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La vie infernale

LIA D’ARGELÈS (continued 2)

Reading edition

On discutait à grand renfort de mots anglais la soudaine détermination prise par le marquis de Valorsay de «payer forfait» et de retirer tous ses chevaux engagés. Les mieux informés assuraient même que la veille, au «Betting-Rooms», il avait annoncé hautement l’intention où il était de vendre son écurie de courses.

Si le marquis, en prenant ce parti, avait espéré désarmer la malveillance, l’événement déjouait son calcul.

La rumeur allait grossissant, qui l’accusait d’avoir, aux courses du dimanche précédent, parié sous main contre son cheval «Domingo» et d’avoir ensuite donné des ordres pour qu’il ne gagnât pas.

Il y avait des sommes considérables engagées sur Domingo, qui était «grand favori,» et les perdants n’étaient pas contents.

D’aucuns affirmaient qu’ils avaient vu le jockey de Valorsay «tirer» Domingo, c’est-à-dire le retenir; ils soutenaient qu’il fallait faire un exemple, «disqualifier» à perpétuité le marquis et son jockey, autrement dit les exclure à tout jamais des courses. Cette mesure eût annulé les paris.

Mais une circonstance d’un grand poids plaidait pour le marquis: sa fortune, celle du moins qu’on lui supposait.

—Comment un homme si riche, observaient ses défenseurs, serait-il descendu jusqu’à voler!... car c’est prendre l’argent dans la poche du monde que de faire ce que vous dites, c’est pire que de tricher les cartes à la main!... C’est impossible!... Valorsay est au-dessus de ces misérables allégations!... C’est un parfait gentilhomme.

—Parfait... soit, répondaient les sceptiques. On en disait précisément autant de Croisenois, du duc de H... et du baron P..., lesquels ont été finalement convaincus de l’indigne supercherie dont nous accusons Valorsay.

—C’est une infâme calomnie... S’il eût eu l’idée de tricher, il eût été assez habile pour dérouter les soupçons... Il eût fait arriver Domingo bon second et non pas mauvais troisième!...

—S’il n’était pas coupable, il n’aurait pas peur, il ne retirerait pas aujourd’hui ses chevaux, il ne vendrait pas son écurie...

—S’il renonce aux courses, c’est qu’il se marie, ne le savez-vous pas!

—Eh! ce n’est pas une raison...

Qu’eût-ce donc été si on eût soupçonné la déconfiture jusqu’alors si habilement dissimulée de M. de Valorsay... Mais n’importe, calomnie ou non, c’était une première éclaboussure sur une renommée jusqu’alors intacte et brillante.

Comme tous les joueurs, les «turfistes» sont défiants et rancuniers... Nul n’est à l’abri de leurs soupçons quand ils perdent, de leur colère quand ils se croient dupes... Ils n’ont sans doute besoin que d’interroger leur conscience pour comprendre jusqu’où peut entraîner le jeu... Cette affaire de Domingo réunissait contre Valorsay tous les perdants... Elle armait contre lui un petit bataillon d’ennemis, impuissants pour le moment, mais prêts à prendre une éclatante revanche dès que l’occasion s’en présenterait.

Tout naturellement, M. Wilkie s’était rangé du parti de M. de Valorsay, dont il avait plusieurs fois entendu célébrer les mérites par son ami M. de Coralth.

Il eût agi de même sans cela, rien que pour avoir la satisfaction de crier:

—Accuser ce cher marquis! Ah! je la trouve mauvaise! Lui qui hier soir me disait encore: «Mon excellent bon, la défaite de Domingo me coûte deux mille louis!»

M. de Valorsay ne lui avait rien dit, par cette raison qu’à peine il le connaissait de vue; mais n’importe, cela «faisait bien,» estimait-il, de se déclarer son ami, et quand il disait: «Ce cher marquis,» il en avait plein la bouche.

Cependant, il avait beau s’agiter, on ne prenait pas garde à lui. Cela le dépitait; avisant «son jockey,» il lui fit un signe et l’entraîna hors de l’enceinte réservée.

C’était un grand mauvais drôle ce jockey, ivrogne et paresseux, chassé de toutes les écuries où il avait servi, qui se moquait outrageusement des jeunes messieurs qui l’avaient à leur service et qui les volait sans pudeur ni mesure.

Outre qu’il se faisait payer très-cher—huit mille francs par an,—sous prétexte qu’il lui répugnait d’être à la fois palefrenier, entraîneur et jockey, il présentait chaque mois des factures fabuleuses: du grainetier, du vétérinaire, du maréchal et du sellier.

De plus, il vendait régulièrement, pour en boire le prix, l’avoine de Pompier de Nanterre, lequel crevait de faim, le malheureux, à ce point de tenir à peine sur ses jambes.

La maigreur du cheval, le jockey la mettait sur le compte d’un entraînement habile, et les propriétaires le croyaient.

Il leur en faisait accroire bien d’autres; que Pompier de Nanterre gagnerait la course, par exemple, plaisanterie sinistre en ceci que sur la foi de cette fallacieuse promesse, ils mettaient leur argent sur la misérable rosse... et le perdaient.

Dans le fait, cet honnête jockey eût été le plus heureux des mortels s’il n’y eût jamais eu de courses... D’abord il jugeait, non sans raison, très-dangereux de franchir des obstacles avec un cheval comme le sien. Ensuite, rien ne l’excédait comme d’être obligé de se promener successivement avec ses trois patrons...

Mais le moyen de refuser!... Il savait bien, le rusé drôle, que si les spirituels associés le payaient, c’était surtout, ou plutôt c’était uniquement pour se parer de lui.

Se pavaner sur la piste, devant les tribunes, avec leur jockey en casaque orange à manches vertes et noires, était pour eux une satisfaction de vanité à nulle autre pareille... Leur conviction était qu’il en rejaillissait sur eux une considération énorme, et ils se gonflaient de l’envie qu’ils pensaient inspirer.

C’était à ce point que chacun d’eux accusait les autres d’accaparer le jockey, et qu’il en naissait des disputes terribles, dont une faillit un jour les conduire sur le terrain...

Arrivé le premier, M. Wilkie s’emparait du bourreau de Pompier de Nanterre, c’était dans l’ordre.

Et jamais, pour se montrer, les circonstances ne furent plus favorables. La journée était magnifique, les tribunes craquaient sous le poids des spectateurs, deux cent mille curieux se pressaient le long des cordes qui limitent la piste...

Aussi, M. Wilkie semblait-il se multiplier et jouir du don d’ubiquité, tant il se fit voir promptement sur dix points différents, toujours suivi de son jockey, auquel il donnait ses derniers ordres d’une voix très-haute, en gesticulant beaucoup.

Et quelle joie, quand sur son passage il entendait dire: «Ce monsieur est un de ceux qui font courir!...» Quel ravissement, lorsqu’il recueillait l’exclamation de quelque bourgeoise admirant la soie de la casaque ou les revers des bottes...

Malheureusement, il n’est pas de bonheur durable; les associés arrivèrent, qui réclamèrent le jockey à leur tour...

Dépossédé, M. Wilkie abandonna la piste; et se faufilant à travers les équipages, gagna une voiture, où les deux demoiselles qui lui avaient fait l’honneur d’accepter à souper la veille étalaient les cheveux les plus jaunes qu’elles possédassent...

Là encore il trouva moyen de fixer l’attention sur lui, et de faire preuve de chic!... Ce n’était pas pour rien qu’il avait fait remplir de vin de Champagne le coffre de la voiture...

Et l’instant décisif venu, on put le voir se hisser sur sa banquette en criant:

—Voilà! voilà!... Regardez!... Bravo, Pompier!... Cent louis pour Pompier!

Hélas! le pauvre Pompier de Nanterre tomba épuisé à moitié de la distance à parcourir.

Et le soir, M. Wilkie narrait sa défaite avec un luxe de termes techniques à faire frémir.

—Quel guignon! mes excellents bons... disait-il à ses amis. Pompier de Nanterre, un «steeple-chaser» incomparable, tomber «broken-down» après la banquette... Et battu par qui? Par Mustapha, un «outsider» sans «performance...» Le «ring» en était tout ému... moi, j’en suis comme une folle!

Cette défaite, cependant, ne l’affectait pas trop...

N’avait-il pas en perspective cet héritage dont lui avait parlé son ami le vicomte de Coralth! Il lui apparaissait à l’horizon, tel qu’un nuage gros d’or, près de crever sur lui. Et c’était le lendemain que M. de Coralth devait lui livrer le secret... Il n’avait plus que vingt-quatre heures à attendre!...

—Demain?... se répétait-il, avec un frémissement d’impatience et de joie, demain!...

Il s’endormit dans la pourpre, ce soir-là! Son imagination s’exaltait à cette pensée que tous ses rêves se matérialiseraient, qu’il lui serait donné d’étreindre son idéal devenu réalité... Et quel idéal, quels rêves!...

Il se voyait à la tête d’une écurie pour de bon, et non plus d’un tiers de cheval; l’argent ne manquerait jamais à ses caprices; il éclabousserait les passants et surtout ses «excellents bons» du haut d’une voiture superbe; le meilleur tailleur inventerait pour lui des «coupes» étourdissantes; à toutes les premières représentations, il s’étalerait dans une avant-scène avec les demoiselles les plus connues; Paris s’occuperait de lui; on parlerait de ses petites fêtes dans les journaux; il ferait tapage, esclandre, scandale; il serait chic, très-chic, épatant de chic!...

Tout cela, M. de Coralth le lui avait promis, sans dire son dernier mot, il est vrai, mais n’importe!... Devait-il donc douter de la parole de son ami?... Jamais!... Si le vicomte était son modèle, il était aussi son oracle.

Même, à la façon dont il en parlait, on eût juré qu’ils avaient été élevés ensemble, ou que du moins ils se connaissaient depuis des années.

Il n’en était rien, cependant. Leurs relations dataient de sept ou huit mois au plus, et le hasard, en apparence, les avait nouées. Ce hasard, il faut le dire, M. de Coralth l’avait préparé.

Ayant flairé le secret des promenades de Mme Lia d’Argelès, rue du Helder, le vicomte voulut vérifier ses soupçons. Il épia M. Wilkie, sut où il passait ses soirées, s’y trouva et fut assez adroit pour lui rendre, dès la troisième rencontre, un service d’argent.

De ce moment, la conquête fut faite. M. de Coralth avait vraiment tout ce qu’il fallait pour éblouir et charmer le spirituel commanditaire de Pompier de Nanterre. Il avait son titre, d’abord, puis ses façons impertinentes, le plus impudent aplomb, tous les dehors d’une fortune considérable, et enfin le prestige de nombreuses et grandes relations.

Il ne tarda pas à reconnaître ses avantages et à en profiter.

Et tout en maintenant M. Wilkie à distance, il lui eut promptement tiré assez de confidences pour savoir sa vie mieux qu’il ne la savait lui-même.

A la vérité, M. Wilkie ne connaissait pas grand chose de son origine ni de son passé, et son histoire était vite contée:

Sa plus lointaine impression était celle de la pleine mer... Il était positivement sûr d’avoir fait, étant tout enfant, une longue, une très-longue traversée...

Il se supposait né en Amérique, et le nom qu’il portait justifiait ses suppositions. Certainement la langue française n’était pas celle qu’il avait bégayée la première, car au fond de sa mémoire il retrouvait encore un certain nombre d’expressions anglaises. Le mot que traduit celui de père, entre autres, lui était resté familier, et après vingt ans il le prononçait avec l’intonation exacte.

Ce nom, on le lui avait appris, évidemment, mais nulle souvenance ne lui restait de l’homme à qui il le donnait.

Ses premières sensations bien nettes étaient celles de la faim, de la fatigue et du froid.

Il se rappelait, et cela très-distinctement, que durant toute une interminable nuit d’hiver, une femme l’avait traîné à travers les rues de Paris, sous une pluie glaciale.

Il lui semblait se revoir encore, les pieds demi-nus dans la boue, pleurant de lassitude et demandant à manger... Et alors l’infortunée qui lui donnait la main le prenait entre ses bras et le portait, jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, elle fût forcée de le poser de nouveau à terre.

Une image confuse de cette femme, sa mère vraisemblablement, était restée dans sa mémoire.

Elle était, selon son expression, crânement belle, assez grande et très-blonde... Il avait été surtout frappé de sa pâleur et de la profusion de ses beaux cheveux.

Tout autre que lui, abandonné comme il l’était, eût conservé de cet épisode de son enfance une émotion douloureuse. Lui, qui était un esprit fort, en riait.

—Quelle «dèche,» mes chers bons!... disait-il quand il lui arrivait de raconter cette aventure, quelle «dèche!»

Cette misère cependant n’avait pas duré. Il se souvenait d’avoir été, peu après, installé dans un très-bel appartement. Un homme, assez jeune encore, qu’on appelait M. Jacques,—il avait retenu ce nom,—venait tous les jours et lui apportait des friandises et des jouets.

D’après son estimation, il pouvait avoir quatre ans à cette époque.

