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La vie des vérités

LIVRE I LE CYCLE DES CERTITUDES MYSTIQUES. LES DIEUX.

Reading edition

CHAPITRE I LES DIVERS FONDEMENTS DES CROYANCES RELIGIEUSES.

§ 1. Les idées actuelles sur la genèse des religions. — § 2. Éléments mystiques et affectifs des croyances religieuses. — § 3. Éléments rationnels des croyances religieuses. — § 4. Éléments collectifs des croyances religieuses. — § 5. Rôle des rites et des symboles dans la constitution des croyances religieuses. — § 6. Analogie des croyances religieuses chez tous les peuples.

§ 1. — Les idées actuelles sur la genèse des religions.

Bien que l’histoire de l’humanité soit inintelligible sans celle de ses dieux, l’analyse des religions fut longtemps dédaignée par la science.

A une époque récente seulement, elle finit par intéresser les savants. Mais les interprétations qu’ils appliquèrent alors produisirent d’assez médiocres résultats.

La genèse des religions demeure encore mal connue, parce qu’on a cru pouvoir les étudier comme les autres événements historiques, à l’aide de textes. Or, les religions pratiquées diffèrent toujours des religions enseignées par les livres. Nous verrons dans un autre chapitre qu’une religion adoptée est bientôt transformée, quoique ses textes restent invariables.

On connaît donc fort peu de chose des religions en se bornant à consulter des livres. Les temples, les statues, les bas-reliefs, les peintures, les légendes, nous renseignent beaucoup mieux sur la façon dont elles furent comprises par leurs fidèles.

Les écrivains adonnés à l’étude des religions ne tiennent généralement aucun compte de leurs transformations, c’est pourquoi on les voit adopter des théories fort contraires à l’observation.

De savants professeurs donnent, par exemple, le bouddhisme comme une religion sans dieu, alors qu’il fut peut-être le plus polythéiste de tous les cultes. Son fondateur, bien que contestant l’existence des dieux, entrait cependant en conflit avec eux, lorsque dans ses méditations, sous l’arbre de la sagesse, il luttait contre les menaces de Mara, prince des démons, et les séductions des Apsaras, filles des dieux. Parler de religion sans dieu c’est commettre une erreur de psychologie collective fondamentale.

Les hypothèses sur la genèse des religions changent d’ailleurs fréquemment. Une des plus répandues, pendant un certain temps, fut la théorie dite linguistique. D’après elle, les phénomènes de la nature : le soleil, la lune, le feu, etc., avaient été personnifiés, parce qu’on prenait pour des réalités les expressions figurées servant à les désigner. Ainsi le mythe de la déesse Séléné venant embrasser Endymion, dans la caverne de Latmos, représenterait simplement la lune caressant de ses rayons les flots où s’était couché le soleil.

Inutile de nous arrêter à cette théorie complètement abandonnée aujourd’hui. Celles qui la remplacèrent ne semblent pas d’ailleurs beaucoup plus solides.

Les recherches anthropologiques sur le totémisme chez les Peaux-Rouges comme explication du sacrifice, sur le tabou des Polynésiens comme interprétation du scrupule et de l’interdit dans la vie sociale ont en effet bien peu éclairci les problèmes religieux, notamment ceux de la mythologie grecque. Les codes des peuples civilisés et même de simples usages sociaux, dénués d’origine religieuse, sont remplis d’interdictions analogues aux tabous des groupements rudimentaires. Leur caractère sacré chez les primitifs tient à ce que tous les actes de la vie ordinaire, y compris les repas, sont pour eux de nature religieuse.

Une théorie très en faveur actuellement consiste à envisager les religions comme des phénomènes collectifs ayant pour but d’imposer certaines obligations devenues sacrées. Toutes les religions prennent évidemment, à un moment donné, un caractère collectif et impliquent nécessairement alors des obligations, mais on pourrait difficilement contester qu’elles aient d’abord été des créations personnelles. Ces deux caractères successifs : personnel, puis collectif apparaissent nettement, par exemple, dans les religions ayant joué le plus grand rôle, celles de Bouddha, et de Mahomet, notamment.

Le défaut des théories actuelles sur la naissance des religions est d’abord de leur chercher une seule cause, alors qu’elles en comptent beaucoup ; ensuite de dédaigner les facteurs psychologiques, éléments principaux, suivant nous, de leur formation.

La connaissance de ces facteurs permet seule de mettre en évidence les origines profondes des phénomènes religieux observés dans l’humanité à travers l’histoire. Elle justifie la thèse que nous aurons à soutenir, de l’étroite parenté de tous les cultes.

Les pyramides d’Égypte, les flèches des minarets, les tours des cathédrales, les dissertations des théologiens, l’extase du prêtre devant l’autel, la ferveur des fidèles, aussi bien que les totems et les tabous des sauvages, demeurent incompréhensibles si l’on néglige les forces affectives et mystiques qui les déterminent. Ces forces étant les mêmes chez tous les peuples, leurs diverses manifestations religieuses présentent nécessairement une étroite analogie.

§ 2. — Éléments mystiques et affectifs des croyances religieuses.

La perpétuité des dieux dans l’histoire suffirait pour prouver qu’ils correspondent à des besoins irréductibles de l’esprit. Si l’humanité changea quelquefois de divinités, elle ne s’en est jamais passée. Avant d’élever des palais aux rois, les hommes en édifièrent aux dieux. Le besoin de religion présente le même caractère de fixité que les autres aspirations fondamentales de notre nature.

Un des éléments essentiels des religions est l’esprit mystique. Son rôle dans la genèse des croyances religieuses ou politiques apparaît prépondérant.

Il se trouve à la base des diverses religions, c’est pourquoi toutes possèdent, parmi leurs caractères communs, la crainte du mystère, l’espérance dans le mystère, l’adoration du mystère.

Sans doute, l’esprit mystique ne pouvait fournir que d’illusoires réponses aux problèmes de la vie et de l’univers, mais il engagea l’homme sur une voie entièrement nouvelle qui, après de longs siècles d’efforts, devait le conduire aux connaissances dont nous vivons aujourd’hui.

Le mysticisme n’est pas le seul fondement des croyances religieuses, elles ont aussi pour soutiens des éléments d’ordre affectif. Parmi eux, il faut mentionner surtout la peur, l’espérance et le besoin d’explication.

De tous ces sentiments, la peur est peut-être le plus influent. Lucrèce lui attribuait la naissance des dieux.

La crainte de l’homme devant les forces redoutables dont il se sentait enveloppé était aussi naturelle que l’espérance de se concilier leur protection par des prières et des présents. La peur des forces naturelles transformées en divinités plus ou moins semblables à lui, et l’espoir de se les rendre favorables, furent des sentiments universels chez les peuples. Tous se conduisirent comme plus tard les Mexicains qui, ne connaissant pas les chevaux et voyant les cavaliers espagnols avec leurs armes à feu, adorèrent aussitôt ces êtres mystérieux vomissant la foudre.

L’action de la peur et de l’espérance ne s’observe pas seulement dans les religions primitives, mais aussi dans celles des peuples les plus civilisés. Sans la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis, le christianisme n’aurait pu s’établir.

Les interprétations qui précèdent font comprendre l’origine des croyances religieuses, mais n’expliquent pas la genèse des diverses légendes mythologiques. Comment naquirent Jupiter, Apollon, Vénus, Diane et de quelle façon se créèrent leurs aventures ? Aucune science ne saurait répondre parce qu’il est intervenu dans ces fictions un facteur : l’imagination, indépendant de toute logique intellectuelle.

On sait combien une telle faculté amplifie et déforme facilement les événements. Greffée sur des rêves et les visions qui en sont le cortège, elle altère complètement des faits dont le point de départ est quelquefois réel.

Les récits mythologiques se sont formés, comme la plupart des épopées et des légendes, de toutes les époques, l’Odyssée et les Contes des Mille et une Nuits, notamment.

Elles mirent d’ailleurs des siècles à se constituer au moyen d’additions, interpolations et altérations successives. Perpétuées par la tradition populaire, elles acquirent progressivement une stabilité très grande et furent l’origine de rites compliqués, rigoureusement observés aussi bien chez les civilisés que chez les sauvages. Les Hopis du Colorado, par exemple, se donnent un mal énorme pour suivre les rites d’une religion enseignant que le monde souterrain est peuplé d’antilopes-serpents gouvernés par une femme-araignée qui tisse les nuages et fait tomber la pluie.

Toutes les religions sont pleines de légendes visiblement inventées de toutes pièces. On peut donner comme type de ces dernières l’aventure du chevalier incrédule qui, voulant remplir d’eau un petit baril, d’abord dans une fontaine, puis dans un fleuve, et enfin dans la mer, voit toujours le liquide fuir devant lui. Il devait être fort sceptique ce chevalier, puisqu’une telle succession de miracles fut nécessaire pour raffermir sa foi.

Les anciens ouvrages scientifiques eux-mêmes fourmillent de légendes absurdes, fruits de l’imagination pure. On trouve par exemple, dans des livres d’histoire naturelle écrits sous Louis XIV, que pour obtenir des vers à soie, il suffit de nourrir une vache pleine avec du mûrier, et de découper son veau en petits morceaux qu’on laissera putréfier. De nombreux vers à soie en sortiront alors. Dans les mêmes ouvrages on apprend que la râpure de corne de cerf facilite de façon infaillible l’accouchement.

A côté des éléments psychologiques précédemment énumérés, un autre facteur, le besoin d’explication, joue un rôle important dans la genèse des dieux.

Jusqu’à une époque bien récente encore, il n’existait pas pour ainsi dire de phénomènes naturels. Tous étaient produits par des volontés divines.

Nos ancêtres, partant du principe général qu’il n’y a pas d’effet sans cause, et ignorant les enchaînements des lois naturelles furent vite conduits à supposer derrière chaque phénomène des êtres surnaturels invisibles assez puissants pour les déterminer.

Leur intervention satisfaisait, quoique d’une manière assez simpliste, aux nombreux « pourquoi » de la curiosité humaine à laquelle la science ne pouvait alors répondre. Toutes les forces de la nature se trouvèrent ainsi déifiées. Des dieux conduisaient le soleil, faisaient mûrir les moissons et lançaient le tonnerre. De semblables interprétations furent d’ailleurs d’une utilité immense aux époques où l’humanité ne pouvait en concevoir d’autres.

Parmi les facteurs psychologiques des religions, il faut mentionner encore le désir de revivre dans un autre monde.

Cette aspiration à l’immortalité se manifeste dans les religions les plus anciennes. On y voit partout l’ombre des défunts leur survivre. Mais l’existence après la mort ne semblait pas toujours très enviable. Homère raconte dans l’Odyssée, qu’Ulysse descendu aux Enfers pour consulter Tirésias, rencontre Achille et essaye de le consoler de sa mort : « Tes consolations sont vaines, répond le fantôme du guerrier, j’aimerais mieux être sur terre l’esclave du plus indigent laboureur que de régner sur le peuple entier des ombres. »

C’est le christianisme qui insista le plus sur la vie future. Le paradis et l’enfer furent les deux grands éléments de son succès.

De nos jours, ces conceptions sont considérées comme imaginaires. Mais le besoin de survie demeure aussi intense au cœur de l’homme. Il fait la force du spiritisme qui laisse espérer une seconde vie à ses adeptes.

La science n’a malheureusement pas découvert encore une seule raison sérieuse permettant d’admettre l’existence de cette vie future. On ne voit pas trop du reste pour quel élément de notre nature il faudrait souhaiter l’immortalité, c’est-à-dire la fixité.

« De quoi se compose, écrit Maeterlinck, ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous le centre de l’univers, le seul point qui importe dans l’espace et le temps ? Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa destruction, n’est ni notre esprit, ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme, ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la substance ? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses et variables, se rattachant au même instinct de vivre ; un ensemble d’habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire… Il nous est indifférent que, durant l’éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile ; — et il est certain qu’il les devient et que ce n’est point dans nos cimetières, mais dans l’espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts, — il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse jusqu’à se mêler à l’existence des mondes, à la comprendre et à la dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne, et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. »

Il semble donc bien qu’il faille définitivement renoncer au séduisant espoir de conserver dans un autre monde, notre personnalité. Nous ne la maintenons même pas d’ailleurs ici-bas, puisque de la naissance à la mort, elle change constamment.

