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La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung

SCÈNE QUATRIÈME

Louis-Pilate de Brinn'Gaubast translation

Comme précédemment, mais en sens inverse, la scène se transforme, jusqu'à ce qu'apparaisse de nouveau le

PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE

ainsi que dans la Scène Deuxième: seulement il est encore voilé du pâle brouillard qui, après l'enlèvement de FREYA, l'a enveloppé.

Surgissent de la crevasse WOTAN et LOGE, amenant ALBERICH garrotté.

LOGE

Ici, cousin, fais comme chez toi! Vois, mon très cher, le monde s'étendre sous tes pieds[287-1], ce monde, que, sans rien faire, tu veux t'approprier: voyons, quel petit coin, dis-moi, m'y réserves-tu pour étable?

ALBERICH

Misérable! Infâme! Valet! Traître! Desserre ces liens et laisse-moi libre, ou tu payeras cher tes outrages!

WOTAN

Tu voyais déjà, dans tes rêves, tout ce qui vit, tout ce qui vibre, le Monde, en ta puissance: et te voici captif, impuissant, solidement garrotté, hagard, devant moi; tu ne peux pas le nier. Tu veux te libérer? soit: il faut payer rançon.

ALBERICH

Niais que je fus! fou chimérique! M'être aussi bêtement laissé prendre à leurs impostures de voleurs! Qu'une effrayante vengeance venge ma crédulité!

LOGE

Si tu veux te venger, libère-toi d'abord: nul homme libre, à l'homme garrotté, ne rendra compte de ses outrages. Donc, si tu veux te venger: d'abord, sans tarder, songe à ta rançon![288-1]

ALBERICH, brusquement.

Hé bien, parlez: qu'exigez-vous?

WOTAN

Le Trésor et ton Or clair[288-2].

ALBERICH

Cupide canaille d'escrocs! (A part:) Pourvu que je garde l'Anneau, seulement, peu m'importe, en somme, le Trésor: par l'Anneau, n'en aurai-je pas vite, à volonté, un autre, incessamment nourri?[289-1] Ceci serait une leçon faite pour me rendre sage: je ne la paye pas trop d'un hochet.

WOTAN

Abandonnes-tu le Trésor?

ALBERICH

Déliez-moi la main, j'ordonnerai qu'on l'apporte. (LOGE lui délivre la main droite, ALBERICH touche l'Anneau, des lèvres, et marmotte l'ordre.) Allons, je viens d'appeler ici les Nibelungen: je les entends, dociles au Maître, apporter au jour le Trésor enfoui dans les profondeurs. Délivrez-moi de ces liens odieux!

WOTAN

Pas avant que tout soit acquitté.

(Surgissent de la faille les NIBELUNGEN, chargés des bijoux du Trésor.)[289-2].

ALBERICH

Indigne ignominie! ainsi garrotté, moi, à la vue de ces lâches esclaves!—Apportez! là! comme je l'ordonne! En tas, le Trésor, déposez tout! Êtes-vous paralysés? voulez-vous que je vous aide?—Que nul ne lève les yeux!—Vivement, là! Vite! Maintenant, déguerpissez d'ici: au travail, pour le Maître! aux mines! Malheur à vous, si je vous trouve à flâner! Sachez que je suis sur vos talons!

(Lorsqu'ils ont entassé le Trésor, les NIBELUNGEN, de nouveau, se glissent, craintivement, par la faille.)

ALBERICH

J'ai payé: laissez-moi partir! Et, de grâce, rendez-moi le heaume, que Loge tient là!

LOGE, jetant le Tarnhelm sur le Trésor.

Le butin fait partie de l'amende[290-1].

ALBERICH

Voleur maudit!—Mais soit, patience! Qui m'a forgé l'ancien, peut en forger un autre: je détiens encore la puissance à laquelle Mime est asservi. N'importe, il est dur de laisser, à l'ennemi rusé, cette arme de ruse!—Eh bien donc! Alberich vous a tout laissé, tout: détachez ses liens, misérables!

LOGE, à WOTAN.

Es-tu satisfait? Dois-je le détacher?

