LIA D’ARGELÈS
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I
Se venger!...
Telle est la première, l’unique pensée, lorsqu’on se voit victime d’une injustice atroce, de quelque guet-apens infâme où s’engloutissent l’honneur et la fortune, le présent, l’avenir et jusqu’à l’espérance.
Les tourments qu’on endure ne peuvent être atténués que par l’idée qu’on les rendra au centuple.
Et rien ne semble impossible en ce premier moment, où des flots de haine montent au cerveau en même temps que l’écume de la rage monte aux lèvres, nul obstacle ne semble insurmontable, ou plutôt on n’en aperçoit aucun.
C’est plus tard, quand les facultés ont repris leur équilibre, qu’on mesure l’abîme qui sépare la réalité du rêve, le projet de l’exécution.
Et quand il faut se mettre à l’œuvre, à beaucoup le découragement arrive. La fièvre est passée, on se résigne... On maudit, mais on n’agit pas... On s’engourdit dans son opprobre immérité... On s’abandonne, ou désespère... on se dit: à quoi bon!
Et l’impunité des coquins est une fois de plus assurée.
Un abattement pareil attendait Pascal Férailleur, le matin où, pour la première fois, il s’éveilla dans ce pauvre appartement de la route de la Révolte où il était venu se cacher sous le nom de Mauméjan...
Pour longtemps encore ce devait lui être un moment affreux que celui où, chaque matin, en se réveillant, il rapprenait pour ainsi dire son désastre...
Accoudé sur son oreiller, pâle, la sueur au front, il examinait les côtés politiques et pratiques de sa tâche, et des difficultés se dressaient devant lui, qui lui paraissaient plus difficiles à écarter que des montagnes.
Une effroyable calomnie l’avait terrassé... il pouvait tuer le lâche calomniateur, mais après!... Comment atteindre et étouffer la calomnie elle-même!...
—Autant vaudrait, pensait-il, essayer de serrer dans sa main une poignée d’eau, autant vaudrait essayer d’arrêter, en étendant les bras, le vent empesté qui apporte une épidémie...
C’est qu’aussi l’espérance sublime qui l’avait un moment enflammé, s’était éteinte.
Depuis cette lettre fatale qui lui, avait été remise par Mme Léon, il voyait Marguerite perdue pour lui sans retour... Dès lors, à quoi bon lutter!... Quel serait le prix de sa victoire si, par miracle, à force de patience et d’énergie il triomphait?... Marguerite perdue, que lui importait le reste...
Il se disait cela, et en même temps il se sentait pénétré d’un désespoir d’autant plus profond qu’il était calme, et pour ainsi dire réfléchi.
Ah! s’il eût été seul au monde!... Mais il avait sa mère, il se devait à cette femme énergique dont la voix, une fois déjà, avait fait tomber de ses mains l’arme du suicide.
—Je me débattrai donc, je lutterai puisqu’il le faut, murmura-t-il, en homme qui d’avance prévoit l’inutilité de ses efforts...
Il s’était levé, cependant, et il achevait de s’habiller quand on frappa doucement à la porte de sa chambre.
—C’est moi, mon fils! fit au dehors la voix de Mme Férailleur.
Pascal s’empressa d’ouvrir.
—Je viens te chercher, lui dit sa mère, parce que cette femme de ménage dont tu m’as parlé hier soir, Mme Vantrasson, est en bas, et avant de l’accueillir je désire ton avis.
—Cette femme ne te plaît donc pas, chère mère!...
—Je veux que tu la voies.
Il descendit et se trouva en présence d’une grosse femme, blême, aux lèvres minces et aux yeux fuyants, qui le salua d’une révérence obséquieuse.
C’était bien Mme Vantrasson en personne, l’hôtesse du «Garni-Modèle,» qui demandait à occuper au service d’autrui trois ou quatre heures qu’elle avait de libres, disait-elle, dans la matinée.
Certes, ce n’était pas pour son agrément qu’elle se décidait à entrer en condition, sa dignité de commerçante en souffrait cruellement... mais il faut manger.
Les locataires n’affluaient pas au «Garni-Modèle,» malgré les séductions de ce titre, et ceux qui y couchaient par hasard, réussissaient toujours à voler quelque chose. L’épicerie ne rendait pas, et les quelques sous que laissait de temps à autre un ivrogne, Vantrasson les empochait... pour aller boire chez un concurrent. Il est connu que ce que l’on boit chez soi est amer.
Si bien que n’ayant crédit ni chez le boulanger, ni chez le boucher, ni la fruitière, Mme Vantrasson en était réduite, a certains jours, à se sustenter uniquement des produits de sa boutique, figues moisies ou raisins secs avariés, qu’elle arrosait de torrents de mêlé-cassis... sa seule consolation ici-bas.
Mais ce n’était pas «un régime,» ainsi qu’elle le confessait... De là cette résolution de chercher «un ménage» qui lui assurât le déjeuner quotidien et quelque argent, qu’elle se jurait bien de ne pas laisser voir à son digne époux.
—Quelles seraient vos conditions?... demanda Pascal.
Elle parut se recueillir, compta sur ses doigts, et finalement déclara qu’elle se contenterait du déjeuner et de quinze francs par mois, à la condition toutefois qu’elle irait seule aux provisions.
Car c’est là que nous en sommes.
La première question d’une cuisinière qui se présente dans une maison est invariablement celle-ci: «Ferai-je le marché?» En bon français, cela signifie: «Aurai-je du moins quelques facilités pour voler?» Chacun sait cela, et nul ne s’en étonne... c’est dans les mœurs.
Et c’est là-dessus que se débattent les conditions; la cuisinière proclamant hautement et du plus beau sang-froid qu’elle prétend voler, les maîtres hasardant quelques timides objections.
—Je vais aux provisions moi-même, osa déclarer Mme Férailleur.
—Alors, répliqua Mme Vantrasson, ce sera trente francs.
Pascal et sa mère s’étaient consultés du regard; cette mégère leur déplaisait également, il ne s’agissait plus que de l’éconduire, ce qui était facile.
—Trop cher!... dit Mme Férailleur, je n’ai jamais donné plus de quinze francs.
Mais la Vantrasson n’était pas femme à se décourager ainsi, sachant bien que si elle laissait échapper cette place, elle n’en retrouverait pas facilement une autre.
Des gens étrangers au quartier, des nouveaux venus ignorant la réputation du «Garni-Modèle,» pouvaient seuls introduire chez eux l’hôtesse de cet honorable établissement.
Elle se mit donc à insister, et pour attendrir Pascal et sa mère, entama son histoire, c’est-à-dire une histoire de fantaisie où mêlant assez adroitement le faux au vrai, elle se donnait pour une victime de la concurrence, des démolitions, de la rareté de l’argent, et aussi de la barbarie de ses parents.
Car elle appartenait, affirmait-elle, ainsi que son mari, à une très-honorable famille... on pouvait s’en assurer. La sœur de Vantrasson était mariée à un nommé Greloux, relieur autrefois, rue Saint-Denis, qui s’était retiré des affaires après fortune faite.
Comment les Greloux ne les avaient-ils pas aidés et sauvés de la faillite?... C’est qu’il ne faut rien attendre de bon des parents, gémissait-elle; ils vous jalousent et vous caressent, si vous réussissez; mais si vous échouez, ils vous repoussent...
Loin de rendre la Vantrasson intéressante, ces doléances donnaient à sa physionomie déjà ingrate quelque chose de faux, de suspect et d’inquiétant.
—Je vous l’ai dit, interrompit Mme Férailleur, c’est quinze francs... à prendre ou à laisser.
La mégère se récria. Elle consentait à rabattre cinq francs de ses prétentions, mais plus... impossible.
Fallait-il regarder à dix francs pour s’assurer un trésor comme elle, une femme établie, honnête, qui n’avait pas sa pareille pour la propreté, et comparable au caniche pour le dévouement à ses maîtres.
—Sans compter, ajoutait-elle, que j’ai été une fine cuisinière, dans mon temps, et que je n’ai pas trop perdu... Monsieur et Madame seraient contents de moi, car j’ai vu plus d’un gros seigneur se lécher les doigts de mes sauces quand j’étais au service de M. de Chalusse...
Pascal et sa mère ne purent s’empêcher de tressaillir à ce nom, mais c’est d’un ton d’indifférence bien jouée que Mme Férailleur dit:
—M. de Chalusse?...
—Oui, madame... un comte... et si riche qu’il ne connaissait pas sa fortune... S’il était encore de ce monde, je n’en serais pas réduite à servir les autres... Mais il est mort, et même on l’enterre aujourd’hui...
Elle eut un sourire gros de réticences, et d’un air mystérieux:
—Étant allée hier à l’hôtel de Chalusse, pour solliciter un secours, j’ai appris ce grand malheur... Vantrasson, mon mari, était venu avec moi, et même, pendant que nous causions avec le concierge, il a reconnu... oh! mais très bien, rien qu’en la voyant traverser le vestibule; une personne qui dans le temps jadis... Enfin, cela ne me regarde pas... C’est une belle demoiselle, maintenant, haute comme les nues, et défunt M. le comte la faisait passer pour sa fille... C’est tout de même ont drôle de chose que la vie du monde!...
Pascal était devenu plus blanc que le plâtre de la muraille. Ses yeux flamboyaient. Mme Férailleur frémit.
—Soit! dit-elle à la Vantrasson, vous aurez vos vingt-cinq francs... A cette condition pourtant que si parfois j’ai besoin de vous le soir, vous viendrez sans récriminations... Ces jours-là, je vous donnerai le dîner.
Et sortant cinq francs de sa poche, elle les mit dans la main de l’hôtesse du «Garni-Modèle» et ajouta:
—Voici votre denier à Dieu.
L’autre lestement empocha l’argent; toute surprise, par exemple, de cette brusque décision qu’elle n’espérait guère et ne sachant à quoi l’attribuer.
N’importe!... ce dénoûment l’enchantait si fort qu’elle voulût entrer en fonctions à l’instant même, et pour se débarrasser d’elle, Mme Férailleur fut obligée de l’envoyer chercher ce qui était nécessaire pour le déjeuner...
Puis, dès qu’elle fut seule avec son fils:
—Eh bien!... Pascal!... fit-elle.
Mais l’infortuné semblait changé en statue; voyant qu’il ne répondait ni ne bougeait, elle poursuivit d’un ton sévère:
—Est-ce donc ainsi que tu tiens tes résolutions et tes serments!... Tu prétends mener à bonne fin une tâche toute de patience, de ruse et de dissimulation, et au premier événement imprévu, ton sang-froid t’abandonne et tu perds la tête... Sans moi, tu te trahissais devant cette femme... Renonce à nous venger, résigne-toi au triomphe du marquis de Valorsay, si ton visage doit être comme un livre ouvert où chacun lira le secret de tes pensées et de tes desseins!...
Pascal hochait la tête d’un air désespéré.
—Tu n’as donc pas entendu, mère... balbutia-t-il.
—Quoi?...
—Ce qu’a dit cette mégère!... Cette personne... dont elle parlait... que son mari a reconnut... c’est... ce ne peut être que Marguerite.
—Je le crois.
Il recula, stupéfié.
—Tu le crois!... balbutia-t-il, et tu me le dis ainsi, froidement, sans émotion, comme si c’était une chose naturelle, possible même... Tu n’as donc pas compris le sens honteux des insinuations de cette abjecte vieille!... Tu n’as donc pas vu son sourire hypocrite et l’infernale méchanceté qui éclatait dans ses yeux!... Pourquoi l’avoir interrompue!... Qui sait quelle abominable calomnie montait à ses lèvres!
Malheureux!... Il pressait son front entre ses mains, comme s’il l’eût senti prêt d’éclater.
—Et je n’ai pas écrasé cette infâme vieille, répétait-il, je ne l’ai pas foulée aux pieds!...
Ah! si elle n’eût suivi que les inspirations de son cœur, Mme Férailleur se fût jetée au cou de son fils, elle l’eût pressé entre ses bras, elle eût mêlé ses larmes aux siennes. L’austère raison l’arrêta... Dans le cœur de cette simple bourgeoise parlait haut ce fier sentiment du devoir qui soutient les humbles héroïnes du foyer, bien supérieures aux tapageuses aventurières dont l’histoire enregistre le nom.
Elle comprit que Pascal devait être non consolé mais excité, et s’armant de courage:
—Connais-tu exactement le passé de Mlle Marguerite? demanda-t-elle. Non, n’est-ce pas... Tout ce que tu sais c’est que sa vie a été très-agitée... c’est une raison pour qu’elle prête beaucoup à la calomnie...
Il n’y avait au monde que Mme Férailleur, à pouvoir s’exprimer ainsi impunément devant Pascal.
—En ce cas, ma mère, prononça-t-il, vous avez eu tort d’interrompre Mme Vantrasson, elle vous eût probablement appris beaucoup de choses...
