LIVRE III LE CYCLE DES CERTITUDES INTELLECTUELLES. LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE.
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CHAPITRE I LES PHILOSOPHIES RATIONALISTES.
§ 1. Les conceptions de la vérité chez les philosophes rationalistes de l’antiquité. — § 2. Les conceptions de la vérité chez les philosophes rationalistes modernes.
§ 1. — Les conceptions de la vérité chez les philosophes rationalistes de l’antiquité.
Les idées émises par les philosophes sur la notion de vérité sont peu nombreuses. Depuis trois mille ans, ils ne firent le plus souvent, que répéter les mêmes théories. Le résumé de leurs conceptions le montre facilement.
Il peut sembler téméraire de vouloir exposer en quelques pages l’histoire des divers systèmes philosophiques, mais si leur architecture est souvent compliquée, les principes formulés restent toujours très brefs. Ces systèmes sont comparables aux temples gigantesques de l’Inde formés d’une série d’immenses enceintes concentriques. Au milieu se trouve un tout petit sanctuaire contenant l’image du dieu redouté. Les grandes enceintes qui l’enveloppent ne servent qu’à entourer la divinité de prestige.
Négligeant les enceintes qui servent d’ornements aux temples de la pensée philosophique, peu de pages nous seront nécessaires pour dégager les conceptions qu’elle s’est formées de la vérité dans le cours des âges.
Plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Héraclite d’Éphèse enseignait que les phénomènes se présentent dans un écoulement perpétuel[11], un devenir éternel. Pour lui les choses ne sont pas, elles deviennent. C’est exactement ce que devaient répéter plus tard Hegel et divers philosophes contemporains.
Anaximandre soutenait que tous les êtres dérivent d’animaux plus anciens, par des transformations successives. La théorie actuelle de l’évolution n’enseigne pas autre chose.
Parménide déclarait que nous connaissons non la réalité, mais seulement des apparences. Protagoras disait : « Ce que l’homme appelle vérité, c’est toujours sa vérité, c’est-à-dire l’aspect sous lequel les choses lui apparaissent. En dehors de cette conception personnelle, aucune vérité n’existe. » Kant ne fit que développer ces propositions.
Démocrite croyait, comme plus tard Leibniz, que rien n’existe dans notre intelligence qui n’ait d’abord été dans nos sens. La réalité se trouve ainsi pour chaque individu constituée uniquement par ce que ses sens lui révèlent.
Les penseurs modernes ajoutèrent évidemment d’importants développements aux principes qui précèdent, mais sans modifier les idées fondamentales. Il est même fort remarquable que, privé du secours de l’expérience, l’esprit humain ait pu aller aussi loin.
§ 2. — Les conceptions de la vérité des philosophes rationalistes modernes.
Notre classification des diverses formes de logique permet de pressentir que les conceptions des grands philosophes sur la vérité eurent deux sources distinctes : l’une rationnelle, l’autre affective et mystique.
Les théories rationnelles régnèrent depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle. Les systèmes dépourvus de source intellectuelle avaient fini par être abandonnés entièrement. Ils reparaissent de nos jours, nous le verrons plus loin, sous des noms divers, l’intuitionnisme notamment.
Cette division en philosophies rationalistes et non rationalistes, n’a d’ailleurs rien d’absolu. Les plus rationalistes contiennent beaucoup d’éléments mystiques. Celle de Kant en est saturée. Quant aux intuitionnistes modernes, leur intuition se compose très souvent de raisonnements fort subtils.
Laissant de côté la distinction entre les diverses sources des philosophies formulées depuis la Renaissance, nous allons examiner brièvement les conceptions de leurs principaux représentants.
Bacon, Descartes et Kant peuvent être cités parmi les philosophes rationalistes ayant le plus influencé la pensée des hommes, mais ils agirent davantage par leurs méthodes que par des vérités formulées.
Bacon commença la réaction contre le principe d’autorité des anciens, et par conséquent contre toute la philosophie du Moyen Age, qui se bornait à répéter les théories d’Aristote. Il montra qu’observer est plus instructif que commenter des livres et enseigna la méfiance des idées a priori, telles qu’attribuer à la nature des intentions et s’imaginer, par exemple, que si le soleil éclaire c’est qu’il fut créé tout exprès pour nous donner de la lumière. Il recommande aussi de ne pas passer trop rapidement du particulier au général. Quant à la métaphysique qui, pour lui, tourne toujours dans le même cercle, le grand philosophe la relègue dans le domaine de la foi, d’où elle n’est d’ailleurs jamais sortie.
Cette antipathie de Bacon pour la métaphysique se généralisa très vite en Angleterre et s’est continuée jusqu’à nos jours. Répétant une opinion ancienne rappelée plus haut, Hobbes disait que les choses nous sont connues seulement par les sensations. Ce qui n’est pas sensible, âme, Dieu, etc., ne peut exister, d’après lui, mais seulement être cru. L’esprit humain consiste en un composé de sensations et pour penser nous associons des sensations, c’est-à-dire des illusions déposées en nous par le monde extérieur au moyen de nos sens. L’univers réel demeurera éternellement inconnu. Les idées sont des produits de la sensation détachés d’elle. La morale a pour base l’utilité.
Ces brèves indications montrent que les grandes lignes de la philosophie moderne commençaient à se dessiner nettement. Descartes en fut, au XVIIe siècle, le plus illustre représentant. Il exerça une influence considérable par sa méthode plus encore que par sa philosophie. Son rationalisme, d’après lequel nous devons croire seulement ce qui est évident, aurait dû lui faire repousser le mystérieux et le miraculeux, qu’il tente de justifier au contraire. L’éminent philosophe se donna beaucoup de mal pour défendre la croyance au Créateur et en sa bonté. Ses preuves de l’existence de Dieu fondées sur l’idée d’un être parfait et infini et sur la nécessité d’une cause première, sembleraient assez faibles aujourd’hui.
Le côté mystique de la philosophie de Descartes justifie ce que nous disions plus haut des systèmes donnés comme purement rationalistes, quoique contenant beaucoup d’éléments mystiques.
Les parties mystiques de la philosophie de Descartes ne sont d’ailleurs pas les seules inadmissibles actuellement. La croyance de ce philosophe en l’automatisme des animaux, ses idées sur la liberté, sa classification des passions, sa confusion de la pensée avec la volonté, etc., ne sont plus défendables.
Sa théorie de l’évidence comme critérium de la certitude ne pourrait pas se soutenir davantage. La clarté d’une idée ne garantit nullement sa vérité.
Au temps de Descartes, où la tradition régnait en maîtresse, plusieurs de ses idées étaient très hardies. Elles conduisaient en effet à rejeter entièrement le principe d’autorité alors souverain. Descartes fut ainsi le père du doute et du rationalisme moderne.
Peu importe qu’il se soit montré, comme le fait remarquer Faguet, infidèle à sa méthode, en prenant les suggestions de son imagination pour les évidences de sa raison. On a dit justement : « Qu’après avoir commencé par douter de tout, il finit par tout croire. » Assurément, mais il avait douté, et à une époque où la théologie n’admettait pas le doute, c’était un progrès énorme et dont nos pensées libérées du joug de l’autorité religieuse comprennent difficilement l’importance.
La grandeur du rôle de Descartes apparaît surtout en constatant que ses successeurs continuèrent à suivre la voie largement ouverte par lui.
Kant représente le plus illustre. Il ne fut pas le premier, nous l’avons déjà dit, à révéler la relativité de nos connaissances. Son originalité fut de la démontrer avec une logique surpassant celle de ses devanciers. Jamais on n’avait prouvé avec une pareille vigueur que nos plus importantes conceptions, celles du temps et de l’espace, notamment, sont conditionnées par les formes de l’entendement. Le monde que nous connaissons se crée dans notre pensée. Dépasser les données de l’expérience systématisées au moyen de l’entendement est impossible. L’homme ne concevra jamais la nature que d’après les impressions qu’il en reçoit transformées par son esprit[12].
Si Kant s’était arrêté à cet enseignement formulé dans sa Critique de la raison pure, il eût été un complet rationaliste. Mais le célèbre penseur avait, comme tous les hommes de son temps, hérité d’une mentalité mystique qu’il devait satisfaire. Elle le conduisit à écrire la Critique de la raison pratique. Cet ouvrage contribue à prouver que dans le même esprit peuvent, ainsi que je l’ai expliqué ailleurs, se superposer des formes de logique fort différentes, la logique rationnelle et la logique mystique notamment. Elles devaient en cette circonstance engendrer des théories nettement contradictoires.
Dans la Critique de la raison pratique, Kant abandonne le rationalisme et fait œuvre de théologien. Il disserte sur les bases de la morale, nous supposant libres simplement parce que cette liberté est nécessaire pour pouvoir choisir le bien ou le mal. La récompense et le châtiment sont indispensables, d’après lui, et comme ils ne se réalisent pas toujours dans ce monde, il faut que ce soit dans un autre. Notre âme est donc immortelle afin qu’elle puisse être soumise au jugement d’un justicier.
Cette nécessité des récompenses et des châtiments paraît à Kant une preuve indiscutable de l’existence de Dieu.
Ces conceptions mystiques, déjà rappelées dans un autre chapitre, n’ont plus beaucoup de défenseurs aujourd’hui. Les théologiens seuls peuvent soutenir que Dieu doit exister simplement pour que le monde soit moral.
Les successeurs de Kant s’engagèrent davantage encore dans la voie rationaliste tout en restant généralement déistes. Ils cherchèrent aussi à tirer des conséquences pratiques de leur philosophie. Hegel affirmait que l’homme finira par substituer en lui la volonté générale à la volonté particulière. Pour être plus forts, les grands États doivent s’annexer les petits. Les succès guerriers d’un peuple prouvent sa supériorité. Le degré de sa force détermine son droit. La guerre, suivant ce philosophe, sera éternelle.
Ses idées influencèrent beaucoup, on le sait, la politique allemande et les théories de ses successeurs également. Schopenhauer considérait le monde comme un théâtre de carnage, mais sa nature passive lui faisait enseigner le détachement et le renoncement. Nietzsche, son disciple, professe au contraire une morale de violence et dénomme l’ancienne morale chrétienne de renoncement, dont se rapprochait Schopenhauer, une morale d’esclave. Chez lui, la poésie mystique et la philosophie se confondent.
Les philosophes que nous venons de citer furent, on le voit souvent, animés de tendances mystiques, mais ils employèrent toujours des arguments rationalistes.
Cette marche constante vers le rationalisme eut pour résultat de faire prévaloir les interprétations purement intellectuelles, sans tenir compte des éléments mystiques et affectifs inhérents à notre nature. Voltaire, Diderot, d’Holbach, Helvetius, Condillac et tous les philosophes du XVIIIe siècle restèrent exclusivement rationalistes. Rousseau fut un des rares écrivains faisant exception.
Les théories rationalistes conduisirent, on le sait, au moment de la Révolution, à la tentative de reconstruire la société sur une base nouvelle.
Malgré l’insuccès de cet essai, la philosophie rationaliste domina encore la plus grande partie du XIXe siècle. Comte, Taine, Renan, partagèrent la confiance de leurs prédécesseurs dans les lumières de la raison.
Mais à mesure que se développait le dédain manifeste du rationalisme philosophique pour les plus importants éléments de notre nature, apparaissait mieux son impuissance à interpréter certaines questions psychologiques. Ce fut l’origine de l’expansion des philosophies dites anti-intellectualistes, dont nous allons aborder maintenant l’étude.
CHAPITRE II LES PHILOSOPHIES INTUITIONNISTES.
§ 1. Les anciennes philosophies sentimentales et mystiques. — § 2. La renaissance de l’intuitionnisme. — § 3. Les deux formes de l’intuition. L’intuition affective et l’intuition intellectuelle.
§ 1. — Les anciennes philosophies sentimentales et mystiques.
La philosophie n’eut pas toujours la raison pour base. Comme la théologie, elle s’appuya pendant longtemps sur des éléments affectifs et mystiques. L’intuitionnisme moderne n’apporte donc rien de nouveau dans le monde.
L’opposition entre l’intuition et la raison préoccupait déjà les penseurs au temps de Socrate. Ce dernier avait prouvé le rôle de ce qui devait être appelé plus tard l’inconscient, en montrant les artistes et les poètes inspirés, non par la sagesse, mais « par un enthousiasme assez analogue à celui des devins et qui leur fait dire des choses auxquelles ils ne comprennent rien ».
Cette théorie, exposée par Platon dans son apologie de Socrate, est bien voisine de la doctrine moderne de l’intuition. Divers penseurs, dont le mathématicien Cardan et le médecin Paracelse, la reprirent au Moyen Age. De même que certains philosophes actuels, ils considéraient l’intuition comme supérieure à la raison.
