PASCAL ET MARGUERITE (continued 2)
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Séance tenante, un traité fut signé, et dès le lendemain M. Fortunat prenait en main les intérêts de l’honorable gentilhomme.
De quel cœur il s’y donna, et avec quelle foi au succès! un seul fait le dit: Il avait avancé, de sa poche, quarante mille francs à son client.
Après cela, le marquis eût eu mauvaise grâce à n’être pas satisfait de son conseiller. Il en était d’autant plus enchanté que cet habile homme, en toute occasion, lui témoignait une déférence respectueuse jusqu’à la servilité.
Aux yeux de M. de Valorsay, ce point était capital, car il devenait plus arrogant et plus susceptible, à mesure qu’il avait moins le droit de l’être.
Honteux au-dedans de lui-même et profondément humilié des tripotages avilissants auxquels il descendait, il s’en vengeait en accablant son complice de sa supériorité imaginaire et de ses dédains de grand seigneur.
Selon son humeur, bonne ou mauvaise, il l’appelait «Cher Arabe,» ou «Mons Fortunat» et le plus souvent «Maître Vingt-pour-Cent.»
Et l’autre n’en gardait pas moins son sourire obséquieux sur les lèvres, bien capable, par exemple, de porter tout cela sur sa note de frais à l’article «divers».
Mais précisément la constante soumission de M. Fortunat faisait paraître son absence plus extraordinaire. Un tel oubli des plus vulgaires convenances ne se concevait pas de la part d’un homme si poli.
De sorte que peu à peu le marquis de Valorsay passait de la colère à l’inquiétude.
—Serait-il survenu quelque chose?... pensait-il.
C’est que les aiguilles de la pendule marchaient toujours... minuit était sonné depuis un moment déjà.
Le marquis délibérait s’il se retirerait ou non à la demie, quand il entendit le grincement d’une clef dans la serrure de la porte extérieure, puis des pas rapides dans le corridor.
—Enfin!... le voici! murmura-t-il, avec un soupir de satisfaction.
Il s’attendait à le voir paraître aussitôt, mais point.
Peu soucieux de s’exhiber sous le costume qu’il avait endossé pour suivre Chupin, M. Fortunat avait couru à sa chambre à coucher reprendre ses vêtements ordinaires. Il avait besoin, en outre, de songer à la conduite à tenir et à ce qu’il dirait.
Si M. de Valorsay, comme c’était probable, ignorait l’accident du comte de Chalusse, fallait-il le lui apprendre? M. Fortunat se dit que non, prévoyant avec raison que cela soulèverait une discussion capable d’amener une rupture. Or, il ne voulait rompre qu’à bon escient, et seulement quand il serait bien sûr de la mort du comte.
De son côté, M. de Valorsay réfléchissait—un peu tard—qu’il avait eu bien tort de patienter pendant trois mortelles heures.
Était-ce digne de lui?... Ne s’était-il pas manqué gravement à lui-même?... Puis encore, M. Fortunat ne mesurerait-il pas à cette circonstance qui était un aveu, l’importance de ses services et l’urgence des besoins de son client?... N’en deviendrait-il pas plus exigeant et plus dur?
Très-certainement, si le marquis eût pu s’esquiver sans bruit, il l’eût fait. Mais c’était impossible. Alors, il eut recours à un stratagème qui lui parut sauver sa dignité compromise.
Il se tassa dans son fauteuil, ferma les yeux et parut dormir.
Et quand M. Fortunat entra dans le salon, il se dressa brusquement, comme un homme réveillé en sursaut, se frottant les yeux en disant:
—Hein!... qu’est-ce que c’est?... Par ma foi!... je m’étais bel et bien endormi.
Mais l’autre ne fut pas dupe.
Il avait fort bien remarqué à terre un journal qui, tout froissé et tout déchiré, trahissait la colère d’une longue attente.
—Ah ça! continuait le marquis, quelle heure est-il?... Minuit et demi!... Et c’est maintenant que vous arrivez à un rendez-vous assigné pour dix heures!... Ceci passe la permission, mons Fortunat, et vous en prenez par trop à votre aise avec moi! Savez-vous que ma voiture est en bas, par le temps qu’il fait, depuis neuf heures et demie, et que mes chevaux en ont peut-être attrapé une fluxion de poitrine!... Un attelage de six cents louis!...
M. Fortunat tendait à cet orage un dos plein d’humilité.
—Il faut m’excuser, monsieur le marquis, fit-il. Si je suis resté dehors si tard, contre mes habitudes, c’est uniquement pour vos affaires.
—Pardieu!... il ne manquerait plus que c’eût été pour les vôtres!
Et satisfait de cette plaisanterie, il ajouta:
—Eh bien!... où en sommes-nous?
—De mon côté tout marche à souhait.
Le marquis avait repris sa place au coin de la cheminée et tisonnait le feu d’un air d’insouciance très-noble à coup sur, mais assez mal joué.
—Je vous écoute... dit-il simplement.
—En ce cas, monsieur le marquis, répondit M. Fortunat, voici le fait en deux mots sans détails. Grâce à un expédient imaginé par moi, nous obtiendrons pour vingt-quatre heures la main-levée de toutes les inscriptions qui grèvent vos biens... Nous prendrons adroitement nos mesures, et ce jour-là même, nous demanderons un état au conservateur... Cet état, naturellement, certifiera que vos propriétés sont libres d’hypothèques, vous le montrerez à M. de Chalusse et tous ses doutes, s’il en a, seront levés... L’expédient, du reste, est simple; le difficile était de trouver les fonds, mais je les aurai chez un coulissier de mes amis. Tous vos créanciers, sauf deux, se prêtent admirablement à cette petite manœuvre, j’ai leur consentement. Par exemple, ce sera cher: il vous en coûtera vingt-six mille francs environ de commission et de frais.
M. de Valorsay eut un mouvement de joie si vif, qu’il ne put s’empêcher de battre des mains.
—Alors, l’affaire est dans le sac!... s’écria-t-il. Avant un mois Mlle Marguerite sera marquise de Valorsay et j’aurai de nouveau cent mille livres de rentes...
Puis, ayant surpris le geste de M. Fortunat qui n’avait pu se retenir de hocher gravement la tête:
—Ah! vous doutez!... reprit-il. Eh bien! à votre tour écoutez-moi. Hier, j’ai eu une conférence de deux heures avec le comte de Chalusse, et tout a été convenu et arrêté...
Nous avons échangé notre parole, maître Vingt-pour-cent. Le comte fait royalement les choses, il donne à Mlle Marguerite deux millions.
—Deux millions! fit l’autre comme un écho.
—Oui, cher Arabe, ni plus ni moins... Seulement, pour des raisons particulières et qu’il ne m’a pas dites, le comte tient à ce qu’il ne soit porté que deux cent mille francs au contrat. Le reste—dix-huit cent mille livres, s’il vous plaît—me sera remis de la main à la main, sans reçu, avant la mairie. Ma parole d’honneur, je trouve cela charmant... et vous?
M. Fortunat ne répondit pas. La gaieté expansive de M. de Valorsay, loin de le dérider, l’attristait.
—Toi, pensait-il, tu chanterais moins haut, si tu savais qu’à l’heure qu’il est le comte a peut-être rendu l’âme et que très-probablement Mlle Marguerite n’a plus que ses beaux yeux pour pleurer ses millions...
Mais le brillant gentilhomme ne soupçonnait pas cela, car il continuait, répondant plutôt aux objections de son esprit qu’à M. Fortunat:
—Vous me direz peut-être qu’il est singulier que moi, Ange-Marie-Robert Dalbon, marquis de Valorsay, j’épouse une fille qui ne connaît ni père ni mère et qui s’appelle Marguerite tout court... De ce coté-là, c’est vrai, l’union n’est pas positivement brillante. Enfin, comme il sera notoire qu’elle n’a eu en dot que 200,000 francs, on ne m’accusera pas d’avoir battu monnaie avec mon nom... J’aurai l’air, tout au contraire, d’avoir fait un mariage d’amour... cela me rajeunira.
Cependant il s’interrompit, irrité de la froideur obstinée de M. Fortunat.
—Savez-vous, maître Vingt-pour-Cent, dit-il, qu’à voir votre mine allongée, on jurerait que vous doutez du succès.
—Il faut toujours douter... répondit philosophiquement l’homme d’affaires.
Le marquis haussa les épaules.
—Même quand on a triomphé de tous les obstacles? demanda-t-il d’un ton goguenard.
—Mon Dieu, oui.
—Que manque-t-il, cependant, pour que ce mariage soit autant dire conclu?...
—Le consentement de Mlle Marguerite, monsieur le marquis.
Ce fut comme une douche d’eau glacée tombant sur la joie de M. de Valorsay. Un frisson nerveux le secoua, il devint livide, et d’une voix sourde:
—Je l’aurai, répondit-il, j’en suis sûr maintenant.
On ne pouvait pas dire que M. Fortunat fût en colère. Ces gens froids et lisses comme une pièce de cent sous n’ont point de passions inutiles.
Mais il était singulièrement agacé d’entendre son client sonner sottement les fanfares de la victoire, pendant qu’il était réduit, lui, à dissimuler au fond de son cœur le deuil douloureux de ses 40,000 francs.
Aussi, loin d’être touché de l’émotion du marquis, se complut-il à retourner le poignard dans la blessure qu’il avait faite.
—Il faut me pardonner ma défiance, dit-il. Elle vient de ce que je me rappelle parfaitement ce que vous me disiez il y a huit jours.
—Que vous disais-je?
—Que vous soupçonniez Mlle Marguerite d’une... Comment dois-je m’exprimer?... D’une... préférence secrète pour quelqu’un.
A l’enthousiasme du marquis, le plus sombre abattement avait succédé. Il était manifeste qu’il subissait la plus cruelle torture.
—J’ai eu plus que des soupçons, dit-il.
—Ah!
—J’ai eu une certitude, grâce à la femme de charge du comte de Chalusse, Mme Léon, une vieille misérable que j’ai su mettre dans mes intérêts. Elle a épié Mlle Marguerite et surpris une lettre qui lui était adressée...
—Oh! oh!...
—Certes! il ne s’est rien passé dont Mlle Marguerite ait à rougir; la lettre que j’ai tenue entre mes mains en était la preuve éclatante. Elle pourrait avouer hautement les sentiments qu’elle inspire et que sans doute elle éprouve. Cependant...
Le regard de M. Fortunat devenait insupportable de fixité.
—Vous voyez donc bien que j’ai raison de craindre... fit-il.
Exaspéré, hors de lui, M. de Valorsay se leva si violemment, que son fauteuil en fut renversé.
—Eh bien!... non! s’écria-t-il, mille fois non! Vous avez tort... parce qu’à l’heure qu’il est, l’homme qu’avait distingué Mlle Marguerite est perdu... Ah! c’est ainsi. Pendant que nous sommes ici, en ce moment même, il se perd irrémissiblement, sans retour... Entre lui et la femme que je veux épouser, que j’épouserai, j’ai creusé un abîme si profond que le plus immense amour ne le comblerait pas. C’est mieux et pis que si je l’avais tué... Mort, on le pleurerait peut-être... Tandis que maintenant, la dernière des filles et la plus avilie se détournera de lui, ou l’aimant, n’osera l’avouer.
L’impassible homme d’affaires parut troublé.
—Auriez-vous donc, balbutia-t-il, mis à exécution le projet... le plan dont vous m’avez entretenu en l’air... et que je prenais, moi, pour une fanfaronnade, pour une plaisanterie?...
Le marquis abaissa lentement la tête.
—Oui!...
L’autre demeura un moment comme pétrifié; puis tout à coup:
—Quoi!... vous avez fait cela, dit-il, vous... un gentilhomme!...
En proie à une agitation convulsive, M. de Valorsay marchait au hasard dans le salon... S’il eût aperçu son visage dans une glace, il se fût fait peur.
—Un gentilhomme! répétait-il avec l’accent d’une rage contenue, un gentilhomme!... Les gens n’ont que ce mot à la bouche, maintenant... Qu’entendez-vous donc par un gentilhomme, s’il vous plaît, mons Fortunat!... Ne serait-ce pas par hasard un personnage héroïque et idiot qui traverse la vie d’un pas grave, mélancoliquement drapé dans ses principes, stoïque autant que Job et résigné comme un martyr... une manière de Don Quichotte moral prêchant l’austère vertu et la pratiquant?... Le malheur est que les grands sentiments sont hors de prix, et je suis ruiné... D’ailleurs, les miroirs de chevalerie sont cassés, je vous en préviens... Moi je ne suis pas un saint, j’aime la vie et tout ce qui la fait belle et facile: les femmes, le jeu, le luxe, les chevaux... et pour me procurer tout cela, comme je suis de mon temps, je me bats avec les armes de mon temps... Être honnête est superbe, mais tant qu’à ne l’être pas, je préfère une énorme infamie qui me donnera cent mille livres de rentes à cent mille petites gredineries à vingt sous pièce... le garçon me gêne, je le supprime... tant pis pour lui, pourquoi se trouve-t-il là!... Si j’avais pu le mener sur le terrain, en plein soleil, je l’aurais expédié dans les règles, par devant témoins... mais agir ainsi, c’eût été renoncer à Mlle Marguerite... J’ai dû chercher autre chose... Je n’avais pas le choix des moyens, n’est-ce pas?... L’homme qui se noie et qui en est à sa dernière gorgée ne repousse pas une planche de salut, parce qu’elle est malpropre...