Le seul élément de durée sur lequel on puisse compter est la vie de nos descendants. Ils porteront en eux, comme nous les portons nous-mêmes les ombres de milliers d’ancêtres. Cette immortalité apparaît malheureusement trop impersonnelle pour pouvoir nous intéresser beaucoup. C’est pourquoi les croyants avides d’espérance agissent sagement en conservant les dieux qui leur offrent le puissant réconfort d’une vie future individuelle.

Les éléments psychologiques énumérés au cours de ce paragraphe : déification des forces de la nature, peur, espérance, imagination, besoin d’explication, désir de survivance, ayant été des facteurs fondamentaux de toutes les croyances, nous les retrouverons parmi les religions les plus diverses. Ils leur ont fourni beaucoup de caractères communs.

§ 3. — Éléments rationnels des croyances religieuses.

Les éléments rationnels n’ont joué aucun rôle dans la genèse des dieux. Quand les croyants essaient de justifier leur foi par des raisons, les religions sont déjà constituées.

Bien que les arguments soient sans influence sur la foi, les théologiens ont toujours été de grands raisonneurs. Confinés dans le cycle de la croyance et n’en pouvant sortir, ils tentèrent cependant de rationaliser des conceptions dont le peu de fondement leur apparaissait quelquefois.

Pendant tout le Moyen Age, les scolastiques firent d’énormes efforts pour concilier la philosophie néoplatonicienne et la logique d’Aristote avec les croyances chrétiennes. Ils espéraient découvrir des raisonnements invincibles afin d’y appuyer leur foi. Saint Anselme, par exemple, était convaincu « qu’il existe des raisonnements qui briseraient la superbe des Juifs et des hérétiques ». Il les chercha sans succès.

Pas plus à cette époque qu’aujourd’hui, les papes ne voyaient d’un très bon œil ces prétentions de la raison. Grégoire IX au XIIIe siècle assurait « que ces théologiens raisonneurs, étaient gonflés d’esprit de vanité ainsi que des outres ». Saint Thomas lui-même, quelque temps après sa mort en 1274, était violemment attaqué par l’Université de Paris et, en 1276, l’évêque de Paris condamnait formellement ses doctrines.

A leur point de vue, les papes n’avaient pas tort : le propre de la vraie foi est d’accepter les dogmes sans discussion.

Ces tentatives rationnelles furent au surplus toujours très vaines. Les dissertations d’un grand génie comme Pascal servirent uniquement à montrer combien il était chimérique d’entreprendre de rationaliser la foi.

On a fini par y renoncer. Les théologiens eux-mêmes reconnaissent volontiers maintenant que jamais la raison ne saurait justifier la foi. Toutes les observations sur la genèse et l’évolution des religions montrent en effet que les certitudes religieuses dérivent non de raisonnements, mais d’éléments affectifs et mystiques. Des arguments rationnels s’y superposent quelquefois, cependant leur influence sur les croyances est généralement nulle.

§ 4. — Les éléments collectifs des croyances religieuses.

Depuis quelques années, les sociologues insistent beaucoup sur le côté collectif des religions. Voici longtemps déjà, j’avais montré ce caractère, à une époque où il était fort méconnu. Mais ce serait une erreur de ne voir dans les religions que leur aspect collectif. Elles sont, je le répète, des créations à la fois personnelles et collectives. Personnelles, puisqu’on rencontre le plus souvent à leur base un créateur : prophète ou apôtre dont l’action est prépondérante. Collectives, non seulement parce qu’elles dérivent habituellement de croyances antérieures plus ou moins générales, mais surtout parce qu’une religion se transforme en arrivant dans les foules. Malgré les rites et les symboles qui fixent les formes extérieures de la croyance, un abîme existe, nous le verrons bientôt, entre la foi populaire et celle des livres sacrés.

Les croyances religieuses sont encore collectives parce que le succès des apôtres dépend évidemment de l’acceptation générale de leurs doctrines. Elles ne se répandent qu’à la condition de correspondre aux aspirations et aux besoins du moment. C’est pourquoi les prophètes et les réformateurs, bien qu’innombrables dans l’histoire, fondèrent peu de religions durables. Ceux qui réussirent, comme Bouddha et Mahomet, apparurent au moment précis où une transformation des croyances antérieures devenait nécessaire.

Les dogmes nouveaux se propagent alors au moyen de la suggestion et de la contagion mentale et subissent très vite les changements nécessités par les besoins auxquels ils doivent répondre.

Les modifications qu’apportent aux religions les influences collectives étant très importantes, nous leur consacrerons un chapitre spécial. Toute religion peut se définir : une œuvre individuelle devenue collective en se transformant.

§ 5. — Rôle des rites et des symboles dans la constitution des croyances religieuses.

Les religions ne sauraient, je le répète, être considérées comme interprétables par la raison. Aucune logique rationnelle n’arriverait à les construire ni à les maintenir. Elles ont d’autres bases. Toutes s’appuient sur ces trois colonnes fondamentales : la foi, les rites et les symboles.

Les religions évoluent comme chaque élément de la vie sociale, mais les rites et les cérémonies leur donnent, au moins pour quelque temps, une certaine fixité. Elles n’acquièrent même un peu de permanence qu’à partir du jour où s’établissent les rites et les symboles.

Nulle religion ne put s’en passer. Grâce à leur action continue, la croyance nouvelle s’incorpore dans l’inconscient et, de simple adhésion momentanée, devient une conviction solide, capable d’orienter la conduite.

Privée de rites et de symboles et réduite uniquement à la foi, aucune religion n’aurait duré.

Toutes, aussi bien celles de la Chaldée, de l’Égypte que de l’Europe, sont remplies de rites rigoureux et de symboles bien arrêtés. Les dieux de chaque peuple eurent des temples où, à certains jours, les fidèles venaient répéter les mêmes cérémonies, les mêmes prières, les mêmes chants. Les rites de la religion chrétienne, par exemple, sont représentés par la messe, les sacrements, la communion ; ses symboles par des images, des statues, des bannières, des cœurs enflammés, la colombe du Saint-Esprit, etc.

Rites et symboles, étant des choses visibles et matérielles, forment les éléments les plus facilement acceptés dans une religion.

Cette admission facile de rites et de symboles par un peuple illusionne souvent les historiens sur sa conversion à une foi nouvelle.

Ainsi les Barbares adoptèrent volontiers les rites du christianisme, bien que leur âme restât païenne. Incapables de comprendre les dogmes proposés, ils adorèrent les saints comme jadis leurs dieux et ne retinrent du nouveau culte que l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer.

Les rites dérivés des dogmes acquièrent bientôt une puissance supérieure à celle des dogmes eux-mêmes. On discute ou ignore ces derniers, mais on respecte toujours les rites.

C’est également sous l’influence des rites et des symboles qu’une religion prend son caractère collectif. Les rites ont d’autant plus d’autorité qu’ils se pratiquent en commun. Dominant les imaginations individuelles, ils maintiennent l’unité de foi dans les groupes sociaux. Le rite crée pour chacun certaines obligations impérieuses, par suite du pouvoir mystique qui lui est attribué.

La force immense des rites les fait survivre longtemps à la foi. Plusieurs d’entre eux, tels que le baptême, la première communion, le mariage devant l’autel, l’enterrement religieux sont encore observés par des personnes dégagées de toute croyance. L’ouvrier, qui ne croit plus beaucoup, ne se considère cependant pas comme sérieusement marié s’il néglige de passer par l’église, et il suit avec un sentiment de gêne les enterrements civils. Les rites ataviques le relient à ses morts. Le latin du prêtre, les gestes et les prières liturgiques répétés depuis deux mille ans rattachent le défunt d’aujourd’hui à tous les morts du passé.

Le besoin psychologique de rites et de symboles se montre tellement impérieux que l’anticléricalisme lui-même est obligé d’en créer sans se douter qu’il oppose simplement ainsi une nouvelle religion aux anciennes. L’Église franc-maçonnique possède autant de rites et de symboles que l’Église catholique.

Rites et symboles présentent d’ailleurs de grandes analogies dans tous les cultes. Cette ressemblance tient sans doute à ce que l’esprit humain est obligé de faire entrer ses conceptions dans les cadres mentaux peu nombreux auxquels les philosophes donnaient jadis le nom de catégories de l’entendement. Conditionnant l’expression des choses, ces moules de la pensée limitent les possibilités des conceptions religieuses et des rites qui les maintiennent.

Pareille constatation m’a souvent frappé. Entré par hasard dans un vieux temple jaïnique du fond de l’Inde pendant une cérémonie religieuse, je crus d’abord assister à une messe catholique. Certaines cérémonies des temples égyptiens, il y a 3.000 ou 4.000 ans, ressemblaient singulièrement à celles qu’abritent nos grandes cathédrales modernes. Le langage de l’esprit mystique n’a jamais été bien varié.

Les religions ne possèdent pas seules le besoin de rites et de symboles. Le rôle de ces derniers est aussi important dans les institutions sociales, auxquelles ils donnent stabilité et prestige. Les fêtes nationales, les grandes commémorations, les drapeaux, les statues, les pompes officielles, les robes des magistrats, l’appareil de la justice avec ses balances symboliques, sont les plus sûrs soutiens des traditions et de la communauté des sentiments qui font la force des nations.

Le précédent exposé montre sur quels éléments psychologiques s’édifient les conceptions religieuses et permet de pressentir pourquoi, sous leurs aspects divers, elles présentent de profondes analogies.

§ 6. — Analogie des croyances religieuses chez tous les peuples.

L’intelligence humaine a considérablement évolué dans le cours des âges. Les connaissances de toutes sortes se sont prodigieusement accrues et un Grec ou un Romain revenant à la lumière aurait grand’peine à s’assimiler les découvertes accumulées par les siècles.

Si l’intelligence progressa, les sentiments qui forment le fond de notre nature changèrent très peu. L’amour, la haine, l’ambition, la jalousie, etc., sont restés ce qu’ils étaient à l’aurore de l’humanité. On les domine peut-être davantage, mais ils existent toujours.

Les sentiments s’étant modifiés faiblement au cours des siècles, il est naturel que la mentalité religieuse, issue des domaines de l’affectif et du mystique, soit demeurée la même. Nous devons donc nous attendre à rencontrer entre toutes les religions d’étroites analogies.

Ce n’est pas là, sans doute, l’enseignement des historiens. Ils montrent les peuples dominés par des religions tellement diverses qu’aucun lien ne semble les rattacher. Sous ces divergences apparentes se révèlent d’étroites similitudes, quand on laisse de côté les noms des dieux et les interprétations des théologiens. Si les hommes crurent à des divinités multiples, ils leur ont toujours attribué les mêmes pouvoirs, demandé les mêmes choses et les adorèrent de la même façon.

Bien que correspondant à une mentalité n’ayant guère varié, les manifestations des croyances religieuses suivirent nécessairement les besoins et les conditions de l’existence. Il est évident, par exemple, qu’au temps où la patrie se bornait à la cité, les dieux ne pouvaient être que locaux. Non moins évident qu’au moment où l’homme reconnut les phénomènes de la nature soumis à des lois et non à de divins caprices, une foule de divinités devenant inutiles durent disparaître.

Les diverses extériorisations de la mentalité religieuse amenèrent les historiens à créer de nombreuses divisions : fétichisme, animisme, monothéisme, polythéisme, etc. Soumises à l’analyse psychologique, elles se réduisent vraiment à peu de chose. Si des cultes monothéistes, par exemple, existèrent dans les livres, on n’en vit jamais un seul dans la pratique. Le fétichisme, cité parmi les religions primitives, persiste encore chez les peuples civilisés, comme nous le verrons bientôt.

L’identité des manifestations de la mentalité religieuse apparaît nettement aussi dans les religions des peuples anciens, grecs, égyptiens et hindous, notamment, qui n’eurent longtemps que de trop rares communications pour avoir pu s’influencer beaucoup. Divinisation de toutes les forces de la nature, adoration des plantes et des animaux, fétichisme, polythéisme, puissance magique des formules, cultes des ancêtres, etc., s’y retrouvent généralement.

Pour arriver à embrasser dans une vue d’ensemble les diverses certitudes religieuses s’étant succédé au cours de l’histoire, il faut les dégager des fictions qui les enveloppent et masquent leur vraie nature. Alors seulement on reconnaît qu’elles correspondent à des besoins irréductibles de l’esprit humain, identiques chez tous les peuples. Les religions, malgré certaines divergences, doivent donc présenter partout de singulières analogies.

Les historiens auraient depuis longtemps découvert ces similitudes s’ils avaient tenu compte des éléments affectifs et mystiques dont résulte la mentalité religieuse. Qu’importent les dieux et leurs rites, c’est la mentalité qui les créa qu’on doit d’abord chercher à connaître.