En fait, le sentiment et la raison, qui expriment des besoins différents de l’esprit, eurent toujours des défenseurs. Le sentiment fut préféré par les poètes et les artistes, la raison par les savants. Les premiers vivent surtout dans le domaine de la croyance, les seconds dans celui de la connaissance.
Avec les progrès des sciences, la philosophie avait fini, notamment depuis Descartes, par devenir, je l’ai rappelé plus haut, presque exclusivement rationaliste. Substituant de plus en plus l’expérience et l’observation à l’autorité, et repoussant tout ce qui était théologie et croyance, la raison agrandissait considérablement les horizons de la connaissance. Jugé d’ordre inférieur, le domaine des sentiments se voyait abandonné aux littérateurs et aux poètes. L’antagonisme apparaissait complet entre le monde de la croyance et celui de la connaissance.
Devant les résultats obtenus par la science, il fallait bien s’incliner. Mais les grands philosophes rationalistes, quoique fort respectés, n’avaient jamais été populaires. Littérateurs et artistes sentaient parfaitement qu’ils ne pouvaient leur demander aucune inspiration.
Le rationalisme dura, malgré son insuffisance, jusqu’au jour où l’on entrevit la possibilité d’une réaction contre lui. La plus importante, peut-être, fut esquissée par J.-J. Rousseau, sans même qu’il s’en doutât. Tout en prétendant appuyer sa philosophie sur des éléments rationnels, il ne lui donna, en réalité, que des soutiens affectifs et mystiques.
Cette confusion causa son succès. Le célèbre écrivain ne se rendit pas populaire par ses discussions philosophiques, d’ailleurs très faibles, mais par des exaltations sentimentales, des sermons sur le retour à la nature et des rêveries humanitaires. Il fut le père du lyrisme romantique et un peu aussi de l’intuitionnisme actuel. Sa philosophie, ou tout au moins ses romans, exercèrent une grande influence, même en politique, et s’ils ne changèrent pas, comme on l’a dit, la manière de sentir de beaucoup d’hommes, ils exprimèrent en les exaltant les sentiments de son époque.
Plus que personne, Rousseau prépara l’état d’esprit d’où la Révolution devait surgir. Ce fut seulement après avoir passé par l’enthousiasme sentimental qu’elle versa dans la férocité.
Les politiciens qui célébrèrent récemment la mémoire de ce philosophe ne réussirent pas à prouver qu’on pût apprendre quelque chose dans ses livres. La richesse du style y recouvre un formidable entassement d’illusions, de banalités et d’erreurs. Son œuvre suffirait à justifier la méfiance que manifestent parfois les rationalistes contre l’intuition sentimentale.
Si les circonstances historiques au milieu desquelles Rousseau parut ne l’avaient pas rendu aussi populaire, je doute qu’on eût jamais songé à le classer parmi les philosophes. Mais quand un homme ou une doctrine répondent aux besoins sentimentaux d’une époque, il se trouve très vite des esprits ingénieux pour leur fabriquer une philosophie.
C’est ainsi, par exemple, que suivant M. Boutroux on peut, des œuvres de Rousseau, « dégager sans artifice, une véritable philosophie, d’une consistance et d’une unité très réelles ».
En quoi consiste cette « véritable philosophie » ? Le savant académicien qui l’a découverte va nous le dire : « Cette philosophie n’est pas un système statique, c’est l’histoire théorique et mystique de l’humanité. Rousseau distingue, dans cette histoire, trois phases principales, que l’on peut symboliquement caractériser par les mots innocence, péché, rédemption. »
Cette doctrine étant celle des chrétiens depuis deux mille ans, il semble bien difficile de la qualifier de philosophie nouvelle. On sait, d’ailleurs, à quel point les élucubrations sentimentales de Rousseau sur l’état de nature se trouvèrent démenties par les découvertes de l’anthropologie moderne.
Comment d’ailleurs admettre, avec M. Boutroux, que « l’influence prodigieuse des écrits de Rousseau prouve assez la valeur de ses doctrines ». Si le succès était le critérium de la valeur d’une doctrine, on pourrait dire que le succès immense du Coran établit la valeur de son contenu. Je doute fort, d’ailleurs, que beaucoup de savants acceptent l’histoire de l’humanité de Rousseau telle que la résume M. Boutroux.
« Elle se ramène à ces trois moments : 1o état de nature ou régime de l’instinct ; 2o état social, ou état de corruption caractérisé par l’asservissement du sentiment à l’intelligence ; 3o état politique et moral ou régénération : c’est le rétablissement de l’ordre naturel, dans les conditions, à certains égards ineffaçables et salutaires, qui suivent la chute ; c’est la subordination de l’intelligence au sentiment, lequel, depuis la chute, n’est plus simplement l’instinct, mais est devenu proprement ce qu’on appelle le cœur. »
Quelques rares écrivains continuèrent après Rousseau à vanter la supériorité de l’intuition sur la raison. Schopenhauer, par exemple, grand défenseur de l’intuition, jugeait les vérités de sentiment plus proches de la réalité que les vérités rationnelles.
Le conflit entre la raison et le sentiment étant éternel, il ne faut pas s’étonner de voir de temps à autre la philosophie sentimentale se dresser contre la philosophie rationaliste.
Une des phases les plus accentuées de cette lutte est celle à laquelle nous assistons aujourd’hui et que nous allons étudier maintenant.
§ 2. — La renaissance de l’intuitionnisme.
L’intuitionnisme moderne représente une réaction très nette contre le rationalisme ou, pour être plus exact, contre l’impuissance du rationalisme. L’ancienne philosophie n’avait pu, en effet, dépasser certaines limites, ni expliquer aucun des problèmes de nos destinées.
Le rationalisme de Descartes, le scepticisme de Kant, l’étroit positivisme de Comte, l’éternelle ironie de Renan n’ayant jeté aucune lumière sur certains phénomènes de la vie et du sentiment, il était permis de penser avec Pascal que « la dernière démarche de la raison, c’est de connaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ».
Sur quels éléments, dès lors, fonder une philosophie ? Comment répondre aux aspirations indestructibles devant lesquelles la science restait muette ?
Diverses découvertes récentes firent espérer que le domaine de l’intuition, déjà tant exploré, n’avait cependant pas encore livré tous ses secrets. La biologie et la pathologie pénétraient un peu sur le terrain de l’inconscient, et, par conséquent, dans la vie intuitive. On entrevoyait chaque jour davantage en cette dernière les sources profondes de nos sentiments et de la vie consciente. L’inconscience affective n’avait pas assurément la clarté de la conscience intellectuelle, mais cependant elle la dominait, car les inspirations de la raison germent souvent au fond de l’inconscient.
L’inconscient, le subconscient comme on dit aujourd’hui, apparaît un mode d’activité mentale dont tous les autres découlent. Il constitue la source même de la vie organique, aussi bien que de l’activité psychique et se retrouve par conséquent à la base des divers problèmes philosophiques. De lui dérivent les éléments du caractère formant la personnalité. Il représente une sorte de réservoir alimenté par la pensée de tous nos ancêtres, dans lequel l’âme consciente puise constamment. Par lui surtout les hommes sont différenciés. Le civilisé ne se distingue du sauvage que grâce à la supériorité de son âme inconsciente. L’inconscient pourrait être défini l’âme condensée des aïeux.
Son étude qui commence à peine est abordée au moyen de diverses méthodes.
La pathologie nerveuse, en examinant les dédoublements de la personnalité et la dissociation des éléments psychiques, a déjà permis d’éclairer un peu cette région si profondément et si longtemps ignorée.
Toutes les philosophies dérivées de son étude demeurent forcément bien incomplètes encore et il est difficile de dire dès à présent ce qui pourra en sortir un jour.
Le représentant le plus éminent de l’intuitionnisme moderne est M. Bergson.
« Quand on va du physique au vital et au psychique, dit-il, la connaissance devient de moins en moins précise, alors intervient l’intuition. »
D’après lui, la nature nous aurait donné l’intelligence pour la vie et non pour l’explication des choses, nous dépassons donc son but en tâchant de les interpréter. Le monde matériel de la science est statique et sans durée alors que le monde de la vie et celui de l’âme se continuent en un écoulement perpétuel, suivant l’antique image d’Héraclite :
« Percevoir signifie immobiliser. » Les choses, pour M. Bergson, se passent comme si le noyau lumineux qualifié intelligence était entouré d’une sorte de nébulosité où s’élaboreraient des forces inconnues.
Cette conception de la mobilité des choses avait déjà été adoptée par d’anciens philosophes, élèves de Démocrite et de Protagoras. Ils considéraient eux aussi que les choses fixées le sont artificiellement et constituent en réalité un moment d’une vie continue.
M. Bergson établit très justement une séparation profonde entre l’instinct et l’intelligence. Je n’ai cessé, dans mes divers ouvrages, de considérer l’inexplicable instinct, avec la vie dont il est une forme, comme une des grandes pierres d’achoppement de la philosophie et de la science. Il élève sur la route de la connaissance une infranchissable muraille qu’aucune investigation n’a pu briser.
Je ne suis pas de ceux qui reprocheront à la nouvelle doctrine intuitionniste son imprécision. En matière de philosophie, il est utile de ne pas trop arrêter les contours afin de permettre des interprétations susceptibles de discussion. Une philosophie trop claire devient vite une philosophie morte. Les dieux fixés ne sont bientôt plus des dieux.
J’ai plusieurs fois employé jusqu’ici le mot intuition, mais sans chercher à le définir. Voici l’explication qu’en donne M. Bergson :
« On appelle intuition, dit-il, cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. »
Mais comment se transporter ainsi au sein des objets ? Voilà ce qu’il aurait fallu dire.
M. Bergson ne se contente pas de la recherche du rapport des choses. L’éminent philosophe veut approfondir les réalités et pénétrer dans l’absolu. L’intelligence en étant incapable, il prétend y arriver par l’intuition qui serait une source nouvelle de connaissance. C’est grâce à l’intelligence cependant que cet ennemi de l’intellectualisme croit avoir établi ses principes.
Pouvons-nous vraiment espérer obtenir de l’intuition la révélation de vérités nouvelles quand elle n’en a jusqu’ici découvert aucune ? M. Bergson, auquel j’ai posé verbalement cette objection me répondit, avec justesse d’ailleurs, qu’avant Galilée on aurait pu faire le même reproche à la méthode expérimentale en l’accusant de n’avoir encore rien produit.
La théorie de l’intuition reste dans le domaine des hypothèses qui seront peut-être fécondes un jour mais ne l’ont pas été jusqu’à présent. Continuons donc à explorer le monde de l’intuition inconsciente, sans oublier cependant que l’humanité ne réalisa ses progrès qu’après s’en être évadée. La raison seule, et non l’intuition, parvint à dominer la nature.
Si l’instinct, le sentiment et tout ce qui appartient au domaine de l’intuition constituent de puissants moteurs de la volonté, ils sont aussi des guides dangereux quand la raison ne les maîtrise pas. Redoutons toujours un peu ces forces irrationnelles que l’on essaie de diviniser aujourd’hui.
Quelles que soient les objections pouvant être opposées aux théories de M. Bergson, nous devons bien constater qu’il a tenté un vigoureux effort pour sortir la philosophie du cercle où elle tournait en vain depuis si longtemps. La pensée contemporaine s’est ainsi trouvée orientée par lui vers des problèmes que le lourd rationalisme universitaire s’efforce sans cesse de rejeter dans l’ombre, quoiqu’ils fassent l’objet des préoccupations de l’humanité depuis ses origines et doivent le suivre sans doute jusqu’à sa dernière heure.
M. Bergson est venu au moment précis où la philosophie, lasse de se heurter toujours au même mur, renonçait à créer d’inutiles systèmes. Ce penseur éminent a fait renaître au cœur d’hommes avides de foi des espérances qu’ils semblaient avoir perdues définitivement. Il leur permet d’espérer la survivance de l’âme. Il leur dit que ce monde n’est pas un immense engrenage de forces aveugles, et que l’intelligence ne représente pas la seule formule de la connaissance. Il leur dit encore que l’homme possède, avec un peu de libre arbitre, des moyens de s’insinuer dans l’inconnaissable et ne doit pas se croire la proie résignée de puissances fatales, le poussant dans des ténèbres sans limites. En assurant toutes ces choses, l’illustre philosophe s’est borné peut-être à faire revivre d’antiques illusions, mais il les a réveillées de façon à être entendu, et à l’heure où elles pouvaient préparer les éléments d’une religion nouvelle dont beaucoup d’hommes éprouvent le besoin.