—Je l’ai arrêtée, c’est vrai, et renvoyée... tu sais pourquoi. Mais elle est à notre service, maintenant, et quand tu seras calme, quand tu auras ta raison, rien ne t’empêchera de la faire parler... Il se peut que cela te serve de savoir qui est ce Vantrasson, et où et comment il avait connu Mlle Marguerite.
La honte, la douleur, la rage arrachaient des larmes à Pascal.
—Mon Dieu, répétait-il, mon Dieu! en être réduit à cet excès de misère d’entendre ma mère douter de Marguerite!
Lui ne doutait pas.
Il eût pu entendre les plus monstrueuses accusations, sans que le soupçon l’effleurât seulement de ses ailes de chauve-souris.
Mme Férailleur eut assez de puissance sur elle-même pour hausser les épaules.
—Eh mon Dieu!... fit-elle, confonds la calomnie, je ne demande pas mieux, mais n’oublie pas que nous avons nous-mêmes à nous réhabiliter... Travaille à écraser tes ennemis, cela sera plus profitable à Mlle Marguerite que de vaines menaces et de stériles gémissements... Tu avais juré, ce me semble, de ne plus te plaindre, mais d’agir...
C’en était trop, et le fouet de cette ironie devait imprimer au cerveau de Pascal la secousse dont il avait besoin. Chancelant, il fut remis sur pied, d’aplomb.
Et c’est froidement qu’il dit:
—C’est juste... Je te remercie de m’avoir rappelé à moi-même, ma mère!...
Elle ne dit mot, mais du fond de son âme, remercia Dieu.
Mère incomparable, elle avait su lire dans le cœur de son fils, et apercevant ses hésitations et ses défaillances, elle avait été épouvantée... Maintenant elle le voyait tel qu’elle le souhaitait...
Et, en effet, il en était déjà à se reprocher son découragement et à s’indigner de sa facilité à se laisser émouvoir. Et, pour première épreuve, il s’imposait de ne pas interroger la Vantrasson avant quatre ou cinq jours... Si elle avait eu quelques soupçons, ce temps devait suffire à les dissiper.
Il parla peu pendant le déjeuner, mais c’est qu’il brûlait de commencer la lutte, il voulait agir et il se demandait comment entrer en campagne.
Avant tout, c’était indiqué, il devait étudier la position de l’ennemi, reconnaître les gens à qui il allait avoir affaire, savoir au juste ce qu’étaient le marquis de Valorsay et le vicomte de Coralth.
Où et par quels moyens obtenir des renseignements exacts et minutieux sur le passé de ces deux hommes? Serait-il donc obligé de les épier à tout hasard et à dérober de ci et de là quelques informations au moins douteuses?... Cette façon de procéder entraînerait bien des inconvénients et bien des lenteurs.
Il se torturait l’esprit, quand tout à coup lui revint en mémoire ce joueur étrange de la soirée de Mme d’Argelès, ce gros homme essoufflé qui, le lendemain du guet-apens, était venu le trouver rue d’Ulm et lui avait signé un certificat d’honorabilité... Il se souvint qu’en le quittant, ce singulier personnage lui avait dit: «S’il vous faut jamais un coup d’épaule, venez sonner à ma porte...»
—Je vais me rendre chez le baron Trigault, dit-il à sa mère, si tes pressentiments d’hier ne te trompent pas, il nous aidera...
Moins d’une demi-heure plus tard, il se mettait en route...
Il avait revêtu ses plus vieux habits, et avait réussi à se donner cette indéfinissable tournure des gens sans position précise et qui passent leur vie à solliciter. Cet artifice de toilette et le soin qu’il avait pris de faire couper sa barbe et ses cheveux le changeaient si bien qu’il fallait le regarder plusieurs fois et attentivement avant de le reconnaître.
On ne l’eût pas reconnu non plus aux cartes de visite qu’il avait en poche, cartes écrites à la main, par lui, avant de sortir, et où on lisait:
P. Mauméjan, Homme d’Affaires.
Route de la Révolte.
L’expérience de la vie de Paris lui avait fait choisir la profession qu’exerçait si honorablement M. Fortunat, qui n’en est pas une, à vrai dire, et qui pourtant ouvre presque toutes les portes.
—Je vais entrer dans le premier café venu, se disait-il, j’y demanderai un Bottin, et j’y trouverai certainement l’adresse du baron Trigault...
Le baron demeurait rue de la Ville-l’Évêque.
Son hôtel, un des plus vastes et des plus magnifiques du quartier, trahissait l’industriel heureux, le financier habile, le propriétaire de mines...
Le luxe éclatait au point de surprendre Pascal, qui se demandait comment le possesseur de cette habitation princière pouvait trouver quelque plaisir à la table de jeu de l’hôtel d’Argelès...
Cinq ou six domestiques flânaient dans la cour, lorsqu’il y arriva. Il marcha droit à l’un d’eux, et le chapeau à la main, demanda:
—M. le baron Trigault.
Il eût demandé le Grand-Turc, que le valet ne l’eût pas toisé d’un air plus étonné... A ce point que, craignant de s’être trompé, il ajouta:
—N’est-ce pas ici qu’il demeure?
L’autre éclata de rire.
—C’est bien ici, répondit-il, et même,—vous pouvez vous flatter d’avoir une rude chance... il y est...
—J’aurais à l’entretenir d’une affaire...
Le domestique appela un de ses collègues:
—Eh! Florestan... M. le baron reçoit-il?
—Mme la baronne n’a rien dit.
Cela parut suffire au valet, et se retournant vers Pascal:
—En ce cas, dit-il, arrivez...
II
L’intérieur de l’hôtel Trigault, par sa somptuosité, répondait dignement aux magnificences extérieures...
Dès le seuil, éclatait le luxe du millionnaire insouciant et prodigue, curieux de la difficulté vaincue, jaloux de l’impossible et ne marchandant jamais ses caprices.
Le vestibule, pavé de mosaïques précieuses, était transformé en serre et tout encombré de fleurs renouvelées chaque matin... Des plantes rares ou bizarres grimpaient le long des murs après des treillis d’or ou pendaient du plafond dans des vases de vieux chine authentique... Et de ce fouillis de verdure, surgissaient quelques marbres exquis, signés de noms illustres.
Sur un canapé de joncs vernis, jouant le banc rustique, deux grands diables de valets de pied, luisants et brillants comme des sous neufs, se détiraient et bâillaient à se démettre la mâchoire.
—Dites donc, vous autres, demanda le domestique qui conduisait Pascal, peut-on parler à M. le baron?
—Pourquoi?...
—C’est que monsieur que voici aurait quelque chose à lui dire.
Les deux valets toisèrent ce visiteur inconnu, l’estimèrent un de ces personnages qui n’existent pas pour des laquais de bonne maison, et finalement éclatèrent de rire.
—Ma foi!... fit le plus âgé, en voilà un qui tombe comme marée en carême... Annonce-le, va, et tu feras fièrement plaisir à Madame... Il y a bien une demi-heure que Monsieur la tanne comme il n’est pas possible... Cré nom! est-il tannant, cet homme-là, quand il s’y met!...
La plus intense curiosité brilla dans l’œil de l’introducteur de Pascal, et d’un air mystérieux:
—Pourquoi donc est-ce qu’il la tracasse? demanda-t-il. Toujours à propos de son Fernand, sans doute... ou d’un autre?...
—Non... Ce matin c’est à cause de M. Van Klopen.
—Le tailleur de Madame?
—Tout juste!... Monsieur et Madame étaient en train de déjeuner ensemble,—une fois n’est pas coutume,—quand voilà que M. Van Klopen se présente, la bouche enfarinée et est reçu... A part moi, je me dis: «Aïe!... aïe!... gare le grabuge!...» J’ai un nez, pour ces choses-là, sans pareil... Effectivement, le couturier n’était pas entré depuis cinq minutes, que nous entendons la voix de Monsieur qui montait, qui montait! Je me suis dit en moi-même: «V’lan... c’est le tailleur qui présente sa facture!...» Ça, voyez-vous, ça me connaît... Madame criait bien le plus qu’elle pouvait, mais ouitche!... quand Monsieur s’en mêle, il n’y en a que pour lui... Non, il n’y a pas de cocher de fiacre pour jurer comme lui!...
—Et M. Van Klopen?
—Oh! lui, il est habitué à ces scènes-là... Quand on l’a bien invectivé, il fait comme les caniches qui sortent de l’eau, il se secoue les oreilles et tout est dit... Il se fiche un peu de Monsieur!... Il a fourni sa marchandise, n’est-ce pas?... Il faut bien qu’on la lui paye tôt ou tard...
—Comment!... On ne l’a donc pas payé?
—Je ne sais pas, il est encore là.
Un terrible bruit de vaisselle qu’on brise, interrompit cette édifiante conversation.
—Allons, bon!... fit un des valets de pied, voilà Monsieur qui casse pour deux ou trois cents francs de porcelaines... Il faut être riche, mes enfants, pour se passer des colères de ce prix-là!...
—Dame! observa l’autre, à la place de Monsieur, je ne serais pas content... Est-ce que ça vous irait que votre femme se fit habiller par un monsieur qui la mesurerait en long et en large?... Moi, je dis que c’est indécent. Je ne suis qu’un domestique, mais nom d’un chien!...
—Bast!... c’est la mode!... D’ailleurs M. le baron s’inquiète bien de cela?... Un homme qui passe sa vie à courtiser la dame de pique!...
—Avec cela que Madame, de son côté...
Il s’arrêta court, les autres lui avaient fait signe de se taire.
Le baron Trigault était entouré de domestiques exceptionnels, la présence d’un étranger gênait leurs épanchements.
C’est pourquoi l’un d’eux, après avoir demandé à Pascal sa carte, lui ouvrit une porte et le poussa dans une petite pièce, en disant:
—Je vais prévenir M. le baron; attendez là...
Là... c’était une sorte de fumoir, tendu de cachemire à dessins fantastiques, à couleurs éclatantes, entouré d’un divan très-bas surchargé de coussins, le tout recouvert d’une étoffe pareille à la tenture.
Dans ce fumoir, comme dans le vestibule, l’œil était étonné par une incroyable profusion de choses rares et précieuses: armes, coupes, statues, tableaux...
Mais Pascal, déjà confondu par la conversation des domestiques, n’eut pas le loisir de s’arrêter à inventorier.
Par une porte ouverte, faisant face à celle par où il était entré, de grands éclats de voix dominés par des jurons lui arrivaient.
Le baron Trigault, la baronne et le fameux couturier Van Klopen étaient réunis dans la pièce voisine, cela était clair.
Et avec la meilleure volonté de n’être pas indiscret, Pascal ne devait pas perdre un mot de ce qu’ils disaient.
C’était une femme—la baronne évidemment—qui parlait, et le tremblement de sa voix claire et sèche trahissait une violente irritation péniblement contenue.
—Ce n’est pas la peine d’être la femme d’un des hommes les plus riches de Paris, disait-elle, pour se voir ainsi disputer et marchander le nécessaire.
Une voix d’homme, avec un accent germanique des plus prononcés, celle de Van Klopen, le Hollandais, reprit:
—Oui, le strict nécessaire, on peut l’affirmer... Et si, avant de se mettre en colère, monsieur le baron avait pris la peine d’examiner ma petite note, il aurait vu...
—Rien! Vous m’ennuyez!... Je n’ai pas de temps à gaspiller en sottes discussions: on m’attend au cercle pour le whist.
Cette fois, c’était le maître de la maison, le baron Trigault, qui parlait.
Pascal reconnut et sa voix saccadée et ses façons de dire.
—Que M. le baron me permette seulement de lui lire le détail, reprit le couturier. C’est l’affaire d’une minute.
Et comme si le juron qui lui répondit eût été un consentement, il commença à lire:
—Nous disons en juin: un costume hongrois, avec pardessus et ceinture; deux robes à traîne, avec entre-deux et garnitures de dentelles; une pèlerine Médicis; un costume Jockey; un costume Walk-Over; une amazone; un Retour du Derby, ouaté; deux robes du matin; un costume Velléda; une robe de soirée...
—J’ai été forcée d’aller beaucoup aux courses, au mois de juin, observa la baronne.
Mais déjà l’illustre tailleur pour dames continuait:
—En juillet, nous avons: deux vestes du matin, une Promenade sur la plage, un costume Marinière, une Bergerette Watteau, une Baigneuse Pompadour avec fourniture d’étoffe pour ombrelle et bottines pareilles, un Bain de mer, un Chic de Trouville garni de dentelles, une robe de chambre, une mante Médicis ajustée, deux Soirées du Casino, un costume de bain...
—Et certes, fit la baronne, à Trouville, où j’ai passé le mois de juillet, j’étais loin d’être des plus élégantes...
L’autre poursuivit.
—Le mois d’août est un peu plus chargé; nous avons une robe de matin, un chemin de fer en drap avec garnitures...