CHAPITRE II TRANSFORMATIONS QUE SUBISSENT LES CROYANCES RELIGIEUSES INDIVIDUELLES EN DEVENANT COLLECTIVES.

§ 1. Transformations subies par la religion des théologiens en devenant populaire. — § 2. Comment les peuples interprètent la nature de leurs divinités. — § 3. Transformations subies par une même religion en passant d’un peuple à un autre.

§ 1. — Transformations subies par la religion des théologiens en devenant populaire.

L’histoire des religions est toujours difficile à saisir parce qu’elles se présentent sous deux aspects fort distincts, les dogmes et la pratique populaire.

Les livres nous apprennent d’une religion la pensée de ses créateurs et de leurs premiers disciples, mais nullement l’idée que le peuple s’en fait. Les théologiens sont pleins de subtilités que l’âme de la multitude simplifie et transforme.

Les écrivains restent généralement muets sur ces transformations et s’attachent uniquement aux textes, bien que leur importance réelle soit très faible.

L’étude des métamorphoses subies par une religion en pénétrant dans les foules n’est pas impossible, même sans documents précis, car les grandes lignes de ces modifications se retrouvent partout identiques. Un culte monothéiste par exemple prendra toujours une forme polythéiste dès qu’il sera pratiqué par un peuple. En tous pays les dieux seront adorés de la même façon avec des rites bien voisins.

La prétention des livres sacrés de créer des dogmes invariables ne s’est jamais réalisée. La fixation par l’écriture en ralentit seulement un peu les transformations.

Bien que les foules ne se soucient guère des textes on les vit souvent se passionner furieusement pour certains d’entre eux dont la compréhension leur demeurait impossible. Les âmes étaient soulevées alors non par ces textes mais par les suggestions de puissants hallucinés. La Réforme ne se fit pas avec les pauvres arguments de Luther et de Calvin, mais grâce à l’action directe de quelques apôtres.

L’influence des meneurs et de la contagion mentale peuvent seules expliquer pourquoi les foules se passionnent parfois pour des controverses théologiques complètement inintelligibles, ou visiblement absurdes. Que pouvaient comprendre, par exemple, au Jansénisme à peine intelligible pour des théologiens les esprits qui s’enthousiasmèrent en faveur de cette doctrine au temps de Louis XIV ? On sait qu’un illuminé du nom de Jansénius s’était imaginé faire revivre la théorie de la prédestination. Ses divagations ne devaient toucher qu’un petit nombre de névropathes hantés par une peur horrible de l’enfer et qui, incertains de la miséricorde divine, vivaient dans le doute et le désespoir. Cependant la France entière faillit être bouleversée par cette insanité, qui impressionne aujourd’hui encore, puisque de graves historiens lui consacrent des ouvrages importants.

La transformation des dogmes, passant de l’âme des théologiens dans celle des foules, est la conséquence d’une loi générale observée dans toutes les religions, aussi bien d’Europe que d’Asie. Le brahmanisme et le bouddhisme en constituent de frappants exemples.

Avant de les étudier, nous remarquerons tout d’abord qu’apparaissent chez ces religions pourtant si lointaines, des manifestations de la mentalité religieuse identiques dans tous les cultes, y compris le christianisme : multiplication des dieux, hérésies, schismes, divisions en sectes, couvents, vie ascétique, rites rigoureux, pèlerinages aux sanctuaires réputés, etc.

Les Védas constituent les livres sacrés du brahmanisme, mais en devenant religion populaire, celui-ci s’est transformé au point de ne plus conserver aucune parenté avec les textes qui l’ont inspiré.

Le Brahmanisme populaire nous montre en effet un mélange intime des croyances les plus diverses. Théoriquement, il comporte une grande trinité : Vishnou, dieu de l’amour, Siva, dieu de la mort et Brahma, souverain maître.

Sur cette trinité fondamentale d’abord, devenue un peu accessoire ensuite, l’imagination populaire greffa des milliers de divinités fort analogues à celles du monde antique. Les forces de la nature, les animaux utiles ou nuisibles, les ombres des morts, l’eau des fleuves, le vent, la lumière, tout devint divinités pour le peuple.

Si au lieu d’examiner le brahmanisme populaire on l’étudie dans les livres des théologiens et des lettrés, apparaissent alors des conceptions religieuses fort différentes. Les dieux secondaires sont à peu près ignorés. Tous les êtres composés d’éléments indestructibles se dissolvent dans leurs principes après la mort et retournent au sein de Brahma. Quelques-uns de ces livres professent sur la création du monde des conceptions parfois très sceptiques : « D’où vient cette création ? disent les Védas, est-elle l’œuvre d’un créateur ou non ? Celui qui la contemple du haut du firmament, celui-là seul le sait. Peut-être lui-même ne le sait-il pas. » On ne fonde pas évidemment une religion populaire avec de tels principes.

Les mêmes distinctions entre la foi populaire et celle des théologiens, apparaissent encore plus frappantes dans le bouddhisme. Cette religion, fondée sur la négation de tous les dieux, a fini par devenir le plus polythéiste des cultes en passant dans la mentalité des masses.

J’ai exposé au cours de mon ouvrage sur les Civilisations de l’Inde, l’histoire de cette transformation. On y verra comment une exploration archéologique me révéla l’évolution subie par le bouddhisme et pourquoi ce dernier disparut du pays où il avait pris naissance.

Les auteurs ayant étudié le bouddhisme dans les livres le crurent avec raison une religion théoriquement athée. Leur erreur commença quand ils supposèrent que cet athéisme était devenu populaire.

Une séparation complète existe entre le bouddhisme théorique et le bouddhisme pratiqué par ses fidèles.

Les conceptions du grand réformateur Bouddha peuvent se résumer en quelques lignes. Je les emprunte à Taine, afin que le lecteur ne me soupçonne pas d’émettre une théorie exclusivement personnelle.

« C’est une hérésie, assurait Bouddha, que d’affirmer l’existence d’un être suprême créateur du monde…

« Quatre vérités composent sa doctrine. Toute existence est une souffrance, parce qu’elle comporte la vieillesse, la maladie, la privation et la mort. Mais ce qui a fait d’elle une souffrance, c’est le désir, sans cesse renouvelé, et sans cesse contrarié, par lequel nous nous attachons aux objets, à la jeunesse, à la santé, à la vie. Donc, pour détruire la souffrance, il faut détruire ce désir. Pour le détruire, il faut renoncer à soi-même, se délivrer de la soif de l’être, ne plus sentir d’attrait pour un objet ni pour aucun être… Le sage atteint au renoncement et à l’insensibilité en considérant que tout être étant composé est périssable, qu’étant périssable il est une simple apparence sans solidité ni support, un phénomène en train de disparaître, semblable à l’écume qui se fait et se défait à la surface de l’eau, à l’image qui flotte dans un miroir ; bref, par la conviction profonde que les choses ne sont pas. »

Cette doctrine est, je le répète, celle des livres. Elle devait évidemment rester incomprise du peuple. L’étude des bas-reliefs de l’Inde m’a vite montré ce que devinrent ces philosophiques conceptions, en pénétrant l’âme populaire. Du négateur des dieux Bouddha, la multitude fit d’abord un dieu unique, puis l’entoura bientôt d’une légion d’autres divinités et le noya en quelques siècles dans leur foule. N’ayant plus alors aucune supériorité sur les autres dieux, Bouddha finit par être oublié et le bouddhisme disparut comme religion spéciale.

Cette transformation d’un athéisme philosophique en polythéisme populaire jette une vive lumière sur les ressorts secrets de la mentalité religieuse.

§ 2. — Comment les peuples interprètent la nature de la divinité.

Les faits précédents montrent clairement ce que deviennent les dogmes en se propageant dans les masses, mais ne nous disent pas de quelle manière les disciples conçoivent leurs divinités.

Il est si difficile de se le représenter pour des peuples à mentalité différente de la nôtre, les Grecs et les Romains par exemple, que les historiens ne l’ont guère tenté. Que pouvait signifier pour un Romain le numen ou génie des empereurs, qu’il adorait et auquel il élevait des temples ? Comment faisait-on si facilement un dieu d’un homme ? Peut-être supposait-on chez les héros une sorte d’incarnation de l’esprit divin ? Ces déifications équivalaient sans doute à la sanctification des personnages vertueux du christianisme. Un saint est, comme les empereurs, un homme divinisé après sa mort et auquel sont dédiés également des temples.

On se représente mieux l’idée de la divinité que se faisaient des hommes moins raffinés, tels que nos ancêtres chrétiens du Moyen Age, par exemple. Dieu et ses saints étaient simplement pour eux des personnages très puissants, dont la faveur s’obtenait au moyen de prières et de présents.

Certains fidèles n’hésitaient pas du reste à manifester leur mécontentement en termes sévères quand la récompense obtenue n’était pas proportionnée aux offrandes. Parlant de la pratique du christianisme au Moyen Age, l’illustre historien Fustel de Coulanges s’exprime ainsi :

« C’était une religion fort grossière et matérielle. Un jour, saint Colomban apprend qu’on a volé son bien dans le moment même où il était en prières au tombeau de saint Martin : il retourne à ce tombeau et s’adressant au saint : « Crois-tu donc que je sois venu prier sur tes reliques pour qu’on me vole mon bien ? » Et le saint se crut tenu de faire découvrir le voleur et de faire restituer les objets dérobés. Un vol avait été commis dans l’église de Sainte-Colombe, à Paris ; Éloi court au sanctuaire et dit : « Écoute bien ce que j’ai à te dire, sainte Colombe, si tu ne me fais pas rapporter ici ce qui a été volé, je ferai fermer la porte de ton église avec des tas d’épines, et il n’y aura plus de culte pour toi. » Le lendemain, les objets volés étaient rapportés. Chaque saint avait une puissance surhumaine, et il devait la mettre au service de ses adorateurs. Le culte était un marché. Donnant donnant. »

Cette conception resta générale au Moyen Age et plus tard encore. Les rois eux-mêmes ne raisonnaient pas autrement que le peuple. M. Lavisse nous montre Louis XI tâchant de se concilier, à l’aide de cadeaux, les personnages influents du paradis.

« Sa prodigalité envers saint Martin, saint Michel, sainte Marthe, etc., mit plus d’une fois sur les dents ses officiers de finances ; ils devaient trouver en quelques jours une somme énorme pour récompenser un saint qui venait de manifester sa bonne volonté, ou bien pour acheter une intervention décisive. Saint Martin de Tours, après la prise de Perpignan, reçut douze cents écus, et la Vierge du Puy, après la naissance du Dauphin, vingt mille écus d’or. Afin d’empêcher Charles le Téméraire de prendre Noyon, en 1412, Jean Bouret dut envoyer tout de suite douze cents écus à un orfèvre, afin de faire une « ville d’argent » pour Notre-Dame. »

Louis XIV n’entendait pas les choses d’une façon bien différente lorsque après la défaite de Malplaquet, il disait d’un ton de reproche : « Dieu a donc oublié tout ce que j’ai fait pour lui ? »

Des conceptions du même ordre apparaissent à tous les âges, chez les dévots de tous les cultes. On ne voit nulle part des divinités inaccessibles aux présents. Les mêmes besoins de l’âme humaine devaient engendrer partout les mêmes manifestations. Supposant les dieux à leur image, comment les hommes n’auraient-ils pas employé, afin de séduire ces êtres redoutables, les moyens par lesquels se concilie la protection des puissants d’ici-bas ?

§ 3. — Transformations subies par une même religion en passant d’un peuple à un autre.

Nous avons montré les modifications subies par les religions en se propageant dans les couches diverses d’une même société. Ces transformations seront plus profondes encore pour une même religion adoptée par des races différentes.

Les théologiens attachés à la lettre des dogmes et exigeant seulement des fidèles la pratique des rites, n’aperçoivent pas ces changements et restent persuadés de l’invariabilité de leurs doctrines, quel que soit le peuple les ayant embrassées. Cependant une religion, du fait seul qu’elle est pratiquée par des races différentes, se transforme entièrement.

Le bouddhisme de l’Inde, par exemple, et celui du Japon et de la Chine n’offrent plus aucune parenté. La différence entre eux est telle que les savants ayant étudié pour la première fois le bouddhisme dans ces dernières contrées crurent rencontrer une religion nouvelle.

L’Islamisme a subi des transformations analogues en passant de l’Arabie dans l’Inde. Le plus monothéiste des cultes y est devenu extrêmement polythéiste. Chez les populations dravidiennes du Dekkan il ne diffère du brahmanisme que par l’adoration de Mahomet. En Algérie, l’islamisme des Arabes et celui des Berbères forment également deux religions assez distinctes.