§ 3. — Les deux formes de l’intuition : L’intuition affective et l’intuition intellectuelle.
En voulant séparer l’intuition de l’intelligence et la faire dériver du sentiment pur, les philosophes intuitionnistes actuels commettent, je crois, une confusion qu’il semble nécessaire de dissiper.
Ils opposent, on le sait, l’intuition à l’intelligence et le nom de philosophie anti-intellectualiste traduit cette tendance. Je ne trouve pas cette séparation justifiée. Sans doute le domaine de l’intelligence est distinct de celui du sentiment, mais l’intuition règne dans le premier comme dans le second.
Il existe à mon sens deux formes d’intuition tout à fait différentes : 1o l’intuition intellectuelle ; 2o l’intuition d’origine affective.
L’intuition intellectuelle détermine la naissance de ces idées spontanées, parfois géniales, mères des grandes découvertes, qui illuminent à certaines heures la pensée du savant. Un Galilée, un Newton, un Poincaré, furent des intuitionnistes intellectuels. Ce dernier l’a lui-même proclamé.
Les intuitions intellectuelles diffèrent des intuitions sentimentales en ce que les premières appartiennent au monde des idées et les secondes à celui des sentiments. L’intuition d’origine affective ou mystique se traduit par les impulsions inconscientes qui mènent la plupart des êtres et contre lesquelles, même chez les esprits supérieurs, la raison lutte avec tant de peine. Les enfants, les femmes, les primitifs, les sauvages, les foules ne sortent guère du domaine des intuitions inconscientes d’origine affective ou mystique.
Les intuitions intellectuelles étant le privilège d’un petit nombre d’hommes alors que les intuitions d’origine affective ou mystique se rencontrent chez tous, on conçoit facilement pourquoi les philosophies à bases sentimentales sont toujours populaires. Chacun y voit la justification d’impulsions que l’antique raison et la vieille morale s’efforçaient de refréner.
L’intuitionniste sentimental est souvent un de ces révoltés dont le nom varie suivant les époques. Le romantique de jadis s’inspira de la même philosophie instinctive que les syndicalistes révolutionnaires ou les nihilistes d’aujourd’hui.
L’intuition sentimentale peut être utile quand elle ne dépasse pas certaines limites, mais une société qui n’aurait pas d’autre guide retournerait vite à la barbarie ancestrale.
Si l’on envisage les conséquences du progrès de ces deux ordres d’intuition, affective et intellectuelle, on reconnaît vite que la marche ascensionnelle de la civilisation tient au développement de la dernière et à la diminution de la première. Le rôle de l’éducation est de favoriser le développement de l’intuition intellectuelle, celui des codes civils et religieux de refréner les intuitions d’origine affective, vestiges toujours vivants de l’animalité primitive. L’idéal serait de maintenir en équilibre ces deux formes d’intuition. « L’esprit a son ordre, dit Pascal, qui est par principe et démonstration, le cœur en a un autre. »
Le court exposé qui précède ne pouvait évidemment prétendre refaire une histoire de la philosophie, mais marquer seulement l’évolution des idées qu’elle a laissées dans la pensée humaine et montrer brièvement comment fut conçue par les différents philosophes la notion de vérité.
CHAPITRE III L’ÉVOLUTION UTILITAIRE DE LA PHILOSOPHIE. LE PRAGMATISME.
§ 1. La philosophie pragmatiste. — § 2. Le rôle de l’instinct dans la philosophie pragmatiste.
§ 1. — La philosophie pragmatiste.
La philosophie utilitaire à laquelle a été donné le nom de pragmatisme[13], ne se propose pas de rechercher la vérité des choses, mais leur utilité. Une fiction utile est tenue pour une vérité. La notion de vérité devient donc synonyme de celle d’utilité.
Le pragmatisme a été formulé depuis longtemps par les sophistes grecs, notamment par Protagoras, déjà cité dans un précédent chapitre.
Pour ce disciple d’Héraclite, la vérité représente simplement l’idée que nous nous faisons des choses, nulle vérité n’existe en dehors de nous. Ce que nous appelons vérité est simplement notre vérité. Il n’y a pas de vérité absolue, mais seulement des opinions individuelles, considérées comme vérités par celui qui les croit. La réalité n’est pas fixe, elle est mouvante et nous ne l’apprécions que par des sensations variables suivant chaque individu.
Pour Protagoras aucun critérium de la vérité n’existe. On ne prouve pas la vérité, on la persuade. Ce philosophe ne confond nullement cependant la vérité et l’utilité, il les distingue, mais considère qu’on peut choisir les opinions les plus utiles. La justice doit être fondée sur l’utilité et non sur la vérité.
Les pragmatistes modernes ne s’éloignent guère de leur ancêtre Protagoras. Il n’est pour eux ni vérité ni erreur, mais seulement des résultats pratiques. Le principal apôtre de cette doctrine, William James, écrit :
« La vérité d’une idée ne dépend que de ses effets… On n’a besoin d’accueillir les vérités concrètes que lorsqu’il devient profitable de le faire… Une idée est vraie tant que nous avons un intérêt vital à la croire telle. »
Dans des termes peu différents, Nietzsche avait formulé des propositions analogues.
« La fausseté d’un jugement, dit-il, n’est pas pour nous une objection contre ce jugement… Il s’agit de savoir dans quelle mesure ce jugement accélère et conserve la vie, maintient et même développe l’espèce. Et, par principe, nous inclinons à prétendre que les jugements les plus faux sont, pour nous, les plus indispensables, que l’homme ne saurait exister sans le cours forcé des valeurs logiques, sans une falsification constante du monde par le nombre, — à prétendre que renoncer à des jugements faux ce serait renoncer à la vie, nier la vie. Avouer que le mensonge est une condition vitale, c’est là, certes, s’opposer de dangereuse façon aux évaluations habituelles ; et il suffirait à une philosophie de l’oser pour se placer ainsi par delà le bien et le mal. »
Pour les pragmatistes, la solution des problèmes religieux et moraux paraît facile. Les religions sont vraies si elles rendent l’homme heureux. L’illusion utile doit être tenue pour une vérité. La foi est nécessaire. Le doute d’Hamlet ne conduit qu’à l’inaction.
Les pragmatistes raisonnent, on le voit, exactement comme s’il dépendait de la volonté de l’homme de choisir ses croyances. La psychologie enseigne justement le contraire.
Le pragmatiste, conséquent avec ses principes, sera donc croyant ou incrédule, matérialiste ou spiritualiste, vertueux ou vicieux, suivant son intérêt personnel. Une telle conception est évidemment peu recommandable.
Si au lieu de considérer le pragmatisme au point de vue individuel on l’envisage au point de vue social, on peut dire qu’il a constitué la plus ancienne philosophie de l’humanité. Dès que quelques douzaines d’hommes se groupèrent pour former une tribu, ils furent obligés de prendre l’utilité comme loi de leur association, et par conséquent de pratiquer la philosophie pragmatique. W. James a donc encore plus raison qu’il ne le croit en définissant le pragmatisme un nouveau nom pour une très vieille chose. Les livres de droit coutumier, d’où dérivent tous les codes, peuvent être considérés comme de véritables traités de pragmatisme.
Mais si le pragmatisme est la base nécessaire de la morale sociale, il ne saurait sans danger constituer celle de la morale individuelle. L’utilité se confond facilement, en effet, avec l’intérêt personnel. M. Bourdeau a dit fort justement que le pragmatisme est « une philosophie de marchands, de financiers, de gens de Bourse ». Une armée composée de soldats pragmatistes ne serait guère redoutable pour ses ennemis.
§ 2. — Rôle de l’instinct dans la philosophie pragmatiste.
Nous avons dû nécessairement simplifier les théories du pragmatisme pour mettre en lumière les points principaux de la doctrine et leurs conséquences.
Le pragmatisme comprend en réalité des idées diverses dont l’exposé serait fort long. Beaucoup de ses disciples ne le jugent pas seulement un empirisme utilitaire, mais une méthode d’acquisition de la connaissance. A cet égard, d’ailleurs, ils varient beaucoup. D’une façon générale, au lieu de considérer la vérité comme indépendante de nous, ils la supposent créée par nos besoins, avec des fragments de réalité choisis suivant leur utilité.
Cette conception est évidemment défendable, puisque nous ne faisons que découper dans la réalité les notions accessibles aux sens et aux instruments qui les complètent.
Mais si les volontés issues de nos besoins dirigent nos expériences, elles n’exercent aucune influence sur les vérités, parfois très contraires à nos désirs, que ces expériences font surgir. Quoique les vérités ainsi constatées puissent ne plus s’accorder avec nos besoins, il faut bien les subir. Le savant, dans ses recherches, ressemble un peu aux magiciens des vieilles légendes, sachant évoquer les ombres, mais incapables de les soumettre à leur volonté quand elles étaient formées.
Le pragmatisme, dédaigneux des idées rationnelles sans utilité pratique, est, comme toutes les philosophies intuitionnistes, plein de déférence pour l’instinct et l’intuition, jugés un peu synonymes.
« L’instinct, écrit un des plus éminents défenseurs de ces doctrines, est un fait, une donnée précise et positive. Quelles que soient ses origines, il représente la tendance et l’intérêt de l’espèce. Le suivre est évidemment le premier devoir de quiconque veut, comme la raison le prescrit, marcher avec la nature. »
Il me semble que la raison prescrit justement le contraire. Les progrès de la civilisation furent d’amener l’homme à surmonter les impulsions de l’instinct, à dominer ses réflexes, dirait un physiologiste. L’homme moderne ne possède que trop de tendances à se laisser dominer par les instincts de sauvagerie ancestrale, péniblement refrénés au moyen de barrières sociales qui d’ailleurs s’effritent chaque jour.
Parmi les côtés nuisibles du pragmatisme, on peut citer encore son antipathie marquée pour toutes les recherches théoriques.
« Le pragmatisme, écrit W. James, se détourne de l’abstraction… pour se tourner vers la pensée concrète ou adéquate, vers les faits, vers l’action efficace. »
S’occuper de faits concrets, d’action efficace est évidemment très sage, mais si cette conduite devenait universelle, l’humanité devrait renoncer à tout progrès. Ce sont les spéculations sans intérêt pratique qui enfantèrent les plus grandes découvertes.
Bien avant les pragmatistes modernes, Auguste Comte avait formulé des conseils analogues sur la direction pratique à donner aux études scientifiques. Il voulait même qu’un aréopage de savants interdît les recherches inutiles, telles que l’étude de la composition chimique des astres, considérée comme impossible. Si cet aréopage avait fonctionné, on n’aurait pas découvert l’analyse spectrale qui révéla précisément la composition chimique du soleil et de tous les astres. C’est souvent en poursuivant des chimères que de fort utiles découvertes furent réalisées. Sans les recherches des alchimistes sur la pierre philosophale, la chimie moderne ne serait pas née. Sans les spéculations hasardeuses de Maxwell, la télégraphie sans fil resterait inconnue.
Dès qu’une philosophie nouvelle se répand, on essaie de l’appliquer aux questions passionnant les esprits. Le pragmatisme échappa d’autant moins à cette loi que sa notion d’utilité, considérée comme synonyme de vérité, permet de justifier les pires doctrines. Nous l’avons vu, en effet, utilisé par le syndicalisme révolutionnaire, impossible à défendre d’une façon rationnelle.
De tout temps, d’ailleurs, les politiciens habitués à confondre la vérité avec l’utilité se révélèrent fidèles sectateurs du pragmatisme. Robespierre employa, dans un discours, une des formules les plus chères aux pragmatistes modernes. Après avoir exprimé quelque dédain pour les hypothèses philosophiques, il ajouta : « Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité[14]. »
Le jugement porté sur le pragmatisme dans les pages qui précèdent demeure indépendant des peuples et du lieu où il a pris naissance. On peut justifier quelques parties de cette doctrine en considérant qu’elle s’est développée surtout chez des Américains utilitaires, ayant peu de temps à perdre en discussions et ne voulant retenir des principes que leurs côtés utilisables dans la vie journalière.
