DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
I
Vous vous êtes mépris sur moi jusqu’ici. Comme vous, je vis de pain, je sens le besoin, j’éprouve la souffrance et j’ai besoin d’amis.
Shakespeare.
Partie en Bretagne pour y passer l’été, Laurence s’attarda durant plus de six mois sur une petite plage voisine de Saint-Brieuc où la retinrent d’abord la beauté de l’automne et, plus tard, les tempêtes d’hiver. Elle ne s’ennuyait pas. Cyril, dès les premiers jours, lui avait envoyé des livres. Sur sa prière, il se chargea de lui fournir tous les ouvrages qu’elle désirait, et cet échange régulier les obligeant à s’écrire, lentement, insensiblement, dans la séparation et l’absence, ils devinrent amis.
Lorsque Laurence fut de retour à Paris, les de Clet entreprirent de l’arracher à sa pesante solitude. Ils lui témoignaient une affection empressée, un inlassable dévouement. La savaient-ils fatiguée ou souffrante, ils accouraient chez elle, s’efforçaient de la distraire. Si M. Hecquin s’absentait, ils exigeaient qu’elle vînt passer ses soirées chez eux, dans le vieil hôtel baroque et charmant qu’ils habitaient rue Notre-Dame-des-Champs. Ce voisinage facilitait leurs relations et leur intimité grandit vite. Cyril parlait quelquefois de l’amour, mais toujours avec une immense amertume, et Laurence devina qu’une grande passion déchirait sa vie. Sachant qu’il n’était pas heureux, elle n’éprouvait plus nulle défiance contre cet ami nouveau qui, bien que séduisant, fait pour tous les triomphes, lui ressemblait par la douleur. De son côté, Cyril s’attachait facilement à toute âme tourmentée, à tout grand caractère, et Laurence lui devenait chaque jour plus chère. Il ne pouvait lire un livre émouvant sans désirer le lui faire connaître ; il n’écrivait rien qu’il ne lui soumît aussitôt. Mais elle, plus réservée, ne parlait jamais d’elle-même, ni de ses mystérieux travaux. A force de supplications, d’instances, d’importunités, il obtint enfin qu’elle lui laissât lire ses vers. A sa grande surprise, il les trouva beaux. Comblée de joie par les éloges qu’il lui prodigua, heureuse de penser qu’elle écrirait désormais pour lui, Laurence décida de publier au plus tôt, à ses frais, un premier livre. Cyril revit avec elle son manuscrit. Comme elle avait sans cesse besoin de le consulter, il venait, au grand scandale de Juliane, la voir chaque jour à la fin de l’après-midi, et souvent, Laurence, envoyant prévenir Mme de Clet, le retenait à dîner. Il s’asseyait en face d’elle, occupait tout naturellement, semblait-il, la place du maître de maison, désertée par son titulaire légitime.
M. Hecquin, en effet, ne rentrait plus guère avant dix heures du soir. Il se disait débordé d’occupations, travaillait à son bureau longtemps encore après le départ de ses employés, expédiant sur le coin d’une table le repas que lui montait sa concierge. Laurence appréciait fort ce mari peu gênant qui, chaque soir, entrait dans son studio au coup de dix heures, exact comme le coucou saugrenu d’une horloge géante, l’embrassait sur le front, lui souhaitait une nuit paisible puis, avec un bâillement sonore, se retirait d’un pas automatique et disparaissait de sa vie.
Un soir, après le départ de Cyril, Laurence se mit au travail avec une ardeur inusitée. Elle écrivait fiévreusement, assise à sa table, entre une gerbe de mimosas et un bouquet de roses sur lesquels elle inclinait alternativement son visage. Parfois, elle se levait, allumait une cigarette, arpentait la pièce en relisant tout haut les vers qu’elle venait d’achever. Comme elle errait ainsi de sa table à la cheminée, cherchant une rime rebelle, son regard s’arrêta sur la pendule. Les deux aiguilles, rapprochées, confondues en une seule, marquaient minuit. Etonnée de cette heure tardive, elle se souvint tout à coup que son mari, ce soir-là, n’était point venu l’embrasser comme de coutume. Alors les chants passionnés, les rythmes bondissants qui sonnaient dans son âme se turent, elle n’entendit plus que le tic tac de la pendule. Oppressée par un pressentiment lugubre, Laurence s’élança dans l’antichambre. Le pardessus de M. Hecquin ne pendait pas, comme de coutume, au portemanteau ; les verrous et la chaîne de la porte d’entrée qu’il assujettissait chaque soir n’étaient pas fermés. La jeune femme courut vers la chambre de son mari et la trouva vide. Elle revint alors chez elle, cherchant une cause qui pût expliquer cette absence. Elle n’en trouvait qu’un seule vraiment plausible : la mort.
Depuis quelque temps, en effet, M. Hecquin se disait fatigué et Laurence avait souvent remarqué la pesanteur de sa démarche, la pâleur plombée de son teint. Elle se reprochait de n’avoir pas attaché plus d’importance à ces symptômes, ni exigé de son mari qu’il prît quelque repos. Elle l’imaginait terrassé par une attaque, gisant à demi couché sur le livre où il vérifiait des colonnes de chiffres. Peut-être, au dernier moment, avait-il appelé faiblement dans son bureau désert, sans que personne entendît sa plainte. Et, sans doute, il avait songé qu’à cette même heure sa femme, indifférente, lisait des vers avec Cyril. Ah ! toujours elle s’était montrée pour lui si froide, si dédaigneuse, que son souvenir n’avait pu, à l’instant suprême, lui apporter nulle douceur, nul réconfort. Désormais, il était trop tard pour qu’elle réparât ses torts envers cet homme qui, durant trois ans, avait vécu près d’elle, discret, bienveillant, sans que jamais elle réchauffât d’une parole affectueuse son cœur timide et méconnu.
Laurence, toute la nuit, s’adressa les pires reproches. A l’aube, son angoisse impuissante se changeant peu à peu en torpeur, épuisée de fatigue, elle s’endormit sur un fauteuil. Sa femme de chambre, en entrant comme de coutume, à sept heures et demie du matin, pour ouvrir les persiennes, la réveilla. Tout de suite, elle bondit au téléphone et demanda la communication avec la banque Hecquin. Les employés n’étaient point encore arrivés : ce fut la concierge qui répondit. L’inquiétude de la jeune femme parut la surprendre. La veille, M. Hecquin avait eu une journée fort agitée. Il n’était venu qu’un instant le matin donner ses ordres à ses employés. Puis il était parti précipitamment. A huit heures du soir, une auto l’avait ramené et attendu devant la porte, tandis qu’il montait à son bureau. Il en était redescendu quelques minutes après, portant une serviette et une valise. La concierge avait pensé qu’il partait en voyage. Cette explication semblait plausible. M. Hecquin parlait, en effet, depuis quelque temps, d’aller à Londres pour affaires. Mais Laurence s’étonnait qu’il ne l’eût pas prévenue de son départ et elle ne savait que penser. Dans son désarroi, elle sentit le besoin de confier à un être humain ses inquiétudes et courut chez son frère. Surpris de la voir arriver à une heure aussi matinale, Juliane et André s’amusèrent beaucoup de son anxiété. Ces gens sensés considéraient le malheur, l’accident, la mort même comme des faits assez rares, presque invraisemblables, auxquels nul ne devait croire que contraint par l’évidence. Ils refusèrent donc d’admettre que l’absence de M. Hecquin pût avoir une cause tragique. Néanmoins, André promit de passer dans la matinée boulevard Haussmann pour tâcher d’éclaircir le mystère qui tourmentait Laurence. Celle-ci rentra chez elle, un peu honteuse de ses vaines terreurs. Pour se détendre des fatigués de la nuit, elle prit un bain, s’étendit dans son lit, dormit un peu. Puis elle continua sa toilette, déjeuna. Elle lisait, étendue sur son divan, lorsque, vers trois heures de l’après-midi, André entra dans la pièce.
Il avait l’aspect d’un homme qui vient de fournir une course épuisante pour échapper à la poursuite d’ennemis acharnés. Son front ruisselait de sueur. Ses cheveux, d’ordinaire séparés en une raie symétrique, se hérissaient par mèches inégalés. Haletant, il marcha sur sa sœur, la saisit aux poignets, la fit lever et, la secouant avec violence, cherchant vainement à rattraper sa respiration, il bégaya :
— Combien as-tu confié à ton mari, dis… Quelle somme… à peu près… sur toute ta fortune ?… Allons, allons… réponds !…
— Je ne sais pas, je ne sais rien, balbutia Laurence abasourdie. Je ne m’occupais plus de mes affaires. Je lui avais donné une procuration pour ouvrir mon coffre et agir en mon nom.
Alors, André la repoussa si brutalement qu’elle faillit tomber :
— Bon ! bon ! ricana-t-il, nous sommes tous f…, tous ruinés ! Ma fortune et la tienne y passent. Hecquin est en fuite… Faillite… Banqueroute… Je n’ai plus rien… Ma femme !… Ma fille !…
Cet homme, habituellement si flegmatique, semblait à moitié fou. Il marchait dans la pièce d’un air égaré, avec des exclamations confuses, des gestes désordonnés. Parfois, il prenait sa tête à deux mains, comme pour comprimer les pensées qui s’y heurtaient douloureusement. Parfois, il tendait le poing furieusement vers un ennemi imaginaire ou éclatait d’un rire strident, terrible.
Laurence, au contraire, demeurait parfaitement calme. Elle n’éprouvait qu’une sensation d’immense étonnement devant ce nouveau désastre auquel, malgré ses efforts, elle ne comprenait rien encore. Il lui fallut déployer une infinie patience pour obtenir de son frère quelques explications précises. Enfin, il dit ce qu’il savait.
Arrivé le matin vers neuf heures boulevard Haussmann, il avait trouvé les bureaux de M. Hecquin occupés par la police qui posait les scellés, tandis que les employés, consternés, remettaient leurs pardessus, s’apprêtaient à se retirer. En questionnant les uns et les autres, André avait appris la banqueroute et la fuite de son beau-frère, accusé d’escroquerie. Tout de suite, il s’était rendu chez un avocat de ses amis. Les deux hommes, ensemble, avaient couru tout Paris pour obtenir des renseignements sur la situation de M. Hecquin. Elle était absolument désespérée. Il s’agissait pour lui d’une banqueroute frauduleuse, car il avait commis de graves abus de confiance en détournant les dépôts qui lui avaient été confiés. Le malheureux avait eu beau jeu à prétexter un surcroît de travail. A la vérité, si depuis plusieurs mois il rentrait si tard à son domicile, c’est qu’il menait la vie d’une bête traquée. Il ne faisait à la banque que des apparitions hâtives et, tout le jour, fuyait ses créanciers, cherchait en vain de l’argent. Enfin, la veille, deux plaintes, émanant de ses plus riches clients, avaient été déposées au parquet. S’il n’avait pu réussir dans la nuit à gagner l’étranger, il devait être arrêté dans les vingt-quatre heures et jeté en prison.
Dans son inexpérience complète des affaires, Laurence ne comprit qu’imparfaitement ce que son frère lui expliquait. Cette inculpation d’escroquerie contre son mari ne la faisait point douter de son intégrité. Elle le crut victime d’un malentendu et son cœur s’émut en songeant à cet homme qui, trop timide, trop triste pour oser lui avouer sa détresse, depuis des mois portait seul, sans aide, d’écrasants soucis.
— Ne puis-je empêcher ce désastre ? dit-elle. J’ai beau être mariée sous le régime de la séparation de biens, je n’en suis pas moins solidaire de ce malheureux. S’il n’a point dilapidé toute ma fortune, mon devoir est de la sacrifier pour désarmer ses créanciers, pour lui permettre de se relever peut-être.
André accueillit cette proposition avec enthousiasme.
— Tu as raison ! s’écria-t-il. Allons tout de suite à ton coffre pour voir ce qu’il te reste. Après tout, ton mari a dû respecter ta fortune, il t’aimait. Tu pourras peut-être, en fournissant une forte caution, obtenir le retrait des plaintes. Hecquin n’est pas un imbécile, il a de belles relations. Si on le laisse libre, si on lui vient en aide, il est capable en quelques mois de refaire sa fortune et la nôtre ; on a vu des choses plus extraordinaires.
Ce garçon, un moment abattu par le malheur, retrouvait déjà son optimisme habituel. Dans l’auto qui l’emmenait avec Laurence au Crédit universel, il s’abandonna à l’espérance, en escomptant la réussite du plan formé par sa sœur. Sa joie fut de courte durée. A la banque, Laurence ne put descendre à son coffre, sur lequel le parquet avait mis, le matin même, opposition. Elle apprit seulement, en faisant vérifier les bulletins d’entrée, que M. Hecquin avait demandé l’accès du coffre peu de jours auparavant.
— Bon, c’est bien, le coffre est vide, point n’est besoin d’y regarder, déclara André en sortant, la tête basse, du Crédit universel. Comment Hecquin, réduit aux abois, t’aurait-il laissé quelque chose ! Ayant volé tous ses clients, pourquoi t’aurait-il épargnée ?
