façon brutale, ignominieuse, il en mourra, il se tuera peut-être.

Arêle tressaillit, atteint cette fois jusqu’au fond du cœur. Connaissant la nature violente et sombre de Dacellier, il le savait capable d’accomplir cet acte désespéré qui les eût séparés pour toujours. Alors il exposa brièvement à Laurence le plan qu’il avait formé pour sauver son ami. En faisant agir toutes les influences dont il pouvait disposer, il espérait neutraliser quelque temps encore les intrigues de Douran et retarder son triomphe. Mais il fallait que Dacellier, prévenant la mesure de rigueur qui devait le frapper, demandât, le plus tôt possible, un congé d’un an et quittât Fontainebleau. Le scandale qu’avait causé son accident s’oublierait peu à peu. Plus tard, il reprendrait un commandement dans une garnison nouvelle où la haine de ses ennemis ne le poursuivait pas. Le plus difficile était d’obtenir que ce chef, si passionnément épris de son métier, se résignât temporairement à l’inaction. Seul, le professeur Noveu possédait assez d’influence sur son malade pour pouvoir exiger de lui un tel sacrifice. S’il imposait à Dacellier un repos momentané, le colonel qui se soignait par devoir, par amour pour sa patrie qu’il voulait servir le plus longtemps possible, se soumettrait, sans doute. Laurence adopta tout de suite ce plan si sage. En l’absence d’Ursule, elle promit d’écrire dans l’après-midi au professeur pour lui expliquer le service qu’on attendait de lui et le supplier de sauver, par un mensonge nécessaire, l’honneur et peut-être la vie de son malade. Le colonel Arêle emporterait la lettre et la remettrait en mains propres au docteur. Ils achevaient de se concerter lorsque midi sonna. Laurence s’enfuit pour rafraîchir dans l’eau son visage altéré par les larmes.

Durant le déjeuner, elle ne put prendre aucune nourriture. Son père cependant ne s’en aperçut pas. Il ne songeait pas à l’observer, tout heureux de revoir le seul ami qu’il possédât sur terre, le seul être avec lequel il pût causer de tout ce qu’il aimait. Arêle lui communiqua une lettre de son fils cadet, où le jeune officier, qui venait d’être envoyé au Maroc, racontait son premier combat. Ces pages, toutes vibrantes de patriotisme et d’ardeur guerrière, enthousiasmèrent Dacellier.

— Ah ! le gaillard ! s’exclamait-il, parcourant encore du regard la lettre qu’il venait de lire à haute voix, quelle fougue, quel entrain, quelle bravoure jeune et simple ! Ah ! si seulement André lui ressemblait… Peu importe ! Que ce soit ton fils, Arêle, ou le mien, c’est toujours un fils de France. La génération nouvelle n’est donc pas si corrompue, si efféminée qu’on veut bien nous le dire. Il y a encore des êtres qui ne craignent ni le danger, ni la souffrance et qui savent vivre sans foyer, sans femme, sans luxe, sans plaisirs, libres de toutes chaînes. Bon sang ! ceux-là n’ont pas voulu faire du commerce, ni s’enrichir en vendant du beurre ou du savon. Ils ont f… le camp, loin, bien loin, ces sages, afin de nous conquérir des territoires nouveaux, et des richesses dont ils ne profiteront jamais. Ce sont ces enfants, ces héros qui reviendront un jour lutter sur nos vieux champs de bataille et qui nous rendront la victoire.

Il exultait et Laurence regardait avec un amour infini ce visage habituellement si sombre, mais transfiguré aujourd’hui par une espérance radieuse. Elle eût donné sa vie pour prolonger cette joie précaire et pourtant elle souhaitait de la voir finir, tant la sécurité absolue de son père lui semblait dangereuse. Sa consternation s’accrut lorsque Dacellier, influencé par les impressions heureuses qui venaient de ravir son âme, affirma qu’il se trouvait depuis quelque temps mieux portant et parla de sa guérison comme d’une chose à peu près acquise. La jeune fille, effrayée de cet optimisme, se demandait avec angoisse combien il lui faudrait de jours pour décider son père à aller à Paris consulter le docteur Noveu. Satisfait de l’amélioration de sa santé, il pouvait retarder indéfiniment cette démarche si nécessaire. Arêle, tout en causant, devinait l’angoisse de Laurence. Il voulut essayer de lui venir en aide, se plaignit affectueusement de voir si peu son ami. Et voici que celui-ci répondit le plus simplement du monde :

— Nous pourrons prendre rendez-vous à Paris pour la semaine prochaine, car je compte aller consulter Noveu jeudi. Je ne l’ai pas revu depuis cette insolation qui m’a rendu si malade, et bien que je sois tout à fait remis, je veux avoir son avis sur cet accident qui me paraît tenir à d’autres causes qu’à la chaleur d’une matinée d’avril. Donc, si tu veux, jeudi, nous déjeunerons ensemble.

Etourdie de ce dénouement si prompt, Laurence eut un soupir de délivrance. L’avenir lui parut moins noir qu’elle ne l’avait imaginé, puisque déjà son père avait fixé de lui-même la date du voyage auquel elle ne savait comment le décider. Elle vit dans cet incident favorable une preuve que la Providence ne l’abandonnerait pas et reprit confiance.

Cette accalmie cessa lorsque, remontée dans sa chambre, elle prépara sa lettre au professeur Noveu. Elle croyait écrire l’arrêt qui condamnait son père à mort. Chaque mot lui arrachait de nouvelles larmes. Elle achevait cette tâche cruelle lorsque le colonel Arêle vint lui faire ses adieux. Il relut sa lettre, l’approuva, la glissa dans son portefeuille.

— Je la remettrai dès demain au docteur Noveu, dit-il. Courage mon enfant, notre plan est bon.

— Peut-être, murmura-t-elle amèrement, et pourtant il doit briser ce cœur que nous voulons sauver. Ah ! colonel, que c’est dur, jamais de repos dans ma vie, chaque jour un nouveau coup, une nouvelle douleur, toujours souffrir et toujours voir souffrir !

Elle fixait sur son vieil ami des yeux secs où brûlait une douleur enragée, sans espoir, dont la violence épouvanta ce doux chrétien. Mais il possédait en lui cette force, cette paix suprême qui peut calmer jusqu’aux vents déchaînés, jusqu’à la mer furieuse.

— Sachez-le pourtant, ma pauvre petite, dit-il avec une autorité souveraine, il n’y a qu’un malheur ici-bas : c’est la privation de Dieu !

Il venait de toucher avec un instinct sûr une plaie secrète et profonde dont Laurence, sans le savoir, souffrait depuis longtemps. Elle tressaillit sous ce coup qui lui révélait sa blessure et comprit pour la première fois la cause réelle de son infortune. Si son foyer lui semblait si désert, si triste, c’était bien en effet parce que Dieu n’y avait pas de place. Appuyé sur la croix, son père eût trouvé un remède à toutes ses douleurs. C’est en vain qu’elle cherchait pour lui des secours humains, sa tendresse même restait vaine et stérile. Mais elle l’eût guéri si, possédant la foi du colonel Arêle, elle eût pu la donner à ce grand affligé. Toute son âme, brusquement, éclairée, humiliée jusqu’à la mort, reconnut son infirmité. Elle se jeta dans les bras de son vieil ami et murmura vaincue, avouant sa détresse :

— Aidez-moi, colonel, priez pour moi ! priez pour lui !

VII

Mais adieu O ville et terre d’Erecktée, O sol de Trézène ! Combien tu as de charmes Pour passer la jeunesse !

Euripide.

L’âme humaine, en général, supporte difficilement le premier choc de la douleur. La révélation du malheur la brise, mais si ce malheur se prolonge, elle s’y accoutume bonnement. Lorsque Ursule, revenant de Paris, apprit les nouvelles apportées par le colonel Arêle, son désespoir fut affreux. Pourtant, dès le lendemain, elle s’apaisa, courba doucement la tête sous l’orage et attendit les événements avec sa passivité coutumière.

Laurence, au contraire, insensible à l’influence bienfaisante du temps, de jour en jour s’inquiétait davantage. Mme Arêle lui écrivit, l’informa que son mari avait vu le professeur Noveu et faisait agir activement près du ministre de la Guerre. Cette lettre ne rassura pas la jeune fille. Elle connaissait le dévouement du colonel Arêle, mais cet homme intègre et droit aurait-il l’habileté nécessaire pour lutter contre le génie malfaisant de Douran ? Le moindre incident pouvait déjouer sa prudence et précipiter dans l’abîme celui qu’il cherchait à sauver. Elle fut presque heureuse lorsque, le dimanche, elle entendit son père déclarer qu’il se trouvait moins bien portant, car cette rechute le préparait un peu à l’ordonnance qu’allait lui signifier le professeur Noveu. Puis, de nouveau, elle s’inquiéta, redoutant qu’une crise trop grave ne l’obligeât à différer son voyage à Paris, et les journées se traînaient, lentes comme des siècles.

La douleur qu’elle attendait vint à son heure, mais plus amère encore qu’elle ne l’avait prévue. Le colonel, bien que fort souffrant, partit le jeudi pour Paris. Il en revint sombre comme la mort. Laurence eut peine à retenir un cri lorsqu’il apparut au dîner, tant son allure pesante était celle d’un vieillard. Nulle flamme ne brûlait plus dans son regard vague et lugubre. Il se traîna jusqu’à la table, s’assit lourdement, déplia sa serviette.