Et il allait, il allait, à perdre haleine, estropiant les noms ridicules qu’il donnait à ses élucubrations, interrompu seulement, tantôt par un coup de poing frappé sur la table, tantôt par un jurement qui échappait au baron.
Debout dans le fumoir, Pascal était pétrifié...
Il ne savait qu’admirer le plus de l’impudence de Van Klopen, qui osait lire une telle facture, de la démence de la femme qui avait commandé tout cela, ou de la patience du mari qui sans doute allait payer...
Enfin, après une énumération qui semblait ne pas devoir finir, le couturier dit:
—Et c’est tout!...
—C’est tout, prononça la baronne comme un écho.
—Fort heureux!... s’écria le baron; c’est fort heureux, en vérité. C’est-à-dire qu’en quatre mois il a passé sur le dos de ma femme sept cents mètres environ de soie, de velours, de satin, de mousseline, etc....
—Les robes aujourd’hui exigent beaucoup d’étoffe... M. le baron doit comprendre que les biais, les ruches, les volants...
—Naturellement!... Total: vingt-sept mille francs.
—Pardon!... Vingt-sept mille neuf cent trente-trois francs quatre-vingt-dix centimes.
—Mettons vingt-huit mille... Eh bien! M. Van Klopen, si jamais vous êtes payé de cette fourniture... ce ne sera pas par moi.
Si Van Klopen s’attendait à ce dénoûment, Pascal le pressentait si peu, qu’une exclamation lui échappa, qui à tout autre moment eût trahi sa présence dans le boudoir.
Ce qui lui semblait surtout incompréhensible, c’était le sang-froid gouailleur du baron, succédant sans transition à un accès de fureur dont les violences avaient retenti jusque dans le vestibule.
—Ou il est extraordinairement maître de soi, pensait Pascal, ou cette scène cache un mystère que je ne soupçonne même pas.
Cependant, le couturier insistait... mais le baron, au lieu de lui répondre, se mit à siffler, et blessé de ce manque d’égards:
—J’ai eu affaire, s’écria-t-il, aux gentilshommes du plus grand monde,—il prononçait: ti blis crant monte,—aucun d’eux, jamais, n’a refusé de me payer les toilettes de sa femme.
—Oui dà!... Eh bien! moi, je ne les paye pas... voilà la différence... Vous imagineriez-vous, par hasard, que moi, baron Trigault, j’ai travaillé comme un nègre vingt années durant, à la seule fin de subventionner votre aimable et utile industrie?... Rayez cela de vos papiers, m’sieu le tailleur pour dames et demoiselles!... Qu’il y ait des maris assez bêtes pour se croire engagés vis-à-vis de vous par les folies de leurs femmes... c’est possible... moi je ne suis pas de cette trempe. Je donne à Mme Trigault huit mille francs par mois pour sa toilette... c’est raisonnable... qu’elle s’arrange avec et vous aussi. Que vous ai-je dit, l’an passé, en vous soldant une facture de quarante mille francs? Que je ne reconnaîtrais aucune des dettes de ma femme... Et j’ai fait plus que vous le dire, je vous l’ai fait signifier par mon huissier.
—Je me rappelle, en effet...
—Alors, que me chantez-vous, avec votre facture!... C’est à ma femme que vous avez ouvert un compte, adressez-vous à elle... et flanquez-moi la paix!...
—Madame la baronne m’avait promis...
—Tâchez qu’elle tienne ses promesses.
—Il en coûte cher, pour tenir son rang, et les plus grandes dames, c’est connu, sont forcées de s’endetter...
—C’est leur droit... Mais ma femme n’est pas une grande dame... Elle est tout bonnement Mme Trigault, baronne par la grâce des écus de son mari et d’un digne prince allemand qui avait besoin d’argent... elle n’a en conséquence, aucune espèce de rang à soutenir...
Il fallait que la baronne attachât à ce que Van Klopen fût payé une importance énorme, car, dissimulant le dépit que lui devait causer cette scène humiliante, elle descendit jusqu’à l’excuse, jusqu’à la prière.
—J’ai été un peu vite, peut-être, prononça-t-elle, mais du moment où je le reconnais, payez, monsieur, cette fois encore...
—Non!
—Si ce n’est pour moi, que ce soit pour vous.
—Rien.
Au ton du baron, Pascal comprit que sa femme n’ébranlerait pas une résolution irrévocablement arrêtée.
Tel dut être l’avis de l’illustre couturier, car il revint à la charge, lançant la réserve de ses arguments.
—S’il en est ainsi, fit-il, je me verrai, à mon grand regret, obligé de manquer au respect que je dois à M. le baron et forcé de lui envoyer du papier timbré...
—Envoyez, mon cher, envoyez...
—Je ne puis croire que M. le baron souhaite un procès...
—Erreur!... Un procès m’irait admirablement. Ce me serait enfin une occasion de crier bien haut ce qu’est votre commerce!... Pensez-vous que les maris ne sont pas las d’être considérés par leurs femmes uniquement comme des machines à pièces de cent sous!... Vous tirez trop sur la ficelle, mon cher, elle cassera... Ce que l’on n’ose pas dire, je le clamerai, et nous verrons bien si je ne réussis pas à organiser une petite croisade...
Il s’animait au bruit de ses paroles, la colère lui revenait, et c’est d’une voix de plus en plus haute qu’il poursuivit:
—Ah! vous voulez pratiquer le chantage au scandale... C’est votre système... avec moi il ne réussira pas. Vous me menacez de plaider... plaidons. Pardieu! je me charge d’égayer Paris... C’est que je connais le dessous de vos cartes, m’sieu le tailleur pour dames et... demoiselles... Je sais les parties fines qu’abrite votre enseigne... Ce n’est pas toujours pour causer chiffons que les femmes s’arrêtent chez vous en revenant du bois... Vous vendez des étoffes, mais vous débitez aussi du madère, du porto et d’excellents cigares... et il y en a qui, en sortant de chez vous, ne marchent pas très-droit et empestent le tabac et l’absinthe... Oui, plaidons!... j’aurai un avocat qui saura dire à quels rôles les femmes s’exercent chez vous, et qui révélera, preuves en main, comment, grâce à vos soins, les clientes gênées arrivent à trouver de l’argent ailleurs que dans la caisse de leur mari... On en a condamné pour excitation à la débauche, qui ne l’avaient, sacrebleu! pas mérité tant que vous.
Dame!... quand on le prend sur ce ton avec M. Van Klopen, il n’est pas content du tout.
—Et moi, s’écria-t-il, je dirai partout que le baron Trigault règle ses créanciers en injures, quand il a perdu tout son argent au jeu!...
Le tapage d’une chaise renversée, apprit à Pascal que le baron venait de se dresser et avec violence.
—Tu diras ce que tu voudras, malpropre drôle, cria-t-il, mais non chez moi... Allons dehors, ou je sonne...
—Monsieur!...
—Dehors, dehors!... ou je n’aurai pas la patience d’attendre mes domestiques.
Il dut joindre aussitôt l’action à la parole, saisir Van Klopen au collet et le jeter dans le vestibule, car on entendit comme un trépignement de lutte, des jurements de charretier, deux ou trois cris de femme et de rauques exclamations allemandes.
Puis une porte claqua si violemment que l’hôtel entier en trembla, et que dans le fumoir une magnifique horloge appuyée contre la cloison, sonna...
Cette scène, pour Pascal, tenait du prodige.
Comment imaginer qu’un créancier sortit avec sa facture impayée de cet hôtel princier!...
Mais, de plus en plus, il comprenait qu’entre le baron Trigault et sa femme il devait y avoir tout autre chose que ce compte de vingt-huit mille francs.
Qu’était cette somme pour ce joueur passionné qui, sans sourciller, gagnait ou perdait une fortune dans sa soirée!...
Évidemment, certainement, il y avait dans ce ménage quelque plaie incurable, un de ces secrets flétrissants ou terribles qui fait du mari et de la femme deux ennemis, d’autant plus acharnés qu’ils sont rivés à une chaîne impossible à briser... Et sans doute une bonne partie des injures jetées à la face de Van Klopen avait dû retomber sur la baronne.
Toutes ces réflexions traversant l’esprit de Pascal comme l’éclair, lui montraient vivement l’horrible fausseté de sa situation dans ce fumoir.
Le baron, si bien disposé pour lui, dont il attendait un service immense, ne le repousserait-il pas, ne deviendrait-il pas même son ennemi lorsqu’il saurait que sa conversation avait été surprise, si involontairement que ce fût...
Quel hasard exposait Pascal à ce danger? Comment le valet de pied qui lui avait demandé sa carte ne l’avait-il pas remise?... Voilà ce qu’il ne s’expliquait pas.
Que faire, cependant?
Ah! s’il eût pu se retirer sans bruit; gagner la cour sans être remarqué et disparaître sans laisser de traces, il n’eût pas hésité... Mais était-ce praticable!... Sa carte de visite ne le trahirait-elle pas... Ne saurait-on pas tôt ou tard qu’il s’était trouvé dans le fumoir en même temps que M. Van Klopen dans la salle à manger!...
En tous cas, la délicatesse, d’accord avec son intérêt, lui commandait de ne pas rester plus longtemps le confident involontaire du baron et de sa femme...
Il se mit donc à remuer bruyamment un meuble, et à tousser avec affectation, le plus haut possible, ce qui en tout pays signifie:
—Prenez garde... je suis là!...
Il ne réussit pas à attirer l’attention.
Et cependant, le silence était profond, on entendait distinctement le craquement des bottes du baron Trigault arpentant la pièce voisine, il entendait clairement une main impatiente et nerveuse, tambourinant une marche sur la table.
S’il voulait échapper aux involontaires confidences du baron et de sa femme, ne pas s’exposer à surprendre malgré lui d’autres secrets, Pascal n’avait plus qu’un moyen: se montrer brusquement.
Et il allait s’y résigner, quand il lui sembla qu’on ouvrait la porte qui, du vestibule, donnait dans la salle à manger.
Il prêta l’oreille, mais il n’entendit que des paroles confuses, auxquelles le baron répondit:
—C’est bien, il suffit!... Je suis à lui.
Pascal respira.
—On vient de lui remettre ma carte, pensa-t-il, je puis rester, il va venir...
Le baron dut, en effet, se disposer à sortir, car sa femme lui dit:
—Encore un mot! avez-vous bien réfléchi?
—Oh! parfaitement.
—Vous êtes résolu à me laisser exposée aux avanies de mon tailleur.
—Van Klopen est un homme trop charmant pour vous causer le moindre chagrin.
—Vous braverez l’humiliation d’un procès?...
—Allons donc!... Vous savez bien que votre couturier ne plaidera pas... malheureusement. Et d’ailleurs, où serait l’humiliation, je vous prie?... J’ai une femme qui a perdu la tête... est-ce ma faute?... Je m’oppose à d’absurdes prodigalités... n’ai-je pas raison?... Si tous les maris avaient le courage que je me sens, nous aurions vite fait fermer boutique à tous ces marchands finauds qui exploitent votre vanité, Mesdames, et qui se servent de vous comme de poupées, comme de réclames vivantes, pour propager des modes absurdes qui les enrichissent...
Le baron fit deux ou trois pas pour sortir, Pascal l’entendit fort bien, mais la femme aussitôt reprit avec une extrême vivacité:
—La baronne Trigault, dont le mari a sept ou huit cent mille livres de rentes, ne peut cependant pas aller vêtue comme une simple bourgeoise.
—Je n’y verrais nul inconvénient.
—Oh! je sais... Seulement vos idées ne sont pas les miennes... Je ne me donnerai jamais ce ridicule de me singulariser parmi les femmes de mon monde, parmi mes amies!...
—En effet!... ce serait dommage!... Car il faut en parler de vos amies...
L’exclamation froissa la baronne, car il y avait une emphase extraordinaire dans la façon dont elle répondit:
—Je n’ai pour amies que des femmes de la plus haute société... des grandes dames!
Le baron dut hausser terriblement les épaules, et d’un ton écrasant d’ironie et de mépris:
—Des grandes dames!... s’écria-t-il, qui donc appelez-vous ainsi?... Des écervelées qui ne savent qu’inventer pour se faire montrer du doigt et pour qu’on parle d’elles!... des insensées qui se piquent de dépasser les filles en audace, en extravagance et en effronterie, et qui plument, ma foi, leur mari aussi lestement que les filles plument leurs amants!... Des grandes dames, toutes ces cabotines de haut parage, qui boivent, qui soupent, qui fument, qui courent les bals masqués, qui parlent argot, qui disent: «Il ne faut pas me la faire à la vertu,» ou «à Chaillot les gêneurs,» ou «on la connaît, je me la brise!...» Des grands dames, ces idiotes qui prennent pour un murmure approbateur les huées de la foule et le décri public pour une flatteuse renommée... Une femme n’est grande que par ses vertus... et la première de toutes, la pudeur manque absolument à vos illustres amies...
—Monsieur, interrompit la baronne d’une voix étranglée par la colère, vous vous oubliez... vous me...