Il n’y avait guère plus d’un mois qu’il jouissait de ce bien-être, quand un matin un étranger se présenta qui s’entretint longtemps avec sa mère, ou du moins avec la femme qu’il nommait ainsi. Il ne comprenait rien à ce qu’ils disaient, et cependant il avait peur.

L’événement devait justifier son effroi instinctif. La conversation terminée, sa mère le prit sur ses genoux et se mit à l’embrasser avec une tendresse convulsive. Elle sanglotait, et répétait d’une voix étouffée:

—Pauvre enfant!... mon Wilkie bien-aimé... Ne plus l’embrasser jamais... jamais!... Hélas! il le faut... Donnez-moi du courage, mon Dieu!...

Elle avait dit exactement cela, M. Wilkie en était positivement sûr, il lui semblait encore entendre cet adieu désespéré.

Car c’était bien un adieu. On le remit à cet étranger qui l’emporta malgré ses cris et ses efforts pour lui échapper.

—Car je la trouvais mauvaise!... ne manquait-il jamais d’ajouter, quand il en était là de son récit...

Cet étranger, à qui on le confiait, n’était autre qu’un digne marchand de soupe de Saint-Germain, dont la femme était la meilleure et la plus patiente des créatures... Ce qui n’empêche que dans les premiers temps, il ne cessait de pleurer et de demander sa mère... Peu à peu, il l’oublia...

Il n’était pas malheureux chez ce maître de pension, on le soignait et on le choyait plus que tous les autres élèves. On se gardait bien surtout de le tourmenter pour apprendre quoi que ce fût, et ses journées se passaient à jouer sur la terrasse ou à vagabonder...

Mais cette vie charmante ne pouvait durer éternellement.

Il venait d’avoir dix ans, toujours d’après son calcul, lorsqu’un dimanche, vers la fin d’octobre, il vit arriver un monsieur à physionomie grave, raide, strictement vêtu de noir, étalant de longs favoris roux sur une cravate blanche, lequel lui déclara se nommer M. Patterson, et être chargé par sa famille de le placer dans un lycée pour y continuer son éducation.

Le jeune Wilkie se récria beaucoup et se lamenta. M. Patterson, qui était payé pour remplir un certain mandat, ainsi qu’il le dit, ne l’en conduisit pas moins à Louis-le-Grand, où il fut admis pensionnaire.

Là, pendant des années, il s’ennuya prodigieusement. Ne faisant rien, doué d’une intelligence médiocre, il n’apprit rien.

Tous les dimanches et les jours de fête, à dix heures précises, M. Patterson venait le prendre, le promenait gravement dans Paris ou aux environs, le faisait déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants, lui achetait tout ce dont il avait envie et, à neuf heures sonnant, le reconduisait au lycée.

Pendant les vacances, M. Patterson gardait le lycéen près de lui, ne lui refusant aucune distraction, prévenant ses désirs, mais ne le perdant pas de vue une minute.

Et si Wilkie se révoltait de cette incessante surveillance, M. Patterson avait une façon de répondre:—«J’ai un mandat à remplir,» qui coupait court à toute espèce de discussion.

Ainsi les choses marchèrent, jusqu’au jour où M. Wilkie eut achevé sa philosophie. L’épreuve du baccalauréat lui restait à subir.

Il se présenta à l’examen, et comme de juste fut refusé.

Par bonheur M. Patterson était un homme d’expédients.

Il plaça son élève dans un établissement spécial, et moyennant cinq billets de mille francs, dénicha un pauvre diable qui consentit à risquer trois ans de prison et qui passa l’examen sous le nom et à la place de M. Wilkie.

Maître à ce prix du précieux diplôme qui ouvre toutes les carrières, M. Wilkie espérait qu’on allait garnir amplement ses poches et lui donner la volée... Erreur! M. Patterson le remit aux mains d’un vieux précepteur chargé de lui faire visiter l’Europe et de l’initier à la pratique de la vie et des hommes.

Ce précepteur avait la bourse, force lui fut de le suivre en Allemagne, en Angleterre et en Italie.

Quand il revint à Paris, il avait vingt ans.

Dès le lendemain, M. Patterson le conduisit rue du Helder, à l’appartement qu’il occupait encore, et de son air le plus solennel:

—Vous êtes ici chez vous, M. Wilkie prononça-t-il... Vous êtes en âge de mesurer vos actions, j’espère donc que vous vous conduirez en honnête homme... De ce moment, vous êtes libre... On souhaite que vous fassiez votre droit; à votre place, j’obéirais... Si vous voulez être quelque chose et avoir toujours du pain, travaillez, car vous n’avez rien, je vous en avertis, à attendre de personne... La pension, trop considérable, à mon avis, qu’on vous alloue, peut, je ne vous le cache pas, être supprimée du jour au lendemain... Jusque-là, j’ai ordre de vous remettre, chaque trimestre, 5,000 francs... les voici. Dans trois mois, je vous enverrai pareille somme... Je dis enverrai, parce que mes intérêts m’obligent de retourner en Angleterre et de m’y fixer. Voici mon adresse à Londres, s’il vous survenait quelque embarras sérieux... écrivez-moi. Sur quoi, mon mandat étant rempli... Salut!...

—Eh! va-t-en au diable, vieux serin!... gronda M. Wilkie en refermant la porte sur M. Patterson... A Chaillot, les gêneurs!...

Voilà tout ce que son excellent cœur lui inspira, en se séparant, peut-être pour toujours, de l’homme qui, pendant dix années, lui avait, en définitive, tenu lieu de famille.

C’est que déjà, à cette époque, M. Wilkie était un garçon très-fort, au moins en théorie, et bien au-dessus des préjugés du commun.

S’il avait été rebelle à toutes les études du lycée, il s’y était instruit de quantité de choses que les professeurs n’enseignent pas.

Quelques «cancres,» ses intimes, dont les parents étaient riches, et qui jouissaient de leur liberté aux jours de sortie, l’avaient initié aux grandes façons et lui avaient appris à discerner ce qui est chic de ce qui ne l’est pas.

Il n’y a pas de circulaire de M. Duruy qui tienne, on retrouvera toujours au fond des lycées, à Paris surtout, comme un reflet des mœurs du temps. Le portier peut surveiller la contrebande du tabac et des liqueurs, il ne saurait arrêter à l’entrée les idées bêtes et malsaines que certains élèves rapportent du dehors.

Que les «crevés» actuels se rassurent, les successeurs ne leur manqueront pas.

Des sages conseils de M. Patterson, rien ne resta dans l’esprit de M. Wilkie. Ils lui entrèrent, comme on dit familièrement, par une oreille et sortirent par l’autre.

Un seul fait, pour lui, se dégagea de ce dernier entretien, c’est qu’il était son maître désormais et qu’il avait une fortune... quel rêve!... C’est-à-dire, non, c’était bien une réalité, il y avait là sur la table, pour l’attester, cinq mille francs en beaux louis, vivants, frétillants, grouillants...

S’il eût pris la peine de visiter attentivement cet appartement devenu tout à coup le sien, M. Wilkie eût peut-être reconnu qu’il avait été arrangé avec amour.

Tout y était neuf et cependant tout avait l’empreinte de la vie. Ce n’était pas le froid et morne logis meublé sur commande, bien ou mal selon le prix, par un tapissier.

Les moindres détails trahissaient une main amie, la délicatesse d’une femme, la tendresse prévoyante d’une mère.

Aucune des petites superfluités qui peut flatter un jeune homme n’avait été oubliée. Il y avait des londrès choisis dans une boîte de bois des îles, sur la table et sur la cheminée un pot plein de tabac.

Mais M. Wilkie avait bien le temps de remarquer cela, vraiment!

Il se hâta de couler 500 francs dans son gousset, serra le surplus de ses richesses dans un tiroir et s’élança dehors d’un air aussi fier que si Paris lui eût appartenu ou qu’il eût eu de quoi l’acheter.

C’est qu’il lui fallait quelqu’un pour fêter sa délivrance, et il courait à la recherche de quelqu’un de ses camarades de Louis-le-Grand.

Il en trouva deux. L’un qui était en train de mal tourner, l’autre qui, depuis dix-huit mois qu’ils s’étaient perdus de vue, avait gaspillé le modeste capital qui constituait tout son avoir, une quarantaine de mille francs.

Quoiqu’il en coûtât extraordinairement à son amour-propre, M. Wilkie dut avouer à ses anciens camarades, qu’il jouissait de sa liberté pour la première fois et qu’il en était quelque peu embarrassé.

Eux naturellement, qui avaient le pied marin, à ce qu’ils affirmaient, lui jurèrent qu’ils l’auraient vite mis au fait de la seule vie que puisse mener à Paris un garçon intelligent. Et pour le lui prouver, ils acceptèrent le dîner qu’il s’était empressé de leur offrir.

Ce fut un dîner remarquable. D’autres amis vinrent, on fit au dessert un petit bac de santé, et dans la nuit on dansa...

Et au petit jour, ayant payé son apprentissage au baccarat, M. Wilkie se trouva sans un sou en poche, en face d’une addition de quatre cents et quelques francs qu’il dut courir chercher chez lui sous l’escorte d’un garçon de restaurant.

Cette première épreuve eût dû le dégoûter ou tout au moins lui donner à réfléchir... mais non. Dans ce milieu de crevés besogneux et de... demoiselles plâtrées, il s’était senti dans son élément. Il se jura qu’il y resterait et que même il s’y créerait une réputation et une influence.

C’était plus aisé à concevoir qu’à exécuter.

Il s’en aperçut bien, lorsqu’à la fin du mois il compta ce qu’il avait encore des cinq mille francs qu’on lui avait donnés pour un trimestre... Il lui restait quinze louis et quelque menue monnaie.

C’est que vingt mille francs par an, c’est selon qu’on arrange sa vie, la fortune ou la misère.

Vingt mille francs par an donnent environ trois louis par jour... Or, qu’est-ce que trois louis, pour un aimable viveur qui prétend déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants et se faire habiller par les tailleurs illustres qui ne coupent pas un pantalon à moins de cent francs...

Qu’est-ce que trois louis par jour pour un imbécile, qui loue des loges aux premières représentations, qui joue, qui soupe, qui promène des demoiselles à cheveux jaunes et qui commandite un cheval de courses...

Mesurant son budget et son ambition, M. Wilkie reconnut que jamais il ne nouerait les deux bouts.

—Comment donc font les autres? se demanda-t-il.

Question grave?... Tous les soirs, entre la chaussée-d’Antin et le faubourg Montmartre, mille messieurs se promènent, étincelants de chic, le londrès à la bouche, une fleur à la boutonnière, que tout le monde connaît, qui connaissent tout le monde, et dont l’existence est un insoluble problème.

Comment vivent-ils, et de quoi? Ils n’ont pas de patrimoine, on le sait; ils ne font rien, on le voit, et cependant nulle dépense ne les étonne, ils raillent agréablement le travail et bernent l’économie... De quels filons malpropres tirent-ils leur argent? de quelles industries ténébreuses sont-ils les chevaliers?

M. Wilkie n’en chercha pas si long.

—On veut que je crève de faim, se dit-il. Ah! mais non!... Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là! Il faudra voir...

Et pour voir, en effet, il écrivit à M. Patterson.

Le grave Anglais, par le retour du courrier, envoya mille francs... une goutte d’eau. M. Wilkie devant déjà plus que cela, fut indigné.

—Ah!... il me fait poser, pensa-t-il... Eh bien, je vais lui monter une bonne scie, et nous allons rire...

Et il écrivit de nouveau.

La réponse, cette fois, se fit attendre assez longtemps... Elle vint, cependant. M. Patterson envoyait deux mille francs et une interminable épître où les remontrances n’étaient pas épargnées.

L’intéressant jeune homme jeta l’épître au feu, et s’en alla tout droit retenir une voiture au mois et un domestique.

De ce jour, sa vie se passa à demander et à attendre de l’argent... Petit à petit, il se perfectionnait et il épuisait successivement tous les prétextes qui attendrissent les familles et trouvent le secret des coffres-forts les plus compliqués... Il était malade, il avait perdu au jeu sur parole, il avait imprudemment obligé un ami peu scrupuleux, il était sur le point d’être saisi...

Et selon que les réponses étaient ou non favorables, il se montrait humble ou impertinent, si bien que ses amis, rien qu’à la façon dont il portait sa moustache, savaient à quoi s’en tenir sur l’état de sa bourse...

L’expérience lui venait, cependant. Additionnant toutes les sommes qu’il avait reçues, il ne laissait pas que d’être un peu effrayé du total et il se disait que pour lui donner tant d’argent sa famille devait être bien riche...

De cette réflexion lui vint l’idée d’exploiter, pour éblouir ses amis, le mystère de sa naissance et de ses premières années...

La crédulité des autres aidant, il finit par se persuader, à force de le dire, qu’il était le fils d’un grand seigneur anglais, membre de la chambre haute, et vingt fois millionnaire...

Et il était à moitié de bonne foi quand il affirmait à ses créanciers que son père, le lord, devait arriver d’un jour à l’autre pour payer toutes ses dettes...