— Allons, dit-il avec un rictus qui tordit sa bouche d’un seul côté sans éclairer aucunement ses traits mornes, allons, je suis un homme fini. Noveu exige que je prenne un an de congé, un an… J’entends ce que cela veut dire. Puisque j’en suis là, mieux vaut envoyer ma démission.

Laurence voulut protester. Il lui imposa silence d’un geste excédé. Pourtant il ne devait pas accomplir l’acte irréparable auquel il semblait décidé. Ses paroles étaient découragées, son cœur ne désespérait pas. Il voulait guérir et servir encore son pays. Durant quinze jours, il hésita devant le sacrifice qui lui était imposé. Laurence, effrayée de ces longs atermoiements, n’osait cependant le presser d’agir, tant elle craignait d’éveiller ses soupçons. Un jour, elle trouva sur sa table une lettre inachevée qu’il écrivait au ministre de la Guerre. Il sollicitait un congé d’un an pour raison de santé. Cette lettre, à laquelle manquait seule la signature, demeura toute une semaine ouverte au même endroit. Enfin elle disparut et peu après, Laurence découvrit la réponse du ministère accordant l’autorisation demandée. Elle respira. Son père était sauvé de l’affront injuste qu’elle redoutait. Il payait cher ce triomphe insoupçonné.

Le jour vint où il dut remettre son commandement à son successeur. Sa douleur fut si vive qu’elle changea sa nature, le rendit presque doux. Lorsqu’il rentra, ce matin-là, fort en retard pour déjeuner, son regard avait une expression inaccoutumée d’humilité et de patience. Il embrassa sa fille et lui dit avec résignation :

— Eh bien ! voilà, c’est fait, je ne suis plus commandant de l’Ecole.

Laurence ne put se maîtriser. Elle éclata en sanglots. Le colonel, profondément touché, essaya de la consoler. Il répétait : « Voyons, voyons, enfant, ce n’est pas si terrible ! » Mais il avait beau mordre sa moustache et s’efforcer de feindre le courage, son sourire vacillait sur ses lèvres tremblantes, et Ursule, à son tour, gagnée par l’émotion, plongeait dans sa serviette un visage ruisselant de pleurs. Ce fut un jour de désolation pour tous trois. Pourtant le colonel, ignorant les basses intrigues auxquelles il cédait, gardait encore une espérance. Ursule souffrait sans révolte, sans amertume. Laurence était la plus atteinte, car l’injustice affole l’être jeune. Elle voyait pour la première fois le mal triompher du bien, la calomnie jeter à terre un homme intègre et droit. Toute sa vie elle devait garder comme une blessure inguérissable le souvenir de cette iniquité. Le cœur plein de défiance, elle avait pris l’espèce humaine en telle horreur qu’elle refusa désormais de sortir. Le malheur, l’exemple du colonel Arêle avaient exalté sa ferveur, la prière lui était douce ; mais c’est à peine si le dimanche elle osait assister de grand matin à une messe basse, tant elle craignait de rencontrer Lucie Jaffin qui, dévote autant que méchante, fréquentait assidûment l’église ; et elle s’indignait que des créatures aussi viles fussent admises au pied des autels.

Cloîtrée dans sa demeure, elle souffrait donc sans consolation, sans secours, dédaignant de se plaindre même à Edith. Celle-ci, bien qu’elle connût par son père le drame douloureux qui venait de briser la vie de Dacellier, n’osait témoigner sa compassion à son amie, dont le silence farouche décourageait sa charité. Laurence, cependant, la recevait toujours avec plaisir. Leur tristesse parlait le même langage. Placées dans une situation analogue, victimes de la méchanceté du monde, elles croyaient fermement, grâce à l’exagération de la jeunesse, que tout était fini pour elles, que jamais plus l’existence ne leur serait douce ou clémente. Et c’était merveille d’entendre ces deux enfants renoncer pour toujours au bonheur, à l’amour, et parler des joies de la terre avec un sourire ascétique.

Par l’intermédiaire de Laurence, qui se chargeait de remettre ses lettres, Mme Heller écrivait parfois à sa fille. Visiblement ravie de sa situation nouvelle, elle engageait Edith, avec un égoïsme inconscient, à ne plus s’affliger de son absence, car ce n’était là qu’un chagrin passager et l’avenir ne pouvait manquer de lui apporter sa part de bonheur. La jeune fille pleurait souvent en lisant ces lettres cruelles. Pourtant, elle répondait tendrement à sa mère. Elle se réjouissait de la savoir tranquille et sans remords. Son cœur généreux s’oubliait volontiers pour ne songer qu’aux autres. Et ce fut par pur dévouement pour son père qu’elle se fiança bientôt à l’un de ses cousins, garçon sérieux et bon, ni beau, ni laid, doué de ces qualités ternes et solides qui découragent la passion capricieuse. Médecin à Saint-Mandé, Ludovic Albertaud n’offrait à Edith qu’une situation médiocre, mais elle savait que le commandant Heller, après le scandale qu’avait causé le départ de sa femme, désirait vivement la marier et prendre sa retraite. La jeune fille n’hésita pas longtemps.

Lorsqu’elle vint annoncer à Laurence ses fiançailles, elle ne put s’empêcher de pleurer l’avenir romanesque qu’elle avait désiré, comme toutes les adolescentes, et auquel elle ne renonçait pas sans chagrin. Puis, très vite son cœur doux et sage se résigna ; elle cessa de souffrir bien avant que Laurence eût cessé de la plaindre.

Le commandant Heller donna sa démission et s’apprêta à quitter Fontainebleau, car il voulait que le mariage de sa fille eût lieu à Paris, où rien ne leur rappellerait leur passé. Ursule s’effraya de l’abandon où ce départ allait laisser Laurence.

Ce n’était pas qu’Edith fût pour elle un soutien moral, mais ses visites la distrayaient, l’arrachaient de force à l’obsession d’une même pensée. Privée de cette diversion salutaire, pourrait-elle supporter le poids écrasant de souffrance et de solitude qui l’accablait ? Elle avait renoncé entièrement aux longues promenades jadis tant aimées. La forêt, dont les abords directs étaient, à cette époque de l’année, très fréquentés, ne la voyait plus passer sous ses ombrages avec son chien Consul. Enfermée dans sa chambre tout l’après-midi, elle lisait, écrivait ou méditait sur la douleur humaine, et elle avait, à la fin de ces longues journées solitaires, le regard fiévreux, les mouvements saccadés, les rires inattendus de l’être guetté par la folie.

Ursule confia ses inquiétudes au colonel Arêle qui, depuis que ses amis étaient malheureux, venait tous les quinze jours déjeuner avec eux. Lui aussi remarquait avec peine le dépérissement de Laurence et cherchait le moyen de la secourir. Il entreprit de décider Dacellier à venir habiter Paris. Celui-ci, depuis qu’il avait quitté son école, avait pris Fontainebleau en horreur ; cependant comme il comptait fermement, son congé fini, redemander un commandement, il jugeait inutile de faire, pour si peu de temps, une installation nouvelle. Arêle triompha assez vite de sa résistance en lui parlant de Laurence. Il affirma que sa langueur, l’état précaire de sa santé n’avaient d’autre cause que l’ennui qui la dévorait. Elle avait besoin de mener une vie moins sévère, plus en rapport avec sa jeunesse. A Paris elle retrouverait, en même temps qu’Edith, sa belle-sœur ; elle pourrait, puisqu’elle aimait la musique, les livres, l’étude, entendre des concerts, fréquenter les bibliothèques et les musées. Ces distractions conformes à ses goûts l’arracheraient à ce perpétuel tête-à-tête avec elle-même que nulle âme ne peut supporter impunément. Dacellier apprécia la justesse de ces arguments. Il en vint à considérer que son installation à Paris était une question de vie ou de mort pour sa fille. Dès lors, toutes ses hésitations cessèrent devant l’imminence du danger dont sa sombre et fougueuse nature lui exagérait l’importance. Il devait, durant le mois d’août, faire dans une maison d’hydrothérapie une cure ordonnée par le professeur Noveu. La veille de son départ, il remit cinq mille francs à Ursule, et comme celle-ci s’étonnait de recevoir une si grosse somme pour vivre six semaines, il expliqua :

— C’est pour notre déménagement. Je désire que vous le fassiez en mon absence. Puisqu’il s’agit de la santé, du bonheur de Laurence, il ne faut pas perdre de temps. Allez à Paris, choisissez un appartement, je vous donne carte blanche. Je ne rentrerai pas à Fontainebleau, nous nous retrouverons là-bas.

Ursule fut un peu suffoquée de cette décision si brusque, mais le colonel l’avait habituée à une obéissance passive. Sans discuter ses ordres, elle se mit en devoir d’accomplir le tour de force exigé. Dès la première semaine d’août, elle partit pour Paris, resta quinze jours à l’hôtel, visitant du matin au soir des appartements. Elle en découvrit un, rue Vaneau, dont la situation la séduisit, car les plus belles chambres, exposées au midi, donnaient toutes sur des jardins. Laurence, qui vint passer vingt-quatre heures à Paris, fut ravie de voir tant d’arbres et de verdure autour de sa future demeure. Le déménagement fut fixé au 5 septembre.

