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La vie infernale

PASCAL ET MARGUERITE

Reading edition

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I

C’était le 15 octobre, un jeudi soir.

Il n’était que six heures et demie, mais depuis longtemps déjà la nuit était venue.

Il faisait froid, le ciel était noir comme de l’encre, la vent soufflait en tempête, il pleuvait.

Les domestiques de l’hôtel de Chalusse, un des plus magnifiques de la rue de Courcelles, étaient réunis chez le concierge, lequel occupait, avec son épouse, un pavillon de deux pièces, à droite de la vaste cour sablée.

A l’hôtel de Chalusse, comme dans toutes les grandes maisons, le concierge, M. Bourigeau, était un personnage d’une importance exceptionnelle, toujours prêt à faire sentir cruellement son autorité à qui eût osé seulement la mettre en doute.

A le voir on reconnaissait le serviteur qui tient au bout de son cordon le plaisir et la liberté de tous les autres, celui qui favorise les sorties défendues par le maître, celui qui peut cacher, si telle est sa volonté, les rentrées mystérieuses, la nuit, après la fermeture du bal public ou de l’estaminet.

C’est dire que M. et Mme Bourigeau étaient l’objet de toutes sortes d’adulations et de gâteries.

Ce soir-là, le maître était sorti, et le premier valet de chambre de M. le comte de Chalusse, M. Casimir, offrait le café.

Et tout en sirotant le gloria largement battu de fin cognac, présent de M. le sommelier, on se plaignait, comme de juste, de l’ennemi commun, du maître.

C’était une petite camériste au nez odieusement retroussé qui avait la parole.

Elle mettait au fait de la maison un grand drôle, à l’air bassement insolent, admis depuis la veille seulement au nombre des valets de pied.

—A coup sûr, expliquait-elle, la place est supportable. Les gages sont forts, la nourriture est bonne, la livrée est juste assez voyante pour avantager un bel homme; enfin Mme Léon, la femme de charge, qui a la direction de tout, n’est pas trop regardante.

—Et l’ouvrage?

—Rien à faire. Pensez donc, nous sommes dix-huit pour servir deux maîtres, M. le comte et Mlle Marguerite; seulement, dame, on ne s’amuse guère, ici...

—Comment, on s’ennuie!...

—A la mort, monsieur. C’est pis qu’une tombe au cimetière, ce grand hôtel. Jamais une soirée, jamais un dîner, rien. Croiriez-vous que je n’ai jamais vu, moi qui vous parle, les appartements de réception. Tout est fermé, et les meubles pourrissent sous des housses. Il ne vient pas trois visites par mois...

Elle était indignée, et l’autre semblait partager son indignation.

—Ah ça! fit-il, c’est donc un ours que ce comte de Chalusse!... Un homme qui n’a pas cinquante ans et qui possède des millions, à ce qu’on prétend...

—Oui, des millions, vous pouvez le dire, peut-être dix, peut-être vingt...

—Raison de plus... Il faut qu’il ait quelque chose, un coup de marteau, comme on dit chez nous. Que fait-il donc, seul, toute la sainte journée?

—Rien. Il lit dans son cabinet ou il se promène de long en large au fond du jardin. Quelquefois, le soir, il fait atteler et conduit Mademoiselle au bois de Boulogne en voiture fermée, mais c’est rare. Du reste, il n’est pas gênant le pauvre homme. Voilà six mois que je suis chez lui, et c’est tout juste si je connais la couleur de ses paroles. «Oui, non, faites ceci, c’est bien, sortez,» voilà tout ce qu’il sait dire. Demandez plutôt à M. Casimir...

—Le fait est qu’il n’est pas gai, le patron, répondit le valet de chambre. Une vraie porte de prison...

Le valet de pied écoutait d’un air grave, en homme qui a besoin de connaître, pour l’exploiter, le caractère des gens qu’il va servir.

—Et Mademoiselle, interrogea-t-il, que dit-elle de cette existence? est-ce qu’elle lui va?

—Dame... depuis six mois qu’elle est ici, elle ne se plaint pas.

—Si elle s’ennuyait, ajouta M. Casimir, elle filerait.

La camériste eut un geste ironique.

—Plus souvent! ricana-t-elle. Chaque mois que Mademoiselle reste ici lui rapporte trop d’argent.

Aux rires qui accueillirent cette réponse, aux regards échangés entre les domestiques, le nouveau venu dut comprendre qu’il venait de toucher du doigt cette plaie secrète que chaque maison renferme comme une pomme son ver.

—Tiens! tiens!... fit-il tout brûlant de curiosité, il y a donc quelque chose?... Eh bien! là, franchement, je m’en doutais.

Sans nul doute, on allait lui raconter ce qu’on savait, ce qu’on croyait savoir du moins, quand on sonna avec une extrême violence à la porte de l’hôtel.

—Pas gêné, celui-là! s’écria le concierge. Mais il est trop pressé, il attendra.

Il tira le cordon, néanmoins, en rechignant; la grande porte, brutalement poussée claqua, et un cocher de fiacre, tout effaré, sans chapeau, se précipita dans la loge, en criant:

—A moi!... au secours!...

D’un bond, tous les domestiques furent debout.

—Arrivez, poursuivit le cocher; dépêchez-vous. C’est un bourgeois que je conduisais ici, vous devez le connaître... il est là, dans ma voiture!...

Sans plus écouter, les domestiques s’élancèrent dehors, et alors leur fut expliquée l’explication confuse du cocher.

Dans le fond de la voiture, qui était un grand fiacre, un homme gisait, affaissé, replié plutôt sur lui-même, immobile, inerte.

Il avait dû glisser de côté, le haut du corps en avant, et par suite des cahots, sa tête s’était engagée sous la banquette de devant.

—Pauvre diable! murmura M. Casimir, il aura eu un coup de sang!

Il s’était penché vers l’intérieur du fiacre, en disant cela, et ses camarades s’approchaient, quand tout à coup, brusquement, il se rejeta en arrière en poussant un grand cri.

—Ah! mon Dieu!... c’est M. le comte.

A Paris, dès qu’il y a seulement l’apparence d’un accident, les badauds jaillissent pour ainsi dire des pavés. Déjà il y avait plus de cinquante personnes autour de la voiture.

Cette circonstance rendit à M. Casimir une partie de son sang-froid.

—Il faut faire entrer le fiacre dans la cour, commanda-t-il. M. Bourigeau, porte s’il vous plaît!...

Puis s’adressant à un jeune domestique:

—Et toi, ajouta-t-il, vite un médecin, n’importe lequel!... Cours au plus proche et ne reviens pas sans en ramener un.

Le concierge avait ouvert, mais le cocher avait disparu; on l’appela, pas de réponse. Ce fut encore le valet de chambre qui prit les deux petits chevaux par la bride, et qui amena fort adroitement la voiture devant le perron.

Les curieux écartés, il s’agissait de retirer du fiacre le comte de Chalusse, et cela présentait, en raison de la position bizarre du corps, les plus sérieuses difficultés. On réussit cependant en ouvrant les deux portières et en se mettant à trois.

On le plaça ensuite sur un fauteuil, on le monta à sa chambre et en moins de rien on l’eut déshabillé et couché.

Il ne donnait toujours pas signe de vie, et à le voir, la tête renversée sur ses oreillers, on devait croire que tout était fini.

C’était, d’ailleurs, à ne pas le reconnaître. Ses traits disparaissaient et se confondaient sous une bouffissure bleuâtre. Ses paupières étaient fermées et autour de ses yeux s’élargissait un cercle sanguinolent comme une meurtrissure. Un dernier spasme avait tordu ses lèvres, et sa bouche déplacée, inclinée tout à fait à droite et entr’ouverte, avait une expression sinistre.

Malgré des précautions inouïes, on l’avait blessé, en le dégageant; son front s’était heurté contre une ferrure, et de cette écorchure légère, un mince filet de sang coulait.

Il respirait encore, cependant, et en prêtant l’oreille, on entendait son souffle rauque, ce râle que Broussais compare au ronflement d’un soufflet engorgé.

Les valets, si bavards l’instant d’avant, se taisaient à cette heure. Ils restaient dans la chambre, mornes et blêmes, échangeant des regards de détresse. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux.

Que se passait-il en eux? Peut-être subissaient-ils cet invincible effroi qui se dégage de la mort inattendue et soudaine... Ils aimaient peut-être, sans en avoir conscience, ce maître dont ils mangeaient le pain... Peut-être encore leur chagrin n’était-il qu’égoïsme, et se demandaient-ils ce qu’ils allaient devenir, où ils iraient, s’ils trouveraient une autre place et si elle serait bonne.

Ne sachant que faire, ils délibéraient à voix basse, chacun offrant quelque remède dont il avait entendu parler.

Les plus sensés proposaient d’aller prévenir Mademoiselle ou madame Léon, qui occupaient l’étage supérieur, lorsqu’un frôlement de robe contre l’huisserie de la porte, les fit tous retourner.

Celle qu’ils appelaient: «Mademoiselle,» était debout sur le seuil.

Mlle Marguerite était une belle jeune fille de vingt ans.

Elle était assez grande, brune, avec des yeux profonds que ses sourcils un peu accentués faisaient paraître plus sombres. Des masses épaisses de cheveux noirs encadraient son beau front pensif et triste. Il y avait quelque chose d’étrange en elle et d’un peu sauvage, une cruelle souffrance concentrée et une sorte de résignation hautaine.

—Que se passe-t-il? demanda-t-elle doucement. D’où vient tout ce bruit que j’ai entendu?... J’ai sonné trois fois, personne n’est venu.

Personne n’osa lui répondre.

Surprise, elle promena autour d’elle un rapide regard. D’où elle était, elle ne pouvait apercevoir le lit, placé dans une alcôve, mais elle vit d’un coup d’œil l’attitude morne des gens, les vêtements épars sur le tapis, et tout le désordre de cette chambre magnifique et sévère, éclairée par la seule lampe de M. Bourigeau, le concierge.

Elle eut peur, un grand frisson la traversa, et d’une voix émue:

—Pourquoi êtes-vous tous ici?... insista-t-elle. Parlez, qu’est-il arrivé?

M. Casimir fit un pas en avant.

—Un grand malheur, mademoiselle, un malheur terrible, M. le comte...

Et il s’arrêta, interdit, effrayé de ce qu’il allait dire... Trop tard, Mlle Marguerite avait compris.

D’un mouvement brusque, elle porta ses deux mains à son cœur, comme si elle eût senti une blessure atroce, et elle prononça ce seul mot:

—Perdue!...

Elle était devenue plus pâle que la mort, sa tête se renversait en arrière, ses yeux se fermaient, elle chancelait...

Deux femmes de chambre s’élancèrent pour la soutenir, elle les repoussa d’un geste doux, en murmurant:

—Merci!... Merci!... Laissez-moi... je suis forte.

Elle était assez forte, en effet, pour dompter sa mortelle défaillance. Elle rassembla toute son énergie, et, lentement, plus blanche qu’une statue, les dents serrées, les yeux secs et brillants, elle s’avança vers l’alcôve.

Là, elle resta un moment immobile, murmurant des paroles inintelligibles, et, enfin, écrasée sous la douleur, elle s’abattit à genoux devant le lit, y ensevelit sa tête, et pleura...

Profondément remués par le spectacle de ce désespoir si grand et si simple à la fois, les domestiques retenaient leur haleine, se demandant comment cela allait finir...

Cela finit vite. La malheureuse jeune fille se redressa brusquement, comme si une lueur d’espérance eût illuminé soudainement son esprit.

—Le médecin! dit-elle d’une voix brève.

—On est allé en chercher un, mademoiselle, répondit M. Casimir.

Et, entendant une voix et des pas dans l’escalier, il ajouta:

—Même, par bonheur, le voici!

Le docteur entra.

C’était un homme jeune, encore qu’il n’eût plus guère de cheveux sur le crâne. Il était petit, maigre, scrupuleusement rasé et vêtu de noir de la tête aux pieds.

Sans un mot, sans un salut, sans seulement toucher du doigt le bord de son chapeau, il marcha droit au lit et successivement il souleva les paupières du moribond, lui tâta le pouls, le palpa, et lui découvrit la poitrine, contre laquelle il appliqua son oreille.

Ayant terminé son examen, il dit:

—C’est grave!

Mlle Marguerite, qui avait suivi avec une poignante anxiété tous les mouvements du docteur, ne put retenir un sanglot.

—Mais tout espoir n’est pas perdu, n’est-ce pas, monsieur, fit-elle d’une voix suppliante et les mains jointes, vous le sauverez, n’est-ce pas, vous le sauverez!...

—On peut légitimement espérer.

Ce fut la seule réponse du docteur. Il avait tiré sa trousse et essayait froidement ses lancettes sur le bout de son doigt. Quand il en eut trouvé une à sa convenance:

—Je vous prierais, mademoiselle, dit-il, de faire retirer les femmes qui sont dans cette pièce et de vous retirer vous-même... les hommes resteront pour m’aider, si besoin est.

