Note 15 — LIVRE III LE CYCLE DES CERTITUDES INTELLECTUELLES. LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE.
Reading edition
En philosophie, comme d’ailleurs sur la plupart des sujets, le style obscur correspond le plus souvent à une pensée obscure. Il peut exceptionnellement arriver cependant que l’obscurité soit la conséquence de la nouveauté d’une doctrine. C’est ce qu’explique fort judicieusement M. Bergson, dans une lettre qu’il a bien voulu m’écrire à ce sujet et dont voici un fragment :
« En ce qui concerne les remarques que vous faites dans votre dernière lettre (et aussi dans une lettre antérieure) sur la clarté en matière de philosophie, laissez-moi vous dire qu’une idée philosophique qui est comprise du premier coup est une idée qui existait déjà dans les esprits ou qui a été obtenue par un assemblage d’idées déjà existantes. Exiger du philosophe ce genre de clarté, c’est supposer que tous les éléments de la vérité philosophique existent déjà dans notre esprit et que la philosophie est incapable de progrès. J’estime, au contraire, que la philosophie a énormément de progrès à faire, chaque progrès véritable étant la création d’idées nouvelles destinées à lever d’anciennes difficultés, exige nécessairement du lecteur un très grand effort et lui donne par là même une impression d’obscurité. Mais, une fois qu’on est bien entré dans cette idée nouvelle, ce sont les anciennes idées qui apparaissent comme obscures, parce qu’elles conduisaient à une foule de difficultés que la nouvelle (si elle est vraie) est capable de résoudre. Il n’est pas une seule idée théorique importante, aujourd’hui claire, qui n’ait été jugée obscure à l’origine. La valeur d’une idée philosophique ne doit pas se mesurer à la facilité avec laquelle on la saisit d’abord, mais à sa plus ou moins grande puissance de résoudre les problèmes et de s’éclairer ainsi progressivement elle-même.
Les objections qu’on élève contre une doctrine philosophique au nom de cette exigence de clarté immédiate ont exactement la même origine que celles qu’on vous a opposées à vous-même dans le domaine physique : elles procèdent du même principe, de la croyance (très naturelle à notre esprit) que nous possédons tout l’essentiel de la vérité, et que toute nouveauté, pour être acceptable, doit n’être qu’une variation sur quelqu’un des thèmes déjà connus. »