LIVRE II LE CYCLE DES CERTITUDES AFFECTIVES ET COLLECTIVES. — LA MORALE.
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CHAPITRE I LES DÉFINITIONS DE LA MORALE. LE BIEN ET LE MAL, LE VICE ET LA VERTU.
§ 1. Les incertitudes actuelles sur la morale. — § 2. Les définitions de la morale. Le bien et le mal. — § 3. La morale individuelle et la morale collective.
§ 1. — Les incertitudes actuelles sur la morale.
Lorsque les philosophes de l’avenir écriront l’histoire des erreurs de l’esprit humain, ils trouveront de précieux documents dans les traités de théologie, de sorcellerie et de morale. Leur lecture, quoique dégageant un immense ennui, est nécessaire pour montrer à quel point des faits très simples peuvent donner lieu à des interprétations erronées et combien il est difficile de discuter, avec des arguments rationnels, les phénomènes dictés par des influences mystiques, affectives ou collectives, indépendantes de la raison.
Depuis deux mille ans, théologiens et philosophes, à la suite d’Aristote et de Platon, dissertent sur la morale, sans avoir rien pu édifier de durable, puisque la plus profonde anarchie règne encore aujourd’hui sur cet antique sujet.
Les incertitudes de l’heure présente se reflètent à travers une foule d’écrits, et mieux encore dans les discours des grands congrès de philosophie et de morale. Rien n’est aussi lamentable, par exemple, que la lecture du compte rendu[6] relatant les discours prononcés au Congrès International d’Éducation morale, tenu à La Haye en 1912. A cette réunion prirent part des hommes éminents, tels que MM. Boutroux et Buisson. Leurs contradictions, leurs perplexités sur la majorité des questions fondamentales, montrent le désordre qui divise actuellement les esprits.
Ce congrès mit surtout en évidence la perte chaque jour plus grande de l’espoir que la science pourrait éclairer ces questions. « Un étrange sentiment de malaise, d’inquiétude, se manifeste dans la nation. Il atteint les fidèles, les purs eux-mêmes : la foi rationaliste fléchit, la confiance et l’enthousiasme ont fait place au doute, à l’hésitation… M. Boutroux souffre comme nous tous de l’anarchie morale contemporaine, mais il ne désespère point. »
M. Boutroux a raison sans doute de ne pas désespérer et de persister dans son besoin de conciliation. Il donne malheureusement pour établir cette conciliation des principes très vagues, empruntés à une théologie un peu surannée. « La morale, dit-il, découle de la religion parce que Dieu est le bien et la perfection mêmes. »
Le rédacteur des comptes rendus de ce congrès conclut en disant : « M. Boutroux, malgré son attitude conciliatrice n’a pu s’empêcher de constater la terrible confusion qui a régné au congrès de La Haye. Ce congrès n’a satisfait aucun de ceux qui y ont participé dans l’espoir de rétablir l’équilibre dans leurs âmes tourmentées par le désordre moral de la vie moderne. »
Ces discussions académiques ont fini par franchir l’enceinte du Parlement. Le 21 janvier 1910, des orateurs y disséquèrent les fondements de la morale et constatèrent que les plus éminents philosophes renonçaient à en découvrir aucun.
Ils prouvèrent par la citation d’extraits de maîtres incontestés de l’Université, que nos professeurs de philosophie eux-mêmes, réunis sous la présidence de M. Croiset, doyen de la Faculté des Lettres, afin de préciser les bases de la morale, arrivèrent à de lamentables conclusions.
« Chacun y apporta, dit M. J. Piou, son contingent de lumières ; ce sont des hommes d’une haute culture intellectuelle, d’une haute droiture. Après avoir beaucoup cherché et rien trouvé, ils se sont sentis pris de découragement, et le même mot est sorti de toutes les lèvres : Impossible ! »
« A quoi bon, a dit l’un d’eux, et non des moindres, M. Boutroux, pourquoi faire éclater aux yeux du public le désaccord qui règne entre les doctes touchant les principes mêmes de la conduite de la vie ? ». L’aveu d’impuissance s’échappe de toutes les bouches. Voici M. Payot lui-même : « Les hommes qui devaient éclairer la route sont désemparés ; ils ont abandonné le catholicisme, mais il ne faut qu’une heure d’horloge pour s’apercevoir qu’ils ne l’ont pas remplacé et que leur vie ne va plus que dirigée par les habitudes de sentir et de penser d’autrefois. Plus de cocher, ce sont les chevaux qui conduisent la voiture. Comptez-les donc, s’il vous plaît, les systèmes de morale, que le rationalisme a tirés de la morale divine et entassés les uns sur les autres. C’est la morale de la solidarité, création de M. Bourgeois qui a eu son heure de faveur, mais qui tombe maintenant en disgrâce et que M. Jacob, cité l’autre jour comme un homme de génie, a déclarée inacceptable. C’est la morale scientifique ; mais, par malheur, M. Poincaré a affirmé qu’il n’y avait pas de morale scientifique.
Voici encore la morale du plaisir, la morale de l’intérêt, la morale socialiste, la morale maçonnique de M. Combes ; et il y en a encore, et il y en a toujours : c’est, comme dit Montaigne, un « tintamarre de cervelles ».
L’enseignement de la morale embarrasse autant les plus éminents professeurs que les politiciens. On en trouvera une nouvelle preuve dans un mémoire récent sur « Le Malaise moral », publié par le savant doyen de la Faculté des Lettres, M. Alfred Croiset. Sa rédaction trahit une profonde incertitude.
« Voici que la morale, dit-il, paraît dans tous les programmes. A l’école d’abord, au lycée ensuite, elle est enseignée dans toutes les classes, comme une chose distincte de la religion. Que va faire le maître en présence de cette tâche nouvelle ? Que pensera-il pour son propre compte et que dira-t-il à ses élèves ? Il est tenu à la neutralité religieuse : au nom de quel principe non confessionnel enseignera-t-il le devoir, l’obligation morale ? Il interroge les philosophes et se trouve en présence des réponses les plus discordantes : spiritualisme éclectique, kantisme, doctrines plus modernes de Guyau ou de Nietzsche, essais de morale scientifique, théorie de la science des mœurs, etc. Il est troublé, incertain. Quelques-unes de ces doctrines reposent sur des idées métaphysiques qui lui paraissent vaines, d’autres semblent laisser échapper les principes jugés d’ordinaire les plus essentiels à la morale. Que faire ? Il essaie de penser par lui-même et sent toute la difficulté de son rôle. Il se trompe quelquefois. »
En étudiant les fondements imaginaires et les fondements réels de la morale, nous rechercherons si les incertitudes actuelles des professeurs et des législateurs ne résultent pas simplement de l’illusion, fréquente aujourd’hui, consistant à croire la morale basée sur la raison, alors qu’elle dérive d’éléments indépendants de cette dernière.
Les méthodes actuelles d’étude de la morale n’ayant conduit qu’aux incertitudes signalées plus haut, nous essaierons d’en utiliser d’autres.
§ 2. — Les définitions de la morale. Le bien et le mal.
Avant d’examiner les bases de la morale, voyons d’abord en quoi elle consiste. Demandons-nous quel sens attacher à ces mots d’un usage si journalier : le bien et le mal, le vice et la vertu.
Les dictionnaires définissent habituellement la morale : une science qui indique les règles de conduite à suivre pour faire le bien et éviter le mal. La vertu se caractérise par une disposition de l’âme la conduisant à pratiquer le bien et fuir le mal, c’est-à-dire obéir aux règles morales. Le vice signifie la disposition contraire.
Mais en quoi consistent le bien et le mal ? Leur définition embarrassante aujourd’hui, même pour des esprits fort perspicaces, semblait très simple aux savants du dernier siècle. Voici, par exemple, comment un des plus illustres d’entre eux, Berthelot, expliquait en quelques lignes le problème de la morale. « Le sentiment du bien et du mal est un fait primordial de la nature humaine ; il s’impose à nous en dehors de tout raisonnement, de toute croyance dogmatique, de toute idée de peine ou de récompense. La notion du devoir, c’est-à-dire la règle de la vie pratique, est par là même reconnue comme un fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion. »
Rien de plus simple, on le voit. Il n’est guère de philosophe moderne qui ne jugerait les assertions précédentes entièrement dénuées de preuves et contraires même aux enseignements de l’observation.
Il semble intéressant de comparer la définition du bien et du mal que donnait Berthelot il y a cinquante ans avec celle fournie récemment par un autre savant, M. Perrier, directeur du Muséum.
« La notion du bien et du mal, dit-il, est une notion que nous avons imaginée pour faciliter nos rapports sociaux. Nous appelons bien ce qui est avantageux pour la société, nous appelons mal tout acte qui sacrifie l’intérêt social à l’intérêt particulier. »
Vertu et vice désigneraient donc simplement les actes utiles ou nuisibles à la société. Le dévouement à l’intérêt de la communauté, le patriotisme, la loyauté étant très nécessaires à la collectivité sont des vertus. L’égoïsme, la violence, le vol lui étant funestes sont des vices.
Mais cette théorie ne s’applique qu’à la morale collective et n’éclaire en rien la genèse de la morale individuelle. Morale individuelle et morale collective doivent, nous allons le montrer, être nettement différenciées.
§ 3. — Les vertus individuelles et les vertus collectives.
La morale sociale maintenue par les codes envisage uniquement l’intérêt général, c’est-à-dire les règles indispensables à l’existence de la société. Elle interdit le vol, le meurtre, la tromperie commerciale, exige de l’individu qu’il contribue à défendre la collectivité et lui sacrifie au besoin sa vie sur les champs de bataille. Elle ne saurait aller plus loin et ne se préoccupe des intérêts particuliers que lorsqu’ils entrent en conflit avec l’intérêt collectif.
Ses codes n’ont pas créé des qualités comme le désintéressement, la bonté, l’équité, l’altruisme, etc. De telles vertus, nous le montrerons bientôt, ont également une genèse mais fort différente de celle des vertus collectives.
Il faut donc, quand on étudie la morale, séparer nettement, je le répète, la morale individuelle de la morale collective. Bien que capitale, cette distinction se trouve généralement négligée.
Dans la pratique, la séparation entre les deux morales n’est pas toujours bien marquée, parce que la morale la plus individuelle demeure imprégnée de ces influences collectives auxquelles nul ne peut se soustraire. Elles obligent l’individu le plus égoïste à se sacrifier un peu aux intérêts généraux.
Sur sa morale personnelle, l’individu a le droit de discuter, puisqu’il choisit, ou croit choisir ses règles de conduite. En matière de morale collective, il est obligé de se soumettre car la société qui le fait vivre la lui impose.
Indépendante de notre volonté sociale, la morale collective est créée par diverses nécessités inéluctables. Du fait seul qu’elle veut durer, une collectivité se voit obligée d’accepter et de maintenir certaines règles fixes. Peu importe que ces dernières soient nuisibles ou non à l’intérêt individuel si elles sont indispensables à l’existence de la communauté.