Elle obéit, avec cette résignation passive qui livre les malheureux à toutes les inspirations. Mais elle ne regagna pas son appartement. Elle resta sur le palier, le plus près possible de la porte, assise sur la première marche de l’escalier, tirant mille conjectures du plus léger bruit, comptant les secondes.

Le médecin, dans la chambre, n’en allait pas plus vite, non par tempérament, mais par principes.

Le docteur Jodon—il se nommait ainsi—était un ambitieux qui jouait un rôle. Élève d’un «prince de la science» plus célèbre par l’argent qu’il gagne que par ses cures, il copiait les façons de son maître, son costume, son geste et jusqu’à ses inflexions de voix.

Jetant aux yeux la même poudre que son modèle, il espérait obtenir les mêmes résultats, une grande clientèle et la fortune.

Cependant, au fond de lui-même, il ne laissait pas que d’être déconcerté. Il n’avait pas, à beaucoup près, jugé l’état du comte de Chalusse si grave qu’il l’était en réalité.

Ni les saignées, ni les ventouses sèches ne rendirent au malade sa connaissance et sa sensibilité. Il demeura inerte; la respiration devint un peu moins rauque, voilà tout.

De guerre lasse, le docteur déclara que les moyens immédiats étaient épuisés, que «les femmes» pouvaient revenir près du comte, et qu’il n’y avait plus qu’à attendre l’effet des remèdes qu’il venait de prescrire et qu’on était allé chercher chez le pharmacien.

Tout autre que cet avide ambitieux eût été ému du regard que lui jeta Mlle Marguerite quand il lui fut permis de rentrer dans la chambre de M. de Chalusse. Lui n’en eut pas seulement l’épiderme effleuré. Il dit tout simplement:

—Je ne puis pas me prononcer encore.

—Mon Dieu!... murmura la malheureuse jeune fille, mon Dieu! ayez pitié de moi!...

Mais déjà le docteur, poursuivant son imitation, était allé s’adosser à la cheminée.

—Maintenant, fit-il, s’adressant à M. Casimir, j’aurais besoin de quelques renseignements. Est-ce la première fois que M. le comte de Chalusse est victime d’un accident comme celui-ci?

—Oui, monsieur, depuis que je le sers du moins.

—Bon, cela!... C’est une chance en notre faveur. Et dites-moi, l’avez-vous entendu quelquefois se plaindre de vertiges, de bourdonnements d’oreilles?...

—Jamais...

Mlle Marguerite voulut hasarder une observation; le docteur lui imposa silence de la voix et du geste, et poursuivant son interrogatoire:

—Le comte de Chalusse est-il gros mangeur? demanda-t-il, boit-il beaucoup d’alcools?

—M. le comte est la sobriété même, monsieur, et il mouille toujours largement son vin...

Le docteur écoutait d’un air de méditation intense, la tête penchée en avant; les sourcils froncés, la lèvre inférieure relevée, caressant de temps à autre son menton glabre. Ainsi fait son maître.

—Diable!... fit-il à demi voix, il faut une cause au mal, cependant. Rien dans la constitution du comte ne le prédisposait à un tel accident...

Il se tut, puis soudainement se retournant vers Mlle Marguerite:

—Savez-vous, mademoiselle, interrogea-t-il, si M. le comte n’a pas éprouvé ces jours-ci quelque violente émotion?

—Il a eu, ce matin même, une contrariété que j’ai tout lieu de supposer très-vive.

—Ah!... nous y voici donc, fit le docteur avec un geste d’oracle. Pourquoi ne m’avoir pas dit tout cela d’abord!... Il faudrait, mademoiselle, me donner des détails.

La jeune fille hésita. Les valets étaient éblouis, cela est sûr, des façons de ce médecin, mais Mlle Marguerite était loin de partager leur enthousiasme. Que n’eut-elle pas donné pour voir là, à la place de celui-ci, le docteur de la maison.

Elle trouvait, de plus, une haute inconvenance à cet interrogatoire brutal, en présence de tous les gens, au chevet d’un mourant, privé de sentiments, il est vrai, mais qui néanmoins entendait peut-être et comprenait.

—Il est urgent que je sois renseigné, déclara péremptoirement le docteur.

Devant cette affirmation elle n’hésita plus. Elle parut rassembler ses souvenirs, et d’une voix triste:

—Ce matin, monsieur, commença-t-elle, nous venions de nous mettre à table pour déjeuner lorsqu’on a apporté une lettre à M. de Chalusse. Il n’y a jeté qu’un coup d’œil et il est devenu plus blanc que sa serviette. Il s’est levé tout aussitôt, et s’est mis à arpenter la salle à manger en laissant échapper des exclamations de douleur et de colère. Je l’ai interrogé; il n’a pas paru m’entendre. Au bout de cinq minutes, cependant, il a repris sa place et a commencé à manger...

—Comme d’habitude?

—Plus, monsieur. Seulement, je dois vous le dire, il ne me paraissait pas avoir bien la conscience de ce qu’il faisait. A quatre ou cinq reprises, il s’est levé et il s’est rassis. Enfin il a paru prendre un parti qui lui coûtait beaucoup. Il a déchiré la lettre qu’il venait de recevoir, et il en a jeté les morceaux par la fenêtre qui donne sur le jardin...

Mlle Marguerite s’exprimait avec la plus extrême simplicité, et certes il n’y avait, dans ce qu’elle racontait, rien que de très-ordinaire.

On l’écoutait cependant avec une curiosité haletante, comme si on eût espéré quelque surprenante révélation, tant l’esprit humain, prompt à se forger des chimères, a horreur de ce qui est naturel et incline instinctivement vers le mystérieux.

Mais sans paraître s’apercevoir de l’effet produit, et affectant de s’adresser au médecin seul, la jeune fille poursuivait:

—La lettre anéantie, en apparence, du moins, on a servi le café et M. de Chalusse a allumé un cigare, comme il fait après chaque repas. Mais il n’a pas tardé à le laisser éteindre. Je n’osais troubler ses réflexions, quand tout à coup il me dit: «C’est singulier, je me sens tout mal à l’aise.» Nous sommes restés un moment sans nous parler, puis il a ajouté: «Décidément je ne suis pas bien. Rendez-moi le service de monter à ma chambre, voici la clef de mon secrétaire, vous l’ouvrirez et vous trouverez sur la tablette supérieure, un petit flacon bouché à l’émeri, que vous me descendrez.» J’ai remarqué avec surprise que M. de Chalusse, qui a la parole très-nette, habituellement, bégayait ou plutôt bredouillait, en me disant cela. Je ne m’en suis pas inquiétée... malheureusement. J’ai donc fait ce qu’il désirait. Il a versé huit ou dix gouttes du contenu du flacon dans un verre d’eau et il l’a avalé.

Si intense était l’attention du docteur Jodon, qu’il redevenait soi. Il oubliait de surveiller son attitude.

—Et ensuite? fit-il.

—Ensuite, monsieur, M. de Chalusse a repris sa contenance accoutumée et s’est retiré dans son cabinet de travail. J’ai dû penser que l’impression si pénible qu’il avait ressentie, s’effaçait. Je me trompais. Dans l’après-midi, il m’a fait prier par Mme Léon de le rejoindre au jardin. J’y ai couru, assez étonnée, car le temps était très-mauvais. «Chère Marguerite, me dit-il, aidez-moi donc à rechercher les débris de la lettre que j’ai jetée au vent ce matin. Je donnerais la moitié de ma fortune pour une adresse qui s’y trouvait certainement et que sur l’instant de ma colère je n’ai pas vue...» Je l’ai aidé. On pouvait raisonnablement espérer. Comme il pleuvait, quand les morceaux avaient été lancés par la fenêtre, au lieu de s’éparpiller, ils étaient tombés immédiatement à terre. Nous en avons réuni un bon nombre, mais sur aucun ne se trouvait ce que souhaitait si ardemment M. de Chalusse. A diverses reprises il a déploré amèrement et maudit sa précipitation...

M. Bourigeau, le concierge, et M. Casimir échangèrent un sourire d’intelligence.

Ils avaient surpris les recherches du comte, et elles leur avaient paru un acte de folie des mieux qualifiés.

Maintenant, ils se les expliquaient.

—J’avais le cœur bien gros, continuait Mlle Marguerite, de la tristesse de M. de Chalusse, quand tout à coup il se redressa joyeusement en s’écriant: «Suis-je donc fou?... cette adresse, un tel me la donnera!»

Positivement, le docteur s’abandonnait à l’entraînement du récit.

—Un tel! Qui, un tel? interrogea-t-il sans se rendre compte de l’inconvenance de la question.

Mais la jeune fille fut révoltée.

Elle écrasa l’indiscret d’un regard hautain, et du ton le plus sec:

—J’ai oublié ce nom, dit-elle.

Piqué au vif, le docteur reprit brusquement la pose de son modèle. Mais son imperturbable sang-froid était altéré.

—Croyez, mademoiselle, balbutia-t-il, que l’intérêt seul... un intérêt respectueux...

Elle n’eut pas seulement l’air d’entendre ses excuses.

—Par exemple, interrompit-elle, je sais et je puis vous dire, monsieur, que M. de Chalusse se proposait de s’adresser à la police, si la personne en question ne réussissait pas. A partir de ce moment, il m’a paru tout à fait satisfait. A trois heures, il a sonné son valet de chambre et lui a commandé de faire avancer le dîner de deux heures. Nous nous sommes, en effet, mis à table à quatre heures et demie. A cinq heures, M. de Chalusse s’est levé, il m’a embrassée gaiement, et il est sorti à pied, en me disant qu’il avait bon espoir et qu’il ne serait pas de retour avant minuit...

La fermeté dont la pauvre enfant avait fait preuve jusque-là se démentit, ses yeux se remplirent de larmes, et c’est d’une voix étouffée qu’elle ajouta en montrant M. de Chalusse:

—Et à six heures et demie, on l’a rapporté, tel qu’il est là, étendu...

Un grand silence se fit, si profond qu’on entendit le râle du moribond, toujours immobile sur son lit.

Restait cependant à savoir les circonstances de l’accident, et c’est à M. Casimir que le médecin s’adressa.

—Que vous a dit le cocher qui a ramené votre maître? demanda-t-il.

—Oh! presque rien, monsieur, pas dix paroles.

—Il faudrait retrouver cet homme et me l’amener.

Deux domestiques s’élancèrent à sa recherche.

Il ne pouvait être loin, sa voiture stationnait toujours devant l’hôtel.

En effet, il stationnait lui-même chez le marchand de vin. Des curieux enragés lui payaient à boire, et en échange il leur racontait l’événement. Il était complétement remis de son trouble et même la gaieté lui venait.

—Allons, arrivez, on vous demande, lui dirent les domestiques.

Il vida son verre et les suivit de mauvaise grâce, jurant et pestant entre ses dents, sans qu’on sût pourquoi.

Le docteur avait du moins eu l’attention de sortir sur le palier pour l’interroger; mais ses réponses n’apprirent rien de neuf.

Le bourgeois, ainsi qu’il disait, l’avait pris au coin de la rue Lamartine et du faubourg Montmartre et lui avait recommandé de le mener rondement. Il avait fouetté ses chevaux et le malheur avait eu lieu en route. Il n’avait rien entendu. Le bourgeois ne lui avait pas paru indisposé quand il était monté dans la voiture.

Encore, ce peu qu’il dit, on ne le lui arracha pas sans difficulté. Il avait commencé par soutenir impudemment que le bourgeois l’avait pris à midi, espérant ainsi escamoter le prix de cinq heures, ce qui, joint au bon pourboire qu’on ne pouvait manquer de lui donner, devait constituer un bénéfice honnête. La vie est chère, on fait ce qu’on peut.

Cet homme parti, toujours grognant, encore qu’on lui eût mis deux louis dans la main, le docteur revint se planter debout devant son malade, les bras croisés, sombre, le front plissé par l’effort de sa méditation.

Il ne jouait pas la comédie, cette fois.

En dépit, ou plutôt en raison des minutieuses explications qui lui avaient été données, il trouvait à toute cette affaire quelque chose de suspect et de trouble.

Toutes sortes de soupçons vagues et indéfinissables se heurtaient dans sa pensée. Était-il en présence d’un crime? Certainement, évidemment non.

Mais quoi alors? Pourquoi cette atmosphère de mystère et de réticences qu’il sentait autour de lui.

N’était-il pas sur la trace de quelque lamentable secret de famille, d’un de ces scandales horribles, longtemps cachés, qui tout à coup éclatent?

Cette idée de se trouver mêlé à quelque ténébreuse affaire lui souriait infiniment, cela ferait du tapage, on le nommerait, on parlerait de lui dans les journaux et la clientèle viendrait les mains pleines d’or.

Mais comment savoir, pour arrêter d’avance un plan de conduite, pour s’insinuer, pour s’imposer au besoin?

Il réfléchit et une idée lui vint, qu’il jugea bonne.