Cette loi de la transformation des croyances passant d’un peuple à l’autre s’applique à tous les éléments de la civilisation. Dans mon livre, les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, j’ai montré depuis longtemps que jamais une nation n’adoptait les arts, les institutions ni la langue d’une autre sans lui faire subir de grands changements.

C’est donc une illusion de croire, avec certains historiens, que les peuples changent leurs dieux à volonté. La conversion de peuples entiers à une religion nouvelle est tout à fait fictive. Si plusieurs semblèrent se convertir au christianisme, à l’islamisme ou au bouddhisme, par exemple, s’ils acceptèrent théoriquement le texte des livres sacrés sans d’ailleurs en connaître un seul mot, ils n’ont adopté réellement de ces diverses croyances que certaines formules, certaines cérémonies, et retenu de la foi nouvelle que les éléments en rapport avec leurs besoins et leurs sentiments. Comment aurait-il pu d’ailleurs en être autrement ?

Ce serait ignorer profondément le mécanisme de la croyance que de supposer un peuple entier capable d’accueillir instantanément les dogmes d’une religion nouvelle pour lui. Quand il a paru les admettre, c’était pour obéir aux prescriptions de chefs redoutés, mais une telle adhésion demeurait purement verbale. Dans les livres seulement on voit Henry VIII imposer le protestantisme à l’Angleterre, sa fille, Marie Tudor, rétablir le catholicisme, puis son autre fille Élisabeth forcer ses sujets à revenir au protestantisme.

Nous résumerons ce chapitre en répétant que la stabilité des religions est une simple apparence. Les dogmes écrits peuvent demeurer invariables, divers rites persister longtemps, mais en réalité les conceptions religieuses suivent la mentalité des hommes qui les adoptent. Elles tendent toutes cependant à prendre certains caractères communs en arrivant dans l’âme populaire. Les divers dieux furent dotés des mêmes pouvoirs, on tenta toujours de se concilier leurs faveurs par les mêmes moyens. Ils extériorisèrent partout les mêmes espoirs, les mêmes craintes et les mêmes rêves.

CHAPITRE III LES DIEUX DU MONDE ANTIQUE.

§ 1. Les premiers cultes supposés de l’humanité, fétichisme, totémisme, animisme, etc. — § 2. Les dieux du monde gréco-romain. — § 3. Le culte des morts. — § 4. La divinisation des abstractions et des héros. — § 5. Les augures et les oracles.

§ 1. — Les premiers cultes supposés de l’humanité. Fétichisme, Totémisme, Animisme, etc.

Les seules conjectures formées sur les premiers cultes de l’humanité dérivent de l’étude des religions chez les sauvages actuels. Suivant certaines idées, peu défendables au point de vue psychologique, on crut d’abord les religions primitives constituées par le fétichisme et l’animisme. Les historiens les font précéder maintenant d’une sorte de culte appelé totémisme, caractérisé par ce fait que divers clans sauvages se désignent sous des noms d’animaux ou de végétaux.

Les abondantes dissertations des sociologues n’ont guère réussi à découvrir dans le totémisme un culte primitif spécial. Rien en effet ne le distingue nettement du fétichisme. Le totem, qu’il soit animal, plante, ou objet inanimé, paraît bien avoir constitué simplement le signe de ralliement d’une tribu devenu ensuite son fétiche. On peut le comparer aux images figurant sur les bannières et les écussons des chefs guerriers de tous les temps. Loin d’avoir été une religion, le totémisme représente un domaine que la religion n’envahit qu’assez tard.

L’animisme, également séparé du fétichisme par les historiens, nous semble s’y rattacher étroitement. Impossible de croire que le plus inintelligent des sauvages ait jamais adoré une pierre ou un morceau de bois s’il ne les avait supposés doublés d’esprits invisibles. La seule distinction, assez problématique d’ailleurs, pouvant être établie entre le fétichisme et l’animisme serait que dans ce dernier les esprits, au lieu de rester fixés sur l’objet, s’en trouveraient indépendants et pourraient circuler à leur gré.

Un fétiche est parfois individuel, mais le plus souvent collectif. Le totémisme, dont nous parlions à l’instant, représente un fétichisme collectif.

L’homme moderne s’imagine entièrement dégagé du fétichisme et parle de ce culte avec dédain. Cependant sa vie en est pleine. Beaucoup de libres penseurs ont foi dans les présages, les porte-bonheur, l’influence du chiffre 13, et nombre de superstitions du même ordre. Les croyants les plus monothéistes en apparence ne doutent pas de la vertu des reliques, des médailles, de l’action curative des sources miraculeuses et des pèlerinages. Les ex-voto ornent en aussi grande quantité les murs des églises modernes que les anciens temples de la Grèce et se révèlent inspirés par une mentalité identique.

Qu’il s’agisse d’animisme, de fétichisme, ou d’une religion quelconque, les rites et les sacrifices jouèrent toujours, nous l’avons dit plus haut, un rôle essentiel. Chez les peuples déjà avancés en civilisation : Grecs, Romains, Égyptiens ou Juifs, les rites étaient minutieusement réglés. Le Lévitique renferme de nombreuses prescriptions relatives aux cérémonies. Parmi elles figuraient les sacrifices expiatoires pratiqués par la plupart des peuples. Jehovah ne cessait d’en réclamer. Ce dieu féroce, aux goûts plébéiens, se réjouissait de l’odeur de la viande brûlée. Pour se concilier ses faveurs, Salomon fit égorger en une seule fois d’immenses troupeaux de bœufs.

§ 2. — Les dieux du monde gréco-romain.

Il est fort difficile à un homme moderne, même croyant convaincu, de comprendre à quel point la vie religieuse pénétrait le monde ancien. Plus on recule dans l’histoire, plus l’action des dieux apparaît prépondérante. Ils remplissaient en effet une foule de rôles dont les progrès de la pensée les ont successivement délivrés. Les lois naturelles étant ignorées, l’homme attribuait nécessairement à des puissances surnaturelles toutes les forces invisibles, mystérieuses et redoutables dont il ressentait les effets. Le vent, la foudre, les tempêtes étaient des manifestations divines. Les sources, les fleuves, les forêts avaient leurs dieux. Considérant tous ces éléments comme doués de volontés analogues aux siennes propres, l’homme tâchait de se les concilier par les moyens en usage pour obtenir la protection de grands personnages : sacrifices, prières et présents.

Sans remonter au delà des peuples de l’antiquité classique : Grecs, Romains, Égyptiens, etc., on peut dire que la vie religieuse dominait toute leur vie sociale. Fustel de Coulanges l’a montré depuis longtemps pour le monde gréco-romain : « La religion, dit-il, était maîtresse absolue dans la vie privée et dans la vie publique, l’État était une communauté religieuse, le roi un pontife, le magistrat un prêtre, la loi une formule sainte, le patriotisme de la piété, l’exil une excommunication. » J’ai déjà montré ailleurs comment le droit primitif dérivait toujours de la loi religieuse.

La conception que les peuples se sont faite de leurs divinités n’a pas beaucoup varié dans la suite des âges. L’extension du pouvoir qu’ils leur reconnaissaient s’est seule un peu modifiée.

Ce pouvoir fut pendant longtemps assez limité. Même à l’époque où Jupiter devint roi du ciel, il avait encore au-dessus de lui un maître mystérieux, le destin.

Quant aux dieux ordinaires, ils se rapprochaient parfois des simples humains au point de contracter des unions avec eux. Achille est fils de la déesse Thétis, Vénus mère d’Énée, etc.

Les récits d’Homère indiquent bien les bornes de la puissance que l’homme attribuait alors à ses divinités. Il les redoutait très fort, les implorait souvent, mais osait parfois les braver. Au cours du siège de Troie, Diomède blesse Vénus d’un coup de lance et l’accable de menaces. Il frappe le dieu Mars qui voulait venger la déesse. Pendant toute la durée de ce siège célèbre, les dieux interviennent journellement dans les combats. Neptune entoure d’un nuage protecteur le fils d’Anchise afin de le soustraire aux coups d’Achille. Apollon agit de même à l’égard d’Hector. Junon ne se sentant pas assez puissante contre le dieu du fleuve Scamandre qui voulait faire périr Achille, s’adresse à Vulcain pour le protéger, et ce dernier n’y réussit qu’en provoquant un formidable incendie devant lequel le fleuve recule.

D’après la narration attribuée par Virgile à Énée et qui naturellement reflétait les idées de l’époque, il fallut le concours de Neptune, Junon, Pallas et Jupiter pour triompher de la résistance des Troyens, concours très matériel, car ce fut à coups répétés de son trident que Neptune ébranla les murs de Troie.

Les conceptions homériques semblent s’être un peu transformées dans le cours des âges. Au temps d’Auguste, on redoutait toujours les dieux, mais sans croire beaucoup à leur intervention dans la marche du monde.

« Je sais, écrit Horace, que les dieux vivent en repos et que si la nature fait quelques merveilles, ils ne se donnent point la peine d’y mettre la main. »

La nature était déjà, on le voit, une entité mystérieuse permettant, comme aujourd’hui, d’expliquer tous les mystères.

La conception de divinités à puissance limitée ne fut pas particulière au monde gréco-romain ; elle se retrouve parmi toutes les religions de l’Inde. On peut le constater dans les grandes épopées et même dans de simples drames tels que celui de Sacountala, où figurent des dieux ayant recours à l’assistance des mortels.

La croyance en des divinités à pouvoir limité, inconciliable avec l’idée d’un dieu universel exerçant une domination absolue qui se formula plus tard, était la conséquence nécessaire de la multiplicité des dieux. Chacun ne pouvait évidemment posséder la même influence. Au-dessous des plus puissants, Jupiter, Junon et Minerve, trinité adorée au Capitole romain, régnaient de petits dieux à pouvoir fort circonscrit.

Ces divinités innombrables vécurent toujours en parfait accord et l’idée de persécuter leurs adorateurs n’effleura jamais l’âme d’un ancien. Les dieux des peuples voisins se voyaient facilement adoptés par les vainqueurs. Tous ceux des Grecs, des Carthaginois, des Égyptiens, etc., furent romanisés et incorporés dans la religion nationale. Le Bâal punique s’identifia avec Saturne, Diane avec Artémis, Junon avec Isis et Tanit, Vénus avec l’Astarté carthaginoise, etc.

Au moyen d’un mécanisme analogue, les dieux romains se répandirent dans les provinces dominées par Rome, et se mêlèrent ou se fusionnèrent aux dieux locaux. Les chrétiens seuls devaient plus tard faire exception. Ils ne pouvaient évidemment pas s’incliner devant des dieux que leurs livres déclaraient des démons. Ce refus devint l’origine de persécutions longtemps considérées comme religieuses et qui furent seulement politiques. Rome acceptait toutes les divinités, mais exigeait de ses fonctionnaires et de ses soldats un serment aux dieux nationaux et au génie de l’Empereur.

Les détails mêmes du culte de toutes les divinités ont peu varié à travers le temps. Un croyant moderne demande la protection des saints de façon identique à celle dont les anciens réclamaient l’appui de leurs dieux. M. Maspero décrit le culte d’Ammon au temple de Louqsor longtemps avant notre ère, dans des termes qui s’appliqueraient parfaitement aux religions actuelles en changeant simplement quelques noms.

§ 3. — Le culte des morts.

Le culte des morts paraît avoir toujours fait partie des religions. On le retrouve à tous les âges chez la plupart des peuples, des Grecs anciens jusqu’aux Japonais modernes.

Prépondérant dans la Grèce et l’Italie, il pesa lourdement sur le monde antique. On devait en observer soigneusement les rites sous peine de châtiments redoutables.

« Les Grecs et les Romains, écrit Fustel de Coulanges, avaient exactement les mêmes opinions. Si l’on cessait d’offrir aux morts le repas funèbre, aussitôt les morts sortaient de leurs tombeaux ; ombres errantes, on les entendait gémir dans la nuit silencieuse. Ils reprochaient aux vivants leur négligence impie ; ils cherchaient à les punir, ils leur envoyaient des maladies ou frappaient le sol de stérilité. Ils ne laissaient enfin aux vivants aucun repos jusqu’au jour où les repas funèbres étaient rétablis. »

Cette crainte des morts était universelle. Avertie par un songe que les mânes d’Agamemnon sont irrités contre elle, Clytemnestre envoie aussitôt des aliments sur son tombeau.