Beaucoup de prescriptions collectives constituant une gêne, une contrainte, une entrave aux instincts naturels, la société seule est assez forte pour les imposer dans l’intérêt général par des codes et leurs châtiments. Sa puissance se limite naturellement, comme je le disais plus haut, au terrain des intérêts collectifs.
Les règles morales collectives ayant le privilège de se trouver soustraites à la discussion, inutile de rechercher si elles sont rationnelles ou équitables, il suffit de constater qu’elles furent nécessaires. Les peuples vivant presque exclusivement de pillage et de conquêtes tels que les anciens Romains, ont toujours considéré comme très moraux leurs meurtres et leurs vols, simplement parce qu’ils étaient nécessaires à l’intérêt collectif.
La morale sociale suit naturellement les mœurs. Elle n’en est même que l’expression. On la voit parfois cependant survivre un peu à leurs changements. Les anciennes obligations morales, bientôt considérées alors comme des préjugés, cessent d’être respectées malgré les lois qui essaient de les maintenir. Vainement les codes, toujours en retard sur les mœurs, tentent-ils de lutter contre les changements d’opinion. Ils sont les moins forts. La loi écrite finit par ne plus trouver de magistrats pour l’appliquer et devient une survivance inefficace. C’est ainsi, par exemple, que des actes jugés jadis crimes sévèrement réprimables, le duel et l’adultère notamment, sont envisagés aujourd’hui des délits insignifiants que les tribunaux renoncent à poursuivre ou punissent seulement d’une légère amende.
Depuis bien longtemps les nécessités sociales étaient considérées comme les vraies génératrices de la morale. Platon fait dire à Protagoras que la justice n’est nullement née d’une conception a priori, mais des besoins sociaux. Le même philosophe avait déjà constaté que la très immense majorité des hommes ne possède guère d’autre morale que celle maintenue par l’habitude, l’opinion et la loi.
Les lois, bien qu’impuissantes à changer les mœurs et ne faisant que sanctionner des coutumes sans les créer, peuvent néanmoins intervenir utilement quand certaines opinions tendent à devenir générales mais ne le sont pas encore. Dans les pays scandinaves et dans certains États de l’Amérique, des lois sont parvenues à entraver la vente de l’alcool, et à réduire ainsi considérablement l’alcoolisme, origine d’une foule de crimes et devenu un fléau national. Mais ces mesures restrictives ne furent possibles qu’avec l’appui d’une grande partie de l’opinion. Dans d’autres pays, comme la France, où les idées sur ce sujet ne sont pas encore assez unanimes, les mêmes lois seraient irréalisables. On l’a bien vu quand le Parlement, après avoir voté la suppression du privilège des bouilleurs de cru, une des principales causes de l’alcoolisme, s’est trouvé contraint de le rétablir rapidement.
CHAPITRE II LA MORALE DES SOCIÉTÉS ANIMALES ET DES SOCIÉTÉS HUMAINES.
§ 1. La morale des sociétés animales. — § 2. La morale des sociétés humaines, sa variabilité et sa fixité.
§ 1. — La morale des sociétés animales.
Les discussions métaphysiques nous éclairent peu sur la nature de la morale, parce qu’on étudie généralement cette dernière en dehors des réalités. Pour comprendre sa genèse il faut l’examiner non seulement dans les sociétés humaines, mais aussi dans les sociétés animales.
Théologiens et philosophes s’imaginèrent longtemps, et beaucoup se figurent encore, que l’homme est absolument à part dans la création et possède des facultés sans aucune parenté avec celles des autres êtres. La science a suffisamment montré aujourd’hui qu’il manifeste plusieurs sentiments fort voisins de ceux des animaux et ne diffère de ces derniers que par la supériorité de son intelligence.
Entreprise plus tôt, l’étude à peine ébauchée aujourd’hui de la psychologie animale, eût évité bien des erreurs. On n’aurait pas vu des savants tels que Descartes, assimiler les animaux à de pures machines, des penseurs tels que Kant n’attribuer d’autre base possible à la morale que l’existence d’un Dieu vengeur.
L’examen attentif des sociétés animales eût vite montré que leur morale est une nécessité dépendante, comme celle de l’homme, de leur genre de vie et du milieu où elles évoluent.
L’étude de la moralité dans les sociétés animales et la connaissance de ses formes chez les divers groupements humains, fournit tous les éléments utiles pour comprendre la genèse réelle et l’évolution de la notion du bien et du mal, sans avoir à tenir compte d’aucune abstraction métaphysique.
Nous avons appelé morale, comme on le fait généralement, l’ensemble des règles servant de guide à la conduite des êtres réunis en société.
Cette définition est aussi bien applicable aux sociétés animales qu’aux sociétés humaines. Les analogies entre les deux catégories de groupements sont nombreuses. On trouve non seulement chez les animaux des instincts moraux, écrit justement M. Faguet, mais des vertus. Les bêtes savent dominer leurs impulsions et leurs qualités individuelles et sociales sont très stables.
L’altruisme est chez elles extrêmement développé. Si l’on considérait avec certains auteurs cette qualité comme une des grandes caractéristiques de la morale, on pourrait la juger fort avancée chez les animaux. Ils forment des associations pour se protéger et s’entr’aider, placent des sentinelles s’exposant au danger sans hésitation. Darwin parle de vieilles corneilles devenues aveugles qui seraient mortes de faim si leurs compagnes ne leur avaient apporté de la nourriture. Lamarck a vu des moineaux reconstruire le nid d’une couvée voisine dont la demeure s’était trouvée détruite. Des faits du même ordre sont innombrables.
Les animaux possèdent leurs criminels et leurs héros. Les actes tout à fait immoraux à notre point de vue sont rares chez eux. On en cite cependant quelques-uns, tels celui du coucou déposant ses œufs dans des nids étrangers pour s’éviter le travail de construire un abri et d’élever ses petits. Telle encore l’habitude observée chez certaines fourmis, de réduire en esclavage d’autres insectes. Tous ces petits êtres ne se montrent pas d’ailleurs moins cruels que nous dans leurs guerres, ni moins ingénieux à varier leur tactique suivant les circonstances.
La morale des sociétés animales est fort sévère. L’individu qui n’observe pas les lois de la communauté se voit immédiatement massacré ou expulsé. On pourrait dire sans exagération, que dans bien des circonstances, la morale des animaux semble supérieure à celle de l’homme. Elle a en tout cas le mérite de se montrer fort désintéressée alors que la morale des théologiens et des philosophes, celle de Kant par exemple, appuyée sur un Dieu rétributeur ne l’est pas du tout.
La morale des animaux évolue comme celle de l’homme avec les nécessités du milieu et des circonstances. Toutes les races d’abeilles, par exemple, ne sont pas arrivées au même degré de moralité et on peut saisir, en les observant, le passage graduel de la vie égoïste à la solidarité collective.
Lorsqu’elles commencent à s’associer, leurs règles de morale demeurent encore un peu flottantes. Elles n’arrivent à se fixer qu’au moment où la race est parvenue à un degré supérieur d’évolution. Les guêpes, originellement solitaires, n’ont atteint que lentement l’organisation d’états compliqués.
Chez les abeilles très évoluées, le sentiment du devoir se trouve fort développé. Elles ont un grand respect pour leur reine, lui obéissent fidèlement et l’aiment au point de périr volontiers pour la défendre. Ce respect ne les empêche pas du reste de la malmener quand elle remplit insuffisamment ses fonctions. Il arrive même qu’on se résigne à la tuer. Mais cet acte est considéré comme si grave qu’il se pratique d’une façon collective.
Chez les abeilles, la vie ne représente guère qu’un devoir. L’individu se sacrifie sans cesse aux intérêts de la collectivité. Un tel sentiment de solidarité est limité d’ailleurs à chaque ruche et ses habitantes n’hésitent pas à attaquer d’autres ruches pour augmenter leurs provisions. Il en était exactement de même chez les peuples de l’antiquité, les Grecs notamment. La solidarité chez eux ne s’étendait pas non plus aux membres des autres cités. On ne se gênait nullement pour s’emparer de leurs richesses.
Dans les sociétés d’abeilles, où le sentiment du devoir est si développé, il n’y a pas de place pour les paresseux, c’est pourquoi, à un moment donné, le conseil de la ruche décide de massacrer les mâles devenus inutiles et prétendant vivre sans travailler.
Tous ces faits et bien d’autres, tels que les changements apportés à l’architecture de leurs demeures et à leurs approvisionnements suivant les circonstances, en un mot la faculté de varier de conduite avec les changements du but à atteindre, ce qui est la caractéristique fondamentale du raisonnement, ont amené plusieurs auteurs et notamment un savant professeur, M. Gaston Bonnier, à admettre l’existence de raisonnements chez les insectes. Je ne crois pas cependant ces raisonnements comparables aux nôtres. J’ai montré dans plusieurs ouvrages en quoi la logique rationnelle différait de la logique biologique et de la logique affective. Ces dernières formes de logique dirigent — fort bien du reste — l’évolution des êtres inférieurs.
Et si la morale des animaux présente parfois d’étroites analogies avec celle de l’homme, alors que leurs aptitudes intellectuelles respectives diffèrent beaucoup, c’est précisément parce que ces deux morales reposent sur des formes de logique, non rationnelles, communes à tous les êtres, du plus élevé au plus humble. Dans le domaine de la raison, l’homme se différencie immensément des animaux ; dans le domaine affectif et biologique, il en est très rapproché.
L’organisation de la vie collective des animaux contribue nettement à montrer que les nécessités sociales constituent les vraies génératrices de la morale et sont indispensables pour la maintenir.
Les faits déjà cités, et ceux qui vont suivre, permettent d’envisager les idées classiques sur le bien et le mal d’une façon assez différente de celle des moralistes et des philosophes. La morale n’est en réalité chose compliquée que dans les livres.
§ 2. — La morale des sociétés humaines. Sa variabilité et sa fixité.
La morale étant issue des nécessités sociales, il faut s’attendre à la voir varier avec ces dernières, suivant les peuples, les âges et aussi les diverses classes dont se composent les peuples.
Une telle conception ne fut pas celle de la majorité des philosophes. Kant notamment, traitait la morale comme une loi physique invariable.
« La loi morale, dit-il, est universelle, c’est-à-dire qu’elle est valable non seulement pour l’homme, mais encore pour tout être raisonnable. »
Quelques penseurs, cependant, avaient déjà constaté, contrairement à cette opinion, les transformations de la morale à travers les temps et les races, mais sans bien en saisir les causes.