Il marcha à Mlle Marguerite, qui pleurait, affaissée sur un fauteuil, et la toucha du doigt; elle se dressa.

—Encore une question, mademoiselle... fit-il en donnant à sa voix toute la solennité dont elle était capable. Savez-vous quelle est la liqueur dont M. de Chalusse s’est versé quelques gouttes ce matin?

—Hélas! non, monsieur.

—Le savoir serait cependant bien important, pour la sûreté de mon diagnostic... Qu’est donc devenu le flacon?

—Je pense que M. de Chalusse l’aura remis dans son secrétaire.

Le docteur désigna un meuble à gauche de la cheminée.

—Là? fit-il.

—Oui, monsieur.

Il hésita, mais triomphant de son hésitation, il dit:

—Ne pourrait-on l’y prendre?

Mlle Marguerite rougit.

—Je n’ai pas la clef, balbutia-t-elle avec un embarras visible.

M. Casimir s’approcha.

—Elle doit être dans la poche de M. le comte, et si mademoiselle permet...

Mais elle, reculant, les bras étendus comme pour défendre le meuble:

—Non, s’écria-t-elle, non, on ne touchera pas au secrétaire, je ne le veux pas...

—Cependant, mademoiselle, insista le docteur, monsieur votre père...

—Eh! monsieur, M. le comte de Chalusse n’est pas mon père!

Jamais homme ne fut décontenancé autant que le docteur Jodon par la soudaine violence de Mlle Marguerite.

—Ah!... fit-il, sur trois tons différents, ah!... ah!...

En moins d’une seconde, mille idées, mille suppositions bizarres et contradictoires traversèrent son esprit.

Qui donc était cette jeune fille, qui n’était pas Mlle de Chalusse?... A quel titre habitait-elle l’hôtel?... Comment y régnait-elle en souveraine?...

Puis encore, pourquoi cette explosion d’énergie à propos d’une demande bien naturelle et en apparence insignifiante?...

Mais déjà elle avait repris son sang-froid, et à son attitude, il était aisé de deviner qu’elle cherchait quelque expédient pour conjurer un péril entrevu. Elle en trouva un.

—Casimir, commanda-t-elle, cherchez dans les poches de M. de Chalusse la clef de son secrétaire.

Tout ébahi de ce qu’il jugeait un nouveau caprice, le valet de chambre obéit.

Il fouilla les vêtements épars sur le tapis, et de la poche du gilet retira une clef.

Elle était fort petite, ouvragée et découpée comme toutes les clefs des serrures de sûreté.

Mlle Marguerite la prit, en disant d’un ton bref:

—Un marteau.

On lui en apporta un.

Aussitôt, à la stupeur profonde du médecin, elle s’agenouilla devant la cheminée, posa à faux la clef sur un des chenêts de fer forgé, et d’un coup sec du marteau, la fit voler en éclats.

—Comme cela, prononça-t-elle, en se relevant, je serai tranquille.

On la regardait, elle crut devoir justifier jusqu’à un certain point sa conduite.

—Je suis certaine, dit-elle aux gens, que M. de Chalusse approuvera ma détermination. Quand il sera rétabli, il fera faire une autre clef.

L’explication était superflue. Il n’était pas un domestique qui ne crût deviner quel mobile l’avait guidée, pas un qui ne se dît à part soi:

—Mademoiselle a raison... Est-ce qu’on touche jamais au secrétaire d’un mourant! Qui sait ce qu’il y a de millions dans celui-ci?... S’il y manquait quelque chose, on accuserait tout le monde... La clef brisée, il n’y aura pas de soupçon possible.

Mais le docteur se livrait à de bien autres conjectures.

—Que peut-il bien y avoir dans ce secrétaire qu’elle ne veut pas qu’on voie, pensait-il.

Cependant, il n’avait plus de raison de prolonger sa visite.

Une fois encore, il examina le malade, dont la situation restait la même, et après avoir expliqué ce qu’il y avait à faire en son absence, il déclara qu’il allait se retirer, pressé qu’il était par quantité de visites urgentes, ajoutant qu’il reviendrait vers minuit.

—Mme Léon et moi, veillerons M. de Chalusse, répondit Mlle Marguerite, ainsi, monsieur, vos prescriptions seront suivies à la lettre. Seulement... vous ne trouverez pas mauvais, je l’espère, que je fasse prier le médecin de M. le comte de venir vous prêter le concours de ses lumières...

M. Jodon trouvait cela très-mauvais, au contraire, d’autant plus mauvais que dix fois pareille mésaventure lui était arrivée dans ce quartier aristocratique. Survenait-il un accident, on l’appelait, parce qu’on l’avait là, sous la main; il donnait les premiers soins, il se flattait d’avoir conquis un client, et pas du tout, quand il se représentait, il trouvait quelque docteur illustre, venu de loin en voiture...

S’attendant à quelque chose de ce genre, il sut cacher son dépit.

—A votre place, mademoiselle, répondit-il, j’agirais comme vous... Si même vous jugez inutile que je me dérange...

—Oh! monsieur, je compte sur vous au contraire.

—En ce cas, très-bien...

Il salua; il se retirait, Mlle Marguerite le suivit sur le palier.

—Vous savez, monsieur, lui dit-elle bas et très-vite, que je ne suis pas la fille de M. de Chalusse... Vous pouvez donc m’avouer la vérité: son état est-il désespéré?

—Alarmant, oui; désespéré, non.

—Cependant, monsieur, cette insensibilité effrayante...

—Est une des suites fréquentes de... l’accident dont il a été victime. Si nous le sauvons, la paralysie disparaîtra peu à peu, la faculté de mouvement reviendra progressivement.

Mlle Marguerite écoutait, pâle, émue, embarrassée... Il était évident qu’elle avait sur les lèvres une question qu’il lui coûtait horriblement d’adresser. Enfin, s’armant de courage:

—Et si M. de Chalusse ne doit pas être sauvé, balbutia-t-elle, mourra-t-il sans reprendre connaissance... sans prononcer une parole?...

—Je ne puis rien affirmer, mademoiselle... l’affection de M. de Chalusse est de celles qui déconcertent toutes les hypothèses de la science.

Elle remercia tristement, fit appeler Mme Léon et regagna la chambre du comte.

Quant au docteur, tout en descendant l’escalier, il se disait:

—Singulière fille!... A-t-elle peur que le comte ne reprenne connaissance?... Souhaite-t-elle au contraire qu’il puisse parler?... N’y a-t-il qu’une question de testament là-dessous?... Y a-t-il autre chose? C’est à s’y perdre...

L’effort de sa méditation était si intense, qu’il oubliait jusqu’à l’endroit où il se trouvait, et il s’arrêtait presque à chaque marche. Il fallut, pour le rappeler à la réalité, l’air frais de la cour; mais aussi sa nature de charlatan reprit immédiatement le dessus.

—Mon ami, ordonna-t-il à M. Casimir qui l’éclairait, vous allez, à l’instant, faire répandre de la paille dans la rue pour amortir le fracas des voitures... Demain vous préviendrez le commissaire de police.

Dix minutes après, en effet, il y avait un pied de paille sur la chaussée, et les passants, involontairement, ralentissaient le pas, chacun sachant à Paris ce que signifie cette lugubre litière étalée devant une maison.

M. Casimir qui avait surveillé l’opération exécutée par les palefreniers, s’apprêtait à rentrer quand un tout jeune homme, qui depuis plus d’une heure se promenait devant la maison, s’avança rapidement vers lui.

Il n’avait pas encore un poil de barbe, ce garçon, et il avait le teint plombé et des rides comme un vieux buveur d’eau-de-vie. Il avait l’air intelligent et encore plus impudent; une audace inquiétante pétillait dans ses yeux. Bien des cordes manquaient à sa voix éraillée, et son accent traînard était le plus pur qu’il y ait aux barrières.

Son costume délabré était celui de ces pauvres diables à qui les huissiers de Paris, qui gagnent cinquante mille francs par an, abandonnent généreusement cinquante francs par mois en échange de la plus écœurante besogne.

—Qu’est-ce que vous voulez? demanda M. Casimir.

L’autre salua humblement, en disant:

—Comment, m’sieu, vous ne me reconnaissez pas?... Toto... pardon! Victor Chupin, employé chez M. Isidore Fortunat.

—Tiens!... c’est ma foi vrai!

—Je venais, m’sieu, de la part du patron, vous demander si vous avez enfin obtenu les renseignements que vous espériez; mais, voyant qu’il y a du nouveau chez vous, je n’ai pas osé entrer, j’ai préféré vous guetter...

—Et bien vous avez fait, mon garçon. Des renseignements, je n’en ai pas... Ah! si! Le marquis de Valorsay est resté hier deux heures enfermé avec M. le comte... Mais à quoi bon!... M. le comte a eu un accident et il ne passera pas la nuit.

Victor Chupin eut un terrible soubresaut.

—Pas possible!... s’écria-t-il. C’est donc pour lui qu’on a vidé les paillasses dans la rue?

—C’est pour lui.

—A-t-il de la chance, cet homme-là!... Ce n’est pas pour moi qu’on ferait des frais pareils! C’est égal, j’ai comme une idée que le patron ne va pas casser ses bretelles de rire quand je vais lui dire ça. Enfin, merci tout de même, m’sieu, et au revoir...

Il s’éloignait, une idée soudaine le ramena.

—Excusez, fit-il avec une prestigieuse volubilité, je suis si ahuri que j’oubliais mes affaires... Dites-donc, m’sieu, quand le comte sera mort, c’est vous, n’est-ce pas qui commanderez le service... Eh bien! là, un conseil, n’allez pas aux pompes funèbres, venez chez nous, tenez, voilà l’adresse—il tendait une carte—nous traiterons pour vous avec les pompes, et nous nous chargerons de toutes les démarches. Ce sera plus beau et meilleur marché, par le moyen de certaines combinaisons de tarif... Tout, jusqu’au dernier pompon, est garanti sur facture, on peut vérifier pendant la cérémonie, on ne paye qu’après livraison... Hein! c’est dit.

Mais le valet haussait les épaules.

—Bast! fit-il négligemment, à quoi bon!

—Comment!... Vous ne savez donc pas que sur un service de première il y aurait peut-être deux cents francs de commission que nous partagerions?...

—Diable!... c’est à regarder. Passez-moi votre carte et comptez sur moi. Mes civilités à M. Fortunat, n’est-ce pas...

Et il rentra.

Resté seul, Victor Chupin tira de sa poche et consulta une grosse montre d’argent.

—Huit heures moins cinq, grommela-t-il, et le patron m’attend à huit heures... je n’ai qu’à jouer des jambes.

II

C’est place de la Bourse, nº 27, au troisième au-dessus de l’entresol, que demeurait M. Isidore Fortunat.

Il avait là un appartement honorable: salon, salle à manger, chambre à coucher, une vaste pièce où deux employés écrivaient à la journée; enfin, un beau cabinet de travail, sanctuaire de sa pensée et de ses méditations.

Le tout ne lui coûtait que 6,000 francs par an; une bagatelle, au prix où sont les loyers.

Et encore, par dessus le marché, son bail lui donnait droit à un trou de dix pieds carrés sous les combles.

Il y logeait sa domestique, Mme Dodelin, une personne de quarante-six ans, qui avait eu des malheurs, et qui faisait sa cuisine, car il mangeait chez lui, bien que célibataire.

Fixé dans le quartier depuis cinq ans, M. Fortunat y était très-connu.

Payant exactement son terme, ses contributions et son fournisseurs, il y était considéré.

A Paris, la considération ne fait pas crédit; mais elle ne demande jamais aux pièces de cent sous leur certificat d’origine: elles sonnent, il suffit.

D’ailleurs, on savait très-bien d’où M. Isidore Fortunat tirait les siennes. Ses revenus avaient une enseigne.

Il s’occupait d’affaires litigieuses et de recouvrements.

C’était écrit à sa porte, en toutes lettres, sur un élégant écusson de cuivre.

Même il devait être, estimait-on, très-bien dans ses affaires. Il occupait six employés tant au dehors qu’à l’intérieur. Les clients affluaient si bien chez lui que le concierge, par certains jours, s’en plaignait, disant que c’était pis qu’une procession et que, même, les escaliers de l’immeuble en étaient dégradés.

Demander plus ou seulement autre chose à un voisin, avant de lui accorder toute son estime, serait véritablement de l’inquisition.

Il faut ajouter, pour être juste, que l’extérieur, la conduite et les manières de M. Fortunat étaient de nature à lui concilier les plus difficiles sympathies.

C’était un homme de trente-huit ans, méthodique et doux, instruit, causeur agréable, fort bien de sa personne, et toujours mis avec une sorte de recherche du meilleur goût. On l’accusait d’être, en affaires, poli, dur et froid comme une dalle de la Morgue, mais chacun entend les affaires à sa guise.

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’allait jamais au café. S’il sortait après son dîner, c’était pour passer la soirée chez quelque riche négociant du voisinage. Il détestait l’odeur du tabac et inclinait vers la dévotion, ne manquant jamais la messe de huit heures le dimanche.