Il eut un geste plus violent encore que ses paroles, et se jeta sur un canapé, prenant son front entre ses mains, comme s’il l’eût senti près d’éclater.
La colère l’étouffait, et plus encore quelque chose qu’il ne s’avouait pas, le soulèvement de sa conscience et la révolte de ses derniers instincts d’honnêteté.
Assurément il avait peu de préjugés, et depuis longtemps il s’était mis au-dessus des préceptes de la morale vulgaire qu’il traitait de doctrine d’abrutissement. Mais du moins, jusqu’à ce jour, jamais il n’avait formellement violé aucun article du code des gens d’honneur. Tandis que cette fois...
—C’est une abominable action que vous venez de commettre, monsieur le marquis, prononça froidement M. Fortunat...
—Oh!... pas de morale.
—Cela ne fait jamais mal.
Le marquis haussa les épaules, et d’un ton d’amère gouaillerie:
—Voyons, mons Fortunat, dit-il, tenez-vous énormément à perdre les 40,000 francs que vous m’avez avancés?... C’est facile. Courez chez la d’Argelès, demandez M. de Coralth, donnez-lui contre-ordre de ma part, et l’autre sera sauvé, et il épousera les millions de Mlle Marguerite.
M. Fortunat se tut.
Il ne pouvait pas dire au marquis: «Eh! ils sont perdus, mes 40,000 francs, je ne le sais que trop... Mlle Marguerite n’a plus de millions et vous avez commis un crime inutile...»
C’était cependant cette conviction qui lui donnait son bel accent d’honnêteté effarouchée. Il se passait le luxe d’un peu de vertu pour l’argent qu’il perdait.
Eût-il parlé comme il venait de le faire, s’il eût conservé beaucoup d’espoir? C’est au moins douteux.
Quoi qu’il en soit, il faut rendre à M. Fortunat cette justice que très-réellement et très-sincèrement il était révolté de ce qu’il avait appelé une abominable action. D’abord, c’était un acte brutal et violent, et il tenait, lui, pour les moyens doux. En second lieu, cela sortait absolument du cercle de ses opérations. Autant de raisons pour mépriser le marquis et s’estimer meilleur en se comparant à lui. Cela arrive journellement et c’est même une joie de ce monde d’entendre les coquins se juger entre eux. Il faut voir comme celui qui dépouille les gens à la Bourse traite celui qui détrousse sur les grands chemins... et réciproquement.
Cependant, grâce à un énergique effort de volonté, le marquis de Valorsay avait repris son attitude hautaine, et d’un geste familier il ramenait aux places vides ce qui lui restait de cheveux.
Bientôt il se leva.
—Tout cela, dit-il, est bel et bien; je n’en suis pas moins pressé de connaître le résultat de ma petite combinaison... C’est pourquoi, mons Fortunat, vous allez me compter les cinq cents louis que vous avez à me remettre... et après, bonne nuit!
Cette mise en demeure, l’homme d’affaires l’attendait, et cependant il tressaillit.
—Vous me voyez désolé, monsieur le marquis, répondit-il avec un sourire piteux... c’est pour cela même que je suis resté si tard dehors, contrairement à toutes mes habitudes... J’espérais trouver un banquier qui m’a obligé jadis, M. Prosper Bertomy... vous savez, qui a épousé la nièce de M. André Fauvel...
—Au fait... s’il vous plaît.
—Eh bien!... impossible de me procurer ces malheureux dix mille francs.
De pâle qu’il était, le marquis devint cramoisi.
—C’est une plaisanterie, j’imagine... fit-il.
—Hélas!... non, malheureusement.
Il y eut une minute de silence pendant laquelle le marquis évalua mentalement les conséquences de ce manque de parole, et sans doute il les trouva fort graves, car c’est d’un ton presque menaçant qu’il dit:
—Vous savez cependant qu’il me faut cet argent aujourd’hui... il me le faut.
Assurément M. Fortunat se fut laissé arracher un bon lambeau de chair plutôt que cette somme.
Mais, d’un autre côté, il tenait à rester en bons termes avec le marquis jusqu’à plus ample informé. On lui avait dit que le comte de Chalusse était à la mort... mais on revient de loin, il pouvait se remettre, et alors M. de Valorsay redevenait une valeur de premier ordre.
Ayant donc à ménager la chèvre et le chou, à sauver la caisse et à garder le client, son embarras était extrême.
—Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, disait-il, je comptais sur une rentrée...
Puis, soudain, se frappant le front:
—Mais dans le fait, s’écria-t-il, pourquoi, monsieur le marquis, ne demanderiez-vous pas cette somme à un de vos amis... au duc de Champdoce ou au comte de Commarin... c’est une idée, cela!...
M. de Valorsay n’était rien moins que naïf.
Sa pénétration naturelle s’était singulièrement aiguillée, depuis qu’il était journellement aux prises avec les difficultés de la gêne, depuis qu’il luttait pour défendre sa peau, selon sa triviale mais énergique expression.
L’extrême embarras de M. Fortunat ne lui avait pas échappé; ce dernier trait fit éclore en loi un essaim de soupçons.
—Comment!... fit-il lentement et d’un ton de défiance, c’est vous qui me donnez ce conseil, maître Vingt-pour-Cent!!.. C’est prodigieux!... Depuis quand vos opinions se sont-elles à ce point modifiées...
—Mes opinions?...
—Mais oui!... N’est-ce pas vous, qui à nos premières entrevues me disiez: «Ce qui vous sauvera, c’est que vous n’avez, de votre vie, emprunté un louis à un ami... Un créancier ordinaire prend de gros intérêts, et une fois payé se tait... Un ami n’est satisfait que le jour où toute la terre sait qu’il vous a généreusement obligé... Mieux vaut un usurier.» Je trouvais cela très-sensé, ma foi! et j’étais encore de votre avis, quand vous ajoutiez: «Donc, monsieur le marquis, pas d’emprunt de ce genre jusqu’à votre mariage, sous aucun prétexte... Passez-vous de manger plutôt. Vous avez encore crédit sur rue, mais le sol est miné... L’indiscrétion d’un ami disant: Je crois Valorsay gêné... peut mettre le feu à la mine, et vous sautez!»
En vérité, le malaise de M. Fortunat était pénible à voir.
Ce n’est pas qu’il manquât d’audace, mais les événements de la soirée avaient ébranlé son aplomb.
Imperturbable quand il avait en main les intérêts d’autrui, il se trouvait tout désorienté d’avoir à manier les siens propres. L’espoir de gain et le chagrin de la perte lui enlevaient sa lucidité.
Il était comme ces professeurs de jeu, plus froids que la glace en théorie, conseillers excellents des joueurs aventureux, qui, dès qu’ils touchent aux cartes pour leur compte, perdent la tête, ou «s’emballent,» pour parler l’argot du tapis vert.
Sentant bien qu’il venait de commettre une maladresse insigne, il se creusait la tête à chercher comment la réparer, ne trouvait pas, et sa gaucherie en redoublait.
—M’avez-vous, oui ou non, tenu ce langage, insista M. de Valorsay... Qu’avez-vous à répondre?
—Les circonstances...
—Lesquelles?...
—Dame!... des besoins urgente... Il n’est pas de règle sans exception... Je ne prévoyais pas que vous iriez si vite... Voilà quarante mille francs que je vous avance en cinq mois... c’est énorme... A votre place je me serais restreint, j’aurais économisé...
Il s’arrêta, il fut contraint de s’arrêter par le regard perspicace et terrible dont l’enveloppa M. de Valorsay.
Il était furieux contre lui-même...—«Je deviens stupide,» pensait-il.
—Encore un sage conseil, reprit ironiquement le gentilhomme ruiné... Que ne m’engagez-vous, pendant que vous y êtes, à vendre chevaux et voitures, et à aller m’établir rue Amelot, au 4e sur la cour... Cela semblerait bien naturel, n’est-ce pas, et inspirerait à M. de Chalusse une confiance sans bornes?...
—On peut, sans en arriver là...
—Ah! taisez-vous, interrompit violemment le marquis, car mieux qu’un autre vous savez que je suis condamné au luxe... Vous savez aussi que je suis condamné aux apparences quand la réalité n’est plus!... Le salut est à ce prix. J’ai joué, soupé, fait courir... il faut que je continue. J’en suis venu à exécrer Ninette Simplon, pour qui j’ai fait des folies, et je la garde... c’est une enseigne... J’ai jeté les billets de mille francs par la fenêtre, je n’ai pas le droit de n’en pas jeter... et cependant je n’en ai plus... Que dirait-on si je m’arrêtais? «—Valorsay a fait le plongeon!» Alors, adieu les héritières... Et je reste souriant: c’est dans le rôle... Que penseraient mes domestiques, vingt espions que je paye, s’ils me voyaient soucieux?...
Savez-vous, mons Fortunat, que j’en ai été réduit à dîner à crédit à mon cercle, parce que j’avais payé, le matin, la provende du mois de mes chevaux?...
Certes, j’ai chez moi des objets du plus grand prix... je ne puis m’en défaire, cela se verrait et ils font partie de mon étalage... Un cabotin ne vend pas ses costumes parce qu’il a faim... il se passe de manger... et l’heure de la représentation venue, il endosse ses habits de velours et de satin, et l’estomac creux, il chante les délices de la bonne chère et l’ivresse des vieux vins...
Voilà ce que je fais, moi, Robert Dalbon, marquis de Valorsay!...
Aux dernières courses de Vincennes, il y a quinze jours, j’avais fait atteler à la Daumont, et mes quatre chevaux soulevaient tout le long du boulevard comme une poussière d’envie...
J’ai entendu un ouvrier qui disait: «Sont-ils heureux, ces riches!»
Heureux, moi!... J’enviais son sort... Il était sûr, lui, que le lendemain serait pour lui semblable à la veille...
Moi, ce jour-là, j’avais en poche et pour toute fortune un louis, épave du baccarat de la veille... Dans l’enceinte du pesage, Isabelle m’a passé une rose à la boutonnière... je lui ai donné mon louis... J’avais envie de l’étrangler!...
Il s’interrompit, ivre de colère, et, marchant sur M. Isidore Fortunat, le fit reculer jusqu’au fin fond d’une embrasure.
Une fois là:
—Et voici huit mois, poursuivit-il, que dure cette vie enragée!... Huit mois dont chaque minute a été une atroce douleur... Ah!... mieux vaudrait la misère, le bagne, l’infamie!... Et quand je touche au but, vous, je ne sais par quel caprice ni par quelle trahison, vous rendriez inutile tout ce que j’ai souffert!... Vous me feriez échouer dans le port!... Non!... par le saint nom de Dieu, cela ne sera pas, je t’aurai avant, misérable drôle, écrasé comme une bête venimeuse!...
Sa voix, sur ces derniers mots, arrivait à un tel diapason que les vitres du salon en vibraient, et que Mme Dodelin en frissonna dans sa cuisine.
—Sûr, pensait-elle, on finira par faire un mauvais parti à monsieur, un de ces jours!...
Ce n’était pas, il est vrai, la première fois que M. Fortunat se trouvait aux prises avec un client d’un tempérament sanguin.
Mais toujours il était sorti sain, et sauf de ces mauvaises rencontres.
Aussi, était-il beaucoup moins effrayé qu’il n’en avait l’air. Et la preuve, c’est qu’il avait encore assez de liberté d’esprit pour réfléchir et calculer.
«—D’ici quarante-huit heures, pensait-il, je serai fixé sur le sort du comte... il sera mort ou en voie de rétablissement... donc, à promettre pour après-demain tout ce que voudra cet enragé, je ne risque rien.»
Et, sur ce raisonnement, profitant d’une minute où M. de Valorsay reprenait haleine:
—En vérité, monsieur le marquis, fit-il, je ne m’explique pas votre irritation...
—Comment, drôle...
—Pardon!... avant de m’injurier, permettez que je m’explique...
—Pas d’explications... cinq cents louis!
—De grâce, laisse-moi achever... Oui, je sais que vous en avez un besoin urgent... non à un jour près, cependant... Aujourd’hui, je n’ai pu me les procurer... je ne puis m’engager formellement pour demain, mais après-demain, samedi, 17, je les aurai assurément...
Le marquis le regarda comme s’il eût espéré lire jusqu’au fond de sa pensée.
—Est-ce positif, au moins? demanda-t-il. Jouons cartes sur table; si vous devez me laisser dans l’embarras, avouez-le moi...
—Eh! monsieur le marquis, ne suis-je pas intéressé à votre succès autant que vous-même?... N’avez-vous pas des gages de mon dévouement...
—Alors je puis compter sur vous?
—Absolument.