On connaît la belle page de Pascal sur les variations des idées concernant le vice et la vertu suivant les lieux et les races :
« On ne voit presque rien de juste ou d’injuste, dit-il, qui ne change de qualité, en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent : le droit a ses époques. »
« … Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. »
Ces variations incontestables de la morale qui frappaient si fort l’illustre penseur, ne sont nullement dues, comme il semblait le croire, aux caprices des hommes. Elles résultent de nécessités dépendantes des modifications de la vie sociale. Il est donc tout naturel que ce qui fut crime chez les uns soit vertu chez d’autres.
Un peuple exclusivement chasseur et par conséquent toujours en marche, était obligé de tuer ses parents âgés ou de les abandonner quand ils ne pouvaient plus suivre les déplacements de la tribu. Cette nécessité devint forcément une loi morale. Égorger une jeune fille innocente pour obtenir des dieux un vent favorable — sujet d’Iphigénie, fille d’Agamemnon — constituait à l’époque un acte très moral nécessaire à l’intérêt collectif. La polyandrie, crime sévèrement puni chez la plupart des nations civilisées, est jugée une institution sociale indispensable chez certains peuples de l’Asie, où les femmes sont en nombre insuffisant. Dans la plus grande épopée de l’Inde, le Mahâbhârata, on voit les cinq fils du roi Pandawa épouser la belle Draupadi.
Ces exemples de variation de la morale sont innombrables. On peut citer encore parmi eux l’habitude d’épouser sa sœur, si fréquente chez divers peuples de l’antiquité, ou encore la coutume des anciens Babyloniens de faire déflorer les jeunes filles dans les temples de Vénus par un étranger, avant de les marier.
La morale se trouvant liée à l’état social, chaque peuple possède forcément une morale proportionnée à son évolution et parfois incompréhensible pour ceux qui ont dépassé cette phase d’évolution. Telle est, par exemple, la morale des Annamites, jugeant punissables tous les parents d’un assassin et, à défaut d’eux, les habitants de son village. Cette conception tient, comme je l’ai fait remarquer dans un autre ouvrage, à ce que chez les populations primitives l’âme individuelle n’étant pas encore dégagée de l’âme collective, les divers membres de la tribu possèdent seulement une conscience sociale. Il ne saurait donc exister parmi eux qu’un droit collectif et non individuel.
La morale ne dépend pas uniquement des nécessités de la vie des peuples, elle dérive encore de leur caractère. Ils ne peuvent par conséquent réagir de la même façon dans les diverses circonstances.
Un Russe, un Espagnol, un Anglais, bien que possédant une religion et des règles morales théoriques à peu près semblables, se conduisent très différemment dans des cas identiques.
Les variations de la morale ne se constatent pas seulement chez des races dissemblables, elles s’observent encore au sein des mêmes peuples selon les phases diverses de leur histoire. Cette transformation, assez lente, car les sentiments évoluent moins vite que l’intelligence, est cependant incontestable. L’esclavage, les massacres dans les cirques et toutes les manifestations de la férocité romaine ont peu à peu disparu. Des princes comme Henri VIII, Alexandre VI ou César Borgia, seraient impossibles aujourd’hui. On voit rarement à notre époque les conquérants brûler vifs des prisonniers ou leur crever les yeux, suivant la coutume de certains peuples anciens et quand pareil fait se reproduisit dans les dernières guerres balkaniques, l’Europe entière se souleva d’indignation. Même au moment des révolutions et des guerres, où les freins sociaux ont disparu, la férocité ancestrale est atténuée et aucun conquérant n’oserait plus passer au fil de l’épée tous les habitants d’une ville vaincue.
De la variabilité de la morale à travers les races et le temps, il ne faudrait nullement conclure à son peu de stabilité. Elle est au contraire très fixe pour une époque déterminée. On peut la comparer à ces espèces vivantes, immuables pendant la durée de nos observations, mais que les âges ont cependant fini par transformer.
L’impératif catégorique des philosophes étant simplement l’expression des nécessités d’une époque reste invariable, tant que ces nécessités ne changent pas, c’est-à-dire pendant des siècles. Pour un moment donné, la morale demeure donc absolue. Envisagée à travers le temps, elle se transforme. Il en est de même d’ailleurs, nous l’avons vu, de la plupart des vérités.
La justesse des principes généraux qui viennent d’être exposés apparaîtra plus clairement encore dans les chapitres consacrés à l’étude des fondements imaginaires et des fondements réels de la morale.
CHAPITRE III LES FACTEURS ILLUSOIRES DE LA MORALE.
§ 1. Classification des fondements de la morale. — § 2. La religion et la morale. Origines différentes du sentiment religieux et du sentiment moral. — § 3. Les conceptions métaphysiques de la morale. — § 4. Les illusions des moralistes sur le mérite et le démérite. — § 5. Les rapports de l’instruction et de la morale. — § 6. Faible valeur de la morale fondée sur la raison et la science.
§ 1. — Classification des fondements de la morale.
Les philosophes et les théologiens ne cessent, depuis l’antiquité, de disserter sur les fondements de la morale. La religion, l’utilité, le bonheur, la science et bien d’autres éléments ont été successivement cités comme devant constituer sa base.
Quelques-uns de ces facteurs sont artificiels, d’autres très réels. Certains d’entre eux, tels que les religions, tout en étant artificiels, exercèrent parfois une action efficace. Notre division ne saurait donc être tenue pour absolue. Elle ne peut servir, comme toute autre classification, qu’à faciliter les descriptions.
Ce chapitre traitera uniquement des fondements illusoires de la morale, le suivant de ses facteurs réels.
§ 2. — La religion et la morale. Origines différentes du sentiment religieux et du sentiment moral.
La plus importante des bases attribuées à la morale fut la religion, considérée aujourd’hui encore par beaucoup de personnes comme le principal régulateur de la conduite.
Les religions antiques s’occupaient assez peu de prescriptions morales. La conduite des hommes entre eux laissait les dieux indifférents. L’Égypte, cependant, fit exception. Les actions des vivants y étaient rigoureusement pesées après leur mort. Le jugement d’Osiris rappelle le jugement dernier des chrétiens.
Les livres religieux des juifs contenaient également des prescriptions de morale, d’ailleurs assez simples, puisqu’elles se résumaient dans les règles sommaires du Décalogue, traduction des nécessités d’hommes quelconques réunis en société.
Ce ne fut guère qu’avec le triomphe du christianisme que la religion prétendit formuler des règles strictes de morale et régir dans tous ses détails la vie des hommes. La conception chrétienne eut pour résultat, nous l’avons rappelé plus haut, de déplacer l’échelle des valeurs humaines et de changer le but de l’existence. Ce n’était plus ici-bas qu’il fallait chercher un bonheur forcément transitoire, mais dans une autre vie où ce bonheur serait éternel.
La rigidité des prescriptions religieuses, la dureté des menaces, la grandeur des récompenses, furent parfaitement adaptées à la mentalité de peuples demi-barbares, livrés à toutes leurs impulsions et qu’il était nécessaire de fortement impressionner. L’espoir du paradis et la crainte de l’enfer apportèrent pendant les âges de foi d’utiles soutiens à la morale. Durant de longs siècles, les sanctions et les promesses de la vie future contribuèrent à civiliser un peu les envahisseurs de l’Europe lorsque la puissance romaine fut détruite. Elle exerça sur eux une influence que n’auraient pu obtenir les divinités indécises et indifférentes du paganisme.
Le lien de la morale et de la religion dans le christianisme fit croire à beaucoup de personnes que la morale peut seulement se fonder sur la religion. Cette erreur, si répandue encore, tient à ce que le sentiment religieux est généralement confondu avec le sentiment moral, alors que tout en s’influençant, ils ont des origines fort différentes, c’est-à-dire correspondant chacun à des besoins distincts de l’âme.
Le sentiment religieux représente, en effet, une forme de l’esprit mystique, le sentiment moral une adaptation aux nécessités du milieu. La religion est régie par la logique mystique, la morale par la logique affective.
Le sentiment religieux, simple manifestation de l’esprit mystique, dont j’ai précédemment montré la généralité et la force, n’a donc aucun rapport avec la morale, qui est d’origine affective. L’esprit mystique, je le rappelle, ne crée pas seulement les religions, mais encore le spiritisme, la croyance aux formules politiques, aux miracles et autres manifestations très étrangères à la morale.
Ces différences d’origine du sentiment religieux et du sentiment moral expliquent clairement pourquoi des individus ou des peuples peuvent être fort religieux et ne posséder qu’une moralité assez faible. Les nations les plus religieuses de l’Europe, Russie et Espagne, sont loin de se montrer les plus morales. Les hommes les plus immoraux, que j’aie eu occasion d’observer dans mes voyages, sont les habitants du Népal. Aucune contrée du globe cependant ne renferme autant de temples consacrés à l’adoration des dieux.
Comme preuve de l’indépendance de la morale et de la religion, des savants, pourtant fort croyants, tels que Max Muller, ont cité le bouddhisme.
« La morale la plus élevée qui ait été enseignée à l’humanité avant l’avènement du christianisme, dit-il, fut enseignée par des hommes pour lesquels les dieux étaient des ombres vaines, par des hommes qui n’élevaient point d’autels, qui n’en élevaient pas même aux dieux inconnus. »
On ne doit pas insister, je crois, sur cet exemple. Le bouddhisme fut, en effet, une religion sans dieux pour ses fondateurs, mais j’ai montré dans un autre chapitre qu’en pénétrant l’âme populaire, il se chargea de nombreuses divinités.
Bien que la religion et la morale soient d’origines indépendantes, la première peut, nous l’avons dit, influencer la seconde, pendant les périodes de foi, par la peur de châtiments et l’espoir de récompenses. Les menaces des codes religieux agissent simplement alors comme celles des codes civils.
Il ne faudrait pourtant pas trop compter sur l’influence des religions. L’individu à la fois immoral et religieux adapte facilement, en effet, sa foi à ses mauvais instincts, et même requiert parfois l’aide du ciel dans l’accomplissement de ses méfaits. Nombreux furent les dévots qui, à l’exemple de Louis XI, promettaient à la Vierge et aux saints de coûteux présents pour obtenir leur assistance dans les moins recommandables entreprises.
Nous ne saurions trop insister sur cette indépendance de la religion et de la morale. Les criminologistes ont remarqué depuis longtemps qu’il existe de féroces criminels fort dévots. Leur mentalité est identique à celle de ces brigands espagnols qui aiguisent leurs poignards en récitant des prières sur l’autel de certains saints pour obtenir leur assistance. J’ai eu occasion de visiter à Novy-Targ, dans les monts Tatras, une petite église élevée, dit-on, par les brigands à la Sainte-Vierge pour la remercier de sa protection pendant leurs expéditions.
Bien que la plupart des penseurs n’aient pas clairement aperçu la distinction profonde qui sépare l’esprit religieux de l’esprit moral, quelques-uns cependant l’ont entrevue et reconnu qu’une société pouvait parfaitement se maintenir sans religion. Il est intéressant de citer parmi eux Bossuet.