Envisagé sous cet angle, le pragmatisme apparaît comme une doctrine bien adaptée aux besoins des États-Unis. Il eut le grand mérite de contribuer à y fortifier la paix religieuse. En se plaçant surtout à ce dernier point de vue, on souscrira volontiers au jugement suivant porté par l’historien Ferrero :
« Le pragmatisme américain est surtout une doctrine de conciliation. Il veut donner aux hommes le moyen de concilier les idées et les doctrines ennemies en prouvant que toutes les idées, même celles qui semblent s’exclure, peuvent nous aider à devenir plus forts, plus sages et meilleurs. A quoi bon alors lutter pour faire triompher l’une au détriment de l’autre, au lieu de laisser les hommes tirer librement de chacune tout le bien qu’elle peut donner ? Ceux qui connaissent l’Amérique du Nord diront que s’il y a une doctrine vraiment américaine, c’est celle-là. »
Avec ce chapitre est terminée l’étude des conceptions religieuses et philosophiques successivement tenues par l’esprit humain pour des vérités. Après avoir vu les religions extérioriser, sous forme de divinités, nos besoins, nos rêves et nos espérances, nous avons constaté que les philosophies vécurent surtout de négations sans rien construire de durable. Elles prétendent actuellement diviniser, les unes l’intuition, les autres l’utilité ; mais ces idoles nouvelles possèdent trop peu de force et de prestige pour s’imposer longtemps.
A côté des religions anciennes et des philosophies modernes se proposant de transformer en vérités les illusions nées de nos désirs, la science a lentement édifié des vérités indépendantes de ces désirs. Nous étudierons bientôt leur genèse.
CHAPITRE IV LES IDÉES MODERNES SUR LA VALEUR DE LA PHILOSOPHIE.
§ 1. Fondements psychologiques de la philosophie. Opinion des savants sur elle. — § 2. Valeur réelle de la philosophie. L’esprit philosophique.
§ 1. — Fondements psychologiques de la philosophie. Opinion des savants sur elle.
Les vérités religieuses que nous avons examinées possédaient des sources affectives, mystiques et collectives, mais fort peu de rationnelles. Les conceptions philosophiques dont nous venons de terminer l’étude sont d’origine exclusivement rationnelle et mystique. Les éléments collectifs et affectifs n’eurent qu’une très faible part dans leur genèse.
La philosophie actuelle n’est pas facile à définir, car son sens se transforma notablement. Elle s’imaginait jadis expliquer les phénomènes et déterminer leurs causes premières. Parfois confondue avec la théologie, elle s’en sépara progressivement et finit par la combattre.
La plupart des philosophies modernes prétendirent toujours se fonder sur la science, mais en différèrent par un point fondamental. La philosophie étant de l’imagination interprétée au moyen de la raison, représente le maximum de ce que peut cette dernière sans la ressource des méthodes expérimentales. La science contient aussi des hypothèses créées par l’imagination, mais elle les soumet au contrôle de l’expérience et de l’observation.
Cette différence constitue un des principaux motifs de l’infériorité des philosophes sur les savants. Les premiers n’ont pour observer le monde que le témoignage de leurs sens, alors que les seconds étendent les limites de ces sens au moyen d’une foule d’appareils. Grâce à leur emploi, les conceptions de l’univers subissent des transformations qu’aucune philosophie n’aurait pu pressentir. Les idées sur notre globe considéré comme centre du monde furent, par exemple, complètement renversées avec la découverte d’instruments montrant notre planète un astre infime, perdu dans l’espace parmi des millions d’autres. Les théories concernant la création se trouvèrent également ruinées quand l’observation enseigna que les êtres actuels dérivent d’espèces antérieures par l’accumulation de lentes modifications héréditaires.
C’est justement parce que les données de la philosophie ne peuvent se vérifier au moyen de l’expérience que des éléments mystiques entrent souvent dans sa formation. Les plus grands philosophes rationalistes : Descartes, Kant et Auguste Comte finirent tous par verser dans le mysticisme. Les conceptions théologiques de la Critique de la raison pratique et plus tard la fondation d’une religion dite positive en sont de frappants exemples.
A cause de ses faibles moyens d’investigation, la philosophie se vit progressivement obligée d’abandonner à la science les problèmes que jadis elle prétendait résoudre. Finalement, son domaine se restreignit presque exclusivement à la métaphysique pure.
Pour ces divers motifs, la philosophie, considérée autrefois comme la première des sciences, est jugée aujourd’hui fort secondaire par beaucoup d’esprits.
Un éminent président de l’Académie des Sciences, Émile Picard, a très bien résumé dans les termes suivants l’opinion générale des savants actuels sur la philosophie :
« Je crois, dit-il, qu’on rencontre rarement parmi les savants adonnés aux sciences de la nature, des esprits prenant quelque intérêt à ce qui est vraiment la philosophie… Les discussions chères aux écoles philosophiques de tous les temps sur le réel et sur le vrai semblent oiseuses à ceux qui observent et qui expérimentent… Le savant se méfie des critiques subtiles qui n’ont jamais conduit à des découvertes effectives… Il a en général l’impression que le philosophe parle un autre langage que lui et il ne cherche pas à le comprendre… La philosophie agite le plus souvent des questions sans réponse. »
Et dans une lettre qu’il m’adressait à ce sujet, mon savant ami confirmait ainsi son jugement :
« Je pense qu’il faudrait réserver le mot philosophie pour les poèmes et les rêveries sur la métaphysique ; ce sont là des plantes qu’on ne cultive pas dans les laboratoires. »
Beaucoup de philosophes professionnels ont fini eux-mêmes par émettre des avis semblables. Un des plus célèbres d’entre eux, W. James, écrit :
« Mettre le pied dans une classe de philosophie, c’est se voir contraint d’entrer en relations avec un univers complètement distinct de celui qu’on a laissé derrière soi dans la rue. Ces deux mondes sont si étrangers l’un à l’autre qu’il est absolument impossible de penser à l’un et à l’autre en même temps… Dans le monde où votre professeur vous fait pénétrer, tout est simple et net, tout est propre, tout est noble. Ici ne se rencontrent plus les contradictions de la vie réelle. Ce monde-là est d’une architecture toute classique : les principes de la raison en tracent les grandes lignes, les nécessités logiques en cimentent les diverses parties… En fait, c’est là beaucoup moins une description de notre monde réel qu’une construction d’un dessin très clair qu’on élève par-dessus et qu’on lui surajoute… On ne fournit là aucune explication de notre univers concret : au lieu de l’expliquer on lui substitue une chose qui en diffère absolument. »
Des appréciations analogues sur la faible valeur de la philosophie se retrouvent jusque chez les professeurs chargés de l’enseigner. Leur indifférence à son égard est aujourd’hui complète. Je renvoie les personnes qui en douteraient à la curieuse enquête faite par M. Binet auprès des professeurs officiels de l’Université, pour savoir à quelle école philosophique ils appartenaient et ce qu’ils enseignaient. Le plus grand nombre renonce à défendre aucune doctrine. Comme il faut bien cependant dire quelque chose et que les chefs de l’Université leur donnent des directions divergentes, ils se bornent à citer les théories ayant momentanément l’appui de ces chefs. L’intuitionnisme et le pragmatisme utilitaire paraissent être à l’heure actuelle les doctrines les mieux acceptées.
L’indifférence des savants et des professeurs pour les systèmes philosophiques s’est également répandue dans le public lettré. Les vieilles élucubrations sur le vrai, le beau, le bien, les facultés de l’âme, etc., semblent un verbiage méprisable, qu’il faut abandonner aux théologiens.
Dépourvus de toute influence, les philosophes officiels continuent à discuter dans une langue diffuse des questions rebattues depuis plus de vingt siècles, sans y ajouter aucun élément nouveau. L’obscurité du langage leur est d’ailleurs nécessaire pour masquer un peu le vide de la pensée[15].
L’ancienne philosophie se transforme aujourd’hui en un simple résumé des généralités de chaque science. Les thèses philosophiques soutenues devant les Facultés deviennent de plus en plus des œuvres de science pure.
Si l’on s’en rapportait uniquement aux jugements cités plus haut, le rôle actuel de la philosophie semblerait bien faible. Nous allons montrer cependant que son influence, beaucoup moins grande que jadis, reste encore considérable.
§ 2. — Valeur réelle de la philosophie. L’esprit philosophique.
Je viens de résumer les appréciations d’un grand nombre de savants et de philosophes modernes, sur la philosophie. Fondées au point de vue rationnel, elles cessent de l’être en dehors de ce cycle.
On doit considérer tout d’abord que la philosophie répondait autrefois à des besoins d’explication que la science ne pouvait alors satisfaire. Elle fut ainsi pendant longtemps la religion des esprits cultivés.
Jusqu’à l’âge moderne, les philosophes seuls se trouvaient détenteurs de quelques idées, alors que la science n’en fournissait pas. Ces idées étaient parfois peu nettes, mais leur obscurité même causa souvent leur succès. On a dit avec raison qu’un principe devenu clair cesse d’être fécond.
Les philosophes jouèrent dans l’histoire de la pensée humaine un rôle quelquefois supérieur à celui des artistes, des littérateurs et des poètes. Aristote domina l’enseignement du Moyen Age. Descartes régna sur le XVIIe siècle. L’action de Kant fut telle qu’on put affirmer justement que « la moitié au moins de la philosophie européenne du XIXe siècle est sortie de lui et se rattache à lui intimement ».
Ses successeurs, Fichte, Schopenhauer, Nietzsche et bien d’autres exercèrent également un ascendant considérable. Seules, certaines théories scientifiques, comme le transformisme, qui montrait la possibilité d’éliminer l’idée de création de l’histoire du monde, et d’en bannir la finalité, eurent une répercussion plus étendue.
Pour apprécier justement le rôle de la philosophie, il ne faut pas l’étudier uniquement dans le présent, mais encore dans un passé récent. On constate alors que son influence s’est propagée à travers tous les domaines.
Elle a fourni aux religions et même à la politique des principes demi-rationnels souvent un peu imaginaires assurément, mais qui leur étaient utiles.
De nos jours même, la philosophie constitue un arsenal où les politiciens, devenus les théologiens des temps modernes, viennent puiser. Certaines dissertations de Karl Marx sur le prolétariat et le socialisme sont imprégnées des conceptions philosophiques de Hegel. Pendant longtemps les principes d’Auguste Comte inspirèrent le radicalisme. Les syndicalistes révolutionnaires se réclament de la philosophie de l’intuition et le modernisme catholique s’appuie sur le pragmatisme.
En dehors de cette influence incontestable mais dérivée souvent d’illusions égalant celles des théologiens, on peut dire que la philosophie a jeté des lueurs très réelles sur beaucoup de sujets. Elle fut la première à montrer que, la connaissance du monde extérieur se bornant aux interprétations des sens, la réalité nous est inaccessible. Ainsi se trouvait mis en évidence le côté relatif des conceptions humaines. « Ce sont les philosophes, dit Nietzsche, qui ont inventé les causes, la succession, la finalité, la relativité, la contrainte, le nombre, la loi, la liberté, la modalité, le but. »
Cette période de découvertes philosophiques représente d’ailleurs une phase disparue. Dans l’ère nouvelle où elle est entrée, la philosophie ne saurait plus fournir des moyens d’explication, mais simplement de généralisation.
Cependant si son rôle a cessé comme agent de découvertes, elle aura du moins laissé un mode de penser constituant ce que l’on peut appeler l’esprit philosophique. Il consiste à extraire le général du particulier et à bâtir des synthèses avec les petits matériaux accumulés par des milliers de chercheurs.
La science moderne a le droit de dédaigner la philosophie, l’ayant distancée grâce à ses recherches, mais elle ne pourra jamais se passer d’esprit philosophique. Lui seul dégage, à chaque époque, les principes généraux de la poussière des faits d’où ils émanent. Ces principes orientent ensuite — bien que d’une façon inconsciente quelquefois — les recherches d’innombrables travailleurs. Chaque génération s’alimente ainsi avec deux ou trois principes tenus pour des dogmes jusqu’au jour où ils sont renversés.
CHAPITRE V L’ÉDIFICATION SCIENTIFIQUE DE LA CONNAISSANCE.
§ 1. L’explication scientifique des phénomènes. — § 2. La connaissance qualitative des phénomènes. — § 3. Le passage du qualitatif au quantitatif. Mesure des relations entre les phénomènes. — § 4. Rôle de l’expérience et de l’observation. — § 5. Les méthodes scientifiques de raisonnement.
§ 1. — L’explication scientifique des phénomènes.
En pénétrant dans le cycle de la connaissance scientifique des phénomènes, nous allons aborder un monde entièrement nouveau. Méthodes d’étude, interprétations, résultats, tout va changer. Nous verrons l’homme enfin sorti de lui-même acquérir un pouvoir immense sur la nature qui pendant de longs siècles l’avait étroitement asservi.
Les certitudes religieuses, philosophiques et morales étudiées précédemment étaient personnelles. Fondées sur notre adhésion, elles ne possédaient guère que des éléments affectifs et mystiques pour soutiens. Dépendant des idées d’un moment, elles suivaient leurs variations.
A ces vérités personnelles les méthodes de la science substituèrent des vérités impersonnelles vérifiables par chacun et qui échappent ainsi aux contestations. Le contrôle scientifique permit à l’esprit humain de passer du subjectif à l’objectif.