Sa gouvernante le soupçonnait de velléités matrimoniales. Peut-être avait-elle raison.

Quoi qu’il en soit, M. Isidore Fortunat finissait de dîner, seul comme de coutume, et il savourait à petites gorgées une tasse d’excellent thé, quand le timbre de l’antichambre lui annonça un visiteur.

Mme Dodelin se hâta d’aller ouvrir, et Victor Chupin parut, tout essoufflé de la course qu’il venait de fournir.

Il n’avait pas mis vingt-cinq minutes à franchir la distance qui sépare la rue de Courcelles de la place de la Bourse.

—Vous êtes en retard, Victor, lui dit doucement M. Fortunat.

—C’est vrai, m’sieu, mais ce n’est pas ma faute, allez! Tout est sens dessus dessous, là-bas, et j’ai été obligé de faire le pied de grue...

—Comment cela? Pourquoi?

—Ah! voilà!... Le comte de Chalusse a eu un coup de sang ce soir, et à l’heure qu’il est il doit être mort...

Brusquement, tout d’une pièce, M. Fortunat se dressa. Il était devenu livide, ses lèvres tremblaient.

—Un coup de sang, fit-il d’une voix étouffée, je suis volé!...

Et, redoutant la curiosité de Mme Dodelin, il saisit la lampe et se précipita vers son cabinet de travail, en criant à Chupin:

—Suivez-moi!

Chupin suivit sans souffler mot, en garçon intelligent qui sait se monter au niveau des situations les plus graves. On ne le recevait pas habituellement dans ce cabinet de travail, dont un magnifique tapis recouvrait le parquet. Aussi, après avoir soigneusement refermé la porte, resta-t-il debout tout contre, respectueusement, son chapeau à la main.

Mais M. Fortunat ne semblait pas s’apercevoir de sa présence.

Ayant posé la lampe sur la cheminée, il tournait furieusement autour de son cabinet, comme une bête fauve qui, enfermée, cherche une issue pour fuir.

—Si le comte est mort, disait-il, le marquis de Valorsay est perdu!... Adieu les millions!

Le coup était si cruel, si inattendu surtout, qu’il ne pouvait pas, qu’il ne voulait pas en admettre la réalité.

Il marcha droit sur Chupin, et le secouant par le collet, comme si le pauvre garçon eût pu faire que ce qui était ne fût pas:

—Ce n’est pas possible, lui dit-il, le comte n’est pas mort... Tu te trompes ou on t’a trompé... Tu auras mal compris... Tu n’as peut-être voulu qu’excuser ton inexactitude. Voyons, parle, réponds, dis quelque chose.

Quoique d’un naturel peu impressionnable, Chupin était presque effrayé de l’agitation convulsive de son patron.

—Je vous ai répété, m’sieu, fit-il, ce que m’a dit m’sieu Casimir...

Il voulait donner des détails, mais déjà M. Fortunat avait repris sa promenade furibonde exhalant sa douleur en phrases haletantes.

—C’est quarante mille francs que je perds, disait-il. Quarante mille francs espèces, comptés là, sur le coin de mon bureau, je les vois encore, et remis de la main à la main au marquis de Valorsay en échange de sa signature... Mes économies de dix-huit mois, deux mille livres de rentes à cinq!... Et il me reste une obligation sous seing privé, un chiffon!... Misérable marquis! Et il doit venir ce soir encore, je l’attends... Je devais lui remettre encore dix mille francs... Ils sont là, en or, dans mon tiroir... Mais qu’il vienne, le misérable, qu’il vienne!...

La colère amenait l’écume à ses lèvres. Qui eût vu son œil à ce moment ne se fût plus fié de la vie à son apparence débonnaire et à sa politesse onctueuse.

—Et cependant, poursuivait-il, le marquis n’est pour rien là dedans... Il perd autant que moi, plus que moi, même!... Une affaire sûre!... De l’or en barre!... A quelle spéculation se fier, après cela!... Il faut pourtant placer son argent quelque part; on ne peut pas l’enterrer dans sa cave!...

Chupin écoutait d’un air désolé, mais sa mine piteuse n’était que pure flatterie. Intérieurement, il jubilait, son intérêt en cette circonstance était précisément l’opposé de celui de son patron.

Si M. Fortunat perdait quarante mille francs à la mort du comte de Chalusse, Chupin, lui, comptait gagner cent francs sur le service, cent beaux francs, cinq francs de rentes, que lui compterait la compagnie de funérailles pour laquelle il «faisait la place» à l’occasion.

—Si encore il y avait un testament, continuait M. Fortunat. Mais non, on n’en trouvera pas, j’en suis sur. Un pauvre diable qui n’a que quatre sous prend ses précautions, lui! Il songe qu’un omnibus peut l’écraser dans la rue, et à tout hasard il écrit et signe ses dernières volontés... Les millionnaires n’ont pas de ces idées; ils se croient immortels, ma parole d’honneur!...

Il s’arrêta, réfléchissant, car il commençait à pouvoir réfléchir. Son exaltation s’était vite usée, par la violence même.

—Enfin, reprit-il plus lentement, et d’une voix plus posée, que le comte ait ou non pris ses dispositions dernières, le Valorsay peut faire son deuil des millions de Chalusse. S’il n’y a pas de testament, Mlle Marguerite n’a plus un sou... donc, bonsoir. S’il y en a un, cette diablesse de fille, devenue tout à coup libre et riche, ne manquera pas d’envoyer promener mons Valorsay, surtout si elle en aime un autre, ainsi qu’il l’affirme... et en ce cas, bonsoir encore.

M. Fortunat avait tiré son mouchoir, et debout devant la glace, il tamponnait la sueur de son front et remettait en ordre sa chevelure.

Il était de ceux qu’une catastrophe étourdit, mais n’abat pas.

Il s’emportait, tempêtait, poussait des cris d’aigle, mais il savait à la fin prendre bravement son parti.

—Conclusion, murmura-t-il, je n’ai qu’à passer mes quarante mille francs par profits et pertes. Reste à savoir s’il n’y aurait pas moyen de les reprendre d’un autre côté sur la même affaire.

Il était redevenu maître de soi, il se sentait le plein et libre exercice de toutes ses facultés. Jamais son intelligence n’avait été plus lucide.

Il s’assit devant son bureau, les coudes sur la tablette, le front entre ses mains, et il demeura immobile, le corps anéanti, pour ainsi dire, par l’effort exorbitant de la pensée.

Mais il y avait du triomphe dans son geste, quand il se redressa au bout de cinq minutes.

—J’ai trouvé, murmura-t-il, si bas que Chupin ne put l’entendre... Étais-je simple!... S’il n’y a pas de testament, le quart des millions est à moi!... Ah! quand on connaît bien son terrain, on n’a jamais perdu la bataille.

Il est de fait que ses yeux trahissaient l’imperturbable audace du général qui se résout à un changement de front sous le feu même de l’ennemi.

—Mais il s’agit d’aller vite, ajouta-t-il, très-vite...

Il se leva, et regardant la pendule:

—Neuf heures! dit-il. Je puis entrer en campagne ce soir même.

Immobile dans son coin, Chupin gardait toujours son attitude contrite, mais la curiosité l’oppressait au point de gêner sa respiration.

Il baissait le nez, mais il ouvrait tant qu’il pouvait les oreilles, et épiait d’un air sournois les moindres mouvements de son patron.

Prompt à agir, une fois sa résolution arrêtée, M. Fortunat venait de sortir d’un tiroir un volumineux dossier, tout gonflé de grosses d’actes, de lettres, de reçus, de factures, de titres de propriété et de vieux parchemins.

—Là, certainement, est le prétexte qu’il me faut, murmurait-il tout en remuant cette masse de paperasses.

Mais il ne trouva pas tout d’abord ce qu’il cherchait. L’impatience le gagnait, on le voyait à sa précipitation fébrile, quand il s’arrêta en poussant un soupir de satisfaction.

—Enfin!...

Il venait de mettre la main sur un vieux billet à ordre crasseux et fripé, fixé par une épingle à un exploit d’huissier, ce qui indiquait qu’il n’avait pas été payé à l’échéance.

Ce billet, M. Fortunat l’agita en l’air, au-dessus de sa tête, et le fit claquer en disant d’un air satisfait:

—C’est là que je dois frapper... C’est là, si Casimir ne s’est pas trompé, que je trouverai les renseignements qui me sont indispensables.

Il était si pressé qu’il ne prit pas la peine de remettre le dossier en ordre. Il le jeta dans le tiroir où il l’avait pris, et s’approchant de Chupin:

—C’est vous, n’est-ce pas, Victor, demanda-t-il, qui avez pris des renseignements sur la solvabilité des époux Vantrasson, des gens qui tiennent un hôtel garni?...

—Oui, m’sieu, mais je vous ai rendu la réponse: rien à espérer...

—Je sais; il ne s’agit pas de cela. Vous rappelez-vous leur adresse?

—Très-bien. Ils demeurent maintenant sur la route d’Asnières, après les fortifications, à droite...

—A quel numéro?...

Chupin hésita, chercha, et ne trouvant pas se mit à se gratter furieusement la tête, ce qui était un moyen à lui de rappeler sa mémoire au devoir, quand elle le trahissait.

—Attendez-donc, m’sieu, dit-il en anonnant; ils demeurent au 18 ou au 46, c’est-à-dire...

—Ne cherchez pas, interrompit M. Fortunat. Si je vous envoyais chez Vantrasson, sauriez-vous y aller?...

—Oh!... pour cela, oui, m’sieu, et tout droit, les yeux bandés... Je vois la maison d’ici, une grande baraque toute disloquée... Il y a un terrain vague à côté, et derrière un maraîcher...

—C’est bien!.... Vous allez m’y conduire.

L’étrangeté de la proposition parut confondre Chupin.

—Comment, m’sieu, fit-il, vous voulez aller là, à cette heure...

—Pourquoi pas. Trouverons-nous l’établissement fermé?

—Non, m’sieu, bien certainement. Vantrasson, outre qu’il tient un hôtel, est épicier et vend à boire... Il reste donc ouvert au moins jusqu’à onze heures. Seulement cet homme-là est à ce qu’il paraît un particulier qui n’aime pas à être dérangé entre ses repas... Si c’est pour lui présenter un billet que vous voulez aller chez lui... il est peut-être un peu tard. A votre place, m’sieu, j’attendrais à demain... Il pleut et il n’y a pas un chat dehors... C’est isolé comme tout, là-bas, et dame, dans ce cas-là, on paye ses billets avec la monnaie qu’on a sous la main... avec une trique, par exemple.

—Auriez-vous peur?

Ce doute n’offensa pas Chupin, tant il lui parut grotesque, et, pour toute réponse, il haussa dédaigneusement les épaules.

—Alors, nous allons partir, reprit M. Fortunat. Pendant que je m’apprête, descendez chercher une voiture, et tâchez qu’elle ait un bon cheval.

Chupin fila comme l’éclair et dégringola l’escalier comme l’orage. A deux pas de la maison, il y avait une station de fiacres, mais il préféra courir rue Feydeau, où il connaissait une remise.

—Une voiture, bourgeois!... proposèrent les cochers en le voyant approcher.

Il ne répondit pas, mais se mit à examiner chaque cheval d’un air capable, en homme qui bien souvent a utilisé le loisir de ses matinées au service des maquignons du Marché aux chevaux.

Une des bêtes lui convint. Il fit signe au cocher et s’approchant du bureau de la remise où une femme lisait:

—Mes cinq sous, bourgeoise! réclama-t-il.

La femme le toisa. Beaucoup d’établissements donnent vingt-cinq centimes à tout domestique qui vient chercher une voiture pour son maître, et cette petite prime retient la clientèle. Mais la buraliste, qui voyait bien que Chupin n’était pas un domestique, hésitait. Lui se fâcha.

—Prenez garde de déchirer votre poche! fit-il. Moi je vais à la concurrence, sur la place...

Eclairée par l’accent de Chupin, la femme lui remit cinq sous qu’il empocha avec une grimace de satisfaction. Ils étaient bien à lui, et légitimement, puisqu’il avait pris la peine de les gagner.

Mais lorsqu’il rentra dans le cabinet de son patron, pour lui annoncer que la voiture attendait à la porte, il faillit tomber de son haut.

M. Fortunat avait profité de l’absence de son employé, non pour se déguiser, ce serait trop dire, mais pour... modifier adroitement son extérieur.

Il avait revêtu une vieille redingote toute luisante d’usure et de crasse, si longue qu’elle cachait ses genoux, il avait passé des bottes outrageusement déformées et s’était coiffé d’un de ces chapeaux que dédaignent les chiffonniers. Autour du cou, à la place de son élégante cravate de satin, il avait noué un foulard à carreaux tout effiloqué.

Du Fortunat prospère, avantageusement connu place de la Bourse, rien ne restait que le visage et les mains. Un autre Fortunat se révélait, plus que besogneux, misérable, famélique, crevant de faim, prêt à tout.