Mais le baron était lancé.
—Si c’est le scandale, poursuivit-il, qui sacre grande dame, vous l’êtes... et des plus grandes... Ah! vous êtes célèbre... autant presque que la Fancy... C’est par les journaux que j’apprends vos faits et gestes, vos amusements, vos occupations et les toilettes que vous portez... Impossible de lire le compte rendu d’une première représentation ou d’une course sans y trouver votre nom entre ceux de Fancy, de Cora ou de Ninette Simplon... Je serais, sacrebleu! un mari bien dégoûté si je n’étais pas ravi... et fier surtout! Ah! vous donnez de la besogne aux chroniqueurs...
Avant-hier, la baronne Trigault a patiné, hier elle conduisait elle-même... Aujourd’hui, elle s’est distinguée au tir aux pigeons... Demain, elle se montrera demi-nue dans des tableaux vivants... Après-demain, elle inaugurera une nouvelle nuance de cheveux et jouera la comédie...
C’est encore la baronne Trigault qu’on a remarquée à Vincennes dans l’enceinte du pesage... La baronne Trigault a perdu cinq cents louis... La baronne Trigault se sert du lorgnon avec une adorable impertinence. C’est elle qui a déclaré chic de «boire la goutte» en revenant du bois... Tout ce que fait la baronne est «épatant de chic...» et même les marchands de nouveautés ont donné son nom à une couleur... on dit le bleu Trigault, comble de gloire!... Il y a aussi les costumes Trigault, car la délicieuse, la spirituelle, l’élégante baronne se met comme personne; ses fidèles, c’est-à-dire cette bande de ridicules crevés qui la suivent partout, le déclarent hautement...
Voilà, ce que moi, honnête mari, je lis tous les jours dans les chroniques...
L’univers entier sait par les journaux, non-seulement comment ma femme s’habille, mais encore comment elle se déshabille et comment elle est faite... qu’elle a le pied exquis, la jambe divine, une main enivrante... Nul n’ignore que ma femme a des épaules éblouissantes et même, vers le haut de l’épaule gauche, un signe mignon et provocant... J’ai eu la satisfaction de lire ce détail hier soir... il y avait bien provocant... C’est charmant, parole d’honneur, et je suis un heureux mari, en vérité!...
Du fumoir, Pascal distinguait les trépignements de rage de la baronne.
—C’est une indignité!... s’écria-t-elle, vos journalistes sont des impertinents, des...
—Pourquoi donc?... Les voyez-vous s’occuper des honnêtes mères de famille?...
—Ils ne s’occuperaient pas de moi, si j’avais un mari qui sût me faire respecter.
Le baron eut un éclat de rire nerveux, qui faisait mal à entendre, et trahissait sous son persiflage d’atroces souffrances.
—Est-ce un duel que vous me conseillez?... fit-il. A vingt ans de distance l’idée vous reviendrait-elle de vous débarrasser de moi?... Je ne puis le croire... Vous savez bien que vous n’hériteriez pas, que j’ai pris mes précautions... D’ailleurs, vous seriez désolée si les journaux cessaient un seul jour de parler de vous.
Respectez-vous et on vous respectera... Cette publicité dont vous vous plaignez est la dernière ancre de la société en dérive... Ceux que la voix de l’honneur n’arrêterait pas sont retenus par la crainte d’un petit entrefilet dévoilant leurs turpitudes... Quand personne n’aura plus de conscience, les journaux seront la conscience publique... Je trouve cela très-bien... Sur ce, salut...
D’après le bruit qui arriva jusqu’à Pascal, la baronne dut se placer devant la porte pour empêcher son mari de passer.
—Eh bien, monsieur, prononça-t-elle, je vous déclare qu’il me faut avant ce soir les vingt-huit mille francs de Van Klopen... Je les veux, j’ai mis dans ma tête que je les aurai, vous me les donnerez.
—Oh! oh! gronda le baron, il vous faut, vous voulez...
Il s’arrêta, réfléchissant sans doute, et après un moment:
—Eh bien!... soit!... reprit-il, je vous donnerai cette somme... mais plus tard. Si cependant, ainsi que vous le dites, elle vous est indispensable aujourd’hui même, il est un moyen de vous la procurer... Engagez pour trente mille francs de diamants... je vous y autorise, et je vous donne ma parole d’honneur de les dégager avant huit jours. Voyons, voulez-vous engager vos diamants?...
La baronne se taisant, il continua:
—Vous ne répondez pas... Pourquoi?... Je vais vous le dire. C’est qu’il y a longtemps que presque tous vos diamants sont vendus et remplacés par du strass... C’est que vous êtes criblée de dettes, c’est que vous êtes descendue jusqu’à emprunter les économies de votre femme de chambre, c’est que vous devez trois mille francs à un de mes cochers, c’est que notre maître d’hôtel vous prête de l’argent à trente et quarante pour cent...
—C’est faux...
Le baron eut un petit sifflement dont l’éloquence dut paraître sinistre à sa femme.
—Décidément, fit-il, vous me croyez beaucoup plus bête que je ne le suis réellement... Je ne suis pas souvent ici, c’est vrai... votre vue m’exaspère... mais je sais ce qui s’y passe... Vous me croyez votre éternelle dupe... erreur, j’y vois clair. Ce n’est pas vingt-sept mille et tant de cents francs que vous devez au sieur Van Klopen, c’est cinquante ou soixante mille francs... Mais il se garderait bien de vous les réclamer, le rusé drôle!... S’il m’a présenté une facture ce matin, c’est que vous l’en aviez prié, et il était convenu entre vous qu’il vous remettrait l’argent que je lui donnerais... Enfin, s’il vous faut à tout prix vingt-huit mille francs, c’est que M. Fernand de Coralth vous les a demandés et que vous les lui avez promis!...
Appuyé contre la cloison du fumoir, immobile, retenant son souffle, les mains sur son cœur pour en comprimer les battements, le cou tendu vers la porte de communication, Pascal Férailleur écoutait.
Il ne songeait plus à fuir, maintenant, ni à se reprocher son indiscrétion forcée. Il oubliait la fausseté de sa situation...
Le nom du vicomte de Coralth, ainsi jeté, tout à coup, au milieu de cette scène affreuse, fut pour lui comme une révélation. Il comprit le sens précis de la conduite du baron. Il s’expliqua sa visite rue d’Ulm, ses encouragements et ses promesses d’assistance...
Pour la première fois, depuis trois jours, un rayon d’espérance éclaira les ténèbres où il se débattait.
—Ma mère avait raison, pensa-t-il, le baron hait ce misérable vicomte d’une haine mortelle, il m’aidera de tout son pouvoir...
Cependant, la baronne s’efforçait de repousser de toute son énergie l’accusation de son mari, la plus flétrissante qui puisse atteindre une femme.
Elle ne savait pas ce qu’il voulait dire, jurait-elle... Que faisait en tout ceci M. Fernand de Coralth!... Elle sommait son mari de parler plus clairement, d’expliquer ses odieuses insinuations...
Lui, pendant un moment, la laissa dire; puis, tout à coup, d’une voix saccadée:
—Oh!... assez!... interrompit-il, assez d’hypocrisie... Pourquoi vous défendre, et à quoi bon!... Que vous importe une honte ou même un crime de plus!... Je ne sais que trop ce que je dis, et s’il fallait des preuves... j’en aurais plein les mains avant une heure... Il y a longtemps que je ne suis plus aveugle, il y a vingt ans!... Rien de vous ne m’a échappé, depuis le jour maudit où j’ai découvert la profondeur de votre scélératesse et de votre infamie, depuis cette exécrable soirée, où je vous ai entendue combiner froidement ma mort!...
Vous vous étiez habituée à vivre librement, pendant que moi, parti avec les premiers chercheurs d’or, je bravais en Californie mille dangers pour vous procurer plus vite le bien-être et le luxe... Fou que j’étais!... Il n’était pas pour moi de travaux répugnants ni trop rudes, quand je pensais à vous... et j’y pensais toujours. Et j’étais tranquille, j’avais foi en vous... Nous avions une fille, et si une inquiétude me fût venue, je me serais dit que la vue de son berceau chasserait vos pensées mauvaises... L’adultère de la femme qui n’a pas d’enfants peut s’expliquer, celui d’une mère, non!...
Sot, niais, mari stupide que j’étais! Avec quelle fierté joyeuse, à mon retour, après dix-huit mois d’absence, je vous montrais le trésor que je rapportais!... J’avais deux cent mille francs!... Je vous disais en vous embrassant: «C’est toi, ma bien-aimée, qui m’as porté bonheur!» Mais je vous gênais!... Vous en aimiez un autre!... Et tout en m’abusant de vos feintes caresses, vous prépariez avec un art infernal l’abominable machination qui, si elle eût réussi, me poussait au suicide...
Tenez, je m’estimerais bien vengé si je pouvais vous faire souffrir pendant un seul jour ce que j’ai enduré, moi, durant des mois...
Car ce n’était pas tout!... Vous n’aviez même pas l’excuse, si c’en est une, d’une passion impérieuse et unique!... Désabusé, je voulus savoir tout, et j’appris qu’en mon absence vous étiez devenue mère.
Comment ne vous ai-je pas tuée!... Comment ai-je eu l’effroyable courage de vous taire, de vous dissimuler ce que je savais!... Ah!... c’est que j’espérais, en vous épiant, arriver jusqu’au bâtard maudit et jusqu’à votre complice... C’est que je rêvais une vengeance terrible comme l’offense!... Je m’étais dit qu’un jour viendrait où à tous risques vous voudriez revoir votre enfant, l’embrasser, assurer son avenir!... Imbécile!... Vous l’aviez déjà oublié!... A la nouvelle de mon retour on l’a porté à quelque hospice ou abandonné sous une porte cochère, et tout a été dit... Songez-vous seulement à lui, quelque fois?... Vous êtes-vous jamais demandé ce qu’il devient, ce qu’il fait, tandis que vous jouissez d’un luxe royal, s’il a même du pain, et dans quels cloaques il a peut-être roulé...
—Toujours cette ridicule accusation, s’écria la baronne.
—Oui, toujours!...
—Eh!... vous devriez comprendre pourtant que cette histoire d’enfant n’est qu’une calomnie... Je vous l’ai dit quand vous m’en avez parlé, douze ans après... je vous l’ai répété mille fois...
Le baron eut un soupir qui ressemblait à un sanglot et, sans tenir compte des paroles de sa femme:
—Si je me suis résigné à vous laisser vivre sous mon toit, poursuivit-il, c’était pour notre fille... Je tremblais que le scandale d’une séparation ne retombât sur elle! Supplice inutile... Elle n’en est pas moins perdue autant que vous l’êtes vous-même, et perdue par vous!...
—Quoi! vous vous en prenez à moi!...
—A qui dois-je m’en prendre?... Qui donc l’a entraînée au bal, au théâtre, aux courses, au bois, partout où une jeune fille ne doit pas paraître... Qui donc l’a initiée à ce que vous appelez «la haute vie,» et a même osé s’en faire une sorte de chaperon discret et facile?... Qui donc est cause que j’ai dû la marier avec un misérable qui déshonore le titre qu’il porte, dont elle s’était éprise, et qui a achevé votre œuvre de démoralisation...
Qu’avez-vous fait de votre fille?... Ses extravagances lui ont conquis une célébrité parmi ces dévergondées qui ont la prétention de représenter les grandes dames... Elle n’a pas vingt-deux ans, et il ne lui reste plus un préjugé à braver!...
Son mari s’affiche avec des actrices et des coureuses, et elle, de son côté... Enfin, en moins de deux ans, le million de dot donné par moi a été dissipé, fondu, jeté au vent... il n’en reste plus rien... Et à cette heure, ma fille et mon gendre s’entendent pour me soutirer de l’argent!... Ils appellent cela, entre eux, «carotter papa» ou «taper le beau-père.» Quelle honte!...
Avant-hier, écoutez-bien cela, mon gendre est venu me demander cent mille écus... et comme je les lui refusais, il m’a menacé, si je ne les lui donnais pas, de publier des lettres écrites par ma fille, par sa femme, à je ne sais quel cabotin!... Épouvanté, j’ai payé... Puis, le soir même, j’ai appris que le mari et la femme, ma fille et mon gendre, étaient d’accord pour cet ignoble chantage... Oui, j’en ai eu la preuve irrécusable... Sortant d’ici et ne devant pas rentrer de la journée chez lui, mon gendre a télégraphié à sa femme la bonne nouvelle... Dans sa joie, il s’est trompé d’adresse, et c’est ici que le télégramme a été apporté. Je l’ai ouvert, et j’ai lu: «Bébé chérie, papa beau-père a coupé dans le pont, j’ai décroché la timbale, il a casqué!...» Oui, voilà ce qu’il a osé écrire et remettre aux employés, signé de son nom, à l’adresse de sa femme...
L’épouvante gagnait Pascal...