« Il est beaucoup plus important, dit-il, de conserver la religion que les royaumes pour maintenir les bonnes œuvres et faire arriver les âmes au salut, néanmoins la société civile pourrait subsister et se soutenir même dans un état de perfection, en supposant la vraie religion anéantie[7]. »
La religion et la morale, bien qu’ayant des sources différentes, peuvent, je le répète, s’influencer lorsque la foi est forte, mais généralement cette influence est plus apparente que réelle.
L’illusion concernant le rôle exercé sur la morale par la religion provient habituellement du fait que l’on attribue à cette dernière des actes dépendant de la mentalité même des peuples. Ainsi arrive-t-il lorsque la religion traduit simplement quelques-uns de ces caractères de race qui sont des soutiens de la conduite beaucoup plus sûrs que les prescriptions des livres. La mentalité austère et rigoriste de certains Anglais, par exemple, a plus influencé les dogmes théologiques qu’elle ne fut influencée par eux. La hantise du péché et la peur de l’enfer servirent d’abord d’aliment au puritanisme. On doit bien admettre cependant que ce dernier résultait surtout de la mentalité de ses adeptes, puisqu’il a survécu à leur foi. De religieux il est devenu social. C’est par puritanisme que le théâtre et le roman anglais osent à peine parler d’amour et que la vente de certains livres français, pourtant bien anodins, est interdite. Même libres penseurs, comme le sont les protestants libéraux, beaucoup d’Anglais conservent, au moins extérieurement, une morale puritaine. Elle n’est pas, je le répète, une morale religieuse, mais bien une morale de race, et la religion n’en a été que le prétexte.
Étant données leurs différences de caractères, les mêmes religions agiront très inégalement sur des peuples divers. Malgré des siècles d’inquisition et de bûchers, jamais les Espagnols n’ont acquis cette morale rigide, ennemie de tout plaisir, qui est bien vraiment un produit de la race anglaise.
Ce qu’on peut dire de plus sûr en faveur des morales à base religieuse, c’est qu’elles possèdent la force des coutumes traditionnelles dont l’action persiste quand même la raison ne saurait les défendre. Les peuples ont donc parfaitement raison de conserver leurs dieux ancestraux.
L’influence que peut exercer une morale par le seul fait d’être traditionnelle explique très bien pourquoi certaines nations, l’Angleterre et l’Amérique, par exemple, font tous leurs efforts pour garder les anciens dogmes, en tâchant de les moderniser un peu. Nous avons vu que pour mettre d’accord les dogmes avec les constatations de la critique scientifique, diverses sectes chrétiennes renoncèrent à attribuer une origine divine au fondateur de leur foi. D’autres, afin d’éviter la discussion, croient préférable de conserver toute la mythologie religieuse et donnent pour raison qu’il ne s’agit pas de savoir si une religion est vraie, mais si elle est utile. Cette dernière opinion représente la thèse du pragmatisme, dont nous avons déjà parlé et sur laquelle nous reviendrons bientôt.
§ 3. — Les conceptions métaphysiques de la morale.
Les raisons métaphysiques imaginées comme soutiens de la morale par la philosophie n’influencèrent jamais la conduite des hommes et servirent seulement de prétexte à dissertation pour les lettrés. Il suffira donc de les examiner sommairement.
La plus célèbre des morales à base métaphysique est celle de Kant. Son étude, fort intéressante, nous montre que l’éminent philosophe, appliquant tout son génie à la recherche des bases de la morale, revint très vite aux anciennes spéculations des théologiens, en les modifiant bien peu.
On sait quel scepticisme manifesta Kant, dans sa Critique de la Raison pure. Il y expliquait comment notre connaissance des choses n’est qu’une interprétation, conditionnée par la nature de notre entendement, des données que fournissent les sens et déclarait par conséquent la réalité inaccessible. Dès qu’il aborda le problème de la morale, tout ce scepticisme s’évanouit.
Ramenée à ses éléments principaux, l’argumentation de Kant est d’une simplicité parfaite. Son point de départ réside dans l’antique notion du bien et du mal. En vertu de dispositions particulières possédées par tous les hommes, ils seraient tenus d’obéir à un impératif catégorique leur commandant de faire le bien et d’éviter le mal. Un tel choix exige qu’ils soient libres. Cette nécessité suffirait, selon Kant, à prouver notre libre arbitre.
Mais le choix du mal semble souvent plus agréable que celui du bien, et il apparaît avec assez d’évidence que le vice n’est pas toujours puni ici-bas et que la vertu y est parfois médiocrement récompensée. L’existence d’un autre monde, où seront distribuées peines et récompenses, devient donc indispensable. L’âme est par conséquent immortelle.
La nécessité d’un monde futur suppose également celle d’un justicier. Le justicier, c’est Dieu.
Par ce simple enchaînement d’arguments sont démontrés en quelques lignes : le libre arbitre, l’immortalité de l’âme, le paradis, l’enfer et l’existence de Dieu.
De tels raisonnements apparaissent aujourd’hui un peu candides et faiblement convaincants. Si par suite d’une hypertrophie, d’ailleurs improbable, de ses cellules cérébrales, un mouton arrivait à raisonner, il le ferait à peu près comme Kant et n’aurait pas de peine, en suivant la même série de propositions, à démontrer l’immortalité nécessaire de l’âme des moutons et l’existence d’un dieu rémunérateur.
La destinée des moutons, dirait-il, se montre pleine d’iniquités. Dieu étant infiniment bon n’a certainement pas créé, uniquement pour qu’il fournisse des côtelettes, un animal qui par sa douceur et sa résignation offre le modèle de méritoires vertus. La loi morale veut qu’il soit dédommagé plus tard de son injuste destinée. Le mouton possède donc évidemment une âme immortelle et trouvera dans une autre vie la compensation aux violences dont il est victime ici-bas.
On comprendrait difficilement qu’un philosophe tel que Kant ait pu raisonner d’aussi pauvre façon si l’on oubliait qu’il vivait à l’époque où l’homme était encore considéré comme un être à part dans la création, ayant comme fonction principale de se préparer une vie éternelle heureuse en suivant sur la terre les prescriptions de son créateur.
Pour les métaphysiciens de cette époque, la morale constituait une sorte de grande entité, identique chez tous les peuples, c’est-à-dire universelle. Le bien consistait à observer ses lois, le mal à les enfreindre.
Les prescriptions morales dictées par la métaphysique étaient du reste fort simples. Kant assurait que la loi morale pouvait se résumer dans cette règle : « Agis toujours comme si tu voulais que ton action fût érigée en règle universelle de conduite. » Ce conseil pourrait être classé à côté de ceux dont les livres religieux fourmillent, tels qu’aimer son prochain comme soi-même, tendre la joue droite quand on a été souffleté sur la joue gauche, etc.
De très éminents savants ont cependant jugé claires et définitives les théories de Kant sur la morale. Voici de quelle façon s’exprimait à ce sujet Berthelot en 1863 : « C’est en établissant les vérités morales sur le fondement solide de la raison pratique que Kant leur a donné, à la fin du siècle dernier, leur base véritable et leurs assises définitives. »
De nos jours il est devenu impossible de prétendre fournir comme appui à la morale la théorie d’un dieu vengeur pouvant créer des êtres parfaits et les créant imparfaits pour le plaisir de les faire brûler pendant l’éternité. Cette conception est assurément une des plus choquantes rêveries du cerveau humain.
Émile Faguet a très justement traduit les idées actuelles sur ce point dans les lignes suivantes :
« Si Dieu est et s’il est unique, il est tout-puissant, et si le mal existe ici-bas, il ne faut pas dire : c’est qu’il l’a permis ; mot vide de sens quand il s’agit d’un tout-puissant ; il faut dire : c’est qu’il l’a voulu. Or, un Dieu qui veut le mal est incompréhensible ou odieux, et mieux vaut alors qu’il n’existe pas…
… Il est certain qu’on ne sortira jamais de là que par des échappatoires peu rationnelles. Dire que Dieu a voulu le mal comme une « épreuve », peut se soutenir quand il s’agit des hommes ; mais les animaux souffrent aussi, et l’on ne voit pas quelle épreuve, il est bon, ou salutaire, ou utile, ou raisonnable qu’ils subissent. Dire que le mal est une punition d’une première faute ne fait que reculer la question sans la déplacer, si je puis parler ainsi ; ne fait que reculer la question en la laissant tout entière. Si l’homme a commis une première faute, c’est que Dieu l’a permis, et c’est-à-dire qu’il l’a voulu. Qu’est ce Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon qui veut que l’homme soit coupable pour le pouvoir punir ? De toute façon, Dieu est l’auteur du mal sur la terre, du mal moral et du mal physique.
… La croyance en un Dieu rémunérateur et punissant, est peut-être postulée par la morale, mais elle détruit la morale, ce qui est à considérer. Certainement, la croyance aux récompenses et aux peines d’outre-tombe détruit la morale ; car si vous croyez à ces récompenses et à ces peines, vous ne faites pas le bien pour le bien, mais pour le pourboire et par crainte du fouet ; et donc vous n’êtes pas moral du tout. « La pire immoralité, a dit quelqu’un, c’est de croire que la moralité est profitable. »
§ 4. — Les illusions des moralistes sur le mérite et le démérite.
Les idées anciennes sur la morale conduisirent à faire entrer dans sa structure la notion du mérite et du démérite. Elle semblait tellement capitale à Kant qu’il prétendait en déduire les preuves de l’existence de Dieu, seul capable, en effet, de rétribuer le mérite et punir le démérite.
Un tel point de vue, assez voisin au fond de celui des théologiens, simplifiait beaucoup le problème moral. L’homme étant libre de ses actes, le bien ou le mal qu’il commettait dépendait uniquement de sa volonté.
Ces conceptions candides ne se défendent plus guère aujourd’hui. Nous verrons, en étudiant les fondements réels de la morale qu’elle est constituée seulement après être devenue inconsciente, par conséquent soustraite à toute délibération, et indépendante des sentiments de crainte ou d’espoir suspendus sur la tête par les codes religieux et civils.
Aussitôt que certaines influences ancestrales ou éducatives, examinées ailleurs, se sont fixées dans l’inconscient, la morale devient involontaire et, du fait même, disparaît alors le mérite de lui obéir.
Lorsque l’impératif moral n’est pas complètement établi dans l’inconscient, et par conséquent que l’individu hésite entre des impulsions contraires, il aura peut-être beaucoup de mérite à triompher de ses tendances malfaisantes, mais son hésitation prouve que sa morale n’a pas encore acquis de stabilité.
