PASCAL ET MARGUERITE (continued 4)
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Je ne discernais pas clairement, je l’avoue, cette grande générosité qu’on m’exaltait, ni les raisons d’une reconnaissance anticipée.
N’importe! A toutes les conditions qui m’étaient posées, je répondais de si grand cœur: «oui, oui, oui!...» que la femme du relieur en parut toute réjouie.
—On voit que la petite aura du goût pour la partie... dit-elle.
Alors, Mme la supérieure se mit à détailler longuement à cette femme les obligations que, de son côté, elle contractait, répétant à satiété que j’étais un des meilleurs sujets de l’hospice, pieuse, obéissante, attentive, point bavarde, lisant et écrivant dans la perfection, et sachant broder et coudre comme on ne coud et brode que dans les communautés religieuses.
Elle lui fit jurer de me surveiller comme sa propre fille, de ne jamais me laisser seule, de me conduire aux offices, et de m’accorder de temps en temps le dimanche une après-midi, pour venir à l’hospice.
Le monsieur à lunettes, de son côté, rappelait au relieur les devoirs des patrons envers leurs apprentis. Et même, dans un casier, derrière lui, il prit un gros livre où il se mit à lire des passages que j’écoutais sans les comprendre, encore bien que je fusse sûre que c’était du français.
Enfin, le relieur et sa femme disant: Amen, à tout, le monsieur blême rédigea un acte sur une feuille de papier timbré, et ils signèrent les uns et les autres; Madame, la supérieure signa, et moi de même...
J’appartenais à un patron!...
Elle s’arrêta... Là finissait sa première enfance...
Mais presque aussitôt:
—Je n’ai pas gardé mauvais souvenir de ces gens-là, reprit-elle...
Ils étaient peu aisés, âpres au gain et au travail, et s’épuisaient à soutenir un fils au-dessus de leur condition... Ce fils ne les aimait pas, et pour cela, je les plaignais...
L’homme était bilieux et triste, la femme violente comme la flamme...
Entre cette perpétuelle colère de l’une et l’aigreur de l’autre, les apprenties avaient souvent à souffrir...
Heureusement, entre les tempêtes de Mme Greloux, il y avait parfois des éclaircies...
Après nous avoir battues pour rien, elle nous disait sans plus de raison:
—Allons!... approche ton museau que je l’embrasse... et ne pleurniche plus... V’là quat’ sous pour avoir de la galette.
Le juge de paix tressauta sur son fauteuil.
Était-ce bien Mlle Marguerite qui parlait, cette jeune fille au maintien de reine, dont la voix harmonieuse et pleine avait les pures sonorités du cristal!...
C’était à en douter, tant elle rendait bien et avec une désespérante justesse d’intonation le verbe coloré de ces braves et rudes commères qui s’enrichissent et engraissent aux alentours du marché du Temple, entre la rue Saint-Denis et la rue Saint-Louis, au Marais...
C’est qu’en ce moment elle revivait son passé, elle retrouvait entières et exactes ses sensations d’autrefois, et elle avait encore dans l’oreille, pour ainsi dire, la phrase et la voix de la femme du relieur.
Elle ne remarqua d’ailleurs pas le sursaut du vieux juge.
—J’étais hors de l’hospice, continua-t-elle, et pour moi c’était tout.
Il me semblait qu’une vie nouvelle allait commencer, toute différente de l’ancienne, qui n’en aurait ni les amertumes ni les dégoûts.
Je me disais que près de ces ouvriers laborieux et honnêtes, je rencontrerais, à défaut d’une famille, une affection moins banale que celle de la maison des enfants trouvés? Et pour gagner leur amitié, pour m’en rendre digne, il n’était rien qui me parût au-dessus de mes forces et de ma bonne volonté.
Eux, sans doute, démêlèrent mes sentiments, et tout naturellement, peut-être sans en avoir conscience, ils en abusèrent avec le plus effroyable égoïsme... Je ne leur en veux point.
J’étais entrée chez eux à de certaines conditions, pour apprendre un état, ils firent de moi peu à peu leur servante... c’était une notable économie.
Ce que tout d’abord j’avais fait par complaisance, devint insensiblement ma tâche quotidienne, impérieusement exigée.
Levée la première, je devais avoir tout mis en ordre dans la maison, quand les autres arrivaient, les yeux encore gonflés de sommeil...
Il est vrai que mes patrons me récompensaient à leur manière.
Ils m’emmenaient à la campagne le dimanche, pour me reposer, disaient-ils, de mes fatigues de la semaine...
Et je les suivais, le long de la route de Saint-Mandé, dans la poussière, sous le plein soleil, haletante, en sueur, portant sur l’épaule les parapluies en cas d’orage, chargée à rompre d’un panier de provisions qu’on mangeait sur l’herbe, dans le bois, et dont on m’abandonnait les reliefs.
Le frère de ma patronne, assez souvent, était de ces parties, et son nom serait resté dans ma mémoire, même sans sa singularité: il se nommait Vantrasson.
C’était un homme très-grand et très-robuste, dont les yeux me faisaient trembler quand il me regardait en frisant sa grosse moustache.
Il était militaire, incroyablement fier de son uniforme, insolent, grand parleur et toujours enchanté de soi: il devait se supposer irrésistible.
C’est de la bouche de cet homme que j’entendis le premier mot... grossier qui offensa mon ignorance... Ce ne devait pas être le dernier.
Il avait déclaré que «la gamine» lui plaisait, et je fus obligée de me plaindre à Mme Greloux des obsessions de son frère. Elle se moqua de moi en disant:
—Bast! il fait son métier de joli garçon!
Oui, voilà ce que ma patronne me répondit:
Et c’était une honnête femme, cependant, une épouse dévouée, une bonne mère... Ah! si elle eût eu une fille!... Mais pour une pauvre apprentie sans père ni mère, il n’est pas besoin de tant de façons!
Elle avait fait de belles promesses à Mme la supérieure, mais elle s’en croyait quitte avec quelques phrases banales.
—Et enfin, ajoutait-elle toujours, tant pis pour celles qui se laissent attraper.
Heureusement, j’avais pour me garder ce même orgueil que si souvent on m’avait reproché. Ma condition était bien humble, mais mon cœur était haut... Et déjà ma personne me semblait sacrée comme un autel...
Il fut une grâce de Dieu, cet orgueil, car je lui dus de ne pas même être tentée, quand autour de moi j’en voyais tant d’autres succomber...
Je logeais, avec les autres apprenties, hors de l’appartement des patrons, sous les combles, dans une mansarde... C’est-à-dire que la journée finie, l’atelier fermé, nous étions libres, abandonnées à nos seuls instincts, livrées aux plus pernicieuses influences et aux plus détestables inspirations...
Et ce n’étaient ni les conseils ni les exemples mauvais qui manquaient.
Les ouvrières, à l’atelier, ne se gênaient pas devant nous. C’était à qui d’entre elles éblouirait «les gamines» par les plus merveilleux récits.
Ce n’était pas méchanceté de leur part, ni calcul, mais absence complète de sens moral, et parfois forfanterie pure.
Et jamais elles n’en avaient fini de nous énumérer ce qui, selon elles, faisait le bonheur de la vie: les parties fines au restaurant, les promenades sur l’eau à Joinville-le-Pont, les bals masqués au Montparnasse ou à l’Élysée-Montmartre.
Ah! l’expérience vient vite dans les ateliers!...
Il y en avait qui, parties la veille avec une robe en loques et des souliers percés, arrivaient le lendemain avec des toilettes superbes, annonçant qu’on pouvait les remplacer, qu’elles n’étaient plus faites pour travailler, qu’elles allaient devenir des dames... Elles disparaissaient radieuses, mais souvent le mois n’était pas écoulé qu’on les voyait revenir maigres, affamées, éteintes, sollicitant humblement un peu d’ouvrage.
Elle se tut, écrasée sous le poids de ses souvenirs au point d’en perdre la conscience de la situation présente.
Et le juge de paix, lui aussi, gardait le silence, n’osant l’interroger...
A quoi bon, d’ailleurs...
Que lui eût-elle appris des misères des pauvres petites ouvrières qu’il ne connût aussi bien qu’elle?... S’il avait à s’étonner d’une chose, c’est que cette belle jeune fille qui était là devant lui, abandonnée, délaissée, eût trouvé en elle assez d’énergie pour échapper à tous les dangers...
Cependant, Mlle Marguerite ne tarda pas à se redresser, secouant la torpeur qui l’envahissait...
—Je ne dois pas grandir mes mérites, monsieur, reprit-elle; outre l’orgueil, j’avais pour me soutenir un but auquel je m’étais attachée avec la ténacité du désespoir...
Je voulais devenir la première de mon état, ayant reconnu que les ouvrières qui excellent sont toujours employées et chèrement payées.
Aussi, tout en restant la servante, je trouvais le temps d’apprendre assez vite et assez pour étonner mon patron lui-même.
Je savais que j’arriverais à gagner entre cinq et six francs par jour, et avec cela, je m’arrangeais dans l’avenir une existence dont les perspectives effaçaient ce que le présent avait parfois de trop intolérable.
Pendant le dernier hiver que je passai chez mes patrons, les commandes furent si nombreuses et si pressantes qu’ils renoncèrent à prendre même un jour de repos par semaine. A peine, deux fois par mois, consentaient-ils à m’accorder une heure pour courir à l’hospice rendre visite aux sœurs qui m’avaient élevée.
Je n’avais jamais failli à ce devoir, mais sur la fin il était devenu ma plus vive jouissance.
C’est que mon patron n’avait pu se dispenser de me payer un peu le surcroît de travail qu’il m’imposait. Je disposais de quelques francs toutes les semaines, et je les portais aux pauvres petites filles de l’hospice. Après avoir vécu toute ma vie de la charité publique, je faisais l’aumône à mon tour, je donnais, et cette pensée où se délectait ma vanité me grandissait à mes yeux...
Enfin, j’allais avoir quinze ans, et j’entrevoyais le terme de mon apprentissage, quand par une belle journée du mois de mars, pendant que je vaquais à je ne sais quels soins du ménage, je vis arriver à l’atelier une des sœurs converses de l’hôpital.
Elle était rouge, tout effarée, et si essoufflée d’avoir monté vite l’escalier, que c’est bien juste si elle put ma dire:
—Vite, venez, suivez-moi, on vous attend.
—Qui?... Où?...
—Arrivez. Ah!... chère petite, si vous saviez...
J’hésitais, ma patronne me poussa.
—Va donc, petite bête!...
Je suivis la converse sans songer à changer de vêtements, sans retirer seulement le tablier de cuisine que j’avais devant moi.
En bas, devant la porte, était la plus magnifique voiture que j’eusse vue de ma vie... Le dedans, tout capitonné de soie claire, me semblait si beau que je n’osais approcher. Un valet de pied tout chamarré d’or qui tenait respectueusement la portière, achevait de m’intimider.
—Il faut cependant monter, me dit la sœur converse, c’est là dedans que je suis venue.
Je montai, la tête absolument troublée, et avant d’être revenue de mon étourdissement, j’arrivais à l’hospice, dans ce «bureau» où avait été rédigé mon contrat d’apprentissage...
Dès que je parus, Mme la supérieure me prit par la main, et m’attirant vers un homme âgé, debout près de la fenêtre:
—Marguerite, me dit-elle, saluez M. le comte de Chalusse.
IX
Depuis un moment déjà, on entendait au dehors, dans le vestibule, un mouvement inusité, des pas qui allaient et venaient, des trépignements et le murmure étouffé de voix se consultant.
Impatienté et croyant comprendre ce dont il s’agissait, le juge de paix se leva et courut ouvrir.
Il ne s’était pas trompé. Le greffier était revenu de déjeuner; il n’osait troubler le magistrat, et cependant, le temps lui paraissait long.
—Ah!... c’est vous, monsieur, fit le vieux juge. Eh bien! commencez l’inventaire des objets en vue, je ne tarderai pas à vous rejoindre.
Et refermant la porte, il revint s’asseoir...
C’est à peine si Mlle Marguerite s’était aperçue de son mouvement, et il n’avait pas repris sa place que déjà elle poursuivait:
—De ma vie je n’avais aperçu un homme aussi imposant que le comte de Chalusse... Tout en lui, son attitude, sa haute taille, la façon dont il était vêtu, son visage, son regard, devait frapper de respect et de crainte une pauvre enfant comme moi...
Et c’est à peine si j’eus assez de présence d’esprit pour m’incliner devant lui respectueusement.
Lui me dévisagea d’un œil indifférent, et du bout des lèvres laissa tomber ces froides paroles:
—Ah!... c’est là cette jeune fille dont vous me parliez!
L’accent du comte trahissait si bien une surprise désagréable, que Mme la supérieure en fut frappée.
Elle me regarda et parut indignée et désolée de mon accoutrement plus que modeste.
—Il est honteux, s’écria-t-elle, de laisser sortir une enfant ainsi vêtue!