Il se demandait s’il n’était pas dupe de quelque cauchemar absurde, si c’était bien vrai, ce qu’il entendait, bien réel...
C’est qu’il n’avait pas idée des drames abominables qui se jouent parfois au fond de ces hôtels dont le passant admire et envie les splendeurs...
Du moins, croyait-il la baronne terrassée, et pensait-il qu’il allait l’entendre tomber aux genoux de son mari.
Erreur!... Le son de voix de cette «femme forte» lui apprit que, bien loin de s’humilier, elle se révoltait.
—Que fait donc votre gendre que vous ne fassiez! s’écria-t-elle... C’est bien à vous de le blâmer, vraiment, vous qui traînez votre nom dans tous les tripots de l’Europe, vous...
—Malheureuse!... interrompit le baron, malheureuse!...
Mais se maîtrisant aussitôt:
—C’est vrai, répondit-il, avec une ironie navrante, c’est vrai, je joue... On dit: «Ce gros baron Trigault, quel drôle de corps, toujours les cartes à la main!...» Mais vous savez bien, vous, que j’ai le jeu en horreur, que je l’exècre... Seulement, lorsque je joue, j’arrive quelquefois à oublier... Il faut bien que j’oublie, n’est-ce pas?... J’avais d’abord essayé de boire, mais l’alcool me glaçait... j’avais la nausée sans l’ivresse. Alors j’ai eu recours aux cartes, et quand l’enjeu est considérable et de nature à compromettre ma fortune, je perds la conscience de mon malheur!
La baronne eut un petit ricanement sec comme la détente d’un ressort d’acier, et d’un ton de railleuse commisération:
—Pauvre baron! fit-elle. C’est sans doute aussi pour oublier que vous passez tout le temps où vous ne jouez pas près d’une certaine Lia d’Argelès... Elle est fort bien, cette dame; je l’ai aperçue au bois plusieurs fois...
—Ah! taisez-vous! s’écria le baron, taisez-vous!... N’insultez pas une malheureuse qui vaut mieux que vous...
Et sentant qu’il était à bout, qu’il cessait d’être maître de soi:
—Tenez, poursuivit-il d’une voix rauque, ne me bravez pas davantage... Sortez, ou je ne réponds plus de rien!...
Pascal entendit remuer une chaise, le parquet cria, et presque aussitôt une femme traversa rapidement le fumoir...
Comment ne l’aperçut-elle pas? cela tint à la place où il était, et aussi à ce qu’elle devait être extraordinairement agitée, malgré ses bravades...
Mais il la vit, lui, et il eut comme un éblouissement.
—Quelle ressemblance, mon Dieu!... murmura-t-il.
III
C’était comme une apparition étrange, inconcevable, et Pascal Férailleur se défendait en vain d’un mystérieux effroi, quand des pas pesants et mal assurés firent de nouveau craquer le parquet de la salle à manger.
Ce bruit lui rendit la conscience de la réalité.
—C’est lui, pensa-t-il, c’est le baron... il vient. S’il me trouve ici, je suis perdu: jamais il ne consentira à m’aider... Un homme ne pardonne pas à un autre homme d’avoir entendu ce que je viens d’entendre...
Pourquoi ne pas fuir, disparaître?... La carte portant le nom de Mauméjan, ne serait pas une preuve de sa visite... Il reverrait le baron plus tard, un autre jour, ailleurs qu’à son hôtel, pour n’être pas reconnu par les domestiques...
Toutes ces réflexions traversèrent son esprit comme l’éclair, et déjà il prenait son élan, quand un cri rauque le cloua sur place.
Le baron Trigault était debout dans le cadre de la porte de communication.
Son émotion, comme il arrive à tous les gens de forte corpulence, se trahissait par d’affreux désordres... Son visage était littéralement décomposé, il avait les lèvres plus blanches qu’un linge, et l’œil injecté comme après un coup de sang...
—Comment êtes-vous là?... demanda-t-il d’une voix étranglée.
—Vos domestiques m’ont fait entrer.
—Qui êtes-vous?
—Quoi!... monsieur, vous ne me reconnaissez pas!...
Pascal, dans son trouble, oubliait que le baron ne l’avait vu que deux fois... Il oubliait sa barbe coupée, ses vêtements presque misérables, toutes ses précautions pour se rendre méconnaissable.
—Je n’ai jamais connu personne du nom de Mauméjan, dit le baron.
—Eh!... Monsieur, ce nom n’est pas le mien... Avez-vous donc oublié l’honnête homme qui, chez Mme d’Argelès, est tombé dans le piége infâme que lui avait tendu le vicomte de Coralth?
Le baron se frappa le front.
—C’est vrai, fit-il, c’est vrai, je vous remets maintenant.
Et, torturé par le souvenir de l’affreuse explication qui venait d’avoir lieu:
—Depuis combien de temps êtes-vous ici? interrogea-t-il.
Fallait-il mentir ou confesser la vérité?...
Pascal hésita, mais son hésitation ne dura pas la dixième partie d’une seconde.
—Je suis ici depuis une demi-heure environ, répondit-il.
Un flot de sang empourpra les joues livides du baron, ses yeux étincelèrent et, à son geste menaçant, il fut aisé de voir que la tentation le prenait de se précipiter, pour l’étrangler, sur cet homme qui avait surpris les secrets honteux et terribles de son intérieur.
Mais ce fut le dernier effort de son énergie...
La scène atroce qu’il venait de subir l’avait brisé, et c’est d’une voix défaillante qu’il dit:
—Alors, vous n’avez pas perdu... un mot de ce qui... se disait de l’autre côté?
—Pas un.
Le baron s’affaissa sur le divan.
—Ainsi donc, murmurait-il, je ne suis plus seul à savoir... L’œil d’un étranger a plongé jusqu’au fond de l’abîme où je suis... Le secret de mes misères et de mon désespoir ne m’appartient plus!...
—Oh!... monsieur, interrompit Pascal, monsieur!... Avant de repasser le seuil de votre hôtel, j’aurai tout oublié... sur ce qu’il y a de sacré au monde, je vous le jure!
Il étendait la main comme pour prêter serment, et cette main loyale, le baron la saisit et la pressa avec une effusion douloureuse, en disant:
—Je vous crois!... vous êtes un homme d’honneur, vous... Il ne m’a fallu que vous voir chez vous pour en être sûr... Vous ne rirez pas de mon malheur, vous, ni de mes souffrances.
Il devait souffrir atrocement, en effet, car de grosses larmes roulaient lentement le long de ses joues.
—Que vous ai-je donc fait, ô mon Dieu!... poursuivait-il, pour me châtier si cruellement... J’ai toujours été bon et humain, cependant, et secourable pour qui m’implorait!... Seul, je suis seul!... J’ai une femme et une fille, et elles me fuient, elles me haïssent... Elles souhaitent ma mort, qui leur livrerait la clef de ma caisse... Quelle torture!... Dire que pendant des mois je n’osais pas manger chez moi, ni chez mon gendre, oui, voilà où j’en étais... Je craignais le poison, je ne touchais plus à un plat qu’après avoir vu ma fille ou ma femme y goûter... Pour éviter un crime, j’ai dû avoir recours à des précautions inouïes... J’ai dû placer ma fortune de telle sorte que si je mourais subitement il n’en reviendrait pas un sou à ma famille... Dès lors on a intérêt à ce que je vive!...
Il se dressa d’un air égaré, et saisissant le bras de Pascal qu’il serra à le briser:
—Et ce n’est rien encore! continua-t-il d’une voix rauque. Cette femme, la mienne... vous avez tout entendu, n’est-ce pas... il vous a été donné de mesurer la profondeur de son infamie et de sa scélératesse... Eh bien!... je l’aime.
Pascal recula d’un pas, et la stupeur lui arracha une exclamation...
—Oh!...
—Cela vous confond, n’est-ce pas?... C’est incompréhensible, en effet, inouï, monstrueux... mais c’est ainsi. C’est pour satisfaire ses goûts de luxe que j’ai voulu être riche à millions... Si j’ai acheté un titre qui est pour moi un ridicule de plus, c’est que je voulais contenter sa vanité... Quoi qu’elle ait fait, je ne puis cesser de voir en elle la chaste et belle jeune femme des premiers mois de notre mariage. C’est lâche, absurde, misérable... je le sais bien... mais c’est plus fort que moi, que ma volonté, que ma raison. Je l’aime jusqu’à la passion, jusqu’au délire, on ne peut pas s’arracher le cœur!...
Ayant dit, il se laissa retomber sur le divan et sanglota. Était-ce bien là ce trivial et jovial baron Trigault, que Pascal avait vu chez Mme d’Argelès... l’homme à la mine prospère, à l’aplomb superbe, au verbe haut, à la plaisanterie cynique, le coureur de tripots, l’ami de toutes les femmes faciles!...
Hélas, oui!... Mais le baron que connaissait le monde n’était qu’un comédien, et celui-ci était le véritable...
Au bout de cinq ou six minutes, cependant, il réussit à se maîtriser, et d’un ton relativement calme:
—Mais c’est trop s’occuper d’un mal incurable, fit-il... Parlons de vous, M. Férailleur. A quoi dois-je l’honneur de votre visite?
—A vos offres de l’autre jour, monsieur, à l’espoir que j’ai que vous m’aiderez à confondre la calomnie et à me venger de ceux qui m’ont perdu...
—Oh!... oui, je vous aiderai, s’écria le baron, et de tout mon pouvoir.
Mais l’expérience venait de lui rappeler le danger de parler les portes ouvertes, il se leva, ferma celles du fumoir, et revenant à Pascal:
—Expliquez-vous, monsieur, fit-il; en quoi puis-je vous être utile?
Ce n’est pas sans certaines appréhensions que Pascal s’était présenté chez le baron Trigault; mais, après ce qu’il avait entendu, il ne devait plus hésiter, ni craindre, il pouvait parler en toute sécurité.
—Je ne vous apprendrai rien, monsieur le baron, commença-t-il, en vous disant que M. de Coralth avait glissé dans le jeu les cartes préparées qui m’ont fait gagner... cela est de toute évidence... Quoi qu’il advienne, je me vengerai... Mais avant de le frapper, je veux atteindre l’homme dont il était le vil instrument.
—Quoi!... vous supposez...
—Je ne suppose pas... je suis sûr que M. de Coralth agissait pour le compte d’un misérable qui n’avait pas le courage de son infamie!...
—Possible!... Je ne vois guère de scélératesse qui puisse l’effrayer... Mais qui donc l’a employé à cette œuvre abominable de déshonorer un honnête homme!...
—Le marquis de Valorsay.
A ce nom, le baron bondit sur son divan.
—Impossible! s’écria-t-il, absolument impossible!... M. de Valorsay est incapable de la lâcheté dont vous l’accusez... Que dis-je? il est au-dessus même du soupçon. Voici bien des années que je le vois, et jamais je n’ai connu un homme plus loyal, plus honnête, plus brave. Pour tout dire, il est de mes amis, nous nous voyons presque tous les jours, et je l’attends aujourd’hui même.
—C’est cependant lui qui a poussé M. de Coralth.
—Mais pourquoi?... Dans quel but?...
—Pour épouser une jeune fille que j’aime... Elle... m’aimait, il a reconnu que j’étais un obstacle, il m’a supprimé, plus sûrement que s’il m’eût fait assassiner. Mort, elle m’eût pleuré... déshonoré, elle me repousse.
—Valorsay est donc fou de cette jeune fille?
—Elle lui est, je pense, parfaitement indifférente.
—Eh bien, alors?...
—Seulement, elle possède des millions...
Cette explication, on le voyait, était loin d’ébranler le baron Trigault.
—Le marquis, répondait-il, a cent cinquante ou deux cent mille livres de rentes en beaux biens au soleil; voilà sa justification. Avec cette fortune et son nom, en position de choisir entre toutes les héritières de France, pourquoi irait-il s’adresser à la femme que vous aimez!... Ah! s’il était pauvre, si sa fortune était compromise, s’il sentait, comme mon gendre, le besoin de redorer son blason...
Il s’arrêta; on frappait à la porte... Il cria d’entrer, et un valet parut qui lui dit:
—M. le marquis de Valorsay désirerait entretenir M. le baron.
C’était l’ennemi!... Une convulsion de rage crispa le visage de Pascal, mais ce fut tout. Il ne bougea pas, il ne prononça pas une parole.
—Priez M. le marquis de m’attendre à côté, dans la salle à manger, dit le baron, je le rejoins à l’instant.
Et le domestique s’étant retiré:
—Eh bien!... M. Férailleur, demanda-t-il, devinez-vous mes intentions?
—Je le crois, monsieur... Vous voulez probablement me mettre à même d’entendre l’entretien que vous allez avoir avec M. de Valorsay.
—Juste... Je laisserai la porte ouverte. A vous d’écouter.
Ce mot «écouter» avait été, certes, prononcé sans amertume, sans reproche, et cependant Pascal ne put s’empêcher de rougir et de baisser la tête.