Et sous cette défroque, il semblait à l’aise, elle lui allait, elle était assouplie à ses mouvements comme s’il l’eût longtemps portée. Le papillon était redevenu chenille.

Un sourire approbateur de Chupin dut le payer de ses peines. Chupin approuvant, il était sûr que Vantrasson le prendrait pour ce qu’il voulait paraître, un pauvre diable agissant pour le compte d’autrui.

—Partons, dit-il.

Mais au moment de sortir, dans l’antichambre, il se rappela certain ordre de la plus grande importance qu’il avait à donner. Il appela Mme Dodelin, et sans se soucier des grands yeux qu’elle ouvrait en le voyant ainsi vêtu:

—Si M. le marquis de Valorsay vient, lui dit-il... et il viendra, priez-le de m’attendre, je serai de retour avant minuit... Vous ne le ferez pas entrer dans mon cabinet... il attendra dans le salon.

Cette dernière recommandation était au moins inutile; M. Fortunat ayant fermé son cabinet à double tour, et mis soigneusement la clef dans sa poche. Peut-être était-ce de sa part une distraction.

Il paraissait d’ailleurs avoir oublié complétement et sa colère et sa perte. Il était d’excellente humeur, comme un homme qui part pour une partie où il compte prendre du plaisir.

Même, Chupin ayant fait mine de monter sur le siége, il s’y opposa et lui commanda de prendre place dans la voiture, à côté de lui...

Le trajet dura peu. Le cheval était bon, le cocher avait été stimulé par la promesse d’un magnifique pourboire; M. Fortunat et son employé furent conduits en moins de quarante minutes à la porte d’Asnières.

Ainsi qu’il en avait reçu l’ordre au départ, le cocher s’arrêta hors des fortifications, à droite de la route, à cent pas environ de la grille de l’octroi.

—Eh bien!... bourgeois, demanda-t-il en ouvrant la portière, vous ai-je bien menés êtes-vous contents?...

—Très-contents, répondit M. Fortunat, que Chupin aidait à mettre pied à terre, voilà le pourboire gagné. Maintenant il ne s’agit plus que de nous attendre... Vous ne bougerez pas d’ici, n’est-ce pas?...

Mais le cocher branla la tête:

—Excusez-moi, fit-il, si cela vous était égal, j’irais stationner devant l’octroi... Ici, voyez-vous, j’aurais peur de m’endormir... tandis que là-bas...

—Soit, allez.

Cette seule précaution du cocher devait prouver à M. Fortunat que Chupin ne lui avait pas exagéré la mauvaise réputation de cette partie de Paris.

Et, dans le fait, rien de moins rassurant que l’aspect de cette large route, déserte à cette heure, par cette nuit noire, avec le temps qu’il faisait. La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de violence, tordant les arbres, arrachant les ardoises des toits, secouant si furieusement les réverbères que le gaz s’éteignait. On ne voyait pas où poser le pied, et il y avait de la boue jusqu’à la cheville. Et personne, pas une âme... A peine une voiture de loin en loin, qui passait au galop.

—Eh bien!... demandait de dix pas en dix pas M. Fortunat, arrivons-nous?...

—Nous approchons, m’sieu.

Chupin disait cela, mais la vérité est qu’il n’en savait rien. Il cherchait à s’orienter et n’y réussissait pas. Les maisons devenaient rares, les terrains vagues plus nombreux, à peine par ci par là apercevait-on quelque lumière.

Enfin, après un quart d’heure d’une marche pénible, Chupin eut une exclamation de joie.

—Je me reconnais, m’sieu, s’écria-t-il, nous y voilà, regardez!...

Dans l’ombre, une immense maison de cinq étages se dressait, solitaire, délabrée, sinistre.

Elle tombait en ruines, des lézardes la sillonnaient, et cependant elle n’était pas complétement terminée.

Il était clair que le spéculateur qui l’avait entreprise n’avait pas eu les reins assez solides pour l’achever.

A voir seulement combien étaient nombreuses et rapprochées les fenêtres de la façade, on devinait pour quelle destination elle avait été construite. Et afin que nul ne l’ignorât, entre le troisième et le quatrième étage, on lisait en énormes lettres de trois pieds: Garni modèle.

Garni modèle!... On comprend tout de suite: beaucoup de chambres, toutes petites, bien incommodes, louées un prix exorbitant.

Seulement la mémoire de Victor Chupin l’avait mal servi. Cet établissement ne se trouvait pas à droite de la route, mais à gauche. M. Fortunat et lui durent traverser la chaussée, une rivière de boue.

Leurs yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité, ils approchaient, ils pouvaient observer certains détails.

Le rez-de-chaussée du garni modèle était divisé en deux boutiques. L’une était fermée. L’autre restait ouverte, et une lumière pâle filtrait à travers des rideaux rouges malpropres.

Au-dessus de cette seconde boutique, une enseigne portait le nom du boutiquier: Vantrasson. Et de chaque côté du nom, il y avait en lettres plus petites: Epicerie et comestibles—Vins fins et étrangers.

Quels clients pouvaient venir là chercher quelque chose à manger ou demander à boire, et que leur servait-on?... Cela effrayait Chupin lui-même. Tout en ce taudis était à l’abandon et repoussant de malpropreté, tout dénonçait la misère et la plus basse crapule.

M. Fortunat ne reculait certes pas; mais avant de pénétrer dans ce repaire, il n’était pas fâché d’en explorer l’intérieur. Il s’avança avec la plus prudente circonspection, et colla son œil contre le vitrage, à un endroit où les rideaux rouges avaient une large déchirure.

Au comptoir, une femme d’une cinquantaine d’années était assise, reprisant un jupon sordide, à la lueur d’une lampe fumeuse.

Elle était grosse, courte, ramassée, surchargée et bouffie d’une graisse malsaine, et blême, avec cela, comme si ses veines eussent charrié du fiel au lieu de sang. Sa face plate, ses pommettes saillantes, son front fuyant et ses lèvres minces lui donnaient une inquiétante expression de méchanceté et de ruse.

Au fond de la boutique, dans la pénombre, on distinguait la silhouette d’un homme assis sur un escabeau, qui dormait, les bras arrondis, sur une table, la tête appuyée sur ses bras.

—Quelle chance!... souffla Chupin à l’oreille de son patron, pas une pratique dans la case, Vantrasson et sa femme sont seuls.

Il est sûr que cette circonstance ne déplut pas à M. Fortunat.

—Ainsi, m’sieu, continua l’autre, n’ayez pas peur... Je reste ici et je veille au grain, vous pouvez entrer.

Il entra, et au bruit de la porte, la grosse femme, posa son ouvrage.

—Que faut-il servir à Monsieur? demanda-t-elle d’une voix douceâtre.

M. Fortunat ne répondit pas tout d’abord. Il tira de sa poche le billet dont il s’était muni et le montra en disant:

—Je suis clerc d’huissier et je viens pour toucher ce petit effet, 583 francs, causé valeur en marchandises, signé Vantrasson, ordre Barutin...

—Un effet!... fit la femme, dont la voix s’aigrit soudain, c’est trop fort!... Vantrasson, réveille-toi un peu et viens voir ici.

Cet appel était superflu.

Au mot de «billet,» l’homme avait redressé la tête; au nom de Barutin il se leva et s’approcha d’un pas lourd et chancelant, comme s’il eût eu dans les jambes un reste d’ivresse.

Il était plus jeune que sa femme, grand, large, véritablement athlétique. Ses traits ne manquaient pas de régularité, mais l’alcool, la ribote, toutes sortes d’ignobles excès les avaient ravagés, et sa physionomie n’exprimait plus rien qu’un abrutissement farouche.

—Qu’est-ce que vous me chantez donc, vous... dit-il d’une voix rauque à M. Fortunat. Est-ce pour vous moquer des gens que vous venez leur demander de l’argent un 15 octobre, jour de terme?... Où avez-vous vu qu’il reste de l’argent quand le propriétaire a passé avec son sac?... Qu’est-ce que ce billet, d’ailleurs?... Donnez-le moi, que je l’examine.

M. Fortunat ne commit pas cette imprudence. Il présenta simplement le billet d’un peu loin, et ensuite le lut. Lorsqu’il eut terminé:

—Ce billet est échu depuis dix-huit mois, déclara froidement Vantrasson, il ne vaut plus rien...

—Erreur!... un billet à ordre est valable cinq ans à compter du jour du protêt.

—C’est possible. Mais comme Barutin a fait faillite, comme il a filé et qu’on ne sait plus où il est, je suis quitte...

—Autre erreur! Vous devez ces 583 francs à celui qui a acheté votre billet à la vente de Barutin et qui a donné à mon patron l’ordre de poursuivre...

Le sang commençait à monter aux oreilles de Vantrasson.

—Et après!... Croyez-vous donc qu’on ne m’a jamais poursuivi!... Où il n’y a rien le roi perd ses droits, et moi je n’ai rien... Les meubles du garni que je tiens sont au revendeur et tout ce qui est dans ma boutique ne vaut pas cent écus... Quand votre patron verra que je ne vaux pas les frais, il me laissera tranquille... On ne peut rien contre un homme comme moi.

—Vous croyez cela?

—J’en suis sûr.

—Malheureusement vous vous trompez encore, parce que celui qui a votre billet ne tient pas à rentrer dans son argent; il en mettra du sien au contraire, pour vous faire de la peine...

Et là-dessus, M. Fortunat se mit à tracer l’épouvantable tableau d’un pauvre débiteur poursuivi par un créancier riche, qui le traque, qui le harcèle, qui le poursuit partout, qui le fait saisir dès qu’il a seulement un vêtement de rechange...

Vantrasson roulait des yeux terribles et brandissait ses redoutables poings, mais sa femme était visiblement très-effrayée.

Bientôt elle n’y tint plus, et se levant brusquement, elle entraîna son mari vers le fond de la boutique, en lui disant:

—Viens, il faut que je te parle.

Il la suivit, et ils restèrent deux ou trois minutes à délibérer tout bas, avec force gestes. Quand ils revinrent, ce fut la femme qui porta la parole.

—Hélas! monsieur... dit-elle à M. Fortunat, nous sommes sans argent en ce moment, les affaires vont mal, si on nous poursuit, nous sommes perdus... Comment faire?... Vous avez l’air d’un bon homme, donnez-nous un conseil.

M. Fortunat se tut, paraissant réfléchir, puis tout à coup:

—Ma foi!... s’écria-t-il, tant pis!... Il faut s’entr’aider entre malheureux, et je vais vous dire la vérité vraie. Mon patron, qui n’est pas un méchant, n’a pas envie de se mêler d’une vengeance... C’est pourquoi il m’a dit: «Voyez ces Vantrasson, et s’ils vous font l’effet de braves gens, proposez-leur un arrangement... S’ils l’acceptent, il faudra bien que leur créancier s’en contente.»

—Et quel est cet arrangement?

—Le voici: Vous allez m’écrire sur une feuille de papier de 50 centimes une reconnaissance de la somme, avec engagement de verser tous les mois un à-compte et, en échange, je vous rendrai ce billet.

Les deux époux se consultèrent du regard, et ce fut la femme qui dit:

—Nous acceptons.

Mais il fallait une feuille de papier timbré, et le soi-disant clerc d’huissier n’en avait pas. Cette circonstance sembla le refroidir et on eût juré qu’il regrettait la concession.

Songeait-il donc à la retirer? Mme Vantrasson en frémit; aussi s’adressant vivement à son mari:

—Cours vite rue de Lévis, lui dit-elle, au bureau de tabac, tu trouveras notre affaire!...

Il sortit de son pas pesant et M. Fortunat respira.

Certes, il avait montré un joli sang-froid durant cette scène, mais il lui avait semblé voir Vantrasson se précipiter sur lui, le broyer entre ses mains larges comme des éclanches de mouton, s’emparer du billet, le brûler et le jeter sur la chaussée, lui Fortunat, inerte et aux trois quarts mort.

Mais maintenant le danger était passé, et même Mme Vantrasson, qui craignait qu’il ne trouvât le temps long, s’empressait autour de lui.

Elle lui avait avancé la chaise la plus intacte du taudis, elle voulait absolument qu’il acceptât quelque chose, un petit verre de doux, à tout le moins.

Et tout en cherchant parmi les bouteilles, elle le remerciait et geignait alternativement, disant qu’elle était bien à plaindre, ayant connu des jours meilleurs, mais qu’il y avait comme un sort sur elle depuis son mariage, et que jamais elle n’eût pu soupçonner qu’elle finirait par tant de misères au temps où elle était si heureuse chez le comte de Chalusse.

M. Fortunat écoutait, voilant sous un air d’intérêt admirablement joué la satisfaction profonde qu’il ressentait. Venu sans plan bien arrêté, les événements l’avaient servi mille fois mieux qu’il ne pouvait raisonnablement l’espérer.