L’explication des phénomènes par les philosophes appartenait bien, comme celle de la science, au cycle du rationnel. Mais leur raison s’exerçant sur des vues de l’esprit déduites d’observations qu’aucune expérience ne venait contrôler, leurs conceptions restaient toujours subjectives. La science seule fit pénétrer l’homme dans une sphère purement objective dont la théologie et la philosophie avaient ignoré l’existence.
La connaissance réelle du monde ne fut ébauchée qu’avec l’acquisition de méthodes d’observation et d’expérimentation rigoureuses. Les débuts de cette évolution remontent à l’époque de la Renaissance.
Les premières études scientifiques des phénomènes portèrent un coup sérieux aux explications théologiques en montrant le monde régi par des lois fixes où le caprice de volontés supérieures n’intervenait jamais.
Le développement progressif de cette notion conduisit la science à des conceptions nouvelles. Renonçant à obtenir de ses dieux des explications qu’ils ne lui donnaient pas, l’homme se tourna de plus en plus vers la science, qui devint ainsi pour beaucoup une idole de laquelle on pouvait tout attendre.
Il ne faut lui demander cependant que ce qu’elle peut donner. La science présente en effet ce double caractère un peu déconcertant, de résoudre des problèmes formidables et de rester impuissante devant des questions en apparence très simples. Elle découvre la vapeur et l’électricité, soumet à nos besoins les forces de la nature, mais ne peut dire encore pourquoi le gland devient chêne, pourquoi la pierre lancée en l’air retombe, pourquoi le bâton de cire frotté attire les corps légers. Le domaine scientifique est plein d’interrogations demeurées sans réponses.
Cette contradiction entre l’extrême puissance et l’extrême impuissance s’évanouit dès que l’on comprend les méthodes de la science, son but, ses limites, en un mot le mécanisme d’édification de la connaissance.
§ 2. — La connaissance qualitative des phénomènes.
Tous les phénomènes dont l’ensemble constitue l’univers nous sont révélés seulement par les impressions qu’ils produisent sur nos sens. Ceux-ci restent toujours interposés entre l’univers réel et nous.
Interprétant ces impressions, l’intelligence nous fournit une image acceptée comme une copie fidèle du monde extérieur, bien que ne lui ressemblant pas.
La nature véritable des choses ne nous échappe pas seulement parce que le monde extérieur n’est connu qu’à travers nos sens. Alors même que ces derniers nous montreraient l’univers réel et que le bruit ne serait pas une création de notre oreille, et la lumière une conséquence de la structure de notre rétine, nous ne connaîtrions les choses que très incomplètement encore, nos sens et les instruments qui les étendent nous révélant seulement de minimes fragments du monde véritable. L’œil, par exemple, ne perçoit pas la dixième partie du spectre lumineux ; s’il pouvait distinguer les radiations émanées de tous les êtres vivants en raison de leur température, il les verrait clairement pendant la nuit. L’être que nous percevons est une forme fictive créée par nos sens. Si nous parvenions à le contempler tel qu’il existe réellement, entouré de la vapeur d’eau qu’il exhale, du rayonnement que sa température engendre, ce même être nous apparaîtrait sous l’aspect d’un nuage aux changeants contours.
Nos sens extrayant seulement de la réalité ce qui leur est accessible, les formes qu’ils y découpent sont nécessairement très factices. Nous silhouettons des apparences en établissant du discontinu dans le continu, du limité dans l’illimité. Si l’on admettait que les contours réels d’un corps ne s’arrêtent qu’au point où ce corps cesse d’agir, on devrait dire qu’ils ne s’arrêtent nulle part. Le morceau de métal tenu à la main agit par son attraction sur les astres les plus lointains et échange des radiations avec eux. Il n’a donc d’autres limites dans l’espace que celles assignées par la sensibilité de nos sens ou de nos instruments. Nous les fixons, non pas aux points où un corps n’agit plus, mais à l’endroit où il cesse d’impressionner nos sens imparfaits.
Les êtres vivants créent donc ou, si l’on préfère, délimitent artificiellement les éléments de l’univers suivant leurs possibilités de perception.
Des créatures douées d’autres sens auraient une idée du monde fort différente de la nôtre. Ceux de certains animaux leur permettent probablement de percevoir des qualités ignorées de nous. Plusieurs d’entre eux, en effet, voient dans l’obscurité, d’autres possèdent le sens de l’orientation, celui de la prévision du temps, etc. S’ils étaient assez intelligents pour essayer de nous communiquer leurs impressions, nous ne comprendrions pas plus leur langage qu’un aveugle de naissance les couleurs, puisque ce langage correspondrait à des qualités inconnues de nous.
La science n’a pas d’ailleurs à s’occuper des réalités en elles-mêmes, ou noumènes des philosophes, ni à les opposer aux apparences, c’est-à-dire aux phénomènes révélés par nos sensations. Celles-ci constituent des équivalents accessibles de choses inaccessibles. Les réfractions créées au moyen de nos sens étant presque identiques pour tous les êtres bâtis sur le même type, la science peut les considérer comme des réalités et construire son édifice avec elles. Si nous n’atteignons pas le réel, nous en atteignons une image semblable pour les êtres constitués comme nous.
Dans ses recherches, la science ne saurait du reste se préoccuper de toutes ces considérations. Peu lui importe de savoir si le monde, tel que nous le percevons, est réel ou irréel. Elle l’accepte comme il apparaît et tâche de s’y adapter, sans chercher quelles idées peuvent s’en faire un insecte, un habitant de Sirius ou un être supérieur possédant d’autres sens. Nos connaissances sont à notre mesure et ne nous intéressent que parce qu’elles sont à cette mesure. Nous savons de l’univers ce que nous parvenons à y découvrir, et comme chaque jour nous y découvrons plus de choses et les percevons d’une façon plus précise, l’édifice de notre connaissance grandit constamment.
§ 3. — Le passage du qualitatif au quantitatif. La mesure des relations entre les phénomènes.
La véritable connaissance des phénomènes remonte seulement à l’époque où la science acquit un langage traduisant des relations numériques dégagées de toute appréciation personnelle. Elle y réussit en passant du qualitatif au quantitatif.
Une science n’est constituée qu’après cette évolution. La psychologie et l’histoire, n’ayant pu encore l’effectuer, restent vagues, imprécises et sujettes à des interprétations contradictoires.
L’observation la plus simple montre immédiatement l’abîme qui sépare les évaluations qualitatives et quantitatives d’un phénomène. Dire qu’un corps est lourd, froid ou chaud, c’est énoncer une impression pouvant varier avec les individus, ou suivant l’état physiologique d’un même individu. Traduire par un chiffre le poids ou la température de ce corps, c’est soustraire l’observation à toute interprétation personnelle.
Le savant accroît sa connaissance du monde, ou plutôt des relations entre les choses, à force de multiplier ces mesures, ou les définitions précises qui, dans les sciences biologiques, équivalent un peu à des mesures. Il prévoit le cours des astres, en découvre la composition, lit dans les vestiges des êtres leur histoire passée et agrandit immensément ainsi le cycle de ses représentations mentales, cycle si étroit pour les hommes qui nous ont précédés.
Le but essentiel de la science, celui qu’elle poursuit avec le plus d’opiniâtreté, est donc d’établir des relations quantitatives entre les phénomènes. Le quantitatif représente l’âge de la sensation raisonnée, le qualitatif, la période de l’obscur instinct. Le quantitatif régit l’univers et en contient l’explication.
§ 4. — Rôle de l’expérience et de l’observation.
Comment la science réussit-elle à déterminer les relations numériques entre les phénomènes ?
Elle y arrive par l’observation et l’expérience, mais au prix de difficultés extrêmes, car les phénomènes ne sont accessibles qu’extériorisés en mouvement, c’est-à-dire en changements. La chaleur, l’électricité et toutes les formes d’énergie, nous sont révélées uniquement grâce à des déplacements de masses. Les qualités appréciées par nos sens résultent toujours de modifications matérielles, visibles ou cachées. Tous les instruments de mesure : thermomètres, galvanomètres, etc., indiquent de semblables déplacements. On doit donc, pour bien saisir un phénomène, le soumettre aux transformations capables de lui faire produire des mouvements.
Il est très possible et même fort probable que la nature contienne autre chose que du mouvement et sans doute tous les phénomènes ne sont pas d’origine cinétique, mais la structure de nos sens ou des instruments qui les complètent nous empêche de connaître ceux n’ayant pas une telle origine.
La science expérimentale se base donc sur des mesures. Obtenir ces mesures de façon précise présente une telle difficulté qu’aucune grandeur physique n’est connue avec une rigoureuse exactitude. Impossible encore d’établir deux mètres égaux, et tout ce qu’on peut faire est d’évaluer, au prix d’un énorme labeur, de combien un mètre diffère d’un autre pris comme type. Le poids exact du kilogramme reste encore ignoré, malgré les efforts répétés par plusieurs générations de physiciens depuis un siècle[16].
La précision dans les mesures, qui constitue un des principaux buts de la science, est donc très difficile à atteindre. La précision absolue ne s’obtient même jamais puisque, comme il vient d’être dit, on ne connaît avec certitude la valeur réelle d’aucune grandeur physique ou chimique. Nous savons seulement mesurer avec une certaine précision le degré de notre imprécision, c’est-à-dire indiquer dans quelles limites les erreurs sont renfermées.
Si incomplet soit-il, ce résultat n’est atteint que très péniblement. Voilà pourquoi des sciences fondamentales comme l’astronomie, la physique et la chimie, mirent si longtemps à réaliser leurs progrès.
Les personnes étrangères à la science comprennent peu l’importance de telles mesures et surtout l’utilité de décimales incertaines à la poursuite desquelles les savants consacrent tant de labeurs. Seuls, ces derniers savent que les décimales, si difficilement accessibles, contiennent les secrets des choses. Grâce à leur examen approfondi ont été découverts l’argon et les gaz divers qui l’accompagnent. Un progrès dans les mesures est bientôt suivi de progrès scientifiques et même industriels importants. Toute l’artillerie moderne se trouva transformée dès que le dixième de millimètre devint une mesure courante dans le forage des fusils et des canons. Si, au lieu de mesurer péniblement le 1/10 de seconde d’arc, nous pouvions en mesurer le cent millième, notre astronomie serait complètement changée et nous découvririons les lois des mouvements d’astres lointains supposés immobiles dans l’espace par les anciens procédés de mesures, alors qu’ils se déplacent avec une immense vitesse. Si la balance avait pu révéler le cent millième de milligramme, la dématérialisation de la matière se trouverait connue depuis longtemps.
Le thermomètre, fondé sur les changements de volume de la matière réalisés par la chaleur, ne révèle que difficilement le centième de degré. La découverte d’un autre instrument, le bolomètre, basé sur la résistance électrique des métaux sous l’action de la température, permit de mesurer le cent millionième de degré, et nous apprit aussitôt que le spectre solaire était beaucoup plus étendu qu’on ne le supposait. Cette observation aura sans doute une grande influence sur nos connaissances en météorologie, si rudimentaires encore.
Chaque ordre de phénomènes possède un réactif permettant sa constatation et sa mesure. La découverte d’un réactif sensible à grande distance aux ondes éthérées qui accompagnent toute décharge électrique rendit possible la télégraphie sans fil. Les forces de la nature sont peut-être extrêmement nombreuses, mais, pour les connaître, il faut d’abord découvrir leurs réactifs.
§ 5. — Les méthodes scientifiques de raisonnement.
On ne peut faire aucun raisonnement utile sans l’appuyer sur des faits imaginaires ou réels. Rien ne se crée par le raisonnement pur. La pensée qui s’exerce sur elle-même, sans matériaux venus du dehors, reste une spéculation vide. Une notion abstraite dépourvue de support concret ne peut même pas être conçue.
Le raisonnement sert surtout à interpréter les observations fournies par les sens. Ses deux formes essentielles sont, comme on le sait, l’induction et la déduction. L’induction généralise les cas particuliers et en tire des conclusions générales. La déduction conclut du général au particulier. L’esprit humain oscille toujours entre l’induction et la déduction.
La généralisation est une opération intellectuelle normale se produisant même chez des êtres très primitifs. Les représentations mentales d’un cas particulier tendent toujours à se généraliser et à engendrer des conséquences. L’esprit inférieur, comme le cerveau supérieur, généralise. Le second diffère du premier parce qu’il sait vérifier la valeur de ses généralisations. On peut donc dire de la généralisation que, suivant la façon dont il en est fait usage, elle constitue la faculté la plus haute ou la plus basse de l’esprit humain.