Et tout aussitôt elle m’arracha, plutôt qu’elle ne dénoua mon tablier de cuisine, et de ses propres mains se mit à relever mes cheveux, comme pour mieux faire valoir ma personne.
—Ah!... ces patrons, répétait-elle, les meilleurs ne valent rien... Comme ils abusent!... Impossible de se fier à leurs promesses... On ne peut cependant pas être toujours sur leur dos...
Mais les efforts de Mme la supérieure devaient être perdus. M. de Chalusse s’était détourné d’un air distrait, et il s’entretenait avec des messieurs qui se trouvaient là.
Car, alors seulement je le remarquai, «le bureau» était plein de monde. A côté du monsieur à calotte de soie noire, cinq ou six autres se tenaient debout, de ceux que j’avais vus venir assez souvent pour inspecter l’hospice.
De qui s’entretenaient-ils?
De moi, bien évidemment, je le reconnaissais aux regards que tous m’adressaient, regards où il n’y avait, d’ailleurs, que bienveillance.
Mme la supérieure était allée se mêler à leur groupe; elle parlait avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue, et moi, seule, dans mon embrasure de fenêtre, tout embarrassée de mon personnage, j’écoutais de toutes les forces de mon attention...
Mais j’avais beau tendre outre mesure mon intelligence, je ne comprenais pas grand’chose aux phrases qui se succédaient, non plus qu’aux observations et aux objections. Et à tout moment revenaient les mots de «tutelle officieuse, d’adoption ultérieure, de commission administrative, d’émancipation, de dot, de compensation, d’indemnité pour les aliments fournis...»
Un seul fait précis ressortait pour moi de tout ce que je voyais et entendais.
M. le comte de Chalusse demandait une certaine chose, et les messieurs, en échange, en exigeaient d’autres, et encore, et toujours davantage, à mesure qu’il répondait:
—Oui, oui, c’est accordé, c’est entendu!
Même, à la fin, il me sembla qu’il s’impatientait, car c’est de la voix brève que donne l’habitude du commandement qu’il répondit:
—Je ferai tout ce que vous voulez... Souhaitez-vous quelque chose de plus?...
Les messieurs aussitôt se turent, et Mme la supérieure se mit à protester que M. le comte était trop bon mille fois, mais qu’on n’avait pas attendu moins de lui, dernier représentant d’une de ces grandes et anciennes familles, où la charité est une tradition.
Je ne saurais rendre à cette heure la surprise et l’indignation que j’éprouvai alors...
Je devinais, je sentais, une voix au-dedans de moi me criait que c’était mon sort, mon avenir, ma vie, qui s’agitaient et se décidaient en ce moment... et je n’étais même pas consultée.
On disposait de moi, comme si on eût été sûr que je ne pouvais refuser mon assentiment après qu’on se serait engagé pour moi.
Mon orgueil se révoltait à cette idée, mais mon esprit ne me fournissait pas une parole pour traduire ma colère. Rouge, confuse, furieuse, je me demandais comment intervenir quand tout à coup la délibération cessa et je fus entourée de tous ces messieurs.
L’un d’eux, un petit vieux, qui avait un sourire béat et des yeux étincelants, me tapa doucement sur la joue en disant:
—Et elle est aussi sage que jolie!
Je l’aurais battu ce petit vieux, mais les autres approuvèrent, sauf pourtant M. de Chalusse, dont l’attitude devenait de plus en plus glaciale, et qui avait aux lèvres ce sourire contraint de l’homme bien élevé résolu à ne se froisser de rien.
Il me parut qu’il souffrait, et je sus plus tard que je ne m’étais pas trompée.
Loin d’imiter la familiarité du vieux monsieur, il me salua gravement avec une sorte de respect qui me confondit, et sortit en déclarant qu’il reviendrait le lendemain pour en finir.
J’étais enfin seule avec Mme la supérieure, j’allais pouvoir l’interroger; elle ne m’en laissa pas le temps, et la première, avec une volubilité extraordinaire, elle se mit à m’expliquer mon bonheur inouï, preuve irrécusable et manifeste de la protection de la Providence.
Le comte, me dit-elle, allait devenir mon tuteur, il me doterait certainement, et plus tard, si je savais reconnaître ses bontés, il m’adopterait, moi, pauvre fille sans père ni mère, je porterais ce grand nom de Durtal de Chalusse, et je recueillerais une fortune immense...
Elle ajoutait que là ne se bornait pas la bienfaisance du comte, qu’il consentait à rembourser tout ce que j’avais coûté, qu’il se proposait de doter on ne savait combien de pauvres filles, et qu’enfin il avait promis des fonds pour faire bâtir une chapelle.
Comment cela était arrivé, c’était à n’y pas croire.
Le matin même, M. de Chalusse s’était présenté, déclarant que vieux, célibataire, sans enfants, sans famille, il prétendait se charger de l’avenir d’une pauvre orpheline.
On lui avait présenté la liste de toutes les orphelines de l’hospice, et c’était moi qu’il avait choisie...
—Et au hasard, ma chère Marguerite, répétait Mme la supérieure; au hasard... c’est un véritable miracle...
Cela me semblait tenir du miracle, en effet; mais j’étais bien plus étourdie encore que joyeuse.
Je sentais le vertige envahir mon cerveau, et j’aurais voulu demeurer seule pour me recueillir, pour réfléchir, car j’étais libre, je le savais, de refuser ces éblouissantes perspectives...
Timidement je demandai la permission de retourner chez mes patrons, pour les prévenir, pour les consulter... Cette permission me fut refusée.
Il me fut dit que je délibérerais et que je me déciderais seule, et que ma résolution prise, il n’y aurait plus à revenir...
Je restai donc à l’hospice, et je dînai à la table de Mme la supérieure.
Pour la nuit, on me donna la chambre d’une sœur qui était absente.
Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’on me traitait avec une visible déférence, comme une personne appelée à de hautes destinées, et dont sans doute on attendait beaucoup...
Et cependant, j’hésitais à me décider...
Mon indécision dut paraître une ridicule hypocrisie; elle était sincère et réelle...
Assurément, je n’avais pas à regretter beaucoup ma situation chez mes patrons, mais enfin je la connaissais, cette situation; je l’avais expérimentée, le plus pénible était fait, j’arrivais à la fin de mon apprentissage, j’avais pour ainsi dire arrangé ma vie, l’avenir me paraissait sûr...
L’avenir! que serait-il avec le comte de Chalusse?... On me le faisait si beau, si éblouissant, que j’en étais épouvantée. Pourquoi le comte m’avait-il choisie de préférence à toute autre?... Était-ce vraiment le hasard qui avait déterminé son choix?... Le miracle, en y réfléchissant, me paraissait préparé de longue main, et devait, pensais-je, cacher quelque mystère...
Enfin, plus que tout, l’idée de m’abandonner à un inconnu, d’abdiquer ma volonté, de lui confier ma vie, me répugnait.
On m’avait accordé quarante-huit heures pour prendre un parti; jusqu’à la dernière seconde, je demeurai en suspens.
Qui sait?... C’eût été un bonheur peut-être si j’eusse su me résigner à l’humilité de ma condition... Je me serais épargné bien des souffrances que je ne pouvais même pas concevoir...
Je n’eus pas ce courage, et, le délai expiré, je répondis que je consentais à tout.
Mlle Marguerite se hâtait.
Après avoir trouvé une sorte de douceur triste à s’attarder parmi les lointaines impressions de sa première enfance, elle souffrait davantage à mesure que son récit se rapprochait du moment présent...
—Je vivrais des milliers d’années, reprit-elle, que je n’oublierais jamais le jour où j’abandonnai l’hospice des Enfants-Trouvés, pour devenir la pupille de M. de Chalusse. C’était un samedi... La veille, j’avais rendu ma réponse à Mme la supérieure. Dès le matin, je vis arriver mes anciens patrons. On était allé les prévenir et ils venaient me faire leurs adieux... La rupture de mon contrat d’apprentissage avait présenté quelques difficultés, mais le comte avait tout aplani avec de l’argent.
N’importe!... Ils me regrettaient, je le vis bien... leurs yeux étaient humides... Ils regrettaient l’humble petite servante qui leur avait été si dévouée...
Mais en même temps je remarquai dans leurs manières une visible contrainte... Plus de tutoiement, plus de voix rude... ils me disaient: vous, ils m’appelaient: mademoiselle... Pauvres gens! ils s’excusaient avec des paroles grotesques et attendrissantes d’avoir osé accepter mes services, déclarant en même temps qu’ils ne me remplaceraient jamais pour le même prix...
La femme surtout me jurait qu’elle ne se consolerait jamais de n’avoir pas remis vertement à sa place son frère, un mauvais gars, comme la suite l’avait bien prouvé, lorsqu’il avait osé hausser son caprice jusqu’à moi...
Pour la première fois, ce jour-là, je me sentis sincèrement aimée, si véritablement que si ma réponse n’eût pas été donnée et signée, je serais retournée chez ces braves relieurs...
Mais il n’était plus temps.
Une converse vint me dire de descendre, que Mme la supérieure me demandait.
Une dernière fois j’embrassai le père et la mère Greloux, comme nous disions à l’atelier, et je descendis.
Chez Mme la supérieure, une dame et deux ouvrières chargées de cartons m’attendaient.
C’était une couturière qui arrivait avec les vêtements qui convenaient à ma nouvelle situation. C’était, on me l’apprit, une prévenance de M. de Chalusse. Ce grand seigneur pensait à tout et ne dédaignait pas, entouré qu’il était de trente domestiques, de descendre aux plus minutieux détails...
Donc, pour la première fois, je sentis sur mon épaule le frissonnement de la soie et le moelleux du cachemire... J’essayai aussi de mettre des gants... je dis j’essayai, car jamais je n’y pus parvenir.
Tout en parlant ainsi, sans arrière-pensée de coquetterie, certes, la jeune fille agitait ses mains mignonnes et exquises sans exiguité, rondes, pleines, blanches, avec des ongles qui avaient des reflets nacrés...
Et le juge de paix se demandait s’il était bien possible que ces mains de duchesse, faites pour le désespoir de la statuaire, eussent été condamnées aux plus grossiers ouvrages.
—Ah!... ma toilette ne fut pas une petite affaire, reprit-elle avec un sourire qui empruntait aux circonstances quelque chose de navrant. Toutes les bonnes sœurs réunies autour de moi mettaient à me faire belle autant de soins et de patience qu’elles en déployaient à parer, les jours de fête, la vierge de notre chapelle.
Un secret instinct me disait qu’elles se fourvoyaient, que leur goût n’était pas le goût; qu’elles m’habillaient ridiculement... n’importe... je les laissais se contenter sans mot dire. J’avais le cœur horriblement serré... jamais attention faite pour rendre joyeuse n’apporta tant de tristesse.
Je croyais sentir encore sur ma main les larmes de Mme Greloux, et ces parures criardes me paraissaient aussi funèbres que la dernière toilette du condamné...
Enfin, elles trouvèrent leur œuvre parfaite, et alors j’entendis autour de moi comme une clameur d’admiration... Jamais les sœurs, à les entendre, n’avaient contemplé rien de si merveilleux... Celles qui étaient à la classe ou à la couture furent mandées pour juger, et même les plus sages d’entre les orphelines furent admises... Peut-être, pour ces dernières, devais-je être un exemple destiné à rendre les bons conseils palpables, car Mme la supérieure disait à toutes:
—Vous voyez, mes chères filles, où mène une bonne conduite... Soyez sages autant que notre chère Marguerite, et Dieu vous récompensera comme elle....
Et moi, roide sous mes superbes atours, plus qu’une momie sous ses bandelettes, les bras écartés du corps, pâle d’appréhension, j’attendais.
J’attendais M. de Chalusse, qui devait venir me prendre après avoir terminé toutes les formalités qui allaient substituer son autorité à l’autorité de la commission administrative de l’hospice.
Une heure sonna, M. le comte de Chalusse parut...
C’était bien lui, tel que je l’avais entrevu, tel qu’il assiégeait ma mémoire. C’était ce même flegme hautain qui m’avait glacée, ce même œil impassible...
A peine daigna-t-il me regarder, et moi, qui l’observais avec une anxiété poignante, je ne pus lire sur son visage ni approbation ni blâme.
—Vous voyez, monsieur le comte, dit Mme la supérieure en me montrant, que vos intentions ont été scrupuleusement suivies.
—Je vous en remercie, ma sœur, dit-il, et c’est à vos pauvres que je prouverai l’étendue de ma reconnaissance.
Puis, se retournant vers moi:
—Marguerite, me dit-il, prenez congé de... vos mères, et dites-leur bien que vous ne les oublierez jamais...
Elle s’interrompit, les larmes rendaient sa voix presque inintelligible...
Mais dominant aussitôt son attendrissement:
—A ce moment seulement monsieur, poursuivit-elle, je compris combien j’aimais ces pauvres sœurs que parfois j’avais presque maudites... Je sentis par combien d’affections je tenais à cette hospitalière maison, et toutes ces petites infortunées, mes compagnes de misère et d’abandon...