— Volé ! Je pense qu’il n’a jamais volé personne, dit sévèrement Laurence, et je te prie de ne pas employer de pareils termes devant moi.
Car elle pardonnait sans effort à son mari et trouvait généreux de défendre, à l’heure de l’infortune, l’homme qu’elle n’avait pas aimé, mais dont elle portait le nom. Trop abattu pour lui répondre, André la reconduisit rue de Vaugirard. Il ne pouvait se résoudre à rentrer chez lui, tant l’effrayait la nécessité d’annoncer à Juliane le krach de la banque Hecquin et leur ruine. Assis en face de Laurence, qui réfléchissait tout en fumant force cigarettes, il s’attardait auprès d’elle, avec le vague espoir que le temps pourrait modifier sa situation et lui apporter un soulagement inattendu. Un coup de sonnette vint enfin l’arracher à sa torpeur et fut pour lui un événement passionnément intéressant. Il leva la tête, écouta les bruits qui venaient de l’antichambre. Peut-être s’attendait-il à voir M. Hecquin apparaître, triomphant, les bras chargés de titres et de billets de banque. Laurence tressaillit comme son frère, car l’heure approchait où Cyril avait coutume de lui faire sa visite quotidienne.
— André, demanda-t-elle à mi-voix, crois-tu que les de Clet soient ruinés, eux aussi, tout à fait ?
— Tout à fait ? comment le saurais-je ? Ils perdent de l’argent comme tout le monde, c’est certain.
Laurence détourna la tête. Un moment encore et Cyril s’avancerait vers elle, gai, souriant, aimable, et il faudrait que, détruisant sa joie du premier regard, elle lui apprît un événement qui le réduisait peut-être, lui et sa mère, à la plus complète misère. Le cœur de Laurence battait à se rompre, au moment où elle vit s’ouvrir la porte. Mais ce fut Juliane qui entra, gracieuse et sereine dans une toilette exquisément printanière.
André s’était levé avec une sourde exclamation et, tout tremblant, il reculait devant sa femme comme devant le spectre du remords. Laurence, au contraire, considérait sans aucune émotion sa belle-sœur. Elle la croyait vraiment invulnérable et il lui semblait évident que, même sous le coup du malheur, cette froide poupée ne saurait cesser de parader dans une attitude noble ou charmante.
Déjà, pourtant, Juliane remarquait le trouble de son mari. Elle lui posait mille questions, s’affolait visiblement. Brusquement, le masque de la mondaine tomba, laissant voir à nu l’âme faible, lâche, mesquine, incapable de supporter la douleur. Lorsqu’elle eut enfin compris, à travers les explications embarrassées d’André, qu’il s’agissait pour elle d’une ruine totale, elle s’abattit sur le divan, en proie à une épouvantable crise de nerfs. Elle se roulait sur les coussins avec des mouvements convulsifs, criait, sanglotait, déchirait les dentelles de son corsage. La correcte Juliane ne fut bientôt plus qu’une pauvre épave humaine qui gémissait, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, les yeux révulsés. Laurence, qui jamais n’avait assisté à pareil spectacle, ni soupçonné qu’on pût souffrir avec si peu de dignité, la crut vraiment malade ; elle étendit la main pour sonner sa femme de chambre et faire venir un docteur. Mais Juliane, qui paraissait à l’agonie, vit son geste. En un instant, elle fut debout et, saisissant le bras de sa belle-sœur :
— Non, non, n’appelez personne, bégaya-t-elle… Il ne faut pas qu’on sache. Grand Dieu !… Sauvons du moins les apparences.
Laurence faillit éclater de rire, tant cette présence d’esprit, succédant à un furieux délire, lui parut comique.
Juliane, cependant, n’était point calmée. Bientôt toute sa douleur se changea en colère contre son mari. Elle se mit à lui reprocher âprement leur ruine, s’étonnant qu’il n’eût point prévu la banqueroute de M. Hecquin.
André subissait tête basse ses accusations véhémentes. Laurence, cependant, tremblait de voir arriver Cyril. Et comme elle ne se souciait pas de le rendre témoin de ces scènes de famille, elle s’éclipsa pour donner ordre à sa femme de chambre de lui dire, s’il se présentait, qu’elle avait été forcée de sortir, mais qu’elle le priait de repasser après le dîner. Quand elle revint, Juliane et André se lamentaient toujours, prenaient à témoin l’univers qu’avant eux nul mortel n’avait subi pareille disgrâce. Tout en écoutant distraitement leurs divagations, Laurence évoquait son passé : la longue agonie, la mort tragique de son père. Auprès de ce qu’elle avait souffert alors, son malheur présent lui semblait aisément acceptable. Elle regardait avec un froid mépris ces deux êtres qui pleuraient si amèrement leur fortune perdue.
Si basse que fût leur douleur, ils souffraient cependant. Laurence, se reprochant sa dureté, finit par les prendre en pitié. Elle s’approcha de Juliane pour lui offrir quelques consolations. Mais la jeune femme, que le calme de sa belle-sœur humiliait, lui imposa silence dès les premiers mots.
— Epargnez-moi vos exhortations, dit-elle en essuyant ses larmes avec rage. Naturellement tout cela ne vous fait rien, à vous. Vous êtes une grande âme, une âme héroïque, n’est-ce pas ? Vous méprisez l’argent ? C’est facile à dire. Attendez la misère ! Nous verrons ce que deviendra ce beau courage. Folle que vous êtes ! Vous devriez pleurer des larmes de sang, car vous n’êtes pas seulement ruinée, mais déshonorée. Qui voudra jamais revenir dans cette maison tarée ? Tous vos amis vous tourneront le dos.
— Bah ! dit Laurence en haussant les épaules, je ne regretterai pas ceux qui agiront ainsi.
Et elle songea : « Cyril me restera toujours ! » Mais Juliane devina sa pensée et, découvrant le point vulnérable où elle pouvait la blesser :
— Comptez-vous sur les de Clet ? lui cria-t-elle. Malheureuse, ils sont ruinés sans doute et par votre mari ! Espérez-vous que l’amitié de Cyril résiste à cette épreuve ? Non, non, vous ne le reverrez jamais, soyez-en sûre. Il vous fuira d’autant plus qu’il est le cousin de M. Hecquin. Jadis, c’était un honneur ; maintenant, il s’empressera de renier, en rompant avec vous, un lien de parenté vraiment trop peu flatteur.
— Vous ne connaissez pas Cyril, murmura Laurence avec fierté.
Pourtant sa voix vacillait, pleine de larmes ; son regard mal assuré exprimait une détresse poignante. Le coup avait porté. Pour la première fois depuis le début de cette journée tragique, elle souffrait vraiment. Juliane, un moment, savoura sa vengeance. Mais toutes ces émotions précipitées, violentes, l’avaient exténuée. Elle partit bientôt, faible, dolente, soutenue par son mari, auquel elle avait consenti enfin à pardonner. Laurence alors sonna sa femme de chambre pour s’informer de Cyril. Il s’était présenté, un quart d’heure auparavant, mais il dînait en ville et ne pourrait revenir le soir comme elle l’en avait fait prier. La jeune femme désirait vivement qu’il n’apprît pas par d’autres que par elle, la fuite de M. Hecquin. Un instant elle voulut se rendre chez Mme de Clet et, en l’absence de son fils, lui révéler la vérité. Puis elle comprit que Cyril seul pourrait adoucir pour sa mère un coup si cruel. D’ailleurs, rien ne pressait. Elle pouvait, sans manquer à l’honneur, accorder quelques heures de grâce à ces deux êtres qui lui étaient si chers. Cette nuit, du moins, ils dormiraient tranquilles, heureux encore. Laurence songeait à eux avec une tendresse extrême, une infinie pitié. Sa propre infortune l’occupait peu. Mal préparée à la pauvreté, elle se reconnaissait à peu près incapable de gagner sa vie. Mais sa maison de Sedan lui restait. Elle savait qu’Ursule, instruite de sa gêne, ne consentirait plus à l’habiter. Cette demeure vaste et commode se louerait sans doute assez bien et son loyer suffirait à assurer sa vie. Elle ne pensait pas que la nécessité de réduire ses dépenses pût lui sembler pénible. Elle s’imagina dans une pièce étroite et triste, mal éclairée, mal chauffée, et il lui parut évident qu’elle pourrait y vivre résignée, heureuse encore, pourvu que Cyril vînt la voir quelquefois.
II
Allons, allons, c’était bien le traître le plus caché, le plus abrité qui vécût jamais.
Shakespeare.
— Allons, il faudra que je prenne peu à peu l’habitude de la pauvreté, songeait Laurence, le lendemain, en considérant le plateau d’argent que sa femme de chambre venait de poser sur la table et que, tout de suite, elle résolut de vendre.
Elle savoura son thé avec un plaisir mêlé de regrets, car, n’ayant aucune idée exacte de la valeur des choses, elle s’imaginait qu’il lui faudrait bientôt renoncer à ce breuvage, probablement trop dispendieux. La perspective de ce sacrifice n’ébranla pas sa fermeté. Pour s’exercer à l’ascétisme, elle ne but même que deux tasses au lieu de trois.
Son déjeuner fini, elle se leva et s’habilla en hâte, car elle attendait André qui vint la chercher de bonne heure pour la conduire chez son avocat : Me Minne.
Celui-ci, depuis la veille, avait obtenu de nouveaux renseignements sur la situation de M. Hecquin. Il apprit à Laurence que son passif dépassait six millions. L’actif semblait nul et les créanciers ne recevraient probablement aucun dédommagement.
— Il paraît évident, ajouta Me Minne, que M. Hecquin a pu gagner l’étranger, puisqu’il reste introuvable. De cela seulement, madame, vous pouvez vous réjouir. Car les fautes qu’il a commises relèvent de la cour d’assises et l’enverraient au bagne s’il venait à être arrêté.
Malgré cette assertion, Laurence s’abstint encore de condamner son mari, tant il lui semblait lâche d’accabler un être tombé dans un tel déshonneur. Elle murmura tristement :
— Mais enfin, maître, que s’est-il passé ? Expliquez-moi comment cet homme honnête, bon et droit, dont la vie jusqu’alors obéissait aux plus sévères principes, a pu, en quelques mois, devenir cet escroc sans scrupule, tromper, dépouiller ses clients, moi-même, et garder devant tous cet air tranquille qui ne laissait rien deviner ?
Me Minne considéra sa cliente avec une pitié un peu railleuse :
— Il n’y a qu’une chose, dit-il, vraiment inexplicable, fabuleuse, c’est que vous, votre frère et tant d’autres, vous ignoriez si absolument le passé de M. Hecquin, quand un jour m’a suffi pour le connaître.
Et l’avocat raconta une longue histoire. Elle commençait d’une façon toute simple. Fils d’un huissier de Nancy, M. Hecquin offrit dans sa jeunesse l’exemple de toutes les vertus. Rangé, économe, travailleur, il fit à Paris de sérieuses études de droit et entra comme représentant dans une grande maison d’assurances. Au cours d’une tournée d’inspection en province, il sut plaire à la fille unique d’un gros commerçant de Lille et l’épousa. La dot de sa femme, l’héritage de ses parents, qui moururent peu après son mariage, lui constituaient une fortune suffisante. Il quitta sa maison d’assurances, fonda un journal financier et se jeta dans la spéculation. Doué d’un esprit rusé, audacieux, mais borné, il n’avait en aucune façon le génie des affaires. Ses succès furent toujours éphémères et suivis de revers. Mais il eut l’adresse de se faire adorer de sa femme dont l’attachement le sauva. Les parents de cette malheureuse, ne pouvant la décider au divorce, et toujours désarmés par ses larmes, payèrent inlassablement les dettes de leur gendre, réparèrent ses fautes, jusqu’au jour où Mme Hecquin mourut de chagrin, en laissant à sa famille la charge d’élever son fils.
Ruiné, abandonné de ceux qui l’avaient soutenu jusqu’alors, M. Hecquin ne perdit pas courage. Par un coup de chance inouï, il réussit à capter la confiance de la baronne Tershau, veuve du richissime banquier juif. Il devint son intendant, reçut la direction de toutes ses affaires et, n’ayant à redouter aucun contrôle, puisa sans scrupule dans cette immense fortune pour satisfaire sa passion du jeu. Après dix ans d’aveuglement, la baronne, avertie par des délations de plus en plus nombreuses, de plus en plus précises, s’aperçut enfin que son précieux intendant lui avait volé plus d’un million. Désarmée par les supplications du misérable, elle n’eut pas le courage de le livrer à la justice et se contenta de le renvoyer. Le fils de M. Hecquin, qui venait de se marier, connut les causes de cette rupture. C’est alors qu’indigné de l’improbité de son père et redoutant une catastrophe plus irréparable, il voulut lui faire donner un conseil judiciaire. De là datait l’inimitié des deux hommes. M. Hecquin se défendit avec une telle adresse qu’il parvint à faire débouter son fils de sa demande et conserva toute sa liberté d’action. Peu après, il retrouva de nouvelles dupes. Il put fonder sa maison de banque, connut des périodes de succès éclatants, suivies de revers non moins complets. Trois ans auparavant, il traversait une terrible crise et, dans tous les milieux financiers, on le considérait comme un homme perdu, lorsqu’on apprit avec stupeur qu’il allait épouser une jeune fille appartenant à une famille parfaitement honorable, pourvue d’une fortune solide. Cette nouvelle remonta son crédit. Il reparut à la Bourse, mais ce ne fut qu’un an après son mariage qu’il se remit à tenter de grosses spéculations.