Le jour du départ, Laurence se leva de bonne heure, et, laissant Ursule surveiller les derniers préparatifs, elle se rendit à l’église, entendit une messe. Puis, en sortant, elle gagna la forêt qu’elle voulait revoir une fois encore. Son cœur était violemment agité. Elle avait accepté avec joie de quitter Fontainebleau. Une expression de triomphe ironique passait dans son regard lorsqu’elle songeait que Lucie Jaffin, absente depuis les premiers jours d’août, à son retour, ne la retrouverait plus. Elle se réjouissait d’échapper pour toujours à l’atmosphère de haine qui lui était insupportable, mais elle regrettait cependant le cadre où les rêves passionnés de sa jeunesse solitaire s’étaient épanouis. Déjà la vieille maison, où elle avait vécu des heures monotones que rendaient parfois si belles les orages ardents de son âme, ne lui appartenait plus. Envahie par une grise et morne poussière, encombrée de caisses, de malles, de défroques hétéroclites parmi lesquelles errait Royale Egypte hérissée et furieuse, elle avait pris un aspect délabré, hostile, qui décourageait le regret fidèle. Au contraire, dans les bois où rien n’était changé, Laurence retrouvait à chaque pas de nouveaux souvenirs qui se levaient à son approche, lui souriaient d’un sourire suranné, gracieux et poignant. Tendrement, elle saluait ses douleurs évanouies, ses illusions mortes, et même l’ombre déshonorée de Lætitia Heller.

Ces fantômes peu à peu s’écartaient de son chemin, tristement, discrètement, comme une femme vieillie devant un amant trop jeune, car déjà elle ne leur accordait plus qu’un regard distrait tandis qu’elle montait à vive allure la route du Bouquet-du-Roi. Son cœur se détachait du passé pour se tourner vers l’avenir, vers ce Paris qu’elle ne connaissait pas et ne voulait connaître qu’à travers les romans de Balzac. Elle évoquait le bal où Mme de Beauséant, convaincue de l’infidélité de son amant, reçoit ses hôtes avec un rayonnant sourire, tandis que dans ses appartements privés on prépare son départ et qu’on attelle la voiture qui doit, à l’aube, l’emporter dans ses terres. Elle songeait à la duchesse de Langeais, sa préférée, tout d’abord si coquette, si froide, puis humiliée jusqu’à la mort par le cruel amour de Montriveau. Oui, Paris était bien la patrie des grands égarements, des folles douleurs. Laurence ne se comparait pas aux belles héroïnes qu’elle chérissait si tendrement. Pas un instant elle n’imaginait pouvoir inspirer les grandes passions qui la faisaient rêver. Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle se jugeait capable de les ressentir peut-être et cette idée la fit tressaillir longuement.

Elle venait d’atteindre le but de sa promenade : une haute futaie qui s’ouvre après le carrefour des Cépées et qu’on nomme « la cathédrale » parce que ses hêtres immenses, largement espacés, montant deux par deux en colonnes accouplées, imitent avec une exactitude saisissante les nefs d’une église géante. Laurence avait choisi ce lieu pour y venir adorer une dernière fois la forêt. Elle s’enfonça sous les beaux piliers lisses, et lorsqu’ils l’entourèrent de toutes parts, lui masquant la route, elle s’étendit à terre, la tête appuyée sur le tronc d’un hêtre, le bras posé sur Consul accroupi. C’était un de ces émouvants matins de septembre où, bien que le soleil brille de tout son éclat, l’air garde la fraîcheur de la menthe. Un vent fort qui ne pouvait pénétrer sous les arbres, bien défendus par leurs dômes épais, passait et repassait sur la cime de la forêt, faisant chanter et bruire ses palpitantes feuilles. L’atmosphère était comme saturée d’allégresse. Tout paraissait neuf et juvénile. On eût dit que les arbres, hier encore petits, venaient de monter d’un seul jet le plus haut possible, épuisant toute leur sève dans un subit élan de joie, tandis qu’éclataient à la fois tous leurs bourgeons. Et Laurence, gagnée par l’ivresse des choses, s’étonnait de se sentir, après tant de malheurs, si jeune, si vivante, si forte, toute prête à accueillir l’amour cruel qu’elle avait paru craindre et que son cœur, avouant enfin sa folie, appelait dans un cri frénétique. Les yeux clos, la tête inclinée, elle s’abandonnait à sa chimère, inventant tout un avenir auprès d’un être dont le visage restait indistinct, dont les moindres paroles lui apportaient une lumière nouvelle. Mais, dans ses rêves les plus ardents, jamais elle ne se représentait les délices de la passion heureuse. Elle n’imaginait que séparations, traverses, tourments, durs sacrifices, et de tout l’amour, imprudemment, ne désirait que la douleur.

Le temps passait. Le moment vint où il fallut partir. Laurence se leva. Regardant avec ferveur les grands hêtres calmes dont la cime seule frémissait et chantait, elle comprit à la fois et combien ils lui étaient chers et qu’ils ne lui suffisaient plus.

— Adieu ! songeait-elle, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, adieu et pardonnez-moi ! Chers arbres sous lesquels j’ai passé le temps de la jeunesse et de l’attente, pardonnez-moi si je m’en vais, car j’obéis à mon destin. L’heure est venue pour moi d’aller au milieu des hommes pour y parfaire mon expérience, pour y chercher cet amour nécessaire sans quoi nul être ne sait rien. Beaux amis près desquels j’ai grandi et qui, si fortement, avez trempé mon âme, je tâcherai d’être digne de vous, de vivre noblement. Je ne vous quitte pas pour toujours, car je ne marche pas vers le bonheur, mais vers des épreuves nouvelles. Si jamais mon cœur est brisé par une peine irréparable, quand tout sera fini pour moi, ô ma forêt, c’est toi qui seras mon asile. Pour retrouver la paix, je reviendrai vers toi.

Elle entoura de ses bras le tronc d’un hêtre et scella d’un baiser sur son écorce rude ce serment solennel.

VIII

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris…

V. Hugo.

Bien qu’elle fût profondément fidèle à tout ce qu’elle avait aimé, Laurence ne songeait plus à Fontainebleau, ni à sa chère forêt, un dimanche où, sortant à cinq heures du concert Lamoureux, elle roulait en taxi à travers les rues trépidantes.

Elle avait en effet subi d’un cœur docile le charme malsain de Paris, et rien ne distinguait cette enfant, hier encore à demi sauvage, des correctes mondaines qui la croisaient dans le brouhaha constant des voitures. Elle était vêtue, avec une recherche toute nouvelle, d’une robe en voile de soie gris et d’un manteau de velours noir garni de chinchilla. Une légère couche de fard avivait la pâleur de son teint, l’intensité de son regard. Un bouquet de violettes de Parme se fanait dans ses mains. Sur ses genoux reposait un sac en perles d’acier qui renfermait une boîte à poudre, une glace d’or, un flacon de sels, mille autres choses dont elle ne se servait guère, mais dont l’inutilité l’enchantait. Elle avait pris le goût du luxe, des fleurs, des parfums, des bibelots futiles, et se croyait frivole.

Pourtant son caractère n’avait pas changé, ni ses habitudes. Elle était seule aujourd’hui dans sa voiture comme elle l’était autrefois dans la forêt. Si elle aimait cette heure où Paris n’est qu’un tourbillon de lumière et de bruit, si, penchée à la portière, elle regardait avec des yeux ravis les feux chatoyants des lampadaires et des boutiques, et la foule qui se pressait sur les trottoirs, pourtant elle savait que toute cette pompe n’était que néant, vide et vanité. Bientôt, ce tumulte excita sa tristesse. Elle eut soif de recueillement et souhaita de se retrouver dans sa chambre, au milieu de ses livres. Mais elle devait, avant de rentrer, prendre des nouvelles de sa belle-sœur, arrivée au dernier terme de sa grossesse.

Juliane supportait assez bien ses tortures. Le matin même elle avait reçu Laurence, et comme celle-ci la plaignait de tant souffrir, elle avait dit, reprenant haleine entre deux douleurs :

— Que voulez-vous, ma chère petite, il faut bien aimer ce supplice, c’est la rançon sublime de la maternité.

« Bizarre créature ! Elle fera des phrases jusque dans son agonie », songeait Laurence, égayée par ce souvenir.

Malgré le mépris profond que Paul Dacellier éprouvait toujours pour son fils, les rapports des deux ménages étaient plus cordiaux qu’on n’eût pu s’y attendre et tout le mérite de cette réconciliation apparente revenait, sans conteste, à Juliane. Nulle sympathie réelle ne l’entraînait vers sa belle-famille, mais sa parfaite éducation ne lui permettait pas de consulter ses inclinations ni ses goûts personnels dans ses rapports avec ses semblables. Le code de la politesse réglait la vie de cette mondaine comme les commandements de Dieu règlent celle du chrétien. Paul Dacellier et Laurence étaient devenus ses plus proches parents ; à ce titre, elle leur devait et leur prodiguait plus d’égards, de soins, d’attentions, de visites qu’à ses meilleurs amis. Elle obtint aisément d’André, mari soumis et débonnaire, qu’il s’abstînt désormais de contredire son père. Elle témoignait à ce grand solitaire une déférence empressée, approuvait chaleureusement ses avis, accueillait en souriant ses rebuffades, savait désarmer sa mauvaise humeur par des paroles habiles, des louanges discrètes. Laurence, appréciant le tact de la jeune femme, la croyait par moments vraiment bonne et s’efforçait de l’aimer. Sachant que la mère de Juliane était morte en couches, elle s’inquiéta sincèrement à la pensée d’un accident toujours possible, et elle se sentait émue en sonnant à la porte de son frère.