Mon cœur se brisait, et Mme la supérieure, toujours si impassible, ne semblait guère moins émue que moi... Elle l’était... N’emportais-je pas, et pour quels hasards, cette fraction de son cœur qu’elle m’avait donnée!...
Enfin, M. de Chalusse me prit le bras et m’entraîna.
Dans la rue, nous attendait une voiture moins belle que celle qui était venue me prendre à mon atelier, mais beaucoup plus vaste et chargée de malles et de coffres.
Elle était attelée de quatre chevaux gris conduits par des postillons portant l’uniforme de la poste de Paris.
—Montez, mon enfant, me dit M. de Chalusse.
J’obéis, plus morte que vive, et je me plaçai, comme il me l’indiquait, sur la banquette du fond.
Lui-même, alors, monta et se plaça en face de moi.
Ah!... ce fut là, monsieur, une de ces émotions dont la seule pensée, bien des années après, remue l’âme jusqu’en ses plus intimes profondeurs...
Sur la porte de l’hospice, toutes les sœurs se pressaient, fondant en larmes; Mme la supérieure même pleurait sans chercher à se cacher.
—Adieu!... me criaient-elles, adieu, chère fille aimée, adieu, chère petite... souvenez-vous de vos vieilles amies... nous prierons Dieu pour votre bonheur.
Dieu ne devait pas les entendre.
Sur un signe de M. de Chalusse, un laquais ferma la portière, les postillons firent claquer leur fouet et la lourde berline partit à fond de train.
Le sort en était jeté... Il y avait comme un abîme désormais entre moi et cet hospice, où à peine née j’avais été apportée à demi morte, enveloppée de langes dont les angles chiffrés avaient été coupés.
Je sentais que mon passé m’échappait, quel serait l’avenir? Mais j’étais trop hors de moi pour réfléchir, et blottie dans un angle de la voiture, j’épiais M. de Chalusse avec la poignante angoisse de l’esclave qui étudie son nouveau maître.
Ah!... monsieur, quelle stupeur tout à coup!...
La physionomie du comte changea comme s’il eût laissé tomber un masque, ses lèvres tremblèrent, des éclairs de tendresse jaillirent de ses yeux et il m’attira à lui en s’écriant:
—Oh! Marguerite!... Ma Marguerite adorée!... Enfin, enfin!...
Il sanglotait ce vieux homme, que dans mon ignorance j’avais jugé plus froid et plus insensible que le marbre, il m’étreignait entre ses bras, il me meurtrissait de ses baisers.
Et moi, je me sentais affreusement bouleversée par des sentiments étranges, inconnus, indéfinissables... Mais je ne tremblais plus...
Une voix au dedans de moi me criait que c’était comme une chaîne mystérieuse brusquement rompue, qui tout à coup se renouait entre M. de Chalusse et moi.
Et cependant, je me rappelais les explications de la supérieure de l’hospice; ce miracle en ma faveur, cette admirable intervention de la Providence, dont elle m’avait parlé.
—Ce n’est donc pas le hasard, monsieur le comte, demandai-je, qui a décidé votre choix entre toutes les orphelines?
Ma question parut le confondre.
—Pauvre Marguerite, murmura-t-il, chère fille adorée, voici des années que je prépare ce hasard!...
A l’instant même, toutes les histoires romanesques de l’hospice me revinrent en mémoire.
Et Dieu sait s’il s’en raconte, que les sœurs converses se transmettent de génération en génération, et qui sont comme la légende d’or des enfants trouvés.
Cette formule désolante «père et mère inconnus,» sur un acte de naissance, est comme une excitation aux plus dangereuses imaginations, une porte ouverte aux espérances les plus extravagantes...
Et je me mis à fixer le comte de Chalusse, essayant de découvrir dans ses traits quelque chose des miens, m’efforçant de saisir une vague ressemblance. Lui ne paraissait pas s’apercevoir de l’obstination de mon regard, et poursuivant une pensée obsédante, il murmurait:
—Le hasard!... il fallait qu’on y crût... on y a cru... Et cependant, les plus habiles chercheurs de Paris, depuis le vieux Tabaret jusqu’à Fortunat, le dénicheur d’héritages, les maîtres dans l’art de suivre une piste, ont épuisé leurs ressources à seconder mes recherches acharnées!...
L’angoisse me devenait intolérable, aussi, n’y tenant plus:
—Alors, monsieur le comte, dis-je avec un horrible battement de cœur, vous êtes mon père, c’est vous...
De la main, il me ferma la bouche si violemment qu’il me fit mal, et d’une voix sourde:
—Imprudente!... malheureuse enfant, balbutia-t-il, que venez-vous de dire!... Oubliez jusqu’à cette funeste pensée... Ce nom de père, ne le prononcez jamais. Vous m’entendez: jamais!... je vous le défends!...
Il était devenu extraordinairement pâle, et ses regards effarés erraient de tous côtés, comme s’il eût frémi qu’on ne m’eût écoutée, comme s’il eût oublié que nous étions seuls, dans une voiture emportée au galop.
Moi, cependant, j’étais perdue de stupeur, et mortellement épouvantée de ce soudain effroi que M. de Chalusse n’avait pu maîtriser.
Qu’est-ce que cela signifiait? Quels douloureux souvenirs, quelles mystérieuses appréhensions avais-je fait tressaillir au fond de l’âme de ce vieillard, mon tuteur, désormais, mon maître!...
Je ne pouvais concevoir ni m’imaginer ce qu’il avait trouvé à ma question d’extraordinaire et d’inattendu. Je la jugeai toute naturelle au contraire, dictée par les circonstances, imposée par la conduite et par les paroles du comte.
Et, en dépit du désordre de ma pensée, cet inexplicable murmure qu’on appelle le pressentiment, bourdonnait au dedans de moi:
—Il t’a défendu de l’appeler ton père, il ne t’a pas dit qu’il ne l’est pas.
Mais je n’eus le loisir ni de réfléchir ni d’interroger surtout, M. de Chalusse. En ce moment, je m’en sentais le courage... Je ne l’osai jamais par la suite.
Notre voiture gravissait alors au grand trot la rampe roide du chemin de fer de Lyon. Bientôt nous mîmes pied à terre dans la cour de la gare.
Là, j’eus la première notion exacte de la féerique puissance de l’argent, moi, pauvre fille élevée par la charité publique, moi qui, depuis trois ans, travaillais pour ma seule subsistance.
M. de Chalusse était attendu par ceux de ses gens qui devaient nous accompagner, ils avaient pensé à tout, ils avaient tout prévu.
Je n’avais pas eu le temps de regarder autour de moi que déjà nous étions sur le quai, devant un train prêt à partir. En face, sur une plate-forme, je reconnus, fixée et amarrée, la berline de voyage qui nous avait amenés. Je m’apprêtais à y monter, car déjà les employés criaient: «En voiture, messieurs les voyageurs!» quand M. de Chalusse m’arrêta.
—Pas ici, me dit-il; venez avec moi.
Je le suivis, et il me mena à un wagon magnifique plus grand et plus haut que tous les autres, portant, au centre, en relief, les armes des Chalusse.
—Voici votre voiture, chère Marguerite, me dit-il.
J’y entrai. La vapeur siffla; le train était parti...
Mlle Marguerite succombait de lassitude, la sueur perlait à ses tempes, sa poitrine haletait, sa voix commençait à se trahir...
Le juge de paix s’effraya presque.
—De grâce, mademoiselle, interrompit-il, reposez-vous, rien ne nous presse.
Mais elle, secouant la tête:
—Mieux vaut finir, fit-elle, après je n’aurais plus la courage de reprendre.
Et elle continua:
—Un tel voyage, pour moi qui n’étais jamais allée plus loin que Versailles, eût dû être un long enchantement...
Notre wagon, le wagon de M. de Chalusse, était une de ces dispendieuses fantaisies que peu de millionnaires se permettent... Il se composait d’un salon, qui était un chef-d’œuvre de goût et de luxe, et de deux compartiments, un à chaque bout, formant deux chambres avec leurs lits de repos...
Et tout cela, le comte ne se lassait pas de me le répéter, était à moi, à moi seule...
C’est appuyée sur des coussins de velours que je regardais par la portière surgir et s’évanouir aussitôt les paysages... Penché près de moi, M. de Chalusse me nommait toutes les villes et les moindres villages que nous traversions: Brunoy, Melun, Fontainebleau, Villeneuve, Sens, Laroche...
Et à toutes les stations, dès qu’il y avait cinq minutes d’arrêt, les domestiques qui voyageaient dans la berline accouraient nous demander nos ordres...
A Lyon, au milieu de la nuit, un souper nous attendait, qu’on servit dès que nous descendîmes de wagon... puis on nous avertit de remonter, et le train repartit...
Quels émerveillements pour une pauvre petite ouvrière de quinze ans, qui, la veille encore, bornait ses plus hautes ambitions à un gain de cinq francs par jour!... Quel foudroyant changement!... Le comte m’avait fait me retirer dans une des chambres du wagon, et là, le sommeil me gagnant, je finissais par perdre l’exacte notion de moi, ne sachant plus distinguer la réalité du rêve.
Cependant, une inquiétude m’obsédait, dominant l’étourdissement: l’incertitude de ce qui m’attendait au bout de cette longue route.
M. de Chalusse restait bon et affectueux avec moi; mais il avait repris son flegme habituel, et mon bon sens me disait qu’à le questionner je perdrais mes peines.
Enfin, le lendemain, après trente heures de chemin de fer, nous remontâmes dans la berline attelée de chevaux de poste, et peu après M. de Chalusse me dit:
—Voici Cannes... Nous sommes arrivés.
Dans cette ville, une des plus charmantes qui se mirent aux flots bleus de la Méditerranée, le comte possédait un véritable palais, au milieu d’un bois d’orangers, à deux pas de la mer, en face de ces deux corbeilles de myrtes et de lauriers roses, qu’on appelle les îles Sainte-Marguerite.
Il se proposait d’y passer quelques mois, le temps qu’il faudrait à mon apprentissage du luxe.
C’est que, dans ma situation nouvelle, j’étais incroyablement gauche et sauvage, d’une timidité extraordinaire, que redoublait mon orgueil, et si dépaysée que j’en étais à ne plus savoir, pour ainsi dire, me servir de mes mains, ni marcher, ni me tenir. Tout m’embarrassait et m’effarouchait. Et, pour comble, j’avais conscience de mon étrangeté, je voyais mes maladresses et que je manquais à tous les usages, je comprenais que je ne parlais même pas la langue des gens qui m’entouraient.
Et cependant, le souvenir de cette petite ville de Cannes me sera toujours cher.
C’est là que j’ai entrevu pour la première fois celui qui maintenant est mon unique ami en ce monde. Il ne m’avait pas adressé la parole, mais à la commotion que je ressentis là, dans la poitrine, quand nos yeux se rencontrèrent, je compris qu’il aurait sur ma vie une influence décisive.
L’événement m’a prouvé que je ne m’étais pas trompée.
Dans le moment, cependant, je ne sus rien de lui. Pour rien au monde je n’eusse questionné. Et c’est par hasard que j’appris qu’il habitait Paris, qu’il était avocat, qu’il se nommait Pascal, et qu’il était venu dans le Midi pour accompagner un de ses amis malade...
D’un seul mot, à cette époque, le comte de Chalusse pouvait assurer le bonheur de ma vie et de la sienne... ce mot, il ne le prononça pas.
Il fut pour moi le meilleur et le plus indulgent des pères, et souvent j’ai été touchée jusqu’aux larmes de son ingénieuse tendresse.
Mais s’il était à genoux devant le moindre de mes désirs, il ne m’accordait pas sa confiance.
Il y avait entre nous un secret qui était comme un mur de glace.
Je m’accoutumais cependant à ma nouvelle vie, et mon esprit reprenait son équilibre, quand un soir, le comte rentra plus bouleversé, s’il est possible, que le jour de ma sortie de l’hospice.
Il appela son valet de chambre, et d’un ton qui n’admettait pas de réplique:
—Je veux partir, dit-il, je veux être parti avant une heure, procurez-vous des chevaux de poste à l’instant.
Et comme mes yeux, à défaut de ma bouche, interrogeaient:
—Il le faut, ajouta-t-il, hésiter serait folie, chaque minute ajoute pour ainsi dire au péril qui nous menace.
J’étais bien jeune, monsieur, inexpérimentée, toute ignorante de la vie; mais la souffrance, l’isolement, la certitude de n’avoir à compter que sur moi avaient donné à mon intelligence cette maturité précoce qui est le lot des enfants des pauvres.
Prévenue, aussitôt admise près de M. de Chalusse, qu’il me faisait mystère d’une certaine chose, je m’étais mise à l’étudier avec cette patiente sagacité de l’enfant, redoutable parce qu’on ne la soupçonne pas, et j’en étais arrivée à cette conviction qu’une perpétuelle terreur troublait sa vie.