En voyant dans les yeux de son client un reste de doute, M. Fortunat ajouta:
—Vous avez ma parole!...
Trois heures sonnaient, M. de Valorsay prit son chapeau, et traînant un peu la jambe, car les émotions fortes lui produisaient l’effet du changement de temps, il se dirigea vers la porte.
M. Fortunat, qui avait encore sur le cœur l’épithète de drôle, l’arrêta.
—Est-ce que vous allez, monsieur le marquis, demanda-t-il, chez cette dame... Comment l’appelle-t-on?... Ah! Mme d’Argelès, où on doit égorger le préféré de Mlle Marguerite?...
Le marquis eut un haut le corps.
—Pour qui me prenez-vous, maître Vingt-pour-Cent? fit-il d’une voix rude. Il est de ces choses qu’un homme bien élevé ne fait pas lui-même... On trouve à Paris, en y mettant le prix, des gens pour toutes les besognes...
—Alors, comment saurez-vous?...
—Vingt minutes après l’affaire, M. de Coralth sera chez moi... Il y est peut-être déjà...
Et ce sujet lui déplaisant plus qu’il ne pouvait l’exprimer:
—Allons... Allez-vous coucher, mon cher Arabe, fit-il. Au revoir... et surtout soyez exact.
—Mes respects, monsieur le marquis...
Mais la porte refermée, la physionomie de M. Fortunat changea brusquement.
—Ah!... tu m’insultes, fit-il d’une voix sourde... Tu me dépouilles et tu m’appelles drôle par dessus le marché... Tu me payeras cela, mon cher... quoi qu’il arrive.
IV
C’est vainement que la loi Guilloutet prétend hérisser de tessons le mur sacré de la vie privée, les pourvoyeurs de la curiosité parisienne ne connaissent ni obstacles ni dangers.
Grâce aux chroniques de la «Haute vie,» il n’est pas un lecteur de journaux qui ne sache que deux fois la semaine,—le lundi et le jeudi,—Mme Lia d’Argelès reçoit en son charmant hôtel de la rue de Berry.
On s’y amuse prodigieusement.
Rarement on danse, mais à partir de minuit on joue, et avant de se séparer, on soupe.
C’est en sortant d’une de ces petites fêtes, que Jules Chazel, ce malheureux qui était caissier chez un agent de change, se fit sauter la cervelle.
Les brillants habitués de l’hôtel d’Argelès jugèrent cette extrémité d’un goût déplorable.
—Ce garçon, décrétèrent-ils, n’était qu’on pleutre!... A peine perdait-il mille louis.
Il n’avait perdu que cela, en effet; une bagatelle par le temps qui court.
Seulement, cette somme n’était pas à lui. Il l’avait prise dans la caisse qui lui était confiée, comptant peut-être, qui sait! la doubler dans la nuit.
Au matin, quand il se trouva seul, sans un sou, et face du déficit, une voix lui cria du fond de sa conscience: «Tu es un voleur!...» Et il perdit la tête.
L’aventure eut un retentissement énorme, et même, à l’époque, le Petit Journal a raconté l’histoire de la mère de cet infortuné.
—Cette pauvre femme,—elle était veuve—vendit tout ce qu’elle possédait, et jusqu’à son bois de lit, pour faire de l’argent. Et quand elle eut réuni vingt mille francs, la rançon de l’honneur de son fils, elle les porta à l’agent de change.
Lui les prit, sans demander à cette mère si elle aurait de quoi dîner le soir. Ce que les gentilhommes qui avaient gagné et empoché les louis de Jules Chazel trouvèrent parfaitement naturel et juste.
Il est vrai de dire que, quarante-huit heures durant, Mme d’Argelès fut au désespoir. La police avait commencé une manière d’enquête, et cela pouvait effaroucher ses habitués et vider son salon.
Elle dut se consoler au bruit des triomphantes réclames que lui avait valu ce suicide. Pendant cinq jours, Paris désœuvré ne s’occupa que d’elle, et Alfred d’Aunay publia son portrait dans sa Chronique illustrée.
Ce que pas un chroniqueur ne dit, par exemple, et ce, faute de le savoir, c’est ce qu’était au juste Mme Lia d’Argelès.
Qui était-ce et d’où venait-elle?... Comment avait-elle vécu jusqu’au jour où elle avait surgi au soleil de la galanterie?... L’hôtel de la rue de Berry lui appartenait-il?... Était-elle riche comme on l’assurait?... Où avait-elle pris ses façons, qui étaient celles d’une femme du monde, son instruction qui paraissait étendue et son remarquable talent de musicienne?...
Tout, en elle, était sujet de conjectures, jusqu’à ce nom tiré de la Bible et d’un Guide des Pyrénées qu’elle mettait sur ses cartes de visite: Lia d’Argelès.
N’importe!... on affluait chez elle, et à l’heure même où le marquis de Valorsay et M. Fortunat prononçaient son nom, il y avait dix équipages devant sa porte, et ses salons s’emplissaient.
Il était minuit et demi, et la partie bi-hebdomadaire venait de s’engager, quand un valet de pied, en bas de soie, annonça coup sur coup:
—M. le vicomte de Coralth!... M. Pascal Férailleur!
Bien peu, parmi les joueurs, daignèrent lever la tête.
Un vieux grommela:
—Bon!... encore deux pontes.
Et quatre ou cinq jeunes gens s’écrièrent:
—Eh!... c’est Fernand!... bonsoir, cher!...
M. de Coralth était un tout jeune homme, remarquablement bien de sa personne, trop bien même, car sa beauté avait quelque chose d’inquiétant et de malsain. Il était fort blond, avec de grands yeux noirs, tendres, et les femmes devaient envier ses cheveux ondés et la pâleur unie de son teint.
Il était mis avec une recherche rare, avec coquetterie, même: son col rabattu découvrait son cou, et ses gants rosés collaient comme la peau sur ses mains délicates et molles.
Il salua de la tête, familièrement, en entrant, et le sourire de la fatuité aux lèvres, il s’avança vers Mme d’Argelès qui, peletonnée sur une chaise longue, près de la cheminée, causait avec deux messieurs chauves à physionomie grave et distinguée.
—Comme vous venez tard!... vicomte, dit-elle. Qu’avez-vous donc fait aujourd’hui? Il me semble vous avoir aperçu au bois, dans le dog-cart du marquis de Valorsay...
Une rougeur légère monta aux joues de M. de Coralth, et, pour la dissimuler, sans doute, au lieu de répondre, il prit la main du visiteur annoncé en même temps que lui, et l’attira vers Mme d’Argelès, en disant:
—Permettez-moi, chère madame, de vous présenter un de mes excellents amis, M. Pascal Férailleur, un avocat dont vous entendrez parler un jour.
—Vos amis seront toujours les bienvenus chez moi, mon cher vicomte, répondit Mme d’Argelès.
Et avant que Pascal qui s’inclinait se fût redressé, elle se détourna et reprit sa conversation interrompue.
Le nouveau venu, cependant, valait mieux et plus qu’un regard distrait.
C’était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, brun, assez grand, et dont tous les mouvements étaient empreints de cette grâce naturelle qui résulte de l’harmonie parfaite des muscles et d’une vigueur peu commune.
Ses traits étaient irréguliers, mais leur ensemble sympathique respirait l’énergie, la franchise et la bonté.
L’homme qui avait ce front intelligent et fier, ce regard lumineux et droit, ces lèvres rouges d’un dessin correct et spirituel, ne devait pas être un homme ordinaire.
Abandonné par son introducteur, qui distribuait de droite et de gauche des poignées de mains, il était allé s’asseoir sur une causeuse, un peu dans l’ombre.
Ce qu’il éprouvait n’était pas de l’embarras, mais cette instinctive défiance de soi dont on est saisi en pénétrant dans un milieu qui n’est pas le sien.
Aussi dissimulait-il sa curiosité tant qu’il pouvait, tout en regardant et en écoutant de son mieux.
Le salon de Mme d’Argelès était une sorte de galerie coupée en deux, par une cloison mobile et des tentures.
Les soirs de bal, on enlevait la cloison, on la laissait les autres nuits, et on avait ainsi deux pièces, l’une où on jouait, l’autre qui était le refuge des causeurs.
Le salon de jeu, celui où se trouvait Pascal, était vaste, très-haut d’étage et meublé avec une magnificence d’assez bon goût.
Le tapis n’avait point de tons criards, il n’y avait pas trop d’or aux corniches, le sujet de la pendule était convenable.
Ce qui jurait, c’était une sorte d’abat-jour mobile, placé fort ingénieusement au-dessus du lustre, de façon à renvoyer sur la table de jeu toute la lumière des bougies.
Cette table de jeu, elle-même, était recouverte d’un tapis d’une grande richesse, mais on n’en apercevait que les coins, car on avait jeté dessus un second tapis, vert celui-là, et tout usé...
C’est à peine si Mme d’Argelès avait une cinquantaine d’invités, mais tous, par leurs manières, semblaient appartenir à la meilleure compagnie. Ils avaient dépassé quarante ans pour la plupart, beaucoup étaient chamarrés de décorations, deux ou trois très-vieux étaient l’objet d’une certaine déférence.
Certains noms connus que Pascal entendit prononcer, le surprirent étrangement.
—Comment! ces gens-là ici! se disait-il... Et moi qui m’attendais à une sorte de tripot clandestin...
Il n’y avait guère que sept à huit femmes, aucune n’était remarquable, toutes avaient des toilettes très-riches, d’un goût douteux, et des diamants.
Pascal remarqua qu’on les traitait avec une indifférence parfaite et qu’on employait en leur parlant une politesse trop affectée pour n’être pas ironique.
Vingt personnes au plus étaient assises au jeu; les autres s’étaient retirées dans le salon voisin, se tenaient immobiles autour de la table, ou causaient par groupes dans les coins.
Le surprenant, c’est que tout le monde parlait bas, et il y avait comme du respect dans ce chuchotement.
On eût dit qu’on célébrait dans ce salon les rites bizarres de quelque culte mystérieux. Le jeu n’est-il pas une idolâtrie consacrée par l’estampille du valet de trèfle, dont les cartes sont le symbole, qui a ses images et ses fétiches, ses miracles, ses fanatiques et ses martyrs.
Et par moments, sur cet accompagnement de chuchotements, se détachaient, étranges et baroques, les exclamations des joueurs:
—Il y a vingt louis!... Je les tiens!... Je passe la main!... Le jeu est fait!... Banco!...
—Quelle réunion bizarre!... pensait Pascal Férailleur; les singulières gens!...
Et toute son attention se concentrait sur la maîtresse de la maison, comme s’il eût espéré surprendre sur son visage le mot d’une énigme.
Mais Mme Lia d’Argelès échappait à toute analyse.
C’était une de ces femmes dont l’âge douteux flotte, selon leur disposition, entre le 3 et le 5, qui ne paraissent pas trente ans un soir, et qui le lendemain en accusent plus de cinquante.
Elle avait dû être très-belle autrefois, et même elle était belle encore. Seulement sa taille s’était alourdie et ses traits délicats s’empâtaient.
Blonde, elle avait les yeux d’un bleu si clair, qu’ils paraissaient en quelque sorte déteints. Sa blancheur surtout frappait, blancheur mate et molle, trahissant l’abus des fards et des cosmétiques, la vie de nuit, à la flamme des lustres, le sommeil du jour, les volets fermés, enfin les bains prolongés et le constant usage de la poudre de riz.
Nulle expression d’ailleurs sur sa physionomie, que celle d’une banalité accueillante. Ou eût dit que les muscles de son visage s’étaient relâchés après d’exorbitants efforts pour feindre ou dissimuler les plus violentes sensations. Il y avait quelque chose de morne et de consterné dans l’éternel et peut-être involontaire sourire figé sur ses lèvres...
Elle portait une robe de velours sombre, avec des crevés aux manches et au corsage, «création nouvelle» du couturier Van-Klopen...
Pascal en était là de ses observations, quand M. de Coralth, sa tournée finie, vint se jeter sur la causeuse près de lui.
—Eh bien? demanda-t-il.
—Ma foi! répondit l’avocat, je suis enchanté de vous avoir prié de me conduire ici. Je m’amuse prodigieusement...
—Allons, bon! voilà mon philosophe séduit.
—Séduit, non, mais intéressé... Il faut tout connaître, n’est-ce pas?
Et, du ton de bonne humeur qui lui était habituel, il ajouta:
—Quant à être le sage que vous dites... point du tout. Et la preuve, c’est que je vais risquer noblement mon louis, tout comme un autre.
M. de Coralth parut stupéfié, mais qui l’eût observé de près eût vu un éclair de joie traverser ses yeux.
—Vous allez jouer, fit-il, vous!...
—Moi-même!... Pourquoi non?
—Prenez garde!
—Et à quoi, grand Dieu!... Le pis qui me puisse arriver est de perdre ce que j’ai en poche, quelque chose encore comme deux cents francs...
L’autre hocha la tête d’un air soucieux.
—Ce n’est pas cela qui est à craindre, prononça-t-il, car le diable s’en mêle, et toujours, la première fois, qu’on joue, on gagne.