D’après une conception retrouvée dans presque toutes les races, chaque être, chaque objet comportait une sorte d’âme invisible. C’est pourquoi l’ombre des présents suffisait à satisfaire l’ombre des morts. Pour la même raison, beaucoup de peuples immolaient pendant les funérailles des grands personnages des chevaux et des serviteurs qui devaient les accompagner en l’autre monde. L’ombre du défunt arrivait ainsi, convenablement escortée, dans le royaume des morts. Au Pérou, on faisait périr sur la tombe d’un Inca décédé les vierges du temple du Soleil, dont les ombres étaient destinées à former une cour au prince défunt.

Chez les Grecs et les Romains, les divinités constituées par les ombres des morts étaient qualifiées de dieux lares. « Elles sont, disaient les Romains, des divinités redoutables, chargées de châtier les hommes et de veiller sur tout ce qui se passe dans l’intérieur des maisons. » Aussi chaque demeure contenait-elle un autel où, matin et soir, la famille réunie adressait ses prières aux ancêtres et leur offrait quelques menus présents.

Ce culte des morts suffirait à expliquer, en dehors des raisons données dans un autre chapitre, la divinisation des empereurs qui étonna beaucoup d’historiens. Il était fort naturel si un particulier devenait divinité après sa mort, qu’un empereur se changeât en une divinité plus importante et fût adoré par tout un peuple au lieu de l’être seulement par les membres de sa famille.

Le culte des morts s’est perpétué chez beaucoup de nations jusqu’à nos jours. Il constitue la principale religion de la Chine et du Japon. J’ai entendu dire à l’un des hommes les plus distingués du Japon, actuellement ambassadeur auprès d’une grande puissance européenne que, rentré à son foyer, il ne manquait jamais d’aller se recueillir auprès de l’autel consacré à ses ancêtres. J’ai répété trop de fois que la volonté des vivants est dominée par celle des morts pour ne pas reconnaître le côté judicieux d’un tel culte. Par sa pratique, l’homme prend conscience du lien étroit le rattachant aux générations passées dont il n’est que la continuation.

On ne doit donc pas considérer uniquement comme une image l’assertion de l’illustre amiral Togo proclamant, après avoir remporté la plus importante des batailles navales modernes, que ce n’était pas lui, mais l’âme de ses ancêtres qui l’avait gagnée. Assurément une grande part du triomphe revenait au célèbre amiral, cependant tous les aïeux créateurs de l’âme nationale du Japon n’étaient-ils pas les vrais vainqueurs ? Les morts créent nos vertus, et quand nous valons quelque chose, nous le devons surtout à eux.

La religion des morts s’est restreinte chez plusieurs peuples, mais n’a jamais disparu. Pour les chrétiens, elle se borne presque uniquement à la vénération des saints et à une fête annuelle consacrée à visiter les tombes des défunts.

§ 4. — La divinisation des abstractions et des héros.

Au culte des dieux divers dont nous avons parlé s’ajouta encore chez certaines nations la divinisation de personnages et de diverses collectivités. Les Romains déifièrent leurs villes, leurs héros, leurs empereurs et même de simples abstractions. La vertu, la concorde, la justice, etc., avaient leurs temples.

Ces conceptions nous semblent aujourd’hui singulières, cependant plus d’une analogie existe entre elles et le symbolisme moderne.

Nos monuments, nos monnaies, nos papiers officiels, les décorations de nos grandes écoles savantes, sont en effet remplis d’incarnations allégoriques. La loi, la justice, la liberté, etc., continuent à être représentées par des personnages. La pensée de l’homme antique concrétisant la concorde sous forme de déesse, n’était pas très éloignée de celle de l’homme moderne représentant la république par une femme coiffée d’un bonnet phrygien ou personnifiant la ville de Strasbourg sous les traits d’une statue couverte, à certaines dates, de couronnes.

La divinisation des empereurs ne constitue pas davantage un phénomène spécial au monde antique. Non seulement saint Louis entra dans le panthéon chrétien, mais tous les rois de notre ancienne monarchie étaient considérés, aussi bien par le peuple que par des hommes éminents tels que Bossuet, comme des incarnations de la puissance divine. Les inscriptions monétaires et les pièces officielles rappelaient toujours qu’ils tenaient leur pouvoir d’une grâce de Dieu. Pour des personnages en relation si intime avec la divinité, naissait naturellement un sentiment bien voisin de l’adoration. Ne possédaient-ils pas d’ailleurs quelques-uns des pouvoirs attribués à la divinité même, tels que celui de guérir certaines maladies par un simple attouchement ?

En fait, le peuple à tous les âges divinisa les héros. Les soldats de Napoléon considéraient leur empereur comme une divinité invincible. Le vicaire général de Notre-Dame le déclarait publiquement une incarnation de la Providence[3].

Les rapprochements que nous venons de signaler entre la pensée antique et la pensée moderne prouvent à quel point, sous des formes diverses, la mentalité religieuse s’est maintenue identique à travers les âges.

§ 5. — Les augures et les oracles.

Les dieux du paganisme consentaient quelquefois à communiquer avec les mortels au moyen de brefs oracles rendus par des personnages sacrés analogues à nos médiums modernes. Les Grecs n’entreprenaient rien sans les consulter. On venait de très loin interroger à Delphes la Pythie parlant au nom d’Apollon.

La confiance dans les décrets ainsi rendus était absolue. Un oracle ayant déclaré que l’empereur Hadrien mourrait prématurément si un ami intime ne s’immolait pour lui, son favori Antinoüs s’offrit immédiatement en sacrifice et se suicida. Hadrien, désolé mais reconnaissant, lui éleva un temple bientôt entouré d’une ville importante qui dura quatre siècles.

A défaut d’oracles, les augures étaient consultés pour interpréter la volonté des dieux. Ils formaient à Rome un collège officiel, supprimé seulement lorsque le christianisme devint la religion de l’Empire.

Augures et oracles constituaient évidemment un besoin de la mentalité religieuse, puisqu’ils persistèrent toujours sous des noms divers. Le Moyen Age eut la magie et la sorcellerie, nos temps modernes les tables tournantes et les esprits.

Ce qui précède montre à quel point la vie du monde antique était dominée par les croyances religieuses. Nous savons qu’il en fut de même pour le Moyen Age. Pendant plus de mille ans toute notre histoire se trouva soumise aux influences de la théologie. En restreignant de plus en plus le domaine supposé directement régi par les dieux, la science a fini par circonscrire celui de la théologie, mais sans pour cela faire disparaître la mentalité mystique. Celle-ci s’extériorise maintenant sous d’autres formes. De religieuses les croyances sont devenues politiques et sociales. La même confiance dans l’action des formules, les mêmes espérances dominent toujours les âmes. L’homme a besoin de croyances pour alimenter sa vie mentale comme l’estomac a besoin de nourriture pour entretenir la vie matérielle. Cette donnée psychologique fondamentale est mise en évidence par la très instructive histoire des dieux.

CHAPITRE IV LES GRANDES RELIGIONS SYNTHÉTIQUES. LE CHRISTIANISME.

§ 1. La naissance du christianisme. — § 2. Les transformations du christianisme. — § 3. Propagation du christianisme dans les couches populaires. — § 4. Propagation du christianisme chez les lettrés. — § 5. Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme.

§ 1. — La naissance du christianisme.

Les religions du monde antique furent d’abord des cultes locaux ne cherchant nullement à se propager. Un peuple avait ses dieux comme il possédait sa langue, ses lois, ses coutumes et ses arts. Il eût jugé sacrilège de voir ses divinités adorées par des étrangers. Un conquérant seul pouvait se le permettre.

Quand la puissance romaine eut un peu unifié le vieux monde et rendu les communications faciles, des religions à tendances universelles naquirent. Le christianisme et l’islamisme sont les plus célèbres.

Nous bornerons notre étude à la première. Elle suffit à montrer la genèse et l’évolution de ce que nous appelons les grandes croyances synthétiques. Son histoire apprend de quelle façon naît, se transforme et se propage une religion, comment elle s’assimile des croyances antérieures et pourquoi elle arrive à influencer les âmes.

L’évolution du christianisme contribue également à justifier cette loi, énoncée dans un précédent chapitre, que la religion enseignée par la théologie diffère toujours de celle pratiquée dans les masses. Elle vérifie aussi cette autre loi fondamentale que les manifestations de la mentalité religieuse sont identiques chez tous les peuples, malgré la diversité apparente de leurs croyances. Que l’homme ait vénéré Isis ou la vierge Marie, il les adora pareillement. De la même manière et sans les différencier beaucoup, il adora les divinités du panthéon gréco-romain ou les saints du ciel chrétien. Que ses fétiches fussent des reliques ou des amulettes quelconques, il leur attribua des vertus identiques.

Alors que la vie de plusieurs fondateurs de religions, Mahomet par exemple, est assez bien connue, celle du fondateur du christianisme reste à peu près ignorée. Il ne faut plus la chercher dans les évangiles, comme on le fit longtemps et comme la science a cessé de le croire possible aujourd’hui. Ces livres, dont le plus ancien, celui de Marc, fut écrit au moins un demi-siècle après la mort du Christ, constituent des compilations de rêveries et de souvenirs incertains amplifiés par la pieuse imagination de leurs auteurs.

Les moins inexacts des documents à consulter sur les premiers temps du christianisme paraissent être les épîtres de saint Paul. Mais, n’ayant pas connu le Christ, il n’en pouvait parler que d’après la tradition et son imagination.

Malgré leur insuffisance, ces sources d’information nous donnent du moins les idées en cours à l’époque où Jésus vivait et montrent que jamais le futur Dieu ne se considéra comme une divinité ni même comme le fondateur d’une religion nouvelle.

« Si l’on était venu dire aux douze apôtres, écrit le professeur Guignebert, que Jésus avait incarné Dieu, ils n’auraient d’abord pas compris, puis ils auraient crié à l’abominable scandale… L’idée de filiation divine ne pouvait présenter à l’esprit d’un Juif qu’un horrible blasphème. »

Se croyant un simple prophète, succédant à beaucoup d’autres, Jésus avait l’unique prétention d’annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu prédite aux Juifs depuis fort longtemps. Cette bonne nouvelle concernait exclusivement d’ailleurs le peuple d’Israël.

Après sa mort, ses disciples essayèrent de répandre ses prophéties et sa morale, mais recrutèrent d’abord peu d’adeptes. La mémoire du Christ ne semblait pas devoir lui survivre longtemps.

On sait qu’il en fut tout autrement. La vision créatrice d’un illuminé, saint Paul, allait sauver le nom du Christ de l’oubli et l’entourer d’une gloire éternelle.

La célèbre apparition sur le chemin de Damas fut le véritable point de départ du christianisme. Doué d’une exubérante imagination, l’esprit rempli des souvenirs de la philosophie grecque et des religions de l’Orient, saint Paul fonda avec le nom du Christ une religion à laquelle Jésus lui-même n’eût certainement rien compris.

Saint Paul ne paraît d’ailleurs pas avoir songé à faire du Christ une divinité. Il le considérait seulement comme un envoyé de Dieu chargé d’apporter aux hommes la certitude d’une vie éternelle et le rachat de leurs péchés par sa mort.

Rien n’indique que pendant le premier siècle du christianisme Jésus ait été considéré par les fidèles comme un Dieu. La croyance à sa divinité se répandit seulement au début du second siècle parmi les communautés chrétiennes.

On pourrait s’étonner d’une pareille lenteur en se rappelant la facilité avec laquelle les hommes de cette époque divinisaient de grands personnages, tels que les empereurs.

Plusieurs raisons contribuèrent à retarder cette déification. Les Juifs, en se convertissant au christianisme, ne voulaient pas renoncer à Jehovah, dieu terrible et jaloux. Après avoir considéré Jésus comme son envoyé, ils en firent d’abord son fils, puis plus tard l’identifièrent avec lui. La foi aveugle des premiers fidèles les empêchait de voir l’abîme qui séparait le farouche Javeh du doux Jésus. Ces contradictions d’ordre rationnel n’existent pas pour la logique mystique.

Les efforts de saint Paul avaient tendu à dégager le plus possible le christianisme de ses éléments juifs, de façon à en faire une religion universelle. Il le devint, mais son expansion fut assez lente, beaucoup plus, par exemple, que ne devait l’être celle de l’islamisme.

Recherchons maintenant comment le christianisme s’annexa les croyances antérieures et évolua dans le cours des âges. Nous examinerons ensuite les causes de sa propagation.