Malheureusement, ce ne fut pas son père qui arriva, mais une lettre du digne M. Patterson, ainsi conçue:

«On m’avait confié pour vos besoins imprévus, cher monsieur, une somme considérable. Sur vos sollicitations réitérées, je vous l’ai adressée intégralement, il ne me reste plus un centime à vous... dès lors mon mandat est rempli.

«Évitez-vous la peine et le port de nouvelles demandes, elles resteraient sans réponse. Vous ne recevrez plus un penny au-delà de votre pension, trop considérable déjà, à mon avis, pour un homme de votre âge...»

Cette lettre fut pour M. Wilkie comme un coup de bâton sur la tête.

Que faire? Il savait bien que M. Patterson ne revenait jamais sur une décision prise... Il lui écrivit cependant trois ou quatre lettres éplorées... en vain...

Et jamais ses besoins d’argent n’avaient été si pressants... Ses créanciers s’agitaient, le papier timbré commençait à pleuvoir chez son concierge, l’échéance de son trimestre était encore éloignée, et par le Mont-de-Piété seul il se procurait encore quelque argent de poche...

Il se voyait perdu, réduit à congédier sa voiture, à vendre son tiers de Pompier de Nanterre, déchu dans l’estime de ses spirituels amis.

Son désespoir, enfin, était sans bornes, quand un matin son domestique l’éveilla en lui disant que M. le vicomte de Coralth était là, dans le petit salon, et désirait lui parler pour une affaire très-urgente.

Tirer M. Wilkie du lit, c’était le diable à confesser, ordinairement... Mais le nom que prononçait son domestique avait sur lui un pouvoir qui tenait du prodige.

D’un bond, il fut à terre, et, tout en s’habillant à la hâte:

—Ce cher vicomte, chez moi, à cette heure-ci, murmura-t-il, c’est épatant!... Aurait-il un duel, par hasard, et viendrait-il me demander d’être son témoin?... Bonne affaire!... Cela me poserait un peu bien... Pour sûr, il y a quelque chose...

Deviner cela n’était point de sa part une preuve extraordinaire de perspicacité. Ne se couchant jamais avant deux ou trois heures du matin, M. de Coralth se levait toujours très-tard. Si donc il montrait son coupé bleu dans les rues avant neuf heures du matin—un vrai crime de lèse-chic—c’est qu’il devait y être forcé par des raisons majeures.

Ses raisons étaient graves, en effet.

Depuis plusieurs mois qu’il avait pénétré une partie des secrets de Mme d’Argelès, le brillant vicomte ne les avait communiqués à personne.

Ce n’était pas, assurément, par délicatesse qu’il s’était tu, mais parce qu’il n’avait aucun intérêt à parler.

La mort soudaine de M. de Chalusse changea brusquement la situation.

C’est le lendemain soir de la catastrophe qu’il l’apprit, à son cercle, et l’émotion qu’il en ressentit fut telle qu’il refusa de se mêler à une partie de baccarat qui commençait.

—Diable!... se dit-il, réfléchissons un peu... Voilà la d’Argelès héritière... Se présentera-t-elle pour recueillir les millions? Du caractère dont je la connais, c’est peu probable, la question d’identité l’arrêtera... Quant à aller trouver Wilkie et à lui avouer qu’elle, la d’Argelès, elle est une demoiselle de Chalusse et qu’il est son fils naturel... jamais de la vie. Elle renoncera aux millions pour elle et pour lui, plutôt que de s’y résoudre... Elle est antique, cette femme-là!

Et sur ce, il s’était mis à chercher quel parti tirer de ce qu’il savait.

C’est que M. de Coralth, comme tous les gens dont le présent repose sur une fiction plus ou moins inavouable, avait grand peur de l’avenir... Pour l’instant il avait l’art de se procurer les trente ou quarante mille francs indispensables à son luxe, mais il n’avait pas un rouge liard de côté, et du jour au lendemain le filon qu’il exploitait pouvait tarir...

Que fallait-il pour le précipiter du faîte de ses fausses splendeurs sur le pavé ou plutôt dans la boue?... Un hasard, une indiscrétion, une maladresse. La sueur perlait à la racine de ses cheveux, quand cette idée le poignait, qu’il n’était qu’un acteur, que la moindre défaillance pouvait perdre. C’est avec passion qu’il souhaitait une situation plus solide, un petit capital qui lui assurât du pain jusqu’à la fin de ses jours et qui éloignât de lui le fantôme de la misère.

Et ce fut cet âpre désir qui lui inspira précisément le plan de M. Fortunat.

—Pourquoi ne préviendrais-je pas Wilkie, se dit-il. Si je lui donne une fortune, ce crétin me devra bien une récompense honnête...

A hasarder cette démarche, il risquait l’inimitié et la vengeance de Mme d’Argelès, et c’était grave... S’il savait d’elle beaucoup de choses, elle connaissait tout de lui... Pour qu’il fût honteusement chassé de partout, elle n’avait qu’à le vouloir.

Cependant, pesant les avantages et les périls, il se décida à agir, persuadé d’un autre côté qu’en s’y prenant bien, Mme d’Argelès ignorerait toujours sa trahison...

Et s’il se trouvait si matin dans le petit salon de M. Wilkie, c’est qu’il craignait de n’être pas le seul à savoir la vérité, et qu’il tremblait d’être prévenu.

—Vous, ici, mon excellent bon! dès l’aurore!... Qu’arrive-t-il?

Ainsi s’exprima M. Wilkie en entrant tout effaré dans le petit salon.

—A moi? rien, répondit le vicomte, c’est pour vous que je me suis dérangé.

—Allons donc!... Vous m’effrayez.

—Oh!... rassurez-vous, je n’ai rien à vous dire que d’agréable.

Et d’un ton léger qui dissimulait fort bien son émotion:

—Je suis venu, mon cher Wilkie, prononça-t-il, pour vous demander ce que vous donneriez bien à l’homme qui vous mettrait en possession de plusieurs millions.

En dix secondes, le visage de M. Wilkie passa deux ou trois fois alternativement du blanc au pourpre, et c’est d’une voix altérée qu’il répondit:

—Très-bonne, celle-là!... je la trouve bien bonne!... J’en rirai plusieurs jours, excepté pendant les repas...

Il essayait de railler, mais il était bouleversé... Il s’était bercé de tant de chimères que rien ne devait plus lui paraître invraisemblable.

—De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, insista le vicomte.

L’autre ne répondit pas tout d’abord... Ses regards effarés disaient quel combat se livrait en lui, entre des espérances décevantes et la crainte d’être dupe de quelque mauvaise plaisanterie...

—Voyons, cher, dit-il enfin, voulez-vous me faire poser?... Ce ne serait pas gentil... Un débiteur, c’est sacré, et je vous dois 25 louis... Ce n’est pas le moment de me parler de millions, allez... Ma famille m’a coupé les vivres, mes créanciers me la font au papier timbré... enfin, ça ne boulotte pas...

M. de Coralth l’arrêta, et d’un air solennel:

—Sur l’honneur, prononça-t-il, je ne plaisante pas... Que donneriez-vous à l’homme qui vous...

—Eh!... je lui donnerais la moitié de ce qu’il me ferait avoir...

—C’est trop.

—Non, non!...

Il était de bonne foi, très-certainement. Que ne promet-on pas, dans la sincérité de son âme, au mortel généreux qui promet de l’argent quand on n’en a pas, quand on en veut, quand il en faut... Alors aucune commission ne paraît exorbitante... C’est plus tard, l’échéance venue, au moment de payer, qu’on suppute le taux de l’intérêt...

—Si je vous déclare que la moitié est trop, c’est que c’est vrai... Et mieux que personne j’en puis être juge, puisque l’homme qui peut vous mettre en possession d’une fortune énorme... c’est moi!

M. Wilkie recula d’un pas, abasourdi, hébété de surprise.

—Cela vous étonne!... fit le vicomte, et pourquoi, s’il vous plaît? Serait-ce parce que j’exige une commission?...

—Oh!... pas du tout.

—Ce n’est peut-être pas très... gentilhomme, mais c’est pratique. Je suis dans le mouvement, moi; les affaires sont des affaires. Passé midi, au restaurant, au cercle, chez les petites dames, je suis tout ce qu’il y a de plus vicomte et grand seigneur; les questions d’argent me donnent des nausées, pouah!... je suis insouciant, facile à la poche, obligeant pour mes amis... Mais dans la matinée, je suis tout simplement le sieur Coralth, un bourgeois qui ne paye pas ses fournisseurs avec des noyaux de pêche et qui surveille sa fortune parce qu’il n’a pas envie de faire le plongeon et de terminer sa brillante carrière simple soldat dans une légion étrangère quelconque...

M. Wilkie ne le laissa pas continuer... il croyait, et sa joie débordait, folle, délirante.

—Assez, interrompit-il, assez! Une difficulté entre nous, jamais! C’est à la vie et à la mort, vicomte... vous m’entendez... Combien vous faut-il? Voulez-vous tout?

Mais le vicomte restait de glace.

—Il ne m’appartient pas, répondit-il, de fixer moi-même l’indemnité qui m’est due. Je consulterai un homme du métier... Et je vous fixerai sur ce point après-demain, en vous exposant l’affaire.

—Après-demain! Vous me laisserez quarante-huit heures le bec dans l’eau...

—Il le faut... J’ai à me procurer encore quelques renseignements... Si je suis accouru, si j’ai parlé avant de pouvoir tout dire, c’est que je tenais à vous mettre en garde... Il se peut que quelque écornifleur vous vienne faire des propositions... défiez-vous. Il est de ces gaillards qui si on leur laisse mettre le nez dans une succession l’ont bientôt dévorée.

—Il s’agit donc d’une succession?

—Oui... Ainsi, ne traitez avec personne.

—Oh! soyez tranquille...

—Je le serais bien davantage si j’avais une lettre de vous.

Sans mot dire, M. Wilkie se précipita à une table et rédigea un petit traité par lequel il s’engageait à compter à M. Fernand de Coralth la moitié de l’héritage dont le susdit lui indiquerait l’existence...

Cet engagement, M. de Coralth le lut, et l’ayant glissé dans sa poche:

—Eh bien!... à lundi, dit-il en prenant son chapeau.

Mais déjà l’étourdissement de M. Wilkie se dissipait, et ses défiances revenaient.

—A lundi, soit... fit-il; mais jurez-moi que vous ne vous moquez pas de moi...

—Comment!... vous doutez encore!... Quelle preuve vous faut-il donc?...

M. Wilkie se recueillit un moment, puis tout à coup une triomphante inspiration illuminant sa cervelle:

—Si vous dites vrai, cher, dit-il, je serai riche avant peu... Mais en attendant la vie est dure. Pas le sou!... Et ce n’est pas drôle, allez... J’ai un cheval qui court demain, Pompier de Nanterre, vous le connaissez bien. Il a énormément de chances... De sorte que si cinquante louis ne vous gênaient pas...

—Comment donc, interrompit cordialement le vicomte, bien à votre service...

Et tirant de sa poche un ravissant petit calepin, il en sortit, non pas un, mais deux billets de mille francs qu’il remit à M. Wilkie en lui disant:

—Monsieur me croit-il maintenant?... Oui, n’est-ce pas... Alors, à bientôt!...

Ce n’était pas pour son plaisir, on peut le croire, ni par caprice, que M. de Coralth remettait au surlendemain ses confidences.

Il savait son Wilkie sur le bout du doigt et sentait tout ce qu’il y avait de périlleux à laisser cet intelligent jeune homme errer par la ville avec la moitié d’un secret de cette importance.

Différer, c’est presque toujours fournir au hasard des armes contre soi.

Mais agir autrement lui avait paru impossible...

S’il s’était hâté de faire signer un engagement à M. Wilkie, c’est que sans connaître M. Fortunat, il connaissait l’industrie des dénicheur d’héritages, et qu’il craignait d’être devancé par quelque habile limier...

S’il avait remis au lundi à dire son dernier mot, c’est qu’il n’avait pu rejoindre le marquis de Valorsay depuis qu’il savait la mort du comte de Chalusse et qu’il n’osait rien conclure de définitif sans le consulter...

Car telle était la situation que lui faisait son passé, qu’il était, entre les mains du marquis comme un œuf entre celles d’un fort de la halle... Au moindre soupçon de trahison M. de Valorsay fermait la main, et lui, Coralth, il était écrasé...

C’est donc chez ce redoutable associé qu’il se rendit en sortant de chez M. Wilkie, et tout d’une haleine il lui conta ce qu’il savait, et les projets qu’il avait conçus...

Grande dut être la stupeur du marquis en apprenant que la d’Argelès était une demoiselle de Chalusse, mais il sut rester impassible. Il écouta sans interrompre, et lorsque le vicomte eut achevé:

—Pourquoi, demanda-t-il, avoir attendu si tard pour me dire tout cela?

—Jusqu’ici, cela ne vous intéressait en rien, ce me semble!...