Il conservait un moyen d’action sur les époux Vantrasson, il avait capté leur confiance, il venait d’obtenir adroitement un tête-à-tête avec la femme, et pour comble, cette femme venait d’elle-même et tout naturellement au-devant des questions qu’il se proposait de lui adresser.

—Ah!... que ne suis-je encore au service du comte de Chalusse! disait-elle... Six cents francs de gages, autant en cadeaux, le double en profits!... C’était le bon temps! Mais voilà!... On n’est jamais content de son sort. Et ensuite, dame, on a un cœur...

Elle n’avait pu trouver ce «quelque chose de doux» qu’elle avait offert à son hôte, elle le remplaça par un mélange de cassis et d’eau-de-vie, dont elle emplit plus qu’à demi deux grands verres qu’elle posa sur le comptoir.

—Un soir, pour mon malheur, continuait-elle, je rencontrai Vantrasson au bal de la Redoute... C’était un 13, j’aurais dû me défier!... mais non, pas moyen!... Ah!... c’est qu’il fallait le voir, à l’époque, en grand uniforme. Il était dans les gardes de Paris, toutes les femmes en étaient folles... La tête me tourna...

Et son accent, son geste, le pincement de ses lèvres plaies trahissaient d’amères déceptions et de stériles regrets.

—Ah! ces beaux hommes!... poursuivit-elle, ne m’en parlez pas... Celui-là avait flairé mes économies. J’avais dix-neuf mille francs; il me proposa de devenir sa femme, et moi, bête, j’acceptai... Oui, bête, car j’avais quarante ans et lui trente, et j’aurais dû comprendre que c’était à mon argent qu’il en voulait, et non à ma personne... Enfin je quittai ma place, et même je lui payai un remplaçant pour l’avoir tout à moi.

Elle se montait peu à peu, en se rappelant sa confiance et sa crédulité passées, et d’un geste tragique, comme si elle eût espéré écarter des souvenirs trop cruels, elle saisit son verre et le vida d’un trait, non sans avoir dit préalablement à son hôte:

—A la vôtre!...

Chupin qui n’avait pas quitté la devanture du «Garni modèle,» sentit en lui un tressaillement d’envie, et sa langue gourmande erra sur ses lèvres.

—Un «mêlé cassis!» grommela-t-il. Ce ne serait pas de refus...

Cette combinaison de choix avait un peu remis le cœur de Mme Vantrasson, et plus vivement, elle reprit:

—Dans les commencements, tout alla bien... Nous avions acheté, avec mes économies, un établissement, l’hôtel des Espagnes et de Nantua, rue Notre-Dame-des-Victoires, et les affaires marchaient. Jamais une chambre de libre. Mais qui a bu boira, n’est-ce pas, monsieur? Vantrasson aimait à lever le coude. Il s’était retenu le premier mois; petit à petit il reprit ses habitudes. Il se mettait dans des états à ne plus pouvoir seulement dire: pain. Et si ce n’eût été que cela, encore!... Le malheur est qu’il était trop bel homme pour rester un bon mari; il y a tant de gourgandines!...

Un soir, il ne rentra pas. Le lendemain, comme je lui adressais quelques reproches, oh! bien doucement... il me répondit par un juron et une giffle. Tout fut fini... Monsieur déclara qu’il était le maître et ne se gêna plus... Il buvait et il emportait le vin de la cave, il prenait tout l’argent, il restait des semaines entières dehors, et si je me plaignais... des coups!

Sa voix s’enrouait et, même, une larme lui vint au coin de l’œil, qu’elle essuya du revers de sa main.

—Vantrasson était toujours en ribote, continua-t-elle, moi je passais mes journées à pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps... L’hôtel se mit à dépérir et bientôt nous n’eûmes plus personne... Il fallait vendre. Nous vendons et nous achetons un petit café... Au bout d’un an on nous mettait en faillite. Par bonheur j’avais quelques sous de côté; je prends à mon nom un fonds d’épicerie... en moins de six mois le fonds était mangé. Nous voilà sur le pavé; que faire?... Vantrasson buvait plus que jamais, il me demandait de l’argent quand il savait bien que je n’en avais pas, et plus que jamais il me battait... Alors, moi, à mon tour, j’ai perdu courage... Il faut pourtant vivre!... Non, vous ne me croiriez pas si je vous contais comment nous vivons depuis quatre ans...

Mais elle ne le dit pas, et se contenta d’ajouter:

—Quand on commence à tomber, on ne s’arrête plus, on roule de plus bas en plus bas, toujours, jusqu’au fin fond, comme nous... Ici, nous nous sommes établis on ne sait pas comment; nous payons notre loyer à la semaine, et si on nous met dehors, je ne vois plus qu’un refuge: la rivière...

—A votre place, hasarda M. Fortunat, j’aurais quitté mon mari...

—Oui... je sais bien!... On me l’a conseillé, et même... j’ai essayé... Trois ou quatre fois je me suis sauvée, et toujours je suis revenue... c’était plus fort que moi. D’ailleurs, je suis sa femme, n’est-ce pas; je l’ai bien payé, il est à moi, je ne veux pas qu’il soit à une autre... Il me roue de coups, je le méprise, je le haïs, et cependant...

Elle se versa un demi-verre d’eau-de-vie, et l’avala en disant avec un geste de rage:

—Il me le faut, quoi!... C’est la fatalité qui le veut. Et ce sera comme cela jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il crève... ou moi!...

M. Fortunat avait pris une physionomie de circonstance, on l’eût dit intéressé et attendri au plus haut degré; au fond il se désolait.

Le temps se passait et la conversation de plus en plus s’écartait de son but. Heureusement une occasion se présenta de la ramener.

—Je m’étonne, madame, fit-il, que vous ne vous adressiez pas à votre ancien maître, M. le comte de Chalusse.

—Hélas!... je me suis adressée à lui, monsieur, et plusieurs fois...

—En ce cas...

—La première fois, il m’a reçue, je lui ai dit mon malheur et il m’a mis cinq billets de mille francs dans la main.

M. Fortunat leva les bras au ciel.

—Cinq mille francs!... répéta-t-il d’un ton d’admiration sans bornes; il est donc bien riche, ce comte!...

—Si riche, monsieur, qu’il ne connaît pas sa fortune... Il a qui sait combien de maisons sur le pavé de Paris, et de tous côtés des châteaux, des villages entiers, des forêts... enfin, de l’or à remuer à la pelle.

Le soi-disant clerc d’huissier fermait les yeux comme s’il eût été ébloui.

—La seconde fois que je me suis présentée chez M. le comte, reprit Mme Vantrasson, je ne l’ai pas vu, mais il m’a fait remettre mille francs. La troisième et la quatrième fois, on m’a donné vingt francs à la porte, en me disant que M. le comte était en voyage... J’ai compris que c’était fini. D’ailleurs, tous les domestiques étaient changés. Un beau matin, sans qu’on ait su pourquoi, M. de Chalusse a fait maison nette, à ce qu’on m’a dit, il a renvoyé jusqu’au concierge et remplacé même la femme de charge.

—Pourquoi ne pas vous adresser à sa femme?

—M. de Chalusse n’est pas marié... Il ne l’a jamais été.

Au ton de son hôte, Mme Vantrasson devait croire que, saisi de pitié, il se creusait la cervelle à lui chercher quelque expédient utile...

—Moi, fit-il, je tâcherais d’intéresser à mon malheur la famille, les parents...

—M. le comte n’a pas de parents.

—Pas possible!...

—Ah! il n’y a pas à dire, c’est comme cela. Pendant dix ans que j’ai été à son service, je lui ai entendu répéter plus de dix fois qu’il est seul au monde de sa famille, le dernier de tous... Et même, on prétend que c’est pour cela qu’il est si riche.

Désormais, l’attention de M. Fortunat n’était plus simulée: il abordait la question sérieuse et réelle de sa visite.

—Pas de famille... murmura-t-il. Qui donc héritera les millions du comte de Chalusse quand il mourra?

La Vantrasson eut un geste d’ignorance.

—Qui sait?... répondit-elle. Tout ira au gouvernement, sans doute, à moins que... Mais non, c’est impossible!

—Quoi?...

—Rien... Je pensais à la sœur de M. le comte, Mlle Hermine.

—Sa sœur!... vous disiez qu’il n’a plus un seul parent.

—C’est que c’est tout comme... Et d’ailleurs, qu’est-elle devenue, la pauvre créature?... Les uns assuraient qu’elle s’était mariée, et les autres qu’elle était morte... C’est tout une histoire.

Littéralement, M. Isidore Fortunat était sur le gril. Et pour comble, il n’osait interroger directement ni même laisser paraître son anxieuse curiosité, dans la crainte d’effaroucher la femme Vantrasson.

—Attendez donc, fit-il, je crois... il me semble que j’ai entendu raconter... ou que j’ai lu—je ne sais pas au juste—une histoire, au sujet d’une demoiselle de Chalusse. C’était terrible, n’est-ce pas?

—Oui, terrible, en effet... Mais je vous parle de longtemps... de vingt-cinq ou vingt-six ans au moins... j’étais encore dans mon pays, à Besançon... Seulement, personne n’a connu au juste la vérité.

—Comment! pas même vous?...

—Oh!... moi, c’est différent. Quand je suis entrée chez M. de Chalusse, six ans plus tard, il avait encore à son service un vieux jardinier qui avait tout su et qui m’a tout conté, en me faisant jurer de n’en jamais parler, bien entendu.

Prodigue de détails tant qu’il s’était agi d’elle ou de son mari, la Vantrasson allait-elle se tenir sur la réserve, maintenant qu’il s’agissait de la famille de Chalusse?

On devait l’appréhender, à voir sa mine pincée, et M. Fortunat en frémit, maudissant en lui-même cette discrétion intempestive.

Mais on ne le prenait pas sans vert, et quand il se mêlait d’un interrogatoire, il avait pour délier les langues des finesses qu’un juge d’instruction lui eût enviées.

Bien loin donc de paraître attacher la moindre importance au récit de la patronne du «garni modèle,» il se dressa d’un air effaré, en homme qui soudain s’aperçoit qu’il s’est oublié.

—Sapristi!... s’écria-t-il, nous sommes là que nous bavardons et le temps passe... Impossible d’attendre votre mari! Si je restais davantage, je ne trouverais plus d’omnibus et je demeure de l’autre côté de l’eau, derrière le Luxembourg.

—Et notre arrangement, monsieur...

—Ah!... tant pis, nous le rédigerons une autre fois... Je repasserai ou on vous enverra un de mes collègues.

Ce fut au tour de la Vantrasson de trembler.

Elle pensa que si elle laissait s’éloigner ce soi-disant clerc d’huissier, c’en était peut-être fait de la transaction. Un autre serait-il aussi accommodant?... Et lui-même conserverait-il ses bonnes dispositions?...

—Encore une petite minute, monsieur, insista-t-elle, mon mari ne saurait tarder et le dernier omnibus ne part qu’à minuit de la rue de Lévis...

—Je ne dis pas non, mais le quartier est si désert...

—Vantrasson vous accompagnera...

Et, résolue de le retenir à tout prix, elle lui versa un nouveau verre de «mêlé cassis» en disant:

—Où en étions-nous donc?... Ah! j’étais en train de vous conter l’histoire de Mlle Hermine.

Cachant la joie de son succès sous un air de résignation, M. Fortunat se rassit, au grand désespoir de Chupin qui commençait à trouver sa faction au dehors terriblement longue.

—C’est pour vous dire, poursuivit la Vantrasson, qu’en ce temps-là, il y a vingt-six ans, les Chalusse habitaient rue Saint-Dominique un hôtel superbe, où il y avait un jardin qui n’en finissait plus, tout planté d’arbres comme les Tuileries.

Mlle Hermine, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans, était, à ce qu’il paraît, la plus belle jeunesse qui se puisse voir, blanche comme le lait, blonde comme l’or, avec des yeux couleur des bluets...

Elle était très-bonne et très-généreuse, à ce qu’on prétend, seulement, dame!... elle était comme ils sont tous dans cette famille, haute comme les nues, froide, un peu en dessous, et entêtée... Oh! mais entêtée à se laisser brûler à petit feu plutôt que de céder... Du reste, c’est tout le caractère du comte de Chalusse, j’en sais quelque chose, moi qui l’ai servi, et même...

—Pardon, interrompit M. Fortunat qui était résolu à empêcher les digressions, et Mlle Hermine?

—J’y reviens. Quoiqu’elle fût très-belle et immensément riche, personne ne lui faisait la cour... Il était archi-connu qu’elle devait épouser un marquis dont le père était un ami du sien. Les parents avaient arrangé cela entre eux, et rien ne manquait à l’arrangement que la consentement de la fille... Mlle Hermine ne voulait absolument pas entendre parler de son prétendu.

On avait fait tout au monde pour la décider à ce mariage, on l’avait morigénée, priée, menacée... Ah bien! oui!... Autant parler à une pierre. Quand on lui demandait pourquoi elle refusait le marquis, elle répondait: parce que... Et c’était tout.