—Et c’est un malheur?...
—Oui, parce que ce premier gain est comme un irrésistible appât qui attire à la table de jeu... On y revient, on perd, on veut rattraper son argent... et c’est fini, on est joueur.
Pascal Férailleur avait aux lèvres le sourire de l’homme sûr de lui.
—Ma cervelle ne chavire pas si facilement, dit-il. J’ai pour la lester l’idée de mon nom et de ma fortune à faire...
—Je vous en prie, insista le vicomte, croyez-moi!... Vous ne savez pas ce que c’est; les plus forts et les plus froids y ont été pris... ne jouez pas, partons.
Il avait haussé la voix comme s’il eût tenu à être entendu de deux invités, qui venaient de se rapprocher de la causeuse.
Ils l’entendirent.
—En croirai-je mes yeux et mes oreilles! s’écria l’un d’eux, qui était un homme d’un certain âge... Est-ce bien Fernand qui cherche à débaucher les amoureux de la dame de pique!...
M. de Coralth se retourna vivement.
—Oui, c’est moi! répondit-il. J’ai payé de mon patrimoine le droit de dire à un ami inexpérimenté: «Défiez-vous, ne faites pas comme moi!»
Les meilleurs conseils, donnés d’une certaine façon, ne manquent jamais de produire un effet diamétralement opposé à celui qu’ils semblent se proposer.
L’insistance de M. de Coralth, l’importance qu’il attachait à une niaiserie, devaient agacer l’homme le plus patient; son ton protecteur irrita décidément Pascal.
—Vous êtes libre, mon cher, lui dit-il, mais moi...
—Vous y tenez?... interrompit le vicomte.
—Absolument.
—Soit, en ce cas. Vous n’êtes plus un enfant; je vous ai fait toutes les objections que réclame la prudence... jouons.
Ils s’approchèrent de la table; on leur fit place, et ils s’assirent, Pascal à la droite de M. Fernand de Coralth.
On jouait le baccarat tournant, un jeu d’une simplicité enfantine et terrible. Point d’art, nulle combinaison, science et calcul sont inutiles. Le hasard décide seul et décide avec une foudroyante rapidité.
Les amateurs affirment qu’avec beaucoup de sang-froid et une longue pratique, on peut, dans une certaine mesure, lutter contre les mauvaises chances. Peut-être ont-ils raison.
Ce qui est sûr, c’est que cela se joue avec deux, trois ou quatre jeux entiers, selon le nombre des joueurs.
Chacun a la main à son tour, risque ce que bon lui semble, et quand son enjeu est tenu, donne des cartes. Si on gagne, on est libre de poursuivre la veine ou de passer la main. Quand on perd, la main passe de droit au joueur suivant.
Il ne fallut à Pascal Férailleur qu’une minute pour comprendre la marche et le mécanisme du baccarat. Déjà la main arrivait à Fernand.
M. de Coralth «fit» cent francs, donna, perdit et passa les cartes à Pascal.
Hésitant tout d’abord, parce qu’il faut, comme on dit, tâter la fortune, le jeu, peu à peu, s’était animé. Plusieurs joueurs avaient d’assez jolis tas d’or devant eux, et la grosse artillerie—c’est-à-dire le billet de banque—commençait à donner.
Mais Pascal n’avait pas de fausse honte.
—Je «fais» un louis! dit-il.
La mesquinerie de la somme le fit remarquer, et de deux ou trois côtés on lui cria:
—Tenu!...
Il donna et gagna.
—Il y a deux louis... fit-il encore.
On les tint pareillement; il gagna, et la «portée,»—c’est-à-dire la série de cartes se succédant,—lui fut si favorable, qu’en moins de rien il eut devant lui plus de six cents francs.
—Passez la main, lui souffla Fernand.
Pascal suivit le conseil.
—Non que je tienne à mon gain, murmura-t-il à l’oreille de M. de Coralth, mais parce que je vais aussi avoir de quoi jouer jusqu’à la fin sans rien risquer.
Mais cette prévoyance devait être inutile.
La main lui étant revenue, le hasard le servit mieux encore que la première fois. Il partit de cent francs, et comme il doublait toujours, en six coups il se trouva gagner plus de 3,000 francs.
—Diable!... Monsieur a de la chance!...
—Parbleu!... il joue pour la première fois.
—C’est cela, aux innocents les mains pleines!
Ces observations qui se croisaient, il était impossible que Pascal ne les entendit pas. Le sang commençait à lui monter aux joues, et se sentant rougir, comme il arrive toujours, il rougissait davantage.
Son gain l’embarrassait, cela était visible, et il jouait en désespéré. Mais «la veine» s’acharnait après lui, ses «portées» étaient miraculeuses, et quoi qu’il fit, il gagnait toujours, quand même, obstinément.
A quatre heures du matin, il avait devant lui 35,000 francs.
Depuis longtemps déjà, on le regardait d’un air singulier. Des remarques aigres, à haute voix, on en était venu aux confidences de bouche à oreille.
—Connaissez-vous ce monsieur?
—Non!... Il a été présenté par Coralth.
—C’est un avocat, à ce qu’on dit.
Et tous ces chuchotements, ces doutes, ces soupçons, ces questions grosses d’insinuations, ces réponses blessantes, formaient comme un murmure de malveillance qui bourdonnait aux oreilles de Pascal et l’étourdissait.
Véritablement il perdait toute contenance, lorsque Mme d’Argelès s’approcha vivement de la table de jeu.
—Voici trois fois, messieurs, dit-elle, qu’on nous avertit que le souper est servi... Lequel de vous m’offre son bras?...
Il y eut une certaine hésitation, mais un vieux monsieur qui perdait beaucoup, la leva:
—Oui, soupons!... s’écria-t-il, cela changera la veine.
Cette considération fut décisive; le salon se vida comme par enchantement; il ne resta devant le tapis vert que Pascal, lequel ne savait que faire de tout l’or amassé devant lui.
Il réussit cependant à le distribuer tant bien que mal dans toutes ses poches, et il s’empressait de rejoindre dans la salle à manger les autres invités, quand Mme d’Argelès lui barra le passage.
—Je vous en prie, monsieur, lui dit-elle... un mot!...
Le visage de Mme d’Argelès gardait toujours son étrange immobilité; son éternel sourire voltigeait sur ses lèvres...
Et cependant son émotion était si manifeste que Pascal, en dépit de son trouble, la remarqua et s’en étonna.
—Je suis à vos ordres, madame, balbutia-t-il en s’inclinant.
Aussitôt elle lui prit le bras, et l’entraînant vers l’embrasure d’une fenêtre:
—Je ne suis pas connue de vous, monsieur, dit-elle très-bas et très-vite, et pourtant j’ai à vous demander, il faut que je vous demande un grand service.
—Parlez, madame.
Elle hésita, comme si elle eût cherché des termes pour traduire sa pensée; puis d’une voix brève elle reprit:
—Vous allez vous retirer à l’instant... sans rien dire à personne... pendant que les autres soupent.
L’étonnement de Pascal devint stupeur.
—Pourquoi me retirer? interrogea-t-il.
—Parce que... mais non, je ne puis vous le dire. Supposez que c’est un caprice, c’en est un... je vous en prie, ne me refusez pas... Faites cela pour moi, et je vous en garderai une éternelle reconnaissance.
Il y avait dans sa voix, dans son attitude, une telle intensité de supplication, que Pascal en eut le cœur serré. Il sentit tressaillir et s’agiter en lui le vague pressentiment de quelque terrible et irréparable malheur.
Il branla la tête, cependant, d’un air triste; et d’un ton amer:
—Vous ne savez sans doute pas, madame, fit-il, que je viens de gagner plus de trente mille francs?
—Si... je le sais. Raison de plus pour mettre votre gain à l’abri d’un retour probable de fortune. On fait très-bien Charlemagne chez moi, c’est admis. L’autre nuit, le comte d’Antas s’est fort subtilement esquivé nu tête... Il emportait mille louis et laissait aux décavés son chapeau en échange. Le comte est un galant homme, et loin de le blâmer, le lendemain on a ri... Allons, vous êtes décidé, je le vois, venez... Pour plus de sûreté, je vais vous faire passer par l’escalier de service; personne ne vous verra...
Pascal avait été ébranlé, en effet, mais cette perspective d’évasion par un escalier de service révolta sa fierté.
—C’est à quoi je ne consentirai jamais! déclara-t-il. Que penserait-on de moi? Je dois une revanche, je la donnerai.
Ni Mme d’Argelès ni Pascal n’avaient aperçu M. de Coralth, qui s’était avancé sur la pointe du pied, et qui, dissimulé derrière un rideau, écoutait.
A ce moment, il se montra brusquement.
—Parbleu!... cher avocat, dit-il du ton le plus dégagé, j’admire vos scrupules!... Madame a cent fois raison, levez le pied. Si j’étais à votre place, moi, si je gagnais ce que vous gagnez, au lieu de perdre mille écus, je n’hésiterais pas. Les autres penseraient tout ce qu’ils voudraient. Vous avez l’argent, c’est le principal...
Pour la seconde fois, l’intervention du vicomte eut sur Pascal une influence décisive.
—Je reste!... répéta-t-il résolûment.
Mais Mme d’Argelès s’attachait à lui.
—Je vous en conjure, monsieur, disait-elle... Eloignez-vous, il en est temps encore...
—Allons!... approuva le vicomte, un bon mouvement!... «Filez à l’anglaise» et sauvez la caisse.
Ces derniers mots furent comme la goutte d’eau qui fait déborder la coupe.
Rouge, ému, troublé, assailli par les plus étranges idées, Pascal écarta Mme d’Argelès et d’un pas roide, se dirigea vers la salle à manger.
A son entrée, toutes les conversations cessèrent. Il ne put pas ne pas comprendre qu’il venait d’être question de lui.
Un secret instinct lui disait que tous les hommes rassemblés là étaient ses ennemis, sans qu’il sût pourquoi, et qu’ils tramaient quelque chose.
Il s’aperçut aussi que ses moindres mouvements étaient épiés et notés.
Mais il était brave, sa conscience ne lui reprochait rien, et il était de ceux qui plutôt que d’attendre le danger le provoquent.
Il alla donc, d’un air de défi, s’asseoir près d’une jeune femme qui avait une robe de tulle rose, et, d’un ton très élevé, il se mit à lui débiter toutes sortes de plaisanteries. Il avait de l’esprit, et du meilleur, l’habitude de manier la parole; il fut, durant un quart d’heure, étourdissant de verve... On buvait du vin de Champagne; il en avala coup sur coup quatre ou cinq verres.
Avait-il bien la conscience de ce qu’il faisait et disait? Il a depuis déclaré que non, qu’il agissait sous l’empire d’une sorte d’hallucination, comme il s’en produit après quelques aspirations de protoxyde d’azote.
Le souper dura peu.
—Au bac! au bac! cria le vieux monsieur qui avait décidé la suspension du jeu: nous gaspillons un temps précieux ici!
Pascal se leva comme tout le monde et, dans sa précipitation à passer d’une pièce dans l’autre, il se trouva poussé contre deux joueurs qui causaient près de la porte.
—Ainsi, disait l’un, c’est bien entendu!
—Oui, oui, laissez-moi faire, je me charge de l’exécution.
Ce mot charria tout le sang de Pascal à son cœur.
—L’exécution de qui?... De moi évidemment. Qu’est-ce que cela signifie!...
Autour du tapis vert, tous les joueurs avaient changé de place—cela déroute le hasard, assure-t-on—et Pascal se trouva assis, non plus à la droite de Fernand, mais en face, entre deux hommes de son âge, dont l’un était celui qui avait prononcé le mot d’exécution.
Tous les yeux étaient fixés sur le malheureux avocat, lorsqu’il prit la main. Il fit deux cents louis et les perdit.
Il y eut comme un ricanement autour de la table, et un de ceux qui perdaient le plus, dit entre haut et bas:
—Ne regardez donc pas tant Monsieur... il n’aura plus de chance.
Cette phrase ironique, injurieuse par l’intonation autant qu’un soufflet, fit éclater dans le cerveau de Pascal une épouvantable lueur.
Il soupçonna enfin ce qu’un autre, moins parfaitement honnête, eut compris depuis longtemps déjà... Mais il est de ces accusations dont la possibilité ne saurait entrer dans l’entendement d’un galant homme.
L’idée lui vint de se lever, de provoquer une explication, mais il était anéanti et comme écrasé par l’horreur de sa situation. Ses oreilles tintaient, il lui semblait que les battements de son cœur étaient suspendus, il éprouvait à l’épigastre la sensation d’un fer rouge...
Le jeu allait son train, mais personne n’y était; les mises restaient insignifiantes; ni perte ni gain n’arrachaient une exclamation.
Toute l’attention se concentrait sur Pascal, fiévreuse, haletante, et lui, d’un œil plein d’angoisse, il suivait le mouvement des cartes, qui passaient de main en main et qui allaient lui arriver...
Quand elles lui arrivèrent, le silence se fit, solennel, plein de menaces, sinistre en quelque sorte.