Aux personnes qui contestaient cette argumentation, j’ai demandé si elles ne préféraient pas un serviteur n’ayant jamais l’envie de les voler, à celui qui se voit obligé de lutter pour résister à une telle tentation ? Le premier ne se trouvant pas tenté est sans mérite, l’autre plein de mérite, puisqu’un grand effort lui est nécessaire pour repousser les tentations. On peut craindre cependant qu’il ne les repousse pas toujours, aussi lui préfère-t-on généralement le premier malgré son absence de mérite.
Cet exemple peut être complété par un autre encore plus clair, quoique de nature différente. On sait qu’un cycliste arrive, au moyen d’exercices répétés, à garder sans aucune peine l’équilibre sur sa machine. Si nous employions le langage des moralistes, assimilant le mérite à l’effort, nous dirions que le cycliste a beaucoup de mérite à conserver son équilibre pendant la période où il n’y parvient qu’au prix de grandes difficultés et aucun mérite lorsqu’il s’y maintient sans effort. Ce n’est pourtant qu’à cette période, correspondant à la moralité constituée, dans le cas précédent, qu’il sait monter à bicyclette.
Nous devons donc nous habituer à séparer entièrement l’idée de moralité et celle de mérite. Une règle morale n’est solidement établie dans l’esprit, je le répète, qu’au moment précis où disparaît le mérite de l’observer. En fait, nous pourrions dire de l’homme qui raisonne sa morale qu’il n’a pas encore de morale.
Cette théorie paraissant peut-être paradoxale, quoique sa justesse soit certaine, j’aurais voulu trouver quelques auteurs pour l’appuyer. Mais je n’ai réussi à en découvrir qu’un seul, William James, dont les idées se rapprochent un peu des miennes sur ce point : « Faire tourner, dit-il, toute notre morale humaine autour de la question du mérite, c’est une piteuse fiction ! »
Les considérations précédentes ont un intérêt pratique incontestable puisqu’elles nous permettront de montrer où doivent être recherchés les vrais facteurs d’éducation de la morale si incompris aujourd’hui. Elles nous dévoilent aussi le danger redoutable de l’enseignement des nouveaux théoriciens. Ils sont plus menaçants encore pour l’avenir que pour le présent, la morale étant, non pas seulement une acquisition de la vie actuelle, mais surtout un héritage ancestral. Le présent crée beaucoup moins la morale du moment que celle de l’avenir. Nous vivons de la morale de nos pères et nos fils vivront de la nôtre.
§ 5. — Les rapports de l’instruction et de la morale.
Une des plus persistantes illusions de la démocratie moderne est de supposer l’instruction capable de développer les vertus morales. Tout récemment encore, un ancien ministre de la République écrivait un gros livre pour tâcher de prouver que l’instruction est un moyen infaillible de perfectionner la moralité. Une faible dose d’observation révèle cependant que le savoir individuel ne possède aucun rapport avec le sens moral. On peut être très ignorant et fort vertueux, ou inversement, extrêmement savant et très vicieux. J’en ai fourni de célèbres exemples dans un autre ouvrage et me bornerai à faire remarquer maintenant qu’à l’Académie française les prix de vertu sont généralement obtenus par des illettrés.
L’illusoire théorie de l’influence de l’instruction sur la morale est d’ailleurs fort ancienne. Les Grecs de l’époque de Socrate essayaient déjà d’édifier des codes de morale rationnelle. Ils supposaient, comme tant de personnes le croient encore, que nos fautes étant imputables à notre ignorance, l’instruction y remédierait facilement. Il suffirait d’apprendre par cœur un traité de morale, ainsi qu’un livre de droit civil ou de physique.
La moralité et l’instruction sont en réalité très indépendantes. Les facultés critiques développées par l’instruction serviraient plutôt à ébranler les fondements affectifs et mystiques, bases de beaucoup de vertus.
Je ne crois vraiment pas nécessaire d’insister davantage pour montrer que les connaissances accumulées par l’intelligence n’ont aucune influence sur la morale. Qui en douterait encore n’aurait qu’à constater combien diffèrent souvent par leur moralité des enfants appartenant à la même famille, ayant reçu une instruction identique dans un même établissement d’enseignement.
§ 6. — La morale fondée sur la raison et la science.
Lorsque l’hypothèse d’un Dieu justicier récompensant le bien et punissant le mal apparut indéfendable, les philosophes se demandèrent si l’on n’arriverait pas à fonder la morale sur des bases rationnelles. La raison avait permis de construire un édifice imposant de connaissances. On espérait donc établir facilement avec elle une morale. Ce fut une des dernières illusions de la philosophie.
La croyance que l’homme peut trouver dans la raison tous les mobiles de sa conduite dérive de l’erreur psychologique sur laquelle nous sommes revenu bien des fois : que la logique rationnelle seule doit servir de guide aux sociétés et aux individus.
Beaucoup de philosophes, d’éducateurs et de politiciens modernes restent cependant persuadés que la morale relève exclusivement de la raison. Ils la définissent volontiers avec le savant professeur Boutroux : « l’ensemble des règles rationnelles de la conduite humaine. »
On se rendra compte combien est répandue l’illusion d’une morale à base rationnelle en parcourant l’enquête faite il y a quelques années par une grande publication : La Revue, auprès des professeurs, des savants et des écrivains les plus distingués : Leroy-Beaulieu, Anatole France, Aulard, Durkheim, Charles Richet, Fouillée, Boutroux, Séailles, Charles Gide, etc. Presque tous furent d’accord pour affirmer que la morale devait être fondée sur la raison.
Bien que très accréditée, cette erreur n’est pas cependant générale. L’illustre Henri Poincaré a montré en des pages remarquables qu’il ne saurait exister de morale scientifique, et que la science reste impuissante à déterminer les règles de conduite des hommes.
Nous verrons au cours de cet ouvrage que parmi les facteurs susceptibles d’entrer dans la genèse d’une morale réelle, c’est-à-dire d’une morale pratiquée, la raison ne saurait figurer. Les seuls soutiens réels de la morale sont des éléments affectifs indépendants de la raison. On peut parler de science rationnelle mais non de morale rationnelle.
Inutile donc de discuter ici les divers systèmes de morale rationnelle. Ils n’eurent jamais d’influence et ne constituent que d’illusoires spéculations[8]. Ceux qui obtinrent le plus de succès un instant sont bien oubliés aujourd’hui.
Tous ces systèmes métaphysiques ne seraient défendables que si leurs auteurs avaient découvert les moyens de faire accepter les règles morales qu’ils prétendaient instituer. En pareille matière l’énumération des lois théoriques est sans importance : la difficulté consiste à les imposer. Kant y réussissait grâce à l’assistance d’un Dieu redoutable, mais privée de cette assistance, l’opération devient malaisée. Un impératif moral purement rationnel ne sera jamais un impératif catégorique.
S’il fallait entreprendre la très vaine tâche de bâtir un système de morale, on pourrait le fonder sur l’intérêt, le plaisir, l’altruisme, la nécessité, ou d’autres éléments encore, mais point sur la logique rationnelle. L’homme qui obéirait seulement à des arguments réfléchis et raisonnés, suivant l’idéal de tant de philosophes, ne posséderait aucune stabilité morale. Au premier souffle de l’intérêt, elle s’évanouirait. Chez les êtres prétendant avoir la raison pour seul guide on reconnaît généralement qu’il faut attribuer, comme dit Nietzsche, « les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes à la vanité ».
Le rôle de la raison en morale n’est évidemment pas nul, mais très faible. Tout au plus la logique rationnelle servira-t-elle parfois à opposer un sentiment à un autre, à peser les motifs, à éviter les actes trop dangereux. Elle utilise nos forces latentes, mais ne remplacera jamais le caractère et les influences inconscientes qui nous font agir.
Recherchons maintenant sur quelles bases réelles, fort différentes de celles énumérées dans ce chapitre, s’est édifiée la morale.
CHAPITRE IV LES FACTEURS RÉELS DE LA MORALE COLLECTIVE.
§ 1. La coutume et l’opinion comme facteurs de la morale collective. — § 2. Nécessité de la fusion de l’égoïsme individuel avec l’intérêt social. — § 3. Formation de la moralité des divers groupes d’une même société.
§ 1. — La coutume et l’opinion comme facteurs de la morale collective.
Les nécessités imposées par le milieu, c’est-à-dire les conditions d’existence des sociétés créent leur morale. Celle-ci se maintient d’abord par l’autorité des codes, mais n’acquiert de force durable qu’une fois transformée en coutumes héréditaires ayant la puissance de l’opinion comme soutien. L’opinion et la coutume sont les seuls facteurs de morale chez la plupart des hommes.
« Cette superbe puissance, ennemie de la raison, dit Pascal, qui se plaît à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature… Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion ?… L’opinion dispose de tout. Elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. »
La vie des sociétés représentant une adaptation constante à leur milieu, la morale collective et par conséquent l’opinion évoluent forcément à mesure que ce milieu se transforme. Une telle transformation étant assez lente, les variations de la morale collective le sont également. Elles deviennent au contraire rapides quand l’ambiance sociale change brusquement, en temps de révolutions et de grands bouleversements, par exemple. On voit alors les principes traditionnels s’évanouir et tous les primitifs instincts, auxquels ils servaient de frein, reprendre leur empire.
La morale collective reposant surtout sur l’opinion se désagrège au moment des fortes secousses sociales, pendant lesquelles l’influence de l’opinion cesse d’agir. L’histoire enregistra souvent des faits analogues à ceux rapportés par Thucydide au sujet d’une peste sous l’action de laquelle s’évanouirent toutes les règles morales.
« On voulait jouir sans retard et on ne visait qu’au plaisir du moment, en songeant que les biens et la vie étaient également éphémères. Nul ne daignait se fatiguer à poursuivre un but honnête, dans la pensée qu’on n’était pas assuré de ne point mourir avant d’y atteindre. La volupté du moment et tout ce qui pouvait y conduire, à quelque titre que ce fût, voilà ce qui était devenu beau et utile. Ni la crainte des dieux, ni aucune loi humaine ne retenait personne. »
Il en fut de même pour la plupart des grandes épidémies. Boccace fait remarquer que pendant la peste de Florence presque toutes les vertus morales disparurent très vite.
Si l’on voulait doser dans la genèse de la morale collective la puissance des coutumes et celle des religions, il faudrait bien reconnaître l’action des premières comme de beaucoup la plus forte. Les dieux sont loin, le groupe social proche et il semble généralement moins facile de résister au second qu’aux premiers. Les réformateurs prétendant détruire les coutumes sociales au nom de la raison n’exercèrent jamais d’action durable. Ils peuvent, grâce à des entassements de ruines, bouleverser une société, mais le passé reprend bientôt son empire. Toutes les révolutions inutiles que nous avons accumulées durant un siècle en fournissent la preuve.