Quelles que soient les méthodes de raisonnement nos acquisitions vont toujours du connu à l’inconnu. L’inconnu n’est même perceptible qu’à travers le connu.
Tous les phénomènes de la nature se trouvant dans une étroite dépendance réciproque, beaucoup de facteurs peuvent contribuer à la production de chacun d’eux. Or, il importe de savoir déterminer le rôle réel ou apparent de ces divers facteurs et surtout leur degré d’importance. C’est ce que permet la méthode comparative dont Claude Bernard fit un si judicieux usage dans ses recherches. Elle consiste, quand une expérience semble dépendre de plusieurs conditions, à la répéter, en ne faisant varier qu’une seule de ces conditions à la fois. Une telle méthode, extrêmement féconde, bien que fréquemment oubliée, s’applique aussi bien aux questions industrielles qu’aux problèmes scientifiques. Le savant ingénieur américain Taylor transforma l’industrie de l’acier en consacrant vingt-cinq années de recherches à déterminer l’influence des divers facteurs pouvant agir dans le travail des métaux. Après avoir découvert une douzaine de variables indépendantes, il n’en faisait varier qu’une seule à la fois au cours de ses expériences.
Les liens qui unissent les choses étant innombrables, nos observations et, par conséquent, nos explications des phénomènes ne peuvent jamais être complètes. Un astre, par exemple, ne suit pas tout à fait la marche que la théorie lui assigne : un corps ne tombe pas tout à fait verticalement. Il reste donc dans chaque explication des résidus dont une science plus avancée doit rechercher l’origine. L’interprétation de ces résidus conduit toujours à quelque découverte. C’est en étudiant les causes des petites perturbations inexpliquées d’une planète, que Leverrier découvrit l’existence d’un astre inconnu qui devait être Neptune. C’est en recherchant les origines de très infimes différences perçues dans la composition de l’air que l’illustre Ramsay put constater la présence à travers l’atmosphère de l’argon et de divers gaz ignorés avant lui.
L’interprétation, on le voit par les remarques précédentes, se trouve donc plus difficile encore que la simple observation. Elle n’est jamais fille du hasard, mais seulement de longues réflexions. Nombre de faits scientifiques, dont l’interprétation restait ignorée, deviennent très féconds, dès que leur signification est comprise. La décharge de corps électrisés par les flammes fut connue pendant près d’un siècle sans que personne soupçonnât que l’explication de ce fait pouvait, — comme je l’ai montré ailleurs, — conduire à la théorie de l’évanouissement de la matière jadis jugée éternelle.
Toutes nos connaissances constituant de simples relations généralement mises en évidence par des comparaisons, l’analogie offre dans la recherche un guide précieux. Elle incite à rapprocher des phénomènes plus ou moins semblables et à rechercher leurs ressemblances et leurs différences. Reconnaître les analogies cachées et éliminer les ressemblances trompeuses est fort difficile.
Quand Fourier découvrit les lois de la propagation de la chaleur à travers un mur et montra que la quantité qui le traverse est proportionnelle à la différence de température et en raison inverse de la distance des faces du mur, il n’y avait qu’à remplacer le mot température par le mot tension et le mot mur par celui de fil, pour avoir la loi de la propagation du courant électrique. Cette analogie était cependant si difficile à saisir que quand Ohm la découvrit, il lui fallut plus de dix ans pour en faire reconnaître l’exactitude. Le principe de Carnot, basé sur l’analogie de la chute de la chaleur avec celle de l’eau qui transforma la physique moderne, passa également inaperçu quand il fut énoncé. Les physiciens, même après en avoir constaté l’importance, mirent plus de vingt-cinq ans avant de comprendre que ce principe s’appliquait à toutes les formes d’énergie et non pas seulement à la chaleur. Ici encore l’analogie, quoique évidente aujourd’hui, était d’abord très difficile à percevoir.
L’établissement de ces analogies lointaines conduit souvent à de grandes découvertes, mais demande beaucoup de temps. On attendit pendant des milliers d’années les naturalistes capables de reconnaître que le crâne est une vertèbre modifiée et que l’embryon répète certaines formes ancestrales des espèces dont il dérive.
Très malaisées à découvrir, les analogies cachées sous des différences rencontrent parfois plus de difficultés encore à se faire accepter. Nous vivons tous dans une atmosphère d’idées établies et considérons volontiers comme un ennemi celui qui nous oblige à en changer. C’est pourquoi l’interprétation de faits très clairs est souvent très longue. Il fallut des siècles d’efforts pour prouver que les plantes avaient un sexe. En 1850, l’Académie des sciences d’Amsterdam décernait un prix à un savant naturaliste allemand, niant encore la sexualité des fleurs. La science ne fut fixée qu’à une époque très récente, sur ce point d’interprétation devenu aujourd’hui si élémentaire[17].
On considère généralement les faits comme des phénomènes simples et irréductibles, il n’en est rien. Un fait, ainsi qu’une sensation ou une idée, représente toujours une synthèse d’éléments plus ou moins nombreux. Par abstraction ou par défaut de connaissance, nous négligeons ceux jugés accessoires. Un corps combustible brûle quand on le plonge dans une flamme, voilà un fait supposé par l’ignorant, élémentaire. Il constitue pourtant une synthèse si compliquée qu’elle est restée incomprise pendant des siècles. Le génie d’un Lavoisier fut nécessaire pour en saisir quelques éléments. Même aujourd’hui nous sommes très loin encore de les connaître tous.
Un fait constaté représente donc une opération dans laquelle est déjà intervenue une abstraction involontaire ou réfléchie.
Il n’existe pas de faits simples, puisque aucun phénomène ne se trouve complètement isolable dans la nature. C’est nous qui, par abstraction, créons leur simplicité en laissant de côté tout ce qui se rattache à eux. Un fait isolé se présente donc nécessairement déformé.
Il suffit de considérer le phénomène le plus connu, la verticalité de la chute d’une pierre, par exemple, pour voir combien sont nombreux les éléments négligés dans son observation. Quand nous disons qu’un corps abandonné à lui-même tombe verticalement nous énonçons une constatation supposée très simple. Elle ne l’est cependant que parce que nos moyens de mesure ne permettent pas d’enregistrer tous les facteurs : mouvement de rotation de la terre, attraction de la lune et du soleil, etc., dont l’influence impose nécessairement au corps qui tombe une trajectoire voisine de la verticale, mais qui n’est pas une verticale.
Les mathématiciens tâchent d’introduire ces influences étrangères dans leurs calculs en ajoutant à la formule générale de chaque phénomène des corrections successives, destinées à représenter les irrégularités dues à des causes accessoires. Il faudrait en introduire indéfiniment, si l’on voulait poursuivre une exactitude absolue, d’ailleurs inaccessible. La science ne peut donc être faite que d’approximations.
Tous les phénomènes s’enchaînant, la connaissance de l’un d’eux permet souvent d’en découvrir beaucoup d’autres. « La piste d’un pied fourchu, écrivait Cuvier, donne à celui qui l’observe et la forme des dents, et la forme des mâchoires, et la forme des vertèbres, et la forme de tous les os des jambes, des cuisses, des épaules et du bassin de l’animal qui vient de passer. »
C’est grâce à l’enchaînement des phénomènes que nous pouvons souvent les produire non seulement sans les comprendre, mais sans même soupçonner leur mécanisme.
« Notre puissance, écrit Berthelot, va plus loin que notre connaissance. En effet, étant données un certain nombre de conditions d’un phénomène imparfaitement connu, il suffit souvent de réaliser ces conditions pour que le phénomène se produise aussitôt dans toute son étendue ; le jeu spontané des lois naturelles continue à se développer et complète les effets, pourvu que l’on ait commencé à le mettre en œuvre convenablement… Si les forces une fois mises en jeu ne poursuivaient pas elles-mêmes l’œuvre commencée, nous ne pourrions imiter et reproduire par l’art aucun phénomène naturel ; car nous n’en connaissons aucun d’une manière complète, attendu que la science parfaite de chacun d’eux exigerait celle de toutes les lois, de toutes les forces qui concourent à le produire, c’est-à-dire la connaissance parfaite de l’univers. »
CHAPITRE VI LES LOIS SCIENTIFIQUES ET LES THÉORIES DES PHÉNOMÈNES.
§ 1. Les lois scientifiques et leur degré d’exactitude. — § 2. Les grandes théories scientifiques et leur rôle. — § 3. Les conceptions scientifiques de l’univers. — § 4. Les limites supposées du connaissable.
§ 1. — Les lois scientifiques et leur degré d’exactitude.
Les lois scientifiques représentent simplement des relations quantitatives constantes entre certains phénomènes.
Elles constituaient pour beaucoup d’esprits le type de la certitude absolue. Cette idée fut abandonnée quand les mesures scientifiques devinrent plus exactes.
« Si nous étudions de près les phénomènes physiques, écrit le professeur Chwolson, nous pouvons nous convaincre qu’il n’y a presque aucune loi physique qui soit exactement vérifiée. Dans presque tous les cas nous observons des écarts plus ou moins grands relativement à ces lois. »
Ces écarts montrent que nous connaissons seulement quelques-unes des conditions des phénomènes. Pour établir une loi, on est obligé, répétons-le, d’éliminer, en raison de leur nombre ou de la difficulté de les découvrir, les facteurs secondaires. Tous les phénomènes de la nature se trouvant dans une dépendance réciproque, réagissent les uns sur les autres. Notre intelligence n’est pas assez vaste pour embrasser leur ensemble et nous créons des discontinuités en ne tenant compte que des facteurs les plus importants. La loi se trouve alors à peu près exacte dans certaines limites, c’est-à-dire tant que les facteurs négligés n’exercent qu’une faible influence. Si cette influence grandit, la loi perd son exactitude et peut même s’évanouir. La loi de Mariotte, par exemple, à peu près vraie pour des gaz très éloignés de leur point de liquéfaction, cesse de l’être dès qu’on s’approche de ce point critique.
La loi paraît parfois rigoureuse quand des instruments insuffisants ne permettent pas de révéler ses inexactitudes. Ainsi arriva-t-il pour les lois astronomiques de Kepler, qui ne pouvait tenir compte de perturbations inaccessibles à ses moyens d’observation quand il les formula.
Les lois scientifiques sont donc uniquement des sortes de vérités moyennes. Suffisantes dans la pratique, elles ne constituent nullement des vérités absolues.
Les théorèmes mathématiques eux-mêmes ne méritent pas davantage d’ailleurs ce qualificatif d’absolu. Poincaré l’a trop bien montré pour qu’il soit nécessaire d’y insister ; mais, sans vouloir examiner avec lui les formes possibles de la géométrie dans des mondes autrement constitués que le nôtre, il suffira de remarquer que les bases de notre géométrie euclidienne elle-même sont imaginaires. Elle nous parle en effet de corps à une ou deux dimensions n’ayant jamais existé et impossibles même à concevoir. Il n’y a dans notre univers que des corps à trois dimensions. Le point le plus infime, fût-il très inférieur au dernier des microbes, possède trois dimensions, la ligne la plus fine a toujours une épaisseur, une largeur, une longueur et par conséquent trois dimensions. On peut les négliger dans les calculs, mais cela ne les prive pas de l’existence. Si nous considérons le point comme la limite d’une sphère, la droite comme la limite d’un cylindre, etc., les figures ne perdent nullement pour cela leurs propriétés et gardent par conséquent leurs trois dimensions.
On ne doit donc pas plus rechercher l’absolu en mathématique que dans les autres sciences. Il se réfugia pendant longtemps dans le monde des vérités statiques constitué par les spéculations de la géométrie, mais ce monde paraît lui aussi n’avoir bien souvent pour base que des hypothèses un peu incertaines[18].
« En étudiant les plus récents travaux sur les principes de la géométrie on est effrayé, écrit l’éminent mathématicien Émile Picard, à la vue de la longue liste des postulats nécessaires à poser pour que la géométrie ait toute la rigueur logique qu’on lui attribue généralement. »
J’avoue ne pas partager cet effroi. Les postulats permettent l’établissement de formules mathématiques rigoureuses et chacun sait le prestige exercé sur les âmes simples par les propositions revêtues d’une telle forme. Il est bon de pouvoir fabriquer de temps à autre des vérités supposées absolues. Leur possession est très réconfortante pour l’esprit. Bien que la science nous refoule de plus en plus dans le relatif et l’approximatif, nous poursuivons toujours l’absolu.
§ 2. — Les grandes théories scientifiques et leur rôle.
On vient de voir que l’édifice de la science se constituait avec des faits convenablement interprétés. Mais observer et interpréter n’est pas tout le rôle du savant. Quand il possède un certain nombre de faits dont les lois sont bien expliquées, il est conduit à construire des théories générales embrassant l’interprétation d’un grand nombre de phénomènes.