§ 2. — Les transformations du christianisme.

Le nom de religion synthétique que nous avons donné au christianisme est justifié par son adoption d’une foule de croyances antérieures, dont il prétendait pourtant se séparer.

Dès que la doctrine du Christ sortit du monde étroit de la Judée pour pénétrer dans la vie gréco-romaine, elle devait nécessairement s’adapter à la pensée, aux besoins et aux sentiments de nouveaux milieux.

Elle y réussit par l’emprunt d’une foule d’éléments de la philosophie grecque et des religions orientales alors très en faveur.

La science moderne a mis facilement en évidence ce mélange d’influences étrangères méconnu pendant longtemps.

« Paganisme olympique, orphisme, religions orientales diverses, systèmes philosophiques, tout lui fournit un élément, écrit M. Guignebert…

« Le christianisme est devenu une religion véritable, de toutes la plus complète parce qu’elle a pris à toutes ce qu’elles avaient de meilleur. »

Pendant les cinq premiers siècles de son existence, le christianisme ne cessa de se transformer par ces annexions et il devint à la longue un mélange de toutes les croyances orientales, surtout de celles de l’Égypte et de la Perse, qui, vers le commencement de notre ère, étaient fort répandues dans le monde païen. Le culte d’Isis et celui de Mithra, notamment, y avaient de nombreux adeptes. La plupart des cérémonies, rites et symboles chrétiens, ainsi que la lutte éternelle du bien et du mal, appartenaient au culte de Mithra.

« L’Isis allaitant Horus, dit M. A. Reinach, a contribué à former le type de la Vierge à l’enfant, et l’Horus transperçant le crocodile les saint Georges et les saint Michel terrassant le dragon. On sait que l’influence de l’Égypte sur le christianisme ne s’est pas bornée à ces images… jusqu’au bénitier et à la clochette des messes, des cercles de l’enfer avec la plupart de leurs démons, à la prière pour les trépassés, l’Égypte a marqué le christianisme de son empreinte. »

Les rites du christianisme avaient fini par faire de tels emprunts aux cultes antérieurs que les Pères de l’Église, peu au courant du mécanisme de ces annexions progressives, prenaient le culte de Mithra pour une contrefaçon diabolique de celui du christianisme. C’était justement l’inverse.

En raison de ces additions successives, le christianisme mit plusieurs siècles à se constituer. On peut même dire que jusqu’au commencement du Moyen Age, il n’existait aucun exposé officiel de la doctrine. Les décisions des conciles étant contradictoires restaient sans autorité.

Nul pouvoir central ne pouvait fixer les incertitudes des théologiens, l’évêque de Rome n’ayant pas de prépondérance sur ses collègues. Personne ne songeait alors à sa future suprématie.

La foi chrétienne évolua naturellement selon la mentalité des peuples qui l’acceptèrent. Pendant plusieurs siècles, elle constitua un mélange d’éléments fort hétérogènes. Vainement les théologiens tâchaient d’en préciser les dogmes. Schismes et hérésies ne cessaient de se multiplier. Le concile de Nicée, tenu en 325, n’était pas arrivé à formuler nettement la doctrine. Il avait été réuni d’ailleurs dans la seule intention de combattre Arius, niant que le Fils fût Dieu comme son Père. Ce concile eut pour unique résultat important de diviniser définitivement le Christ.

Jamais religion ne dut autant que le christianisme se soustraire aux querelles des théologiens. Il se fût peut-être désagrégé devant ces discussions, si la foi persistante du peuple, étranger à de telles controverses, ne lui eût constitué un solide appui.

Les dogmes chrétiens n’acquirent une stabilité réelle qu’à partir du moment où le pouvoir du Pape fut admis définitivement, au XVe siècle.

Depuis le Xe siècle, les évêques de Rome essayaient bien, mais n’y avaient réussi qu’exceptionnellement, de se faire reconnaître le droit de gouverner l’Église. Innocent III est à peu près le seul qui se permit d’excommunier des souverains.

La première croisade les avait posés un peu en chefs de la chrétienté. Les rois, cependant, ne se soumirent pas longtemps à une pareille tutelle. Les conciles mêmes l’acceptaient mal. Au XVe siècle, celui de Bâle, résistant aux injonctions d’Eugène IV, ce dernier proclama sa dissolution. Le concile alors déposa le pape et en couronna un autre.

Les Souverains Pontifes finirent cependant par obtenir la suprématie depuis si longtemps rêvée. Elle fut un désastre pour l’Église. Leurs prétentions et les abus du clergé amenèrent l’explosion de la Réforme et des guerres de religion qui ravagèrent l’Europe pendant cinquante ans.

Les querelles incessantes du clergé, sa cupidité et le mépris général qu’il inspirait auraient suffi à justifier la prétention de Luther et Calvin de rejeter l’autorité du pape, renoncer à des dogmes incertains et s’en tenir simplement au texte de la Bible.

Après avoir été funeste à l’Église, la Réforme lui devint fort utile en l’obligeant à s’améliorer et surtout à s’unifier. Vers 1550, le concile de Trente reconnut définitivement la suprématie universelle du pape et fixa les moindres détails des dogmes. Ses décisions constituent le code de l’Église depuis cette époque.

Prétendre fixer immuablement un code quelconque, religieux ou civil et, par conséquent, vouloir l’empêcher de changer a toujours été, non seulement une grave imprudence, mais une impossibilité. Immobiliser les dogmes n’est pas immobiliser les pensées.

Papes et conciles s’imaginèrent donc bien vainement stabiliser à jamais la foi chrétienne. L’esprit humain devait progressivement, par ses découvertes, s’écarter d’elle.

§ 3. — Propagation du christianisme dans les couches populaires.

Après avoir montré comment naquit et se transforma le christianisme, il nous reste à indiquer la façon dont il se propagea. Ce point important constitue un phénomène psychologique fort remarquable, bien que généralement laissé dans l’ombre par les historiens.

J’ai longuement exposé dans un précédent ouvrage comment les opinions et les croyances se répandent, indépendamment de toute action rationnelle, par répétition, affirmation, contagion, suggestion et prestige. Ne pouvant revenir sur ce sujet, je me bornerai à énumérer quelques-unes des causes qui favorisèrent l’expansion du christianisme.

Si cette religion était apparue telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec ses dogmes bizarres et sa métaphysique compliquée, son succès eût été probablement très éphémère. Les foules ne vivent pas de métaphysique, mais d’espérances.

La foi nouvelle en apportait d’immenses. Aux faibles, aux déshérités, aux vaincus de la vie supportant ici-bas une misère sans espoir, le christianisme promettait un paradis de félicités éternelles, où le pauvre deviendrait l’égal du riche et où les puissants de ce monde n’obtiendraient pas plus de privilèges que le dernier des misérables. Le socialisme promet moins aujourd’hui et cependant il subjugue aussi les foules. La vision du bonheur entraînera toujours les âmes.

Dès que cette vie future bienheureuse apparut comme une certitude, la religion chrétienne triompha et le monde fut changé.

On peut remarquer sans doute que la survivance dans un autre monde avec l’enfer et le paradis était admise par la plupart des religions antiques, celles de l’Égypte et de la Perse notamment, mais à l’état de croyance vague. Nous avons vu qu’à l’époque d’Homère le royaume des ombres offrait un séjour peu tentant.

Le christianisme ouvrant aux âmes la perspective d’une éternité de délices, eut pour premier résultat de transposer le but de l’existence. Alors qu’aux yeux des Grecs et des Romains la vie terrestre constituait la principale préoccupation, l’existence future devint l’unique objet des aspirations du chrétien. Son passage ici-bas représentant une simple préparation à la vie céleste le salut éternel était sa constante pensée. Pour l’obtenir et éviter l’enfer, il acceptait les pires privations, la pauvreté, la vie monacale, le martyre même.

Le christianisme du Moyen Age pourrait être caractérisé en disant que, ne présentant pas d’unité chez les théologiens, il la trouva dans l’âme populaire, orientée par deux grands phares : l’espoir du ciel et la peur de l’enfer.

En dehors de ces points essentiels, le peuple conserva sa mentalité païenne. Les noms seuls des vieilles divinités avaient changé. Il adorait la Trinité nouvelle comme jadis celle du Capitole : Jupiter, Junon et Minerve. Les saints remplacèrent la foule des anciens dieux secondaires. Les faunes et les nymphes des forêts se transformèrent en fées ou en démons. Les sorciers se substituèrent aux augures.

Toute religion, nous l’avons montré, revêt bientôt deux formes : celle des préceptes enseignés par les théologiens et les lettrés et celle adoptée par le peuple. Sa propagation ne peut donc s’opérer à l’aide du même mécanisme à travers les couches diverses d’une société.

Sans doute, dans les deux cas, la contagion mentale et la suggestion jouent un rôle prépondérant ; mais, au début, ces moyens d’action ne sauraient suffire pour persuader des classes cultivées.

Nous venons de voir de quelle façon le christianisme se répandit parmi les masses, nous allons essayer de montrer maintenant comment il se propagea dans les couches éclairées du monde romain.

§ 4. — La propagation du christianisme chez les lettrés.

Cette propagation s’expliquerait facilement si l’on se reportait seulement à l’époque où la religion chrétienne ayant gagné le peuple et l’armée, les empereurs jugèrent d’une politique sage d’en faire le culte officiel. Mais bien avant cette légalisation, le christianisme s’était répandu dans la société lettrée. Quelles furent les causes de sa diffusion ?

On ne peut les saisir nettement, sans considérer tout d’abord que le fait d’adopter une religion nouvelle, si grave pour un homme moderne, ne présentait aucune importance pour un Romain. Il ajoutait facilement, en effet, des dieux à son panthéon, sans pour cela changer de religion. Les empereurs eux-mêmes étaient fort éclectiques sur ce point. Hadrien faisait élever des sanctuaires à tous les dieux. Alexandre Sévère avait dans son oratoire les images des plus importantes divinités, y compris celle du Christ. Dans l’Olympe, déjà si peuplé, avaient pris place, après les conquêtes romaines, une foule de dieux nouveaux. Les cultes de l’Égypte et de la Perse se répandaient progressivement. Parmi eux figuraient déjà des divinités à tendance monothéiste et surtout Mithra, le dieu soleil de la Perse, dont plusieurs empereurs se montraient les adorateurs fervents.

Mais la prétention des chrétiens de faire de leur Dieu l’unique maître du ciel, rendait son adoption difficile. Elle avait besoin d’être préparée par une évolution mentale conduisant à envisager tous les anciens dieux comme les formes diverses d’une même divinité, idée existant depuis longtemps dans plusieurs religions de l’Orient.

Cette notion se généralisait de plus en plus au début de notre ère. Le polythéisme universel évoluait progressivement vers un monothéisme théorique. Le Dieu des chrétiens en fut la concrétisation.

Le christianisme n’offrait, en réalité, rien de nouveau aux lettrés. D’une part, en effet, il comportait le Dieu unique dont l’idée s’acceptait de plus en plus, et, de l’autre, il se trouvait saturé d’éléments orientaux : rites, cérémonies et mystères adoptés depuis longtemps.

Outre les facteurs que nous venons d’indiquer, une des plus importantes causes de triomphe pour le christianisme fut son irréductible intransigeance.

En ajoutant seulement un Dieu nouveau à tant d’autres, il aurait fini, ainsi que plus tard le bouddhisme, par être noyé dans les anciens cultes et serait devenu une simple secte. Considérant au contraire son Dieu comme unique et appliquant l’épithète de démons à toutes les autres divinités, il ne pouvait transiger avec elles.

La foi ardente de ses adeptes lui permit du reste de combattre facilement des dieux mal défendus par une foi affaiblie.

§ 5. — Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme.

Les observations précédentes nous montrent le Christianisme accueilli avec enthousiasme par le peuple, avec indulgence par les lettrés et finalement admis dans un but purement politique par les empereurs.

Nul ne prévit alors les lointaines conséquences de cette adoption. Tant de dieux avaient été acceptés dans le cours des siècles qu’un de plus ne semblait pas devoir changer quelque chose à la vie sociale et à la civilisation.

Le contraire cependant se produisit rapidement. Resté sans autres rivaux que des démons, à puissance incertaine, le Dieu des chrétiens prétendit bientôt régir les diverses manifestations de l’existence comme il dirigeait la vie religieuse. Son action s’étendit rapidement à tous les éléments de l’organisation sociale. Les arts, la littérature, la philosophie s’inspirèrent de lui et la civilisation païenne disparut entièrement. Durant des siècles, l’âme humaine ne put se mouvoir que dans le cadre étroit fixé par la théologie chrétienne.