— Naturellement, s’écria Laurence, en interrompant Me Minne, cette rentrée en scène coïncide avec le moment où, après la mort de mon père, il m’arracha une procuration générale qui lui laissait la libre disposition de ma fortune.
Elle comprenait enfin pourquoi M. Hecquin l’avait recherchée, sans se laisser rebuter, ni par la défiance non dissimulée de son père, ni par son indifférence, ni par le contrat injurieux qu’on lui avait imposé. Elle s’expliquait aussi l’attitude de cet époux débonnaire, lorsqu’elle avait refusé et à jamais d’être sa femme. Pour accepter tant d’affronts et d’humiliations, il fallait que le plus lâche amour ou la plus sombre cupidité eût étouffé en lui tout orgueil, toute dignité même. Laurence, qui s’était étonnée parfois de cette patience surhumaine, faute de pouvoir soupçonner la duplicité de son mari, avait admis l’hypothèse du fol amour. Cette chimère lui parut tout à coup si fabuleuse, si burlesque, qu’elle ne put s’empêcher de rire. Me Minne et André se regardèrent, effarés de la voir accepter si gaîment sa tragique mésaventure.
— Allons, déclara-t-elle paisiblement sans remarquer leur surprise, je ne me croyais pas encore si parfaitement stupide et je me suis laissée vraiment jouer comme une enfant. Mais tant mieux, tout est bien ainsi.
La découverte qu’elle venait de faire lui causait en effet une véritable satisfaction. La conduite de M. Hecquin, ses forfaits prémédités, justifiaient enfin l’instinctive aversion qu’il lui inspirait et qu’elle s’était tant de fois reprochée. Le masque bienveillant que ce mystérieux personnage avait si longtemps porté devant elle venait de tomber, découvrant la face répulsive de l’hypocrite sans pitié ni remords. Mais du moins, maintenant, elle pouvait sans lâcheté le renier, séparer sa cause de la sienne. Quelle que fût à présent la destinée de cet homme, elle était envers lui libre de toute dette, affranchie de tout scrupule.
En rentrant chez elle, Laurence trouva une lettre qui portait le timbre de Paris et dont l’adresse, tracée par une main étrangère, ne lui rappelait rien. Comme elle l’ouvrait distraitement, elle reconnut avec stupeur sur les feuillets qui s’en échappèrent l’écriture régulière et serrée de M. Hecquin.
La lettre, datée de l’avant-veille, commençait par une formule de mélodrame :
« Quand vous recevrez ces lignes, tout sera fini pour moi, je paierai ma dette à la société ou si, comme je puis encore l’espérer, mon fils, pour sauver l’honneur de son nom, veut bien m’avancer quelque argent et favoriser ma fuite, je mangerai seul, à jamais, l’amer pain de l’exil. »
A cet exorde succédait un long plaidoyer dans lequel M. Hecquin rejetait pompeusement la responsabilité de ses fautes sur les hommes, sur les événements, sur la fatalité. Il implorait cependant en quelques phrases rapides le pardon de sa femme. Puis, cette formalité remplie, tout aussitôt, redressant la tête, il prenait un ton venimeux, accusateur et presque triomphant :
« Si quelque chose pouvait adoucir, écrivait-il, l’amertume de mes remords à votre endroit, c’est la certitude où je suis que, même si vous ne m’aviez pas épousé, vous n’auriez pu conserver votre fortune. Votre prodigalité, votre ignorance absolue de la valeur de l’argent vous eussent de toutes façons conduite à la ruine où vient de vous entraîner ma mauvaise chance. Peut-être puis-je espérer que ce désastre aura sur vous une influence heureuse, corrigera, il en est temps, votre effrayante légèreté. Vous comprendrez enfin que le but de la vie n’est point de lire des vers avec des jeunes gens, de fumer des cigarettes ou d’écrire toute la nuit vos rêveries de jeune névrosée. Cette existence scandaleuse et déréglée va finir. Vous reconnaîtrez peu à peu la nécessité de l’économie, le mérite du travail et peut-être, un jour, penserez-vous sans trop d’amertume au malheureux qui vous aura appris, durement il est vrai, la sagesse. »
Laurence, abasourdie, croyait rêver. C’était vraiment le monde renversé. Le voleur reprochait à sa victime ses dépenses. Le malfaiteur se posait en pontife, en apôtre de la vertu. Plus elle relisait cette lettre insolente, plus elle y discernait l’accent de la vengeance. Et soudain, elle comprit toute la vérité : M. Hecquin la haïssait.
Ah ! sans doute, elle avait été pour lui une dupe naïve et facile à tromper. Pourtant, contraint par prudence d’accepter le contrat imposé par le colonel Dacellier, il avait dû attendre plus d’un an, au milieu des plus vives angoisses, la fortune convoitée. Pour capter sa confiance, il s’était plié au plus patient esclavage, respectant toutes ses volontés, approuvant servilement tous ses caprices. Il ne pouvait lui pardonner ces longs retards, ces humiliations. Mais il la détestait surtout à cause de ses dépenses, à cause de cet argent si précieux qu’elle lui reprenait par lambeaux et employait à ses plaisirs. Que de fois, à la veille d’une échéance difficile, n’avait-il pas dû la maudire lorsque, lui montrant son tiroir vide, elle réclamait pour le lendemain une somme importante, s’étonnant qu’il la lui fît toujours attendre. Et la jeune femme se rappelait avec un frisson d’épouvante certains regards que parfois il attachait sur elle quand il lui remettait enfin une liasse de billets de banque, regards mornes, presque vitreux, qui s’efforçaient de ne rien exprimer, où couvaient cependant, elle s’en rendait compte à présent, une inexorable rancune et, peut-être, le désir aveugle du meurtre. Mais comme elle repassait ainsi, en frémissant d’une terreur rétrospective, sa vie commune avec ce monstre, on annonça Mme Heller.
III
Un homme qui nous est fidèle dans l’adversité est plus doux à voir que, sur la mer, la sérénité du ciel aux marins.
Euripide.
Les natures basses et vulgaires ne savent pas supporter le malheur avec simplicité. Instinctivement, la visiteuse avait adopté l’attitude d’une mauvaise actrice, jouant le dernier acte d’une tragédie. Elle s’avançait d’un pas chancelant, en s’appuyant à tous les meubles. Sa main gauche était posée pathétiquement sur son cœur. Sa main droite brandissait un journal déployé qu’elle tendit à Laurence. Celle-ci y lut d’un regard le court entrefilet qui annonçait la banqueroute frauduleuse et la fuite de son mari. Sa première pensée fut pour Cyril. Elle le plaignait et tremblait qu’il ne lui en voulût de son silence involontaire, maintenant qu’il savait tout, et non par elle. Mme Heller n’eut point pitié de sa consternation.
— Gardez ce journal, malheureuse, s’écria-t-elle avec éclat en s’effondrant dans un fauteuil, gardez-le et souvenez-vous que j’y ai trouvé mon arrêt de mort. Ah ! Dieu ! Je l’ai ouvert tout à l’heure dans le métro, sans défiance. Quel coup de massue ! J’ai failli tomber foudroyée. Faites-moi apporter un grog, si les caves de votre époux ne sont pas vides comme sa caisse. Plus vite !
Elle n’eût pas donné un ordre à un chien sur un ton plus impérieux, plus offensant. Pourtant, Laurence obéit sans mot dire et sonna sa femme de chambre. Elle ne comprenait pas bien pourquoi Mme Heller la traitait si durement, mais elle sentait que cette femme était devenue sa mortelle ennemie et, abattue par ce nouveau chagrin, elle acceptait l’injure, l’affront comme le seul pain qui lui fût désormais accordé. Lætitia, cependant, continuant sa comédie, soupirait à fendre l’âme, feignait de se trouver mal. Puis, ayant dégusté d’un air mourant le grog qu’elle avait demandé, elle reprit des forces. Son regard éteint redevint dur et menaçant.
— Et maintenant, ma petite, dit-elle en se rapprochant de Laurence comme pour épier de plus près sa physionomie, vous allez me dire où est votre honorable époux.
— Je l’ignore, madame, répondit Laurence avec calme, bien que son cœur battît à l’étouffer. Voilà tout ce que je sais de lui.
Elle tendit à son interlocutrice la lettre qu’elle venait de recevoir. Mme Heller s’en saisit avidement et la lut, d’abord avec un air de surprise, puis avec un méchant sourire.
— Cette lettre a été concertée entre votre mari et vous, dit-elle d’un ton sentencieux, c’est trop clair ! Elle vous permet de vous poser en victime et vous sert de sauvegarde. Mais je ne me laisserai pas prendre à ce grossier subterfuge. Comment croire que M. Hecquin ait pu vous tromper, vous rouler, comme il s’en vante ? Comment admettre que vous n’ayez rien deviné, au moins durant les derniers jours ? Acculé à un tel désastre, il devait, dans l’intimité, trahir ses préoccupations. Un mari ne peut rien cacher à sa femme, surtout quand il est vieux et qu’elle est jeune.
— Vraiment, je n’ai rien remarqué, rien compris, affirma doucement Laurence. Ses affaires ne m’intéressaient pas, et lui moins encore. Mon mari, dites-vous. Oh ! il l’était si peu !
Et elle dévoila naïvement à sa visiteuse tout le mystère de sa vie conjugale. Mme Heller, dès les premiers mots, l’interrompit :
— Non, vraiment, dit-elle, non, mon cher petit !
Elle continuait d’employer par habitude les termes caressants dont elle se servait d’ordinaire mais qui, prononcés sur un ton de raillerie féroce, avaient la dureté d’un soufflet :
— Non, je vous en prie ! Quand vous écrirez un roman, vous pourrez présenter à vos lecteurs un ménage vivant en frère et sœur. Vous aurez du succès parmi les jeunes filles. Mais n’essayez pas de me faire avaler à moi une pareille fable. Oh ! grand Dieu ! je connais l’homme, je sais ce qu’est la vie, je sais ce qu’est l’amour, je sais ce qu’est le mariage !
Il n’y avait rien à dire à cette femme, si convaincue de son infaillibilité. Laurence, d’ailleurs, comprenait à quel point son indifférence absolue pour son mari et toute l’histoire de leur vie commune, si profondément séparée, devaient paraître incroyables. Pourtant, il fallait bien s’en tenir à la vérité, affirmer que jamais elle n’avait posé une question à M. Hecquin sur ses affaires, qu’il s’était enfui de chez elle avant qu’elle eût rien soupçonné. Mme Heller en l’écoutant frémissait de rage. Elle lui fit subir un long et cruel interrogatoire, la pressant de questions, lui tendant mille pièges pour la forcer à se contredire. Enfin, ne pouvant obtenir d’elle l’aveu qu’elle sollicitait, elle se leva avec fracas, renversant son siège. Sa colère, longtemps contenue, éclata, terrible.
— Savez-vous combien je perds ? vociférait-elle. Quatre cent mille francs, le prix de mon hôtel ! M. Hecquin me donnait d’excellents conseils et, peu à peu, tous mes capitaux ont passé dans ses mains. Le mois dernier encore, je lui ai remis cinquante mille francs. Vous connaissiez alors certainement l’état de ses affaires, mais vous ne m’avez pas avertie, et pour cause. On sait ce qui se passe en des cas pareils. La femme, étant prévenue la première, passe la première à la caisse. Elle pleure, crie, menace. Le mari, pour qu’elle ne le dénonce pas, donne tout l’argent dont il peut disposer ; chaque jour elle lui arrache un nouveau remboursement, aux dépens même de ses meilleurs amis. Allons, avouez que j’ai deviné juste. Avouez donc ! Oh ! vous me rembourserez, je saurai bien vous y contraindre !