Même, elle avait fini par déclarer que si on s’obstinait à la tourmenter elle quitterait l’hôtel et se réfugierait dans quelque couvent.

Tout cela, ce n’était que des raisons. Il n’est pas naturel qu’une jeune fille refuse un mari qui est jeune, joli garçon et marquis...

On se douta qu’il y avait quelque chose sous jeu, que Mlle Hermine ne voulait pas avouer, et M. Raymond jura qu’il allait surveiller sa sœur, et qu’il saurait bien découvrir le fond de sa pensée...

—M. Raymond est le comte de Chalusse actuel, n’est-ce pas? demanda M. Fortunat.

—Oui, monsieur... Donc, les choses en étaient là, quand, une nuit, le jardinier crut entendre un bruit terrible dans un pavillon qui était au bout du jardin...

Il était très-vaste, ce pavillon, je l’ai visité. Il s’y trouvait un salon, une salle de billard, une grande salle pour faire des armes...

Naturellement, le jardinier se lève pour voir ce qui arrive. Juste comme il sort, deux ombres passent tout près de lui et disparaissent sous les arbres... Il court après... rien... Les ombres avaient filé par la petite porte du jardin.

Dix fois, en me contant cela, le jardinier m’a dit qu’il avait cru avoir affaire à des domestiques sortant en cachette, et que pour cette raison il ne donna pas l’éveil.

Il fit le tour du pavillon cependant, n’y vit pas de lumière, et tranquillisé, il retourna se coucher...

—Et c’était Mlle Hermine qui s’enfuyait avec un amoureux, fit M. Fortunat...

Mme Vantrasson eut l’air dépité d’un acteur qui se voit couper un effet.

—Attendez donc, répondit-elle, vous allez voir:

La nuit se passe, le matin arrive, puis l’heure du déjeuner... on ne voit pas paraître Mlle Hermine. On va frapper à sa porte... pas de réponse. On ouvre... Elle n’était pas dans sa chambre, et même le lit n’était pas défait...

Qu’est-ce que cela veut dire?... Voilà toute la maison en l’air: la mère qui se désole, le père qui est fou de colère et de douleur...

Comme de juste, on songe au frère de Mlle Hermine, et on monte le chercher... Il n’était pas chez lui, et son lit n’était pas défait non plus.

Tout le monde perdait la tête, quand le jardinier eut l’idée de raconter l’aventure de la nuit.

On court au pavillon, et que voit-on?... M. Raymond étendu à terre sur le dos, baigné dans son sang, roide, froid, immobile... comme mort, enfin! Une de ses mains serrait encore une épée...

On le relève, on le porte dans son lit, on envoie chercher un médecin... Il avait reçu deux coups d’épée, un à la gorge, l’autre en pleine poitrine...

Pendant plus d’un mois il resta entre la vie et la mort; et ce n’est qu’au bout de six semaines qu’il eut la force de raconter ce qui était arrivé.

Il fumait un cigare à sa fenêtre, quand il lui avait semblé distinguer une femme dans le jardin. Tout préoccupé de l’idée de sa sœur, il était descendu à la hâte, s’était glissé jusqu’au pavillon, et là, il avait trouvé près de Mlle Hermine un jeune homme qui lui était absolument inconnu.

Il pouvait le tuer, n’est-ce pas, et il ne lui eût rien été fait. Au lieu de cela, il lui déclara qu’ils allaient se battre à l’épée... Ils avaient des armes sous la main, ils se battirent... il fut blessé deux fois coup sur coup et tomba...

Et l’autre, croyant l’avoir tué, s’enfuit, entraînant Mlle Hermine...

Mme Vantrasson eût bien voulu reprendre haleine, et sans doute, par la même occasion se rafraîchir un peu; mais M. Fortunat était pressé; Vantrasson pouvait rentrer d’une minute à l’autre.

—Et ensuite?... demanda-t-il.

—Ensuite, dame!... M. Raymond se rétablit, et trois mois après il était sur pied. Mais les parents, qui étaient vieux, avaient reçu un coup dans le cœur. Ils ne se remirent pas, eux. Peut-être se disaient-ils que c’était leur dureté et leur entêtement qui avaient causé la perte de leur fille... c’est un dur remords, ça. Ils allèrent dépérissant de jour en jour, à vue d’œil, et l’année suivante on les porta au cimetière à deux mois de distance...

Le soi-disant clerc d’huissier ne songeait plus à l’omnibus, désormais, c’était bien évident, et l’hôtesse du «garni modèle» devait être en même temps rassurée et flattée.

—Et Mlle Hermine?... interrogea-t-il.

—Hélas! monsieur, jamais on n’a su où elle avait passé, ni où elle est allée, ni ce qu’elle est devenue...

—On ne l’a donc pas cherchée!...

—Oh! monsieur, ne dites pas cela. C’est-à-dire que pendant je ne sais combien de temps Mlle Hermine a eu après elle tout ce qu’il y a d’agents de police en France et à l’étranger... Pas un n’a réussi à retrouver seulement sa trace. M. Raymond, devenu comte de Chalusse, avait promis une somme énorme à qui retrouverait l’homme qui avait séduit sa sœur. Il voulait le tuer. Lui-même l’a cherché pendant des années, inutilement.

—Ainsi, jamais on n’a eu de nouvelles de cette malheureuse?

—Jamais!... c’est-à-dire si, deux fois... à ce qu’on m’a dit, vous comprenez. Il paraîtrait que le lendemain même de l’affaire, ses parents ont reçu d’elle une lettre où elle leur demandait pardon. Cinq ou six mois plus tard, elle a écrit de nouveau pour dire qu’elle savait que son frère n’était pas mort. Elle s’excusait encore et s’accusait, disant qu’elle n’était qu’une malheureuse, qu’elle avait été folle, mais que déjà le châtiment était venu, et qu’il était terrible... Elle ajoutait que tout était brisé entre elle et les siens, que jamais on n’entendrait parler d’elle, et qu’elle souhaiterait être oubliée comme si elle n’eût pas existé... Elle allait jusqu’à dire que ses enfants ne sauraient pas son nom, et qu’elle se condamnait à ne jamais prononcer de sa vie la nom de Chalusse dont elle était la honte...

C’était là l’éternelle et lamentable histoire de la fille séduite, payant de son bonheur et de sa vie une minute de vertige.

Drame terrible sans doute, mais banal comme la vie de tous les jours, et dont la vulgarité semblait plus désolante encore dans la bouche de cette mégère du «garni-modèle,» qui, elle aussi, à l’entendre, avait été trompée.

Aussi, qui eût connu M. Isidore Fortunat, eût été bien intrigué de le voir si ému pour si peu, lui, l’homme positif par excellence, cuirassé—il s’en vantait—contre toutes les surprises de la sensibilité.

—Pauvre fille!... fit-il, pour dire quelque chose.

Puis, d’un ton d’insouciance, précisément assez mal simulé pour trahir une anxiété extraordinaire:

—A-t-on su, du moins, demanda-t-il, qui était le misérable qui avait enlevé Mlle de Chalusse?

—Jamais. Qui il était, ce qu’il faisait, d’où il venait, s’il était vieux ou jeune, comment il avait connu Mlle Hermine... autant de mystères. Le bruit a bien couru, dans le temps, qu’il était étranger, Américain, je crois, et capitaine de navire, mais ce n’était qu’un bruit. La vérité est qu’on n’a seulement pas pu découvrir son nom.

—Quoi!... pas son nom!...

—Pas même.

Incapable de maîtriser son trouble, M. Fortunat eut du moins la présence d’esprit de se lever, et, grâce à ce mouvement, son visage se trouva dans l’ombre.

Mais il avait eu une exclamation sourde et un geste d’affreux découragement qui n’échappèrent pas à la Vantrasson. Elle en fut toute saisie, et de ce moment ne cessa d’observer avec la plus attentive défiance, le soi-disant clerc d’huissier.

Il n’avait pas tardé à se rasseoir sur sa chaise, près du comptoir, un peu pâle encore, mais fort calme en apparence.

Deux questions encore lui paraissaient indispensables, de l’une d’elles la lumière pouvait jaillir, et il venait de prendre le parti de les adresser au risque de se trahir.

Que lui importait son rôle, maintenant... Ne possédait-il pas des renseignements qu’il avait tout lieu de croire sincères!

—Je ne saurais vous dire, chère madame, commença-t-il, d’un ton bref, combien votre récit m’a intéressé... Maintenant, je puis vous l’avouer: je connais un peu le comte de Chalusse et je suis allé assez souvent chez lui, rue de Courcelles, où il demeure actuellement...

—Vous!... fit la femme, en inventoriant d’un coup, d’œil la toilette de M. Fortunat.

—Mon Dieu! oui, moi!... De la part de mon patron, bien entendu... Donc, toutes les fois que j’ai visité M. de Chalusse, j’ai vu chez lui une jeune demoiselle que je prenais pour sa fille... Je me trompais, probablement, puisqu’il n’est pas marié...

Il s’arrêta. La stupeur et la colère semblaient près de suffoquer l’hôtesse du «garni modèle.»

Sans deviner le comment ni le pourquoi, elle comprenait, à n’en point douter, qu’elle venait d’être jouée, et si elle eût suivi son premier mouvement elle eût sauté sur M. Isidore Fortunat.

Si elle se contint, si elle fit effort sur elle-même, c’est qu’elle lui réservait mieux.

—Une jeune demoiselle chez M. le comte, grommela-t-elle, ce n’est pas croyable, je ne l’ai jamais aperçue, je n’en ai jamais entendu parler... Depuis quand y est-elle?

—Depuis six ou sept mois.

—Si c’est ainsi, je ne dis pas absolument non. Voici tantôt deux ans que je n’ai mis les pieds chez M. le comte...

—C’est que j’ai une idée, moi. Cette jeune personne ne serait-elle pas la nièce de M. de Chalusse, la fille de Mlle Hermine?...

Mme Vantrasson secoua la tête.

—Rayez cela de vos papiers, prononça-t-elle. M. le comte a dit que sa sœur était morte pour lui la nuit où elle n’est enfuie...

—Qui donc serait cette jeune fille, alors?

—Dame!... je ne sais pas, moi. Comment est-elle?

—Assez grande, brune.

—Son âge?

—Dix-huit ou dix-neuf ans.

La mégère se livra, sur ses doigts, à un rapide calcul.

—Neuf et quatre treize, grommelait-elle, et cinq dix-huit... Eh! eh!... pourquoi pas!... Il faudra que j’aille voir cela.

—Plaît-il?...

—Rien... c’est une réflexion que je fais à part moi. Savez-vous son nom, à cette demoiselle?

—Marguerite.

Le visage de la Vantrasson se rembrunit.

—Non... ce n’est pas cela, murmura-t-elle d’une voix à peine distincte.

M. Fortunat était sur ses charbons ardents. Il était clair que cette affreuse créature, si elle ne savait rien de précis, avait au moins une idée, des soupçons vagues. Comment la faire parler, maintenant qu’elle était sur ses gardes?

Il n’eut pas le loisir de chercher un expédient; la porte du taudis s’ouvrit, et le maître, Vantrasson en personne, parut sur le seuil.

Parti aviné, il revenait ivre; sorti d’un pas lourd, il rentrait titubant.

—Ah!... scélérat! glapit la mégère, brigand!... tu as bu.

Il réussit à se maintenir en équilibre, et toisant sa femme avec ce flegme particulier aux ivrognes:

—Eh bien!... après!... fit-il. On ne peut donc plus rire avec les amis?... J’en ai rencontré deux qui avaient touché leur quinzaine, fallait-il refuser une politesse?

—Tu ne peux plus te tenir debout.

—Ça, c’est vrai! répondit-il.

Et pour le prouver, il se laissa choir sur une chaise.

Quelles menaces mâchonnait la Vantrasson? M. Fortunat ne distingua guère que les mots de «volée» et de «mouchard.» Mais aux regards qu’elle adressait alternativement à son mari et à lui, il ne pouvait guère se méprendre.

«Tu as du bonheur, toi, disaient clairement ces regards, que mon mari soit en cet état, on se serait expliqué, sans cela, et on aurait vu...»

—Je l’échappe belle! pensa le faux clerc.

Mais il n’y avait rien à craindre, c’était le cas de se montrer brave.

—Laissez donc votre homme tranquille, dit-il. S’il a seulement rapporté le papier timbré qu’il était allé chercher, je n’aurai pas perdu ma soirée pour vous obliger.

Vantrasson rapportait, non pas une feuille, mais deux. Une idée d’ivrogne. On trouva une mauvaise plume et de l’encre boueuse, et M. Fortunat se mit à rédiger une reconnaissance, selon les conventions arrêtées. Mais il fallait écrire le nom du créancier dont il avait parlé, il ne voulait pas mettre le sien, il mit celui de Chupin (Victor), lequel, en ce moment, mouillé et transi à la porte, ne se doutait guère du mauvais tour qu’on lui jouait.