Les femmes et ceux des invités qui ne jouaient pas s’étaient approchés et se penchaient sur la table avec une évidente anxiété.
—Mon Dieu! pensait Pascal, mon Dieu! faites que je perde.
Il était pâle comme la mort, la sueur emmêlait ses cheveux et les collait le long des tempes, ses mains tremblaient tellement qu’à peine il pouvait tenir les cartes...
—Je fais quatre mille francs! balbutia-t-il enfin.
—Je les tiens! dit une voix.
Hélas! le vœu du malheureux ne fut pas exaucé. Il gagna. Et c’est au milieu d’une explosion de murmures qu’il reprit:
—Il y a huit mille francs...
—Banco!...
Mais au moment où il donnait des cartes, son voisin se dressa et lui saisit brutalement les poignets en criant:
—Cette fois, j’en suis sûr... vous êtes un voleur!...
D’un bond, Pascal fut debout.
Tant que le péril avait été vague, indéterminé, son énergie avait été comme paralysée. Il la retrouva intacte quand le danger fut là, précis, extrême, terrible.
Il repoussa l’homme qui lui avait pris les mains, si rudement, qu’il l’envoya rouler sous un canapé, et il se rejeta en arrière, dans une attitude de menace et de défi...
A quoi bon!... sept ou huit joueurs se précipitèrent sur lui comme sur un malfaiteur...
L’autre, cependant, l’homme de l’exécution s’était relevé, la cravate dénouée, les vêtements en désordre.
—Oui, dit-il à Pascal, vous êtes un voleur!... Je vous ai vu glisser des cartes parmi celles que vous teniez...
—Misérable!... râla Pascal.
—Je vous ai vu... et je vais le prouver.
Il se retourna vers la maîtresse de la maison, qui s’était affaissée sur une causeuse, et d’une voix rauque:
—Avec combien de jeux avons-nous joué? demanda-t-il.
—Avec cinq...
—Il doit donc y avoir sur la table 260 cartes...
Il les compta lentement, avec le plus grand soin, et en trouva 307...
—Eh bien!... misérable, cria-t-il à Pascal, oseras-tu nier encore!...
Pascal ne songeait pas à nier...
Il se possédait assez pour comprendre que des paroles ne pouvaient rien contre cette preuve matérielle, tangible, qui l’écrasait de son épouvantable évidence...
Quarante-sept cartes avaient été frauduleusement introduites dans le jeu.
Ce n’était pas par lui certes!... Mais par qui donc était-ce?... La chance s’était si régulièrement répartie, qu’il se trouvait le seul à gagner...
—Vous verrez, fit une femme, que le lâche ne se défendra même pas!...
Il ne daigna pas tourner la tête... que lui importait cette insulte.
Il se sentait, lui, innocent, rouler au plus profond d’un abîme d’infamie; il se voyait déshonoré, flétri, perdu!
Et, comprenant qu’il fallait un fait à opposer à un fait, il demandait à Dieu, fût-ce au prix de la vie, un secours, une idée, une inspiration, pour démasquer le coupable...
Ce fut un autre qui prit sa défense.
Avec une hardiesse dont on ne l’eût pas soupçonné à le voir, M. de Coralth se plaça devant Pascal, et d’un ton où il y avait encore plus de défi que de douleur:
—C’est une horrible méprise que vous commettez, messieurs, déclara-t-il. Pascal Férailleur est mon ami, et son passé répond du présent. Allez au Palais, informez-vous, et on vous dira si cet honnête homme est coupable de l’ignoble action dont on l’accuse...
Personne ne répondit.
On eût dit que dans l’opinion de chacun, Fernand remplissait simplement un devoir auquel il lui eût été difficile de se soustraire...
Le vieux monsieur dont l’opinion avait décidé la suspension et la reprise de la partie fut l’interprète de l’impression générale.
C’était un gros homme, qui soufflait comme un phoque en parlant, et qu’on appelait le baron.
—C’est très-bien, ce que vous faites là!... dit-il à Fernand; oui, très-bien, parole d’honneur!... Vous voilà hors de cause!... Que diable! il n’est pas d’honnête homme à l’abri de votre mésaventure... Les coquins n’ont pas de signe particulier...
—C’est ce qu’on appelle «un impair,» vicomte! dit ironiquement un jeune homme.
M. de Coralth marcha droit à celui-là.
—Vous, mon cher, dit-il, vous me rendrez raison de ce mot, s’il vous plaît.
—Quand vous voudrez!...
Ils se mesuraient des yeux, on les entraîna dans la chambre voisine; chacun, à part soi, trouvant naturel et même juste que le vicomte, ayant eu un désagrément, s’en prît au premier venu...
Jusqu’alors, Pascal n’avait ni desserré les lèvres, ni même la bouche...
Après s’être un moment débattu entre les mains des joueurs qui s’étaient jetés sur lui, il demeurait immobile, promenant autour de lui un regard farouche, comme s’il eût espéré découvrir le lâche qui avait préparé le piége immonde où il était tombé.
Car il était victime d’une atroce machination, il n’en pouvait douter, encore qu’il lui fût impossible d’en soupçonner seulement le but.
Tout à coup ceux qui le tenaient sentirent qu’il tressaillait. Il se redressa. Il venait d’entrevoir une lueur d’espoir...
—Me sera-t-il permis d’essayer de me justifier?... demanda-t-il.
—Parlez...
Il eût voulu se dégager, avoir les bras libres; ceux qui le maintenaient ne lâchant point prise, il se résigna, et d’une voix rauque:
—Je suis innocent!... prononça-t-il. C’est un guet-apens inouï... Quel en est l’auteur?... je l’ignore... Mais il est ici quelqu’un qui doit le connaître...
Des huées l’interrompirent.
—Voulez-vous donc m’égorger sans m’entendre!... reprit-il, en haussant la voix. Écoutez-moi... Il y a une heure... au moment du souper... Mme d’Argelès s’est presque jetée à mes genoux en me conjurant de me retirer... Son trouble m’avait stupéfié... Maintenant, je me l’explique...
Celui qu’on appelait «le baron» se tourna vers Mme d’Argelès.
—Est-ce vrai, ce que dit cet homme? interrogea-t-il.
Elle se leva toute chancelante et répondit:
—C’est vrai.
—Pourquoi insistiez-vous tant pour qu’il s’éloignât?
—Je ne sais... un pressentiment... il me semblait qu’il allait arriver quelque chose...
Les moins clairvoyants purent constater l’hésitation douloureuse de Mme d’Argelès, son impassible visage s’était contracté... Mais les plus perspicaces s’y trompèrent. Ils pensèrent que s’étant aperçue du vol elle avait voulu faire évader le voleur afin d’éviter une scène...
Pascal lui parut près de se trouver mal.
—M. de Coralth, commença-t-il, peut vous affirmer...
—Oh! assez, interrompit un joueur, j’ai entendu M. de Coralth faire tout au monde pour vous empêcher de jouer.
Ainsi, la dernière, l’unique espérance de cet infortuné s’évanouissait... Il tenta un suprême effort, et s’adressant à Mme d’Argelès:
—Madame, dit-il d’une voix tremblante d’angoisse, je vous en conjure... dites ce que vous savez!... Laisserez-vous périr un homme d’honneur!... Abandonnerez-vous un innocent que vous pouvez sauver d’un mot!...
—Hélas!... que voulez-vous que je dise!
Et comme néanmoins elle balbutiait quelques explications confuses:
—Mêlez-vous de la «cagnotte,» lui dit brutalement un joueur, on y met un franc par main, n’est-ce pas?...
Elle se tut, et Pascal vacilla sur ses jarrets comme après un coup de massue.
—C’est fini!... murmura-t-il.
Personne ne l’entendit; on écoutait le baron, lequel semblait bien mécontent.
—Avec tout cela, disait-il, nous gaspillons un temps précieux... Nous aurions fait au moins cinq tours pendant cette scène absurde... Il faut en finir! Qu’allons-nous faire de ce joli garçon?... Moi, je suis d’avis d’envoyer chercher le commissaire de police.
C’était loin d’être l’avis de la majorité. Sur ce seul nom, quatre ou cinq femmes s’envolèrent, et plusieurs hommes,—les plus haut placés de la réunion,—se fâchèrent presque.
—Devenez-vous fou! s’écria l’un d’eux. Nous voyez-vous tous cités en témoignage à la police correctionnelle!... Vous avez oublié l’affaire Garcia, sans doute, et l’autre histoire chez Jenny Fancy... Le bel effet que cela fit dans le public, quand on vit je ne sais combien de grands noms mêlés à des noms d’escrocs et de filles!...
Rouge naturellement, le baron était devenu cramoisi.
—Ainsi, interrompit-il, c’est le respect humain qui vous arrête?... Sacrebleu! on devrait bien avoir le courage de ses vices... Regardez-moi...
Célèbre par ses huit cent mille livres de rente, par ses propriétés en Bourgogne, par sa passion pour le jeu, ses chevaux et son cuisinier, le baron avait une grande influence. Pourtant, il ne l’emporta pas, et il fut décidé que «l’escroc» irait se faire pendre ailleurs.
—Qu’il rende au moins l’argent, grogna un perdant, qu’il dégorge...
—Son gain est là, sur la table...
—Croyez cela! fit le baron. Tous ces grecs vous ont des poches secrètes où ils «étouffent» leur bénéfice... Fouillez-le, à tout le moins.
—C’est cela, fouillons-le!...
Écrasé par une catastrophe inouïe, incompréhensible, imméritée, Pascal avait fini par s’abandonner, il semblait à l’agonie.
Ce cri ignoble: «fouillons-le!» alluma en lui une effroyable colère.
D’un mouvement formidable des reins et des bras—pareil à un lion qui secouerait des roquets pendus à sa peau—il se débarrassa de ceux qui le tenaient.
D’un bond, il fut à la cheminée, et saisissant un lourd candélabre de bronze, il le brandit comme une masse en criant:
—Le premier qui avance est un homme mort!...
Il n’y avait pas à en douter, il était prêt à frapper... Et une telle arme entre les mains d’un tel homme devait être terrible.
Le danger parut si grand, si pressant, que tous les autres s’arrêtèrent, chacun encourageant son voisin de l’œil, mais nul ne se souciant d’une lutte sans honneur dont le prix ne pouvait être que quelques billets de banque.
—Rangez-vous que je sorte!... dit Pascal.
On hésita encore, mais on lui fit place...
Et, effrayant d’audace et d’énergie, il gagna la porte du salon et disparut.
Cette superbe explosion de l’honneur outragé, cette énergie succédant au plus morne abattement, ce mouvement terrible, ces menaces, tout cela avait été si prompt, si foudroyant en quelque sorte, que personne n’avait eu seulement la pensée de couper la retraite à Pascal.
Il avait déjà gagné la rue, que les autres n’étaient pas remis de leur stupeur et demeuraient à la même place, immobiles, muets, béants....
Ce fut une femme encore qui rompit le charme.
—Eh bien!... fit-elle d’un ton où perçait l’admiration, il a de l’aplomb, ce joli monsieur!...
—Naturellement!... Il avait à sauver la caisse.
C’était là l’expression même dont s’était servi M. de Coralth, et qui peut-être avait empêché Pascal de se retirer... Tout le monde applaudit.
Tout le monde... sauf le baron, cependant.
Il s’y connaissait en escrocs, cet homme si riche que sa passion avait traîné dans tous les tripots de l’Europe. Il avait coudoyé les grecs de tous les étages, ceux qui ont voiture et ceux qui n’ont pas de bottes.
Il avait assisté à bien des exécutions. Il connaissait le voleur qui avoue et se roule aux genoux de sa dupe; le tricheur qui avale les billets escroqués, le gredin qui tend le dos au bâton, et le fripon qui lave la tête avec l’accent indigné de l’honnête homme...
Mais jamais, à aucun de ces misérables le baron n’avait vu le fier regard dont cet innocent venait de foudroyer ses accusateurs.
Préoccupé de cette remarque, le baron fit signe de s’approcher à celui des joueurs qui avait saisi les poignets de Pascal.
—Sérieusement, lui demanda-t-il, avez-vous vu ce malheureux glisser des cartes dans le jeu?
—Pour cela, non. Mais vous savez bien ce dont on était convenu au souper?... Nous étions sûrs qu’il volait, il fallait un prétexte pour compter les cartes.
—S’il n’était pas coupable, pourtant!
—Qui donc le serait?... Il était le seul à gagner.
A ce terrible argument qui déjà avait écrasé Pascal, le baron ne répondit pas. Aussi bien, son intervention devenait nécessaire. On commençait à élever la voix autour du tas d’or et de billets que Pascal avait laissé devant sa place.
On l’avait compté, on y avait trouvé 36,320 francs, et il s’agissait de les répartir entre les perdants... C’est à ce sujet qu’on ne s’entendait plus.
Parmi ces joueurs, qui tous appartenaient à la «haute vie,» parmi ces juges qui voulaient l’instant d’avant fouiller un escroc, plusieurs se trouvaient qui évidemment enflaient leur perte. Cela se voit. En additionnant le nombre des déclarations, on arrivait au total surprenant de 91,000 francs. Le malheureux qu’on venait de chasser avait-il emporté la différence?... Ce n’était pas admissible.