Le marquis l’enveloppa d’un regard perspicace, et d’une voix très-calme:

—En d’autres termes, prononça-t-il, vous vous étiez jusqu’ici demandé quel serait pour vous le plus avantageux d’être avec ou contre moi...

—Oh!... pouvez-vous croire...

—Je ne crois pas, je suis sûr... Tant que j’ai été pour vous un solide appui, vous m’étiez dévoué... je chancelle, vous êtes prêt à me trahir.

—Pardon! la démarche que je fais....

—Eh! pouviez-vous ne pas la faire? interrompit vivement M. de Valorsay.

Puis, haussant les épaules:

—Notez, ajouta-t-il, que je ne vous adresse pas le moindre reproche. Seulement, retenez bien ceci, ou nous surnagerons ou nous périrons ensemble.

A la flamme qui passa devant les yeux de M. de Coralth, le marquis dut comprendre tout ce qu’il y avait de haines et de révoltes dans le cœur de son associé.

Il ne s’en inquiéta pas, et c’est du même ton glacial qu’il poursuivit:

—Du reste, vos projets, loin de contrarier mes desseins, les servent... Oui, il faut que la d’Argelès réclame l’héritage du comte de Chalusse... Si elle hésitait, son fils lui forcerait la main, n’est-ce pas?

—Oh!... soyez-en sûr.

—Et quand il sera riche, garderez-vous sur lui une certaine influence?

—Pauvre garçon! Riche ou pauvre, je le pétrirai toujours comme une cire molle.

—Alors, très-bien! Marguerite m’échappait, je vais la ressaisir... J’ai une idée!... Ah! les Fondège prétendent jouer au plus fin avec moi! Nous verrons bien...

Le vicomte l’observait sournoisement; il s’en aperçut, et d’un ton de brusque cordialité:

—Excusez-moi de ne point vous retenir à déjeuner, dit-il, mais il faut que je sorte... le baron Trigault m’attend chez lui. Allons, sans rancune, au revoir... et surtout tenez-moi au courant...

Entré un peu inquiet chez le marquis de Valorsay, M. de Coralth en sortit frémissant de colère.

—Comme il y va, grondait-il. Nous surnagerons ou nous sombrerons ensemble!... Merci de la préférence... Est-ce ma faute, à moi, s’il a dévoré sa fortune, cet imbécile!... Ah!... je commence à en avoir plein le dos de ses menaces et de ses grands airs!...

Cependant, son irritation n’était pas si grande qu’il en oubliât ses intérêts sérieux. Il avait encore à s’informer de la validité de l’acte qu’il se proposait de faire signer à M. Wilkie.

L’homme d’affaires qu’il consulta lui répondit qu’un traité dans des conditions raisonnables serait très-probablement admis par un tribunal en cas de contestation, et il lui rédigea un petit projet qui dans son genre était un chef-d’œuvre...

Il n’était pas midi et le vicomte était libre d’agir! C’est alors qu’il regretta amèrement le délai qu’il avait demandé...

—Il faut que je retrouve Wilkie, se dit-il.

Mais il ne le retrouva que le soir, au café Riche, et en quel état!... La tête montée par les deux bouteilles de vin qu’il avait bues à son dîner et énumérant à haute voix les fantaisies qu’il se passerait quand il aurait des millions...

—Quelle brute!... pensa M. de Coralth furieux... Si je le lâche, qui sait les sottises qu’il dira ou fera... Allons, il n’y a pas à balancer, il faut le suivre...

Et il le suivit en effet chez Brébant, et il s’y ennuyait prodigieusement lorsque M. Wilkie eut la fâcheuse idée de faire monter Victor Chupin.

La scène qui eut lieu alors était de nature à émouvoir extraordinairement le vicomte.

Qui pouvait être ce jeune garçon qu’il ne se rappelait pas avoir jamais vu et qui le connaissait, qui savait son passé, qui lui avait jeté à la face comme la plus sanglante injure le prénom de Paul?

Assurément, il y avait là de quoi le faire trembler. Comment ce jeune garçon s’était-il trouvé là si à point pour ramasser le chapeau de M. Wilkie?... Était-ce par hasard? Non, il ne le croyait pas... Alors, quoi?... Il «filait» donc, il épiait donc quelqu’un?... Oui, très-probablement... Qui?... Lui, Coralth, sans aucun doute...

A traverser la vie comme il la traversait, on sème des ennemis à chaque pas; il s’en savait une collection imposante, et n’avait, pour les tenir en respect, que sa prodigieuse impudence et sa réputation de spadassin.

N’était-il pas tout simple qu’on lui tendît quelque piége?... C’était miracle qu’on ne lui en eût pas déjà tendu.

Les dangers qu’il entrevoyait étaient si terribles qu’il faillit renoncer à ses desseins sur Mme d’Argelès... Risquer de se faire une ennemie de cette femme, n’était-ce pas trop d’audace?

Toute sa journée du dimanche se consuma en hésitations. Se dégager était bien simple. Il débiterait quelque conte bleu à M. Wilkie et tout serait dit.

Mais d’un autre côté, lâcherait-il ainsi une proie de 500,000 francs pour le moins... Une fortune, l’indépendance, la sécurité de son avenir...

Non, mille fois non, c’était trop tentant!...

C’est pourquoi le lundi, sur les dix heures, un peu pâle par l’émotion, et plus grave que d’ordinaire il se présenta chez M. Wilkie.

—Causons peu et bien, lui dit-il d’une voix brève. Le secret que je vais vous révéler vous fera riche; mais je serais peut-être perdu si on savait que vous le tenez de moi. Vous allez donc me jurer, sur... sur votre honneur, que jamais, en aucune circonstance, pour quelque raison que ce soit, vous ne me trahirez.

M. Wilkie étendit la main, et d’un accent solennel:

—Je le jure! prononça-t-il.

—Parfait! me voilà tranquille... Cela me dispense d’ajouter que si vous parlez vous êtes un homme mort... Vous me connaissez, n’est-ce pas? Vous savez comment je manie une épée, ne l’oubliez pas...

Il était si menaçant que l’autre frissonna.

—On vous interrogera certainement, reprit M. de Coralth; vous répondrez que vous avez tout su par un ami de M. Patterson... Maintenant, signons notre traité.

C’est bien sans voir, assurément, que M. Wilkie signa.

—Au fait, disait-il, au fait... ces millions... cette succession!...

Mais M. de Coralth, une fois encore relisait le traité. Ayant fini:

—La succession qui vous revient, prononça-t-il, est celle de M. le comte de Chalusse, votre oncle... il laisse, assure-t-on, huit ou dix millions...

Au geste convulsif de M. Wilkie, à l’éclat de ses yeux, on eût dit que sa cervelle ne pouvait supporter une chance si prodigieuse et qu’il devenait fou.

—Je savais bien que j’appartenais à une grande famille, s’écria-t-il. Le comte de Chalusse, mon oncle! Je suis très-noble, n’est-ce pas?... C’est les petits camarades qui vont faire un nez! J’aurai une couronne à l’angle de mes cartes de visite. C’est cela qui est chic!

D’un geste, M. de Coralth lui imposa silence.

—Oh!... attendez avant de vous réjouir, fit-il. Oui, votre mère est une demoiselle de Chalusse, et c’est par elle que vous héritez. Seulement... ne vous désolez pas trop... il y a des exemples de malheurs semblables dans les plus grandes familles... les circonstances, la dureté des parents, quelquefois... un amour plus puissant que la raison...

Non, en vérité, M. de Coralth n’avait pas de préjugés, et cependant, au moment d’apprendre à cet intéressant jeune homme ce qu’était sa mère, il hésitait...

—Et alors?... insista M. Wilkie.

—Eh bien!... Votre mère étant jeune fille... à vingt ans... s’est enfuie de la maison paternelle, avec... un homme qu’elle aimait... Abandonnée, elle s’est trouvée dans une misère profonde... il fallait vivre, n’est-ce pas?... Vous aviez faim... Elle a changé de nom... et maintenant elle s’appelle Lia d’Argelès...

M. Wilkie, à ce nom, bondit.

—Lia d’Argelès!... fit-il.

Et éclatant de rire, il ajouta:

—C’est égal, je la trouve raide!...

V

—Cet homme qui sort emporte ton secret, tu es perdue!...

Voilà ce qu’une voix sinistre, la voix du pressentiment criait à Mme Lia d’Argelès au moment où M. Isidore Fortunat, brusquement congédié par elle refermait sur lui la porte du salon.

Cet homme l’avait saluée de cet antique et illustre nom de Chalusse qu’elle n’avait pas entendu prononcer, qu’elle s’était interdit d’articuler depuis plus de vingt ans... Cet homme savait qu’elle, la d’Argelès, comme on disait, elle était une Durtal de Chalusse!

Cette affreuse certitude l’écrasait.

Il lui avait affirmé, ce Fortunat, que sa visite était absolument désintéressée... L’intérêt qu’il portait à la famille de Chalusse, la commisération que lui inspirait le sort d’une malheureuse jeune fille, Mlle Marguerite, étaient, à ce qu’il avait prétendu, les uniques mobiles de sa démarche...

Mais Mme d’Argelès avait de la vie une trop cruelle expérience pour croire à ce beau désintéressement... Les temps sont difficiles, les sentiments chevaleresques sont hors de prix, elle l’avait éprouvé.

—Si cet homme est venu, murmurait-elle, c’est qu’il voit un avantage pour lui à ce que je me présente pour recueillir l’héritage de mon pauvre frère... En repoussant ses sollicitations, je le prive du bénéfice qu’il espérait. C’est un ennemi que je viens de me faire, et ce qu’il sait, il va s’empresser de le publier partout... Ah! j’ai été folle de le renvoyer ainsi... Je devais paraître l’écouter, me l’attacher par toutes sortes de promesses... je devais...

Elle s’arrêta court... Un espoir lui venait. M. Fortunat n’était sans doute pas loin encore, si on le rejoignait, si on le lui ramenait, ne pourrait-elle pas atténuer sinon réparer complétement sa faute?...

Sans perdre une seconde, elle descendit et ordonna à un domestique et à son concierge de courir après le Monsieur qui venait de sortir, de tâcher de le rattraper et de le prier de revenir, qu’elle avait réfléchi...

Ils s’élancèrent dehors et elle les attendit dans la cour, le cœur serré par l’anxiété du résultat...

Trop tard!... Ses émissaires, au bout d’un quart d’heure, reparurent l’un après l’autre, seuls... Ils avaient eu beau se hâter, ils n’avaient aperçu personne ressemblant au visiteur qu’ils poursuivaient... Ils s’étaient informés aux boutiquiers de la rue, aucun d’eux ne l’avait vu...

—C’est un petit malheur!... balbutia Mme d’Argelès d’un ton qui démentait manifestement ce qu’elle disait.

Et pressée de se dérober à la curiosité et aux conjectures de ses gens, elle gagna le petit salon où elle se tenait habituellement.

M. Fortunat lui avait laissé sa carte, c’est-à-dire son adresse, rien n’était si simple que de courir chez lui ou de lui dépêcher un domestique... Elle en eut la tentation... Puis elle se dit que mieux valait attendre, qu’une heure de plus ou de moins importait peu...

Elle avait envoyé un homme de confiance, Jobin, à la rencontre du baron Trigault, il allait le lui ramener d’un moment à l’autre, et le baron la conseillerait... il verrait mieux qu’elle et plus juste quel parti il y avait à prendre...

Et elle attendit...

Et cependant elle sentait le terrain brûlant sous ses pieds, et plus elle réfléchissait, plus le danger lui semblait pressant et terrible.

La conduite de M. Fortunat, qui se représentait à son esprit, qu’elle discernait et jugeait maintenant, lui donnait tout à craindre de cet astucieux personnage.

Car il lui avait tendu un traquenard, elle le reconnaissait, et elle s’y était laissée prendre... Peut-être soupçonnait-il seulement son identité, quand il s’était présenté chez elle... Il lui avait annoncé brusquement la mort du comte de Chalusse, elle s’était trahie et lui n’avait plus douté.

—Que n’ai-je eu la présence d’esprit de nier audacieusement! murmurait-elle. Ah! si j’avais eu l’affreux courage, au lieu de fondre en larmes, d’éclater de rire, de répondre que je ne comprenais absolument rien à ce qu’il me racontait, cet homme se serait retiré, persuadé qu’il s’était trompé...

Et encore, cet agent d’affaires si rusé lui avait-il dit tout ce qu’il avait pénétré du mystère dont elle s’entourait? C’était peu probable.

Il l’avait conjurée d’accepter la succession, sinon pour elle, du moins pour un autre... Et quand elle lui avait demandé pour qui... il avait répondu: Mlle Marguerite; mais c’est à Wilkie certainement qu’il pensait!...

Ainsi, cet homme, cet Isidore Fortunat savait qu’elle avait un fils... Peut-être connaissait-il personnellement M. Wilkie... Il y avait cent à parier contre un que, furieux de sa déconvenue, il irait tout lui révéler...