Laurence écoutait sans colère cette furie. Détournant les yeux de ce visage crispé dans la grimace de la haine, elle évoquait la brillante figure qui avait captivé sa jeunesse. Par respect pour son ancien amour, elle négligeait de se défendre. Surprise de pouvoir conserver tant de calme sous de telles insultes, elle s’y crut insensible. Ce fut seulement quand Mme Heller l’eut quittée qu’elle sentit sa blessure. La trahison de M. Hecquin, quoique plus criminelle, lui avait fait moins de mal, ayant changé sa vie sans atteindre son cœur. Mais bien qu’elle fût fort détachée de sa chère Lætitia, Laurence conservait à son égard une secrète faiblesse et s’en croyait aimée. La conduite de cette ancienne amie la laissait inconsolable. Elle se retira dans sa chambre et, bien qu’il fût à peine six heures, s’apprêta à se mettre au lit. Elle se sentait horriblement délaissée et comme condamnée à l’opprobre, au mépris du monde entier. Nulle amitié, sans doute, si forte qu’elle parût, n’était à l’épreuve d’une perte d’argent. Ce malheur avilissait, affolait toutes les âmes, les entraînait à commettre les pires lâchetés. Le vrai coupable absent, il fallait que ses créanciers trouvassent une victime qui pût répondre pour lui, souffrir pour lui, être humiliée jusqu’à la mort. C’était là maintenant le rôle de Laurence. Affaiblie par les déceptions de la journée, elle n’osait plus espérer trouver grâce devant personne. Après M. Hecquin, après Mme Heller, d’autres amis, les meilleurs peut-être, la trahiraient. Elle évitait de prononcer le nom qui lui sonnait dans le cœur avec la persistance d’un glas. Mais, comme elle s’efforçait de l’oublier, sa femme de chambre vint lui dire que Cyril insistait pour qu’elle voulût bien le recevoir.
Cette nouvelle fut pour Laurence le coup de grâce. Elle ne trouva plus dans son âme une parcelle de courage pour supporter encore les tortures d’une entrevue avec Cyril. Cédant à un mouvement de lâcheté panique, elle chercha tout d’abord un prétexte qui lui permît de remettre au lendemain toute explication. Mais puisque tôt ou tard il lui faudrait subir cette douleur inévitable, nul repos ne lui serait accordé tant qu’elle ne l’aurait pas soufferte. Mieux valait en finir au plus vite, perdre dans un même jour tous ses amis. Elle reprit les vêtements qu’elle avait quittés, et s’efforça de rattacher ses cheveux dénoués. Elle dut cinq ou six fois recommencer sa coiffure. A tout instant, le cœur lui manquait en songeant à celui qui l’attendait. Elle savait bien qu’il lui épargnerait les insultes directes dont Mme Heller l’avait accablée. Mais déjà il l’avait jugée et probablement condamnée. Il venait pour savoir si elle était vraiment ruinée, ce qu’on pouvait attendre d’elle. Il lui parlerait poliment, mais avec une défiance prudente. Il l’étudierait d’un regard chargé de soupçons. A cette pensée, elle se sentait saisie d’une douleur sans nom. Enfin, elle eut raison de sa faiblesse et rien ne trahissait son angoisse et sa peur lorsqu’elle entra au salon avec une expression de dignité calme et de sévérité glaciale. Sachant pourtant combien sa fermeté restait précaire, elle regarda seulement Cyril à l’épaule, évitant son visage. Mais tout de suite il courut à sa rencontre et lui saisit les mains :
— Oh ! Laurence ! ma pauvre Laurence, s’écria-t-il d’une voix qui tremblait d’émotion.
Et, se penchant sur elle, il l’embrassa.
Laurence ne s’était préparée qu’aux plus durs affronts. La douceur de cet accueil, succédant à la certitude d’un universel abandon, lui enleva tout son courage. Elle plia sous cette joie inattendue. Ses larmes débordèrent : elle s’abattit sur son divan, la tête dans ses mains. Cyril, penché sur elle, lui parlait avec un accent d’ineffable pitié. Le sens de ses paroles lui échappait, mais sa voix lui coulait sur le cœur comme une eau divinement fraîche. Bientôt, elle cessa de pleurer, saisie par le désir de revoir son visage. Lorsqu’elle l’eût contemplé un moment, elle se calma, demeura immobile, oubliant sa peine dans un muet enchantement, car nulle expression de colère, de rancune ou de défiance n’assombrissait cette physionomie altérée, mais toujours noble et tendre. Le regard que le jeune homme attachait sur elle était bien celui d’un ami.
— Oh ! Cyril, gémit-elle, ce n’est pas ma faute. Je ne savais pas… Je n’ai rien soupçonné… jamais… jamais. Avant-hier, lorsque mon mari m’a quittée, j’ignorais tout encore, cela, je vous le jure.
Il l’interrompit avec une sorte de colère.
— Allons, vous êtes folle ! Ai-je besoin de ce serment ? Naturellement, les affaires de M. Hecquin vous étaient aussi étrangères que l’astronomie. Vous viviez près de lui, mais à cent lieues de lui. Jamais ménage ne fut plus séparé que le vôtre. Je comprends ce qui s’est passé et je n’ai que faire de vos explications.
— Ne me trompez pas, dit Laurence amèrement. Si vous devez me condamner un jour, que ce soit tout de suite. Je dois vous l’avouer : d’autres m’ont accusée et m’accuseront encore des pires infamies. Déjà, je passe pour avoir été la complice de mon mari. Oh ! j’ai été durement jugée par une femme qui était cependant ma plus ancienne amie !
— Mais entre nous, Laurence, il n’y a pas de trahison ni de malentendu possible, reprit Cyril. Je vous connais comme je connais mon âme, et cela dès le premier jour où je vous ai vue. Au contraire, cet homme… mon cousin… est toujours resté pour moi impénétrable, indéchiffrable. Qu’était-il ? Même à présent, je ne le comprends pas.
Comme Laurence, dans les premiers moments, Cyril n’osait pas juger M. Hecquin. Il croyait lui devoir quelque reconnaissance. En effet, sur un capital de vingt mille francs, somme dérisoire pour un spéculateur de cette envergure, le banquier versait depuis des années, à son jeune cousin, des intérêts prodigieux. Grâce à lui, le jeune homme, affranchi de tout souci pécuniaire, avait pu suivre librement sa vocation littéraire. Il pensait que cet homme, égaré jusqu’au crime par la passion du jeu, l’avait aimé pourtant et lui voulait du bien. Laurence ne pouvait partager ses illusions. Elle comprenait aisément l’intérêt qui poussait son mari à s’acquérir la reconnaissance des de Clet. Dans l’odieuse comédie qu’il jouait, il leur réservait à leur insu un rôle de premier plan. Leur nom respecté, leur honorabilité connue lui servaient de sauvegarde. Lorsqu’il cherchait à attirer dans ses filets quelque nouvelle dupe, il se targuait à propos d’une parenté flatteuse. Et ceux qu’inquiétaient ses discours obscurs accordaient leur confiance au cousin de la comtesse de Clet. Laurence expliqua longuement à Cyril le caractère de M. Hecquin. Elle lui dévoila son passé, lui raconta sa vie, ses forfaits. Le jeune homme écoutait, stupéfait. Elle dut, pour le convaincre, lui montrer l’impudente lettre qu’elle avait reçue du misérable. Il put à peine en achever la lecture. La perfidie que révélait chaque ligne du texte lui arrachait des exclamations d’horreur. Il jeta enfin sur la table les papiers que sa main convulsive avait failli mille fois mettre en pièces.
— Oh ! Laurence ! je rêve, n’est-ce pas, s’écria-t-il, il n’a pas pu vous haïr à ce point ! Sa conduite envers vous dépasse toute imagination. De grâce, oubliez cela tout de suite, c’est trop horrible !
Pressant les mains de la jeune femme, il la regardait d’un air suppliant et semblait presque lui demander pardon de tout le mal qu’un autre lui avait fait sans qu’il pût l’empêcher. Elle sourit doucement :
— Je n’y pense déjà plus, dit-elle. Une telle trahison eût été terrible pour moi si j’avais aimé cet homme. Autrement, peu importe. Les douleurs de l’amour trompé sont les seules qui me paraissent redoutables.
— Il y en a d’autres pourtant, murmura Cyril, vous ne savez pas encore ce qu’est la ruine, vous ne connaissez pas les maux quotidiens, si mesquins et pourtant si cruels qu’elle nous contraint de subir. Cette ignorance est le seul bien qui vous reste, mais non point pour longtemps.
Il semblait infiniment triste, et Laurence ne pouvait détacher les yeux de ce visage, où, dans le crépuscule qui tombait, la douleur croissait lentement comme une lumière spirituelle, plus vive, plus belle que celle du jour.
— Cyril, souffrez-vous beaucoup ? demanda-t-elle avec un respect timide. Tout cela pour vous est-il irréparable ?
Il était trop simple, trop candide pour songer à dissimuler ses tourments :
— Voyez-vous, dit-il, on voudrait pouvoir mépriser une perte d’argent, pour moi c’est un profond malheur et qui va changer toute ma vie. Il ne nous reste qu’une maison à Dijon et une ferme en Bourgogne, à peu près sans valeur. Si j’étais seul, j’accepterais sans révolte la gêne, la misère même, mais la pensée de maman me déchire. Toujours, lorsque j’étais enfant, je l’ai vue, harcelée de soucis d’argent, travailler, lutter pour moi, sans aucun repos. J’aurais voulu qu’après une telle jeunesse elle eût du moins une vieillesse heureuse ! Oh ! je m’arrangerai pour qu’elle n’ait à souffrir de rien. Par exemple, il faudra me consacrer corps et âme au journalisme, ou peut-être chercher en dehors des lettres une situation lucrative.
— Cyril, vous n’y pensez pas !
Laurence s’était levée toute droite dans son émotion et, retombant aussitôt à sa place, elle s’écria désespérément :
— Ce n’est pas possible, Cyril, ce serait un crime ! Vous ne pouvez pas briser ainsi votre carrière, vous détourner de votre voie, employer à de basses besognes les dons qui sont en vous. Vous n’avez pas le droit, Dieu vous ayant créé poète, de devenir un marchand ou un fonctionnaire !
Il sourit avec mélancolie.
— Je ne le ferai, croyez-le, qu’à la dernière extrémité ; mais voyez-vous, Laurence, il y a des obligations ici-bas auxquelles on ne peut pas se dérober et qu’il faut peut-être bénir malgré tout.
Son visage exprimait une sorte de ferveur. Ce que cet être, si jeune encore et si ardent, aimait sans le savoir, peut-être, plus que tout au monde, ce n’était point la mystérieuse amie dont il était cependant toujours occupé, ni son œuvre, ni ses livres pourtant chers, c’était seulement le devoir, si repoussant qu’il fût. C’est pourquoi sa vie était déjà une vie sacrifiée. C’est pourquoi ceux qui l’aimaient devaient abandonner toute espérance de le voir heureux. Laurence comprit nettement toutes ces choses et des larmes ruisselèrent sur ses joues. Cyril abaissa tout à coup son regard sur elle. Il eut une exclamation étouffée lorsqu’il la vit pleurer et il prit sa main dans la sienne. Alors elle sanglota plus fort.
— Je ne puis supporter cela…, gémit-elle, je ne puis supporter de vous voir souffrir et briser votre vie, Cyril…, je vous…
Elle s’arrêta. Le mot qui lui venait aux lèvres, c’était : « Je vous adore ! » Elle en savoura, étonnée, la douceur ; mais elle ne le prononça pas et son timide cœur, étonné d’avoir si brutalement, si vite, avoué son secret, se referma jalousement sur ce cri passionné. Laurence l’oublia tout de suite et n’écouta plus que Cyril qui lui parlait, penché sur elle, s’efforçant de la calmer.
— Est-ce que vous allez pleurer ainsi sur moi longtemps ? disait-il sur un ton de raillerie légère qui restait tendre. C’est fort touchant, ma pauvre amie, mais absolument insensé, et vous ne pouvez vous faire aucune idée de ma confusion.
Il tenait toujours sa main dans la sienne. Peu à peu, elle cessa de pleurer. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les paupières closes, elle demeurait immobile, ne pensant plus à rien. Elle se sentait faible et calme comme après une crise de nerfs ou un long évanouissement. Mais, lorsque Cyril l’eut quittée et qu’elle retourna dans sa chambre, ce fut avec l’impression étrange qu’en quelques heures le monde, la vie avaient entièrement changé pour elle. Et, comme cherchant à s’expliquer ce mystère, elle y rêvait, assise sur le bras d’un fauteuil, en nattant distraitement ses cheveux dénoués, elle entendit de nouveau retentir dans son âme les mots d’adoration fervente qu’elle avait failli formuler en présence de Cyril. Tout d’abord, ils lui parurent absurdes et fous ; elle voulut en sourire, mais ses larmes recommencèrent à couler. Son visage, ses bras, tout son corps s’empourprèrent et devinrent brûlants comme à la chaleur trop proche d’une fournaise. Elle fit quelques pas en chancelant à travers la chambre. Et tout à coup, avec la violence d’un flot de sang jaillissant d’une artère rompue, un nom s’échappa de son cœur, un nom seulement qu’elle répéta plusieurs fois tout haut : « Cyril ! »
Alors elle comprit enfin la place que cet ami si cher occupait dans sa vie. O lumière subite, ô découverte étonnante, elle l’aimait, non point d’un amour jeune et fraîchement éclos, mais, au contraire, très ancien déjà. Elle l’aimait peut-être depuis cet instant où, après la mort de son père, il s’était penché avec une émotion si vive sur son âme brisée. Elle s’expliquait enfin pourquoi, après une telle douleur, elle s’était relevée et lentement rattachée à l’existence. C’est lui qui l’avait arrachée aux affres du regret et de la solitude. C’est parce qu’il se tenait auprès d’elle qu’elle avait de nouveau trouvé belle et charmante la terre déserte. C’est à cause de lui qu’elle avait pu rire encore, être jeune, aimer ce qu’il aimait. Depuis quelques années, elle ne vivait que pour lui.