—Je veux vous prouver, poursuivit le baron, que vos soupçons s’égarent. Fiez-vous à mon adresse pour vous le démontrer... Je saurai conduire la conversation comme un interrogatoire, de telle sorte qu’après le départ du marquis vous serez bien forcé de confesser que vous vous trompiez...
—Ou vous reconnaîtrez que j’avais raison, monsieur.
—Soit! Personne n’est à l’abri d’une erreur, et je ne suis pas têtu.
Il se levait, Pascal le retint.
—Je ne sais déjà, monsieur, prononça-t-il, comment vous témoigner ma gratitude, et cependant... si j’osais... si je ne craignais d’abuser, je vous demanderais encore un service.
—Parlez, monsieur Férailleur.
—Alors, voici: Je ne connais pas le marquis de Valorsay... Si, au lieu de laisser la porte grande ouverte, vous la laissiez seulement entre-bâillée, j’entendrais aussi distinctement et je pourrais regarder, voir...
—Entendu!... répondit le baron.
Et ouvrant la porte de communication, il parut dans la salle à manger, la main amicalement tendue, et disant de sa meilleure voix:
—Excusez-moi, cher ami, de vous avoir laissé seul... On m’a remis votre lettre ce matin, et je vous attendais, mais il m’est survenu une affaire... Vous allez bien, d’ailleurs?...
A l’entrée du baron, le marquis de Valorsay s’était vivement avancé vers lui.
Ou il avait imaginé un nouveau plan et l’espoir lui revenait, ou il avait sur lui-même une terrible puissance. Jamais il n’avait paru plus calme. Jamais son visage n’avait mieux exprimé l’insouciance hautaine, la satisfaction de soi et le dédain des autres, qui sont le comble de la distinction.
Il était mis avec plus de recherche encore que d’ordinaire, avec un goût parfait, du reste, et son valet de chambre s’était surpassé en le coiffant... on eût juré qu’il avait encore beaucoup de cheveux.
S’il éprouvait quelque émotion intérieure, elle ne se trahissait que par la roideur de sa coquine de jambe droite, la jambe cassée à la Marche.
—C’est à vous qu’il faut demander comment va la santé, dit-il au baron, vous paraissez tout agité, votre cravate est à demi dénouée...
Et montrant à terre des débris de porcelaines brisées:
—Déjà en voyant cela, je me demandais s’il était arrivé quelque accident.
—La baronne s’est trouvée mal en déjeunant, et cela m’a un peu ému... Mais ce n’est rien... elle est remise déjà, et vous pouvez compter sur elle demain pour applaudir votre victoire aux courses de Vincennes. Elle a je ne sais combien de centaines de louis engagés sur vos chevaux.
Le marquis eut un geste de cordial regret.
—Par ma foi! fit-il, Mme la baronne joue de malheur!... Je ne cours pas à Vincennes, j’ai déclaré forfait. Je ne fais plus courir...
—Allons donc!
—C’est ainsi... J’ai été amené à cette détermination irrévocable par l’infâme calomnie qu’on débite sur mon compte.
Ce n’était rien, cette réponse, et cependant elle troubla en quelque chose l’assurance du baron Trigault.
—On vous calomnie!... murmura-t-il.
—Abominablement!... Dimanche dernier, le meilleur cheval de mon écurie, Domingo est arrivé mauvais troisième... Domingo était grand favori... vous voyez d’ici les déceptions!... Alors, savez-vous ce qu’on a prétendu?... On a dit que je pariais sous-main contre mon propre cheval, que j’avais intérêt à ce qu’il fût battu, par conséquent, et que je m’étais entendu avec mon jockey... Cela se fait tous les jours, je le sais, ce n’en est pas moins une infamie!...
—Qui donc a dit cela?...
—Eh!... le sais-je!... Le sûr, c’est qu’on l’a crié partout et qu’on l’a même imprimé, mais avec des formes si discrètes qu’il n’y avait pas moyen d’en demander raison. C’eût été se reconnaître. On est allé jusqu’à dire que cette supercherie me rapportait une somme énorme, et que, pour parier, j’avais employé comme prête-noms Rochecotte, Kervaulieu, Coralth et deux encore...
Le baron eut un soubresaut si violent que M. de Valorsay le remarqua, mais il n’en comprit pas la cause.
Vivant dans le monde de la baronne Trigault et connaissant ses histoires, il pensa que le nom de Coralth avait irrité le baron, et il s’en voulut de l’avoir prononcé.
—Ainsi, continua-t-il vivement, ne soyez pas surpris si la semaine prochaine vous voyez annoncer la vente de mon écurie de courses...
—Quoi!... vous allez vous défaire...
—De tous mes chevaux, oui, baron... J’en ai dix-neuf, ce sera bien le diable si je n’en tire pas huit ou dix mille louis!... Domingo seul vaut plus de quarante mille francs...
Parler de vendre, de se défaire de quelque chose qu’on possède, parler de l’argent qu’on espère réaliser... voilà qui sonne mal aux oreilles! Qui dit vente, dit besoin d’argent, c’est-à-dire insuffisance du revenu, c’est-à-dire ruine prochaine... Le baron eut mille peines à retenir certain claquement de langue qui lui était habituel quand on lui offrait, au jeu, quelque valeur douteuse.
—Tant que les chevaux de courses n’ont été qu’un luxe de grand seigneur, poursuivait le marquis, je me le suis passé... Du moment où ils deviennent une simple spéculation, un peu moins hasardeuse que celles de la Bourse, je me retire... Une écurie de courses, maintenant, se monte par actions, comme une raffinerie... je n’en suis plus. Un particulier ne lutte pas contre une société... il lui faudrait une fortune comme la vôtre, baron... et encore!...
Était-ce bien M. de Valorsay qui parlait ainsi, de l’air le plus sérieux!... Le baron en était un peu plus que surpris.
—Cela vous fera toujours une économie de cinquante, ou soixante mille francs par an, observa-t-il.
—Dites du double, et vous serez encore au-dessous de la vérité... Eh!... cher baron, en seriez-vous encore à apprendre qu’il n’y a rien de si ruineux qu’une écurie!... C’est pis que le jeu, et les femmes, en comparaison, sont une économie réelle... Ninette me coûte moins cher que Domingo, son cocher, son entraîneur et ses palefreniers. Mon homme d’affaires prétend que les vingt-trois mille francs de prix que j’ai gagnés en 1867 me reviennent à près de cent mille écus.
Se vantait-il, disait-il vrai?... Toujours est-il que le baron, qui connaissait bien sa vie, se livrait à un rapide calcul mental.
—Que dépense donc Valorsay bon an mal an, comptait-il. Mettons pour son écurie, 250,000 francs...; pour Ninette Simplon, 40,000 francs; pour son train de maison, 80,000 francs...; pour les déplacements et le jeu, 30,000 francs...; pour les cigares, les fantaisies et l’imprévu, 30,000 francs... Tout cela, à vue de nez, fait quelque chose comme 430,000 francs par an!... Les avait-il?... Non. Il aurait donc mangé au sac... il serait donc ruiné!... Diable!...
Le marquis, lui, poursuivait gaiement:
—Vous le voyez, je me range!... Hein!... cela vous surprend?... Et moi, donc!... Mais il faut faire une fin, n’est-ce pas?... Je commence à trouver que la vie de garçon n’est pas drôle: il y a des rhumatismes à l’horizon, j’ai l’estomac délabré... bref, je me sens mûr pour le mariage, baron, et... je me marie.
—Vous!...
—Moi-même... Comment!... vous ne l’aviez pas entendu dire? Il y a trois jours que je l’ai annoncé officiellement en plein cercle.
—J’ignorais!... Il est vrai que depuis trois jours je n’ai pas mis les pieds au cercle. J’ai lié une partie avec Kami-Bey, vous savez, ce Turc si riche, et comme nous faisons des séances de huit et dix heures, nous jouons chez lui, au grand hôtel, c’est plus commode!...
—Comme cela, je comprends...
N’importe!... le baron avait l’air d’un homme qui tombe des nues.
—Ah! vous vous mariez, reprit-il... Eh bien!... je connais une personne qui ne doit pas être ravie.
—Qui donc?...
—Ninette Simplon, parbleu!...
M. de Valorsay éclata de rire.
—Bast! fit-il, qui m’empêchera...
Mais il se reprit aussitôt, et d’un ton dégagé:
—Elle sera vite consolée, dit-il. Ninette Simplon est une fille d’ordre, baron, à ce point que je l’ai toujours soupçonnée d’avoir un livre de recettes en place de cœur... Je lui connais 300,000 francs, pour le moins, en bonnes et sûres valeurs; son mobilier et ses diamants valent autant... pourquoi me regretterait-elle!... Ajoutez que je lui ai promis cinquante billets de mille francs pour s’essuyer les yeux le jour de ma noce, et vous comprendrez qu’elle voudrait déjà me voir marié!...
En apparence, le baron Trigault accordait au marquis de Valorsay toute son attention, et la plus bienveillante.
En réalité, il ne songeait qu’à Pascal Férailleur, et son œil, à toute minute, se coulait sournoisement vers la porte de communication.
—Quelles doivent être, pensait-il, les réflexions de ce malheureux jeune homme?
C’est que lui-même se sentait singulièrement troublé.
Entré dans la salle à manger, sans l’ombre d’un soupçon, il ne savait plus maintenant que croire, tant Valorsay, en un quart d’heure de conversation, s’était battu en brèche et démoli lui-même.
Libre et maître de sa conduite, le baron n’eût pas poussé plus loin l’interrogatoire si habilement déguisé, où Valorsay se laissait prendre. Ayant toujours à craindre que le monde ne s’occupât de sa vie privée, jamais il ne s’inquiétait de l’existence des autres. Par principe, et plus encore par nécessité, il professait et pratiquait le système de l’indulgence et de l’absolution quand même. Enfin, il lui répugnait beaucoup de tendre un piége à son hôte.
Mais il avait promis à Pascal de tout faire pour découvrir la vérité, et personnellement, il avait un intérêt énorme à ce qu’elle éclatât.
—Je comprends, dit-il au marquis, Ninette Simplon ne vous tracassera pas... Ce que je conçois moins, c’est que vous parliez d’économie à la veille d’un mariage qui va sans doute doubler, pour le moins, votre fortune... Vous n’aliénez pas, j’en suis bien sûr, votre liberté, sans de bonnes et solides raisons, sonnantes et ayant cours...
—Erreur!...
—Comment, erreur!...
—A vous, cher baron, je puis l’avouer, la jeune fille que j’épouse n’a pas un sou... Ma future n’a d’autre dot que ses yeux noirs... il est vrai qu’ils sont superbes.
Cela, plus que tout le reste, était renversant, et détruisait,—en apparence du moins—les allégations de Pascal.
—Est-ce bien vous qui parlez! fit le baron. Vous, un homme positif et pratique, vous donnez dans les grands sentiments...
—Mon Dieu! oui...
Ne voyant nul inconvénient à laisser paraître sa stupeur, le baron ouvrait des yeux énormes.
—Ah ça, fit-il, vous adorez donc votre future...
—Adorer est faible.
—Il me semble que je rêve!...
Valorsay haussa les épaules de l’air d’un homme qui a pris son parti d’un ridicule qu’on lui découvre, et d’un ton habilement nuancé de sentimentalité et d’ironie:
—Je sais, dit-il, que mon aventure est du dernier bouffon et qu’on se moquera de moi outrageusement au cercle... Ma foi!... tant pis!... j’ai toujours eu le courage de mes opinions. Je suis amoureux, mon cher baron, ni plus ni moins qu’un lycéen... Amoureux à ce point d’aller le soir rôder autour de la maison de ma belle dans l’espoir de l’entrevoir... Comment cela m’a pris, le diable m’emporte si je saurais le dire!... Le sûr, c’est que je suis pris. Je me croyais usé, fané, flétri, blasé, fini, je me vantais d’être invulnérable... Ah bien oui!... Un beau matin je me suis éveillé avec un cœur de vingt ans dans la poitrine, un cœur qui au moindre regard battait la chamade et m’envoyait au visage des flots de pourpre... Naturellement, j’ai essayé de me raisonner, je me suis fait honte... A quoi bon! Mieux je me démontrais ma folie, plus je m’y obstinais... Après cela, peut-être la folie n’est-elle pas si grande... On ne rencontre pas deux fois une beauté si parfaite unie à tant de grâces pudiques, tant de noblesse et de passion, tant de candeur et une intelligence si vive... Je me propose d’abandonner Paris... Ma femme et moi voyagerons d’abord en Italie, nous reviendrons ensuite nous établir à Valorsay, comme deux tourtereaux... Parole d’honneur, je me fais une délicieuse image de la vie calme que nous mènerons là-bas... Un vieux corrompu comme moi ne méritait pas tant de bonheur. Décidément, je suis né sous une heureuse étoile!
Moins préoccupé, il eût distingué le son rauque d’un blasphème étouffé, derrière la porte, et que là s’amassait un orage qui allait voiler cette étoile dont il parlait.