La femme de chambre qui vint lui ouvrir la salua d’un joyeux : « Tout va bien ! », et s’enfuit aussitôt, réclamée par d’autres devoirs. Le moment critique approchait. L’appartement était en désarroi. Les portes ne cessaient de s’ouvrir et de se refermer. Les domestiques couraient de tous côtés, se heurtaient avec des rires étouffés, des exclamations confuses. Laurence, ne pouvant obtenir d’eux aucun renseignement précis, gagna le petit salon où Mlle Drevain, cérémonieuse et poudrée comme de coutume, attendait dans un calme olympien et charmait les ennuis de sa solitude en agitant avec grâce ses belles mains.

— L’enfant ne tardera pas beaucoup, je pense, dit-elle, en accueillant Laurence. Tout s’est passé normalement, mais la pauvre Juliane a bien souffert. Chère petite, quel courage ! Ecoutez, pas un cri !

Juliane avait, en effet, trop de fois fait devant témoins l’éloge de sa force d’âme pour ne pas se trouver contrainte d’en donner aujourd’hui une preuve éclatante. L’orgueil la soutenait dans ses souffrances et, bien que sa chambre touchât le petit salon, on n’entendait à travers les murs qu’une plainte étouffée, sourde et continue. Pourtant, il vint un moment où la jeune femme oublia le rôle qu’elle jouait perpétuellement sur la scène du monde. La douleur trop vive lui arracha un cri perçant qui grandit, s’enfla, devint une véritable clameur, puis décrut, s’éteignit. Tout de suite lui succéda un autre cri, faible, navrant et ridicule, le vagissement de l’enfant.

Laurence avait pâli. Cette plainte tragique la remuait profondément et son cœur débordait de compassion pour le petit être qui, à peine arraché à la paix du néant, semblait déjà la regretter. Pourtant, elle était la seule à s’affliger. L’appartement retentissait d’un brouhaha confus et joyeux. La femme de chambre, rouge, animée, exultante, ouvrit la porte du petit salon :

— C’est une fille, cria-t-elle à tue-tête, une grosse pouponne, un amour !

Puis elle s’enfuit, riant comme une folle.

— Ma chère enfant, permettez que je vous embrasse, dit Mlle Drevain, radieuse et solennelle, en pressant Laurence contre son cœur.

Dans sa joie, elle embrassa même un jeune peintre, Gaston Noret, qui venait d’entrer précédant André, son ami.

— Chère mademoiselle Drevain, voilà le père, l’heureux père ! Vive l’heureux père ! s’exclama le bohème en agitant son chapeau comme une palme.

— La paix, bon vieux, la paix ! Ne me rends pas trop ridicule, s’écria André en riant, car il eût rougi de laisser deviner son émotion réelle et sa fierté secrète.

— Vous eussiez sans doute préféré un garçon ? interrogea Mlle Drevain, surprise de ce flegme apparent. Les pères, en général, désirent tous que leur premier-né soit un fils.

— Mon Dieu, chère tante, fils ou fille, cela m’est tout à fait indifférent. Je n’ai pas le sens de la paternité très développé, je l’avoue.

— Vous êtes encore trop jeune, en effet, et vous ne savez pas combien il est doux de vieillir entouré de ces petits êtres dont les caresses réchauffent notre cœur, soupira sans vergogne la noble demoiselle que son parfait égoïsme avait seul éloignée du mariage et qui, se trouvant chargée de sa nièce, l’avait mise en pension jusqu’à sa dix-huitième année.

A son tour, Laurence serra la main de son frère et, peu habile à déguiser ses impressions, lui dit mélancoliquement :

— Je n’ose te féliciter. C’est terrible au fond de donner la vie à un être dont on ne peut, quoi qu’on fasse, assurer le bonheur.

André reçut avec sérénité ce compliment de condoléances. Depuis longtemps, il croyait fermement que sa sœur était folle et ses bizarreries ne l’étonnaient plus. Seul, Gaston Noret s’indigna de ce pessimisme.

— Donner la vie ! s’écria-t-il, mais c’est un présent magnifique ! J’espère bien que le nombre de mes enfants est déjà considérable et je m’en réjouis pour l’humanité de demain.

— Quelle horreur ! gémit Mlle Drevain, avec un gloussement de poule effarouchée.

Elle protestait pour la forme, car le cynisme du jeune peintre enchantait cette prude. Laurence était sincèrement scandalisée.

— Le plus étrange, c’est que vous êtes convaincu de ce que vous dites, murmura-t-elle, en fixant sur Gaston Noret son regard scrutateur qui s’emplissait d’un vague effroi.

Lui la considérait avec une pitié railleuse et sympathique. Il la rencontrait chaque semaine chez Juliane, et cette nature sombre, mais si profondément originale, l’intéressait. Si différents qu’ils fussent l’un de l’autre, ils avaient tous deux un esprit vif et fantasque qui leur permettait de prendre un égal plaisir aux discussions qu’ils engageaient à tout propos. Une fois encore, ils s’apprêtaient à se combattre lorsque la sage-femme en entrant vint détourner leur attention. Elle portait un petit être nu qui geignait et agitait gauchement ses membres rouges.

— Pouah ! criait André, repoussant le bébé qu’on voulait lui mettre dans les bras, pouah ! quel petit monstre ! Etes-vous sûrs que ce soit un enfant ?

— Voulez-vous vous taire, mauvais père ! Oh ! l’amour ! mi, mi, mi, susurrait Mlle Drevain avec les mines d’une fillette appelant son petit chat.

— Elle sera belle, je m’y connais, proféra le peintre d’un ton sentencieux.

— Oh ! mais elle ressemble à Juliane, dit Laurence amusée ; voyez, c’est son nez, sa bouche, une Juliane minuscule !

Tous approuvaient avec des exclamations bruyantes cette étonnante constatation, quand la femme de chambre présenta à André une carte de visite sur laquelle il jeta les yeux distraitement.

— Bon, c’est M. Hecquin. Chère tante, Laurence, voudriez-vous le recevoir et le prier de m’attendre un instant, car je voudrais bien enfin embrasser ma femme, dit-il, en levant vers la garde un regard suppliant.

Elle accorda d’un signe de tête l’autorisation demandée et sortit avec lui, tandis que Mlle Drevain, reprenant sa majesté, passait au salon. Laurence et Gaston Noret la suivirent avec empressement, car les discours amphigouriques de M. Hecquin, sa politesse pompeuse et surannée les divertissaient fort. Laurence plaignait cependant le correct banquier, le sachant seul au monde. Il était veuf, brouillé avec son fils unique qui s’était, disait-il, mal conduit envers lui et dont il déplorait souvent l’ingratitude. Lié depuis dix ans avec Mlle Drevain, qu’il avait rencontrée aux eaux, il l’aidait à gérer sa fortune, lui indiquait des placements avantageux et faisait valoir habilement les capitaux d’André Dacellier. Juliane appréciait beaucoup ce vieil ami, rompu aux affaires, qui, touché de sa sympathie, était devenu le commensal attitré de sa maison.

— C’est mon véritable foyer, avait-il dit à Laurence avec émotion.

Debout sur ses jambes démesurées, M. Hecquin, ganté de paille, son haut de forme à la main, attendait au milieu du salon dans l’attitude d’un portrait officiel. Il inclina sa haute taille devant Mlle Drevain et Laurence, serra la main de Gaston Noret, puis s’écroula dans un fauteuil. Assis, il parut tout petit, sans rien perdre pourtant de sa dignité vénérable. Son visage, surmonté d’un grand crâne chauve luisant comme un parquet ciré, avait une expression sévère dès qu’il baissait les yeux, ce qu’il faisait souvent. Mais son regard bleu, un peu fixe et qui n’annonçait pas une vive intelligence, ne manquait pas de douceur et son sourire était béat et bienveillant.

— Comment va notre bonne Juliane ? N’est-elle point trop affectée de l’intervention de cet événement ? demanda-t-il à Mlle Drevain, en employant ces formules nobles et vagues qui rendaient sa conversation si piquante pour Laurence et Gaston Noret.

— La chère enfant a fait preuve d’un merveilleux courage. Et quand vous êtes arrivé, nous étions en train d’admirer la petite Monique, un gros et ravissant bébé.

— Oh ! ravissant, objecta Laurence, je ne la trouve pas très jolie, bien qu’elle ait les traits de sa mère, et c’est même étonnant qu’une enfant puisse être laide, en ressemblant si fort à une personne très belle.

— Le cas auquel vous faites allusion n’est point à la vérité extraordinaire ; j’ai fait parfois au cours de ma longue carrière la même remarque, repartit M. Hecquin avec sa loquacité habituelle. Au reste, ces ressemblances fugitives qui s’effacent bien souvent avec les années ne signifient rien, je puis en donner une preuve frappante. Mon beau-frère, ou pour parler plus exactement, ma belle-sœur, lorsqu’elle mit au monde sa fille aînée, en 1876 ou 77, je crois, car cette naissance, si mes souvenirs sont précis, précéda de quelques mois celle de mon fils, ma belle-sœur, dis-je, fut frappée de la ressemblance de cette enfant avec sa propre mère qui fut une des plus belles personnes que j’aie connues. Elle s’en réjouit, car elle croyait fermement qu’il n’est point de qualités plus désirables pour une femme que la beauté. C’est une opinion qui annonce de la frivolité et que je ne partage pas. En d’autres termes, je prétends que la grâce, un caractère aimable, une grande bonté d’âme parent le sexe faible mieux que la vraie beauté. L’enfant à laquelle je fais allusion, ou pour parler plus exactement ma nièce, fut réellement éblouissante durant son jeune âge. Mais, en grandissant, c’est une chose très remarquable, elle accusa une ressemblance de plus en plus frappante avec son père, qui n’était point, tant s’en faut, un Adonis. Ma nièce, ravissante enfant, fut une femme hommasse et sans charmes et, après avoir offert tous les traits de sa grand’mère maternelle, devint le vivant portrait de son père. J’ose donc affirmer qu’il ne faut point se presser de dire qu’une enfant sera belle ou laide, ni qu’elle ressemble à personne.