Était-ce donc pour lui qu’il tremblait, ce grand seigneur que son titre, ses relations et sa fortune faisaient si puissant? Évidemment non. C’était donc pour moi? Sans doute! Mais pourquoi?...
Bientôt il me fut prouvé qu’il me cachait, ou que du moins il empêchait par tous les moyens en son pouvoir, que ma présence près de lui ne fût connue hors d’un cercle très-restreint.
Notre brusque départ de Cannes devait justifier toutes mes conjectures.
Ce fut à proprement parler une fuite.
Nous nous mîmes en route à onze heures du soir, par une pluie battante, avec les premiers chevaux qu’on pût se procurer.
Le seul valet de chambre de M. de Chalusse nous accompagnait; non Casimir, celui qui m’accusait, il n’y a qu’un instant, mais un autre, un vieux et digne serviteur, mort depuis, malheureusement, et qui avait toute la confiance de son maître.
Les autres domestiques, congédiés avec une gratification princière, devaient se disperser le lendemain.
Nous ne revenions pas sur Paris; nous nous dirigions vers la frontière italienne.
Il faisait encore nuit noire quand nous arrivâmes à Nice, devenue depuis peu une ville française. Notre voiture s’arrêta sur le port, le postillon détela ses chevaux, et nous restâmes là...
Le valet de chambre s’était éloigné en courant. Il ne reparut que deux heures plus tard, annonçant qu’il avait eu bien de la peine à se procurer ce que souhaitait M. le comte, mais qu’enfin, en prodiguant l’argent il avait levé toutes les difficultés.
Ce que voulait M. de Chalusse, c’était un navire prêt à prendre la mer. Bientôt celui qu’avait arrêté le valet de chambre vint se ranger le long du quai. Notre berline fut hissée sur le pont et nous mîmes à la voile... le jour se levait.
Le surlendemain, nous étions à Gênes, cachés sous un faux nom dans une hôtellerie du dernier ordre.
Depuis l’instant où le comte avait senti la mer sous ses pieds, il m’avait paru moins violemment agité, mais il était loin d’être calme. Il tremblait d’être poursuivi et rejoint, les précautions dont il s’entourait le prouvaient. Un malfaiteur ne prend pas plus de peine pour dépister la police lancée sur ses traces.
Un fait positif aussi, c’est que, seule, je causais les transes incessantes de M. de Chalusse. Même, une fois je l’entendis délibérer avec son valet de chambre si on ne m’habillerait pas en homme. La difficulté de se procurer un costume empêcha surtout l’exécution de ce projet.
Pour ne négliger aucune circonstance, je dois dire que le domestique ne partageait pas les inquiétudes de son maître.
A trois ou quatre reprises, je l’entendis qui disait:
—M. le comte est trop bon de se faire ainsi du mauvais sang... Elle ne nous rattrapera pas... Nous a-t-elle seulement suivis?... Sait-elle même quelque chose?... Et, à tout mettre au pis, que peut-elle?...
Elle!... qui, elle?... Voilà ce que je m’épuisais à chercher.
Je dois, du reste, vous l’avouer, monsieur: positive de ma nature et peu accessible aux imaginations romanesques, je finissais par me persuader que le péril existait surtout dans l’esprit du comte, et qu’il se l’exagérait singulièrement s’il ne le créait pas.
Il n’en souffrait pas moins, et la preuve c’est que le mois qui suivit fut employé en courses haletantes d’un bout à l’autre de l’Italie.
Le mois de mai finissait quand M. de Chalusse crut pouvoir rentrer en France. Nous rentrâmes par le Mont-Cenis, et tout d’une traite nous allâmes jusqu’à Lyon.
C’est là qu’après un séjour de quarante-huit heures employées en courses, le comte m’apprit que nous allions nous séparer pour un temps, que la prudence exigeait ce sacrifice...
Et aussitôt, sans me laisser placer une parole, il entreprit de me démontrer les avantages de ce parti.
J’étais d’une ignorance extrême, et il comptait que je profiterais de notre séparation pour hausser mon éducation au niveau de ma position sociale.
Il avait donc arrangé, me dit-il, que j’entrerais comme pensionnaire aux dames de Sainte-Marthe, une maison d’éducation qui a dans le Rhône la célébrité du couvent des Oiseaux à Paris.
Il ajouta que par prudence encore il se priverait de me venir visiter. Il me fit jurer de ne jamais prononcer son nom. Je devais envoyer les lettres que je lui écrirais à une adresse qu’il me donna, et lui-même signerait d’un nom supposé celles qu’il m’adresserait. Enfin, il me dit encore que la directrice de Sainte-Marthe avait son secret, et que je pouvais me fier à elle...
Il était si inquiet, si agité, si visiblement désespéré le jour où cette grave détermination fut prise, que véritablement je le crus... fou.
N’importe, je répondis que j’obéirais, et la vérité est que j’étais loin d’être affligée.
L’existence, près de M. de Chalusse, était d’une tristesse mortelle. Je dépérissais d’ennui, moi toujours accoutumée au travail, au mouvement, au bruit. Et je me sentais tout émue de joie, à l’idée que j’allais me trouver au milieu de jeunes filles de mon âge que j’aimerais et qui m’aimeraient.
Malheureusement, M. de Chalusse, qui prévoyait tout, avait oublié une circonstance qui devait faire des deux années que j’ai passées à Sainte-Marthe, une lente et cruelle agonie.
Je fus d’abord amicalement accueillie de mes compagnes... Une «nouvelle» qui rompt la monotonie est toujours bien venue. Mais on ne tarda pas à me demander comment je m’appelais, et je n’avais d’autre nom à donner que celui de Marguerite... On s’étonna, on voulut savoir ce que faisaient mes parents... je ne sais pas mentir, j’avouai que je ne connaissais ni mon père ni ma mère...
Dès lors, «la bâtarde,» on m’avait surnommée ainsi, fut reléguée à l’écart... On s’éloigna de moi pendant les récréations... Ce fut à qui ne serait pas placée près de moi à l’étude... à la leçon de piano, celle qui devait jouer après moi affectait d’essuyer soigneusement le clavier.
Bravement, j’essayai de lutter contre cette réprobation injuste, et de la vaincre. Inutiles efforts!... J’étais trop différente de toutes ces jeunes filles... D’ailleurs, j’avais commis une imprudence énorme... J’avais été assez simple pour laisser voir à mes compagnes les magnifiques bijoux dont M. de Chalusse m’avait comblée, et que je ne portais jamais... En deux occasions, j’avais prouvé que je disposais à moi seule de plus d’argent que toutes les élèves ensemble...
Pauvre, on m’eût peut-être fait l’aumône d’une hypocrite pitié... Riche, je devins l’ennemie... Ce fut la guerre, et une de ces guerres sans merci comme il s’en voit parfois au fond des couvents...
Je vous épouvanterais, monsieur, si je vous disais quels raffinements de cruauté inventèrent ces filles de hobereaux pour satisfaire la haine que leur inspirait l’intruse...
Je pouvais me plaindre... je jugeais cela au-dessous de moi...
Comme autrefois, je renfermai en moi le secret de mes souffrances, et je mis mon orgueil à ne montrer jamais qu’un visage placide et souriant, disant à mes ennemies que mon cœur planait si haut au-dessus d’elles, que je les défiais de l’atteindre.
Le travail fut mon refuge et ma consolation; je m’y jetai avec l’âpreté du désespoir.
Cependant je serais sans doute morte à Sainte-Marthe sans une circonstance futile.
Un jour de composition, j’eus une discussion avec ma plus implacable ennemie: elle se nommait Anaïs de Rochecote.
J’avais mille fois raison, je ne voulais pas céder, la directrice n’osait pas me donner tort.
Furieuse, Anaïs écrivit à sa mère je ne sais quels mensonges. Mme de Rochecote intéressa les mères de cinq ou six élèves à la querelle de sa fille, et un soir, ces dames vinrent toutes ensemble, noblement et courageusement demander l’expulsion de «la bâtarde.» Il était inqualifiable, disaient-elles, inouï, monstrueux, qu’on osât admettre dans la maison d’éducation de leurs enfants, une fille comme moi, sans nom, issue on ne savait d’où, et qui, pour comble, humiliait les autres de ses richesses suspectes.
La directrice voulut prendre mon parti; ces dames déclarèrent que si je n’étais pas renvoyée elles retireraient leurs filles... C’était à prendre ou à laisser...
Je ne pouvais pas n’être pas sacrifiée...
Prévenu par le télégraphe, M. de Chalusse accourut, et le lendemain même, je quittais Sainte-Marthe au milieu des huées!...
X
Déjà, le matin même, le juge de paix avait pu voir de quelle virile énergie le malheur avait trempé Mlle Marguerite, cette belle jeune fille si timide et si fière.
Il n’en fut pas moins surpris de l’explosion soudaine de sa haine.
Car elle haïssait. Le seul frémissement de sa voix, en prononçant le nom d’Anaïs de Rochecote, disait bien qu’elle était de ces âmes altières qui ne sauraient oublier une offense.
Nulle trace ne restait de sa fatigue si grande: elle s’était redressée, et le souvenir de l’odieux et lâche affront dont elle avait été victime, empourprait sa joue et allumait des éclairs au fond de ses grands yeux noirs.
—Cette atroce humiliation n’a guère plus d’un an de date, monsieur, reprit-elle, et maintenant il me reste peu de chose à vous apprendre.
Mon expulsion de Sainte-Marthe transporta d’indignation M. de Chalusse. Il savait une chose que j’ignorais, c’est que Mme de Rochecote, cette femme si sévère et si intraitable, était absolument décriée pour ses mœurs...
La première inspiration du comte fut de lutter et de se venger, car, avec ses apparences glaciales, il était la violence même. J’eus toutes les peines du monde à l’empêcher d’aller provoquer le général de Rochecote, qui vivait encore à cette époque.
Cependant il importait de prendre un parti pour moi.
M. de Chalusse me proposa de me chercher une autre maison d’éducation, me promettant, instruit qu’il était par une désolante expérience, de prendre assez de précautions pour assurer mon repos.
Mais je l’interrompis, dès les premiers mots, pour lui dire que je rentrerais à mon atelier de reliure plutôt que de hasarder une nouvelle épreuve.
Et ce que je disais, je le pensais.
Un subterfuge indigne de moi—une supposition de nom, par exemple—pouvait seul me mettre à l’abri des avanies de Sainte-Marthe. Or, je me savais incapable de soutenir un mensonge... je sentais qu’au premier soupçon je confesserais tout.
Ma fermeté eut cet avantage de rendre quelque résolution à M. de Chalusse.
Il s’écria, en jurant—ce qui ne lui arrivait presque jamais—que j’avais mille fois raison, qu’il était las, à la fin, de trembler et de se cacher, et qu’il allait prendre ses mesures pour me garder près de lui.
—Ainsi, conclut-il en m’embrassant, le sort en est jeté, et il arrivera ce qui pourra!...
Mais ces mesures dont il parlait exigeaient un certain délai, et en attendant il décida qu’il m’établirait à Paris, la seule ville où on puisse échapper aux indiscrétions.
Il acheta donc pour moi, non loin du Luxembourg, une maison petite et commode, avec un jardinet sur le devant, et il m’y installa avec deux vieilles bonnes et un domestique de confiance.
Comme il me fallait, en outre, un chaperon, il se mit en quête et m’amena Mme Léon.
Le juge de paix, à ce nom, releva un peu la tête, enveloppant Mlle Marguerite d’un regard perspicace.
Il espérait que quelque chose en elle lui apprendrait ce qu’elle pensait au juste de la femme de charge, et quel degré de confiance elle lui accordait.
Mais elle fut impénétrable.
—Après tant de traverses, poursuivit-elle, j’ai pu croire un instant que la destinée se lassait.
Oui, je l’ai cru, et quoi qu’il advienne, les mois que j’ai passés dans cette chère maison seront les plus heureux de ma vie...
Je m’y plus tout d’abord; j’y trouvais la solitude et la paix...
Mais quelle ne fut pas ma stupeur, le lendemain même de mon installation, lorsque descendant à mon petit jardin, j’aperçus debout, arrêté devant la grille, ce jeune homme que j’avais entrevu à Cannes, et dont la physionomie, après plus de deux ans, restait dans ma mémoire comme l’expression achevée des sentiments les meilleurs et les plus nobles.
J’eus comme un éblouissement. Quel mystérieux hasard l’avait fait s’arrêter là, précisément à cette heure?...
Ce qui est sûr, c’est qu’il me reconnut comme je le reconnaissais. Il me salua en souriant un peu, et je m’enfuis, indignée surtout de ne me point sentir d’indignation de son audace.
Je fis beaucoup de projets ce jour-là. Mais le lendemain, à la même heure, j’étais cachée derrière une persienne, et je le vis, comme la veille, s’arrêter et regarder avec une évidente anxiété...
Bientôt je sus qu’il demeurait tout près de là, avec sa mère, une femme veuve, et que chaque jour deux fois, en allant au Palais et en revenant, il passait devant ma maison.