Cette partie de sa tâche est tellement difficile, que les principes directeurs de chaque époque se trouvent fort peu nombreux, alors que les faits dont on les dégage sont innombrables.
Les faits représentent les matériaux indispensables des grandes théories. De nombreux ouvriers doivent être employés à leur découverte avant que se rencontrent les esprits supérieurs capables d’édifier les synthèses qui sont l’âme de la science.
« Une accumulation de faits n’est pas plus une science, écrit Poincaré, qu’un tas de pierres n’est une maison. »
Il peut arriver que celui qui observe les faits parvienne à en établir la synthèse, mais généralement les aptitudes à l’analyse et à la synthèse se rencontrent rarement chez le même savant. Les hommes ayant depuis un siècle — comme Lamarck et Darwin par exemple, — le plus profondément transformé la pensée scientifique ne sont pas ceux qui ont découvert le plus de faits, mais qui ont su voir les liens rattachant des faits déjà connus.
Toute théorie étant obligée de s’appuyer sur des faits, c’est-à-dire sur des fragments de choses et les faits restant toujours incomplets, toute théorie renferme nécessairement des parties hypothétiques. Elle ressemble un peu à ces restitutions d’édifices anciens par des archéologues. A côté d’indications à peu près sûres, il en reste toujours de problématiques.
L’histoire entière de la science montre combien furent fécondes les grandes théories scientifiques, malgré leurs parties incertaines. Ces incertitudes mêmes peuvent être fort utiles par les vérifications qu’elles provoquent. Les conceptions de Darwin sont très hypothétiques, et pourtant bien peu ont joué un rôle aussi fondamental sur la pensée scientifique de toute une génération et suscité autant de recherches. Elles introduisirent l’idée de continuité dans les sciences naturelles, montrèrent la possibilité d’explications scientifiques où l’on n’en voyait pas et permirent la synthèse de faits que rien ne semblait pouvoir rattacher. Il n’est pas démontré que la transformation des êtres se fasse par sélection et il est fort possible que les caractères spécifiques des espèces soient acquis autrement qu’au moyen de petites accumulations héréditaires. Mais tout cela importe peu. Le monde soulevé par Darwin est resté soulevé. La possibilité du transformisme grâce à des moyens naturels demeura établie, la théorie des créations successives des êtres fut ruinée pour toujours et la pensée des savants a profondément évolué.
Il en est de même pour la plupart des grandes théories. Celles de Pasteur ont aussi complètement modifié la science que celles de Darwin. Elles renouvelèrent d’importantes industries, créèrent la médecine moderne, révélèrent un monde ignoré, et cependant, des idées primitives de cet éminent esprit, les plus importantes ont déjà disparu.
Nous ne devons donc pas juger les théories d’après la part de vérité qu’elles contiennent, mais surtout en raison des recherches qu’elles provoquent. Même au seul point de vue pratique de l’utilité pure, on peut les considérer comme des instruments de découvertes d’une incomparable puissance. Elles orientent les recherches de milliers d’investigateurs. Si les théories étaient bannies, il n’y aurait plus ni science ni découvertes possibles. « Les idées théoriques, écrit justement Émile Picard, apparaissent de plus en plus comme le germe fécond d’où sortent la plupart des progrès. »
Toutes nos théories scientifiques sont certainement destinées à se transformer, mais énoncer une telle proposition c’est dire simplement que la science progressera encore. Les théories ne changent pas parce qu’elles sont fausses, mais parce que l’acquisition de faits nouveaux les force de s’adapter à ces faits. Elles sont vraies au moment où on les émet, parce qu’elles expliquent les faits alors connus. Grâce à elles on en découvre d’autres, et la théorie qui enfanta les faits nouveaux se voit ensuite transformée par eux.
Le rôle des théories générales dans la science est donc immense. Le chercheur qui n’en possède pas pour se guider demeurera toujours un modeste ouvrier attendant ses inspirations du pur hasard ou de la direction d’un maître.
A côté de leurs avantages manifestes, les grandes théories ont aussi leurs inconvénients. Pour les esprits simples, elles constituent bientôt des dogmes, et leurs sectateurs se trouvent ainsi ramenés dans le cycle des croyances. Le dogme scientifique est traité par eux comme un dogme religieux devant s’accepter sans discussion. Le finalisme d’Aristote, les créations successives de Cuvier, la sélection de Darwin et bien d’autres théories que les siècles ont vu naître et périr, eurent pendant leur règne la puissance des certitudes religieuses. Nul n’osait par conséquent tâcher d’en scruter les fondements.
§ 3. — Les conceptions scientifiques de l’univers.
La science n’est pas toujours restée sur le terrain solide de l’étude des relations des phénomènes et de l’utilisation des forces de la nature. Comme les religions et les philosophies, elle essaya de pénétrer les grands mystères de l’univers et d’en établir la synthèse.
Pour réaliser une telle tâche, les savants ne pouvaient utiliser naturellement que les fragments connus des choses. Ces fragments étant très peu nombreux encore, les constructions édifiées apparaissent, avec les nouveaux progrès de la science, médiocrement satisfaisantes.
Les conceptions scientifiques actuelles de l’univers ne sont pas d’ailleurs nombreuses, puisqu’elles se ramènent à deux : la théorie mécanique et la théorie énergétique.
La première, qui remonte à Descartes et servit de base aux calculs de Laplace, considère dans la nature deux éléments fondamentaux, les atomes et le mouvement. La masse de l’atome est l’invariant universel. Des combinaisons de ses mouvements résulteraient tous les phénomènes.
Vers la seconde moitié du dernier siècle, on découvrit, ou crut découvrir, un autre invariant, l’énergie, qui sembla pouvoir se substituer au premier pour la conception des phénomènes. De son étude dérive la théorie dite énergétique.
D’après cette théorie, tous les phénomènes sont considérés comme engendrés par les mutations d’une grande entité indestructible, l’énergie. Laissant de côté les notions de masse, d’atome, de forces quelconques, on se borne à mesurer les variations d’énergie qui accompagnent les phénomènes.
Et toutes les énergies paraissant transformables, en ce sens du moins qu’avec l’une d’elles se produisent facilement les autres, il devient possible d’exprimer au moyen d’une même unité les manifestations diverses de l’énergie. On choisit, suivant le cas, celle dont la mesure est facile, la chaleur, par exemple.
La conception énergétique rendit plus aisée la substitution du quantitatif au qualitatif dans l’étude des phénomènes, mais elle n’apporta aucune explication nouvelle de ces phénomènes. Tout en mesurant sans difficulté les effets de l’énergie, nous ne savons rien de sa nature. Les opérations de mesures réalisées sur elle sont du même ordre que celle du facteur de chemin de fer pesant des malles dont il ignore le contenu.
La possibilité de changer à volonté une forme quelconque d’énergie en une autre forme équivalente, possibilité qui est la base de toute notre industrie, justifie la réalité de cette notion philosophique, à laquelle nous avons déjà fait allusion, que les phénomènes de la nature étant intimement liés entre eux la modification des uns entraîne nécessairement celle des autres. Les choses se passent comme si l’univers formait une sorte de système articulé dont l’équilibre ne peut se trouver modifié en un point sans l’être aussitôt ailleurs d’une façon équivalente[19].
Il faut voir seulement dans ces théories des méthodes de travail et renoncer à en tirer des explications sur l’origine des choses et leurs transformations. De telles théories perdent, du reste, presque toute valeur si au lieu de les appliquer uniquement aux opérations physico-chimiques, on tente de les faire intervenir dans l’explication des phénomènes qui nous intéressent le plus, ceux de la vie.
§ 4. — Les limites supposées du connaissable.
Le bref exposé qui précède résume ce que nous savons de l’édifice de nos vérités scientifiques et des méthodes permettant de le construire. Il paraît actuellement à peine ébauché, alors qu’autrefois on le croyait bâti pour toujours, parce que notre science est devenue plus pénétrante et plus précise. Ses ambitions se montrent d’ailleurs beaucoup moins grandes aujourd’hui que jadis. En présence d’une immensité encore presque ignorée, éclairée seulement par de fugitives lueurs, le savant ne peut plus songer à ces grandes synthèses qui tentèrent les philosophes de tous les âges.
Incapables de comprendre actuellement le monde dans son ensemble, nous devons en étudier d’abord de petits fragments. Avant de découvrir la raison première d’un seul phénomène, il faudra connaître la longue série de ses raisons successives. Le sujet est trop vaste pour les limites actuelles de notre intelligence. L’histoire d’un corps quelconque, celle d’un simple caillou, par exemple, impliquerait la connaissance complète de tous les mystères de l’univers.
De cette impuissance, nous ne conclurons pas, avec beaucoup de philosophes, qu’il y ait des choses inconnaissables, mais seulement qu’il en existe beaucoup encore inaccessibles à notre connaissance. Si les théories de l’inconnaissable avaient jamais exercé une influence quelconque sur la marche de la science, tous ses progrès auraient été paralysés. Nous avons déjà rappelé qu’Auguste Comte rangeait parmi les choses inconnaissables, dont il devenait inutile de s’occuper, la composition chimique des étoiles que l’analyse spectrale révéla plus tard. Du prétendu inconnaissable d’aujourd’hui sera formé sans doute le connaissable de demain.
Les découvertes modernes montrent qu’il est impossible de tracer des bornes à la science et de l’enfermer dans un cercle de prétendues vérités jugées nécessaires. On arrive toujours à reconnaître, d’abord que ces vérités ne sont pas nécessaires, et ensuite qu’elles ne sont pas vraies.
Quoi qu’il en soit des limites actuelles de la science, ses découvertes ont certainement donné à l’homme une domination de la nature qui finira sans doute par égaler celle attribuée à ses anciens dieux. Les forces prodigieuses maniées par le savant moderne lui confèrent un pouvoir déjà supérieur à celui des divinités de la mythologie antique.
CHAPITRE VII LES VÉRITÉS ENCORE INACCESSIBLES ET LES FORMES IGNORÉES DE LA CONNAISSANCE.
§ 1. Limites actuelles de notre connaissance du monde physique. — § 2. Limites actuelles de notre connaissance des phénomènes de la vie.
§ 1. — Limites actuelles de notre connaissance du monde physique.
Savants et philosophes ont reconnu depuis longtemps que nous percevons seulement du monde les impressions produites par lui sur nos sens et non la réalité même. L’ensemble de ces impressions forme notre réalité.
Toutes nos acquisitions mentales s’opèrent suivant un mécanisme spécial : la comparaison. Il consiste à établir un rapport entre des choses dont une au moins est connue. L’esprit humain n’a pas encore réussi à trouver d’autre procédé d’investigation. Sans comparaison, rien de connaissable. Elle peut porter sur des objets concrets ou des idées abstraites, mais son processus est invariable. Un objet entièrement nouveau, isolé dans le temps et l’espace et ne pouvant être comparé à un autre, dépasserait la sphère de notre entendement. Il ne serait même pas pensable et ne se trouverait accessible qu’à une intelligence construite sur un autre plan que la nôtre. Le monde est plein, sans doute, de choses fatalement inaccessibles à des esprits incapables d’acquérir leurs connaissances autrement que par voie de comparaison.
Une comparaison impliquant deux éléments, toute connaissance se présente forcément sous forme de relations.
On le reconnaît facilement en constatant qu’une propriété quelconque d’un corps ne peut être définie que par une relation. « Toute propriété ou qualité d’une chose, écrit le grand physicien Helmholtz, se ramène à la propriété de produire quelque effet sur d’autres choses. Ainsi, on appelle solubilité d’une substance la manière dont elle se comporte à l’égard de l’eau, poids la façon dont elle se comporte à l’égard de l’attraction de la terre. Puisque ce qu’on appelle propriété implique toujours une relation entre deux choses, une propriété ou une relation ne peut jamais dépendre de la nature d’un seul agent ; elle n’existe qu’en relation et en dépendance avec la nature d’un second objet qui reçoit l’action. »
Les rapports des choses et non les choses sont donc les seules réalités accessibles et mesurables. Une qualité quelconque, le son ou la couleur, par exemple, représente un rapport entre un objet extérieur et les sens. Inséparable de l’être qui la perçoit une qualité n’est même pas concevable en dehors de lui.
Les éléments associés pour constituer le domaine de nos connaissances peuvent, d’ailleurs, être fort hétérogènes. Toutes nos sciences physiques se sont édifiées par l’établissement de relations entre des grandeurs aussi différentes que le temps, l’espace et la force.
L’association de l’espace et du temps a créé la cinématique ou science des vitesses. La force combinée avec l’espace a permis de formuler la théorie de l’énergie. L’association de la force, de l’espace et du temps rendit possible la mesure de la puissance mécanique.