Le christianisme n’aurait pu assurément exercer une telle influence à l’époque où les Romains possédaient une armature sociale, trop stable pour être transformée. Mais quand il triompha, le vieux monde chancelait chaque jour davantage et touchait à sa fin. Les envahisseurs barbares y trouvant une civilisation trop élevée pour leur mentalité, ne pouvaient se l’assimiler. Le christianisme leur fournit les éléments de stabilité qu’ils ne possédaient pas.

Son adoption fut un grand bienfait pour eux et joua dans leur évolution un rôle qu’aucune civilisation supérieure n’aurait su exercer. Les terribles menaces de l’enfer et l’espoir du ciel parvinrent seuls à refréner un peu des hordes dominées par leurs impulsions instinctives et à les transformer en sociétés durables.

La fusion de l’organisation religieuse avec l’organisation politique accrut à la fois la force de la religion et celle de l’État. Pendant de longs siècles, le pouvoir terrestre et le pouvoir divin furent plus ou moins associés, quoique parfois en lutte. Empereurs et rois avaient fini par se considérer comme des représentants de Dieu.

Lorsque, après mille ans de domination, le christianisme eut un peu civilisé les Barbares, ils devinrent alors capables de comprendre le monde antique oublié depuis longtemps. Sa réapparition constitua le mouvement appelé Renaissance.

Cette résurrection fut un éblouissement. Devant les chefs-d’œuvre surgissant à leurs yeux, les hommes délaissèrent les préoccupations théologiques et la perpétuelle menace de l’enfer. Ils admirèrent les dieux et les déesses sortis du tombeau et se laissèrent charmer par leurs merveilleuses légendes.

L’antiquité devint alors la grande inspiratrice. Artistes, littérateurs, philosophes furent subjugués par elle. Il est frappant, quand on visite Rome, de constater que les papes, défenseurs attitrés de la théologie chrétienne, demandaient aux artistes de représenter les légendes de la mythologie païenne. Auprès de ces évocations du monde antique, paraissaient bien pâles les figures étriquées des saints, des martyrs, des Christ et des suppliciés de l’enfer. De tous ces funèbres assombrissements de la vie imposés par la théologie chrétienne l’homme pouvait enfin sortir. La naissance de Vénus, l’histoire de Psyché, les amours de Jupiter ornèrent les murs des palais romains et ceux du Vatican lui-même. Les dieux qui avaient séduit la jeunesse de l’humanité revenaient charmer son âge mûr. Elle apprenait à vivre avec la nature et non plus contre la nature. Si cet élan ne dura pas, c’est que la Réforme y mit indirectement un terme. Sans son influence, le monde fût peut-être redevenu païen.

L’époque de la Renaissance ne coïncida pas seulement avec la résurrection du monde antique, mais avec l’éclosion des sciences expérimentales. Ces dernières devaient changer l’orientation de la pensée. L’homme entrevit qu’aux certitudes l’ayant guidé depuis quinze siècles, il deviendrait nécessaire d’en substituer d’autres.

Obligé de condenser en quelques pages de longs siècles d’histoire religieuse, nous ne pouvions qu’indiquer les grandes lignes du mobile tableau dont l’ensemble constitue le christianisme. Elles suffisent à montrer que la religion, qui devait si longtemps dominer les âmes, ne représente en aucune façon un événement surgi brusquement, mais simplement une fusion d’idées nouvelles avec des dogmes antérieurs. D’abord adopté par le peuple que séduisaient ses promesses, le christianisme n’atteignit les couches élevées de la société qu’après plusieurs siècles.

Cependant pour que la religion nouvelle triomphât, il fallut un de ces concours de circonstances qui se rencontrèrent trois ou quatre fois seulement dans l’histoire du monde. Un tel concours était nécessaire à la réalisation de sa formidable conquête. Grâce au triomphe du christianisme, la pensée des hommes fut orientée pour longtemps, et ils crurent posséder enfin des vérités éternelles.

CHAPITRE V COMMENT LES GRANDES RELIGIONS PEUVENT SE DÉSAGRÉGER.

§ 1. Les hérésies et les schismes. — § 2. L’évolution des dieux. — § 3. L’évolution du christianisme vers la libre pensée dans les églises protestantes. — § 4. Les tentatives d’évolution du catholicisme. Le modernisme. — § 5. Le christianisme comme création collective.

§ 1. — Les hérésies et les schismes.

Toutes les grandes religions monothéistes : islamisme, christianisme, bouddhisme notamment, fourmillent de schismes et d’hérésies qui les font plus ou moins évoluer et quelquefois disparaître.

Il faut en rechercher la cause principale dans les divergences de mentalité et de nécessités sociales chez les fidèles soumis à une même foi et aussi le besoin de raisonner.

La foi est d’abord acceptée en bloc par contagion mentale sans l’intervention d’aucune influence rationnelle. Mais comme en acquérant une foi on ne perd pas pour cela le désir de raisonner, le croyant trouve toujours quelque côté accessoire, susceptible de nouvelles interprétations. S’il possède un tempérament d’apôtre, il propage ces interprétations et un schisme ou une hérésie naissent bientôt.

Schismes et hérésies furent nombreux dans l’histoire du christianisme et portèrent sur les sujets les plus variés. Marie était-elle seulement la mère du Christ, ainsi que le prétendait Nestorius et non la mère de Dieu ? Comment expliquer par la désobéissance du seul Adam la damnation du genre humain ? etc.

La plupart de ces schismes et hérésies eurent comme conséquence d’immenses carnages. Pour convaincre les Cathares que le Dieu de l’Ancien Testament n’était pas le diable, le pape Innocent III prêcha contre eux en 1208 une croisade qui ravagea le Midi et amena la destruction de villes florissantes, notamment Béziers et Carcassonne. Il fallut massacrer également des milliers de personnes pour démontrer aux fidèles que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils et non du Père seulement, que le baptême ne doit pas se faire par immersion totale, que la communion exige du pain azyme et non du pain levé, que le signe de la croix doit être fait avec un doigt et non avec deux, etc.

Si les sujets de controverses se montraient importants les massacres l’étaient également. Quand les anabaptistes proclamèrent la nécessité de rebaptiser les enfants devenus adultes, cette prétention, qui nous semblerait assez anodine aujourd’hui, parut si effroyable qu’il en résulta une guerre violente où furent exterminés sans pitié 150.000 hérétiques.

La vie humaine ne comptait guère pour les défenseurs de la foi et la férocité leur semblait une vertu méritant récompense. Les vrais convaincus sont toujours implacables. Quand Torquemada eut fait brûler 6.000 personnes, il réclama comme rétribution de son zèle un chapeau de cardinal.

Schismes et hérésies représentèrent le plus souvent des crises aiguës de mysticisme. Telle sous Louis XIV, l’hérésie des Camisards des Cévennes qui, fanatisés par leur foi, tinrent tête pendant deux ans à trois maréchaux et à de vaillants corps d’armée.

Le quiétisme, le jansénisme, le culte du Sacré-Cœur, etc. résultèrent de crises du même ordre. Ce dernier culte fut fondé par une hystérique un peu folle, Marie Alacoque, qui dans une vision vit le Christ prendre son cœur et lui donner le sien en échange. L’Église institua bientôt une fête pour perpétuer l’événement et prononça en 1864 la béatification de l’auteur de la révélation. On n’a pas oublié qu’une assemblée de graves députés déclara d’utilité publique en 1871 la construction à Montmartre d’une basilique où devait être adoré le Sacré-Cœur. Le monument qui domine la grande ville contribuera à montrer aux générations futures l’importance du rôle des hallucinés dans l’histoire.

De tels accès de mysticisme s’observent indifféremment dans les pays musulmans, catholiques ou protestants. Chez ces derniers éclatent fréquemment des réactions dites réveils religieux, extériorisés par la création de sectes nouvelles.

J’ai montré au cours d’un autre ouvrage l’influence des accès de mysticisme dans les révolutions et les croyances politiques.

« Le concile de Nicée, écrit justement Daniel Berthelot, semble loin de nous ; les disputes entre ariens et nestoriens et les bûchers élevés à propos d’un mot ou d’une virgule des Livres Saints sont des fantômes du passé, n’est-ce pas ? Lisez les querelles quasi théologiques des partisans de l’esperanto ou de l’ido, les comptes rendus de leurs conciles, le Syllabus du pape de Varsovie, les anathèmes des orthodoxes ; contemplez l’exaltation des hérésiarques et les combats furieux de ces sectes ennemies pour un tréma ou pour une consonance, et félicitez-vous que le temps des autodafés soit passé ! »

Je ne crois pas qu’il soit passé. Sans doute la Révolution guillotina ses hérétiques au lieu de les brûler, mais le progrès n’était guère appréciable. Si les socialistes et les francs-maçons n’adorent pas le Sacré-Cœur de Marie Alacoque, ils ont leurs credos, leurs conciles, leurs pontifes, leurs excommunications. Nous ignorons quels moyens d’extermination ils emploieraient à l’égard de leurs adversaires en cas de triomphe. On peut seulement être certain de cette extermination.

§ 2. — L’évolution des dieux.

Les dieux ne sont pas éternels, ils subissent, eux aussi, les lois du temps et disparaissent ou se transforment suivant l’évolution des besoins et des sentiments qui les firent naître.

Leur sort dépend en grande partie du degré de fixité des dogmes imposés par les livres religieux. Quand ces dogmes ne sont pas très stables, les divinités se transforment sans disparaître tout à fait. Trop stabilisée, la croyance, incapable d’évoluer, périt lentement sous l’action du temps.

Le bouddhisme en Asie, le protestantisme en Europe et en Amérique, constituent des exemples de religions peu à peu transformées. Le catholicisme et l’islamisme présentent au contraire des types de religions que la fixité de leurs dogmes empêche de se modifier et par conséquent de s’adapter à de nouveaux besoins.

Le succès du protestantisme, l’échec du modernisme, vont permettre d’illustrer clairement l’observation précédente.

Le cas du protestantisme est très caractéristique. Il montre qu’une religion qui ne se trouve pas trop enfermée dans les dogmes arrive facilement à se modifier. Alors que le catholicisme fit de vains efforts pour s’adapter aux tendances de l’âge moderne, le protestantisme ayant su évoluer avec ces tendances, engendra des religions fort diverses puisqu’elles vont depuis une sorte de catholicisme sans pape jusqu’aux négations les plus nettes de la libre pensée.

§ 3. — L’évolution du christianisme vers la libre pensée dans les églises protestantes.

L’évolution qui devait conduire une partie du protestantisme vers un demi-rationalisme fut une conséquence indirecte et imprévue de la Réforme du XVIe siècle inaugurée par Luther.

La Réforme ne constitua nullement, ainsi qu’on l’a si souvent répété, un mouvement rationaliste ayant pour dessein d’affranchir la pensée humaine du joug religieux. Elle fut exactement le contraire.

On peut substituer une foi dogmatique à une autre comme le firent certains réformateurs, mais le libre examen rationnel se trouvera toujours incompatible avec des croyances irrationnelles se propageant par des procédés (contagion mentale, suggestion, prestige, etc.) où la raison ne prend aucune part.

Le but, fort rétrograde, de Luther était, d’éliminer de la théologie toutes les influences rationnelles. Il enseignait la nécessité pour la foi de se détourner du « pourquoi » des choses. L’homme doit se montrer plus avide de croire que de comprendre et faire de la foi sa préoccupation unique. Nul n’est juste sinon celui qui croit. La parole du Seigneur, telle qu’on la trouve formulée dans la Bible, suffit. La loi morale consiste à lui obéir. Ainsi seulement on peut arriver au royaume de Dieu.

Pour des motifs exposés au cours de cet ouvrage, certaines sectes protestantes aboutirent à la libre pensée, mais jamais Luther ni Calvin n’eurent un seul instant l’idée d’une telle évolution. On doit au contraire les qualifier de réactionnaires, puisqu’ils voulaient revenir aux enseignements de la Bible, c’est-à-dire d’un livre vieux de quinze siècles.

Rejetant l’autorité de l’Église, Luther et Calvin se virent bien obligés de laisser les fidèles interpréter la Bible à leur gré. Cette faculté devait conduire plus tard à la libre pensée quand les livres sacrés furent lus avec les yeux de la science et non plus avec ceux de la foi. A force d’interpréter la Bible, on finit par ne plus y croire. C’était un aboutissement de l’enseignement de Luther qu’il n’avait pas prévu. L’idée de négation qu’implique la libre pensée eût été jugée par lui un horrible blasphème[4]. Calvin avait à sa disposition des supplices capables d’étouffer pareille prétention si elle s’était formulée.