Elle était devenue cramoisie, elle baissait les yeux, elle balbutiait...
Puis, tout à coup, rougissant de rougir, elle redressa le front, et d’une voix plus ferme:
—Vous dirai-je, monsieur, notre simple histoire?... A quoi bon!... De tout ce qui s’est passé, je n’aurais rien à cacher à ma mère, si j’avais une mère. Quelques causeries furtives, quelques lettres échangées, un serrement de main à travers la grille... et ce fut tout.
Cependant, j’eus un tort grave et irréparable... je manquai à la règle de ma vie: la franchise, et j’en suis cruellement punie. Je ne dis rien à M. de Chalusse... je n’osai pas.
Je souffrais de ma dissimulation, je me jurais de tout avouer, mais je m’ajournais de semaine en semaine... Chaque soir, je me disais: «Ce sera pour demain...» et le lendemain: «Allons, je m’accorde encore cette journée...»
C’est que je connaissais les préjugés aristocratiques du comte, je savais quels grands projets d’établissement il caressait pour moi, et il était l’arbitre de mon avenir.
Et d’un autre côté, Pascal ne cessait de me répéter:
—De grâce, mon amie, ne parlez pas... ma position grandit... Il ne faut qu’une occasion pour la mettre en évidence. D’un jour à l’autre je puis être célèbre... Alors, j’irai voir votre tuteur. Mais au nom du ciel, attendez!
Je m’expliquais ces prières de Pascal. Je lisais dans sa pensée que l’immense fortune de M. de Chalusse l’épouvantait et qu’il avait peur d’être taxé de cupidité...
J’attendis donc, avec cette angoisse secrète qui poursuit jusqu’au milieu du bonheur ceux qui ont toujours été malheureux... Je me tus, pleine de défiances, me disant qu’un si beau rêve n’était pas fait pour moi, et qu’il allait s’envoler.
Il s’envola bientôt.
Un matin, j’entendis une voiture s’arrêter à ma porte, et peu après le comte de Chalusse parut, plus froid et plus soucieux que de coutume.
—Tout est prêt pour vous recevoir à l’hôtel de Chalusse, Marguerite, me dit-il, venez!...
Il m’offrit cérémonieusement la main, et je le suivis, sans pouvoir faire avertir Pascal, car je m’étais toujours cachée de Mme Léon...
Une chétive espérance me soutenait.
Je pensais que les précautions prises par M. de Chalusse dissiperaient un peu les ténèbres et me donneraient au moins une idée de ce vague danger dont il me menaçait toujours. Mais non. Il s’était borné, ostensiblement du moins, à remplacer tous ses gens et à obtenir du conseil de l’hospice mon émancipation...
Le juge de paix eut un mouvement de surprise.
—Comment!... vous êtes émancipée, fit-il.
—Oui, monsieur... Le comte m’a dit que ses hommes d’affaires n’avaient trouvé que ce moyen d’atteindre un certain but qui ne m’a pas été expliqué...
—En effet, murmura le juge, oui, peut-être...
Il s’inclina et Mlle Marguerite reprit:
—Notre existence, dans ce grand hôtel, redevint ce qu’elle avait été à Cannes... plus retirée même s’il est possible... Le comte avait considérablement vieilli en trois ans... Il était visible qu’il pliait sous le faix de quelque mystérieux chagrin...
—Je vous condamne à une triste jeunesse, me disait-il parfois, mais cela ne durera pas éternellement... patience, patience!...
M’aimait-il sincèrement? Je le crois. Mais son affection se traduisait d’une façon étrange et désordonnée. Par certains jours, il avait dans la voix une si vive expression de tendresse, que j’en étais remuée... D’autres fois, ses yeux chargés de haine m’effrayaient. Je l’ai vu sévère avec moi jusqu’à la brutalité... et l’instant d’après il me demandait pardon, il faisait atteler et me conduisait chez des joailliers, où il me forçait de choisir les plus brillantes parures... Léon prétend que j’en ai là-haut pour plus de cent mille écus.
Parfois je me suis demandée si c’était bien à moi que s’adressaient ces caresses et ces rigueurs, ou si je n’étais pour lui que l’ombre décevante, le spectre, pour ainsi dire, d’une personne absente...
Ce qui est positif, c’est que souvent il me priait de m’habiller ou de me coiffer de telle façon qu’il m’indiquait. Il me demandait de porter des robes d’une certaine couleur ou de me servir d’un parfum particulier qu’il me donnait.
Vingt fois, lorsque j’allais et venais autour de lui, il lui est arrivé de me crier:
—Marguerite! je t’en prie!... reste, reste comme tu es là...
Je restais... l’illusion s’évanouissait... Bientôt il lui échappait un sanglot ou un juron, et d’une voix irritée il me criait:
—Va-t-en!...
Le juge de paix ne détachait plus les yeux de sa bague; on eût dit qu’elle le fascinait. Son visage trahissait une commisération profonde, et par moment il hochait la tête d’un air soucieux.
L’idée lui venait que cette malheureuse jeune fille avait été la victime, non d’un fou précisément, mais d’un de ces maniaques redoutables qui ont juste assez de raison et de suite dans les idées pour combiner les tortures qu’ils infligent à ceux qui les entourent.
Plus lentement, afin de mieux fixer l’attention du vieux juge, Mlle Marguerite reprit:
—Si je rappelais à M. de Chalusse une femme jadis aimée, cette femme devait être ma mère. Je dis «devait être» parce que je ne suis pas sûre.
Saisir et suivre le fil de la vérité, avec M. de Chalusse, était presque impossible, tant ses propos offraient de contradictions et d’incohérences, volontaires ou calculées... Il semblait prendre à tâche et se faire un méchant plaisir de dérouter et d’égarer mes conjectures, détruisant le matin les conjectures qu’il avait fait naître la veille au soir.
—C’est bien cela, murmurait le juge de paix, c’est bien cela...
—Dieu sait, cependant, monsieur, avec quelle anxieuse sollicitude je recueillais les moindres paroles du comte... Cela ne se comprend que trop, n’est-ce pas!... J’étais désespérée de ma situation louche et inexplicable près de lui... Que n’a-t-on pas soupçonné!... Il avait changé tous les domestiques avant mon arrivée ici, mais il avait voulu que Mme Léon me suivît... Qui sait ce qu’elle a raconté!... Toujours est-il que, plusieurs fois, le dimanche, en me rendant à la messe, j’ai entendu sur mon passage: «Tenez, voici la maîtresse du comte de Chalusse!...» Oh! aucune humiliation ne m’a été épargnée... aucune.
Il est cependant une chose qui, pour moi, ne présente pas l’ombre d’un doute. Le comte connaissait ma mère. Il en parlait souvent: tantôt avec des explosions de passion qui me faisaient croire qu’il l’avait adorée et qu’il l’aimait encore, tantôt avec des injures et des malédictions qui me donnaient à penser qu’il avait eu cruellement à se plaindre et à souffrir d’elle.
Le plus souvent il lui reprochait de m’avoir sacrifiée sans hésitation ni remords à sa réputation, à sa sécurité.
Il disait qu’il fallait qu’elle n’eût pas de cœur, et que c’était une chose inouïe, incompréhensible, monstrueuse, qu’une femme pût jouir en paix de tous les avantages d’une immense fortune, pendant qu’elle se savait de par le monde une fille, lâchement abandonnée à tous les hasards, misérablement livrée à toutes les horreurs de la misère...
Je suis presque certaine aussi que ma mère est mariée... M. de Chalusse a fait plus d’une allusion à son mari; il le haïssait effroyablement.
Enfin, un soir, étant plus expansif que de coutume, le comte me donna à entendre que le grand danger qu’il redoutait pour moi venait de ma mère ou de son mari... Il a essayé ensuite, selon son habitude, de revenir sur ses affirmations, mais il n’a pu m’ôter de l’esprit que pour cette fois il avait dit vrai... ou à peu près...
Le juge s’était redressé sur son fauteuil, et il cherchait du regard les yeux de Mlle Marguerite...
Lorsqu’il les eut rencontrés:
—Alors, fit-il, ces lettres que nous avons trouvées dans le secrétaire seraient de votre mère, mademoiselle...
La jeune fille rougit... Déjà, elle avait été interrogée au sujet de ces lettres, et elle n’avait pas répondu.
Elle parut délibérer une minute; puis se décidant:
—Votre opinion est la mienne, monsieur, prononça-t-elle.
Et aussitôt, comme si elle eût voulu éviter de nouvelles questions, elle poursuivit avec une certaine volubilité:
—Du reste, un souci nouveau et plus pressant, la menace d’un malheur bien positif, hélas! vint m’arracher à cette perpétuelle préoccupation de ma naissance.
Il y a eu de cela un mois hier; un matin, nous déjeunions, quand le comte m’annonça qu’il attendait pour dîner deux convives.
C’était une telle dérogation à toutes nos habitudes que je restai muette de surprise.
—Positivement, c’est extraordinaire, ajouta gaiement M. de Chalusse, mais c’est ainsi... le loup s’humanise... nous aurons ce soir M. de Fondège et le marquis de Valorsay... Ainsi, chère Marguerite, soyez belle, pour faire honneur à votre vieil ami.
A six heures, ces deux messieurs arrivèrent ensemble.
Je connaissais M. de Fondège, «le général,» comme on l’appelle, le seul ami de M. de Chalusse; il venait nous visiter assez souvent.
Mais je n’avais jamais aperçu le marquis de Valorsay, et même, j’avais entendu prononcer son nom, le matin, pour la première fois.
Je ne le jugeai pas... Il me déplut, dès qu’il parut, jusqu’à l’aversion.
D’abord, il me regarda trop, avec une insistance que ma position fausse rendait pénible, ensuite il se montra trop prévenant.
Pendant le dîner, il parla presque seul et uniquement pour moi, à ce qu’il me parut.
Je me souviens surtout de certain tableau qu’il nous fit de ce qu’il appelait un «bon ménage,» qui me donna des nausées.
Selon lui, un mari ne devait être que le premier ministre et l’humble serviteur des fantaisies de sa femme... C’était son système... Aussi, comptait-il, s’il se mariait jamais, donner à la marquise de Valorsay toute la liberté qu’elle voudrait, de l’argent à pleines mains, les plus beaux équipages et les plus magnifiques diamants de Paris, des toilettes fabuleuses, toutes les satisfactions du luxe et de la vanité, enfin, une existence féerique, un rêve, un étourdissement, un tourbillon...
—Avec ces idées, ajoutait-il en m’épiant du coin de l’œil, la marquise serait bien difficile si elle n’était pas ravie de son mari.
Il m’exaspérait.
—Monsieur, dis-je d’un ton sec, la pensée seule d’un mari pareil me ferait fuir au fond du plus austère couvent.
Il parut décontenancé, «le général,» je veux dire M. de Fontège lui adressa un regard narquois, et on parla d’autre chose.
Mais quand ces messieurs furent partis, M. de Chalusse me gronda.
Il me dit que ma philosophie sentimentale n’était pas de mise dans un salon, et que mes idées sur la vie, le monde, le mariage, le devoir... sentaient d’une lieu l’hospice des enfants trouvés.
Et comme je répliquais, il m’interrompit pour entamer un éloge en règle du marquis de Valorsay, un homme remarquable, assurait-il, de grande naissance, possédant d’immenses propriétés libres d’hypothèques, spirituel, joli garçon... un de ces mortels privilégiés enfin que rêvent toutes les jeunes filles.
Les écailles me tombaient des yeux.
Je compris que le marquis de Valorsay devait être le prétendant trié pour moi entre tous par M. de Chalusse.
Alors, je m’expliquai son programme matrimonial. C’était comme une affiche à attirer la foule...
Et je fus indignée de ce qu’il m’estimait si vulgaire, que de me laisser éblouir par la grossière fantasmagorie de cette vie de plaisirs stupides qu’il m’avait décrite.
Il m’avait déplu, je le méprisai pour l’avoir vu à genoux devant l’argent de M. de Chalusse. Car il n’y avait pas à se méprendre sur l’ignominie du marché que cachaient ses propos légers: il m’avait offert ma liberté en échange de ma dot. Cela est admis, m’a-t-on dit. Or s’il faisait cela pour une certaine somme, que ferait-il donc pour une somme double ou triple...
Voilà ce que je me disais, me demandant toutefois si je ne m’étais pas trompée.
Mais non. La suite confirma mes premiers soupçons.
Dès le surlendemain, je vis arriver M. de Valorsay; il s’enferma avec le comte et ils restèrent plus de deux heures en conférence.
Étant entrée chez M. de Chalusse après le départ du marquis, je vis sur son bureau tous ses titres de propriétés qu’il lui avait fallu montrer sans doute, l’autre voulant savoir bien au juste combien cela lui rapporterait de se marier.
La semaine suivante, nouvelle conférence. Un notaire y assista cette fois. M. de Valorsay prenait ses sûretés.
Enfin, mes derniers doutes furent levés par Mme Léon, toujours bien informée, grâce à l’habitude qu’elle a d’écouter aux portes.