La malheureuse femme, à cette pensée, se tordait les mains de désespoir... Quoi!... elle n’avait pas assez expié sa faute, il fallait encore qu’elle fût frappée dans son fils!...

Pour la première fois, un doute poignant, douloureux comme un fer rouge, déchirait son âme.

Ce qui lui avait paru l’effort le plus sublime de l’amour maternel, n’était-ce pas une faute, et bien plus grande que la première? Elle avait fait de son honneur de femme la rançon du bonheur de son fils... Avait-elle ce droit? L’argent qu’elle lui avait prodigué, ne portait-il pas en soi, pour ainsi dire, tous les germes du malheur, de la corruption et de la honte!...

Quelles ne seraient pas la douleur et la rage de son Wilkie si jamais la vérité arrivait jusqu’à lui?

Hélas!... il n’admettrait pas de transactions, lui, ni d’excuses!... Il serait impitoyable comme l’honneur!... Il n’aurait que haine et mépris pour une mère tombée des sommets de la société au rang des créatures perdues...

Il lui semblait entendre la voix indignée de ce fils, lui criant:

—Mieux eût valu me laisser mourir de faim que me donner du pain au prix de celui que j’ai mangé! De quel droit m’avoir flétri et déshonoré de vos abominables richesses? Tombée, vous deviez vous relever par le travail, dût-il être manuel et le plus pénible de tous... Il fallait faire de moi un ouvrier, et non pas un désœuvré, incapable de gagner sa vie!... Bâtard d’une pauvre fille séduite et lâchement abandonnée, avec qui je partagerais mon salaire, j’irais le front haut et fier... Où voulez-vous qu’il aille cacher sa honte, le fils de Lia d’Argelès, après avoir pendant vingt ans joué au gentilhomme avec l’argent de Lia d’Argelès!

Oui, ainsi parlerait Wilkie, s’il venait à savoir... et il saurait, elle en était sûre... Comment espérer garder un secret que connaissaient le baron Trigault, M. Patterson, le vicomte de Coralth et M. Fortunat... quatre personnes! Elle se croyait sûre des deux premières, elle pensait tenir le vicomte, mais l’autre, ce Fortunat...

Le temps passait, cependant, et Jobin ne reparaissait pas... Que signifiait ce retard? Ne savait-il pas où trouver le baron?... Avait-il rencontré des amis et était-il allé boire avec eux!...

Décidément, le malheur était sur elle!... Quand la catastrophe est imminente, tout devient contraire, tout manque, tout avorte, tout trahit!...

Au moment où M. Fortunat s’était présenté, Mme d’Argelès causait avec le baron Trigault.

Ce digne homme soupçonnait déjà l’infâme guet-apens dont Pascal Férailleur avait été victime, guet-apens dont elle n’était que trop certaine, hélas!... et il venait lui proposer de s’allier à lui pour démasquer l’infamie du vicomte de Coralth...

Et elle avait refusé... N’était-elle pas à la discrétion du vicomte!... Elle avait sacrifié un innocent à l’intégrité de son secret... Pour n’être pas trahie, elle était devenue la complice du plus odieux et du plus lâche des crimes...

Même, elle avait traité de chimères les soupçons du baron, et elle avait défendu Coralth avec une telle véhémence, que le baron, le seul ami qu’elle eût, s’était retiré blessé et indigné...

Mon Dieu!... que n’était-il là pour la conseiller... Au milieu de l’étrange complication des événements, sa tête se perdait, elle se sentait prise du vertige; elle n’y voyait plus clair...

Et pourtant, en dépit de son trouble, elle comprenait qu’il fallait agir, décider quelque chose, prendre un parti, si désespéré qu’il pût être.

Pouvait-elle tolérer que l’homme préféré par Mlle Marguerite, la fille de son frère, sa nièce par le sang sinon par la loi, que Pascal Férailleur fût sacrifié, égorgé, perdu par M. de Coralth, un misérable, au profit du marquis de Valorsay?

Lui était-il permis d’endurer que Mlle Marguerite devînt contre son gré et contre son cœur la femme du marquis?...

Plus son frère avait été pour elle dur et impitoyable, plus c’était, lui semblait-il, un devoir de protéger Marguerite, de la sauver...

Elle ne savait que trop ce que deviennent les femmes abandonnées... Laisserait-elle Marguerite rouler au fond de l’abîme où elle-même se débattait?...

Mais telle était l’inexorable fatalité qui pesait sur Mme d’Argelès, qu’elle ne pouvait essayer de secourir Pascal et Marguerite sans se perdre sûrement elle-même.

Et encore, les sauverait-elle, en bravant pour eux un malheur qui lui paraissait mille fois pire que la mort!...

La croirait-on, quand elle dénoncerait le crime du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay? Est-ce qu’on ferait seulement attention aux accusations d’une femme comme elle?... Peut-être atteindrait-elle Coralth, n’ayant pour le démasquer qu’un nom à prononcer et un numéro de la Gazette des Tribunaux à montrer... Mais Valorsay!... N’était-il pas au-dessus de ses coups par son nom, par sa fortune, par son passé intact!... Et c’était lui, cependant, qui était le plus coupable, ayant été la tête qui conçoit si l’autre avait été le bras qui exécute; c’était lui qu’il importait surtout de frapper.

Vainement, dans sa détresse, la pauvre femme s’efforçait d’étudier sa situation, elle n’y découvrait aucune issue... C’était comme un cercle de fer qui, de plus en plus, se resserrait autour d’elle... Ce qu’elle apercevait de tous côtés, c’était le mépris, le désespoir, la honte!...

Perdue de douleur et d’épouvante, elle oubliait jusqu’au temps qui s’écoulait, quand le roulement d’une voiture dans la cour la fit tressaillir.

—C’est Jobin, se dit-elle... il ramène le baron...

Hélas! non... Jobin revenait seul.

—Personne!... prononça-t-il d’un ton découragé.

Et cependant le brave domestique n’avait ménagé ni les peines ni les chevaux de sa maîtresse. Partout où il y avait une chance, si faible qu’elle fût, de rencontrer le baron, il s’était présenté; partout on lui avait répondu qu’on ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours.

—En ce cas, dit Mme d’Argelès, il faut courir jusque chez lui, rue de la Ville-l’Évêque... il se peut qu’il y soit.

—Madame sait bien qu’on ne trouve jamais M. le baron chez lui.... J’y suis allé, cependant... inutilement.

C’est que depuis trois jours le baron Trigault avait engagé sa fameuse partie avec Kami-Bey, cet ancien ambassadeur si riche. Il avait été convenu qu’ils joueraient jusqu’à ce que l’un d’eux eût perdu 500,000 francs, et pour ne pas gaspiller un temps précieux, ainsi que le disait le baron, ils ne bougeaient plus, en quelque sorte, du Grand-Hôtel, où demeurait Kami-Bey... ils y mangeaient et ils y dormaient.

Même c’était miracle, que le bruit de ce duel au billet de banque ne fût pas venu aux oreilles de Mme d’Argelès... On ne parlait que de cela, dans les cercles... Le Figaro avait déjà publié une description minutieuse du salon où se jouait la partie, et chaque soir il donnait les résultats... Aux dernières nouvelles, le baron avait l’avantage, il gagnait environ 280,000 francs...

—Si je suis rentré, reprit Jobin, c’est que je voulais rassurer madame; je vais me remettre en quête...

—C’est inutile, répondit Mme d’Argelès, le baron viendra ce soir, sans aucun doute... après son dîner... comme tous les soirs...

Elle disait cela, et même elle s’efforçait de le croire, mais la vérité est qu’elle n’osait pas compter, qu’elle ne comptait pas sur le baron...

—Je l’ai blessé, ce matin, pensait-elle. Il est parti fâché comme jamais je ne l’avais vu... il m’en veut, il va me bouder... qui sait combien de jours je serai sans le voir!...

Elle l’attendit cependant, consumée de la fièvre de l’attente, attentive à tous les roulements de la rue, l’oreille au guet, tressaillant chaque fois qu’il lui semblait qu’une voiture s’arrêtait devant son hôtel...

A deux heures du matin, le baron n’avait pas paru.

—Allons, murmura-t-elle, c’est fini, il ne viendra pas!...

A cette heure, cependant, ses souffrances étaient moins intolérables... L’excès même du mal émoussait à la fin sa sensibilité... Une invincible prostration l’envahissait qui paralysait toute son énergie morale et engourdissait sa pensée.

Le désastre lui semblait si certain qu’elle n’avait plus l’idée de l’éviter. Elle l’attendait avec une sorte de résignation idiote, pareille à ces femmes espagnoles qui, dès qu’elles entendent gronder le tonnerre, tombent à genoux, persuadées qu’elle vont être frappées de la foudre...

Elle gagna sa chambre, se soutenant à peine, et sitôt couchée s’endormit.

Oui, elle s’endormit de ce sommeil de plomb qui suit toutes les grandes crises de l’âme, et qui est comme la trève de Dieu de la douleur...

Son premier mouvement, à son réveil, fut de sonner sa femme de chambre pour qu’elle portât à Jobin l’ordre de se remettre à la poursuite du baron.

Mais le digne serviteur avait deviné et prévenu les intentions de sa maîtresse. Il était parti de lui-même, depuis assez longtemps déjà.

Quand il rentra, il était plus de midi, mais sa figure ridée rayonnait, et c’est d’une voix triomphante qu’il annonça:

—M. le baron Trigault!

Quand on se noie, qu’on se sent couler, qu’on en est à la dernière gorgée, le brin d’herbe qui flotte semble une planche de salut et on s’y raccroche...

C’est avec un cri de joie que Mme d’Argelès accueillit le baron, comme s’il eût pu faire que ce qui était ne fût pas...

Elle espéra, elle qui, la minute d’avant, répétait encore: «C’en est bien fait, tout est bien perdu!»

—Ah!... vous êtes bon d’être venu, s’écria-t-elle... Si vous saviez avec quelles angoisses je vous attendais... Ah!... vous êtes bon!...

Il ne répondit pas.

Lui, assez vif d’ordinaire, en dépit de son embonpoint et de sa continuelle oppression, il s’avançait d’un pas roide et lourd, l’œil injecté, la joue blême, tout frémissant encore des horribles scènes qu’il venait de subir à son hôtel.

Et encore, fallait-il qu’il eût sur lui un prodigieux empire, pour ne pas paraître plus bouleversé après l’accès de rage provoqué par la baronne, après les confidences de Pascal Férailleur et les révélations du marquis de Valorsay.

—Si vous saviez, poursuivait Mme d’Argelès, si vous saviez!...

Mais-elle s’interrompit, frappée à la fois, malgré le désordre de son esprit, de l’attitude et de la physionomie du baron.

Il s’était arrêté au milieu du salon, et immobile, il dardait sur elle un regard étrange, persistant, où se reflétaient les sentiments contradictoires qui s’agitaient et s’entrechoquaient en lui: la colère et la haine, la pitié et le pardon...

Mme d’Argelès frissonna...

La mesure n’était-elle donc pas comble, un malheur nouveau allait-il fondre sur elle!... Était-ce une aggravation de peine que lui apportait le baron, et non un soulagement!...

—Pourquoi me regardez-vous ainsi, demanda-t-elle d’une voix altérée par l’anxiété... que vous ai-je fait?...

Il hocha tristement la tête, et doucement:

—Vous! ma pauvre Lia... Rien!...

—Alors... qu’y a-t-il, ô mon Dieu, vous me faites peur!...

Il se rapprocha d’elle et lui prit la main, comme si par ce contact de la chair il eût voulu la pénétrer mieux et plus intimement de ce qu’il ressentait.

—Ce qu’il y a? fit-il, je vais vous le dire. Vous savez, n’est-ce pas, que j’ai été lâchement dupé et joué, que ma vie a été brisée par un misérable qui a séduit la femme que j’aimais de la plus folle passion... ma femme?... Vous avez entendu mes serments de vengeance, si jamais j’arrivais à le connaître... Eh bien! Lia, je le connais maintenant... L’homme qui m’a volé ma part de bonheur ici-bas, c’est le comte de Chalusse, c’est votre frère!...

D’un brusque mouvement, Mme d’Argelès arracha sa main de celle du baron, et, terrifiée comme si elle eût vu devant elle se dresser un spectre, le bras étendu, elle recula jusqu’au mur en poussant un grand cri:

—Mon Dieu!...

Un amer sourire crispa les lèvres du baron.

—Que craignez-vous? fit-il. Votre frère n’est-il pas mort?... Il m’a volé jusqu’au bonheur de la vengeance...

Quand il se fût agi de sauver d’un seul mot la vie de son fils, de son Wilkie, Mme d’Argelès n’eût pu prononcer ce mot.

Elle savait, elle, les horribles déchirements qui avaient conduit le baron à une sorte de suicide moral, qui l’avaient amené à lier des parties de cartes où il risquait un demi-million et qui duraient une semaine à douze heures par jour.