Pourquoi dans la genèse de la morale sociale l’influence de la raison est-elle si faible et celle de la coutume si grande ? D’abord parce que la coutume dérive généralement de nécessités affectives et mystiques plus fortes que toutes les raisons, ensuite parce qu’elle se trouve fixée dans l’inconscient où s’élaborent les facteurs de la conduite.
Nietzsche est un des rares philosophes ayant vu à quel point la morale sociale ne représente que l’expression de la coutume :
« Partout, dit-il, où les coutumes ne commandent pas, il n’y a pas de moralité ; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il peut dépendre de lui-même et non d’un usage établi… »
« … Être moral, avoir des mœurs, avoir de la vertu, cela veut dire pratiquer l’obéissance envers une loi et une tradition fondées depuis longtemps. »
La coutume seule est assez forte pour nous contraindre et le même auteur y insiste justement :
« … Toute morale, dit-il, est, par opposition au laisser-aller, une sorte de tyrannie contre la « nature » et aussi contre « la raison »… Ce qu’il y a d’essentiel et d’inappréciable dans toute morale, c’est qu’elle est une contrainte prolongée. »
Nous avons montré dans ce chapitre et les précédents que la morale n’était pas un choix arbitraire ou la conséquence de volontés divines, mais le résultat de nécessités créées par le milieu social et transformées peu à peu en coutumes plus ou moins fixées ensuite au moyen des lois.
Bien établie dans les âmes, elle fait partie des obligations qui nous enveloppent du berceau à la tombe et que le plus souvent nous n’apercevons pas. Rares sont les hommes osant agir et même penser autrement que leur entourage. Le nombre d’individus ayant des idées originales se trouve toujours, pour cette raison, infiniment restreint. On ne peut même en posséder qu’à la condition de rester solitaire.
Si nous avons réussi à bien marquer le poids de l’influence sociale, nous aurons fait comprendre en même temps que l’impératif catégorique de Kant existe réellement, mais qu’au lieu de lui attribuer une origine divine, il faut lui reconnaître une origine sociale.
§ 2. — La fusion de l’égoïsme individuel avec l’intérêt social.
L’homme civilisé est soumis à des règles de conduite d’origines diverses : morale personnelle, morale de son groupe, morale de la société. Le même individu possède ainsi une série de moralités superposées qui fonctionnent chacune suivant les circonstances, mais ne s’accordent pas toujours et entrent parfois en conflit. Le patriotisme pourra, par exemple, se trouver en opposition avec la morale religieuse, la morale des intérêts familiaux avec celle des intérêts de classe, comme dans les grèves, notamment. La morale traditionnelle entrera quelquefois en lutte avec la morale formée sous l’action de théories nouvelles.
A toutes les sollicitations de ces forces vient encore s’ajouter l’influence des passions et des sentiments. L’homme serait fort embarrassé s’il devait équilibrer tant de facteurs.
En fait, il se préoccupe assez peu de leur harmonie et la laisse généralement s’établir d’elle-même. La loi, la coutume et l’opinion maintiennent une certaine morale moyenne représentant l’équilibre des diverses forces individuelles et sociales.
C’est presque uniquement au théâtre et dans les romans que se manifestent les grands conflits moraux, parfois insolubles, telle la situation d’Œdipe terrifié d’apprendre qu’il a tué son père et épousé sa mère, ou encore celle d’Hamlet obligé, pour venger son père, de désespérer sa mère. Si de pareilles perplexités se multipliaient, les sociétés ne dureraient guère.
Les conflits moraux de chaque jour n’ont heureusement pas une telle importance. La vie, qui pousse les hommes en déroulant son cours, les condamne à agir sans trop réfléchir. La plupart des êtres s’y résignent assez facilement et se laissent guider par les suggestions de l’heure présente.
Le seul conflit moral qui se rencontre ordinairement dans l’existence est la contradiction pouvant s’élever entre l’intérêt individuel et l’intérêt social. L’individu ne possède de toute évidence que des raisons lointaines, et par conséquent peu actives, de se consacrer à l’intérêt général. Cependant, une société n’a de durée possible que par l’identification de ces deux intérêts. Pour connaître le degré de stabilité d’un peuple et, par suite prévoir sa destinée, il faut surtout déterminer dans quelles limites se confondent chez lui l’intérêt individuel et l’intérêt collectif.
Cette fusion n’est complète que chez des races dont la mentalité a été fixée par une longue vie antérieure. A l’époque de la puissance romaine, le dernier des légionnaires pensait incarner toute la grandeur de Rome. Les Barbares qu’il combattait, dépourvus au contraire d’orgueil collectif et remplissant un rôle de simples mercenaires, ne suivaient que des intérêts personnels ou tout au plus celui de leurs chefs.
Les Anglais ont, encore de nos jours, une conception semblable à celle des Romains. Les intérêts collectifs de son pays restent présents dans le cœur de chaque sujet britannique. Il croit toujours parler au nom de la Grande-Bretagne et se considère partout comme un représentant de sa nation. Quand le capitaine Scott, au moment d’atteindre le Pôle, se sentant mourir, écrivit son testament, il s’identifiait complètement avec le peuple anglais en traçant les lignes suivantes :
« Je ne regrette pas cette entreprise, qui montre que les Anglais peuvent traverser de pénibles épreuves, s’entr’aider et regarder la mort en face avec autant de courage que dans le passé… Si nous avons volontairement donné nos vies dans cette entreprise, c’est pour l’honneur de notre pays. »
Le sacrifice fut consommé sans effort, parce que le vaillant explorateur associait l’honneur de son pays à son propre honneur.
Il faut considérer, en effet, que si une société peut, par ses codes, imposer certaines contraintes, elle ne réussit pas à les faire respecter longtemps, quand l’égoïsme personnel se développe aux dépens de l’intérêt général, c’est-à-dire quand la morale individuelle de ses membres agit dans un autre sens que celui de l’intérêt collectif. Lorsque l’union est imparfaite, le dévouement aux besoins généraux s’affaiblit chaque jour.
La fusion des intérêts individuels et collectifs confère aux peuples, je le répète, une grande force. Elle peut s’établir même chez des Barbares, sous l’influence de violentes haines collectives, mais alors d’une façon momentanée. Les régiments bulgares, se précipitant à la baïonnette sur les canons turcs qui vomissaient la mitraille et perdant parfois la moitié de leurs effectifs, étaient animés d’une ardente haine, issue de siècles d’oppression. Ce n’était plus le soldat défendant au simple nom de la discipline, comme les Russes en Mandchourie, des nécessités politiques incomprises contre un ennemi trop inconnu pour être détesté, mais des hommes incarnant une malédiction séculaire et voulant venger des injures personnelles.
De nos jours, le patriotisme, c’est-à-dire l’ensemble des sentiments et des intérêts renfermés dans ce mot, constitue, en faveur du peuple qu’il imprègne, une force morale considérable. Il représente pour l’Angleterre, l’Allemagne, et l’Amérique un facteur de puissance plus utile que leurs canons. Une nation ayant perdu le culte de sa patrie aurait bientôt tout perdu.
§ 3. — Formation de la moralité des divers groupes d’une même société.
Nous avons vu les nécessités résultant d’un milieu social devenir créatrices de certaines règles morales indispensables à la vie de cette société.
Mais une société n’est pas un milieu homogène. Elle se compose, surtout dans les temps modernes, de groupes distincts ayant des intérêts particuliers d’où résulteront des morales indépendantes, parfois en désaccord avec l’intérêt général.
Les principes de morale, indispensables au maintien des divers groupes sociaux : militaires, prêtres, magistrats, financiers, commerçants, ouvriers, etc., sont si forts qu’ils imposent quelquefois à l’individu l’abdication complète de sa personnalité. Plus le groupe est fermé et circonscrit, plus il se montre intolérant à l’égard des infractions morales de ses membres.
Ce mécanisme de la création des formes particulières de morale apparaît clairement quand on voit les individus, de moralité habituellement assez faible, se comporter de façon très stricte, s’il s’agit de questions relatives à leur groupe. A la Bourse, par exemple, certains courtiers, souvent peu scrupuleux dans la vie ordinaire, exécutent des engagements simplement verbaux et pouvant être, par conséquent, contestés à l’époque de la liquidation de leurs comptes, puisqu’il ne reste de ces engagements que l’ordre donné de vive voix par eux à l’agent de change. L’exécution de tels contrats leur coûte cependant parfois des sommes considérables.
Ce cas typique fait nettement saisir le rôle de la nécessité dans la genèse de la morale. Impossible à la Bourse, faute de temps, de formuler des ordres par écrit. Un individu qui contesterait ses engagements rendrait toute opération impossible et se verrait bientôt expulsé de son groupe. La ruine lui paraît préférable.
Précisément parce que les morales de groupes naissent d’impérieuses nécessités, elles possèdent quelquefois une puissance et une stabilité supérieures à celles des règles de conduite imposées par la loi, bien que les codes n’interviennent pas pour les faire observer. Quoique généralement très dures, les obligations des groupes sont fort respectées. On sait, par de nombreux exemples, avec quelle déférence craintive les ouvriers les plus indisciplinés obéissent aux injonctions tyranniques de leurs syndicats, même lorsqu’elles les privent de tout salaire.
Nous avons vu que la puissance d’un pays repose sur la fusion de l’intérêt général avec l’intérêt privé, c’est-à-dire de l’idéal collectif avec chaque idéal particulier. La grande force d’une croyance, qu’elle soit religieuse, politique ou morale, est d’amener l’individu à confondre ces deux idéals et, par conséquent, à se sentir fier du succès de sa collectivité comme d’un succès personnel. Un légionnaire romain, un soldat de Napoléon n’avaient guère à attendre que des fatigues, des blessures ou la mort, cependant ils s’identifiaient tellement avec la gloire de Rome ou celle de l’Empereur qu’elle devenait la leur. Ce n’était donc pas, en réalité, pour d’autres qu’ils s’immolaient, mais bien pour eux-mêmes.
Aussitôt que disparaît l’idéal collectif, l’individu n’apercevant plus que son intérêt et son profit personnels, ne ressent aucune raison de se sacrifier à un intérêt étranger au sien. Tel fut justement le cas des Romains quand leurs armées se composèrent de mercenaires recrutés chez les Barbares.
Pareille disposition d’esprit engendre naturellement l’indifférence au bien général. Elle se traduit aujourd’hui par le pacifisme et l’antimilitarisme, sentiments toujours manifestés lorsque l’idéal de l’individu ne dépasse pas son propre intérêt ou tout au plus celui du petit groupe dont il fait partie.
Dans ce dernier cas, on constate un phénomène caractéristique. L’individu ne se sacrifie plus au groupe mais reçoit de lui, en échange de légères contraintes, des avantages personnels que seul il n’obtiendrait jamais. Tel le religieux s’enfermant au couvent pour y préparer son salut. L’existence très dure qu’il y mène n’a pas pour but l’intérêt de la collectivité, mais le sien propre. Tels encore les groupes syndicalistes modernes dont les membres ne demandent que des avantages personnels et se préoccupent peu des intérêts généraux de la société.