— Sans doute, dit poliment Laurence, en échangeant avec Gaston Noret un regard amusé.

Ravi de son approbation, le banquier s’apprêtait à lui faire part de quelques autres observations aussi judicieuses. Mais André entrait, apportant d’heureuses nouvelles : Juliane semblait tout à fait remise, elle allait essayer de dormir et envoyait ses compliments à ceux qu’elle savait réunis. M. Hecquin fut particulièrement touché de ce souvenir. Tous les visages étaient radieux. C’est alors que Gaston Noret, qui devait être le parrain de l’enfant, dont Laurence avait accepté d’être la marraine, s’éclipsa d’un air mystérieux. Cinq minutes après, il revenait, berçant dans ses bras une bouteille de champagne. La femme de chambre le suivait avec un plateau chargé de coupes.

— De par mes droits de parrain, s’écria le bohème élevant triomphalement son fardeau, de par mes droits de parrain, je prie l’honorable société de bien vouloir boire avec moi à la santé de la nouvelle rose qui vient d’éclore dans le beau jardin du monde.

— Mais, mon cher Noret, remarqua Mlle Drevain, vous anticipez sur les événements, ce n’est qu’au baptême qu’on sable le champagne.

— Mademoiselle, repartit le peintre en coupant avec dextérité les fils de fer assujettis au col de la bouteille, je ne suis qu’un païen. Il me plaît de fêter l’entrée de cette enfant dans la bonne vie matérielle où déjà elle commence à jouir du sommeil, de la satisfaction de ses besoins, du doux lait nourrissant, plutôt que son entrée dans la vie de la grâce à laquelle on meurt si vite. D’ailleurs, nous recommencerons au baptême, il ne faut perdre ici-bas aucune occasion de se réjouir. Hourrah !

Le bouchon venait de sauter avec une détonation joyeuse et le liquide doré écuma dans les coupes.

— La parole est à la marraine, reprit solennellement Gaston Noret. Allons, Laurence. Nous supposons que vous avez le pouvoir des fées. Veuillez agir comme elles et douer notre filleule des vertus qui vous plaisent ou que vous possédez.

— Grand Dieu ! je lui souhaite avant tout de ne pas me ressembler, dit Laurence avec quelque mélancolie.

— Vraiment, mademoiselle, c’est trop de modestie, protesta galamment M. Hecquin ; nous serions enchantés d’admirer plus tard chez cette enfant les qualités qui vous honorent et que nous respectons en vous.

Laurence inclina la tête, en riant de cette politesse qui resta d’ailleurs sans écho.

— Hé ! quoi, vous ne trouvez plus rien à dire, reprit Gaston Noret, en lui jetant un regard de mépris. O marraine peu libérale ! Je prendrai donc votre place si vous le permettez. Par la vertu de ce champagne, j’accorde à ma filleule le don le plus précieux qui soit au monde, n’en déplaise à M. Hecquin : la beauté ! Je lui octroie en outre la gaieté.

— Avec la fantaisie, ajouta Laurence, la fantaisie est à la gaieté ce que la couleur et le parfum sont à la rose, le rythme à la poésie.

— Accordé ! En outre, je voudrais voir se développer chez notre jeune Monique ces penchants naturels que le vulgaire appelle vices, et moi qualités inestimables : la gourmandise, qui se réjouit des festins ; la paresse, qui nous fait apprécier la sieste, le repos, et nous préserve de l’ennui ; la luxure…

— Assez ! s’exclamèrent en même temps Mlle Drevain et Hecquin.

— Me voilà bien, gémit André avec un désespoir comique. La honte est entrée dans ma maison, avec cette enfant pourvue de tous les vices.

— Par respect pour ce père vénérable, dont l’intelligence est obscurcie par les préjugés de l’âge, je termine, conclut Gaston Noret, en priant simplement les dieux d’être propices à cette enfant et en buvant à sa santé…

Les coupes tintèrent en s’entre-choquant. Laurence eut bientôt vidé la sienne que Gaston Noret remplit de nouveau avec empressement.

— Eh bien ! demanda le peintre, ce vin n’est-il pas bon, cette heure douce et joyeuse ? Direz-vous encore que la vie est mauvaise, que c’est un triste cadeau à faire ?

— Je le dis, je le crois, je le jure et l’atteste, riposta Laurence gaiement. Mais comme j’aime la vérité, je conviens que ce vin est chose agréable.

— Rendez-lui donc un juste hommage en le buvant sans retenue. Il vous fera oublier vos soucis, si vous en avez.

— D’innombrables.

— Lesquels ?

— Celui-ci, celui-là, cet autre ! Quand ce ne serait que la santé de mon père, dit-elle en s’attristant.

— C’est bien ce que je pensais, s’écria le peintre, vous prenez tout du mauvais côté. Pourquoi ne pas espérer qu’il guérira, c’est votre devoir, et, d’ailleurs, si le colonel est souffrant, André est bien portant, Juliane aussi, moi aussi. Pourquoi ne pas vous enivrer du spectacle de notre bonne santé ?

Laurence haussa légèrement les épaules et Gaston Noret reprit d’un ton convaincu :

— Au fond, vous êtes une égoïste. Je ne vous le reproche pas, d’ailleurs, car je le suis aussi, mais d’une façon plus sensée. Ainsi, par exemple, je ne m’afflige nullement de voir quelqu’un malade ou malheureux. Mais je me réjouis pleinement du bonheur ou de la bonne santé de mes semblables.

— Ah ! nous ne saurions nous entendre. Vous serez toujours fou pour moi et moi, à vos yeux, toujours folle.

Et comme ce verbiage commençait à l’ennuyer, elle se leva et prit congé.

Lorsqu’un peu plus tard, elle entra chez son père, pour lui souhaiter le bonsoir, il l’accueillit par un reproche.

— Quelle heure tardive pour rentrer ! Le concert est fini depuis longtemps, je pense. Où étiez-vous ?

— Mais, dit-elle, surprise, vous le savez bien, chez Juliane, et je venais vous annoncer la naissance du bébé.

— Diantre ! je n’y pensais plus ! Est-ce un fils ?

— Non, une fille.

— Bon, dit le colonel, dévorant sa déception, c’est aussi bien. Quelle satisfaction aurait pu me donner un garçon élevé par André ? Aucune. La petite ne sera pas mieux ; mais sur elle, du moins, je n’aurai fondé nulle espérance.

La bonne Ursule fut la seule à fêter dans son âme et sans oser le dire la naissance de la petite Monique.

IX

Le mariage ! le mariage !… même avec toutes sortes d’inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même sans amour, le mariage !

René Boylesve.

Laurence, cependant, tout en aimant Paris, désirait le quitter et voir cesser le supplice que son père endurait sans patience. Car il n’avait aucune place dans cette ville où nul soldat jamais ne le saluait plus lorsqu’il passait dans les rues, confondu parmi la foule, portant avec le sentiment d’un profond déshonneur le morne vêtement civil. Chaque jour, les longues promenades, imposées par le professeur Noveu, ramenaient infailliblement aux Invalides ou près de l’Ecole militaire ce chef inutile, rejeté de l’armée, mais qui ne pouvait vivre en dehors de son paradis perdu. Dans les premiers mois, l’ennui qui le dévorait le rendit sérieusement malade. Le colonel Arêle, avec son ingénieuse charité, vint au secours de cet être désemparé. Il le mit en rapport avec le directeur d’une jeune revue nationaliste. Paul Dacellier y publia chaque mois un long article de stratégie militaire où il étudiait les conditions probables de la future guerre, dénonçait l’insuffisance de notre artillerie, signalait le danger d’une invasion allemande par la Belgique. Le bonheur de servir encore par sa plume la cause qu’il aimait uniquement lui rendit quelque courage et, quand la fin de son congé approcha, Laurence s’étonna de le voir chaque jour mieux portant, plus gai, presque doux, transfiguré par l’espérance. Au moment où elle se réjouissait de cette résurrection, un événement inattendu la rejeta dans le malheur. Le ministère fut renversé. Le nouveau ministre de la Guerre appela auprès de lui, comme chef de cabinet, le colonel Douran. Or Dacellier, s’il rentrait dans le service actif, se mettait à la merci de son ennemi. Laurence eut de grands conciliabules avec Ursule et le colonel Arêle. Ils hésitèrent longtemps. Enfin, le danger leur parut si grand, qu’encore une fois ils eurent recours au professeur Noveu qui, sur leurs instances, imposa de nouveau à son malade six mois de repos absolu. Mais il lui promit vainement une guérison radicale pour prix de sa docilité ; le colonel se vit perdu. Le désespoir, agissant sur lui comme un poison foudroyant, réveilla sa maladie, et son cœur acharné, las d’une si longue lutte, consentit à la mort, la désira comme le seul remède qui pût guérir sa misère. Seul, son amour pour Laurence le retenait encore à la terre. Il s’inquiétait de la laisser sans autre appui qu’Ursule dont il appréciait le dévouement sans estimer beaucoup le caractère falot et faible. Par un préjugé assez commun, il croyait fermement que le monde est plein d’embûches pour une femme seule et qu’elle n’y saurait vivre respectée sans protecteur. André était trop insouciant pour veiller sérieusement sur sa sœur. La fortune que le colonel devait lui laisser, loin de le rassurer, l’effrayait plus encore. Saurait-elle gérer ses capitaux ? Ne se laisserait-elle pas, par bonté, par ignorance, conseiller par des incapables, dépouiller par des hommes d’affaires sans probité ? Il désira passionnément assurer son avenir, la voir, avant de mourir, mariée, heureuse, aimée. Il fit venir Juliane et la supplia de chercher au plus vite, parmi ses relations, un parti pour sa belle-sœur.