La discussion eût donc pris une méchante tournure sans le baron. En matière de jeu, sa décision avait force de loi.
Il disait tranquillement: «C’est comme cela!» et on se soumettait.
En moins de rien il eut terminé le partage et alors, se frottant les mains, tout heureux de voir terminée cette désagréable affaire:
—Il n’est que six heures!... s’écria-t-il; nous avons encore le temps de faire deux ou trois tours.
Mais tous les hommes qui se trouvaient là pâles et harassés, humiliés et honteux d’eux-mêmes, ne songeaient qu’à se retirer.
On s’empressait au vestiaire.
—Un écarté, au moins, criait le baron, un simple écarté, cent louis en cinq points! A qui à faire?
Nul n’entendit sa voix, et désespéré il se résigna à suivre les autres, que Mme d’Argelès, debout sur le palier, saluait à la file...
Resté des derniers, M. de Coralth avait déjà pris la rampe et descendu deux ou trois marches, lorsque Mme d’Argelès se pencha vivement vers lui.
—Demeurez, dit-elle, il faut que je vous parle.
—Vous m’excuserez... commença-t-il...
Elle l’interrompit par un «Restez!» si impérieux, qu’il n’osa pas résister. Il remonta de l’air d’un homme qu’on traîne chez le dentiste, et sans un mot suivit Mme d’Argelès jusqu’à un petit boudoir, au fond de la galerie.
Une fois là, les portes fermées au verrou:
—Expliquons-nous... prononça Mme d’Argelès. C’est vous qui m’avez amené ce soir M. Paul Férailleur?
—Hélas!... je ne saurais trop vous en demander pardon... Il m’en coûtera cher, peut-être... Je me bats dans deux heures avec ce petit imbécile de Rochecote.
—Où l’avez-vous connu?...
—Rochecote?
L’éternel sourire de Mme d’Argelès avait disparu.
—Je parle sérieusement, dit-elle, avec une nuance de menace. Comment avez-vous connu M. Férailleur?
—Bien simplement. Il y a sept ou huit mois, j’ai eu besoin d’un avocat, on me l’a indiqué, il a joliment plaidée mon affairé et nous avons conservé des relations...
—Quelle est sa position?
Le visage de M. de Coralth ne trahissait, en vérité, qu’un profond ennui et une grande envie de dormir. Il s’établit sur un fauteuil, et tout en bâillant à demi:
—Ma foi!... répondit-il, je l’ignore... Pascal m’avait paru le garçon le plus rangé du monde... ce qu’on appelle un sage!... Il demeure au fin fond d’un quartier perdu, derrière le Panthéon, avec sa mère, qui est veuve, une dame bien respectable, toujours vêtue de noir... Quand elle est venue m’ouvrir la porte, la première fois, j’ai cru que c’était un portrait de famille qui s’était dérangé de son cadre pour me recevoir... Je les suppose peu aisés... Pascal passe pour un homme remarquable et on le croyait appelé à de très-grands succès au barreau...
—Tandis que maintenant, il est perdu, sa carrière est brisée...
—Assurément!... Vous comprenez qu’avant ce soir tout Paris connaîtra la scène de cette nuit...
Il s’interrompit, examinant d’un air de surprise merveilleusement joué Mme d’Argelès qui s’avançait vers lui, essayant de l’écraser du regard.
—Vous êtes un misérable, monsieur de Coralth!... prononça-t-elle.
—Moi!... Et pourquoi, grand Dieu!
—Parce que c’est vous qui avez glissé parmi les cartes les «portées» qui ont fait gagner M. Férailleur... Je vous ai vu!... Cédant à mes prières, ce malheureux allait se retirer; c’est vous qui, par votre maladresse calculée, m’avez empêché de le sauver... Oh! ne niez pas...
Il se leva, et du plus beau sang-froid:
—Je ne nie rien, chère dame, répondit-il... absolument rien. De vous à moi, bien entendu...
Confondue de tant d’impudence, Mme d’Argelès resta un moment interdite.
—Vous avouez!... fit-elle enfin. Vous osez avouer!... Vous ne craignez donc pas que je dise hautement et à tous ce que j’ai vu!...
Il haussa les épaules.
—On ne vous croirait pas... fit-il.
—On me croirait, monsieur de Coralth, parce que je donnerais des preuves. Vous avez donc oublié que je vous connais, que votre passé n’a pas de secret pour moi, que je sais qui vous êtes et quel nom déshonoré vous cachez sous votre nom et votre titre d’emprunt!... Je puis dire, moi, comment vous vous êtes marié, comment après avoir lâchement abandonné votre femme et votre enfant, vous les laissez mourir de misère et de faim... Je puis dire d’où vous tirez les trente ou quarante mille francs que vous dépensez par an... Vous ne vous souvenez donc plus de tout ce que Rose m’a raconté... monsieur... Paul!...
Elle avait frappé à la bonne place, cette fois, et si juste que M. de Coralth devint livide et eut un mouvement furieux comme pour se précipiter sur elle...
—Ah! prenez garde!... s’écria-t-il, prenez garde!...
Mais ce ne fut qu’un éclair. Il redevint impassible, et d’un ton de persiflage:
—Et après?... Pensez-vous que le monde ne soupçonne pas tout ce que vous prétendez lui révéler? On m’a, pardieu, accusé de bien d’autres choses!... Quand vous aurez bien crié sur les toits que je suis un aventurier, on vous rira au nez, et je n’en serai ni mieux ni plus mal vu... Ce qui écraserait dix hommes honnêtes, comme Pascal Férailleur ne m’effleurerait même pas... Je suis dans le mouvement, moi!... Il me faut le luxe, le plaisir, la grande vie, tout ce qui est bon et beau... et dame! pour me procurer tout cela, je fais de mon mieux... Assurément, je ne tire pas mes revenus de fermes en Brie, mais j’ai de l’argent, c’est l’essentiel... Ne sommes-nous pas au temps des absolutions? Chacun donne la sienne de crainte d’avoir besoin de celle du voisin. La vie est si dure et l’appétit si grand, que nul ne sait au juste, la veille, ce qu’il fera... ou plutôt ce qu’il ne fera pas le lendemain... Enfin, le nombre des gens à mépriser a rendu le mépris impossible... Un Parisien qui aurait l’absurde prétention de ne donner la main qu’à des irréprochables risquerait à certains jours de se promener des heures entières sur le boulevard sans trouver... l’occasion de sortir ses mains de ses poches.
Mais c’était là forfanterie pure, de la part de M. de Coralth... Mieux que personne il savait combien était fragile et menacée la base de sa vie fastueuse, toute de dehors et d’apparence.
Assurément, le monde est devenu d’une lamentable indulgence pour les existences douteuses, le monde ferme les yeux; il ne sait pas, il ne veut pas savoir... Raison de plus pour se montrer impitoyable, dès qu’un fait précis déchire la fiction...
Aussi, tout en affichant la plus impudente sécurité, M. de Coralth observait-il d’un œil anxieux l’attitude de Mme d’Argelès.
Et quand il la vit abasourdie de son cynisme:
—Du reste, reprit-il, nous gaspillons notre temps, comme dit le baron, à nous préoccuper de suppositions improbables et même impossibles... Je connais assez votre cœur et votre intelligence, chère madame, pour être parfaitement sûr que vous ne soufflerez mot...
—Qui donc m’en empêcherait?
—Moi!... et par moi, j’entends la raison qui a glacé la vérité sur vos lèvres, quand Pascal, innocent, vous adjurait de venir à son secours... Il faut me pardonner beaucoup, chère madame... Ma mère, malheureusement, était une honnête femme qui ne m’a pas gagné de rentes...
Mme d’Argelès recula, comme si elle eût vu, devant elle, se dresser un reptile...
—Que voulez-vous dire? balbutia-t-elle.
—Eh!... vous le savez aussi bien que moi!...
—Je ne sais rien; expliquez-vous...
Il eut le geste impatient de l’homme forcé de répondre à des questions oiseuses, et d’un air d’hypocrite commisération:
—Vous le voulez, dit-il, soit... Je connais de par le monde à Paris, rue du Helder, pour être précis, un charmant garçon dont j’ai souvent envié le sort. Rien ne lui a manqué depuis qu’il a pris la peine de naître... A Louis-le-Grand, il avait pour ses menus plaisirs trois fois autant d’argent que les plus riches élèves... Ses études terminées, un précepteur l’est venu trouver, les poches pleines d’or, pour le conduire en Italie, en Egypte, en Grèce... En ce moment, il fait son droit, et tous les trois mois, avec une invariable exactitude, une lettre de Londres lui apporte cinq mille francs. C’est d’autant plus merveilleux que ce garçon ne se connaît ni père ni mère... Il est seul ici-bas, avec ses vingt mille livres de rentes... Je l’ai entendu dire en riant que quelque bonne fée veille sur lui, mais je sais que sérieusement il se croit le fils naturel de quelque grand seigneur anglais... Parfois même, entre amis, après boire, il parle de se mettre à la recherche de son noble père, le lord...
L’effet qu’il produisait devait rassurer M. de Coralth. Mme d’Argelès, dès les premiers mots, s’était laissée tomber, comme assommée, sur une chaise longue.
—Donc, chère madame, poursuivit-il, si jamais fantaisie vous prenait de me faire de la peine, j’irais trouver ce charmant garçon. «Mon bonhomme, lui dirais-je, vous vous abusez singulièrement... Ce n’est pas de la cassette d’un pair d’Angleterre que sortent vos revenus, mais simplement d’une bonne petite «cagnotte» que je connais bien, pour l’avoir à l’occasion engraissée de mes vingt sous.» Et s’il se fâchait, s’il regrettait ses illusions aristocratiques: «Vous avez tort, ajouterais-je, car si le grand seigneur s’évanouit, la bonne fée reste, laquelle n’est autre que madame votre mère, une digne personne, allez! à qui votre éducation et vos rentes donnent bien du tintouin.» Et s’il doutait, je le conduirais chez sa maman, par une nuit de baccarat nerveux, et ce serait une scène de reconnaissance digne du talent de Fargueil.
Tout autre que M. de Coralth eût eu pitié de Mme d’Argelès. Elle agonisait.
—Voilà donc ce que je craignais!... gémissait-elle d’une voix à peine intelligible.
Lui l’entendit, cependant.
—Quoi!... fit-il, du ton le plus surpris, véritablement vous doutiez?... Non, je ne puis l’admettre, ce serait faire injure à votre expérience... Des gens comme nous ont-ils donc besoin de se parler pour s’entendre?... Aurais-je jamais songé à ce que j’ai osé chez vous, si je n’avais tenu le secret de vos tendresses maternelles, de votre délicatesse et de votre dévouement...
Elle pleurait... de grosses larmes silencieuses roulaient le long de son visage immobile, traçant un large sillon sur sa joue, à travers la poudre de riz...
—Il sait tout, murmurait-elle, il sait tout!...
—Oh!... bien involontairement, je vous jure... N’aimant point, par caractère, qu’on fourre le nez dans mes affaires, je ne me mêle jamais de celles des autres... Le hasard a tout fait... C’était par une belle après-dînée d’avril, je venais vous chercher pour faire un tour de bois. J’entre justement dans ce boudoir où nous sommes, vous étiez en train d’écrire... Je m’asseois pour vous laisser finir, mais voilà qu’on vous appelle pour je ne sais quoi de très-pressé, et vous sortez précipitamment... Comment l’idée m’est-elle venue de m’approcher de votre table?... c’est ce que je ne m’explique pas. Toujours est-il que je me suis approché et que j’ai lu votre lettre interrompue. Parole d’honneur, elle m’a touché, et la preuve, c’est que je me la rappelle presque textuellement. Jugez plutôt:
«Cher monsieur, écriviez-vous à votre correspondant de Londres, je vous expédie, outre les 5,000 francs du trimestre, 3,000 francs de supplément. Faites-les parvenir sans retard... Je crois ce malheureux enfant gêné et tourmenté par les créanciers... Hier, j’ai eu le bonheur de l’apercevoir rue du Helder, et je l’ai trouvé pâle et triste... depuis ce moment, je ne vis plus. Cependant, en même temps que cet argent, adressez-lui une lettre de paternelles remontrances. Il faut qu’il travaille et songe à se créer une position honorable. Seul, sans appui, sans famille, au milieu de ce Paris si corrompu, quels dangers ne court-il pas!...»
Là, chère dame, s’arrêtait votre lettre. Mais le nom et l’adresse s’y trouvaient. C’en était assez pour comprendre, c’en était trop, avouez-le, pour ne pas émoustiller ma curiosité. Vous souvient-il de notre attitude à votre retour?... En vous apercevant que vous aviez oublié cette lettre commencée, vous avez pâli et m’avez regardé.—«Avez-vous lu, avez-vous compris?» disaient vos yeux. Les miens vous répondirent: «Oui, mais je me tairai...»