Il faut donc considérer, quand on parle de la moralité des groupes, deux catégories fort distinctes : 1o les groupes dévoués à l’intérêt général, parce que cet intérêt général est confondu avec leur intérêt particulier ; 2o les groupes considérés seulement par l’individu comme le moyen d’obtenir des privilèges personnels.
Cette distinction est importante, car la division progressive du travail multiplie chaque jour davantage les groupes sociaux possédant chacun des intérêts particuliers, souvent opposés à l’intérêt général. On ne voit pas encore comment les civilisations futures pourront se maintenir au milieu de revendications si dissemblables. Une société, toujours puissante contre un individu isolé, est très faible contre les groupements. On a déjà vu les gouvernements capituler devant les syndicats d’employés des postes, d’agents des chemins de fer et d’instituteurs. Nous ne sommes évidemment qu’au début de ces capitulations qui s’étendront bientôt, parce que les groupes de toutes classes s’associeront momentanément contre les détenteurs du pouvoir et de la richesse, afin de les exproprier au moyen de lois votées par des politiciens vivant de leurs suffrages.
Peut-être dans les sociétés futures, l’individu se détachera-t-il complètement des intérêts généraux de son pays pour s’occuper uniquement de ceux de sa collectivité. Un code moral universel deviendrait alors impossible et il n’existerait plus en pareil cas que de nombreux petits codes adaptés aux besoins de chaque groupe.
Nous venons de montrer la nécessité constituant un des plus grands facteurs de la morale sociale, mais beaucoup d’autres s’y joignent qui, tout en étant moins importants, exercent aussi leur action.
Dans les sociétés animales, la morale reste exclusivement fille des nécessités alors que chez l’homme interviennent certaines influences dues à son imagination et à des associations erronées de phénomènes sans rapport. Elles le conduisent vers des coutumes que nulle nécessité ne justifie. Il n’y avait aucune utilité sociale, par exemple, à brûler pendant des siècles les individus qu’on supposait avoir fait un pacte avec le diable ou à immoler des enfants sur les autels de Moloch. L’homme n’a jamais vécu sans un cortège d’illusions qui ont grandement influencé sa conduite. Il s’ensuit que la morale n’est pas seulement issue des nécessités sociales, mais encore de nos illusions.
CHAPITRE V LES FACTEURS RÉELS DE LA MORALE INDIVIDUELLE
§ 1. Genèse de la morale individuelle. Rôle du caractère. — § 2. La moralité primitive. — § 3. Rôle de l’utilité dans la formation de la morale individuelle. — § 4. Rôle de l’inconscient. — § 5. Le sentiment de l’honneur comme expression finale de la morale individuelle.
§ 1. — Genèse de la morale individuelle. Rôle du caractère.
Les codes chargés de protéger la morale collective résultant des nécessités de l’existence en commun n’ont pas, nous l’avons vu, à s’occuper de morale individuelle.
Divers facteurs, indépendants des contraintes sociales, contribuent à former la morale personnelle. Parmi les plus importants figure le caractère que l’homme apporte en naissant. Beaucoup de qualités morales comme la bonté, la douceur, l’honnêteté, etc., constituent un héritage ancestral bien difficile à acquérir artificiellement. « D’un père vertueux naissent des enfants vertueux, écrivait Horace, c’est de race que les taureaux et les coursiers sont pleins de vigueur et l’aigle guerrier n’engendre point la timide colombe ».
On définit souvent le caractère : « l’ensemble des dispositions intellectuelles et affectives de l’individu ». Pareille définition est peu acceptable, parce qu’elle ne sépare pas l’intelligence du caractère.
Ce dernier appartient en effet au domaine de l’affectif. Il est constitué par l’ensemble de sentiments apportés en naissant. Si l’intelligence fait penser, le caractère fait agir. Le rôle de celui-ci se montre donc prépondérant dans la conduite[9], et par conséquent dans la morale individuelle. Mais en raison de sa fixité, il est fort difficile d’agir profondément sur lui. Cette observation a déjà été faite par les plus célèbres moralistes :
« La morale, écrit Schopenhauer, peut-elle d’un homme au cœur dur faire un homme miséricordieux et du même coup juste et charitable ? Certes non : les différences de caractères sont innées et immuables. Le méchant tient sa méchanceté de naissance, comme le serpent ses crochets et ses poches à venin : ils peuvent aussi peu l’un que l’autre s’en débarrasser. »
L’opinion du célèbre penseur fut également professée par les plus grands philosophes de l’antiquité. Platon disait : « La vertu n’est ni un fruit naturel, ni un effet de l’éducation ; mais quand un homme a ce bonheur de la posséder, c’est sans réflexion, par une faveur divine. » Socrate et Aristote assurent aussi « qu’il n’est pas en notre pouvoir d’être vertueux ou méprisable. Les caractères semblent être ce qu’ils sont par nature : car si nous sommes justes, prudents, etc., c’est dès notre naissance ».
Je crois difficile d’être d’un autre avis. On peut remarquer cependant qu’il existe une catégorie d’individus, probablement la plus nombreuse, dont les philosophes précédents n’ont pas tenu compte. C’est l’immense foule, citée plus haut, des caractères neutres n’ayant de fortes dispositions ni pour le bien ni pour le mal et se laissant orienter facilement.
Les êtres à caractère énergique réagissent contre les variations de milieu et leur mentalité conserve une certaine fixité, mais ceux que nous venons d’appeler neutres possèdent des aptitudes si instables qu’ils subissent toutes les influences extérieures. Leur personnalité varie sans cesse.
Le même phénomène s’observe chez les peuples dont l’âme n’est pas assez fixée pour que le caractère national vienne limiter les oscillations créées par les circonstances.
Aucune méthode évidemment ne transformera des individus neutres en héros, mais une éducation appropriée est susceptible de leur fournir au moins une ébauche d’armature morale qui les soutiendra un peu dans la vie.
Chez les caractères forts, l’éducation développera les qualités naturelles. Aux faibles, elle donnera seulement un peu de l’énergie qui leur manque. Les êtres extériorisent rarement le maximum de ce qu’ils pourraient fournir. Ils renferment des possibilités d’action inconnues d’eux-mêmes et que l’éducation ou les circonstances font surgir. Napoléon a montré la hauteur d’héroïsme où l’on peut élever parfois les hommes quand on sait les entraîner.
Sans doute le milieu social agit sur les dispositions individuelles, par suite de la considération accordée à la pratique de certaines vertus et du mépris accompagnant certains actes, mais ces influences triompheront difficilement des inclinations naturelles. Elles n’agiront que sur les natures neutres, sur ces caractères amorphes s’adonnant indifféremment au mal ou au bien, suivant la voie dans laquelle les circonstances les ont engagés.
L’action du caractère sur la morale des individus, se manifeste aussi dans celle des peuples. On sait qu’en dehors de traits distinctifs spéciaux à certaines natures existent des dispositions générales justement considérées comme des caractères de race. Tels la ténacité de l’Anglais, la mobilité du Français, l’orgueil de l’Espagnol. Ces caractères généraux variant d’un peuple à l’autre, dicteront une conduite différente dans des circonstances identiques. Ils engendreront par conséquent des morales diverses, bien que les principes consignés dans les livres soient partout les mêmes.
Semblables considérations suffiraient à prouver que les enseignements théoriques de la morale doivent le plus souvent rester impuissants à vaincre les dispositions naturelles. Que pourraient-ils par exemple contre l’égoïsme, la légèreté, la paresse et la luxure du nègre ?
Le milieu social, très fort pour créer une morale collective maintenue par les codes, exerce, nous le voyons, une action assez faible sur la morale individuelle.
Seule la puissance de l’opinion l’empêche d’être nulle. L’admiration générale pour certaines qualités, les développe chez les individus les possédant déjà un peu.
Les luttes guerrières et l’estime professée à l’égard du courage furent par le même mécanisme génératrices de diverses qualités individuelles : esprit d’entreprise, sacrifice de l’intérêt personnel à ceux de la communauté et bien d’autres encore. Les pacifistes gémissant contre les guerres et considérant le passé comme une phase de barbarie ne se doutent pas que les combats féroces des ancêtres, les carnages sans pitié des premiers âges, ont créé certaines qualités d’initiative, d’endurance, de ténacité, d’audace, utilisées par les hommes modernes dans leurs entreprises scientifiques, industrielles et commerciales. Un pacifisme ancestral eût seulement engendré des égoïsmes sur lesquels aucune grande civilisation n’aurait pu s’élever.
§ 2. — La moralité individuelle primitive.
La morale individuelle ne se forme pas en un jour. Elle dérive, comme la morale collective, d’un long passé et varie avec l’état de la civilisation.
Aux débuts de l’humanité elle devait être fort rudimentaire. Même à l’époque chantée par Homère elle existait à peine. Il fallait un étrange aveuglement pour considérer le glorieux poète comme un moraliste. Tous ses guerriers sont dominés par des convoitises immédiates et se montrent perpétuellement en fureur. Jamais on ne les voit reculer devant les perfidies, les violences et les crimes. Ils pratiquaient cependant les vertus nécessaires dans leurs conditions d’existence, telles que le courage, l’amour du sol natal et de la famille, l’hospitalité et la crainte des dieux.
Le défaut principal des guerriers homériques, ainsi du reste que de tous les primitifs, fut de se montrer extrêmement impulsifs, c’est-à-dire incapables de résister aux suggestions instinctives du moment.
L’utilité de la domination de soi-même apparaît trop évidente pour n’avoir pas toujours été très estimée, bien que peu d’hommes aient — autrefois comme aujourd’hui — possédé la force de la pratiquer. Les Grecs d’Homère, quoique n’exerçant guère cette maîtrise d’eux-mêmes, en reconnaissaient parfaitement la valeur. Minerve voulant complimenter Ulysse, rencontré à Ithaque lui dit : « Tu es toujours ce chef prudent, maître des mouvements de son âme. »
Si cette vertu morale se généralisa bien lentement chez la plupart des peuples, elle fut, je le répète, extrêmement appréciée partout. Les Romains dans l’antiquité, les Anglais de nos jours se trouvèrent d’accord pour répéter avec Horace : « Il est plus beau de régner sur son âme que de réunir sous son domaine la Libye et l’Espagne ».
La morale des dieux d’Homère ne dépassait pas celle des humains. Ils se montraient égoïstes, vindicatifs et avides de plaisir. Cette moralité était naturellement celle de leur époque.
On les voit fort sensibles aux offrandes. L’Odyssée nous apprend qu’Ulysse consacrait une notable partie de son temps en sacrifices. Platon, qui estimait assez peu les divinités païennes, leur reprochait de se laisser facilement corrompre par des présents. Ses successeurs purent constater que les croyants de tous les âges et de tous les cultes n’employèrent jamais d’autres procédés pour se concilier la protection des maîtres du ciel. Quand l’homme est immoral ses dieux le sont également.