Elle revint s’étendre sur son lit, ferma les yeux, demeura sans mouvement, retenant sa respiration, la main appuyée sur son cœur qui semblait vivre seul dans son corps immobile. Et ce cœur taciturne ayant dit son secret, maintenant déchaîné, sans pudeur, sans effroi, chantait son chant triomphal. Cette nuit-là, Laurence ne dormit pas, tant sa joie était vive. Car maintenant s’apaisait en elle la soif dévorante qui consume un être noble, tant qu’il n’a pu donner son âme. Maintenant elle avait trouvé ce grand amour auquel, à travers toute trahison et toute déception, elle n’avait jamais cessé de croire, cet amour souverain, plein d’honneur, sans tache, beau comme la lumière, durable comme la vérité. Ah ! qu’importait qu’il fût triste et sans espérance. Les tourments certains qu’il lui apportait n’épouvantaient pas son courage. Aux pieds de ce maître admirable, elle n’avait plus qu’à se tenir, docile, offerte et prête à tout souffrir. Il la guiderait certainement vers quelque clarté divine.
IV
— Qu’est cette chose que l’on dit des hommes, aimer ?
— La chose la plus douce, ô ma fille, et la même chose à la fois pleine de peines.
Euripide.
Si cruel qu’il soit de sa nature, l’amour, lorsqu’il commence à régner dans une âme, a toujours quelque douceur. Il fut tout d’abord pour Laurence un asile et un bouclier. Sans le secours inattendu qu’il lui prêta, peut-être n’eût-elle jamais pu supporter le déprimant et quotidien supplice auquel elle fut soumise. En effet, M. Hecquin maintenant était à l’abri des poursuites, les journaux déjà s’occupaient d’autres scandales. Mais les créanciers ne se résignaient pas à ce silence, à cet oubli. Ils éprouvaient un besoin affolé d’agir, d’apprendre chaque jour une nouvelle quelconque, de se dépenser en démarches afin de se dissimuler leur impuissance. Las d’errer vainement autour des bureaux de M. Hecquin, ils accouraient bientôt à son domicile, et, reportant sur sa femme leur haine impuissante, ils s’efforçaient de l’effrayer, de l’intimider, mêlant à leurs réclamations l’injure et la menace. De son côté, Mlle Drevain, bien qu’elle fût de toutes les victimes du banquier la moins atteinte et conservât un important immeuble à Paris, rejetait âprement sur Laurence la responsabilité de sa ruine partielle et ne cessait de la lui reprocher aigrement. Mme Heller, désespérant de retrouver ses capitaux, se vendit encore une fois et partit pour Venise avec un Américain, tout croulant de vieillesse, que ses charmes déclinants fascinaient encore. Sa rancune persistait cependant et chaque semaine arrivaient, rue de Vaugirard, des lettres anonymes où se reconnaissait clairement sinon l’écriture, du moins le style de la belle Lætitia.
Soutenue par le souvenir de Cyril, Laurence supportait les affronts les plus amers avec une impassible dignité et parvenait presque à n’en point souffrir.
Une nouvelle épreuve ne tarda pas à la frapper. Ursule, déjà gravement malade d’une phlébite au moment où elle apprit la ruine de sa jeune cousine, fut emportée quelques jours plus tard par une embolie. Laurence pleura très sincèrement celle qui lui avait servi de mère et dont l’affection si tendre avait seule embelli, réchauffé sa jeunesse. Mais l’amour est un maître despotique et, dans le cœur où il descend, il étouffe toute autre tendresse. Le chagrin de Laurence, quoique grand, ne la détacha pas de la vie, pour elle désormais si pleine et magnifique. Elle connaissait assez Cyril pour savoir que plus elle serait abandonnée, pauvre d’amis, pauvre d’argent, plus elle lui serait chère, et cette certitude l’entraînait à accepter comme un bien l’infortune et la peine. Bien qu’il fût à la recherche d’une situation, il continuait à venir la voir chaque soir, lui rendant par sa présence force et courage. Lorsqu’il n’était pas libre, sa mère le remplaçait. Malgré les épreuves passées, Mme de Clet conservait une jeunesse de caractère qui touchait à l’enfantillage, et sa ruine nouvelle l’affectait peu. Depuis la fuite de M. Hecquin, elle faisait venir son beurre et ses œufs de Bretagne, et l’économie qu’elle réalisait ainsi lui semblait devoir rétablir l’équilibre de son budget. Elle s’inquiétait peu du présent, persuadée qu’un avenir magnifique attendait Cyril. Douée du cœur le plus généreux, elle s’affligeait d’ordinaire du malheur des autres plus que de ses propres soucis et s’apitoyait fort sur le sort de Laurence.
Au reste, les de Clet n’étaient point seuls à l’aimer, à la plaindre. Ses rares amis lui demeuraient fidèles. Edith Albertaud et Gaston Noret, la voyant toujours prostrée sur son divan, oisive, perdue dans l’égarement de l’amour, la crurent anéantie par son malheur, s’efforcèrent de lui épargner les courses, les démarches auxquelles sa situation l’obligeait. Ils lui trouvèrent des acquéreurs pour les meubles dont elle fut obligée de se défaire. Ils firent résilier le bail de la rue Vaneau et lui cherchèrent une demeure.
Laurence, avant tout, désirait rester dans le voisinage immédiat de Cyril, afin qu’il pût venir la voir aussi souvent qu’autrefois. Un appartement qu’Edith avait découvert, rue Vavin, lui plaisait particulièrement, mais il coûtait dix-huit cents francs, prix excessif pour la jeune femme. Sa maison de Sedan venait d’être louée trois mille francs. Elle n’avait retrouvé dans son coffre, au Crédit universel, que quelques titres nominatifs représentant à peu près mille francs de rentes, et elle s’effrayait de devoir consacrer la moitié de son revenu à son loyer. Le colonel Arêle la tira d’embarras, et, comme elle lui exposait ses perplexités :
— Si cet appartement vous convient, n’hésitez pas à l’arrêter, lui dit-il, car il est entendu entre ma femme et moi que c’est nous désormais qui paierons votre loyer.
Laurence voulut refuser. Les Arêle ne possédaient qu’une fortune modeste, le colonel venait d’être mis à la retraite et elle craignait que cette générosité ne les gênât. Son vieil ami parut peiné de ses scrupules. Il invoqua le nom de son père. Elle dut céder à sa tendre insistance et arrêter l’appartement de la rue Vavin.
Elle s’accoutuma sans effort à la médiocrité de sa situation. Sa nouvelle demeure, quoique petite, était commode et claire. Elle possédait plus de tapis et de tentures qu’il n’en fallait pour organiser un intérieur harmonieux, capable de plaire à Cyril. La concierge de la maison s’occupa de son ménage et suffit à assurer son facile service. Matée par la nécessité, elle sut vite équilibrer son budget, mais il lui fallut renoncer à faire imprimer son livre pour lequel Cyril lui chercha vainement un éditeur. Elle continua de travailler, avec l’espoir que son effort, bien qu’ignoré, ne serait pas à jamais inutile. Et, ayant reconnu que le thé et les cigarettes n’étaient point choses très coûteuses, elle trouvait la pauvreté bénigne, acceptable en somme.
Le temps passa, opérant son œuvre apaisante. Elle obtint assez vite la séparation de corps et de biens et reprit son nom de jeune fille. De M. Hecquin, jamais plus elle n’entendit parler. Cette figure sinistre s’effaça de sa vie sans même y laisser un souvenir douloureux : elle l’eut bientôt entièrement oubliée. Les victimes de son mari renoncèrent à la poursuivre de leurs vaines réclamations. Mais au moment même où cessait l’orage qui venait de saccager son existence, l’amour qui l’avait consolée dans toutes ses peines arracha le masque charmant qu’il avait pris pour l’asservir, découvrit son cruel visage et, prudent bourreau, commença d’essayer sur elle ses premiers supplices. Comme elle s’applaudissait d’avoir reconstruit sa vie de façon à ce que le seul être qui lui fût nécessaire ne lui manquât jamais, le sort se plut à tourner en dérision ses plans si sages. Le bail des de Clet rue Notre-Dame-des-Champs prit fin et le propriétaire leur donna congé, car il voulait réparer entièrement sa maison et l’habiter lui-même. Cyril chercha vainement dans Paris un appartement d’un prix modeste, mais assez vaste pourtant pour qu’il pût y faire entrer les beaux meubles anciens dont Mme de Clet, malgré ses revers de fortune, n’avait jamais voulu se séparer. Après quelques hésitations, il décida de se fixer en banlieue et arrêta une maison à Bourg-la-Reine. Ce simple nom, lorsqu’il le prononçait devant Laurence, prenait pour elle les sonorités lointaines de Tokio ou de Calcutta ; elle n’eût point souffert davantage si son ami eût été sur le point de partir au fond de l’Asie ou pour la lune. Parfois, pourtant, sans le savoir, Cyril lui rendait quelque courage en affirmant qu’il viendrait tous les jours à Paris, qu’il la verrait souvent. Mais aux heures mêmes où elle ne redoutait aucun malheur précis, Laurence ne pouvait cesser de trembler, ayant acquis la certitude que son amour n’aurait jamais de fin. En effet, ce qui cause le plus souvent la mort d’une belle passion, c’est tantôt l’insuffisance du cœur qui la ressent, tantôt l’infériorité de celui qui l’inspire. Laurence, connaissant son ardeur, sa constance, se savait capable de nourrir pendant toute une vie la même flamme, et Cyril ne devait jamais lui apporter aucune déception. Elle n’aimait point en lui une vaine illusion, un fantôme créé par son imagination ou l’ombre de l’amour. Cet être parfait et charmant, semblable à elle et pourtant plus grand qu’elle, incarnait les rêves les plus ambitieux de sa jeunesse. Rien ne pourrait le détacher de lui, pas même la douleur, car elle l’avait aimé, sachant qu’il ne l’aimait pas.
Aux tourments que lui causaient l’indifférence de son ami, et la crainte de le perdre, s’ajouta bientôt un mal plus cruel. Elle ne put se défendre d’une impuissante jalousie que Cyril, inconsciemment, ranimait sans cesse. Il lui lisait, en effet, fidèlement tout ce qu’il écrivait. Partout, dans ses poèmes, passait le même visage de femme, retentissait le même cri de désir véhément, inapaisable. Laurence écoutait, toute pâle, ce chant ardent qui ne s’adressait pas à elle. Cette torture si fine, si aiguë, peu à peu l’enivrait. Avide de souffrir, elle demandait à son ami de lui laisser quelques jours les vers qui la déchiraient. Elle passait la nuit à les relire, à savourer ce lent poison. Toutefois, elle savait que Cyril n’avait trouvé dans cet amour que des déceptions sans nombre, car bien souvent il se plaignait, à elle, amèrement de la femme.
— C’est vraiment l’image vivante du mal et de la perfidie, disait-il. Elle est heureuse de mentir, heureuse de tromper. Un amour permis ne lui suffirait pas. Il lui faut l’adultère et c’est l’adultère qu’elle aime en son amant, non point lui. Et puis, comme elle est peu sensible et bien équilibrée au fond ! Entre deux visites, elle court à un rendez-vous. Elle est tendre, ardente, abandonnée. Dès qu’elle a remis sa voilette, ce n’est plus la même femme : elle repousse le dernier baiser qui dérangerait sa coiffure. Cette minute déchirante de la séparation ne lui arrache pas même un soupir.
Laurence qui toujours souffrait atrocement au moment où Cyril se levait pour partir, qui, toutes les fois qu’il la quittait, fût-elle certaine de le revoir le lendemain, croyait le perdre pour toujours, Laurence s’étonnait en regardant le visage de son ami. Elle se scandalisait qu’une femme pût être assez froide pour se lasser de le contempler, de l’adorer dans une ivresse sans fin, et la pensée que Cyril n’était point heureux accroissait sa détresse.
— Savez-vous, lui dit un jour Juliane, qui j’ai rencontré l’autre jour au vernissage du Salon d’automne ? Une personne que je désirais voir depuis longtemps, Aurélia Loriel.
Laurence connaissait ce nom. Mariée à un savant obscur qui l’aimait aveuglément et lui laissait toute liberté, Aurélia Loriel était célèbre à la fois par sa beauté et son talent de peintre. Elle immortalisait sa grâce en des portraits charmants, où sa silhouette, adorablement mince, se détachait sur un fond tourmenté de paysages chaotiques. Son visage, toujours à demi détourné ou voilé par le pli d’une écharpe flottante, parfois masqué par un loup de velours, n’était jamais entièrement visible. Il semblait qu’elle fût trop orgueilleuse, trop jalouse de sa beauté, pour en révéler aux profanes l’entière splendeur. Sa personnalité, cependant, n’intéressait que médiocrement Laurence, et Juliane fut surprise de ne pas lui voir manifester la moindre curiosité. Elle ajouta négligemment :
— Cyril n’a point mal choisi !