Moins absorbé par le rôle qu’il jouait, il eût vu passer sur le front de son interlocuteur l’ombre de réflexions étranges et périlleuses pour lui.
C’est que le baron savait observer, c’est qu’il ne trouvait pas d’un bien franc aloi cette exaltation passionnée.
—Je vois votre affaire, mon cher marquis, dit-il, vous aurez rencontré la descendante de quelque grande et illustre famille ruinée...
—Vous n’y êtes pas... Ma future n’a d’autre nom que son prénom de Marguerite.
—C’est tout à fait du roman, alors!...
—Vous l’avez dit, du roman. Connaissiez-vous le comte de Chalusse, qui vient de mourir?...
—Non... mais j’en ai ouï parler très-souvent.
—Eh bien! c’est sa fille que j’épouse, sa fille naturelle.
Le baron tressaillit.
—Permettez! fit-il. M. de Chalusse était effroyablement riche, il était garçon. Comment sa fille, encore que ce ne soit que sa fille naturelle, se trouve-t-elle sans le sou?
—Une fatalité!... M. de Chalusse est mort subitement; il n’a pu ni lui léguer sa fortune ni la reconnaître...
—Comment n’avait-il pas pris ses précautions?
—Ah! voilà. Il y avait à une reconnaissance des difficultés de toutes sortes, et même des dangers. Mlle Marguerite avait été abandonnée, je devrais dire perdue, par sa mère, à l’âge de cinq ou six mois, et il n’y a pas bien des années que M. de Chalusse, après mille démarches, l’avait enfin retrouvée...
Ce n’était plus pour le compte de Pascal, c’était pour le sien propre, que le baron Trigault écoutait de toute la force de son attention.
—C’est fort curieux, répétait-il, faute de trouver autre chose à dire, c’est fort curieux!...
—N’est-ce pas?... C’est tout une histoire.
—Et serait-il... indiscret...
—De me la demander? Certes non. M. de Chalusse me l’a racontée, mais fort en gros, vous comprenez, sans détails... Étant jeune, M. de Chalusse s’était épris d’une charmante jeune femme dont le mari, un digne et naïf garçon, était allé tenter fortune en Amérique... Elle résista un peu, étant honnête, mais si peu, que l’année même du départ de son mari, elle mettait au monde une jolie petite fille, qui est Mlle Marguerite... Aussi, pourquoi l’autre s’en allait-il en Amérique?
—Oui!... balbutia le baron, pourquoi?...
—Tout marchait au mieux, quand M. de Chalusse fut forcé de partir à son tour pour l’Allemagne, où on avait découvert, lui écrivait-on, une sœur à lui, qui s’était enfuie de la maison paternelle, avec on ne sait qui... Il y était depuis quatre mois, quand la poste, un matin, lui apporta une lettre où sa jolie maîtresse lui disait: «Nous sommes perdus, mon mari est à Marseille, il sera ici demain; ne cherchez jamais à me revoir... craignez tout de lui... Adieu!...» Sur cette lettre, M. de Chalusse se jeta dans une chaise de poste et reprit avec une foudroyante rapidité la route de Paris... Il voulait sa fille, il la voulait absolument!... Il arriva trop tard. A la nouvelle du retour de son mari, la jeune femme avait perdu la tête; elle n’avait plus eu qu’une idée: cacher sa faute, à tout prix. Et de nuit, déguisée, avec mille précautions, elle était allée déposer sa petite Marguerite sous une porte; aux environs des Halles...
Il s’interrompit tout à coup, et vivement:
—Mais qu’avez-vous, cher baron, s’écria-t-il, qu’avez-vous?... Qu’est-ce qui vous prend?... Vous trouvez-vous mal?... Faut-il que je sonne?...
C’est que le baron, en effet, était plus blême que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang; un grand cercle bleuâtre, sanguinolent comme une meurtrissure, s’élargissait de plus en plus autour de ses yeux.
Interpellé, il fit un effort, et d’une voix étranglée:
—Ce n’est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un éblouissement... il passe... il est passé!
Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu’il s’assit en murmurant:
—Je vous en prie, marquis... continuez, c’est très-curieux, très-curieux.
M. de Valorsay poursuivit:
—Le mari était un garçon naïf, incontestablement, mais c’était aussi, paraît-il, un homme d’une énergie redoutable... Ayant appris que sa femme avait eu un enfant en son absence, il se mit à remuer ciel et terre pour retrouver non-seulement l’enfant, mais encore le père... Il avait fait serment de les tuer l’un et l’autre, et c’était un gaillard à tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d’une chiquenaude... Et s’il vous faut une preuve de la force de son caractère, la voici: Il eut le courage inouï de ne rien dire à sa femme, de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu’il était avant son voyage... Mais il l’épiait ou la faisait épier nuit et jour, persuadé qu’elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle était fine, heureusement; elle découvrit que son mari savait tout et prévint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie...
Que le marquis de Valorsay ne comprît pas que son récit était la seule cause du trouble où il voyait le baron, cela s’explique.
Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre diable qui était allé tenter fortune en Amérique!...
Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l’ami de Mme Lia d’Argelès, le joueur enragé, et ce mari si amoureux que dix années durant, il avait poursuivi l’homme qui, en lui volant sa femme, lui avait volé le bonheur de sa vie entière!...
Ce qui d’ailleurs eût dissipé les soupçons du marquis, s’il en eût eu, c’est qu’en arrivant il avait trouvé le baron très-ému, c’est que depuis un moment il le voyait revenir à soi, petit à petit, et se remettre...
Et il continuait, du ton léger et gouailleur qui lui était habituel... Car ne s’étonner ni ne s’émouvoir de rien, se moquer de tout, afficher un mépris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c’est le genre suprême, le goût, le «chic.»
—Nécessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantité de détails... Ce brave M. de Chalusse n’était pas explicite, il s’en faut, quand il arrivait à cette période de ce qu’il appelait ses malheurs... A travers ses réticences, cependant, j’ai cru comprendre qu’il avait été trompé à son tour et j’ai flairé certaines histoires de papiers volés, de titres rachetés à des créanciers, qui ne sont pas le dernier mot de l’honnêteté...
Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c’est que la vie entière de M. de Chalusse a été troublée par le souvenir du mari qu’il avait outragé... C’était chez lui une idée fixe qu’il mourrait de la main de cet homme... il l’apercevait partout. S’il sortait seul, à pied, le soir, ce qui était excessivement rare, il ne tournait le coin des rues qu’avec d’infinies précautions; il lui semblait toujours voir reluire dans l’ombre un poignard ou le canon d’un pistolet...
Jamais je ne croirais à cette inconcevable frayeur d’un homme d’ailleurs très-brave, si lui-même ne me l’avait confessée...
Il est resté dix ou douze ans sans oser faire la moindre démarche pour retrouver sa fille, tant il craignait d’attirer l’attention de son ennemi... Ce n’est qu’au bout de ce temps, et quand il lui fut prouvé que le mari, découragé, avait cessé ses investigations, qu’il commença les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles réussirent, et il arriva jusqu’à son enfant, grâce surtout à l’habileté d’un mauvais drôle, sorte de mouchard bourgeois, nommé Fortunat.
Le baron eut un mouvement de vive curiosité, aussitôt réprimé.
—Drôle de nom!... remarqua-t-il.
—Et ajoutez que son prénom est Isidore! Ah! c’est un doucereux et dangereux gredin, un scélérat de la pire espèce, qui a mérité cent fois le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries? C’est ce que je ne m’explique pas. Le positif, c’est qu’il les exerce en plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse.
Nom, prénom et adresse se gravèrent dans la mémoire du baron pour ne s’en effacer plus.
Et l’autre poursuivait.
—Mais ce pauvre comte n’avait pas de chance... Le mari l’avait à peine lâché, il commençait tout juste à respirer, que la femme à son tour l’entreprit... C’était, d’après ce que j’en sais, une de ces terribles et obsédantes créatures qui feraient prendre en haine leur sexe tout entier... Sous prétexte que le comte l’avait détournée de son devoir, qu’il avait brisé sa vie et détruit son bonheur, elle prétendait en faire sa proie et s’ingéniait à le torturer avec des raffinements de cruauté que n’auraient pas des sauvages...
Elle ne voulait pas absolument que M. de Chalusse prît leur fille près de lui, ni surtout qu’il l’adoptât... Elle soutenait que ce serait une imprudence qui tôt ou tard mettrait son mari sur leurs traces. Et comme le comte semblait résolu à passer outre, elle lui déclara que plutôt de l’endurer, elle avouerait tout à son mari.
—M. le comte de Chalusse était un homme patient, ricana le baron.
M. de Valorsay eut un petit sifflement ironique.
—Pas tant que vous croyez, répondit-il... Sa soumission devait tenir à quelque raison secrète qu’il ne m’a pas confiée... Il y aurait sous tout cela quelque grosse infamie que je n’en serais pas bien surpris... En tout cas, le pauvre comte avait fait l’impossible pour échapper à cette terrible femme... Il s’était réfugié à Cannes, elle l’y relança... Pendant je ne sais combien de mois, il voyagea en Italie sous un faux nom... peine perdue! Il en était réduit à cacher sa fille dans quelque couvent de province...
Dans les derniers mois de sa vie, cependant, il avait obtenu la paix... c’est-à-dire qu’il l’avait achetée. Le mari de la dame n’est pas riche ou est avare, et elle aime le luxe passionnément, jusqu’à la démence... M. de Chalusse lui faisait une assez grosse pension et payait ses toilettes.
Le baron se dressa tout d’une pièce, comme s’il eût été mû par un ressort. Ça, c’était le comble.
—Oh! la misérable!... gronda-t-il.
Mais il se rassit aussitôt, et l’exclamation étonna si peu M. de Valorsay, qu’il conclut tranquillement:
—Voilà, baron, comment et pourquoi ma bien-aimée Marguerite, la future marquise de Valorsay, n’a pas mille francs de dot...
Ce fut un regard d’angoisse, que le baron jeta vers la porte du fumoir... Il l’avait entendue remuer... Il frémit à l’idée de Pascal, fou de colère et de jalousie, entrant et se précipitant sur le marquis...
Cette situation excessive et périlleuse ne pouvait durer, il le comprit. Lui-même d’ailleurs était à bout de forces et de dissimulation...
Aussi, remettant à un autre moment toutes les questions qu’il avait encore à adresser à M. de Valorsay, se décida-t-il à interrompre brusquement ses confidences.
—Parole d’honneur!... fit-il avec un rire forcé, je m’attendais à mieux... Cela débute comme un roman d’amour et finit platement comme une histoire réelle... par de l’argent! Ah! elles vont bien, les femmes mariées!... Elles vous plument un amoureux et le mettent dans le cas de se brûler la cervelle aussi vivement que la première coquine venue!...
En sa qualité d’archimillionnaire et de gros joueur, le baron Trigault jouissait de toutes sortes d’immunités et de priviléges.
Il était de ces gens adroits qui font profession d’être brutaux en diable, mal élevés, cyniques et effrontés, qui déclarent que ce n’est pas leur faute, qu’il faut les prendre comme ça, et que le monde bêtement accepte «comme ça.»
Cependant sa brusquerie avait eu quelque chose de si offensant qu’en toute autre circonstance le marquis s’en fût formalisé.
Mais il avait toutes sortes de raisons de filer doux; il prit le parti de rire.
—Toujours le même, donc, baron, fit-il. Vous n’avez pas touché une carte de la matinée et les mains vous démangent... Excusez-moi de vous faire gaspiller votre temps, comme vous dites, ce que vous venez d’entendre était une préface nécessaire...
—Ce n’était qu’une préface?...
—Oui, mais rassurez-vous, j’ai fini et j’arrive à l’objet de ma visite...
Il était connu que le baron Trigault jouissait d’au moins huit cent mille livres de rentes... C’est pourquoi, bon an, mal an, il recevait pour plus d’un million de demandes de secours ou de prêts... c’est pourquoi il n’avait pas de rival pour flairer un solliciteur.
—Dieu me pardonne!... pensa-t-il, Valorsay va me demander de l’argent.
Il est sûr que la brillante désinvolture du marquis voilait mal un certain embarras, et que sa langue remuait péniblement les mots.
—Donc, je me marie, disait-il, je romps avec la vie de garçon... je me range. C’est vous dire, mon cher baron, que je vais avoir à nettoyer ma situation... La corbeille, les deux fêtes que je me propose de donner, les restaurations de Valorsay, un voyage avec ma femme... tout cela va me coûter les yeux de la tête.
—Les yeux de la tête, c’est le mot.
—Eh bien!... contrairement à ce qui arrive à ceux qui épousent une dot, je crains de me trouver à court... Cela me tracassait un peu, quand j’ai pensé à vous... Je me suis dit: «le baron qui a toujours des fonds disponibles, me rendra le service de mettre cinq mille louis à ma disposition pour un an...»