—Chupin!... répétait l’hôtesse du «garni modèle,» afin de bien graver ce nom dans sa mémoire... Victor Chupin!... On le verra, celui-là...

L’acte rédigé, il fallut réveiller Vantrasson pour le signer.

Il s’y prêta de bonne grâce, et la femme apposa sa signature près de celle de son mari.

Alors, M. Fortunat remit en échange le billet qui lui avait servi de prétexte.

—Et surtout, recommanda-t-il encore, en ouvrant la porte pour se retirer, surtout n’oubliez pas l’à-compte à verser tous les mois...

—Oui, va!... compte là-dessus!... grogna la Vantrasson.

Il n’entendit pas cela. Il n’entendit pas davantage Chupin qui l’avait rejoint, qui marchait à ses côtés, et qui lui disait:

—Enfin, vous voilà, m’sieu!... Je pensais que vous aviez signé un bail dans cette baraque... la prochaine fois, j’apporterai une chaufferette...

Une de ces préoccupations despotiques, que connaissent les chercheurs obstinés, s’était emparée de M. Fortunat, et supprimait, pour lui, les circonstances extérieures. Venu le cœur bondissant d’espérances, il se retirait désespéré. Et sans souci de l’obscurité, de la boue, de la pluie qui recommençait, il allait au milieu de la chaussée...

Il fallut que Chupin l’arrêtât à la barrière, et lui rappelât qu’une voiture les attendait...

—C’est juste... fit-il.

Il monta, mais sans s’en apercevoir, assurément. Et tout le long du chemin, sa pensée débordant de son cerveau, comme le liquide d’un vase trop étroit, se répandit en un monologue dont Chupin, par instants, attrapait quelques bribes.

—Quelle affaire!... murmurait-il, quelle affaire!... J’en ai bien débrouillé depuis sept ans, mais jamais de si obscure... Ah! mes quarante mille francs sont bien aventurés. Certes! j’en ai bien déniché, de ces héritiers, dont on ne soupçonnait même pas l’existence, mais du moins j’avais quelque indice pour me guider... Ici, rien, pas une lueur... les ténèbres partout. Si je trouvais, cependant!... Mais comment chercher des gens dont j’ignore même le nom, des gens qui ont su échapper à toutes les investigations de la police!... Et où les chercher?... En Europe, en Amérique?... C’est à devenir fou!... A qui donc iront tous les millions du comte de Chalusse!...

L’arrêt brusque de la voiture sur la place de la Bourse appela cependant M. Fortunat au sentiment de la réalité.

—Voici vingt francs, Victor, dit-il à Chupin, payez le cocher, vous garderez le reste.

Ayant dit, il sauta lestement à terre.

Devant sa maison, un coupé de maître, attelé de deux chevaux de prix stationnait.

—L’équipage du marquis de Valorsay!... grommela M. Fortunat. Il a été patient; il m’a attendu, ou plutôt il a attendu mes dix mille francs... Nous allons bien voir!...

III

M. Fortunat venait à peine de partir pour son expédition au «garni modèle,» lorsque le marquis de Valorsay s’était présenté chez lui.

—Monsieur est sorti, répondit la Dodelin, qui était allée ouvrir.

—Vous devez vous tromper, ma bonne...

—Oh! non... Et même Monsieur a dit que vous l’espériez.

—Allons, soit...

Fidèle aux ordres qu’elle avait reçus, la servante conduisit le visiteur dans le salon, alluma les bougies d’un candélabre et se retira.

—C’est prodigieux! grommelait le marquis, mons Fortunat se fait désirer, mons Fortunat se fait attendre!... Enfin...

Il sortit un journal de sa poche, s’allongea sur un fauteuil... et attendit.

Par son nom, sa fortune, ses habitudes et ses goûts, le marquis de Valorsay appartenait à cette aristocratie—non sans alliage—du plaisir et de la vanité, qui pour exprimer des mœurs nouvelles a créé un vocable nouveau: «la haute vie.»

Le cercle, le bois, les courses, les premières représentations, la chasse en automne, l’été les eaux, une maîtresse, son tailleur, ses relations du monde, ses chevaux emplissaient les journées du marquis de Valorsay de leurs frivoles soucis.

Courir en personne un steeple-chase lui paraissait une prouesse digne de ses aïeux. Et quand il passait et repassait devant les tribunes, en tenue de jockey, avec ses bottes à revers et sa casaque amaranthe, il croyait lire l’admiration dans tous les yeux.

C’était là comme le fond banal de son existence, d’où se détachaient quelques épisodes saillants: deux duels, une femme enlevée, une séance de vingt-six heures au jeu, une chute à la Marche, qui mit ses jours en danger.

Tant d’avantages le rehaussaient considérablement dans l’estime de ses amis, et lui avaient valu une célébrité dont il n’était pas médiocrement fier.

Les chroniqueurs usaient et abusaient de ses initiales, et dès qu’il quittait Paris, les journaux du sport ne manquaient jamais de signaler son départ, à l’article «Villégiatures et déplacements.»

Le malheur est que cette vie d’oisiveté affairée a ses fatigues et ses accidents. M. de Valorsay en était la preuve vivante.

Il n’avait que trente-trois ans, et il en paraissait pour le moins quarante, en dépit de soins excessifs. Les rides lui venaient, et tout l’art de son valet de chambre ne dissimulait qu’à grand’peine et mal les places vides de son crâne. De sa chute à la Marche, il lui était resté à la jambe droite une certaine roideur qui tournait à la claudication dès que le temps se mettait à la pluie.

Toute sa personne, enfin, annonçait une lassitude prématurée, de même que ses yeux, lorsqu’il cessait de les surveiller, trahissaient le dégoût de tout, l’abus, la satiété.

Il avait encore grand air malgré cela, une distinction innée que rien n’avait altéré, et ces façons hautaines qui annoncent l’estime exagérée de soi et l’habitude de commander des inférieurs...

Onze heures sonnèrent à la pendule du salon de M. Fortunat; le marquis de Valorsay se dressa en jurant.

—Ceci devient trop fort! grommela-t-il. Ce drôle se moque de moi, décidément.

Il cherchait des yeux une sonnette, il n’en aperçut pas, et il en fut réduit, lui, à entrebâiller une porte et à appeler.

La Dodelin parut.

—Monsieur a dit qu’il serait ici à minuit, répondit-elle à toutes les questions du marquis, donc il y sera... Il n’a pas son pareil pour l’exactitude. Que monsieur patiente encore un petit moment.

—Soit, patientons, mais alors, ma bonne, allumez-moi du feu, j’ai les pieds gelés!...

Il est de fait que le salon de M. Fortunat, presque toujours fermé, était humide et froid comme une glacière.

Et pour comble, M. de Valorsay était en habit, avec un pardessus très-léger.

La servante hésita une seconde, trouvant que ce visiteur était bien sans gêne, et agissait comme chez lui. Pourtant elle obéit.

—Évidemment, pensait le marquis, je devrais me retirer, oui, je le devrais...

Il resta cependant. La nécessité mâta les révoltes de son orgueil.

Orphelin de bonne heure, maître sans contrôle à vingt-trois ans d’un patrimoine immense, M. de Valorsay était entré dans la vie comme un affamé dans une salle à manger.

Son nom lui donnant droit à une bonne place, il s’installa, les deux coudes sur la table, sans demander combien coûtait le banquet.

C’était cher; il s’en aperçut à la fin de la première année en constatant qu’il avait de beaucoup dépassé ses revenus.

Il était clair que s’il continuait ainsi, chaque année creuserait un abîme où s’engloutirait à la fin toute la fortune que lui avait laissée son père, plus de cent soixante mille livres de rente.

Mais il avait bien le temps, vraiment, de songer à ces choses lointaines et mesquines! Et d’ailleurs il avait eu tant de succès et de satisfactions de tout genre, pour son argent, qu’il ne le regrettait pas.

Il possédait des propriétés princières, il trouva des prêteurs qui furent trop heureux de lui offrir tout ce qu’ils avaient de capitaux, contre bonne hypothèque, bien entendu.

Il emprunta timidement d’abord, puis plus hardiment, lorsqu’il reconnut combien peu de chose est une hypothèque. On n’en est ni plus ni moins le maître chez soi.

D’ailleurs, ses besoins grandissaient incessamment comme sa vanité.

Placé à une certaine hauteur dans l’opinion de son monde, il ne voulait pas déchoir et ce lui était une raison de faire une certaine folie chaque année, parce qu’il l’avait faite l’année précédente.

Son écurie seule lui coûtait plus de cinquante mille francs par an.

D’intérêts, il n’en payait pas; on ne les lui réclamait pas; il oubliait sans doute qu’ils s’accumulaient lentement, mais continuellement; qu’ils s’enflaient à chaque échéance, qu’ils produisaient eux-mêmes, et qu’au bout d’un certain nombre d’années le capital de sa dette serait doublé.

Sur la fin, il ne comptait même plus. Il ignorait absolument où en étaient ses affaires. Il en était arrivé à se croire des ressources inépuisables.

Il le crut jusqu’au jour où étant allé chez son notaire chercher des fonds, ce notaire lui répondit froidement:

—Vous me demandiez cent mille francs, monsieur le marquis, je n’ai pu vous en procurer que cinquante mille... les voici. Et n’espérez plus rien. Tous vos immeubles sont grevés au-delà de leur valeur... ainsi c’est fini. Vos créanciers vous laisseront sans doute tranquille un an encore, c’est leur intérêt; mais ce délai écoulé, ils vous exproprieront, c’est leur droit.

Il eut un sourire discret, un sourire d’officier ministériel, et ajouta:

—Moi, à votre place, monsieur le marquis, je mettrais à profit cette année de répit. Vous comprenez sans doute ce que je veux dire?... J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Quel réveil!... après un rêve splendide de plus de dix années!...

M. de Valorsay en demeura comme écrasé, et pendant deux jours il resta enfermé chez lui, refusant obstinément de recevoir personne.

—M. le marquis est malade!... répondait son valet de chambre aux visiteurs.

Il lui avait fallu ce temps pour se remettre, pour en venir surtout à oser envisager bien en face et froidement sa situation.

Elle était épouvantable, car sa ruine était complète, absolue. Pas une épave ne devait échappée au désastre. Que devenir? Que faire?

Il avait beau se tâter, il se trouvait incapable de rien entreprendre, de rien sentir. Tout ce que la nature lui avait départi d’énergie, il l’avait gaspillé au service de sa vanité. Plus jeune, il eût pu se faire soldat, il n’eût pas été le premier, il serait allé en Afrique... mais il n’avait même pas cette ressource.

C’est alors que le sourire de son notaire, comme une lueur dans les ténèbres, lui revint à la mémoire.

—Décidément, murmura-t-il, son conseil était bon... Tout n’est pas perdu et une issue nous reste encore: un mariage.

Pourquoi ne se marierait-il pas, en effet, et richement. Rien n’avait transpiré de son désastre, et il avait encore pour un an tous les prestiges de la fortune.

Son nom seul était un apport considérable. Ce serait bien le diable s’il ne découvrait pas dans la banque ou dans le haut commerce quelque héritière dévorée de l’ambition d’avoir sur ses voitures une couronne de marquise.

Ce parti arrêté et mûri, M. de Valorsay s’était mis en quête, et bientôt il crut avoir trouvé.

Mais ce n’était pas tout. Les donneurs de grosses dots sont défiants, ils aiment à voir clair dans la situation des épouseurs qui se présentent, ils vont aux informations, quelquefois. Avant de s’engager, M. de Valorsay comprit qu’un homme d’affaires intelligent et dévoué lui devenait indispensable.

N’allait-il pas falloir tenir les créanciers en haleine, leur imposer silence, obtenir d’eux des concessions, les intéresser en un mot au succès?...

C’est avec ces idées que M. de Valorsay se rendit chez son notaire, espérant peut-être son concours.

Il le refusa net, d’un ton rogue, déclarant qu’il ne pouvait se mêler de tels tripotages, et que les lui proposer était presque une insulte. Puis, touché sans doute du désespoir de son client:

—Mais je puis, ajouta-t-il, vous indiquer l’homme qu’il vous faut... Allez trouver M. Isidore Fortunat, 27, place de la Bourse; si vous parvenez à l’intéresser à votre mariage, il est fait.

Voilà, en gros, comment et à la suite de quelles circonstances le brillant marquis de Valorsay était entré en relations avec M. Isidore Fortunat.

D’un coup d’œil perspicace, dès la première visite, il jaugea l’homme. Il le vit tel qu’il le souhaitait, prudent et hardi tout ensemble, fertile en expédients, passé maître dans l’art de glisser sans accroc entre les mailles le la loi, avide enfin, et peu tourmenté de scrupules.

Avec un tel conseiller, masquer six mois un désastre et duper le beau-père le plus défiant devait n’être qu’un jeu.

Aussi, M. de Valorsay n’eut-il pas une minute d’indécision. Il exposa franchement sa situation financière et ses espérances matrimoniales, et conclut en promettant tant pour cent sur la dot, le lendemain de son mariage.

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