Comme Laurence l’interrogeait du regard, la jeune femme qui, ayant deviné sa passion, jugeait nécessaire de lui enlever toute illusion, reprit sans méchanceté :
— Vraiment, vous l’ignoriez ?… Aurélia Loriel est la maîtresse de Cyril. Tout Paris le sait. Leur liaison dure depuis plus de quatre ans, non sans orages. Il paraît que cette femme est volage. On prétend qu’elle a déjà trompé souvent Cyril, mais elle lui revient toujours. Il accepte tout. Il est éperdument épris et je le comprends, elle est si belle !
Pourquoi cette révélation venait-elle si tard ? Parce qu’un an auparavant, Laurence n’en eût pas souffert et que la vie est trop cruelle pour frapper au hasard. Elle dose et ménage savamment la douleur, afin de lui donner toute l’acuité possible. Dès lors, le nom d’Aurélia Loriel retentit jour et nuit dans le cœur de Laurence, sonnant le glas funèbre de son amour.
Un soir, Gaston Noret vint la chercher. Il avait reçu deux invitations pour une première représentation des ballets russes et pensait lui être agréable en lui offrant la place dont il disposait. Laurence s’habilla en toute hâte. Sa réclusion lui pesait parfois et elle accueillait avec joie cette distraction inattendue. Tout de suite, en effet, le charme violent d’une musique à la fois nostalgique et barbare l’étourdit, la plongea dans une bienheureuse ivresse. Son âme difficile fut entièrement comblée par ce spectacle parfait, par le tumulte si divinement ordonné de ces danses, folles et délicieuses, à la fois si brutales et si spirituelles.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle dès le premier entr’acte, quand le rideau tomba sur Schéhérazade, c’est beau comme un rêve d’opium.
Gaston Noret, fort peu sensible à la musique, ne partageait pas son enthousiasme. Il examinait la salle et, reconnaissant çà et là quelques personnalités, les désignait à sa compagne. Tout à coup, il lui toucha le bras et murmura :
— Regardez, là, à gauche, cette personne qui vient d’entrer… une des plus jolies femmes de Paris, Aurélia Loriel !
Laurence étouffa un cri de douleur et tourna vivement la tête. Dans une loge qui touchait à son fauteuil d’orchestre, une femme défaisait lentement les lourds vêtements et les écharpes qui l’enveloppaient. Elle tournait le dos à la salle et l’on ne distinguait que sa haute stature et le casque noir de ses cheveux. Au moment où son manteau tomba d’un seul côté, son corps, jeune et faible, entraîné par le poids des fourrures, s’inclina dans un mouvement charmant qui mit en valeur la ligne divine de son épaule et de son bras gracile. Puis elle se redressa, svelte et souple, gainée d’un long fourreau de velours noir au-dessus duquel brillait, d’un éclat incroyable, sa chair délicate et pâle. Lorsqu’elle se fut assise, Laurence la vit face à face, en pleine lumière. Son visage était de ceux qu’on peut aimer toute une vie.
Aurélia Loriel n’avait à ses côtés aucun ami, nulle compagne. Tout de suite le contraste de sa beauté et de sa solitude dénonçait son orgueil. Il semblait que, se sachant sans égale au monde, cette reine farouche eût renoncé par mépris à toute société humaine. Figée dans une attitude de statue hautaine, elle ne bougeait pas, ne souriait pas. Ses yeux magnifiques restaient presque constamment voilés sous leurs paupières pesantes et douces. Pourtant, pour ceux qui savaient l’observer, son visage, quoique aveugle, ne demeurait pas inanimé. Il vivait d’une vie brûlante, exprimant tour à tour l’orgueil, la perversité, une ardeur brutale, une sorte de cruauté aiguë, mais surtout la plus intense volupté. Et cette femme, repliée sur elle-même et comme perdue dans les délices secrètes qu’elle tirait de son propre cœur, semblait promettre à celui qui serait digne d’elle un amour admirable, prodigieux, sans fin. Nul homme cependant, fût-il son amant, ne devait jamais pénétrer entièrement le mystère de sa chair et de sa vie profonde. Et Laurence qui, avidement, observait sa rivale, comprenant quel désir insatiable, acharné, dévorant elle pouvait inspirer, Laurence se sentait descendre dans un abîme sans lumière.
— C’est fini, songeait-elle, il n’est plus pour moi de place sur cette terre où vous vivez, Aurélia Loriel ! Vous m’avez chassée de mon paradis, de ce cœur où j’aurais voulu m’abriter pour toujours, où vous régnez uniquement. Si j’avais eu votre visage, c’est moi sans doute que Cyril eût aimée, car j’étais en tous points semblable à lui, faite pour lui. Il ne m’a manqué pour lui plaire que cette forme éblouissante qui vous a été accordée. Mais il vous a choisie avec raison : cela est juste et tout est bien. Je reconnais humblement ta souveraineté, beauté physique, éclat de la chair périssable ! Il est juste que tu sois aimée uniquement, que tu triomphes à jamais ici-bas. Car, hélas ! les souffrances de l’âme, son ardeur, ses luttes sombres, que sont-elles devant toi, Beauté !
V
Mme de Langeais comprit l’horreur de la destinée des femmes qui, privées de tous les moyens d’action que possèdent les hommes, doivent attendre quand elles aiment.
Balzac.
A l’époque fixée, les de Clet quittèrent Paris pour s’installer à Bourg-la-Reine. Bientôt la vie de Cyril changea complètement. Il dut délaisser la poésie, écrire de fastidieux articles, s’initier aux besognes du reportage, se tenir à l’affût des actualités. Si rares que fussent ses loisirs, il trouvait encore le moyen de venir chez Laurence assez régulièrement. Mais toujours elle voyait maintenant s’interposer entre eux l’image d’Aurélia Loriel. Aigrie par la jalousie, elle épiait avec une attention amère l’attitude de Cyril, examinait, commentait, défigurait ses moindres paroles, prompte à leur prêter un sens blessant. Leur intimité était trop grande, leurs caractères trop vifs pour qu’ils ne fussent point parfois entraînés à se dire des choses peu agréables. Laurence avait depuis longtemps habitué Cyril à ses caprices, à ses rebuffades, à ses brutalités soudaines. D’ordinaire, il les supportait en riant, car il aimait son humeur changeante et il trouvait du charme à son orageuse amitié. Parfois, il se plaisait à riposter, rendant coup pour coup et blessure pour blessure. Laurence jadis s’amusait de ces joutes qui, maintenant, la réduisaient au désespoir. A certains moments, lasse de tant souffrir, elle se demandait s’il ne serait pas plus sage de fuir loin des de Clet, de chercher à oublier, avant que sa passion, fortifiée par l’habitude, ne fût devenue inguérissable. Obsédée par cette pensée, elle dit un jour à Cyril :
— Je voudrais habiter la campagne. J’aurais bien dû, après ma ruine, quitter Paris, rien ne m’y retenait vraiment. Tous les gens m’ennuient, tout me fait mal. Je serais tellement mieux dans quelque petit village ensoleillé du Midi ! J’aurais une petite maison, un jardin, des chiens, des chats qui suffiraient à mon bonheur.
— Mais, ma petite enfant, vous ne me verriez plus, protesta Cyril aimablement.
Cette tendre parole lui était dictée par une affection sincère. Laurence crut comprendre qu’il devinait son amour. Elle se raidit dans une défense désespérée.
— Voilà qui m’est égal, s’écria-t-elle avec insolence.
— A moi aussi, ma chère, je vous l’assure, riposta-t-il aussitôt.
Il plaisantait, mais Laurence ne songea pas qu’elle avait provoqué cette réponse. « Je ne suis rien pour lui, se dit-elle, il me verrait partir sans un regret. » Son chagrin fut affreux. Toute femme qui n’est point aimée par celui qu’elle aime prend en horreur son âme et sa chair et sa vie. Laurence devint pour elle-même un objet d’aversion. Elle ne se pardonnait pas d’exister, puisqu’elle n’était pas nécessaire à Cyril. Alors, elle chercha le moyen de lui plaire, de lui être douce et, durant une semaine, étudia le rôle qu’elle pouvait jouer encore dans sa vie. Bien qu’il ne se plaignît jamais, elle savait qu’il n’était point heureux. Jamais homme, en effet, n’avait été moins armé pour les luttes auxquelles la pauvreté l’obligeait. Chaque jour lui apportait quelque déception nouvelle. Mais son plus grand chagrin était la perte de sa liberté. Ecrasé par l’ennui des besognes quotidiennes, il perdait peu à peu tout espoir d’écrire une œuvre vraiment grande, toute confiance de jamais la concevoir. Ce fut ce doute de soi-même que Laurence voulut soulager. Elle relut plusieurs fois les livres de Cyril et, lorsqu’il revint, elle sut lui en parler avec un enthousiasme chaleureux, une foi communicative. Sa louange ranima le cœur humilié du poète. Avec une impétuosité enfantine, il s’abandonna de nouveau à l’espérance. Ah ! sans doute, la destinée ne se montrerait pas toujours si cruelle. Un jour viendrait où il obtiendrait peut-être dans quelque revue une collaboration régulière et bien rétribuée. Délivré alors de ses préoccupations matérielles, il pourrait organiser sa vie, écrire des vers, des contes, des romans. Son imagination déjà avait ébauché mille projets qu’il confia gaîment à Laurence. Elle l’écoutait, l’applaudissait, heureuse de voir resplendir ce visage qui, depuis quelque temps, n’exprimait plus que l’ennui, l’accablement, l’amertume. Leur entretien se prolongea durant tout un après-midi. Enfin Cyril s’aperçut qu’il faisait nuit. Il se leva d’un bond, courut vers la pendule.
— Quoi ! s’écria-t-il effaré, il est six heures, le saviez-vous ? J’ai perdu chez vous ma journée entière. Adieu… adieu…
Il s’enfuit et Laurence expia cruellement son triomphe passager. Que pouvait-elle espérer ? Cyril était maintenant l’esclave de la nécessité. Tous ceux qui le détournaient de l’action et d’un labeur, pourtant odieux, lui rendaient un mauvais service. Les heures qu’il passait auprès d’elle étaient des heures perdues. Il venait de le lui avouer.
Dès lors, elle fut étrangement timide avec Cyril et n’osa plus même jouir de sa présence sans arrière-pensée. Malheureuse lorsqu’il la quittait trop vite, elle s’effrayait lorsqu’il s’attardait trop longtemps à ses côtés. Elle lui rappelait l’heure à chaque instant, abrégeant volontairement ces visites, son seul bonheur. Son renoncement, cependant, n’était point absolu. Elle avait la faiblesse de croire que Cyril s’apercevrait de ses sacrifices, qu’il lui en saurait gré. Un des grands malheurs de l’amour est son avidité perpétuelle. Il veut toujours progresser dans l’affection de l’être adoré et, chaque jour, gagner quelque victoire. A toute heure, Laurence se trouvait en présence de Cyril et suppliait : « De grâce, aimez-moi, aimez-moi, non pas uniquement et plus que tout au monde, je sais bien que c’est impossible, mais aujourd’hui plus qu’hier, demain plus qu’aujourd’hui. Voyez, je parle quand je voudrais me taire, je ris quand je voudrais pleurer, et, quand j’étouffe de tendresse, je ne vous tends pas les bras. Tenez-moi compte des tourments que j’endure pour vous plaire. »
Cyril, qui ne soupçonnait aucunement son martyre, continuait à l’aimer comme par le passé, d’une amitié tranquille, profonde, invariable. Mais Laurence avait perdu la notion exacte de ce que pouvait être l’amitié. Il lui semblait qu’une affection qui ne s’augmentait pas de jour en jour devait forcément décroître. Elle ne tarda pas à se persuader que Cyril l’aimait moins qu’autrefois ; bientôt elle douta qu’il l’eût jamais chérie.
La présence de son ami dissipait toujours miraculeusement ses vaines alarmes, lui rendait la raison. Mais dans l’état de perpétuelle inquiétude où elle se consumait, une absence trop prolongée prenait à ses yeux un sens tragique, presque définitif, car le plus grand tort de tous les vrais amants est de ne jamais vouloir admettre que les contretemps dont ils souffrent soient l’effet du hasard.
Cyril ne restait jamais plus de quinze jours sans passer rue Vavin. Un moment vint pourtant où il disparut pendant trois semaines. Laurence, anéantie, ne tarda pas à lui prêter un plan bien établi. Elle pensa qu’excédé de son inutile amitié, il avait décidé de se délivrer d’elle. Comme il était trop bien élevé pour ne pas entourer sa trahison de ménagements infinis, de raffinements horribles, il commençait à espacer savamment ses visites. Bientôt elle ne le verrait plus que tous les mois, puis tous les deux mois, puis trois ou quatre fois par an, puis ce serait la séparation complète. A l’avance elle se révolta contre ce lent supplice. Si son cœur devait être brisé, mieux valait que ce fût d’un seul coup. Elle se jura d’accomplir elle-même, en un moment, une rupture inévitable.