§ 3. — Rôle de l’utilité dans la genèse de la morale individuelle.
Les considérations que nous venons d’exposer conduisent à examiner sommairement le rôle de l’utilité, si souvent invoquée dans la genèse de la morale.
Dire de la morale sociale qu’elle se fonde sur l’utilité semble un truisme, car il est évidemment utile à l’individu de respecter les lois, puisque en les enfreignant il s’expose à des châtiments. Mais prétendre que la morale individuelle peut avoir la même base utilitaire nous paraît une erreur.
La morale dite utilitaire, déjà enseignée au temps de Socrate, recommande à l’individu d’être vertueux à cause des avantages que la vertu procure ou des ennuis qu’elle évite. C’est à peu près aussi ce que professent les anciens philosophes anglais et les modernes pragmatistes. « Le juste, écrit W. James, consiste simplement dans ce qui est avantageux pour notre conduite. Je veux dire avantageux à peu près de n’importe quelle manière. »
D’après cette définition, le juste consisterait dans ce qui est avantageux, c’est-à-dire utile ; mais qui sera juge de ce qui est avantageux ? L’individu ou la société ?
Le vol, le meurtre, etc., sont considérés comme très avantageux par les criminels y trouvant un profit. La société réprime de tels actes, parce qu’elle les juge désavantageux pour elle.
L’individu étant subordonné à la société, elle seule, évidemment, pourra établir un critérium. Et alors l’utilité sera simplement l’obéissance aux prescriptions sociales, ce qui d’ailleurs n’a jamais été contesté.
Mais, en matière de morale individuelle, la contrainte sociale disparaît et, si l’individu prend pour unique guide son utilité, il possédera une bien pauvre morale, ou plutôt n’en aura pas du tout. Vainement dira-t-on qu’il doit pratiquer la vertu, parce qu’elle est utile au bonheur. Chacun sait que la vertu ne donne pas toujours le bonheur et même constitue bien souvent une lutte contre le bonheur.
Le critérium de l’utilité pure engendre facilement un étroit égoïsme et ne saurait créer aucune morale solide. Ce n’est pas en prenant pour guide l’utilité personnelle que tant d’hommes ont sacrifié leur temps, leur fortune et souvent leur vie à de nobles causes, défriché les champs inexplorés de la pensée, entrepris des expéditions périlleuses, sauvé de la mort leurs semblables en s’y exposant eux-mêmes, etc. On peut dire, à l’honneur de l’humanité, que l’utilité, c’est-à-dire l’égoïsme, n’a jamais été son principal facteur de conduite.
Il est donc facile de comprendre que l’utilitarisme a toujours été pour certains philosophes, Kant notamment, « la négation même de la morale ».
Le côté faible des morales religieuses est précisément de ne posséder guère que l’utilité comme mobile. Quoi de plus utile, en effet, pour l’individu, que de gagner le ciel et d’éviter l’enfer ? La seule différence séparant la morale utilitaire des philosophes de celle des théologiens est que la première place généralement le bonheur ici-bas et la seconde dans une vie future.
§ 4. — Rôle de l’inconscient dans la création de la morale individuelle.
La morale des premiers hommes était, nous l’avons dit, fort rudimentaire. Le bien consistait à tuer son ennemi, le mal à être tué par lui.
Avec les nécessités qu’entraîna l’existence en commun, certaines règles nécessaires à l’intérêt général s’imposèrent et la morale sociale se perfectionna lentement. Les codes civils et religieux réussirent à la fixer par de sévères répressions dont l’action inhibitive, répétée pendant des siècles, rendit l’observance des règles sociales de plus en plus inconsciente et, par conséquent, de plus en plus facile.
Les grands progrès de l’homme social, — ceux sans lesquels il ne se fût jamais élevé à la civilisation, — résultèrent justement de cette substitution d’une morale inconsciente, acceptée sans effort, à une morale consciente que des châtiments très durs parvenaient seuls à faire un peu respecter.
Exacte pour la morale sociale, semblable évolution l’est également pour la morale individuelle qui ne se trouve constituée qu’après avoir passé dans l’inconscient. Cet inconscient étant notre véritable dominateur, il importe de le former par une éducation convenable. La discipline interne acceptée sans effort finit alors par remplacer la discipline externe imposée.
Très supérieure aux suggestions de certaines méthodes rationalistes modernes, l’expérience a montré depuis longtemps par quel mécanisme la discipline inconsciente arrive à s’établir.
Le principe de sa formation est le même que celui qui préside à l’éducation de tous les arts et de tous les métiers, où l’inconscient joue un rôle prépondérant. Il ne consiste pas à apprendre théoriquement ce qu’on doit faire, mais à le faire. L’acte à exécuter est répété jusqu’à ce que, automatisé par l’inconscient, il s’accomplisse sans effort. Le pianiste acquiert ainsi la pratique de son art, le militaire le maniement de ses armes.
Les observateurs inexpérimentés critiquent volontiers les minuties, déclarées superflues par leur courte raison, figurant dans l’éducation du soldat. Pourquoi, à la caserne ou sur le terrain, ces mouvements décomposés, exécutés dans un ordre déterminé ? Pourquoi la marche au pas cadencé ? Pourquoi l’obligation de ranger chaque objet d’équipement d’une façon invariable, etc. ? Toutes ces manœuvres, inutiles en apparence, ont pour résultat final d’inculquer à l’homme des habitudes de précision, de correction, de méthode que la répétition fera passer dans son inconscient et qui, obtenues d’abord avec effort, le seront bientôt sans effort[10].
Les principes qui précèdent peuvent être résumés en disant que toute morale individuelle ou sociale constitue d’abord une gêne, une contrainte ne se supportant facilement qu’après être devenue inconsciente. C’est seulement quand cette discipline inconsciente est créée que l’homme cesse d’être le jouet de ses impulsions et peut se dire vraiment son maître. L’anarchiste se croyant libre, parce qu’il rejette toute contrainte et obéit simplement à ses impulsions, n’a pas plus de liberté réelle que la feuille de l’arbre entraînée par les remous du vent.
§ 5. — Le sentiment de l’honneur comme expression finale de la morale individuelle.
Quels que soient les facteurs de la morale individuelle, son expression finale se traduit fort clairement par ce qu’il est convenu de nommer le sentiment de l’honneur.
On peut le définir : un besoin de dignité personnelle faisant éviter certains actes et en accomplir d’autres, même contraires à nos intérêts, dans l’unique but de conserver sa propre estime et celle de nos semblables.
Une des caractéristiques des actes accomplis au nom de l’honneur est de rester le plus souvent indépendants des prescriptions du code. Le sentiment de l’honneur se trouve maintenu simplement par la contrainte morale. Fixé dans les âmes, il devient beaucoup plus puissant que les menaces des lois. C’est en matière d’honneur qu’on peut véritablement parler d’impératif catégorique.
L’opinion constitue un grand soutien de l’honneur mais il peut être assez fort pour faire agir en dehors de tout espoir d’approbation et alors même que l’acte accompli sera sûrement ignoré.
Le sentiment de l’honneur varie beaucoup avec les races. Alors, par exemple, que chez les Japonais l’honneur militaire se trouve très développé et l’honneur commercial assez peu, le contraire s’observe chez les Chinois. L’honneur commercial est si puissant parmi ces derniers que les banquiers américains, pourtant fort défiants, leur prêtent de l’argent sans aucune garantie, certains que si l’emprunteur meurt avant l’échéance, sa famille et au besoin ses amis rembourseront la somme due.
Le sentiment de l’honneur fortement développé chez un peuple, suffit à lui créer une morale très sûre. Le Japon en fournit un excellent exemple. Voici comment le professeur Kaneto définit le Bushido, véritable code moral du Japon :
« Le Bushido n’enseigne aucune révélation de l’au-delà, il ne se vante d’aucun fondateur. Sa sanction suprême réside dans un sentiment inné de honte pour tout ce qui est mal, et d’honneur pour tout ce qui est bien… Notre premier devoir est d’être maîtres de nous-mêmes. La conscience est le seul critérium du bien ou du mal. Le courage est la vertu suprême. L’audace et l’endurance sont les devoirs de l’homme. La rectitude ou la justice est inséparable du vrai courage et la bienveillance est l’attribut qui met le sceau à un noble esprit. »
Une telle définition ne suffirait nullement à montrer la puissance de ce code. Elle est tellement grande que les individus croyant leur honneur atteint, même s’ils n’y sont pour rien, n’hésitent pas à se suicider. J’ai entendu des Japonais, pourtant fort civilisés, soutenir que le capitaine d’un navire de commerce pris par un cuirassé était déshonoré s’il ne se suicidait pas.
L’honneur que nous venons de voir se transformer avec les peuples varie également suivant les classes, les castes et les professions. Le soldat, le magistrat, le banquier, le médecin ont chacun leur honneur spécial qu’ils n’oseraient pas violer. Beaucoup d’individus ne possèdent même d’autre morale que l’honneur de leur groupe.
Si de ces généralités, il fallait descendre aux cas particuliers un gros livre suffirait à peine. Les guides classiques de théologie morale servant de règle au clergé, tels que celui de saint Alphonse de Liguori, constituent de volumineux recueils. Il y est d’ailleurs seulement question de ces subtilités rendues célèbres par les fameuses Provinciales de Pascal. Elles n’offrent guère d’intérêt que pour des confesseurs chargés de calmer les scrupules maladifs de vieilles dévotes.
Ces casuistes emploient d’ailleurs des méthodes de raisonnement vraiment bien spéciales.
« Les théologiens distinguent, écrit M. Bayet, le « tutiorisme absolu » ou rigorisme, qui exige, pour qu’on ait le droit d’adopter une opinion, qu’elle soit absolument certaine ; le laxisme, qui se contente qu’elle soit légèrement probable ; le tutiorisme mitigé, qui exige qu’elle soit très probable ; le probabiliorisme, qui veut qu’elle soit plus probable que l’opinion contraire ; l’équiprobabilisme, qui veut qu’elle soit aussi probable, et le « simple probabilisme », qui exige seulement qu’elle soit vraiment et solidement probable, fût-elle moins probable que l’opinion contraire. Saint Alphonse est probabiliste ou équiprobabiliste. La Théologie de Clermont est probabiliste. Elle admet qu’en cas de conflit, on peut suivre l’opinion la moins sûre. »
De telles citations suffiraient à montrer que la morale fondée sur la théologie n’est pas beaucoup plus solide que celle édifiée sur la raison. La morale n’est constituée, je le répète encore, que lorsque étant devenue inconsciente et par conséquent instinctive, elle se trouve hors de la sphère du raisonnement. Alors seulement elle se pratique sans effort.