Les yeux du baron ne quittaient pas le marquis.
—Sacrebleu!... fit-il d’un ton fâché... c’est que... je ne les ai pas...
Ce ne fut pas un désappointement plus ou moins grand qu’exprima le visage du marquis, ce fut un immense désespoir aussitôt dissimulé.
Mais le baron avait vu, d’autant mieux vu que sa réponse était un de ces piéges familiers aux banquiers... A l’impression que produit une première fin de non recevoir, ils jugent de l’urgence du besoin...
Le baron estima M. de Valorsay complétement ruiné... Néanmoins, comme il n’entrait pas dans ses vues de refuser, il s’empressa d’ajouter:
—Quand je dis que je ne les ai pas, j’entends... là, sous la main... Mais je les aurai avant quarante-huit heures, et si vous voulez vous trouver chez vous, après-demain, vers cette heure-ci, je vous enverrai un de mes hommes d’affaires qui s’entendra avec vous quant aux conditions.
Le marquis avait l’instant d’avant laissé paraître quelque chose de ses nouvelles angoisses... Il sut cette fois garder le secret de la joie immense qui l’inonda. C’est du ton le plus naturel, et comme s’il se fût agi d’une chose toute simple, qu’il remercia le baron... Mais il lui tardait d’être dehors... Il expédia quelques phrases banales et sortit en répétant: «—A après-demain...»
Le baron, lui, s’affaissa sur un fauteuil...
Martyr d’une passion plus forte que sa raison, victime d’un amour indigne et fatal qu’il n’avait pu arracher de son cœur, le baron Trigault avait eu, en sa vie, des instants atroces.
Mais jamais il n’avait été plus écrasé qu’en ce moment, où le hasard lui livrait le secret qu’il avait vainement poursuivi tant d’années.
Toutes les plaies de son âme, dont le temps avait engourdi la douleur, se rouvrirent plus cuisantes, comme une blessure à demi cicatrisée dont on arracherait l’appareil.
Rien n’avait servi, rien, de tout ce qu’il avait tenté pour retenir sur la pente de l’ignominie cette femme qui portait son nom, qu’il aimait et qu’il haïssait avec une égale fureur.
—Elle extorquait de l’argent au comte de Chalusse, pensait-il; elle le faisait chanter! Elle lui vendait le droit d’adopter leur fille!...
Bizarrerie de l’esprit humain!... C’était cette circonstance, presque futile, parmi tant d’autres, vraiment abominables, qui transportait de rage le malheureux baron. A quoi donc lui servait d’être devenu l’un des hommes les plus riches de Paris!... Il donnait à sa femme, uniquement pour sa toilette et ses caprices, 8,000 francs par mois, près de 100,000 francs par an; il n’y avait pas de trimestre où il ne lui payât pour une bonne somme de dettes, et, malgré tout, elle exigeait de l’argent de l’homme qui jadis l’avait aimée...
—Que fait-elle de tout cela? grondait le baron, ivre de douleur et de colère... Par quel miracle de profusion réussit-elle à dissiper les revenus de plusieurs millions!...
Un nom, le nom de Fernand de Coralth, montait à ses lèvres... mais il ne le prononça pas. Il venait de s’apercevoir enfin de la présence de Pascal; il l’avait oublié.
—Eh bien! M. Férailleur, fit-il de l’air d’un homme qui s’éveille en sursaut, après quelque terrible cauchemar.
Pascal essaya de répondre, il ne put, tant ses pensées tourbillonnaient dans son cerveau.
—Vous avez entendu M. de Valorsay? poursuivit le baron. Maintenant nous savons, à n’en pouvoir douter, qui est la mère de Mlle Marguerite... Que faire?... Que feriez-vous à ma place?
—Eh! monsieur, le sais-je!...
—Vrai, votre première pensée ne serait pas une pensée de vengeance?... Ç’a été la mienne... Mais de qui me venger?... Du comte de Chalusse? Il est mort... De ma femme? Oui, je le devrais, mais je n’en aurais pas le courage... Reste Mlle Marguerite...
—Mais elle est innocente, elle, monsieur, mais elle ne vous a jamais offensé...
Cette exclamation, le baron ne sembla pas l’entendre.
—Et que faudrait-il, poursuivit-il, pour que Mlle Marguerite fût, sa vie durant, la plus misérable des créatures... simplement favoriser son mariage avec le marquis... Ah! il lui ferait expier cruellement le crime de sa naissance...
—Mais vous ne ferez pas cela, s’écria Pascal hors de lui, ce serait une effroyable lâcheté, et je ne le permettrais pas... Jamais, je le jure devant Dieu, jamais, moi vivant, Valorsay n’épousera Marguerite... Il se peut que je sois vaincu dans la lutte que j’entreprends; il se peut qu’il la conduise jusqu’au seuil de l’église, mais là, il me trouvera, armé... et je ferai justice... On fera de moi après ce qu’on voudra!...
Le baron le considérait avec une émotion extraordinaire.
—Ah!... vous savez aimer, vous!...
Et d’une voix sourde, il ajouta:
—Voilà comment j’aimais la mère de Marguerite!...
Le déjeuner n’avait pas été desservi, et il restait sur la table une carafe pleine d’eau; le baron s’en versa coup sur coup deux grands verres qu’il but avec une avidité fiévreuse, puis il se mit à marcher, comme au hasard, autour de la salle.
Pascal se taisait...
Il lui semblait que c’était sa destinée qui s’agitait dans l’esprit de cet homme, et que de sa décision dépendait l’avenir...
L’accusé qui attend le verdict du jury n’a pas de pires angoisses.
Enfin, au bout d’une minute, un siècle, le baron s’arrêta.
—Après comme avant, M. Férailleur, prononça-t-il d’un ton brusque, je suis pour vous et avec vous... Donnez-moi la main... bien!... Les honnêtes gens se doivent aide et assistance, quand les coquins triomphent. Nous vous réhabiliterons, monsieur!... Nous démasquerons Coralth, le misérable, nous écraserons Valorsay, s’il a été vraiment l’instigateur de l’infamie qui vous a perdu.
—Quoi! monsieur, après votre conversation avec lui, vous doutez encore!
Le baron hocha la tête.
—Que Valorsay soit ruiné, répondit-il, je n’en doute aucunement... Je gagerais que mes cent mille francs sont perdus si je les lui prête... Je jurerais volontiers qu’ainsi qu’on l’en accuse, il pariait contre son cheval et l’a empêché de gagner.
—Vous voyez donc bien...
—Pardon... tout cela ne m’explique pas la prodigieuse différence de vos allégations et de ses dires... Vous assurez qu’il se soucie fort peu de Mlle Marguerite, lui prétend qu’il l’adore...
—Oui, monsieur, oui, le misérable a osé! Ah!... si je n’avais pas été retenu par la crainte de compromettre ma vengeance!...
—Je comprends, mais laissez-moi finir... Selon vous, Mlle Marguerite a des millions... D’après lui, elle n’a pas cent louis de dot... Qui a raison?.... Je crois que c’est lui, son emprunt de cent mille francs le prouve, et d’ailleurs il n’avancerait pas aujourd’hui un mensonge qui se découvrirait demain... Or, s’il dit vrai, il est impossible d’expliquer par la cupidité et son mariage et le guet-apens dont vous êtes victime...
Cette objection s’était déjà présentée à l’esprit de Pascal, mais il ne s’y était pas arrêté. Il réfléchit et trouva une explication qui lui parut plausible.
—M. de Chalusse n’était pas mort, dit-il, quand M. de Coralth et M. de Valorsay ont arrêté le plan qui devait les débarrasser de moi... par conséquent, Mlle Marguerite avait encore des millions.
—C’est une réponse... Au lendemain du crime, les deux complices ont reconnu qu’il ne leur serait d’aucune utilité, je vous le concède... Mais, en ce cas, comment se fait-il que le marquis ait persisté?
Pascal chercha, ne trouva rien, et se tut.
—Tenez, reprit le baron, il doit y avoir là-dessous quelque mystère d’iniquité que ni vous ni moi ne soupçonnons...
—C’est ce que ma mère me disait, monsieur.
—Ah!... c’est l’opinion de Mme Férailleur!... Alors elle est bonne. Voyons, raisonnons un peu... Mlle Marguerite vous aimait...
—Oui.
—Et elle vous a repoussé, tout à coup.
—Elle m’a écrit que le comte de Chalusse, à son lit de mort, lui avait arraché le serment d’épouser le marquis de Valorsay.
Le baron bondit sur sa chaise.
—Arrêtez! s’écria-t-il, arrêtez... Nous tenons peut-être le bout du fil qui nous conduira jusqu’à la vérité... Ah! Mlle Marguerite vous a écrit que M. de Chalusse, mourant, lui avait ordonné d’épouser le marquis! M. de Chalusse aurait donc eu sa pleine connaissance avant de rendre le dernier soupir!
D’un autre côté, Valorsay prétend que si Mlle Marguerite est sans ressources, c’est que le comte est mort trop subitement pour pouvoir écrire et signer deux lignes... Peut-on concilier ces deux versions, M. Férailleur?... Évidemment non. Donc, l’une des deux est fausse. Laquelle?... C’est ce qu’il faut chercher... Quand reverrez-vous Mlle Marguerite?...
—Elle m’a ordonné, monsieur, de ne jamais chercher à la revoir.
—Eh bien!... il faut lui désobéir, et tâcher d’arriver jusqu’à elle sans que personne le sache... Elle doit être épiée... n’écrivez pas, surtout!...
Il se recueillit, et après un moment:
—Nous arriverons peut-être, reprit-il, à la certitude morale de la complicité de Valorsay et de Coralth... Mais de là à l’établir par des preuves matérielles, il y a un abîme... Deux vils gredins qui s’associent pour égorger un honnête homme ne signent point de contrat par devant notaire... Des preuves! où en prendre?... Il faudrait gagner quelque intime de Valorsay. Mieux vaudrait peut-être tâcher de faire admettre près de lui un homme à nous, qui observerait sa vie, qui s’insinuerait dans sa confiance...
D’un geste brusque, Pascal interrompit le baron; l’espérance maintenant brillait dans ses yeux...
—Oui, monsieur, s’écria-t-il, oui, il faut placer près de M. de Valorsay un homme qui sache voir, assez habile pour se faire employer, capable, au besoin, de lui rendre quelques services... Je puis être cet homme, monsieur le baron, si vous le voulez... Cette idée m’est venue tout à l’heure, en vous écoutant... Vous devez envoyer chez M. de Valorsay. Je vous en conjure, laissez-moi prendre la place de l’homme d’affaires que vous lui avez annoncé... Il ne me connaît pas, et je suis assez sûr de moi pour répondre de ne me pas trahir... Je me présenterai de votre part; il m’accordera sa confiance... Je lui porterai de l’argent ou une bonne promesse, je serai bien reçu... Allez, j’ai tout un plan!...
Il s’interrompit...
On frappait à la porte, et un valet de pied parut, annonçant au baron qu’un domestique était là, qui désirait lui parler pour une affaire urgente.
—Faites entrer, dit le baron.
Ce fut Jobin, l’homme de confiance de Mme Lia d’Argelès, qui entra.
Il salua respectueusement, et d’un air mystérieux:
—J’ai cherché M. le baron partout... J’ai l’ordre de Madame de ne pas rentrer sans ramener M. le baron...
—C’est bien... je vous suis!...
IV
Comment M. Fortunat, cet homme si habile, avait-il choisi un dimanche, et un dimanche de courses de Vincennes, qui plus est, pour se présenter chez M. Wilkie, le séduisant ami du vicomte de Coralth!...
Son anxiété pouvait expliquer cette faute, mais ne la justifiait pas.
Il est sûr que sans cette circonstance, on ne l’eût pas congédié si cavalièrement. On l’eût laissé développer ses propositions, quitte à les refuser, et alors, qui sait ce qu’il fût advenu!...
Mais il y avait des courses! Mais M. Wilkie avait à surveiller «Pompier de Nanterre,» ce fameux «steeple-chaser» dont il était propriétaire pour un tiers, et à donner ses ordres au jockey dont il était—pour un tiers également—le maître et le seigneur.
Devoirs sacrés!... ce fait d’être commanditaire d’une malheureuse rosse, constituait tout l’état social de M. Wilkie. Cela le posait bien, dans son monde. Cela justifiait les trophées de cravaches et d’éperons qui ornaient son appartement de la rue du Helder, et lui permettait de trancher du sportman.
Bien plus; il s’imaginait très-positivement être attendu sur «le turf,» et que, sans lui, la fête ne serait pas complète.
Cependant lorsqu’il se présenta dans l’enceinte du pesage, fièrement, le cigare à la bouche, la carte au chapeau, il dut s’avouer que son entrée ne faisait pas sensation.
Une étonnante nouvelle circulait et donnait aux groupes de parieurs et de turfistes,—M. Wilkie eût dit «au ring,»—un aspect tumultueux.