Laurence fut atterrée de ce nouveau caprice. Vainement Juliane lui représenta-t-elle que nul joug ne pouvait être plus pesant que celui de son père. La jeune fille le préférait à l’autorité de l’époux le plus bénévole. La tyrannie qui l’oppressait lui laissait malgré tout une certaine liberté. Sa chambre était un asile sûr où nul ne venait la troubler ; ses nuits lui appartenaient. Mariée, elle ne posséderait plus aucune retraite où son mari n’eût le droit d’entrer à toute heure. Il serait à ses côtés toujours, épiant ses pensées, envahissant sa vie, partageant son sommeil, son lit, sa chair. Il lui arracherait son dernier trésor : la solitude. Et, en échange de tant de sacrifices, il ne lui apporterait pas même l’amour. Elle se jura de conserver à tout prix son indépendance.

Sa volonté devait plier bientôt sous la loi de la nécessité. Les difficultés de sa vie s’accrurent, en effet, jusqu’à devenir insupportables. Jadis, elle avait des moments de répit. L’humeur de son père, variable comme le temps, s’apaisait parfois. On pouvait alors, par des ménagements infinis et une soumission passive, éviter de nouveaux orages. Maintenant c’étaient des emportements quotidiens, sans aucun motif, de continuelles fureurs. Il devenait impossible de satisfaire cet être exaspéré, dont la volonté changeait d’heure en heure, qui donnait un ordre, l’oubliait et, peu après, s’irritait jusqu’à la folie de se voir obéi. Lassés de ses violences, les domestiques, au bout d’un mois de service, demandaient leur congé. Ursule se trouvait souvent sans personnel. Elle suffisait à tout, accomplissait sa tâche écrasante sans révolte contre son despote.

L’attitude de Laurence était différente. La tyrannie du colonel s’exerçait d’ailleurs plus durement sur elle que sur tout autre. Elle était son plus cher souci, sa plus grande affection ; mais, par un effet bizarre de sa maladie, il ne s’occupait d’elle que pour la tourmenter. Il voulait qu’elle fût parfaitement élégante, qu’elle renouvelât souvent ses toilettes : dès qu’elle lui réclamait de l’argent, il fulminait contre sa prodigalité. Il voulait que sa vie fût gaie, agréable. Il la contraignait d’accepter les invitations de Juliane, priait André de l’accompagner au théâtre : lorsqu’elle rentrait, il l’accusait de songer à se distraire alors qu’il se mourait. Brisée par ces éclats continuels, Laurence passait des nuits dans les larmes et le colonel lui reprochait comme un crime sa pâleur et ses traits tirés.

La jeune fille avait beau plaindre ce malade et l’excuser, elle était trop vive, trop indomptable, pour supporter avec patience ses injustices. Elle se défendait âprement, le bravait, l’affligeait par des paroles blessantes dont elle ne mesurait pas toujours la portée. Un soir, après une discussion pénible, Paul Dacellier dut s’aliter, terrassé par une de ces crises nerveuses durant lesquelles sa raison s’égarait. Laurence se sentit responsable de cet accès. Dominée par ses remords, elle se précipita vers le sacrifice longtemps refusé qui lui semblait maintenant nécessaire. Dès le lendemain, elle courut chez sa belle-sœur :

— Je cède, Juliane, lui dit-elle. Je suis pour mon père une ennemie, un danger. Le devoir et la pitié me chassent de la maison ; je n’y ai plus de place. Cherchez un mari pour moi, n’importe qui. Je prendrai le premier venu.

Juliane aimait à s’occuper des autres, à les protéger, à tenir dans ses mains les fils de leurs destinées. Aussi accepta-t-elle avec la meilleure grâce du monde une mission qui allait lui permettre de déployer toute son adresse et son tact mondain. Elle ne pensait pas, d’ailleurs, rencontrer de sérieux obstacles. La dot de Laurence était belle. Sa mère lui avait laissé trois cent mille francs que son père devait doubler en la mariant. Cette fortune avait de quoi séduire bien des familles, et Juliane, avec des airs négligents, ne perdit aucune occasion d’en confier le chiffre à ses amies. Bientôt, il ne se passa plus de semaine où elle ne donnât, en faveur de sa belle-sœur, quelque réception soigneusement préparée. Laurence s’y trouvait entourée d’une foule de jeunes gens, pauvres pour la plupart, mais infiniment distingués et d’une éducation parfaite. Ils étaient taillés sur le même modèle, corrects, élégants, beaux parfois. Mais ces visages, réguliers et mornes, n’avaient pas pour la jeune fille plus de vie qu’une gravure de modes ou une photographie dont on n’a jamais vu l’original. Elle les oubliait tout de suite et ne pouvait les reconnaître ni les discerner les uns des autres. Tous ces pantins lui posaient, avec la même politesse, les mêmes questions insipides. Elle répondait à peine, car l’art qui consiste à soutenir une conversation à l’aide de phrases toutes faites lui était étranger.

A la fin de ces mortelles soirées, elle aimait à se réfugier auprès de Gaston Noret. Lui, au moins, était simple et dépourvu de toute pédanterie. Elle pouvait lui parler sans s’imposer aucune contrainte.

— Oh ! cher ami, s’écriait-elle, est-il pire supplice que de chercher à se marier, de s’exposer comme une marchandise dans une vitrine, et d’attendre un acheteur ? Avez-vous vu, ce soir, tout ce lot d’épouseurs possibles ? Comment pourrai-je aimer aucun d’entre eux !

— Hé ! pourquoi pas ? disait le bohème, qui l’observait avec une indulgence amusée. L’amour n’est que l’accord soudain, inexplicable, de deux chairs qui se reconnaissent, on ne sait pourquoi, faites l’une pour l’autre. Cet accord peut se produire en dehors de toute sympathie.

— Que dites-vous ? J’aimerais mon mari, au moment de la volupté seulement, et je le haïrais le reste du temps ?

— Mais non, innocente ! car, du jour où vous aurez été heureuse entre ses bras, vous l’aimerez complètement et toujours.

— Quoi ! En échange d’un instant de plaisir, je donnerais mon cœur et mon âme ? Dieu m’épargne une pareille honte ! protesta Laurence indignée.

Les paroles du peintre la troublèrent longtemps, car elle respectait profondément l’amour et elle s’affligeait de le déshonorer en acceptant un mariage qu’il n’embellirait pas. Heureusement, aucun prétendant ne se déclarait encore. Bien qu’elle demeurât silencieuse et glacée en leur présence, elle effrayait un peu ces corrects jeunes gens attirés par sa dot. Tous avaient un grand souci de leur dignité. Ils voulaient bien épouser une jeune fille pour sa fortune, mais ils entendaient la dominer, trouver en elle une femme passive, malléable, absolument nulle. Leur instinct les avertissait que Laurence ne réaliserait pas cet idéal.

Voyant qu’aucun de ses projets n’aboutissait, Juliane eut recours à M. Hecquin, son conseiller ordinaire.

— Laurence est très difficile à caser, dit-elle, lorsqu’il l’eut assurée de son dévouement. Elle n’a d’autre atout dans son jeu que sa fortune. Elle n’est pas jolie, son caractère est bizarre, exagéré, déconcertant. Je n’ai jamais pu la plier aux usages du monde, lui apprendre à recevoir, à tenir un salon. Elle n’a aucune conversation, peu de grâce, nulle amabilité. Et sa timidité, qui pourrait faire excuser ces défauts, a toutes les apparences de la hauteur.

— Je vous trouve sévère, répondit M. Hecquin en repliant ses longues jambes, dont il était toujours embarrassé. Indépendamment des considérations d’amitié qui devaient forcément m’influencer en faveur d’une personne qui vous touche de si près, indépendamment, dis-je, de toutes ces considérations, j’ai pu étudier en toute impartialité votre belle-sœur et je trouve que c’est vraiment une jeune fille fort avenante. Peut-être, dans le monde, est-elle un peu réservée et farouche, mais elle possède des qualités solides que j’ai devinées assez vite, bien que sa modestie les cache. Car il ne faut pas croire que nous autres, banquiers, toujours absorbés par nos affaires, nous n’ayons ni le temps, ni le goût d’observer autour de nous la société, les hommes et même les jeunes filles, ajouta-t-il avec un rire satisfait.

— Vraiment, répliqua Juliane, un peu surprise, dites-moi donc ce que vous admirez en Laurence.

— Vous m’avez raconté les difficultés de sa vie et ses chagrins, reprit M. Hecquin d’un air pénétré. N’est-ce point une chose touchante de voir avec quel courage elle les supporte, sans qu’un mot de plainte lui échappe ? J’admire aussi son intelligence, sa vie si peu frivole, toute d’étude et de pensée. Oui, elle a un esprit supérieur et même… voyons, je cherche l’expression exacte… viril, c’est bien cela, viril.

Ce chaleureux panégyrique, prononcé par un homme d’ordinaire fort circonspect, étonna beaucoup Juliane. Mais, huit jours plus tard, comme elle parlait encore de Laurence à son vieil ami, s’informant s’il avait découvert pour elle quelque phénix, le banquier se troubla, hésita, et murmura enfin d’une voix étouffée :

— Croyez-vous que j’aie la moindre chance de me faire agréer par votre belle-sœur ?