—On vous marie, me dit-elle, j’ai entendu.
Cette certitude m’émut peu.
J’avais eu le temps de me recueillir et de prendre un parti. Je suis timide, mais je ne suis pas faible; j’étais décidée à résister à M. de Chalusse, résolue, au pis aller, à me séparer de lui et à renoncer à toutes les espérances de fortune dont il m’avait bercée.
De tout ce qui se passait en moi, de mes délibérations, de ma résolution définitive, je ne dis rien à Pascal.
C’est à peine si je lui laissai entrevoir qu’il était question d’un mariage pour moi.
Je ne voulais pas l’engager par le conseil qu’il n’aurait pas manqué de me donner.
J’avais sa parole; elle suffisait à ma sécurité.
Et c’est avec un tressaillement de joie que je me disais:
—M. de Chalusse, indigné de ma résistance, me chassera peut-être de son hôtel... Que m’importe, ou plutôt, tant mieux... Pascal est là.
Mais pour résister, Monsieur, il faut être attaquée, et M. de Chalusse ne me parlait de rien, soit que tout ne fût pas réglé entre lui et M. de Valorsay, soit qu’il espérât en me prenant à l’improviste m’ôter la faculté de délibérer.
Parler la première eût été une imprudence insigne.
Je connaissais assez le comte pour savoir qu’il était de ces hommes dont on ne doit jamais devancer les intentions.
J’attendais donc, sinon avec calme, du moins avec résignation, rassemblant toute mon énergie pour l’heure décisive.
C’est que je ne suis pas une héroïne de roman, monsieur, je l’avoue à ma honte... Je n’ai pas pour l’argent tout le mépris qu’il mérite... J’étais bien résolue à me marier quand même selon mon cœur; mais j’aurais désiré... je souhaitais que M. de Chalusse me donnât non une fortune, mais une modeste dot...
Lui cependant était devenu plus expansif, et il me laissa voir qu’il s’employait à réunir le plus d’argent comptant possible.
Je voyais venir fréquemment des hommes d’affaires, et quand ils étaient partis, M. de Chalusse me montrait des liasses de billets et de titres en me disant:
—Vous voyez qu’on songe à votre avenir, chère Marguerite.
C’est une justice à lui rendre, maintenant qu’il n’est plus, cet avenir a été la constante préoccupation des derniers mois de sa vie.
Moins de quinze jours après s’être chargé de moi, il avait fait un testament par lequel il m’adoptait et m’instituait son unique héritière.
Ce testament fut déchiré, comme m’offrant pas assez de sécurité, prétendait-il, et une douzaine d’autres eurent le même sort.
Car il s’inquiétait continuellement de dispositions à prendre, de dernières volontés à régler, comme s’il eût eu le pressentiment qu’il mourrait d’une mort inopinée et soudaine.
Il est vrai d’ajouter qu’il paraissait se soucier moins de m’assurer toute sa fortune que de la soustraire à quelqu’un. Le jour où nous brulâmes ensemble son dernier testament, il me dit:
—Cet acte est inutile, on l’attaquerait et on obtiendrait probablement sa révocation. J’ai imaginé mieux, je tiens un expédient qui concilie tout.
Et comme je hasardais quelques objections, car il me répugnait d’être l’instrument d’une vengeance ou d’une injustice, et d’aider à dépouiller ses héritiers s’il en avait:
—Mêlez-vous de vos affaires, me dit-il brutalement. Je ménage à ceux qui guettent ma succession la surprise qu’ils méritent... Ah! ils convoitent mes propriétés!... Eh bien! ils les auront, je les leur léguerai, mais grevées d’hypothèques jusqu’à l’extrême limite de leur valeur.
Et pour atteindre ce but, il dénaturait sa fortune, affirmant qu’il ne serait tranquille que le jour où elle tiendrait tout entière dans un portefeuille qu’il porterait toujours sur lui.
De là, monsieur, ces immenses mouvements de capitaux, ces ventes, ces emprunts. De là ces millions au porteur qui se trouvaient dans le secrétaire de M. de Chalusse le matin du jour où la mort l’a surpris...
Malheureux homme! De tous les projets qu’il méditait, aucun n’a réussi.
Ils peuvent venir, ces héritiers qu’il redoutait, que je ne connais pas, dont personne ne soupçonnait même l’existence... ils trouveront intacts les biens qu’il prétendait leur arracher.
Il rêvait, pour moi, la situation la plus brillante, un grand nom, le titre de marquise, et il n’a pas même su préserver ma réputation des imputations les plus humiliantes... J’ai été accusée de vol avant que son cadavre fût seulement refroidi...
Il me voulait riche, effroyablement riche, comme lui, et après avoir essayé de m’éblouir de ses millions, il ne me laisse pas de pain, exactement parlant... pas de pain.
Mon avenir le terrifiait, et il meurt sans m’avoir rien appris des mystérieux dangers qui me menacent, sans avoir pu me dire si véritablement, comme je le crois, comme j’en suis moralement sûre, il était mon père...
Il m’a élevée malgré moi jusqu’aux plus hautes sphères sociales; il m’a mis en main cette baguette magique qui s’appelle l’or, il m’a montré le monde à mes pieds... et tout à coup il me laisse retomber plus bas qu’il ne m’avait prise...
Ah!... M. de Chalusse, mieux eût valu me laisser à l’hospice des enfants trouvés, je gagnerais ma vie maintenant...
Et cependant, je vous pardonne!...
Mlle Marguerite se recueillit un moment, cherchant dans sa mémoire si elle avait bien tout dit, si elle n’oubliait aucun détail...
Ne trouvant rien, elle s’approcha du juge de paix jusqu’à le toucher, et avec une émouvante solennité:
—Vous connaissez à cette heure ma vie comme moi-même, monsieur, prononça-t-elle... Vous savez ce qu’ignore encore celui qui est devenu mon unique espoir... Puisse-t-il, quand je me montrerai à lui telle que je suis véritablement, ne pas me trouver indigne de lui...
Le juge de paix se dressa comme mû par un ressort...
Deux grosses larmes, les premières qu’il versât depuis des années, tremblèrent au bord de ses paupières et se perdirent dans les rides de son visage.
—Vous êtes une digne et noble créature, mon enfant, dit-il... Et si j’avais un fils, je m’estimerais heureux qu’il fût choisi par une femme comme vous!...
Elle le regarda d’un air de joie délirante, joignit les mains, et, à bout de forces, s’affaissa sur un fauteuil en murmurant:
—Oh! merci, monsieur, merci!...
C’est qu’elle pensait à Pascal... C’est qu’elle s’était effrayée de ses sentiments quand elle lui exposerait loyalement tout ce passé de douleurs et de misères qu’il ne connaissait pas...
Et après les paroles du juge de paix elle était rassurée.
XI
La demie de quatre heures sonnait...
On entendait des pas furtifs sur le palier, et des frôlements le long de la porte.
Les domestiques de l’hôtel de Chalusse rôdaient autour de la pièce, où étaient enfermés le juge de paix et Mlle Marguerite, intrigués de ne pas les voir reparaître, se demandant ce qu’ils pouvaient avoir à se dire pour une si longue conférence.
A cette heure, la besogne du greffier devait être fort avancée.
—Il faut que je voie où en est l’inventaire, dit le vieux juge à Mlle Marguerite, excusez-moi de vous quitter une minute... je reviens.
Et il sortit.
Mais c’était là un prétexte. La vérité est qu’il désirait surtout dissimuler son émotion. Profondément remué par le récit de cette pauvre jeune fille, il voulait se remettre, et reprendre avec son sang-froid sa perspicacité habituelle.
Et il en avait besoin, la situation lui paraissant bien plus compliquée depuis que Mlle Marguerite lui avait parlé de ces héritiers, de ces ennemis mystérieux qui avaient empoisonné l’existence de M. de Chalusse.
Il était clair que ces gens-là arrivant à la curée voudraient savoir ce qu’étaient devenus les millions du secrétaire.
A qui les redemanderaient-ils? A Mlle Marguerite, bien évidemment. Quelles tracasseries ne lui susciteraient-ils pas!...
Ainsi pensait le vieux juge de paix tout en écoutant le rapport de son greffier.
Ce n’était pas le tout, d’avoir provoqué les confidences de Mlle Marguerite, il avait à rechercher quel parti elle pouvait tirer de son étrange et douloureuse situation, il avait à la conseiller, à la guider...
Il était redevenu l’homme impassible, quand il reparut dans le cabinet du comte, et il vit avec plaisir que la pauvre jeune fille avait de même repris une partie de son calme.
—Maintenant, lui dit-il, causons... Je vous prouverai que votre position n’est pas si désolante que vous croyez... Mais avant de penser à l’avenir, inquiétons-nous du passé... voulez-vous?
La jeune fille s’inclina en signe d’acquiescement.
—Parlons d’abord, reprit le juge, des millions disparus... Ils étaient certainement dans le secrétaire quand M. de Chalusse y a remis la fiole, on ne les y retrouve plus... Donc, il faut que M. de Chalusse les ait emportés avec lui...
—C’est ce que je me suis dit.
—Ces valeurs formaient-elles un gros volume?
—Assez gros... mais qui pouvait très-bien être dissimulé sous un ample pardessus comme celui que portait M. de Chalusse.
—Très-bien!... A quelle heure est-il sorti?
—Vers cinq heures.
—Et on l’a rapporté?
—A six heures et demie environ.
—Où l’avait pris le cocher qui l’a ramené?...
—Dans les environs de Notre-Dame-de-Lorette, à ce qu’il nous a dit.
—A-t-on conservé le numéro de ce cocher?
—Je crois que Casimir se l’est fait remettre.
A qui lui eût demandé pourquoi cette sorte d’enquête officieuse, le juge de paix eût répondu que le seul intérêt de Mlle Marguerite le guidait.
Rien n’était plus vrai. Et cependant, sans que peut-être il s’en rendit compte, un autre mobile le poussait à s’écarter un peu du cercle de ses attributions.
Cette affaire l’intéressait et l’attirait par ses côtés ténébreux et inexplicables. Elle irritait ce besoin de connaître la vérité qui est au fond de tout homme. Elle le séduisait en lui offrant une occasion d’exercer sa faculté maîtresse qui était la pénétration.
Aussi, se recueillait-il, analysant les réponses de Mlle Marguerite, et après un moment:
—Donc, fit-il, le point de départ des recherches, si recherches il y a jamais, sera celui-ci: M. de Chalusse est sorti avec deux millions, et pendant les deux heures qu’il est resté dehors, il a disposé de cette somme énorme... ou on la lui a volée.
Mlle Marguerite tressaillit.
—Oh! volée... balbutia-t-elle.
—Mon Dieu, oui, mon enfant, tout est possible... il faut tout admettre... Mais poursuivons. Où se rendait M. de Chalusse?
—Chez un homme d’affaires qui devait, pensait-il, lui procurer une adresse qui se trouvait dans la lettre déchirée par lui.
—Le nom de cet homme?
—Fortunat...
Le magistrat écrivit ce nom sur son calepin, puis reprenant ses questions:
—Arrêtons-nous, dit-il, à cette malheureuse lettre, la cause, selon vous, de la mort de M. de Chalusse. Que disait-elle?
—Je l’ignore, monsieur. J’ai aidé, c’est vrai, le comte à en réunir les fragments, mais je ne l’ai pas lue.
—Peu importe!... L’important est de savoir qui l’a écrite. Ce ne peut être, m’avez-vous dit, que cette sœur de M. de Chalusse disparue il y a une trentaine d’années ou votre mère...
—En effet, monsieur, c’était et c’est encore mon opinion.
Le vieux juge, tout en souriant, tracassait sa bague.
—Eh bien!... moi, prononça-t-il, avant cinq minutes, je vous dirai si la lettre vient de votre mère... Oh! mon moyen est simple et sûr... Je vais tout bonnement comparer l’écriture à celle des lettres du secrétaire...
Mlle Marguerite se leva à demi, en s’écriant:
—Oh!... quelle idée!...
Mais lui, sans paraître remarquer la surprise de la jeune fille, ajouta d’un ton bref:
—Où est cette lettre?...
—M. de Chalusse doit l’avoir mise dans une de ses poches.
—Il faut la retrouver, mademoiselle... Dites au valet de chambre du comte de la chercher...
La jeune fille appela, mais M. Casimir, tout occupé des démarches exigées par le décès et les funérailles de son maître, était absent. Le second valet de chambre et Mme Léon offrirent leurs services, et certes ils s’employèrent avec le plus louable zèle... Mais leurs investigations restèrent infructueuses, la lettre ne se retrouva pas.
—Quel malheur!... murmurait le juge, tout en regardant retourner les poches de tous les vêtements du mort, quelle fatalité! Là était peut-être la clef de l’énigme.
Force lui fut cependant de prendre son parti de cette déconvenue.