L’évolution du protestantisme vers la négation de la divinité du Christ fut assez lente et ne pouvait du reste devenir générale, car l’ancienne religion en se désagrégeant dut s’adapter à des mentalités différentes. C’est seulement parmi les sectes du protestantisme dit libéral qu’est rejetée la divinité du Christ. Les protestants orthodoxes l’admettent au contraire et ont conservé — l’Église anglicane officielle, notamment, — beaucoup des dogmes et des cérémonies du catholicisme.

Quelque éloignés ou rapprochés que puissent être suivant les sectes, catholiques et protestants, ils diffèrent surtout par leurs habitudes d’esprit. Le catholique admet en bloc le credo imposé par l’Église, le protestant soumet toujours à l’analyse une croyance qu’il doit chercher à travers les obscurités de la Bible. Pour un catholique la confession absout toutes les fautes, le protestant reste persuadé au contraire de leurs répercussions inévitables. De plus, sa religion étant intérieure il n’éprouve pas comme le catholique le besoin de l’extérioriser en pompes et en symboles.

Si les deux formes du christianisme : catholicisme et protestantisme diffèrent nettement, c’est qu’elles correspondent à des aspirations de races distinctes qui ne sauraient se pénétrer. Sans la Réforme, les peuples du Nord eussent probablement fini par modifier d’eux-mêmes leur ancienne foi, tandis que ceux du Midi l’auraient conservée. Les dogmes imposés dispensent de réfléchir et les pompes brillantes séduisent les sensibilités vives tenant peu à raisonner.

Ce qui vient d’être dit de la mentalité protestante créée par la nécessité d’interpréter soi-même la Bible, s’applique aussi bien aux libéraux qu’aux orthodoxes, mais les premiers seuls ont formulé des négations les rapprochant de la libre pensée ou tout au moins du simple déisme.

Ces négations professées surtout par des esprits éclairés : doyens de Facultés de théologie, professeurs, etc. vont fort loin. Dans le tome III de son livre sur le fidéisme, M. Ménégoz, ancien doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, se proclame débarrassé « de toute la mythologie ecclésiastique ». Il déclare que « jamais un israélite n’a considéré le Messie comme une incarnation de Jéhovah » et conclut en disant : « Je crois avoir établi que le dogme de la divinité du Christ ne se trouve ni dans l’Ancien, ni dans le Nouveau Testament. »

M. Édouard Vaucher, actuellement doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, a bien voulu me donner des renseignements précieux sur le développement du protestantisme libéral.

La pensée de contester la divinité du Christ remonterait au début du XVIIe siècle mais ne se répandit que lentement. Le mouvement commencé en Angleterre s’étendit graduellement en Hollande et en Allemagne. Dans ce dernier pays, suivant les époques, l’orthodoxie ou l’école libérale l’emporta.

L’évolution du protestantisme vers la libre pensée ne s’aperçoit pas toujours facilement dans les livres. On évite d’y formuler des négations trop brutales. Les traités dogmatiques classiques représentent Jésus comme un homme inspiré de Dieu et les catéchismes glissent sur ce sujet, assurant seulement que le Christ est comme tous les hommes, fils de Dieu. Il n’y a guère que les unitaires qui insistent sur sa non-divinité.

Les enseignements des diverses sectes protestantes varient au surplus beaucoup, suivant les pays. Ces sectes sont innombrables. L’Amérique en compte plus de deux cents. Depuis 1750, m’écrit M. Vaucher, l’histoire des églises protestantes consiste pour une grande part dans un mouvement de flux et de reflux des idées libérales. Elles seraient maintenant en progrès aux États-Unis et en Angleterre.

J’ai montré dans un autre chapitre les transformations profondes subies par une religion en passant des théologiens et des lettrés aux couches populaires. On a vu que Bouddha, négateur des dieux, était rapidement devenu dieu pour les foules. Il est impossible d’admettre l’irréligiosité d’une croyance populaire. Le protestantisme dit libéral est surtout une doctrine de lettrés. Je doute fort que ses négations aient beaucoup pénétré dans l’âme des fidèles. Le plus souvent ils n’en ont pas même entendu parler.

§ 4. — Les tentatives d’évolution du catholicisme. Le modernisme.

Le catholicisme, avec ses pompes et ses cérémonies, conservera toujours beaucoup plus de prestige sur l’âme populaire que le protestantisme. Immobilisé, malheureusement, par la fixité de ses dogmes il rentre dans la catégorie mentionnée plus haut des religions destinées à périr lentement sans pouvoir évoluer.

Convenant aux besoins des peuples demi-barbares du Moyen Age, l’ancien catholicisme ne s’adapte plus à la mentalité des hommes d’aujourd’hui.

Comment faire admettre, en effet, à un esprit moderne, l’existence d’un Dieu assez vindicatif pour punir la désobéissance du premier homme par la damnation de sa postérité et venger par la mort de son propre Fils une faible faute ?

Les dieux animés de nos passions et de nos fureurs, prenant parti dans les batailles, menaçant leurs créatures d’effroyables supplices pendant l’éternité, avides de sacrifices et d’adoration, modifiant le cours des choses au gré de nos prières et intervenant dans chacun de nos actes, étaient adaptés à la jeunesse des peuples ; mais la science les a rendus trop invraisemblables pour que les esprits modernes puissent s’occuper d’eux.

Bien que le poids d’hérédités séculaires soutienne encore leur prestige, la parole du prêtre est de moins en moins entendue et lui-même arrive parfois à douter de ce qu’il enseigne. Les pieuses légendes des vitraux ne lui disent plus rien. Le scepticisme effleure sa pensée et il cherche un autre idéal pour l’orienter.

Des catholiques dont la foi chancelait essayèrent au moyen du modernisme, d’adapter leur religion aux temps nouveaux. Le but de cette doctrine était, on le sait, de rendre acceptables pour la raison les dogmes chrétiens en les considérant comme de simples symboles. Son succès fut d’abord très grand. Prêtres, étudiants, évêques même, y adhéraient rapidement. Pour refréner ce mouvement, le chef de l’Église en fut réduit à imposer, par une encyclique spéciale aux fidèles aspirant à faire partie du clergé, un serment ecclésiastique rejetant toutes les idées nouvelles.

Il eut peut-être raison. Le modernisme victorieux fût vite devenu une religion très voisine du protestantisme libéral et bientôt en lutte contre la foi ancienne.

L’acceptation du modernisme par l’Église ne lui aurait certainement pas amené de nouveaux fidèles. Quand un croyant discute sa foi c’est que, d’une façon consciente ou inconsciente il l’a déjà perdue. Peu importe à un vrai convaincu l’absurdité des dogmes, il ne la soupçonne même pas. Foi et raison n’habitent pas la même demeure.

§ 5. — Le christianisme comme création collective.

Ici se termine notre bref exposé de l’évolution philosophique du christianisme. En parlant de ses origines, nous avons cru inutile d’examiner la question si discutée aujourd’hui de l’existence réelle de son fondateur. Que le Christ ait vécu ou non, il n’y eut sûrement aucune analogie entre l’humble prophète galiléen et le Dieu de la légende adoré par les hommes depuis deux mille ans.

Le Christ divinisé que les fidèles implorent est une création collective, puisque sa personne et ses doctrines mirent plusieurs siècles à se constituer avec les débris de divinités et de croyances antérieures. Le Dieu de nos cathédrales est une de ces divinités synthétiques, comme Minerve, Hercule ou Vénus, qui incarnèrent les vertus, les besoins, les aspirations des peuples. Tous ces dieux ne furent que des personnifications d’idées issues de nos sentiments. Adorer une divinité n’est bien souvent qu’adorer ses rêves et par conséquent s’adorer soi-même.

Tous les dieux de l’humanité surgirent des régions inconscientes de l’âme collective, où la raison ne pénètre pas, c’est pourquoi ils dominèrent toujours la pensée des hommes et orientèrent les grandes civilisations. La logique rationnelle est impuissante contre ces indestructibles maîtres. Elle nous conseille parfois d’anéantir leurs temples sans songer qu’une logique plus haute nous obligera peut-être un jour à les rebâtir.

CHAPITRE VI LA NAISSANCE DE NOUVELLES CROYANCES.

§ 1. Raisons psychologiques de la formation de religions nouvelles. — § 2. Les éléments des nouvelles croyances. — § 3. Religions nouvelles formées par la transformation d’anciennes croyances. — § 4. Religions nouvelles n’empruntant que peu d’éléments aux anciennes croyances. — § 5. Les croyances politiques à forme religieuse. — § 6. Les tentatives de religion scientifique.

§ 1. — Raisons psychologiques de la formation de religions nouvelles.

Après avoir montré que les croyances sont la manifestation d’une mentalité irréductible, nous avons fait voir que cette mentalité pouvait s’extérioriser en croyances fort diverses.

La mentalité religieuse, et surtout le mysticisme qui en constitue une des principales bases, étant indestructibles, il n’est pas supposable que l’âge des croyances religieuses ou à forme religieuse puisse jamais s’évanouir.

Sans doute l’ère des fondateurs de religions universelles comme Bouddha et Mahomet, ou des puissants réformateurs comme Luther et Calvin semble disparue. Cependant l’éclosion fréquente, dans divers pays, de petites religions montre l’humanité toujours confiante en l’assistance des dieux.

§ 2. — Les éléments des nouvelles croyances.

La formation de ces croyances nouvelles s’accomplit au moyen du même mécanisme. Un visionnaire réunit autour de lui quelques apôtres qui propagent ses révélations par suggestion et contagion mentale.

D’abord flottante, la doctrine révélée se fixe bientôt en dogmes. Elle possède alors pour appui, comme toutes les religions, ces trois grandes colonnes mystiques : la foi, les rites et les symboles.

Dès qu’elle est un peu répandue, la croyance ainsi constituée se subdivise le plus souvent en sectes qui lui ôtent son unité et ne lui permettent guère de durer. Cette ramification en sectes arrêta l’extension d’un grand nombre de cultes.

Les principes exposés dans un précédent chapitre ont montré que la plupart des religions nouvelles ne sont pas formées de toutes pièces, mais avec les débris de croyances antérieures. Ce fait dérive de cette raison psychologique très simple que les croyances ne meurent jamais brusquement. Il leur faut parfois la durée de plusieurs générations pour disparaître et après leur évanouissement elles laissent des survivances ineffaçables dans l’esprit. Certains rites, certains mots, certaines prières d’un usage séculaire évoquent encore, même chez les plus sceptiques, une foule d’aspirations et de sentiments enfouis au fond de l’inconscient. Sans doute alors la foi n’est plus continue, mais elle se réveille dans les grandes circonstances, à l’heure de la mort, par exemple, pour les individus et à celle des catastrophes pour les peuples. On le vit d’une façon frappante en France, aux jours de détresse qui suivirent la guerre de 1870. Les députés de cette époque exaucèrent un vœu de la nation entière en votant, afin d’obtenir l’appui du ciel, la construction d’une grande cathédrale. La foule affluait alors dans les églises. Elle y entendit des moines de foi forte et d’intelligence faible lui recommander pèlerinages et prières et représenter nos défaites comme une vengeance du ciel contre les impies. Ce langage d’un autre âge étant peu apte de nos jours à relever un peuple, demeura sans influence. Correspondant à des besoins plus modernes, le socialisme put alors entreprendre de se substituer à la foi ancienne et tenter de fonder une religion à son tour.

§ 3. — Religions nouvelles formées par la transformation d’anciennes croyances.

Il découle des considérations précédentes qu’une foi ne peut guère s’établir sans éléments des religions antérieures. Nous allons le voir en étudiant la genèse de diverses religions formées depuis un siècle. Leur brève histoire justifiera entièrement les principes précédemment exposés.

Nous examinerons d’abord dans ce paragraphe les religions dérivant de cultes antérieurs, comme les sectes protestantes ; nous citerons ensuite celles qui, telles que le mormonisme, le spiritisme, etc., s’en écartent notablement, malgré d’importants emprunts.

Les sectes protestantes, dont l’Amérique est remplie, figurent parmi les meilleurs exemples à donner, non seulement de la division d’une même religion, mais encore de la force merveilleuse donnée parfois à l’homme par l’exaltation religieuse. C’est elle, en effet, qui contribua puissamment à couvrir de villes imposantes des contrées jadis peuplées de tribus sauvages.

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