Puis, ayant prononcé cette phrase étonnante, il demeura immobile, les yeux baissés, la main sur le cœur, dans l’attitude classique de l’amoureux transi.

Si habituée que fût Juliane à dissimuler ses impressions, sa stupéfaction fut si grande qu’elle perdit absolument contenance.

— Mon Dieu ! balbutia-t-elle dans son embarras, je ne sais… je n’aurais jamais cru…

Et, ne pouvant terminer sa phrase que par une impolitesse, elle se tut en rougissant pitoyablement. M. Hecquin vint à son aide.

— Vous n’auriez jamais cru qu’à mon âge je puisse encore songer à me remarier, dit-il avec une humilité touchante et sans lever les yeux. Hélas ! plus je vieillis, plus ma solitude me semble dure à supporter. N’allez point imaginer que je cherche une femme pour me soigner dans mes vieux jours. Je ne suis plus jeune, mais mon tempérament reste vigoureux, ma santé excellente. Mon pauvre père est mort à quatre-vingts ans d’une attaque, sans avoir jamais été malade. Tout me porte à croire que je m’en irai comme lui, discrètement, sans causer de soucis à personne. Comprenez-moi donc : si je souhaite posséder une compagne, c’est pour la gâter et la chérir. Votre belle-sœur, je l’avoue, par ses malheurs et son courage, a gagné mon cœur. Je n’aspire qu’à lui donner la vie douce et facile qui lui a manqué jusqu’ici. Ses moindres désirs seront pour moi des ordres. Je ne la contrarierai jamais, je respecterai ses goûts, ses habitudes. Ah ! qu’il me serait doux d’avoir cet ange à mon foyer ! conclut-il en fixant sur le plafond un regard extatique.

— Peut-être le bonheur de Laurence est-il là, dit Juliane, ébranlée par ce discours ; mais en admettant, cher monsieur, que ma belle-sœur vous soit favorable, il me paraît à peu près impossible d’obtenir le consentement du colonel.

— Ah ! qu’à cela ne tienne ! s’écria le banquier avec ardeur. L’assentiment de Mlle Laurence me suffit. Je la prendrai sans dot. Je ne demande rien. Je suis assez riche pour deux.

« Mais c’est clair, il l’adore, songea Juliane, impressionnée par ce désintéressement. Voilà donc pourquoi il la trouvait si parfaite. C’est l’aveuglement de l’amour ! »

Cette découverte inouïe lui parut à la fois burlesque et attendrissante. Elle répondit, avec un sourire indulgent :

— Laissez-moi conduire cette affaire et fiez-vous à moi.

— Oh ! merci, s’écria M. Hecquin avec transport. Vous ne trouvez donc pas trop ridicule le vieil ami dont le cœur est resté jeune ? Parlez pour lui, dirigez-le et soyez assurée de sa reconnaissance. Vous disposez de toute ma vie, ajouta-t-il en lui baisant la main dans un grand geste pathétique.

Puis, redressant sa haute taille, l’air un peu abattu, mais toujours solennel, il se retira en poussant de profonds soupirs.

X

— J’ai fait un vœu.

— Quel vœu ?

— Que nul ne me touche.

Paul Claudel.

Il était bien rare qu’à l’heure où la nuit fait place au matin, Laurence ne reposât point, profondément endormie, et elle n’avait vu le point du jour que deux ou trois fois dans sa vie. Pourtant l’aurore la surprit debout et tout habillée, dans une chambre d’hôtel, à Bruxelles, le lendemain de son mariage avec M. Hecquin.

Trois mois auparavant, en recevant l’étrange proposition que Juliane s’était chargée de lui transmettre, le colonel avait manifesté la plus violente indignation et déclaré qu’il n’autoriserait jamais l’union monstrueuse de sa fille avec un vieillard. Sa résistance s’était usée sous l’action du temps et de la maladie. Obsédé par la pensée de sa mort prochaine, influencé malgré lui par son fils et par sa belle-fille, il s’était enfin laissé arracher le consentement que Laurence sollicitait avec insistance.

Celle-ci, après le premier moment de surprise, n’avait pas tardé à découvrir les avantages d’un tel mariage. Si burlesque qu’il lui parût, il la révoltait moins que les autres projets d’alliance ébauchés par Juliane. En effet, M. Hecquin, trois fois millionnaire, ne pouvait, en demandant sa main, obéir à un motif intéressé. Il lui offrait, en même temps que l’indépendance et le repos, une affection douce et profonde. En outre, cet homme, habitué à vivre seul, devait se contenter de peu. Il ne la forcerait pas à s’occuper de son ménage. Ayant sa situation faite, il n’exigerait pas qu’elle servît son ambition par des visites et des réceptions fréquentes. L’âge de son humble adorateur acheva de l’enchanter. Avec l’inexpérience et la naïveté des femmes très jeunes, elle s’imagina qu’à cinquante-cinq ans, un homme ne pouvait plus avoir ni passion, ni désir. A travers les discours amphigouriques du banquier, elle crut comprendre qu’il s’engageait à ne jamais être son mari que de nom. Dès lors, sa décision fut prise.

Ses illusions insensées venaient d’être détruites. Ce matin-là, tandis qu’elle marchait continuellement de la fenêtre à son lit non défait, elle revivait le moment où la veille, après s’être retiré, M. Hecquin était revenu dans sa chambre et, profitant de sa surprise, de sa consternation, l’avait prise entre ses bras. Elle sentait encore sur le coin de sa lèvre la brûlure d’un baiser déshonorant : sa chair se révoltait encore comme à l’instant où elle s’était échappée de l’odieuse étreinte pour s’élancer vers la fenêtre et l’ouvrir toute grande. Avait-elle dit, comme une héroïne de mélodrame : « N’avancez pas, ou je me jette par la fenêtre ? » S’était-elle bornée au geste menaçant ? Elle ne s’en souvenait plus. Elle ne savait pas combien de temps cette scène avait duré, ni à quel moment M. Hecquin, piteux et ridicule, s’était retiré sans rien dire.

— Il est bien possible que j’aie tous les torts, se disait-elle, — et cette pensée accroissait encore sa colère. — Il faut être vraiment folle pour prêter à un homme le désintéressement dont j’ai paré M. Hecquin. J’ai cru bonnement qu’il serait satisfait de se dévouer à moi et ne me demanderait jamais rien en échange. Pourtant, s’il n’avait eu que le désir d’échapper à la solitude, de trouver une affection platonique pour charmer ses vieux jours, il aurait pu épouser une femme de son âge, Mlle Drevain, par exemple, oui, c’était indiqué. S’il m’a préférée, c’est parce que j’étais jeune. Mais quoi ! si j’ai renoncé pour toujours aux plus nobles enivrements de l’amour, est-ce pour en accepter les bassesses et les ignominies ? Non, jamais. Je déteste cet homme ! Je rentrerai à la maison. Pauvre père ! quel mal je vais lui faire. Il me reprochera d’avoir brisé ma vie, la sienne par un mariage honteux, accepté un jour, rompu le lendemain. Que pourrai-je dire pour ma défense ? Je n’aurai plus une heure de repos, désormais !

Un instant elle défaillit, épouvantée devant l’avenir qui l’attendait.

— Si je ne disais rien ? pensait-elle. Peut-être M. Hecquin renoncera-t-il à m’imposer un joug qui, visiblement, me répugne. Pourtant, si je me tais, il peut croire que mon silence est une excuse. Allons, pas de compromis, pas de lâcheté. Il faut parler, agir, dénouer au plus tôt une situation odieuse.

A huit heures, elle sonna pour demander son déjeuner. Peu après, M. Hecquin frappa à sa porte. Il entra, correct, poli, lui sourit sans amertume et s’informa de la façon dont elle avait passé la nuit. Peut-être avait-il conservé quelque illusion, quelque espérance ; mais Laurence se hâta de les lui arracher.

— Non, je n’ai pas dormi, je ne me suis pas couchée, dit-elle avec une précipitation brutale. Il me fallait réfléchir à beaucoup de choses. Voici ce que j’ai décidé : je prendrai le train tout à l’heure pour rentrer dans ma famille, car notre mariage ne repose que sur un atroce malentendu. Je ne pensais trouver en vous qu’un ami. Vous me l’aviez affirmé à plusieurs reprises. Oh ! j’ai peut-être eu tort de prendre vos paroles au pied de la lettre, je dois vous paraître bien folle. Les jeunes filles sont naïves et moi plus que les autres, je m’en aperçois aujourd’hui. Tout cela est très fâcheux, j’en conviens, mais je vous prie de m’épargner vos reproches, je souffre plus que vous.

Sa fureur grandissait. Sa voix se fit plus cassante.

— Oui, reprit-elle, moi seule porterai le ridicule et la honte de cette affaire. Voilà ma vie brisée en pleine jeunesse, pour toujours, et mon père me recevra durement, j’en suis sûre, et personne ne m’excusera. Pour vous, cette rupture est sans conséquences. A votre âge, vous ne serez pas tenté, je pense, de recommencer pareille expérience.

M. Hecquin demeurait impassible. Il écoutait dans une attitude songeuse et désintéressée. Toute sa physionomie restait fermée, mystérieuse et neutre. Il ne rougissait pas. Aucun muscle ne bougeait dans son visage. Ses yeux étaient baissés. Les regards flamboyants de Laurence venaient se briser inutilement contre ce visage rigide aux paupières closes. Elle avait l’impression de parler à un bloc de pierre. Et lorsqu’elle se tut enfin, épuisée, lorsque l’ivresse de la colère ne la soutint plus, elle se mit à trembler de tous ses membres.