Il revint s’asseoir dans le cabinet du comte, mais visiblement il était découragé, et il avait retourné en dedans le chaton de sa bague. Ce n’est pas qu’il estimât le problème insoluble, loin de là; seulement il reconnaissait que pour arriver à la vérité, il faudrait beaucoup de temps et des investigations qui n’étaient plus de son ressort...
Une seule espérance immédiate lui restait...
En étudiant les derniers mots écrits et prononcés par M. de Chalusse, ne pénétrerait-il pas l’intention qui les avait dictés?... Lui, dont l’expérience avait aiguisé la sagacité, ne leur découvrirait-il pas un sens qui allumerait une lueur au milieu des ténèbres!...
Il les demanda donc à Mlle Marguerite, et elle lui remit le papier où le comte avait essayé de fixer sa pensée, et une carte où elle-même, sur le moment, avait écrit, dans leur ordre, les dernières paroles du mourant.
En réunissant le tout, le juge de paix obtenait ceci:
«... Toute ma fortune... donne... amis... contre... Marguerite... dépouillée... ta mère... prends garde...»
Ces douze mots incohérents trahissaient les éternelles préoccupations de M. de Chalusse. On y retrouvait le souci de sa fortune et de l’avenir de Marguerite, et aussi la trace de l’effroi ou de l’aversion que lui inspirait la mère de Marguerite.
Mais c’était tout, c’est-à-dire ce n’était rien!...
Le mot: «donne» s’entendait. Il était clair que le comte avait voulu écrire: «Je donne toute ma fortune...» Le mot «dépouillée» se comprenait aussi. Il avait été évidemment arraché au moribond par cette certitude horrible que Marguerite—sa fille sans aucun doute—n’aurait pas une pièce d’or des millions qu’il lui destinait. «Prends garde!» s’expliquait seul.
Mais il était deux mots qui semblaient au juge de paix absolument inexplicables, qu’il cherchait vainement à lier aux autres, qu’il ne pouvait rattacher à aucune idée probable: le mot amis et le mot contre. Et ils se suivaient, sur le papier, ils étaient les plus lisibles...
Pour la trentième fois, le juge les répétait à demi-voix quand on frappa discrètement à la porte; presque aussitôt Mme Léon parut.
—Qu’est-ce? demanda Mlle Marguerite.
La femme de charge déposa sur le bureau un paquet de lettres à l’adresse de M. de Chalusse, en disant:
—C’est le courrier de défunt M. le comte. Dieu ait son âme!
Puis, présentant un journal à Mlle Marguerite, elle ajouta de sa voix la plus onctueuse:
—Et de plus, on vient, à l’instant même, d’apporter ceci pour mademoiselle...
—Ce journal... pour moi!... Vous devez vous tromper...
—Pas du tout... J’étais, de ma personne, chez le concierge quand le commissionnaire est arrivé, et il a bien dit que c’était pour Mlle Marguerite, de la part d’un de ses amis...
Et ayant dit, elle esquissa sa plus belle révérence et se retira...
La jeune fille avait pris le journal, et lentement, d’un air d’étonnement et d’appréhension, elle le dépliait.
Ce qui la frappa d’abord, c’est qu’à la première page il y avait une vingtaine de lignes encadrées au crayon rouge.
Évidemment on lui envoyait ce journal pour qu’elle lût les passages entourés: elle lut donc:
«Grand émoi et scandale énorme, à l’hôtel de Mme d’A..., une vieille étoile de première grandeur...»
C’était l’épouvantable article qui racontait la scène de jeu où Pascal avait laissé son honneur.
Et pour que Mlle Marguerite n’eût ni doute ni hésitation, le lâche, le misérable qui lui adressait l’article avait eu soin, à côté des initiales, d’ajouter, au crayon, les noms en toutes lettres.
Ainsi, il avait écrit d’Argelès, Pascal Férailleur, Fernand de Coralth, Rochecote.
Et cependant, malgré cette précaution ignoble, la jeune fille ne saisissait, tout d’abord, ni le sens ni la portée de ce récit, et il lui fallut le relire jusqu’à quatre fois... Mais lorsqu’elle comprit enfin, quand l’horrible vérité éclata dans son esprit, le journal lui échappa des mains, elle pâlit comme on ne pâlit que pour mourir, et pantelante, anéantie, assommée, elle s’appuya contre le mur...
Ses traits exprimèrent si bien la plus atroce douleur, que le juge de paix, effrayé, se dressa d’un bond.
—Qu’y a-t-il encore?
Elle essaya de répondre, ne le put, et alors montra du doigt, à terre, le journal en bégayant d’une voix étranglée:
—Là!... là!...
Il ne fallut au juge qu’un coup d’œil pour comprendre. Et cet homme, qui avait vu tant de misères en sa vie, ce magistrat qui avait été le confident de tant de martyres ignorés, fut atterré de l’acharnement de la destinée à frapper cette infortunée.
Il s’approcha d’elle comme elle défaillait et la soutint jusqu’à son fauteuil, où elle s’affaissa.
—Pauvre enfant!... murmura-t-il... L’homme que vous aviez choisi, à qui vous eussiez tout sacrifié... c’est ce Pascal Férailleur, n’est-ce pas?...
—C’est lui.
—Il est avocat?
—Je vous l’ai dit, monsieur.
—Il demeure bien rue d’Ulm?
—Oui.
Le juge de paix hocha tristement la tête.
—C’est bien lui, fit-il... Car je le connais, pauvre enfant, je l’aimais et... je l’honorais. Hier encore, je vous aurais dit: «Celui-là est digne de vous.» Son intacte réputation désarmait jusqu’à l’envie... Et voilà où le jeu l’a conduit... Il a volé!...
Roide et tout d’une pièce, Mlle Marguerite se dressa.
—C’est faux!... prononça-t-elle... ce qu’il y a sur ce journal est faux!...
Sous tant de coups répétés, la raison de cette infortunée vacillait-elle donc? On pouvait le craindre.
Livide l’instant d’avant, elle était devenue plus rouge que le feu, un tremblement convulsif la secouait, et ses yeux fixes brillaient du sinistre éclat du délire.
—Si elle ne pleure pas, pensait le juge de paix, elle est perdue.
Et aussitôt, loin d’encourager ses espérances, il voulut détruire des illusions qu’il croyait dangereuses.
—Hélas!... ma pauvre enfant, fit-il tristement, ne vous abusez pas... Les journaux sont parfois inconsidérés, il arrive qu’on surprend leur bonne foi... mais des articles tels que celui-ci ne se publient que sur des preuves appuyées d’irrécusables témoignages...
Elle haussait les épaules comme si elle eût entendu les plus grandes absurdités du monde, et à demi-voix murmurait:
—Je m’explique maintenant le silence de Pascal... Je comprends comment il n’a pas encore répondu à ma lettre d’hier soir...
Et le juge poursuivait:
—Ainsi, malheureusement, après l’article que nous venons de lire, on ne saurait garder l’ombre d’un doute...
Brusquement, Mlle Marguerite l’interrompit.
—Mais je n’ai pas douté une seconde!... s’écria-t-elle. Douter de Pascal, moi!... je douterais plutôt de moi-même... Je puis faillir, moi, je ne suis qu’une pauvre fille ignorante et faible, tandis que lui... lui!... Vous ne savez donc pas qu’il était comme ma conscience!... Avant de rien entreprendre, avant de rien décider, s’il me venait quelque scrupule, je me disais: «Que ferait-il, lui?...» Et la seule pensée de celui qui pour moi est l’honneur même suffisait à écarter les inspirations mauvaises.
Son accent disait bien, en effet, sa confiance absolue, entière, inébranlable. Et la foi donnait à son beau visage une sublime expression.
—Si vous m’avez vue chanceler, monsieur, poursuivait-elle, c’est que j’ai été atterrée par l’audace de l’accusation... Comment, par quelles manœuvres des misérables ont-ils paru convaincre Pascal d’une action flétrissante?... Cela passe mon entendement... Ce que je sais, c’est qu’il est innocent... Ce qui est sûr, c’est que la terre entière se dressant pour témoigner contre lui, n’altérerait pas ma croyance en lui... Il avouerait que je ne serais pas entièrement convaincue, et je le croirais fou plus aisément que coupable!...
Un sourire amer crispait sa lèvre, elle revenait au sentiment exact de la situation, et c’est d’un ton relativement calme qu’elle reprit:
—Que prouvent d’ailleurs de vains témoignages... N’avez-vous pas entendu ce matin la voix de tous nos domestiques me demander compte des millions de M. de Chalusse!... Qui sait ce qui fût advenu sans votre intervention!... Peut-être serais-je en prison, à cette heure!...
—Ce n’est plus la même chose, mon enfant...
—C’est la même chose, monsieur!... Supposez-moi accusée. Que croyez-vous qu’eût répondu Pascal à qui fût allé lui dire: «Marguerite est une voleuse!... Il eût ri, et comme moi se fût écrié: «impossible!...»
La conviction du juge de paix était faite.
Pour lui, Pascal Férailleur était coupable.
Cependant, il n’entreprit pas de discuter. D’abord, il sentait bien qu’il ne convaincrait pas Mlle Marguerite; ensuite à quoi bon la convaincre, maintenant que son énergie avait repris le dessus.
Mais il chercha un moyen de connaître les projets de cette infortunée, afin de les combattre s’ils lui semblaient périlleux...
—Peut-être avez-vous raison, mon enfant, concéda-t-il; ce malheur n’en doit pas moins changer toutes vos déterminations...
—En effet, monsieur, il les modifie...
Un peu surpris de son flegme subit, il la regarda.
—Il y a une heure, reprit-elle, j’étais bien résolue à aller trouver Pascal... Je comptais réclamer de lui aide et assistance... fièrement, comme on réclame un droit indéniable ou l’exécution d’une promesse sacrée... tandis que maintenant...
—Eh bien!...
—Je suis toujours décidée à aller à lui, mais ce sera humblement et en suppliante... Et je lui dirai: «Vous souffrez, mais il n’est pas de malheur intolérable, quand on est deux à s’en partager le fardeau, me voici!... Tout va vous manquer, vos amis les plus chers vont vous renier lâchement, me voici! Quoi que vous veuillez faire, quitter l’Europe ou rester à Paris pour épier l’heure de la vengeance, il vous faut un compagnon vaillant et fidèle, un confident de vos desseins, un autre vous-même, me voici!... Femme, amie, sœur, maîtresse, je serai ce que vous voudrez, me voici sans condition.»
Et immédiatement, pour répondre à un mouvement et à une exclamation du vieux juge, elle ajouta avec une expression de candeur et de fermeté extraordinaire:
—Il est malheureux... je suis libre... je l’aime!...
Le juge de paix était pétrifié.
Il sentait bien que ce qu’elle disait, elle le ferait. En elle il avait reconnu une de ces âmes généreuses et fières qu’attire et séduit tout ce qui est héroïque et grand, incapables d’hésitations pusillanimes et d’égoïstes calculs, qui ne composent jamais avec ce qu’elles croient être le devoir et qui ne savent affirmer la passion que par le sacrifice.
—Heureusement, chère demoiselle Marguerite, fit-il, votre dévoûment sera sans aucun doute inutile.
—Pourquoi cela, monsieur?...
—Parce que M. Férailleur vous doit, et qui plus est se doit à lui-même de ne pas l’accepter.
Elle ne comprenait pas, ses regards interrogeaient.
—Pardonnez-moi, reprit le juge, de vous préparer à une douloureuse déception... Coupable ou innocent, M. Férailleur est... déshonoré. A moins d’un miracle, sa vie est perdue, finie... à l’heure qu’il est, il est rayé du barreau... Il est de ces accusations... de ces calomnies, si vous voulez, dont on ne se relève pas... Comment pouvez-vous espérer qu’il consente à unir votre destinée à la sienne!...
Cette objection la frappa. Elle ne l’avait pas prévue, et elle lui parut terrible.
Deux larmes, pareilles à deux diamants, jaillirent de ses yeux noirs, et d’une voix désolée:
—Mon Dieu!... murmura-t-elle, mon Dieu! faites qu’il n’ait pas cette générosité cruelle... le seul grand, le seul véritable malheur pour moi serait d’être repoussée par lui... la mort de M. de Chalusse me laisse sans ressources, sans pain, c’est presque un bonheur en ce moment, je lui demanderai ce qu’il veut que je devienne s’il m’abandonne, et qui me protégera sinon lui... L’avenir de célébrité qu’il rêvait pour moi est anéanti... Eh bien! je l’en consolerai, moi... De nos deux infortunes, je saurai faire le bonheur... Ici nos ennemis triomphent, soit, nous fuirons... notre honnêteté se souillerait rien qu’à se mesurer avec tant de scélératesses... Nous saurons bien trouver quelque part, en Amérique, un coin ignoré où nous nous créerons une destinée nouvelle et meilleure...
C’était à ne pas croire que celle qui parlait avec cette véhémence passionnée fût Mlle Marguerite, cette jeune fille hautaine.
Et à qui parlait-elle ainsi?... A un étranger, qu’elle voyait pour la première fois.