Sa résolution faiblit bientôt. Mme de Clet vint la voir et lui annonça la visite de Cyril pour le lendemain.
— Il se désole de paraître vous oublier, affirma-t-elle, mais il travaille tant qu’il n’a plus la moindre liberté.
De nouveau, Laurence, rassurée, s’accusa d’injustice. Mais la journée du lendemain ne lui apporta que la plus amère déception. Cyril ne vint pas. Le supplice de l’attente vaine acheva d’affoler cette femme malheureuse. Elle se donna trois jours encore avant d’exécuter la résolution qu’elle avait prise. Ce court sursis, qui seul la séparait d’une douleur presque inévitable et non moins redoutable que la mort, s’écoula goutte à goutte, minute par minute, dans une épouvantable angoisse. Durant ces trois jours, elle n’osa pas sortir un instant. Désemparée, incapable de s’intéresser à rien, toute sa vie suspendue dans l’attente, elle errait tristement dans son appartement, revenait sans cesse dans son antichambre, regardait, oisive et les larmes aux yeux, sa porte close, écoutait tous les bruits de la maison. Un pas entendu dans l’escalier, une sonnerie de timbre éveillait toujours dans son âme les mêmes transports de joie et d’espérance. Et les déceptions s’ajoutaient aux déceptions, se faisaient de plus en plus cruelles. A la fin du troisième jour, excédée d’un tel martyre, elle écrivit à Cyril ce court billet : « Ami, ne venez plus me voir. Je suis obligée de partir pour un très long voyage. Peut-être même ne reviendrai-je plus jamais. Oubliez-moi. Adieu. »
Laurence discerna vaguement l’absurdité de cette lettre, mais elle ne s’en inquiéta pas. Son but unique était de signifier à Cyril sa volonté de ne plus le voir. Elle avait saisi, pour y parvenir, le premier prétexte venu. Peu lui importait qu’il fût vraisemblable. La pensée que son ami pouvait la prendre au mot et lui obéir docilement la laissait résignée. Elle n’était sensible qu’à la douleur du moment. Tout lui semblait doux pourvu qu’elle n’eût plus à attendre jamais personne, pourvu que prît fin cet espoir, toujours trompé, qui, depuis un mois, était sa torture quotidienne. Pourtant, redoutant que la nuit ne lui enlevât son courage, elle s’habilla et, bien qu’il fût tard, courut porter sa lettre à la poste.
Le lendemain, elle partit pour Versailles où les Arêle s’étaient retirés depuis la mise à la retraite du colonel. Elle allait leur demander l’hospitalité pour quelque temps, car elle craignait que Cyril ne tentât de la voir et de réclamer une explication. S’il se heurtait à une porte close, il se lasserait et l’oublierait vite. Elle ne voulait rentrer chez elle qu’avec la certitude que tout était fini.
Son amour ombrageux l’avait trompée. Cyril ne songeait nullement à l’abandonner. Le motif de son absence était tout simple.
Retenu chez lui, durant quelques jours, par une forte grippe, il avait négligé de décommander le rendez-vous fixé par sa mère à Laurence, parce qu’il ignorait avec quelle fièvre elle l’attendait. Sa lettre lui causa la plus vive surprise. Il la lut, la relut et ne la comprit pas. Comment croire, en effet, à ce départ subit, à cette absence sans fin ? Il connaissait à merveille la vie de Laurence, ses relations, sa famille. Il savait qu’elle n’avait, loin de Paris, ni parents, ni amis, aucun intérêt, nulle affaire. Un moment, la pensée lui vint qu’elle avait été appelée auprès de son mari repentant, malade, mourant peut-être. Mais alors, pourquoi ce mystère vis-à-vis de lui, auquel habituellement elle ne cachait rien, et pourquoi cet adieu, si blessant, si glacé ? Dès le lendemain, il se rendit chez elle. La concierge lui confirma son départ. Il feignit d’en être étonné, la questionna et obtint cette réponse : « Je ne sais pas où Madame est allée. Elle n’a pas laissé d’adresse, mais son absence ne peut être bien longue, car elle n’a emporté qu’une petite valise. »
Ayant acquis la preuve que le long voyage annoncé n’était qu’un prétexte absurde, Cyril repartit, plus inquiet. Un fait restait certain, inexplicable. Laurence ne voulait plus le voir, Laurence le chassait de sa vie. Il ne parvenait pas à deviner quels griefs insoupçonnés, quelle mortelle injure avaient pu détruire ainsi en un moment son affection pour lui. Il la savait ombrageuse, violente, mais simple, sans détours. Son caractère était mauvais, mais sa nature fidèle. Elle pouvait se montrer parfois très dure et méchante pour ses amis, elle était incapable de les trahir ou de leur tourner le dos sans raison. Le soir, quand il fut de retour chez lui, en relisant pour la dixième fois la lettre mystérieuse, il comprit soudain toute la vérité. A travers les lignes hâtives, sèches, blessantes, il entendit avec une netteté affreuse le cri déchirant de l’amour. Un moment, dans sa stupeur et son chagrin, il voulut repousser cette hypothèse. Elle revint s’imposer à lui plus fortement encore. Il se rappela mille petits faits significatifs et s’étonna d’avoir pu rester si longtemps aveugle. L’attitude de Laurence envers lui, depuis quelques mois, n’était plus la même. Il s’expliquait maintenant sa nervosité chaque jour plus grande, sa gaîté forcée, ses tristesses soudaines, ses emportements auxquels succédaient bientôt la plus servile douceur et cet air d’égarement qu’elle prenait parfois lorsqu’il lui disait adieu.
Cyril ne jugeait pas que les malheurs de l’amour fussent légers ou dérisoires. Lui-même avait beaucoup souffert depuis quatre années que durait sa liaison avec Aurélia Loriel et il connaissait les ravages qu’opère la passion dans les âmes. Chez Laurence, ce mal était d’autant plus grave qu’elle n’avait, dans la vie, nul but, nulle occupation, nul devoir absorbant, nulle affection précieuse qui pût le lui faire oublier. A la pitié que Cyril éprouvait pour elle se mêlait un poignant remords. Il se reprochait d’avoir le premier recherché son amitié. Comment n’avait-il pas compris le danger d’une intimité constante avec une femme jeune, ardente, solitaire ? Sensible comme elle l’était, pouvait-elle ne point s’attacher démesurément à l’ami qu’elle voyait sans cesse et qui lui ressemblait si fort ? Le cœur tout occupé d’Aurélia Loriel, il s’était inconsciemment joué de son cœur vide et brûlant. Il avait envahi sa vie sans réclamer son âme, il l’avait à la fois choisie et refusée. Trop tendre pour qu’elle pût rester indifférente, trop froid pour qu’elle pût être heureuse, il l’avait lentement empoisonnée, réduite à cette horrible misère qu’elle venait d’avouer en s’enfuyant.
Cyril ne se pardonnait pas sa légèreté coupable. La certitude d’avoir fait le malheur d’un être qu’il chérissait et admirait lui était insupportable. Il cherchait le moyen d’alléger un peu cette grande infortune, de réparer le mal qu’il avait causé. Laurence lui dictait bien un devoir tout simple en lui signifiant sa volonté de ne plus le voir. Elle semblait sincèrement ne plus désirer que l’oubli et la paix. Mais lui souffrait de la quitter ainsi, sans un mot d’explication ni d’excuse, de perdre pour toujours une affection si belle. Au surplus, il se demandait si elle désirait vraiment cette rupture. En lui obéissant trop strictement, trop vite, il devinait qu’il pouvait la tuer, car il connaissait les contradictions de l’amour malheureux. Pendant des jours, ce problème le tortura et le souvenir de Laurence ne le quitta pas un instant. Elle eût été rassurée, presque heureuse, de le savoir ainsi tout occupé de sa douleur. Mais elle se croyait déjà entièrement oubliée et, réfugiée à Versailles, y traînait tristement sa vie.
Les Arêle l’avaient accueillie avec bonté, lorsqu’elle était venue leur demander asile en disant qu’elle était souffrante et que Paris la fatiguait. Ils avaient deviné sans peine qu’elle était sous le coup d’un poignant chagrin. Elle avait encore assez de volonté pour parler quand il le fallait, pour rire quelquefois. Mais ces paroles, ce rire qui sonnaient dans sa bouche sans animer aucunement son visage, sans que ses yeux perdissent leur expression fixe et morne, révélaient sa détresse. Pour échapper à toute contrainte, à toute société, elle sortait de bonne heure et passait son après-midi au parc où elle errait comme une bête mourante. Elle regrettait amèrement sa lettre et toute son âme criait vers son ami perdu.
— Je ne l’oublierai pas, se disait-elle. Pourquoi lui ai-je écrit, pourquoi n’ai-je pas tout accepté ? Tout valait mieux que cette rupture et cette absence dont je ne puis guérir !
La société des Arêle, quoique discrète, ne tarda pas à lui devenir importune ; après quinze jours d’exil, elle retourna chez elle. Là, sa douleur prit une intensité nouvelle, car l’atmosphère était toute saturée d’une chère présence, elle n’y pouvait respirer sans absorber du poison. Là, tout lui parlait de Cyril, le grand fauteuil qu’il préférait à tous les autres, le divan où parfois il s’allongeait avec des nonchalances de femme. Sur tous les livres qu’elle ouvrait, elle avait vu se pencher son visage. Pas une phrase belle et sonore qu’elle n’eût partagée avec lui, connue par lui, et dans laquelle elle n’entendît chanter sa voix. Elle ferma les yeux, voulut se recueillir, songer à la mort, à l’éternité, à la douleur du monde. Mais, dans ses pensées mêmes, elle retrouvait l’écho des pensées de Cyril. Son âme, comme sa demeure, était pleine de lui. Il dominait entièrement son cœur, sa volonté, sa raison, son intelligence. En l’aimant, peu à peu, elle avait perdu, jusqu’à sa liberté, jusqu’à sa solitude.
Voici que vers sept heures retentit le timbre de sa porte. Elle alla ouvrir et se trouva en présence de Cyril. Passant devant sa maison, il avait vu de la lumière à sa fenêtre. Il était monté, voulant à tout prix connaître l’état de ce cœur qui l’avait repoussé, qui maintenant le regrettait peut-être. A sa vue, le visage altéré de Laurence changea, resplendit comme celui d’un condamné auquel on apporte sa grâce. Elle ne put cacher sa joie flagrante, insensée, délirante. Celui-là seul est exigeant qui n’a jamais été privé de tout. Peu lui importait maintenant que Cyril ne dût jamais l’aimer. Du moins, il refusait la rupture offerte, il était revenu sans attendre son appel, il attachait du prix à son amitié. Cette certitude lui suffisait, son pauvre amour, maté par la plus rude misère, ne demandait qu’un peu de pain pour vivre. Cyril ne se trompa point au regard extatique et humble qu’elle fixait sur lui. Pourtant il voulut obtenir d’elle une réponse précise. Retenant sa main dans les siennes, il demanda gravement :
— Ai-je eu tort de venir, Laurence ?
Elle répondit, les yeux fermés, acceptant de souffrir pour lui toujours :
— Non, Cyril. Pourquoi ? Je vous attendais.
Ils n’eurent point besoin de s’expliquer davantage.
VI
Je voyais dans ses yeux, parmi les fleurs de ce printemps, s’en lever une inconnue.
— La vocation de la mort comme un lys solennel.
Claudel.
Après ces premières tempêtes de passion, un peu de calme revint dans l’âme de Laurence et elle s’étonna de souffrir moins qu’elle ne l’avait prévu. Cyril fut doux pour cette femme blessée. Il accepta comme un grand devoir de soutenir sa vie, puisqu’il l’avait troublée. Le temps qui use la pitié légère des hommes passa sans diminuer la sienne. Il ne se lassa pas de compatir à cette douleur, toujours aiguë, toujours renouvelée, qu’il pouvait à son gré accroître ou soulager. Amant malheureux, il connaissait par expérience toutes les susceptibilités de l’amour. Et Laurence n’eut pas besoin de lui exposer sa misère. Il sut deviner, prévenir ses moindres faiblesses. Quelles que fussent ses occupations, il venait la voir chaque semaine. Si un contretemps imprévu l’empêchait de se rendre chez elle, il songeait à la prévenir pour qu’elle ne l’attendît pas en vain. Il veillait attentivement sur ses moindres paroles, afin qu’elles lui fussent douces. Il s’affligeait lorsqu’il la voyait triste. Elle s’en apercevait, le plaignait à son tour. C’était une chose admirable de voir les efforts qu’ils faisaient tous deux, pour s’épargner l’un à l’autre toute peine, tout remords. Ils y parvenaient, en dépit de l’amour malfaisant qui parfois égarait jusqu’au désespoir l’âme ombrageuse de Laurence et fatiguait de ses exigences inavouées, pourtant si claires, le grand cœur de Cyril. L’une surmontait sa folie, l’autre sa lassitude, et leur amitié restait belle. Elle prenait même de jour en jour un caractère plus sérieux, plus profond. Tout homme est toujours infiniment touché par les passions qu’il inspire et Cyril, malgré lui, fut sensible au plaisir d’être aimé. Lorsque, durant une longue semaine, son courage s’était usé au contact du monde, il accourait avec un réel empressement chez cette femme qui l’attendait toujours, à laquelle il était toujours certain de plaire. L’atmosphère close où elle vivait le reposait, calmait en lui cette mauvaise fièvre qu’on gagne auprès des hommes. Il ouvrait sa bibliothèque, l’interrogeait sur ses lectures, la priait de lui dire des vers. Il oubliait, en l’écoutant, la lutte quotidienne. Son visage, assombri par mille soucis poignants, se détendait. Il regardait avec délices le décor familier de la pièce, l’éclairage gai, le feu ardent. Il s’étirait comme un enfant lassé et soupirait : « Ah ! chère, comme on est bien chez vous ! » Et Laurence, le cœur dilaté de joie, ne jugeait plus que sa vie fût sans but, sa tendresse inutile.