M. Hecquin réfléchissait profondément.

— Mon enfant, dit-il enfin d’une voix posée, il me semble évident que pour juger sainement les choses de la vie il faut tout d’abord être en possession de son sang-froid. Or, vous avez pour le moment entièrement perdu le vôtre et je suis loin de vous en faire un crime. Mais moi je suis habitué à me maîtriser dans les circonstances les plus pénibles. Grâce à un effort de volonté, devenu purement mécanique par suite d’un long exercice, je ne perds jamais mon calme. Je puis donc affirmer, sans crainte d’être démenti, que j’ai toutes les qualités nécessaires pour juger le problème qui se présente plus lucidement que vous. Il se trouve que le contrat intervenu entre nous est entaché de nullité, par suite d’une clause interprétée différemment par les deux parties contractantes. Est-ce à dire que nous devons le rompre avec éclat ? Je ne le pense pas. Il me semble que nous pouvons, avec un peu de bonne volonté, nous entendre à l’amiable. J’ai eu le tort d’oublier mon âge et le vôtre : je me reconnais coupable et j’implore de vous l’oubli d’une minute d’égarement. Vous êtes trop généreuse pour me garder rancune. Ces questions sont trop délicates pour que nous les traitions autrement que par allusion. J’espère que vous me comprenez. Je me résume : je ne réclame plus de vous que votre estime, votre confiance ; je vous offre en échange un dévouement loyal, une affection désintéressée ; en un mot, je m’engage sur l’honneur à n’être jamais pour vous qu’un ami. Tout est-il bien ainsi et me pardonnez-vous ?

Laurence ne songea point à s’étonner de cette magnanimité surhumaine. Ce dénouement imprévu et si simple l’étourdit, l’engourdit à la façon d’une piqûre de morphine. Toutes les difficultés qui la tourmentaient se trouvaient aplanies, elle n’avait plus besoin de fuir ni d’affronter la colère de son père. Son cœur, tout à l’heure si agité, s’apaisait, s’abîmait dans une quiétude indolente que nul soupçon ne troublait. Elle serra de bonne grâce la main que son mari lui tendait, le laissa sceller d’un baiser paternel leur réconciliation. Mais elle n’eut pas une parole d’excuse pour cet homme admirable. Elle n’éprouva aucun remords de sa conduite envers lui. Laurence était facilement dure et injuste pour ceux qui ne lui ressemblaient pas. M. Hecquin étant vieux et placide, elle le crut incapable de souffrir d’une offense et se trouva très généreuse parce qu’elle lui avait pardonné.

Pourtant, lorsque après quinze jours de voyage elle revint à Paris, ce fut avec une conviction sincère qu’elle fit à son père l’éloge du banquier, vantant sa complaisance et la bénignité de son caractère. Elle se déclara contente de son sort. Le colonel, ravi de la revoir, parut au comble de la félicité. Il s’apprêtait, d’ailleurs, à se mettre en route pour Uriage, afin d’y faire une cure ordonnée par le professeur Noveu. Laurence, elle, ne se souciait pas de repartir, bien que l’arrière-saison s’annonçât comme admirable. Elle s’occupa d’aménager l’appartement qu’elle avait choisi rue de Vaugirard, rangea ses livres, s’efforça d’amadouer Royale Egypte qu’exaspéraient ces changements constants de résidence. Sa vie maintenant lui semblait douce et acceptable. La tranquillité toute nouvelle dont elle jouissait lui permettait de fournir un travail sérieux et suivi qui l’absorbait, l’arrachait à ses inquiétudes habituelles. Tout le jour, cloîtrée dans une grande pièce claire qui donnait sur le Luxembourg et dont elle avait fait son studio, elle écrivait des vers mystérieux qu’elle ne montrait à personne. Ces chants inutiles apaisaient son âme mieux que des larmes ou que les exhortations d’un ami. Elle trouvait en eux et dans ses lectures son pain quotidien, sa force, sa pauvre et magnifique joie. M. Hecquin n’insista pas pour qu’elle prît un jour de réception. Il la dispensa des visites et des présentations obligatoires, en la faisant passer, parmi ses relations, pour malade. Pourtant, la voyant toujours lire et écrire, il lui proposa de la mettre en rapport avec son jeune cousin, le poète Cyril de Clet, dont le nom commençait à percer dans les revues d’avant-garde et qu’il lui avait présenté le jour de leur mariage.

— Je crois qu’il serait pour vous d’un commerce agréable, lui dit-il. Il désire beaucoup vous connaître, car je lui ai parlé de vous, de votre culture qui, je me plais à le constater, est peu ordinaire pour une femme. C’est un esprit supérieur et admirablement doué. Je vous apporterai ses livres.

Il remit le lendemain à Laurence les deux recueils de vers publiés par Cyril. La jeune femme les ouvrit sans empressement, car elle aimait peu la poésie moderne. Tout de suite, cependant, le premier livre l’étonna. Une jeunesse impétueuse, enivrée d’elle-même et de toutes choses, perpétuellement soulevée par le délire lyrique, y chantait la beauté du monde. Le second livre, au contraire, était d’une étrange amertume. Il semblait qu’autour du poète, plein d’illusions et d’espérance, la terre se fût, en deux années, couverte de ruines. Déjà l’amour ne lui souriait plus que d’un sourire funèbre. La volupté s’était enfuie. Et sa joie, sa douleur avaient le même accent rude, violent, presque barbare. Laurence retrouvait dans ces vers l’écho de son propre cœur. Elle les lut, les relut bien des fois, mais ne témoigna aucun désir de connaître leur auteur. M. Hecquin n’insista pas pour le lui présenter.

Jamais époux ne montra plus de déférence pour les goûts, le caractère et les habitudes de sa moitié. Cette complaisance n’était pas sans mérite. L’incapacité absolue de Laurence comme maîtresse de maison, le gaspillage domestique qu’autorisait sa nonchalance, affectaient vivement cet homme économe, ordonné, méthodique. Dès le début de son mariage, la jeune femme se refusa catégoriquement à tenir un compte de ses dépenses. Elle se bornait à serrer dans un tiroir l’argent que son mari touchait pour elle ou lui donnait. Puis, lorsque sa caisse était vide, elle en avertissait M. Hecquin et le priait de la remplir. Ces demandes surprenaient toujours désagréablement le banquier. Trop timide pour oser faire aucune observation, il se bornait à regarder sa femme d’un air morne et consterné qui laissait deviner sa réprobation secrète.

— Eh bien ! quoi ? interrogeait Laurence, impatientée, mes dépenses sont-elles excessives, dépassent-elles nos revenus ? Dites-le. S’il le faut je n’achèterai plus rien.

— A quoi pensez-vous, ripostait vivement M. Hecquin. Grâce à Dieu, notre fortune est assez grande pour subvenir à toutes vos fantaisies. Je vous apporterai demain l’argent qui vous est nécessaire.

Car, dès que Laurence élevait la voix ou fronçait les sourcils, il pliait devant elle avec servilité. Il semblait craindre plus que la mort de lui déplaire, sans pourtant lui témoigner aucune affection. Leurs rapports cérémonieux étaient ceux de deux voyageurs que le hasard réunit un moment à une table d’hôte et qui, devant se quitter bientôt, échangent seulement des paroles de politesse banale. Après un mois de mariage, M. Hecquin, toujours pressé, et débordé d’occupations, ne rentra plus déjeuner chez lui, car la rue de Vaugirard se trouvait trop éloignée de ses bureaux, boulevard Haussmann. Il revenait le soir à huit heures, dînait avec sa femme et, le repas fini, épuisé de sa journée, se couchait aussitôt. Laurence se demandait parfois quelle place elle tenait dans cette vie que les affaires absorbaient toute, et ne pouvait comprendre pourquoi le banquier l’avait épousée. Un dimanche matin, cependant, en lui souhaitant le bonjour, il retint sa main dans les siennes, la baisa galamment.

— Savez-vous, mon enfant, s’écria-t-il d’un air ému, que ce jour est celui de mon anniversaire ? A cette date j’ai coutume chaque année de me recueillir et d’examiner ma vie. Elle ne m’a longtemps inspiré que des réflexions pénibles, presque désespérées. Il n’en est plus de même aujourd’hui ; et je tiens à vous dire combien je me félicite de l’heureux événement qui a fait enfin cesser ma solitude et mis dans mon existence l’intérêt de votre jeunesse.

— Ah ! le pauvre homme. Il est content à peu de frais, songea Laurence, touchée néanmoins de cette déclaration inattendue.

Elle s’efforça pendant quelques jours d’être plus aimable ; mais elle n’éprouvait pour son mari ni tendresse ni estime.

— J’ai donc un cœur de pierre ? se disait-elle tout étonnée. Je devrais admirer sa bonté, sa délicatesse, lui être reconnaissante de la liberté qu’il me laisse. Mais vraiment, il n’est rien pour moi. Il m’est aussi indifférent qu’au premier jour et plus encore.

En effet, il lui fallait faire un effort pour penser à lui. Elle le regardait sans le voir, l’écoutait sans l’entendre. Bien souvent, le soir, lorsqu’il entrait chez elle, en pantoufles, en veston d’intérieur, elle se levait, sincèrement surprise, ne pouvant s’expliquer sa présence et ayant complètement oublié qu’il était son mari.

XI

Et, maintes fois, j’ai été presque amoureuse de la mort pacifiante.

Keats.

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