Pratiquement, ces associations sont fort utiles, mais ne sauraient révéler la nature des phénomènes. Nous n’apprenons rien évidemment de l’essence de la masse en disant qu’elle représente le rapport d’une force à une accélération (M = F/γ). On ne nous dit pas non plus ce qu’est une force en la définissant une cause de mouvement ou en l’enfermant dans la formule (F = m γ), considérée comme l’équation fondamentale de notre mécanique ou du moins de l’ancienne mécanique classique, car, en variant les éléments associés, on bâtit facilement d’autres systèmes de mécaniques.
L’univers est donc simplement l’ensemble des idées que l’homme s’en fait, grâce aux relations artificielles des choses qu’il réussit à établir.
Pouvons-nous espérer jamais atteindre la réalité ? Plus tard peut-être, mais sûrement pas aujourd’hui.
« Une réalité complètement indépendante de l’esprit qui la conçoit, la voit ou la sent, c’est une impossibilité, écrit Poincaré. Un monde si extérieur que cela, si même il existait, nous serait à jamais inaccessible… La seule réalité objective, ce sont les rapports des choses. Ces rapports ne sauraient être conçus en dehors de l’esprit qui les conçoit ou qui les sent… Tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant, puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent être que des pensées. Dire qu’il y a autre chose que la pensée, c’est une affirmation qui ne peut avoir de sens. »
Ces assertions deviennent évidentes dès qu’on y réfléchit un peu. Aussi ont-elles été plus ou moins formulées par les philosophes de tous les âges. Les choses, disait Protagoras il y plus de deux mille ans, n’ont aucune réalité en dehors de nous.
« Si la réalité absolue existait, affirmait Gorgias, elle serait inconnaissable, si elle était connaissable, elle serait inexprimable. »
Cette inintelligibilité de l’univers réel n’est pas plus contestée par les savants modernes que par les philosophes antiques. Ils savent tous que si le comment des phénomènes est accessible, le pourquoi reste ignoré et avouent leur impuissance à découvrir les racines des choses. Lors de son jubilé, le plus illustre des physiciens de l’Europe, lord Kelvin, s’exprimait ainsi : « Mes cinquante années de recherches consécutives n’ont été couronnées d’aucun succès. Aujourd’hui, je ne sais rien de plus sur l’électricité, le magnétisme et l’affinité chimique que je n’en savais lorsque je fis à mes élèves ma première leçon. »
Et plus récemment encore, après une conférence prononcée devant une société d’ingénieurs électriciens, l’éminent physicien anglais J. J. Thomson, un peu impatienté par les questions qui lui étaient posées, finit par dire : « Si je pouvais répondre à vos questions, je serais bien près d’avoir résolu les problèmes de l’univers… Je ne sais pas ce que c’est que la matière et je ne sais pas davantage en quoi consiste l’électricité. »
Alors que les plus profonds savants se reconnaissent incapables de dire pourquoi une pierre tombe, pourquoi un bâton de résine frotté engendre de l’électricité, il est merveilleux de voir des philosophes prétendre expliquer longuement les problèmes bien autrement compliqués de l’âme, de la vie, de la conscience, etc.
Ce bref examen des limites de notre connaissance du monde physique et de l’impossibilité de pénétrer la nature intime des choses laisse évidemment supposer qu’il existe des éléments accessibles seulement à des intelligences possédant des modes d’investigation ignorés de nous. Les philosophes anti-intellectualistes modernes croient que l’intuition pourrait constituer un tel mode de connaissance, mais cette faculté rendit si peu de services pendant des siècles, qu’il est bien difficile d’en espérer des révélations nouvelles. L’intuition n’a fait que créer des dieux dont la volonté, comme moyen d’explication des phénomènes, n’est plus acceptable aujourd’hui.
§ 2. — Les limites de notre connaissance des phénomènes de la vie.
Les phénomènes physiques se présentent avec une simplicité apparente qui cache leur complexité. La complexité des phénomènes vitaux est au contraire tellement visible qu’on ne pourrait guère songer maintenant à les interpréter par des hypothèses simples. Il suffit pour justifier cette impossibilité de rappeler les plus essentiels de ces phénomènes.
La moindre cellule d’un être vivant, de la bactérie à l’homme, exécute, sous l’influence de puissances inconnues, des opérations supérieures à celles réalisées dans nos usines et nos laboratoires.
Chez les êtres un peu élevés, le travail cellulaire est dirigé par des centres nerveux se conduisant comme s’ils étaient capables de raisonnements extrêmement savants. Impossible de prendre ces raisonnements pour des mécanismes aveugles, la besogne que les centres nerveux font exécuter aux cellules variant à chaque instant avec le changement des buts à atteindre ou les ennemis à combattre.
Aussi inexpliquées sont les forces qui formèrent dans le passé les organes conservés par l’hérédité. Le besoin crée l’organe, disent les naturalistes, mais ont-ils beaucoup réfléchi à tout ce que comporte de puissance créatrice une telle assertion ? Nous comprenons à la rigueur que la fourrure de l’animal s’épaississe dans les pays froids, que l’aile de l’oiseau se développe avec l’usage, mais comment le besoin a-t-il pu créer l’organe électrique du gymnote ou l’œil phosphorescent du poisson des grandes profondeurs ? Que de problèmes chimiques et physiques à résoudre pour produire de tels organes ! Si le besoin est capable de semblables créations, il constitue une divinité singulièrement puissante.
J’entends bien qu’on fait intervenir comme explication les lentes acquisitions accumulées grâce à l’hérédité, mais c’est simplement reculer la question. Par quel moyen se produisent chacune de ces petites acquisitions successives ?
Beaucoup de naturalistes anciens et même modernes parlent des buts de la nature. Il semble bien douteux cependant qu’elle ait jamais poursuivi aucun but. Peut-on vraiment lui en supposer un quand elle laisse inlassablement se multiplier les bactéries de toutes les maladies ? Nous savons que le terrible microbe de la tuberculose, qui exerça plus de destructions dans l’humanité que toutes les guerres réunies, réussit à se développer grâce à une enveloppe cireuse, le protégeant contre les sucs de l’organisme. Est-il supposable que la nature l’ait doué de cette armature pour lui permettre de ravager le genre humain ? On ne conjecturera pas davantage que le phagocyte ait été créé afin de lutter contre le microbe, ce qu’il fait d’ailleurs assez mal. Il s’agit sans doute dans tous les cas analogues de phénomènes obéissant à des lois générales, fonctionnant avec une régularité aveugle. La nature n’a pas plus l’idée de nous aider ou de nous nuire que la tuile n’a pour but en tombant du haut d’un toit sur notre tête de nous fracasser le crâne.
L’étude de la vie instinctive montre des phénomènes aussi inexplicables que ceux de la vie purement organique. L’animal accomplit des actes qui font l’étonnement des naturalistes et qu’ils renoncent généralement à interpréter.
Tous ces actes, aussi bien ceux de la vie cellulaire que ceux de la vie instinctive, semblent impliquer une connaissance d’un but plus ou moins lointain. Pareille connaissance existe-t-elle réellement ?
L’hypothèse ne saurait être absolument rejetée mais il faut alors constater qu’une telle connaissance paraît sans rapport avec les conceptions possibles à notre intelligence. M. Bergson a peut-être raison de dire que l’œstre du cheval déposant ses œufs sur les jambes de cet animal, semble savoir que le cheval en se léchant transportera la larve naissante dans son tube digestif, seul endroit où elle puisse se développer. Mais comment le sait-il ? Comment certains insectes ont-ils appris que piquer une chenille à un endroit déterminé la paralyse sans la tuer, de façon qu’elle puisse attendre sans se décomposer le moment où la larve en formation viendra la dévorer ?
Parler, pour expliquer semblables phénomènes, d’intuition, de sympathie divinatrice, etc., constitue une explication simplement verbale. Devant les faits de cet ordre, il faut se borner à dire que les cellules et les centres nerveux des êtres ont des moyens de connaissance autres que ceux dont nous disposons.
Ces procédés de connaissance doivent probablement correspondre à des formes de sensibilité particulières. La sensibilité, considérée comme une aptitude à réagir sous l’influence d’un excitant, est souvent immensément plus grande chez des corps matériels que chez les corps vivants. Le mince fil du bolomètre réagit quand il est frappé par un rayon lumineux n’élevant sa température que de 1/100.000e de degré. Une sensibilité semblable changerait complètement les conditions d’existence des êtres.
Bergson, qui insiste comme nous sur l’impossibilité de l’intelligence à comprendre certains instincts, mais ne se résigne pas à cette incompréhension, croit que l’instinct deviendrait accessible à l’intelligence « s’il s’intériorisait en connaissance au lieu de s’extérioriser en action ». Nous ne connaissons malheureusement aucun moyen de transformer l’instinct en pensée, c’est-à-dire de le faire monter au jour de la conscience.
Alors même d’ailleurs que cette opération serait possible, elle nous éclairerait vraisemblablement fort peu sur la nature intime des actes de la vie organique. Il est très douteux qu’un Dieu initié au mécanisme de la vie cellulaire réussirait à nous l’expliquer. Les choses nous sont seulement connaissables par voie de comparaison. A quoi comparer les phénomènes de la vie ? Ils ne peuvent l’être qu’à eux-mêmes. Les forces dites vitales ne se trouvant comparables à rien de connu ne sont pas encore explicables. Tant que nous étudions les phénomènes vitaux dans leurs manifestations physico-chimiques, l’interprétation est relativement facile, parce que ces forces ont été déterminées. Au delà commence la nuit noire.
L’incompréhensibilité de tous les phénomènes de la vie peut s’appliquer également à ceux de l’intelligence. Ils semblent bien de même ordre. L’instinct qui fait créer à l’abeille son alvéole et à la poule son œuf est de même nature que le travail inconscient qui apporte brusquement à de grands mathématiciens comme Poincaré, la solution de problèmes difficiles, ou à d’illustres compositeurs comme Saint-Saëns, l’air original vainement cherché. Tous ces mécanismes se trouvent peut-être sous la dépendance de lois relativement très simples, mais seulement accessibles lorsque dans quelques milliers d’années notre intelligence suffisamment évoluée aura découvert des moyens nouveaux d’explorer les phénomènes.
Comme conclusion générale, nous pouvons dire, en nous appuyant simplement sur l’observation de la vie cellulaire et de la vie instinctive, qu’il existe des formes de connaissance complètement différentes de celles que la raison fournit.
L’animal guidé par l’instinct, la cellule poursuivant son évolution se trouvent orientés vers un but déterminé. Ignorant jusqu’où va leur connaissance de ce but, nous savons seulement qu’ils se conduisent comme s’ils lisaient clairement leurs destinées.
On se trouve ainsi conduit à étendre l’interprétation du mot connaissance et admettre l’existence de certaines formes de compréhension des phénomènes, entièrement différentes des nôtres. Elles seront peut-être découvertes un jour, mais restent encore inconnues.
Les considérations qui précèdent nous ont amené jusqu’aux frontières de l’immense domaine des vérités ignorées. Notre tâche est donc terminée.
Le but de cet ouvrage se trouvera atteint si nous avons su développer dans une large synthèse l’histoire des grandes vérités ayant successivement orienté les hommes depuis leurs lointaines origines.
La route qui devait conduire des primitives cavernes aux rayonnantes cités actuelles fut longue et dangereuse à parcourir. L’homme y eut souvent pour guides des fantômes illusoires sans doute, mais générateurs d’espérances et d’efforts. Quand les illusions qui mènent un peuple s’évanouissent trop vite, sa destinée s’assombrit et la nuit l’enveloppe. Si l’humanité ancienne avait découvert que ses vérités étaient éphémères et incertaines, elle n’aurait pas poursuivi sa marche vers un avenir meilleur.
L’intolérance qui pèse si lourdement encore sur notre vie sociale résulte d’une incompréhension fréquente des lois d’évolution de l’esprit. Une science assez étendue pour remonter aux racines des choses rend toujours compréhensif et par conséquent tolérant. Une science trop courte conduit fatalement au dangereux domaine d’un imaginaire absolu. De l’antiquité la plus lointaine à l’Inquisition, à la Terreur et aux persécutions de nos jours, le monde fut ravagé par des théoriciens confinés dans l’absolu de leurs rêves et se croyant détenteurs de vérités éternelles. Aucune philosophie, aucune science sociale ne peut s’établir avant d’avoir clairement compris le côté relatif de nos certitudes et saisi les lois de leur genèse. On reconnaît alors qu’il n’est pas plus de vérités définitives pour l’homme que d’êtres définitifs pour la nature.