—Mais ce n’est pas tout; reprit-il, écoutez encore... J’étais sûr, je vous l’ai dit souvent, que ma femme, en mon absence, était devenue mère... Je l’ai cherché des années, cet enfant maudit, espérant que par lui j’arriverais jusqu’à son père... Eh bien, je l’ai retrouvé!... Cette enfant est aujourd’hui une belle jeune fille... Elle vivait à l’hôtel de Chalusse, près de votre frère... On l’appelle Mlle Marguerite.

Accotée contre le mur, les bras pendants et inertes, plus tremblante que la feuille, Mme d’Argelès écoutait.

Et c’était à douter qu’elle comprît, tant il y avait dans ses yeux d’égarement et de détresse...

C’est que l’horreur de l’événement dépassait ses appréhensions les plus affreuses...

L’étrangeté de la réalité outrait les plus sinistres caprices du cauchemar...

Sa raison vacillait sous tant de coups répétés, et son fils, son frère, Marguerite, Pascal Férailleur, Coralth, Valorsay, tous ceux qu’elle aimait, craignait ou haïssait, tourbillonnaient comme des spectres dans le chaos de son cerveau...

Ce qui redoublait sa stupeur, c’était le sang-froid du baron.

Tant de fois elle l’avait entendu exhaler en menaces terribles sa douleur et sa haine, qu’elle ne pouvait croire qu’il se résignât ainsi.

Son calme était-il sincère? Ne masquait-il pas plutôt une effroyable colère tout près d’éclater?

Lui cependant poursuivait:

—C’est ainsi que la destinée se joue de nous et se raille de nos desseins... Vous souvient-il, Lia, du jour où je vous rencontrai, errant à travers les rues de Paris, votre enfant sur les bras, pâle, exténuée de fatigue et de besoin, désespérée, sans asile et sans pain... Vous n’aperceviez plus d’autre refuge que la mort, m’avez-vous dit depuis. Comment m’imaginer, quand je vous recueillis, que je sauvais du suicide la sœur de mon ennemi le plus cruel, la sœur de l’homme que je poursuivais en vain avec un acharnement furieux.

Sa respiration devenait haletante, et machinalement il passait et repassait la main sur son front, comme s’il eût pu, par ce geste, chasser une pensée qui l’obsédait.

—Tout ne serait pas dit, cependant, si je le voulais bien, continua-t-il avec un mauvais sourire... Le comte est mort, mais je puis encore lui rendre honte pour honte... Il m’a déshonoré, autrefois!... Qui m’empêche aujourd’hui de flétrir d’un ineffaçable opprobre ce grand nom de Chalusse dont il était si fier!... Il a séduit ma femme, je puis demain apprendre à tout Paris ce qu’a été, ce qu’est devenue sa sœur!...

Ah! c’était là, oui c’était là ce que redoutait Mme d’Argelès.

Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d’une voix suppliante:

—Grâce!... balbutia-t-elle, grâce, pardonnez!... Ayez pitié de moi... N’ai-je donc pas toujours été pour vous une amie fidèle et dévouée. Souvenez-vous de ce passé que vous invoquiez!... Qui donc vous a aidé à porter l’écrasant fardeau de vos chagrins? Ne vous rappelez-vous donc plus que vous aussi, un jour, vous vouliez mourir!... Une femme s’est trouvée dont les douces paroles ont écarté de vous l’idée du suicide, et cette femme, c’est moi!...

Il la considéra un moment d’un œil attendri!... de grosses larmes coulaient le long de ses joues...

Puis, tout à coup, il se pencha vers elle, la releva et l’assit dans un fauteuil en s’écriant:

—Eh!... vous savez bien que je ne ferai pas ce que je dis!... Ne me connaissez-vous donc pas, sacrebleu!... N’êtes-vous donc pas sûre de mon affection et que vous êtes sacrée pour moi!...

Il cherchait à se remonter évidemment, et à maîtriser son émotion.

—D’ailleurs, ajouta-t-il, avant de venir ici, j’avais déjà pardonné... C’est stupide, peut-être, pour rien au monde je ne l’avouerais au cercle, mais c’est ainsi. Je me venge, mais d’une certaine façon... Je n’ai qu’à me tenir coi, et la fille du comte de Chalusse et de Mme Trigault est une femme perdue, n’est-ce pas?... Eh bien! je lui tendrai la main... Que cela soit ou non un ridicule, ajouté à tous ceux dont je suis orné, je m’en moque, j’ai promis!... Eh!... morbleu!... est-ce sa faute, à cette pauvre fille, si son père débauchait les femmes mariées et si sa mère était une coquine! Je me déclare pour elle, moi!...

Mme d’Argelès se dressa, le visage rayonnant d’espérance et de joie.

—Alors, nous sommes peut-être sauvés!... s’écria-telle. Ah! je savais bien, en vous envoyant chercher, que je ne m’adresserais pas en vain à votre cœur!...

Elle lui prit la main qu’elle voulut porter à ses lèvres; mais il la retira doucement en demandant d’un air étonné:

—Que voulez-vous dire?

—Que je suis cruellement punie de n’avoir pas voulu vous aider à défendre ce malheureux qu’on a déshonoré ici, chez moi, au jeu, l’autre nuit...

—M. Pascal Férailleur?...

—Oui... Il est innocent!... Le vicomte de Coralth est un misérable!... C’est lui qui a glissé entre les mains de M. Férailleur les paquets de cartes préparées qui l’ont fait gagner... Et c’est sous la pression du marquis de Valorsay que M. de Coralth a commis cette infamie!...

C’est d’un air stupéfié que le baron examinait Mme d’Argelès...

—Quoi! fit-il, vous saviez et vous avez laissé faire? Vous avez eu le courage de vous taire quand cet honnête homme qu’on égorgeait invoquait votre témoignage!... Vous avez souffert que ce crime atroce s’accomplît chez vous, sous vos yeux?

—J’ignorais alors jusqu’à l’existence de Mlle Marguerite, j’ignorais que ce jeune homme est aimé de la fille de mon frère, j’ignorais...

Le baron l’interrompit, et d’un accent indigné:

—Ah!... n’importe!... s’écria-t-il, c’est une abominable action que vous avez commise!...

Elle baissa la tête, et d’une voix à peine intelligible:

—Étais-je donc libre!... balbutia-t-elle... J’ai subi une volonté plus forte que la mienne... Que n’avez-vous entendu les menaces de M. de Coralth!... Il a surpris mon secret, il connaît Wilkie... Je lui appartiens, je suis à sa discrétion... Ne froncez pas ainsi les sourcils, je ne m’excuse pas, j’explique... Ma position est atroce, je n’ai confiance qu’en vous, seul vous pouvez venir à mon secours, écoutez-moi!...

Et rapidement elle lui apprit sa situation vis-à-vis de M. de Coralth, ce qu’elle avait pénétré des projets du marquis de Valorsay, l’effrayante visite de M. Fortunat, ses conseils, ses insinuations, ce qu’elle craignait et enfin la ferme résolution où elle était maintenant d’arracher Mlle Marguerite aux entreprises de ses ennemis.

Le baron s’était assis, et il écoutait haletant, remué par une émotion bien autrement puissante et irrésistible que celle du «bac» le plus corsé.

Les explications de Mme d’Argelès complétant les confidences de Pascal Férailleur et les aveux involontaires du marquis de Valorsay, le baron ne pouvait douter qu’une ténébreuse intrigue ne s’agitât autour des millions du comte de Chalusse...

S’il en avait tout d’abord compris le but, il commençait, croyait-il, à en discerner les moyens...

Il s’expliquait comment et pourquoi Valorsay, ruiné, persistait à vouloir épouser Mlle Marguerite, même sans dot.

—Ce misérable, pensait-il, sait par Coralth que Mme d’Argelès est une Chalusse... Il compte, quand Mlle Marguerite sera sa femme, obliger Mme d’Argelès à accepter la succession de son frère et à la partager avec lui.

Mme d’Argelès, à ce moment même, achevait son récit.

—Et maintenant, ajouta-t-elle, que faire? Quel parti prendre?...

Le baron se caressait le menton, ce qui était un geste familier quand il demandait quelque effort à son intelligence.

—D’abord, répondit-il, nous démasquons Coralth et Valorsay et nous réhabilitons ce brave M. Férailleur. C’est cent mille francs qu’il m’en coûtera très-probablement; mais, ma foi!... je ne les regretterai pas... Je les perdrais peut-être à un trente et quarante quelconque, l’été prochain, et mieux vaut qu’ils servent à une bonne action qu’à grossir le dividende des actionnaires de mon ami Blanc...

—Malheureusement, M. de Coralth parlera dès qu’il apprendra que j’ai révélé les turpitudes de son passé.

—Soit!... il parlera.

Mme d’Argelès frissonna.

—Mais alors le nom de Chalusse sera flétri, dit-elle, Wilkie saura qui est sa mère...

—Non!...

—Cependant....

—Ah!... laissez-moi finir, chère amie... j’ai mon plan, il est simple comme bonjour... Dès ce soir, vous allez écrire à votre correspondant de Londres... M. Patterson, je crois, de mander votre fils en Angleterre, sous un prétexte quelconque... sous le prétexte de lui donner de l’argent, par exemple... Tout naturellement il s’y rendra, on l’y retiendra. Coralth ne courra certes pas après lui, et nous serons tranquilles de ce côté...

—Mon Dieu!... murmura Mme d’Argelès, comment cette idée ne m’est-elle jamais venue!...

Singulièrement troublé, le baron peu à peu recouvrait son sang-froid...

—Ce qui vous concerne, chère amie, poursuivit-il, est plus simple encore... C’est une comédie à jouer. Que vaut votre mobilier? Une centaine de mille francs, n’est-ce pas... Eh bien! vous allez signer, au nom d’un de mes hommes de paille, pour cent mille francs de traites antidatées... Au jour de l’échéance, lundi, par exemple, on vous présente vos traites... vous ne payez pas. On vous poursuit... vous laissez poursuivre. On vous saisit... vous laissez saisir. Je ne sais si je m’explique bien...

—Oh! très bien!

—Donc vous voilà saisie... Vous ne faites pas opposition, et huit jours après, des affiches superbes apprennent à tout Paris que «par autorité de justice,» on vend rue Drouot, au plus offrant et dernier enchérisseur, le mobilier, la garde-robe, les cachemires, les dentelles et les diamants de Mme Lia d’A..... Vous voyez d’ici l’effet, n’est-ce pas?... Il me semble entendre vos amis et les habitués de votre salon s’abordant sur le boulevard: «—Eh bien!... très cher, et cette pauvre d’Argelès?—Ah! ne m’en parlez pas!...—C’est une lessive volontaire, sans doute?...—Pas du tout, elle est décavée, tout ce qu’il y a de plus décavé...—Tiens, tiens! Cela me fâche... c’était une bonne fille...—Oh! excellente; on s’amusait beaucoup chez elle, seulement, entre nous...—Eh bien?...—Dame! elle n’était plus de la première jeunesse... Enfin, n’importe, tel que vous me voyez, j’irai à sa vente et je pousserai...» Et en effet, chère amie, vos amis ne manqueront pas de se rendre à l’hôtel Drouot, et vos plus intimes s’abandonneront à leur générosité jusqu’à ce point de mettre une enchère de vingt sous sur quelqu’un des minces bibelots de vos étagères...

Écrasée de honte, Mme d’Argelès baissait la tête.

Jamais en si peu de mots on ne lui avait fait sentir toute l’horreur de sa situation... Jamais on ne lui avait si vivement éclairé l’abîme de honte où elle avait roulé.

Et de qui lui venait cette humiliation suprême?... Du seul ami qu’elle eût, de celui qui était son unique espoir... du baron Trigault...

Et ce qu’il y avait d’affreux, c’est qu’il ne semblait pas avoir conscience de la cruauté de ses paroles, et qu’il continuait d’un ton d’amère ironie:

—Comme de juste, vous aurez une exposition avant la vente, et vous verrez accourir toutes ces poupées du monde, que les fournisseurs, les couturiers, et les imbéciles appellent des «grandes dames»... Elles viendront estimer ce que vaut la vie d’une femme connue et voir s’il n’y aurait pas quelque bon marché à faire... c’est le chic! Les grandes dames que je dis se parent sans façon des diamants qu’elles achètent à la vente d’une fille... Oh! soyez sans crainte, vos bibelots auront la visite de ma femme et de ma fille, de la vicomtesse de Bois-d’Ardou, de Mme de Rochecote et de ses cinq demoiselles... Puis les journaux s’empareront de l’histoire, ils publieront votre déconfiture et le prix de vos tableaux, et tout sera dit...

C’est avec une curiosité craintive que Mme d’Argelès examinait le baron... Il y avait bien des années qu’elle ne lui avait vu, à lui le fanfaron du scepticisme, cette exaltation sincère...

—Soit, fit-elle, je suis prête à suivre vos conseils... mais après?

—Quoi!... vous ne voyez pas où j’en veux venir?... Après... vous disparaîtrez. Je connais cinq ou six journalistes, ce sera bien le diable si je ne persuade pas à l’un d’eux que vous êtes morte sur un grabat d’hôpital... Ce sera le sujet d’une chronique touchante et surtout morale... «Encore une étoile qui file! diront les journaux... Ainsi finissent misérablement toutes ces malheureuses dont le luxe scandalise les femmes honnêtes...»