Mais les circonstances l’emportaient, plus fortes que sa volonté. Un à un, elle avait déchiré tous les voiles de ses plus chers et de ses plus intimes sentiments, et, à la fin, elle se montrait telle qu’elle était véritablement...
Et cependant, le juge de paix sut résister à l’émotion et à l’attendrissement qui le gagnaient. Il se montra impitoyable pour des espoirs qu’il estimait irréalisables...
—Et si M. Férailleur refusait votre sacrifice?... demanda-t-il.
—Eh! ce n’est pas un sacrifice, monsieur!
—Soit... Mais enfin il se peut qu’il vous... repousse. Que ferez-vous?...
Elle laissa retomber ses bras d’un air de morne accablement.
—Ce que je ferais?... murmura-t-elle... je ne sais... Je trouverais toujours à gagner ma vie... On dit que j’ai une voix remarquable... j’entrerais peut-être au théâtre... j’y ai songé, autrefois.
Le juge bondit sur son fauteuil.
—Vous seriez comédienne, interrompit-il, vous!...
—Cela ou autre chose... qu’importe.
—Comment, qu’importe!... Mais vous ne soupçonnez pas... Vous n’imaginez pas...
Il ne trouvait pas de termes pour rendre la nature des obstacles qu’il apercevait, et ce fut Mlle Marguerite qui les trouva pour lui.
—Je soupçonne, dit-elle, que le théâtre est pour une femme une carrière abominable... Mais je sais que là comme ailleurs il est des femmes honorables et chastes, et cela me suffit... Mon orgueil est assez grand pour me garantir de toute déchéance... Il a sauvé l’apprentie, il préserverait la comédienne... Je serais calomniée!... ce ne serait pas un malheur. Je méprise trop le monde pour prendre souci de son opinion tant que j’aurai pour moi le témoignage de ma conscience... Pourquoi ne serais-je pas une grande artiste, moi qui consacrerais à l’art tout ce que j’ai d’intelligence, de passion, d’énergie et de volonté!...
Elle s’arrêta, un valet de pied entrait portant des lampes, car la nuit venait.
Et sur les pas de celui-ci un autre parut, qui dit:
—Mademoiselle, M. le marquis de Valorsay est en bas, qui demande si mademoiselle peut lui faire l’honneur de le recevoir...
XII
A ce nom de Valorsay, les yeux de Mlle Marguerite et du juge de paix s’étaient cherchés, et ils avaient échangé un regard où se peignaient les plus étranges conjectures.
Mais la jeune fille hésitait à quel parti se résoudre.
Il fallut que le magistrat mît fin à ses perplexités.
—Priez M. le marquis de Valorsay de monter, dit-il au domestique.
Le valet de pied se retira, et dès qu’il eut disparu:
—Quoi! monsieur, s’écria Mlle Marguerite, après ce que je vous ai dit, vous voulez que je le reçoive!...
—Il le faut, mon enfant, absolument. Il importe que vous sachiez ce qu’il veut et quel espoir l’amène... Résignez-vous, soyez calme!...
En proie à une sorte d’égarement, la pauvre fille réparait à la hâte le désordre de sa toilette, et, tant bien que mal, elle relevait ses cheveux, dont les masses opulentes s’éparpillaient sur ses épaules.
—Eh!... monsieur, disait-elle, ne devinez-vous donc pas qu’il me croit l’héritière de M. de Chalusse... Pour lui, je garde l’éblouissant reflet des millions qui ont failli m’appartenir... Qu’il vienne... qu’il vienne...
—Silence, le voici!
Le marquis de Valorsay entrait, en effet, toujours vêtu avec l’exquise recherche de ces intelligents gentilshommes pour qui la couleur d’un pantalon est une affaire, et qui trouvent des assouvissements d’ambition à décider souverainement de la coupe d’un gilet...
Mais sa physionomie, insoucieuse d’ordinaire et n’exprimant rien que le parfait contentement de soi et l’ennui des autres, était grave et presque solennelle.
Sa jambe—cette maudite jambe cassée autrefois en sautant une banquette irlandaise—était roide et traînait plus que d’habitude, ce qui, sans doute, ne tenait pas uniquement à des influences atmosphériques.
Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec toutes les marques du plus profond respect, et sans paraître remarquer le juge de paix.
—Vous m’excuserez, je l’espère, mademoiselle, prononça-t-il, d’avoir insisté pour être admis à vous présenter l’expression de ma sympathique douleur... J’apprends à l’instant l’horrible malheur qui vous frappe... la mort si inattendue de votre père.
Elle recula avec une sorte d’effroi, en répétant:
—De mon père!...
L’autre ne parut pas troublé.
—Je sais, dit-il d’une voix qui voulait être attendrie; je sais que M. de Chalusse vous avait fait un mystère de votre naissance... mais il m’avait confié son secret...
—A vous!... interrompit le juge de paix, incapable de se contenir.
Le marquis toisa d’un air hautain ce vieux homme vêtu de noir, et du ton sec qu’on prend avec un subalterne indiscret:
—A moi, oui, monsieur, répondit-il. Et non-seulement M. le comte de Chalusse me l’a confié de vive voix, mais il me l’a écrit, en m’exposant les honorables motifs de sa conduite, et l’intention formelle où il était, non de reconnaître, mais d’adopter Mlle Marguerite, afin de lui assurer sans conteste sa fortune et son nom.
—Ah! fit le juge de paix, comme si une lueur soudaine l’eût éclairé, ah! ah!...
Mais déjà, sans se soucier de cette exclamation, extraordinaire au moins par son accent, M. de Valorsay s’était retourné vers Mlle Marguerite et poursuivait:
—Votre ignorance me prouve, mademoiselle, que vos gens ne m’ont pas trompé quand ils m’ont dit que ce pauvre M. de Chalusse a été littéralement foudroyé... Mais ils m’ont dit autre chose que je ne puis croire... Ils m’ont affirmé que le comte n’avait pris aucune disposition à votre égard, qu’il ne laisse pas de testament et que... excusez une indiscrétion qu’un respectueux intérêt dicte... et que... par suite de cette incompréhensible et coupable imprudence, vous vous trouvez, vous, sa fille, ruinée et presque sans ressources... Est-ce possible?
—Cela est l’exacte vérité, monsieur, répondit Mlle Marguerite... Pour vivre, il me faudra désormais gagner ma vie...
Elle prononça ces mots avec une sorte de bonheur, s’attendant à quelque mouvement du marquis, qui trahirait la bassesse de ses convoitises, et elle s’apprêtait à jouir de sa confusion.
Mais pas du tout.
Loin de sembler démonté ou seulement attristé, M. de Valorsay respira fortement comme s’il eût été allégé d’un poids énorme, et son œil brilla.
—Alors, fit-il avec une joie contenue, j’oserai parler... Je parlerai, mademoiselle, si vous daignez me le permettre...
Elle le regardait avec une curiosité anxieuse, ne concevant rien à son attitude.
—Parlez, monsieur, balbutia-t-elle.
—J’obéis, mademoiselle, prononça-t-il en s’inclinant... Mais avant, laissez-moi vous dire combien grandes ont été mes espérances.... Pour moi aussi, peut-être, la mort de M. de Chalusse est un irréparable malheur... Il m’avait permis, mademoiselle, d’aspirer à l’honneur d’obtenir votre main. S’il ne vous avait rien dit, c’est qu’il entendait vous laisser libre, m’imposant cette tâche qui m’effrayait, de mériter votre consentement. Mais de lui à moi tout était réglé et convenu, il donnait trois millions de dot à Mlle Marguerite de Chalusse, sa fille.
—Je ne suis plus Mlle de Chalusse, monsieur le marquis, et je n’ai plus de dot.
Il sentit la pointe acérée de l’épigramme, car un peu de sang monta à ses pommettes, mais son correct sang-froid ne fut point altéré.
—Si vous étiez encore riche, mademoiselle, prononça-t-il du ton de reproche de l’honnête homme qui se voit méconnu, j’aurais peut-être la force de garder le secret des sentiments que vous m’avez inspirés, mais...
Il se redressa d’un geste qui n’était pas sans noblesse, et d’une voix pleine et sonore il ajouta:
—Mais vous n’avez plus vos millions... et c’est pour cela que j’ose vous dire: Mademoiselle Marguerite, je vous aime; voulez-vous être ma femme?...
La pauvre fille eut besoin de toute sa puissance sur elle-même pour retenir un cri.
C’était plus que de la stupeur, c’était presque de l’épouvante que lui causait la demande du marquis de Valorsay, cette déclaration étrange, inouïe, incompréhensible, qui bouleversait toutes ses idées...
Et elle ne savait que balbutier:
—Monsieur... Monsieur...
Lui, cependant, de l’air le plus digne et qui n’excluait pas la rondeur de la franchise poursuivait:
—Dois-je vous dire qui je suis, mademoiselle?... Non, n’est-ce pas... Le seul fait d’avoir été agréé par M. le comte de Chalusse vous répond de moi... Le nom pur et sans tache que je porte va de pair avec les plus grands noms de France... et si ma fortune a été quelque peu diminuée par des étourderies de jeune homme, elle est plus que suffisante pour un honorable état de maison...
Mlle Marguerite ne répondait toujours pas, elle ne trouvait rien à répondre, sa présence d’esprit l’avait abandonnée, sa langue était comme figée dans sa bouche.
Elle adressait au vieux juge des regards de détresse, implorant son intervention, mais il était si bien perdu dans la contemplation de sa bague, qu’on l’eût dit sous l’empire de ce prodigieux phénomène produit par un objet brillant obstinément fixé, qui s’appelle l’hypnotisme.
—Je sais que j’ai eu le malheur de vous déplaire, mademoiselle, continuait le marquis, M. de Chalusse ne me l’avait pas caché. Il me souvient, hélas! d’avoir émis devant vous toutes sortes de stupides théories qui vous ont donné de moi la plus triste opinion... Il faut me pardonner... Alors, je n’avais pas les idées qui me sont venues... plus tard, quand il m’a été donné de mesurer la hauteur de votre intelligence, d’apprécier la noblesse de votre âme... J’ai parlé inconsidérément le langage qu’on parle maintenant aux jeunes filles de notre monde, toutes affolées de luxe et de vanité... pour qui le mariage n’est que l’affranchissement des devoirs de la famille...
Il s’exprimait en phrases entrecoupées, comme si l’émotion l’eût fait haleter. Il semblait par moment se contenir à peine, et d’autres fois sa voix expirait jusqu’à devenir presque inintelligible.
Mais à le laisser poursuivre, et par le seul fait qu’elle l’écoutait, Mlle Marguerite s’engageait presque.
Elle le comprit, et faisant un effort:
—Croyez, monsieur le marquis, interrompit-elle, que je suis touchée... et reconnaissante... mais... je ne m’appartiens plus...
—Mademoiselle... de grâce... ne me répondez pas aujourd’hui. Accordez-moi un peu de temps pour détruire vos préventions.
Elle hocha la tête, et d’une voix ferme:
—Je n’ai pas de préventions, monsieur le marquis, prononça-t-elle. Depuis longtemps ma vie est fixée... irrévocablement.
Il parut étourdi, comme s’il fût venu avec l’idée qu’il ne pouvait être repoussé...
Ses yeux vacillèrent; ils allèrent alternativement de Mlle Marguerite au vieux juge de paix, plus impassible qu’un sphinx, et ils finirent par se fixer sur un journal crayonné de rouge, tombé aux pieds de la jeune fille.
—Ne me laissez-vous aucun espoir?... murmura-t-il.
Elle ne répondit pas, il comprit, et il se retirait quand la porte s’ouvrit brusquement et un valet annonça: «M. de Fondège.»
Mlle Marguerite toucha du doigt l’épaule du juge de paix.
—Voici, monsieur, lui dit-elle, l’ami de M. de Chalusse, que j’avais envoyé chercher ce matin.
Un homme d’une soixantaine d’années parut...
Il était grand, sec comme un briquet, droit comme un I, sanglé démesurément dans une longue redingote bleu de roi, et son cou rouge et rugueux comme celui d’un dindon tournait malaisément dans un col de satin roide et haut.
Rien qu’à voir son teint coloré et couperosé, ses cheveux taillés en brosse, ses petits yeux brillants sous des sourcils en broussailles et sa formidable moustache à la Victor-Emmanuel, on se disait:
—Voici un vieux soldat...
Erreur! M. de Fondège n’avait jamais été militaire. Et c’est uniquement pour railler ses allures belliqueuses, que ses amis, autrefois, il y avait bien une vingtaine d’années, l’avaient surnommé «le général.»
Mais le surnom lui était resté. La plaisanterie, à la longue, était devenue un fait sérieux, l’épigramme s’était changée en titre. Jamais on n’appelait M. de Fondège autrement que «le général.» On invitait et on annonçait dans les salons: «Le général!» Beaucoup croyaient qu’il l’avait été, lui-même se le persuadait peut-être, et il en était venu depuis longtemps à mettre sur ses cartes de visite: Général A. de Fondège.