— Tout est bien ainsi, songeait-elle. L’amour dont j’ai soif n’existe pas ; je ne l’ai vu nulle part sur la terre. Si j’avais été par la beauté l’égale de Cyril, s’il m’avait choisie, quelle possession eût jamais pu combler mon désir infini ? Qu’aurais-je été pour lui ? Sa femme ? A quoi bon. La vie commune, loin de rapprocher les êtres, les sépare. Sa maîtresse ? Mais tout amour qui s’épanouit dans le désordre est précaire, menacé, fugitif. Mieux vaut ne le point connaître que de le perdre. L’amitié, qui semble si peu de chose, l’amitié sans ivresse, sans joie fulgurante est du moins plus sûre. C’est cela qu’il me faut, rien de ce qui passe ne peut me suffire.
C’est ainsi que, peu à peu, cette révoltée se résignait doucement à son sort. Elle établit sa vie dans le désir sans espérance et la douleur sans fin. Ce renoncement lui fut presque facile. Nature farouche que la souffrance grandissait, que le bonheur eût affaiblie, habituée à se nourrir de rêves sans jamais rien réaliser, créée pour avoir faim, sans être jamais rassasiée, pour la privation, non pour la jouissance, elle trouva dans son tourment même une sorte de plénitude amère et magnifique.
A la fin de l’hiver, Cyril réussit à vendre la ferme qu’il possédait en Bourgogne, réalisant ainsi un capital qui pouvait assurer sa vie durant deux ans. Délivré de tout souci immédiat, il résolut d’abandonner le journalisme pour achever un roman où il espérait donner toute la mesure de son talent. Laurence bénéficia de ce changement de vie. Plus libre, Cyril vint la voir plus souvent. Il lui lisait les chapitres de son livre, lui exposait ses plans, mais non plus avec la confiance et l’enthousiasme d’autrefois. Laurence s’étonnait de le voir chaque jour plus sombre. Parfois, indirectement, il lui avouait la cause de son tourment secret.
— Voyez-vous, disait-il, quand on est jeune, on rejette volontiers toute loi, toute règle. On croit que la passion seule est belle, on lui cède avec transport. A la vérité, pour une âme un peu élevée, il n’y a pas de bonheur possible dans le désordre.
Le lien de l’habitude et d’une longue douleur l’attachait encore fortement à sa maîtresse, à cette femme si douce, si perfide, qui, en l’aimant, n’avait cessé de le tromper et qu’il avait tenue dans ses bras sans jamais la connaître. Mais cette chaîne, longtemps adorée, lui devenait odieuse. Il ne pouvait plus supporter le joug d’un amour que, de jour en jour, il trouvait plus coupable. Les épreuves qu’il avait traversées inclinaient son âme vers le renoncement et l’ascétisme, hâtaient son retour à la foi catholique.
— Le problème le plus troublant du monde, c’est celui de la douleur, disait-il à Laurence. Or, la douleur ne perd son horreur que si nous admettons le péché originel, la doctrine de l’expiation et de la rédemption. La loi du massacre qui régit l’univers, les hommes, les bêtes, reste toujours terrible. La religion donne une explication insuffisante. En dehors d’elle, tout n’est que confusion, ténèbres, angoisse sans fin. D’ailleurs, nous ne demandons pas tant de raisons aux hommes pour nous soumettre à leurs lois, ni à une femme pour l’aimer et lui sacrifier notre vie. Nous ne sommes exigeants qu’envers Dieu. De Lui, nous ne voulons que des paroles absolument claires. Dans son œuvre immense et multiple, nous voulons tout comprendre. En réalité, le seul obstacle entre lui et nous, ce sont nos passions, nos fautes. Si notre cœur était pur, nous irions à lui aisément.
Laurence écoutait Cyril avec respect. A force de méditer sur la vie et la mort et de chercher sans rien trouver, elle avait, peu à peu, en reconnaissant l’infirmité de son intelligence, acquis une certitude admirable. Elle croyait qu’à toute âme sincère, mais faible, souvent égarée, Dieu envoie quelque jour un guide sûr pour l’entraîner vers la lumière et lui montrer le droit chemin. Si les prophètes ont disparu du monde, la présence des grands hommes, de ceux qu’on appelle dans les siècles des siècles les héros, les génies, les prédestinés, demeure un étonnant miracle auquel on ne réfléchit pas assez. Visiblement, certains êtres, investis d’une éminente dignité, en communication directe avec le mystère infini, continuent perpétuellement ici-bas le rôle des apôtres. Ils portent la responsabilité d’un grand nombre d’âmes. Ils ont pour mission de chercher, de trouver la voie du salut pour la révéler à leurs frères. Ceux-ci n’ont d’autres devoirs que de les reconnaître pour maîtres. Cyril était pour Laurence ce guide parfait, inspiré, qu’elle était prête à suivre. La vérité qui comblait ce cœur de feu, cette impérieuse intelligence, ne pouvait la laisser inassouvie. Sa conversion entraînerait la sienne. Elle n’attendait plus qu’un mot de lui. Et la soif dévorante, l’insatiable faim de l’amour accroissaient en elle le désir des choses éternelles.
— Aimer Cyril toute une vie, songeait-elle souvent, ce n’est point assez, ce n’est rien si la mort doit nous séparer, s’il n’est point ma fin, mon bien suprême, ma récompense, mon paradis.
Cette pensée parfois la faisait fondre en larmes. La religion lui semblait alors très douce, parce qu’elle promet à ceux qui se sont aimés sur la terre une réunion éternelle.
Un jour, elle fut particulièrement frappée de la tristesse de Cyril. Il s’attarda longtemps chez elle. Son visage, que la moindre émotion altérait comme celui d’une femme, était extrêmement pâle et défait. Les livres qu’il ouvrit de préférence furent l’Imitation, les Oraisons funèbres. Comme elle l’interrogeait pour connaître les causes de sa mélancolie, il avoua avec un sourire douloureux :
— Voyez-vous, chère, un événement vient de se produire dans ma vie, un événement simple et pourtant tragique : ma jeunesse est finie. Certes ! je ne devrais pas la regretter. C’est un grand mal que l’amour, un mal horrible et pourtant si cher que, lorsqu’il vient à manquer, on est comme quelqu’un qui tombe, toujours, toujours plus bas. J’ai soutenu une cruelle lutte, j’en sors victorieux, mais brisé.
Laurence comprit clairement ce qu’il voulait dire et que sa rupture avec Aurélia Loriel était chose accomplie. Elle ne songea pas à s’en réjouir. La fin de cette liaison ne marquait pas la fin de sa douleur. Elle savait que le cœur de Cyril, flétri, usé par cette longue passion, ne refleurirait pas, du moins avant longtemps, du moins jamais pour elle. Cachant sa peine, elle dit :
— Ne soyez pas triste, Cyril, il vous reste le travail, lui seul console.
— Oui, reprit-il en soupirant, je l’ai cru longtemps, j’ai cru que le seul bonheur ou la seule tentative d’édifier une œuvre vraiment belle pouvait suffire à l’homme. Maintenant, c’est étrange, cela me paraît vain aussi. Et, d’ailleurs, il me semble que je vais être réclamé par un autre devoir.
Son regard avait pris une solennité dont s’effraya Laurence. Elle eut le pressentiment brusque que la pauvre félicité dont elle se contentait allait finir, que Cyril lui serait bientôt arraché.
— Quel devoir ? expliquez-vous mieux, balbutia-t-elle avec angoisse.
Il vit sa consternation, se reprocha de l’affliger.
— Allons, ne vous inquiétez pas, reprit-il vivement, ce n’est qu’une impression vague, sans consistance. Si elle me domine, c’est malgré moi. Je ne puis pas lutter contre elle parce que je suis horriblement las, Laurence. Pardonnez-moi, n’est-ce pas, je ne sais pas ce que je dis.
D’ordinaire, il cachait ses pires tourments sous un air d’enjouement. C’était la première fois que, devant elle, il se montrait si abattu, si faible. Elle comprit enfin la fatigue qui, constamment, pèse sur l’être que sa grâce, sa noblesse, sa grandeur élèvent au-dessus des autres hommes. Il attire naturellement à lui, étant la lumière du monde, les naufragés de l’existence. Tous viennent à lui, réclamant âprement son aide, sa tendresse, une part de sa vie, parfois sa vie tout entière. La beauté est un don nuisible lorsqu’elle n’est pas accompagnée et défendue par l’égoïsme, car on l’admire universellement, mais nul n’a pitié d’elle. Celui qui la possède doit à toute heure être la joie, la consolation de ses frères. Le droit de souffrir lui est contesté. Sa douleur fait scandale, sa plainte n’est pas écoutée. Il est l’ami de tous et reste sans amis. Cyril avait subi cette cruelle loi. Il ne recevait nul secours de personne. Sa mère l’avait trop tôt associé à tous ses soucis, se déchargeant sur lui d’un fardeau qu’elle ne savait pas porter seule. Aurélia Loriel ne l’avait pas aimé. Laurence même, qui réclamait sans cesse ses soins, sa présence, n’avait pas toujours eu compassion de son cœur troublé. Il était si habitué à tout donner sans rien attendre que déjà il s’efforçait de la distraire, se remettait à lui parler gaiement, mais elle l’interrompit :
— Cyril, dit-elle passionnément, vous pouvez cesser de feindre devant moi.
Il lui tendit la main dans un geste d’irrésistible affection. Puis son visage se décomposa plus encore. Il inclina la tête, ferma les yeux. Et Laurence demeurait immobile, recueillie, portant avec un ineffable amour le poids de cette grande douleur.
VII
Mais l’avenir est inconnu. Il se tient devant l’homme, semblable à l’épais brouillard d’automne qui s’élève des marais. Les oiseaux le traversent éperdument sans se reconnaître. La colombe sans voir l’épervier, l’épervier sans voir la colombe, et pas un d’eux ne sait s’il est près ou loin de sa fin.
N. Gogol.
Le lendemain, Juliane devait partir par le train de nuit pour Les Sables-d’Olonne où sa tante, Mlle Drevain, l’emmenait chaque année passer quelques semaines. Laurence sortit vers six heures afin d’aller, selon la règle, faire ses adieux à sa belle-sœur et lui souhaiter un heureux voyage. On était à la fin de juillet. L’été se montrait, cette année, fort capricieux. Le soleil se cachait sous une couche épaisse de nuages, le vent était vif, aigre et froid. Les rues avaient leur aspect ordinaire. Ni les passants qui circulaient sans hâte, ni, dans le tramway, les rares personnes qui, à ses côtés, lisaient les journaux du soir, n’attirèrent l’attention de Laurence, absorbée dans sa tristesse. Les choses extérieures l’intéressaient peu. Son propre avenir seul la préoccupait. Depuis la veille, elle se sentait à nouveau menacée dans son amour. Elle connaissait assez Cyril pour savoir qu’assagi, désireux de se convertir, de rentrer dans l’ordre, il chercherait immanquablement dans le mariage un refuge contre les entraînements toujours possibles de la passion. Elle songea tout à coup que, devant Dieu comme devant les hommes, elle était libre. Son union avec M. Hecquin, non consommée, pouvait être rompue, même en cour de Rome. Rien ne s’opposait à ce qu’elle fût un jour l’épouse, la compagne, l’amie auprès de laquelle Cyril, las de toute aventure, voudrait vieillir. Cette pensée lui fit horreur, car l’affection tranquille et sage de ce cœur apaisé était, pour son âme exigeante, un don trop dérisoire. D’ailleurs, il fallait à Cyril une femme dont la fortune fût suffisante pour l’affranchir des soucis pécuniaires qui paralysaient son génie. Alors, il reprendrait le goût du travail, il édifierait à loisir une œuvre noble et forte qu’il oublierait parfois dans les joies du foyer. Comme tant d’hommes avant lui, il trouverait dans les voies communes, à défaut du bonheur, l’équilibre et la paix. Laurence, qui désirait pour lui ce calme destin, craignait cependant de le perdre entièrement. Car, dans cette vie ainsi changée, quelle serait sa place ?