—Et que deviendrai-je?

—Une femme respectée, Lia. Vous passerez en Angleterre, vous vous installerez dans quelque joli cottage des environs de Londres et vous vous y créerez une personnalité nouvelle... Le produit de la vente de votre mobilier suffira bien un an à vos besoins et à ceux de Wilkie... Au bout de ce temps, vous réunirez les actes indispensables, vous ferez constater votre identité et vous réclamerez la succession du comte de Chalusse...

Mme d’Argelès se dressa tout d’une pièce.

—Jamais!... s’écria-t-elle, jamais!...

Évidemment le baron crut qu’il avait mal entendu, qu’il comprenait mal.

—Quoi!... balbutia-t-il, vous voulez abandonner à l’État ces millions qui vous appartiennent légitimement?

—Oui, je le veux... il le faut...

—Vous sacrifierez l’avenir de votre fils...

—Non... ce que je ne puis faire, moi, Wilkie le fera... plus tard.

—Mais c’est de la folie...

A l’abattement de Mme d’Argelès, une agitation fébrile succédait; la colère crispait ses traits, et ses yeux, mornes et éteints d’ordinaire, flamboyaient...

—Ce n’est pas folie, s’écria-t-elle, mais vengeance!...

Et comme le baron stupéfait ouvrait la bouche pour l’interroger:

—Laissez-moi finir, interrompit-elle, et après vous me jugerez... De mon passé, je vous ai tout dit, avec une franchise absolue, oui, tout... sauf ceci: Je suis mariée, monsieur le baron, mariée légitimement, liée par une chaîne que rien ne peut plus briser, et mon mari est un misérable, et vous seriez épouvanté si vous connaissiez sa scélératesse.

Oh!... ne hochez pas la tête... je ne saurais être soupçonnée d’exagération lorsque je parle ainsi de celui que j’ai tant aimé.

Car je l’ai aimé, hélas!... jusqu’à la démence, jusqu’à l’oubli de moi-même, de ma famille, de l’honneur, des devoirs les plus sacrés...

Je l’ai aimé jusqu’à ce point de le suivre, lorsqu’il avait les mains chaudes encore du sang de mon frère!...

Ah!... le châtiment ne devait pas se faire attendre, et il fut effroyable, comme la faute.

Cet homme pour qui j’avais tout abandonné, tout foulé aux pieds, dont j’avais fait mon Dieu, savez-vous ce qu’il me disait, le troisième jour de notre fuite!...

—Il faut, en vérité, que vous soyez plus sotte qu’une oie d’avoir oublié de prendre vos bijoux et vos diamants...

Oui, voilà ce qu’il me dit, brutalement et d’un air furieux... Je le jugeai, dès lors, et je pus mesurer la profondeur du précipice où je devais rouler.

Cet homme, qui m’avait enivrée de passion, ne m’aimait pas... Chez lui, tout avait été calcul et spéculation... C’est froidement qu’il avait employé des mois à me séduire... Il ne voyait de moi que la fortune de ma famille... Oh!... il ne me l’a pas caché.

—Si vos parents ne sont pas des monstres, me répétait-il sans cesse, ils finiront bien par consentir à notre union... Il vous donneront une bonne dot, nous la partagerons, je vous rendrai votre liberté et nous serons très-heureux chacun de notre côté...

Voilà pourquoi il voulut absolument m’épouser... J’y consentis à cause de mon fils... Mon père et ma mère étaient morts, il espérait me déterminer à réclamer la part qui me revenait de la fortune paternelle... Quant à la réclamer lui-même, il n’osait... Il est lâche, il avait peur de mon frère...

Mais moi, j’avais juré que jamais il n’aurait un centime de ces richesses qu’il convoitait, et ni ses menaces... ni les coups ne purent me déterminer à faire valoir mes droits.

Dieu sait de quelles brutalités j’avais été victime, lorsque j’eus le bonheur de lui échapper, ainsi que Wilkie... Il nous a bien cherchés depuis quinze ans, il n’a pas pu retrouver notre trace... Mais il n’a pas cessé de surveiller mon frère, j’en suis sûre, mes pressentiments ne sauraient me tromper.

Que je suive votre conseil, monsieur le baron, que je demande à être envoyée en possession de la fortune de mon frère, mon mari aussitôt reparaît et, notre contrat à la main, il s’empare de tout...

Je l’enrichirais donc! Oh! non, jamais, à aucun prix!... J’aimerais mieux mourir de misère... Je verrais avant Wilkie mourir de faim!...

Mme d’Argelès s’exprimait sans emphase aucune, mais de cet accent de violence contenue qui trahit des années de rages dévorées en secret et les plus inébranlables résolutions...

Qu’on pût modifier ses volontés et la ramener à des avis plus sages et surtout plus pratiques, il ne fallait pas l’espérer...

Le baron n’eut même pas l’idée de le tenter... Ce n’était pas de la veille qu’il connaissait Mme d’Argelès, et il avait éprouvé la trempe de son énergie... Elle outrait encore le trait dominant de sa famille, cet entêtement proverbial des Chalusse que la Vantrasson signalait à M. Fortunat.

Elle garda le silence un moment, comme si elle eût été étouffée des aveux que lui arrachait la nécessité, puis d’un ton ferme:

—Je n’en suivrai pas moins une partie de vos conseils, monsieur le baron, reprit-elle. Dès ce soir je vais écrire à M. Patterson d’appeler Wilkie près de lui... Avant quinze jours j’aurai vendu mon mobilier et disparu. Je resterai pauvre... Mon opulence est bien plus fausse qu’on ne croit... N’importe!... Mon fils est un homme, il apprendra à gagner sa vie.

—Ma caisse est à votre disposition, Lia...

—Merci, mon ami, merci mille fois, je ne saurais accepter vos offres... Quand Wilkie n’était qu’un enfant, je ne dis pas... Maintenant, je gratterais la terre avec mes ongles plutôt que de lui donner un louis venant de vous... il me semblerait toujours qu’il y lirait votre nom... Vous me jugez pleine de contradictions?... Peut-être!... En tout cas je ne suis plus ce que j’étais hier... Le malheur a déchiré l’épais bandeau que j’avais devant les yeux... Je vois ma conduite, maintenant, et je la juge... Pour mon fils comme pour moi, j’ai été coupable et folle... Je pouvais me réhabiliter par lui, il sera peut-être déshonoré par moi...

Elle respira fortement, comme si tout son sang eût afflué à sa poitrine, et d’une voix étouffée:

—Wilkie travaillera pour lui et pour moi. S’il est fort, il nous sauvera!... S’il est faible, eh bien! nous périrons!... Mais c’est assez de lâchetés comme cela et de transactions honteuses... Il ne sera pas dit que j’aurai sacrifié à mon fils l’honneur d’un honnête homme et le bonheur de la fille de mon frère... Je vois où est le devoir, je saurai m’y attacher d’une étreinte invincible...

De la tête et du geste, le baron approuvait.

—Bien! fit-il, très-bien!... Seulement, laissez-moi vous dire que tout n’est pas perdu... Le Code a des armes pour les causes justes... Peut-être y a-t-il un moyen de conquérir votre héritage sans que votre mari en puisse rien toucher...

—Hélas! j’ai consulté autrefois; on m’a répondu que j’étais prise et bien prise... Cependant, voyez, informez-vous... J’ai confiance en vous, je sais que vous ne voudriez pas me forcer la main; mais hâtez-vous... Le pire malheur serait moins affreux que mes angoisses...

—Je me hâterai... M. Férailleur est, m’a-t-on dit, un avocat habile, je lui parlerai.

—Et pour cet homme, qui est venu me voir, ce Fortunat, que faire?

Le baron se recueillit un moment.

—Le plus sûr serait de ne pas bouger, prononça-t-il enfin... S’il a de mauvais desseins, votre visite ou une lettre ne feraient que les précipiter...

A l’air dont Mme d’Argelès secouait la tête, il était aisé de voir qu’elle n’espérait guère...

—Tout cela finira mal! murmura-t-elle.

C’était un peu l’avis du baron; mais est-ce bien charitable de retirer d’avance aux malheureux le courage dont ils auront besoin aux heures décisives.

—Bast! fit-il d’un ton léger, la veine va sans doute tourner... elle tourne toujours! Le bon Dieu, que diable! ne peut pas éternellement favoriser les mêmes, surtout quand ces mêmes sont des coquins! C’est pourquoi je parierais!...

Le timbre de la pendule, lui coupant la parole, le fit bondir hors de son fauteuil.

—Deux heures!... s’écria-t-il avec une expression d’inquiétude visible, et Kami-Bey qui m’attend! Je n’ai pas, certes, gaspillé mon temps ici, mais je devrais être au jeu depuis midi... Kami est capable de me soupçonner de vouloir faire Charlemagne... Ces Turcs sont étonnants! Il est vrai que je lui gagne en ce moment 280,000 francs.

Il assura son chapeau sur sa tête, et ouvrant la porte:

—Allons, à bientôt, chère dame, dit-il, et surtout n’interrompez en rien vos habitudes... notre succès dépend surtout de la sécurité des autres!...

Ce conseil, Mme d’Argelès le trouvait si juste, qu’une demi-heure plus tard elle sortait en voiture et se faisait conduire au bois, bien éloignée de se douter qu’elle traînait après sa victoria l’espion de M. Fortunat, Victor Chupin.

Pousser jusque chez Wilkie au retour était une imprudence... A rôder, telle qu’une ombre honteuse, autour de la maison de son fils, elle risquait d’éveiller des soupçons, la pauvre femme ne s’abusait pas... Mais ses anxiétés furent plus fortes que sa raison...

Elle donna l’ordre à son cocher de toucher rue du Helder, et elle y arriva juste à point pour livrer son secret à Victor Chupin, assez à temps pour recevoir de M. Wilkie la plus grossière insulte.

L’ouragan l’écrasa, et cependant elle essaya d’y voir une preuve des sentiments honnêtes de son fils, une preuve de son mépris pour ces malheureuses dont le flot, chaque soir, grossit sur l’asphalte des boulevards...

Mais si son énergie restait indomptable, ses forces, après tant de secousses, trahissaient sa volonté.

En rentrant à son hôtel, se sentant défaillir, elle fut obligée de se coucher... Elle grelottait de froid, et cependant il circulait dans ses veines comme des bouffées de flammes.

Le médecin, qu’elle fit appeler, lui déclara que cela ne serait rien, mais qu’il importait qu’elle gardât le lit et qu’elle se tînt bien chaudement... Et comme c’était un homme perspicace, il ajouta, non sans un sourire malicieux, que tout excès est nuisible, celui du plaisir comme les autres...

C’était un dimanche, Mme d’Argelès put obéir au médecin et défendre sa porte pour tout le monde, le baron excepté.

Et encore, redoutant que cette défense ne parût extraordinaire, elle commanda à son concierge de répondre à quiconque se présenterait qu’elle était à la campagne et ne serait de retour que le lendemain, pour sa réception accoutumée...

C’est que cette soirée, Mme d’Argelès ne pouvait la remettre.

Qu’eussent dit, en trouvant la porte close, les habitués qui jouaient chez elle tous les lundis depuis des années!... Elle s’appartenait moins encore que la comédienne, elle n’avait pas le droit de pleurer ni de souffrir seule...

Vers sept heures du soir donc, le lundi, défaillante de corps et d’âme, elle se leva, et on l’habilla, on la coiffa, on la para. Elle choisit entre toutes ses robes, cette robe de couleur sombre qu’elle portait à cette soirée où Pascal Férailleur avait été sacrifié... Comme elle était plus pâle que de coutume, elle mit plus de rouge et exagéra l’ombre de ses traits pour que ses yeux parussent moins plombés...

Et à dix heures, les premiers joueurs qui entrèrent dans ses salons illuminés la trouvèrent, comme toujours, pelotonnée dans une chaise longue au coin de la cheminée, son éternel et accueillant sourire figé aux lèvres.

Il y avait une quarantaine de personnes déjà, et le jeu s’animait, quand Mme d’Argelès vit entrer le baron... Rien qu’à ses yeux, elle crut deviner qu’il apportait d’heureuses nouvelles.

Et, en effet, pendant qu’elle lui serrait la main:

—Tout va bien... murmura-t-il. J’ai revu M. Férailleur, c’est un rude mâtin... Je ne donnerais pas dix sous de la partie de Valorsay et de Coralth.

Mieux que toutes les prescriptions, cette phrase devait rendre des forces à Mme d’Argelès. Elle lui donna la liberté d’esprit dont elle fit preuve, quand M. de Coralth vint lui présenter «ses hommages.» Car il eut cette impudence de venir, autant pour dissiper les soupçons que pour voir, ainsi qu’il le disait, l’effet de son brûlot.