—Je me tairai de même, dit Mme d’Argelès.
M. de Coralth lui prit la main qu’il porta à ses lèvres.
—Je savais bien que nous nous entendrions, fit-il gravement... Je ne suis pas méchant, au fond, croyez-le bien, et si j’avais eu des rentes ou seulement une mère comme vous...
Elle détourna la tête, craignant peut-être que M. de Coralth ne lût dans ses yeux ce qu’elle pensait de lui; puis, après une pause, et avec l’accent de la prière:
—Maintenant que me voilà votre complice, fit-elle, laissez-moi vous supplier de tout faire pour empêcher la... scène de cette nuit de s’ébruiter...
—Impossible.
—Si ce n’est pour M. Férailleur, que ce soit pour sa mère, du moins, cette pauvre femme veuve...
—Il faut que Pascal disparaisse!
—Comme vous dites cela! Vous le haïssez donc, bien?... Que vous a-t-il fait?
—A moi personnellement?... Rien. Et même je me sentais pour lui une véritable sympathie...
Mme d’Argelès fut comme pétrifiée.
—Quoi!... bégaya-t-elle; ce n’est pas... pour votre compte que vous avez... agi.
—Mon Dieu!... non.
Révoltée, elle se redressa, et d’une voix où vibrait le mépris et l’indignation:
—Ah!... c’est encore plus infâme, s’écria-t-elle; c’est encore plus lâche...
Mais elle s’arrêta, épouvantée de l’éclair de menace qui traversa les yeux de M. de Coralth.
—Trève de vérités désagréables, dit-il froidement. Si nous nous mettons à échanger l’opinion que nous avons l’un de l’autre, nous en arriverons vite à de très-vilains mots... Pensez-vous que j’aie agi pour mon plaisir!... Jamais je n’ai tant pris sur moi qu’au moment où je glissais sur les cartes des «portées» préparées. Si on m’eût aperçu, cependant!... j’étais perdu...
—Et vous croyez que personne ne vous soupçonne?...
—Personne... J’ai perdu plus de cent louis... Si Pascal était de notre monde, on s’inquiéterait peut-être, mais demain il sera oublié...
—Et lui, ne se doutera-t-il de rien?
—Il n’aurait pas de preuves à fournir, dans tous les cas...
Mme d’Argelès paraissait prendre son parti de ce qui arrivait.
—J’espère au moins, dit-elle, que vous me direz qui est l’ami que vous avez obligé.
—Pour cela, non!... répondit M. de Coralth.
Et, consultant sa montre:
—Mais je m’oublie! s’écria-t-il. J’oublie que cet idiot de Rochecote attend son coup d’épée... Allez dormir, chère dame, et... au revoir.
Elle l’accompagna jusque sur le palier.
—Il est clair, pensait-elle, qu’il va courir chez l’ennemi de M. Férailleur...
Et, appelant son domestique de confiance:
—Vite, Jobin, lui dit-elle, suivez M. de Coralth, je veux savoir où il va... et surtout, prenez garde qu’il ne vous voie....
V
S’il est, à Paris, une rue paisible et silencieuse, asile rare de l’étude et de la méditation, c’est, assurément, cette belle et large rue d’Ulm, qui commence à la place du Panthéon et se termine brusquement à la rue des Feuillantines.
Les magasins y sont peu somptueux et si rares qu’on les compterait.
Il y a un marchand de vin, à gauche, à l’angle de la rue de la Vieille-Estrapade; puis la petite boutique de «La Jeunesse,» puis une blanchisseuse et un relieur. On trouve à droite l’imprimerie du «Bulletin de l’Observatoire,» un marchand de bois nommé Chanson, un serrurier, un fruitier, un boulanger... et c’est quasi tout.
Le reste de la rue est occupé par de vastes établissements à façades austères entourés de jardins. C’est le couvent des «Sœurs de la Croix,» et ensuite la maison des «Dames de l’Adoration réparatrice du Sacré-Cœur.» Plus loin, vers la rue des Feuillantines, on reconnaît l’École Normale, et en face un dépôt de la Compagnie des Omnibus.
Le jour, on n’y rencontre guère que des physionomies graves: des prêtres, des savants, des professeurs, des employés des bibliothèques. Tout le mouvement vient des chevaux du dépôt, et si on entend quelques éclats de rire sonores, c’est que c’est sortie à l’École Normale.
La nuit venue, on s’y croirait à cent lieues du boulevard Montmartre et de l’Opéra, dans quelque bonne vieille ville de province, à Poitiers, par exemple. Et c’est à peine si en prêtant bien l’oreille on y recueille un écho affaibli du tapage de Paris viveur.
C’est dans cette rue—au bout du monde, disait M. de Coralth—que Pascal Férailleur demeurait avec sa mère.
Ils occupaient au second étage, un joli appartement de cinq pièces ayant vue sur des jardins.
Leur loyer était élevé. Ils payaient 1,400 francs. Mais c’était là un sacrifice imposé par la profession de Pascal. Ne lui fallait-il pas un cabinet et un petit salon d’attente pour les clients?...
Pour le reste, la vie de la mère et du fils était étroite et simple. Tout leur service se composait d’une femme de ménage qui venait le matin à sept heures pour le gros ouvrage, se retirait à midi et ne revenait que le soir pour le dîner.
Mme Férailleur se chargeait du reste, ne rougissant nullement d’aller ouvrir quand un client sonnait.
Elle pouvait d’ailleurs le faire sans crainte de méprise, tant son extérieur digne imposait le respect.
En la comparant à un «portrait de famille,» M. de Coralth avait fait preuve de jugement. Elle était telle en effet qu’on aime à se représenter les femmes de la vieille bourgeoisie, épouses chastes et aimantes, mères incomparables, qui apportaient le bonheur au foyer de l’homme qu’elles avaient choisi.
A cinquante ans qu’elle venait d’avoir, Mme Férailleur paraissait son âge. Elle avait souffert. Un observateur reconnaissait la trace des larmes au pli de ses paupières, et ses lèvres trahissaient de cruelles douleurs héroïquement supportées.
Elle n’était pas sévère, cependant, ni même trop grave. Souvent les rares amis qu’elle admettait à son intimité se retiraient émerveillés de son esprit.
C’était d’ailleurs une de ces femmes qui n’ont pas d’histoire, qui ont fait leur bonheur de ce que d’autres appellent leur devoir.
Une courte phrase résume sa vie: elle avait aimé, elle s’était dévouée.
Fille d’un modeste employé des finances, elle avait épousé, avec 3,000 francs de dot, un jeune homme pauvre comme elle, mais intelligent et laborieux, qu’elle aimait et qui l’adorait...
Ce jeune homme, en se mariant, s’était juré qu’il ferait fortune, non qu’il tînt à l’argent, grand Dieu!... mais pour parer de toutes les superfluités de luxe son idole, sa femme.
Nul doute que son amour, en décuplant son énergie, n’ait hâté son succès.
Attaché en qualité de chimiste à un grand établissement industriel, il rendit de tels services qu’on ne tarda pas à l’associer pour une large part dans les bénéfices. Son nom est inscrit au catalogue des inventeurs. On lui doit la découverte d’une de ces éblouissantes couleurs qu’on extrait de la houille.
Au bout de dix ans, il était riche, il aimait sa femme comme au premier jour, et il avait un fils, Pascal...
Malheureux homme!... Un jour, en plein bonheur, comme il cherchait une combinaison pour fixer des verts d’une innocuité parfaite, un mortier éclata entre ses mains et lui fit à la tête et à la poitrine d’horribles blessures...
Et quinze jours plus tard, il mourait, calme en apparence, mais l’âme déchirée d’horribles regrets...
Ce coup fut terrible pour la malheureuse femme, et il fallut la pensée de son fils pour la rattacher à la vie...
Pascal devenait tout pour elle, le présent et l’avenir... Elle se jura qu’elle en ferait un homme!...
Mais hélas!... un malheur ne vient jamais seul.
Un ami de son mari qui s’était chargé d’administrer sa fortune, abusa lâchement de son inexpérience. Elle s’était endormie riche de plus de 15,000 livres de rentes, elle s’éveilla ruinée... ruinée à ne savoir où dîner le soir.
Seule, elle eût été à peine émue de cette catastrophe.
Elle en fut atterrée en réfléchissant que l’avenir de son fils était peut-être perdu, et que, dans tous les cas, ce désastre le condamnait à entrer dans la vie par les portes basses et étroites de la misère.
Mais Mme Férailleur avait le cœur trop haut et trop fier pour ne pas trouver en ce péril extrême une énergie virile.
Elle ne perdit pas en lamentations inutiles des moments précieux. Elle se dit qu’elle réparerait le mal autant qu’il était en elle, et que, lui fallût-il travailler de ses mains, son fils n’interromprait pas ses études au collége Louis-le-Grand.
Et quand elle parlait de travailler de ses mains, ce n’était pas une de ces exagérations vaines de la douleur ou d’un éclair de courage.
Elle s’employa à faire des ménages ou à des coutures grossières jusqu’au jour où elle put être admise en qualité de surveillante dans l’établissement dont son mari avait été l’associé.
Pour obtenir cette place, elle avait dû apprendre la tenue des livres, mais elle s’en trouvait amplement récompensée. Cela lui valait dix-huit cents francs par an, le logement et la table.
Dès lors, son cœur se desserra. Elle comprit qu’elle mènerait à bonne fin sa lourde tâche.
La pension de Pascal, qui fut désormais interne, lui coûtait environ neuf cents francs, tout compris; elle ne dépensait pas pour elle plus de cent francs; c’était donc huit cents francs qu’elle pouvait mettre de côté chaque année.
Il faut reconnaître qu’elle fut secondée par son fils au-delà de toute espérance.
Pascal avait douze ans le jour où sa mère lui dit d’une voix émue, mais ferme:
—Je t’ai ruiné! mon fils... De cette fortune si laborieusement édifiée par ton père, rien ne nous reste... Tu n’as plus désormais à compter que sur toi, mon fils... Dieu veuille que plus tard tu ne me reproches pas amèrement mon imprudence...
L’enfant ne se jeta pas dans ses bras...
Il redressa la tête, et d’un air fier:
—Mère chérie, répondit-il, je t’aimerai davantage, s’il est possible... Cette fortune que mon père t’avait donnée, je te la rendrai... Je ne suis plus un collégien, je suis un homme... tu verras.
On vit, en effet, qu’il avait pris un engagement sacré.
Abusant jusque-là d’une remarquable intelligence et d’une prestigieuse facilité, il travaillait peu et seulement par accès, au moment des compositions générales...
De ce moment, il ne perdit plus une heure. Ses allures, comiques et touchantes à la fois, devinrent celles d’un chef de famille soucieux de sa responsabilité.
—Voyez-vous, disait-il à ses camarades étonnés de sa soudaine âpreté à l’étude, je n’ai plus le loisir d’user beaucoup de culottes sur les bancs de l’Université, maintenant que ma pauvre mère les paye de son travail!...
Car sa bonne humeur ne fut pas altérée de ce qu’il s’était imposé la loi de ne jamais dépenser un sou des quelques francs affectés chaque semaine à ses menus plaisirs.
Et avec un tact bien supérieur à son âge, il sut porter fièrement et simplement son malheur, évitant aussi bien l’humilité qui a un faux air de bassesse que le ton rogue de la pauvreté envieuse.
Trois ans de suite, des prix au grand concours récompensèrent ses efforts. Ce succès, loin de l’enivrer, lui fit à peine plaisir.
—Ce n’est que glorieux, pensait-il.
Sa grande, sa première ambition était de se suffire.
Il y parvint lorsqu’il était en rhétorique, grâce à la bienveillance du proviseur, en donnant des répétitions à des élèves des classes inférieures.
Si bien qu’un jour, Mme Férailleur s’étant présentée comme d’ordinaire à l’économat pour régler le trimestre, l’économe lui répondit:
—Vous ne nous devez rien, madame; tout a été payé par votre fils...
Elle faillit s’évanouir, faible devant le bonheur, elle qui avait si courageusement supporté l’adversité. Elle pouvait à peine croire... il lui fallut de longues explications. Et alors de grosses larmes, larmes de joie cette fois, jaillirent de ses yeux.
C’est ainsi que Pascal Férailleur arriva à la fin de ses études, tout armé pour les luttes qui l’attendaient, et ayant fait ses preuves.
Il voulait être avocat, et c’est là, il ne se le dissimulait pas, une profession presque inabordable pour les jeunes gens qui n’ont pas de fortune...
Mais pour qui veut fortement, pour qui sait surtout vouloir chaque matin la même chose précisément que la veille, il n’est pour ainsi dire pas d’obstacles insurmontables.
Le jour où il prit sa première inscription, Pascal entrait comme clerc surnuméraire chez un avoué.
Cette besogne de basoche, si fastidieuse au début, devait lui offrir ce double avantage de le rompre aux manœuvres de la procédure et de lui fournir de quoi vivre et de quoi payer ses examens.