Le calme de Mme d’Argelès dut le confondre... Ignorait-elle encore? dissimulait-elle?... Indécis et inquiet, au lieu de se mêler aux groupes de causeurs, il alla s’asseoir au jeu, à une place d’où il ne perdait pas un mouvement de la pauvre femme.

Les deux salons étaient pleins, le baccarat se corsait, tout le monde paraissait en joie, quand un peu après la demie de minuit, un domestique traversa rapidement le salon, murmura quelques mots à l’oreille de Mme d’Argelès et lui remit une carte...

Elle la prit, cette carte, y jeta les yeux, et un cri lui échappa, rauque, terrible, si effrayant, que cinq ou six joueurs en quittèrent le jeu...

—Qu’y a-t-il?...

Elle voulait répondre et ne pouvait... ses mâchoires remuaient, elle ouvrait la bouche, pas un son ne sortait... On la devinait livide, sous son rouge et à l’éclat de ses yeux fixes; on eût dit que la folie dansait dans son cerveau.

Un curieux, sans penser à mal, essaya de prendre la carte qu’elle serrait entre ses mains crispées; elle le repoussa d’un geste si terrible qu’il faillit tomber...

—Qu’a-t-elle? demandait-on de tous côtés, qu’a-t-elle?...

Grâce à un effort suprême, elle put répondre: «Rien!...»

Puis, s’accrochant à la tablette de la cheminée, elle réussit à se dresser...

Et d’un pas raide, se tenant aux murs, elle sortit!...

VI

Ce n’était pas tout que de livrer à M. Wilkie le secret de sa naissance. Encore fallait-il, selon son aimable expression, lui apprendre la manière de s’en servir.

C’est à quoi s’appliqua le vicomte de Coralth, avec un luxe de recommandations qui trahissait le peu de confiance que lui inspirait la perspicacité de son client.

—La d’Argelès, pensait-il, est fine comme l’ambre; elle va jouer à ce jeune idiot une comédie où il ne verrait que du feu, s’il n’était prévenu.

Il le prévint donc, et le styla en associé intéressé au succès pour plus d’un demi-million.

M. Wilkie devait faire ceci ou cela, dire telle chose, répondre telle autre, se défier des larmes, ne pas se laisser décontenancer par les grands airs, prendre, selon les circonstances, telle ou telle attitude...

Le vicomte en eut pour une heure d’explications et de conseils, au grand déplaisir de M. Wilkie, lequel, à la fin, trouvait qu’on le traitait par trop en petit garçon, et protestait qu’il n’était pas un naïf, que diable!... qu’il s’en tirerait admirablement, sachant tout comme un autre conduire sa barque à l’occasion.

Cela n’empêcha pas M. de Coralth de poursuivre, jusqu’à ce qu’enfin, persuadé qu’il avait prévu toutes les éventualités et qu’il n’oubliait rien, il se leva.

—C’est bien tout, fit-il avec une nuance d’inquiétude... J’ai tracé le plan, à vous l’exécution. Et du sang-froid, ou nous sommes joués.

L’autre, fièrement, se redressa.

—Ce n’est pas à moi qu’on en fait voir!... affirma-t-il.

—Surtout, ne perdez pas une minute.

—Pas de danger...

—Et vous savez... quoi qu’il arrive, mon nom ne sera pas prononcé, sinon...

—Bien! bien...

—Enfin, dès qu’il y aura du nouveau...

—Je vous avertirai.

—A mon cercle, n’est-ce pas?...

—Oui... et ne vous tourmentez pas; c’est une affaire dans le sac...

—Ainsi soit-il!...

C’est avec un gros soupir de satisfaction, que M. Wilkie vit enfin s’éloigner son «grand ami.» Il avait besoin d’être seul pour s’abandonner sans vergogne à ses ébahissements, pour cuver à son aise l’ivresse de vanité qui emplissait sa cervelle.

Plus de chétive pension de vingt mille francs! Plus de dettes, de gêne, de convoitises inassouvies... Des millions!... Il lui semblait les voir, les tenir, les sentir glisser en flots d’or entre ses doigts!...

Et les chevaux qu’il aurait, les voitures armoriées, les jockeys, les maîtresses, tout cela dansait dans sa tête une effroyable sarabande.

Un éclair d’envie qu’il lui semblait avoir surpris dans l’œil de M. de Coralth mettait le comble à son bonheur... Être envié déjà par ce brillant vicomte, son modèle et son idéal, quelle gloire! et que serait-ce donc plus tard?...

Le renom de Mme d’Argelès avait d’abord jeté une ombre sur sa joie, mais cette ombre, à la réflexion, s’était dissipée... Il n’avait pas de préjugés et ne souffrait pas personnellement de la situation de cette femme, qui était sa mère... Restait donc le monde... Mais, bast! le monde n’a guère de préjugés non plus, et jamais il ne s’informe des parents des millionnaires... La société ne demande de passeport qu’aux indigents... Enfin, quoi qu’eût fait Mme d’Argelès, elle n’en était pas moins une demoiselle de Chalusse, c’est-à-dire l’héritière d’un des plus grands noms de France...

Ainsi réfléchissait M. Wilkie, tout en s’habillant avec plus de soins encore que de coutume.

Il avait été choqué de cette idée que Mme d’Argelès essaierait peut-être de le renier, et il tenait à paraître devant elle avec tous ses avantages... Sa toilette fut longue.

Cependant, un peu après midi, il était prêt. Il s’adressa dans la glace un dernier sourire, hérissa sa moustache blonde et partit...

Même, il partit à pied, ce qui était une concession aux idées absurdes, selon lui, de M. de Coralth...

L’aspect de l’hôtel d’Argelès, rue de Berry, le disposa bien, mais lui enleva quelque peu de son triomphant aplomb.

—Mâtin! grommela-t-il, c’est très-chic, ici!...

Sur la porte, deux domestiques, le concierge en bas de soie, et Jobin, l’homme de confiance, tout de noir habillé, causaient.

M. Wilkie s’approcha d’eux, et de son plus grand air, mais non sans un léger tremblement dans la voix, demanda:

—Mme d’Argelès?

—Madame est à la campagne, répondit le concierge, et ne sera de retour que ce soir... Si Monsieur veut laisser sa carte...

—Oh! inutile, je repasserai....

C’est que M. de Coralth lui avait surtout recommandé de ne se pas annoncer, d’arriver autant que possible inopinément chez Mme d’Argelès, de ne pas lui laisser surtout le temps de se reconnaître et de se préparer. Et il avait fini par comprendre que c’était peut-être là autant de précautions utiles au succès...

N’importe, cette première déconvenue le dépita extraordinairement... Que faire et comment tuer le temps, pendant tout une après-midi, bouleversé comme il l’était, dévoré d’anxiété et d’impatience, incapable de tenir en place...

Une voiture passait, il la prit et se fit conduire au bois; puis il revint au boulevard, fit une partie de billard avec un des co-propriétaires de Pompier de Nanterre, qui le crut ivre, et finalement, dîna le plus longtemps possible au café Riche...

Il achevait de humer son café quand huit heures sonnèrent. Lestement il prit son chapeau, enfila ses gants et courut à l’hôtel d’Argelès.

—Madame n’est pas encore rentrée, répondit le concierge, qui savait que sa maîtresse venait seulement de se lever; mais je ne crois pas qu’elle tarde... et si Monsieur veut...

—Rien du tout!... répondit brusquement M. Wilkie.

Furieux, cette fois, il se retirait, quand ayant par hasard traversé la rue et levé la tête, il découvrit qu’on allumait les salons du premier étage de l’hôtel... Deux des fenêtres du second étage étaient fortement éclairées.

—Ah!... je la trouve mauvaise!... grogna l’intelligent jeune homme. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!... Elle y est!...

L’idée lui venait que Mme d’Argelès l’avait fait connaître à ses gens et qu’il était sévèrement consigné à la porte.

—C’est ce que je saurai, pensa-t-il, quand je devrais monter la garde ici jusqu’à demain matin!...

Sa faction durait depuis longtemps, quand un coupé s’arrêta devant l’hôtel d’Argelès dont la porte s’ouvrit comme par enchantement... Le coupé tourna dans la cour, déposa ceux qui s’y trouvaient, sur le perron, et repartit... Une seconde voiture suivit de près, puis une troisième, puis cinq ou six à la file...

—Et on croit, grommelait M. Wilkie, que je vais faire le pied de grue pendant que tout le monde entre!... Jamais de la vie!... J’ai une idée..

C’est pourquoi, sans réfléchir davantage, il regagna son appartement, revêtit sa tenue de soirée, et envoya chercher sa voiture au mois.

—Vous allez me conduire rue de Berry, nº..., dit-il au cocher; il y a une soirée dans cette maison, vous entrerez dans la cour...

Le cocher obéit, et alors il fut prouvé à M. Wilkie que son idée n’était pas bonne, mais excellente.

Dès qu’il sauta sur le perron, on lui ouvrit la porte vitrée, et il gravit sans encombre un bel escalier recouvert d’un épais tapis et tout garni de fleurs...

Sur le palier du premier étage, devant la porte des salons, plusieurs valets de pied se tenaient... l’un d’eux s’avança pour le débarrasser de son pardessus, mais il le repoussa.

—Je ne veux pas entrer, dit-il durement, je veux seulement parler en particulier à Mme d’Argelès... Elle m’attend, prévenez-la, voici ma carte...

Le domestique hésitait, quand Jobin, l’homme de confiance, flairant peut-être quelque mystère, s’approcha.

—Faites passer la carte de Monsieur, commanda-t-il.

Et ouvrant à gauche de l’escalier un petit salon d’été éclairé par une seule lampe fort grosse, il pria M. Wilkie d’entrer, en disant:

—Que Monsieur prenne la peine de s’asseoir, Madame arrive.

M. Wilkie s’assit, et véritablement il en avait besoin.

Cet hôtel, ce luxe, ces valets, ces lumières, ces fleurs, tout cela l’impressionnait beaucoup plus qu’il ne voulait se l’avouer... Et en dépit de son affectation d’arrogance, il sentait vaciller le superbe aplomb qui lui était habituel, et qui était la fleur la plus délicate de son intelligence...

Même il sentait du côté de la poitrine, à la place du cœur, certains mouvements extraordinaires qui ressemblaient fort à des spasmes et à des palpitations... Pour la première fois, il songeait que cette femme, dont il venait bouleverser l’existence, n’était pas seulement l’héritière des millions du comte de Chalusse, qu’elle était aussi sa mère, c’est-à-dire la bonne fée dont l’invisible protection le suivait partout depuis qu’il était né...

La pensée qu’il commettait une action atroce traversa son esprit... Il la repoussa. Il n’y avait plus, d’ailleurs, à reculer, ni même à réfléchir.

Une porte faisant face à celle par où il était entré s’ouvrit. Mme d’Argelès parut...

Mais déjà ce n’était plus la d’Argelès folle de douleur et de honte dont le trouble mortel avait épouvanté ses hôtes.

Pendant la minute de répit que lui avait laissée la destinée, une de ces inspirations lui était venue, dont l’audace, en cas de succès, rétablit les situations les plus compromises.

Elle crut que son salut dépendait peut-être de son sang-froid.

Rassemblant donc en un suprême et sublime effort tout ce qu’il y avait en elle d’énergie et de volonté, elle maîtrisa son désespoir et dompta le trouble de ses pensées, pareille à celui qui, côtoyant l’abîme, se raidit contre le vertige.

Et elle réussit à paraître calme, railleuse, hautaine, et de marbre.

—C’est vous, monsieur, demanda-t-elle, qui m’avez fait passer cette carte?

Tout décontenancé, M. Wilkie ne sut que s’incliner, en bredouillant une réponse à peine intelligible:

—Excusez-moi! Désolé, parole sacrée!... Je vous dérange peut-être.

—Vous êtes, interrompit Mme d’Argelès, d’un ton où le dédain le disputait à l’ironie, vous êtes M. Wilkie, de... «l’école des haras.»

C’est qu’il y avait cela, en effet, sur les cartes de visite de l’intéressant jeune homme. «Etudiant en droit» lui avait paru bourgeois et mesquin, et après de longues méditations, il avait trouvé ce triomphant qualificatif: «de l’école des haras.» De qui? de quoi? comment? Qu’est-ce-que cela voulait dire? Il ne le savait certes pas. Mais il estimait que cela faisait bien et le posait. École des haras, chevaux, courses, jockey, Pompier de Nanterre... tout cela se tenait. La logique des gens d’esprit tels que M. Wilkie est implacable.

—Mon Dieu, oui, répondit-il en appuyant avec affectation sur son nom, je suis M. Wilkie.

—Vous avez à me parler? fit Mme d’Argelès d’un ton sec.

—En effet, je voudrais...

—Eh bien!... je vous écoute, quoique votre moment soit assez mal choisi, en vérité... J’ai quatre-vingts personnes chez moi. Enfin, parlez!...

Parlez!... c’était facile à dire. Le malheur est que M. Wilkie ne pouvait articuler une syllabe. Sa langue, sèche, était comme paralysée, il lui semblait que c’était du sable qu’il avait dans la bouche en guise de salive.

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