Dès le milieu de la première année, il avait 800 francs d’appointements. Il en obtint 1,500 à la fin de la seconde. Après trois ans, et lorsqu’il venait de passer sa thèse, son patron l’éleva au grade de maître clerc avec un traitement de 3,000 francs, qu’il augmentait encore en préparant des dossiers pour des avocats très-occupés, ou en rédigeant des mémoires pour des particuliers...
Certes, en arriver là et en si peu de temps tenait presque du prodige, et pourtant le plus difficile restait à accomplir.
Le périlleux était d’abandonner une position sûre, pour courir les hasards du barreau.
Décision grave à prendre, si grave que Pascal hésita longtemps.
Il se sentait menacé du danger que se préparent les lieutenants trop utiles à leur chef. Son patron, accoutumé à se décharger sur lui de ses plus lourds soucis, lui pardonnerait-il de le quitter?
Or, il était indispensable qu’en s’établissant il conservât les bonnes grâces de l’avoué. La clientèle que ne pouvait manquer de lui amener une étude où il avait régné quatre ans était la plus solide base de ses calculs d’avenir.
Il réussit à sa satisfaction, non sans quelques tiraillements pourtant, et en n’employant que cette suprême finesse qui s’appelle la franchise absolue.
Il n’y avait pas quinze jours qu’il avait ouvert son cabinet, que déjà sept ou huit dossiers attendaient leur tour sur son bureau.
Ses débuts furent de ceux qui font sourire les vieux juges et leur arrachent cette précieuse prédiction:
—Voilà un garçon qui ira loin.
Il n’avait cependant pas cherché l’éclat, préoccupé de gagner la cause dont il était chargé bien plus que de briller aux dépens de son client. Modestie rare et qui le servit bien.
Les dix premiers mois d’exercice rapportèrent à Pascal environ huit mille francs, absorbés en partie par les frais d’une installation convenable.
La seconde année, ses honoraires augmentèrent de moitié; il vit sa position s’asseoir, et il exigea de sa mère qu’elle abandonnât sa fabrique.
Il lui prouva, ce qui était exact, qu’elle épargnerait au-delà de ce qu’elle gagnait en surveillant le ménage...
De ce moment, la mère et le fils, ces deux êtres si vaillants et si nobles, durent espérer que leur héroïque énergie avait désarmé la destinée.
Les clients affluaient si bien qu’il était décidé qu’on se rapprocherait du centre des affaires, le loyer dût-il en être doublé. L’assurance qui gagne à demi les causes venait avec la réputation, enfin il y avait une douzaine de mille francs en lieu sûr pour parer à toutes les éventualités.
Mme Férailleur avait quitté les vêtements noirs qu’elle portait depuis la mort de son mari... Elle devait bien cela à Pascal. Et d’ailleurs, après avoir cru qu’il n’était plus de bonheur ici-bas pour elle, elle comprenait qu’elle pouvait être heureuse en son fils.
Pascal n’avait donc plus qu’à tenir sa voile grande ouverte au vent du succès, quand M. Fernand de Coralth fut amené à son cabinet par une assez vilaine affaire,—une petite opération qu’il avait risquée et qui frisait l’escroquerie.
Chose étrange!... M. de Coralth ne déplut pas à Pascal.
Le travailleur honnête fut intéressé, presque séduit par les vices brillants de l’aventurier, par ses côtés équivoques, par sa hardiesse, se fatuité, son mirifique aplomb et son insoucieuse impudence. Il trouva une satisfaction de curiosité à étudier de près ce produit du terreau parisien, surprenant résumé de toutes les corruptions de l’époque.
Sans doute M. de Coralth ne laissa voir de sa vie et de ses ressources que ce qu’il voulut. Pascal ne sut pas tout, mais il en connut assez pour être bien averti de se défier d’un garçon qui traitait plus que cavalièrement la morale, et avait infiniment moins de scrupules que de besoins.
Ils se virent quelquefois, et véritablement ce fut Pascal qui pria le vicomte de le conduire à quelqu’une de ces réunions de la «haute vie» dont les journaux donnaient de si alléchantes descriptions.
Mme Férailleur faisait une partie de boston, comme tous les jeudis, avec quelques vieux amis, le soir où M. de Coralth vint chercher son ami l’avocat pour le conduire chez Mme d’Argelès.
Pascal trouva que cela tombait on ne peut mieux. Il s’habilla avec plus de soin qu’à l’ordinaire, et, comme toujours, avant de sortir, il alla embrasser sa mère.
—Comme te voici paré, lui dit-elle en souriant.
—Je vais en soirée, chère mère, répondit-il, et je rentrerai probablement très-tard. Ainsi, ne m’attends pas, je t’en prie; promets-moi de te coucher comme à l’ordinaire.
—Tu as le passe-partout?
—Oui, mère.
—Eh bien! je ne t’attendrai pas... Tu trouveras, en entrant, ta bougie et des allumettes sur le buffet, dans l’antichambre... Et enveloppe-toi bien, car il fait très-froid.
Elle tendit son front aux lèvres de son fils et gaiement ajouta:
—Et amuse-toi bien...
Fidèle à sa promesse, Mme Férailleur se mit au lit comme tous les soirs, mais c’est vainement qu’elle appela le sommeil.
Elle n’avait certes aucune raison de s’inquiéter, et cependant cette idée que son fils était dehors l’emplissait d’appréhensions vagues qu’elle n’avait jamais ressenties.
Peut-être cela venait-il de ce qu’elle ignorait où était allé Pascal. Peut-être M. de Coralth était-il la cause de cette agitation. Mme Férailleur ne pouvait souffrir le vicomte, son instinct de femme lui disait que l’étrange beauté de ce jeune homme avait quelque chose de malsain et qu’il était dangereux de croire à ses témoignages d’amitié.
Successivement elle entendit frapper toutes les heures aux horloges des communautés voisines... deux heures... trois heures... quatre heures...
—Comme Pascal rentre tard, se disait-elle.
Peu à peu, un pressentiment plus douloureux que les autres traversa son esprit. Elle sauta à terre et courut ouvrir sa fenêtre. Il lui semblait qu’elle avait entendu un grand cri de détresse dans la rue déserte...
A ce moment-là même, minute pour minute, le mot «voleur» était jeté à la face de son fils.
La rue était silencieuse... elle pensa qu’elle s’était trompée, elle se recoucha en se raillant de ses chimères, et enfin s’endormit...
Mais quelle ne fut pas sa terreur, le matin, quand, sortant de chez elle, au bruit de la femme de ménage, elle aperçut sur le buffet le bougeoir de Pascal.
N’était-il donc pas rentré!... Elle courut à sa chambre... personne.
Et il était près de huit heures!...
C’était la première fois que Pascal passait la nuit dehors sans que sa mère fût prévenue. Et de sa part, avec son caractère, cela annonçait quelque chose d’extraordinaire.
En un moment Mme Férailleur s’énuméra tous les dangers de Paris la nuit. Toutes les histoires qu’elle avait lues, d’hommes attirés dans des piéges, poignardés au détour de quelque rue déserte, jetés à la Seine en traversant un pont se représentèrent à sa mémoire...
Que faire!... Elle avait envie de courir à la préfecture de police et chez tous les amis de Pascal, et d’un autre côté elle n’osait s’éloigner de peur qu’il ne rentrât en son absence...
Et pendant que son désespoir flottait entre mille partis, elle restait affaissée sur une banquette de l’antichambre, comptant les secondes aux battements précipités de ses tempes, l’oreille tendue au moindre bruit...
Enfin, un peu après la demie de huit heures, elle entendit dans l’escalier un pas lourd et trébuchant comme le pas d’un ivrogne...
Elle ouvrit, c’était son fils, les vêtements en désordre, sa cravate arrachée, sa chemise déchirée, sans pardessus, la tête nue...
Il était livide et ses dents claquaient, nulle expression dans ses yeux et sur sa physionomie qu’un affreux hébêtement...
—Pascal, que t’est-il arrivé?...
Cette voix tombant sur son esprit comme un marteau sur un timbre, le fit tressaillir de la tête aux pieds.
—Rien!... bégaya-t-il, rien du tout.
Et sa mère l’accablant de questions, il l’écarta doucement et gagna sa chambre.
—Pauvre enfant, murmura Mme Férailleur, peinée et rassurée en même temps, lui toujours si sobre... on l’aura fait boire.
L’erreur de Mme Férailleur était grande, et cependant les sensations de Pascal étaient exactement celles de l’ivresse.
Après avoir perdu pendant un temps assez long toute conscience de soi et des circonstances extérieures, il sentait un brouillard plus épais que les vapeurs de l’alcool envahir son cerveau.
Comment il était revenu chez lui, par quel chemin, ce qu’il avait fait en route, il lui eût été impossible de le dire.
Si même il était rentré, c’était machinalement, par la force de l’habitude, cette mémoire du corps.
Il lui semblait cependant qu’il s’était assis sur un banc aux Champs-Élysées, qu’il y avait eu extrêmement froid, et qu’un sergent de ville était venu le secouer, le menaçant du poste s’il ne se remettait pas en marche...
Ses derniers souvenirs précis s’arrêtaient brusquement rue de Berry, sur le seuil de l’hôtel de Mme d’Argelès.
Ainsi, il se rappelait fort bien qu’il avait descendu l’escalier lentement, que les domestiques, dans le vestibule, s’étaient écartés sur son passage, et qu’en traversant la cour il avait jeté le candélabre dont il s’était armé...
Puis, plus rien...
Une fois dans la rue, il avait été soudainement saisi par l’air vif, comme le buveur au sortir d’une salle à manger trop chauffée...
Peut-être le champagne qu’il avait bu avait-il contribué à ce désordre cérébral.
Et en ce moment, chez lui, assis dans son fauteuil, entouré d’objets familiers, il ne pouvait parvenir à rentrer en possession de lui-même.
Sa pensée flottante, comme le liége sur l’eau, se dérobait à sa volonté et lui échappait... Un invincible engourdissement de plus en plus le dominait.
Il eut bien juste la force de se jeter sur son lit, et aussitôt il s’endormit d’un sommeil de plomb, le sommeil des grandes crises, qu’on a observé même chez quelques condamnés à mort, la veille de leur exécution.
A quatre ou cinq reprises sa mère vint écouter à la porte, une fois même elle entra, et voyant son fils si profondément endormi, elle ne put s’empêcher de sourire.
—Pauvre Pascal, pensait-elle, il ne peut supporter d’autres excès que ceux du travail. Dieu! va-t-il être surpris et honteux quand il se réveillera...
Hélas! ce n’était pas la confusion d’une légère faiblesse, mais le désespoir qui attendait ce malheureux à son réveil...
D’un seul coup, tout d’un bloc et comme en une vision, son imagination lui retraça la scène de la nuit, lui représenta le présent et lui montra l’avenir...
Sans avoir le plein et libre exercice de ses facultés, il était du moins capable de réfléchir et de délibérer. Il essaya d’évaluer courageusement la situation.
Tout d’abord, quant aux événements passés, il n’eut pas l’ombre d’un doute. Il était, ainsi qu’il l’avait dit, tombé dans un piége ignoble. Qui l’y avait poussé?... M. de Coralth qui, placé à sa gauche, avait préparé les «mains» avec lesquelles il avait gagné. Cela lui semblait évident.
Il lui parut également prouvé que Mme d’Argelès connaissait le coupable, soit qu’elle l’eût surpris, soit qu’elle eût été mise dans la confidence.
Mais ce qui échappait à son intelligence, c’était le mobile de M. de Coralth.
Quel intérêt l’avait poussé à cette abominable action?... Il fallait qu’il fût considérable, car enfin il s’était exposé à être vu trichant, et à passer à tout le moins pour un complice...
Puis encore, quelle raison avait fermé la bouche de Mme d’Argelès?...
Mais à quoi bon ces conjectures illusoires!...
Le fait brutal, positif, réel, c’est que l’infamie avait réussi, de quelque part qu’elle partit et quel que fût son mobile... Et Pascal était déshonoré.
Il était l’honnêteté même, et cependant il était accusé, plus que cela, convaincu d’avoir volé au jeu.
Il était innocent, et il n’apercevait pas de preuves à donner de son innocence. Il connaissait le coupable, et il ne voyait aucun moyen de le démasquer, ni même de l’accuser...
Quoi qu’il fît, cette calomnie atroce, inouïe, incompréhensible l’écrasait; le barreau lui était fermé, sa carrière était brisée...
A cette horrible conviction, que l’abîme était sans issue, il sentit vaciller sa raison... il sentit qu’il devenait incapable de rien décider et qu’il lui fallait les conseils d’un ami.
Plein de cette idée, il se hâta de changer de vêtements et s’élança hors de sa chambre...
Sa mère le guettait, disposée à le railler doucement, mais d’un seul coup d’œil elle vit bien qu’il était survenu quelque chose de terrible, et que le malheur était sur la maison...
—Pascal, s’écria-t-elle, au nom du ciel! que t’arrive-t-il?
—Une contrariété, la moindre des choses.
—Où vas-tu?...
—Au Palais...
C’est au Palais qu’il se rendait, en effet, espérant y rencontrer son plus intime ami.