WOTAN

Un Anneau d'Or brille à ton doigt[290-2]: entends-tu, Alfe? il fait partie, tel est mon avis, du Trésor.

ALBERICH, épouvanté.

L'Anneau?[290-3].

WOTAN

Pour ta rançon, il faut le laisser.

ALBERICH

La vie,—mais point l'Anneau! jamais!

WOTAN

C'est l'Anneau que je désire: je n'ai que faire de ta vie!

ALBERICH

Si je rachète mon corps et ma vie, par là même je rachète l'Anneau! Car mes mains et ma tête, mes oreilles et mes yeux, ne peuvent pas être plus à moi, ne peuvent pas être plus moi-même que l'est ce rouge Anneau d'Or ci!

WOTAN

A toi l'Anneau? dis-tu: à toi? Délires-tu, Alfe sans pudeur? sois franc, réponds: à qui l'avais-tu soustrait, l'Or, dont tu fis cet Anneau brillant? Etait-ce à toi, ce que ta malice volait aux profondeurs des eaux? Va donc demander aux Filles-du-Rhin si elles t'auraient donné leur Or, s'il est à toi, l'Or volé dont est fait l'Anneau?

ALBERICH

Misérable défaite! Ecœurante perfidie! Voleur! C'est toi qui oses, à moi, reprocher un crime dont tu profites? Comme tu l'eusses volontiers volé toi-même au Rhin, son Or, s'il eût été aussi facile de le forger, que de le lui soustraire! Hypocrite! quel heureux hasard ce serait, pour ta prospérité, que, dans l'horreur de sa détresse[291-1], sous l'empire de la honte, sous l'empire de la rage, le Nibelung, à ton bénéfice, eût trouvé l'effroyable charme! Mais l'épouvantable Anathème, l'exécrable Malédiction d'un malheureux au désespoir, doit-elle, grâce au joyau suprême, contribuer à ton triomphe? Si j'ai maudit l'Amour, fut-ce pour grandir ta force? Prends garde à toi, Dieu tout-puissant! Si j'avais commis un crime, moi, je n'en devais compte à personne, qu'à moi: mais si tu oses, toi, l'Eternel, sans pudeur, m'arracher l'Anneau, c'est sur tout ce qui fut dans le passé, tout ce qui existe dans le présent, c'est sur tout ce qui sera dans l'avenir que retombera ton propre forfait!

WOTAN

Assez de phrases! L'Anneau! Ton verbiage ne prouvera pas tes droits sur lui.

(Avec une force irrésistible, il arrache, au doigt d'ALBERICH, l'Anneau.)[292-1].

ALBERICH, avec un cri horrible.

Malheur! Perdu! Anéanti! Le plus malheureux des esclaves!

WOTAN s'est mis au doigt l'Anneau, qu'il contemple avec complaisance.

Ainsi, je m'élève au rang suprême: le plus omnipotent des Maîtres!

LOGE

Puis-je le détacher?

WOTAN

Détache-le!

LOGE détache les liens d'ALBERICH.

Glisse-toi donc chez toi! va-t-en: tu es libre!

ALBERICH, se redressant avec un rire farouche[293-A].

Suis-je libre désormais? bien libre?—A vous donc, ce premier salut de ma liberté![293-1].—Malédiction sur cet Anneau, qu'une Malédiction m'a conquis! Si l'Or m'en a valu puissance, une toute-puissance illimitée, que cette vertu magique perde quiconque le porte! Que toute joie disparaisse pour l'être à qui sourira sa splendeur! Qu'une déchirante angoisse assassine qui l'aura! Qu'une dévorante envie ronge quiconque ne l'a pas! Qu'il enflamme l'avarice de tous, sans utilité pour personne![294-1] Que, toujours fatal à son Maître, il le guide vers ses égorgeurs! Qu'il paralyse le lâche par l'horreur de la mort! Qu'il fasse de la vie même une continuelle mort! Que le Maître de l'Anneau soit le valet de l'Anneau—jusqu'au jour où l'objet du vol reviendrait en mes mains, à moi!—Voilà comment, du fond de son horrible détresse, le Nibelung bénit son Trésor!—Garde-le, soit, garde-le bien: car tu n'échapperas pas à ma Malédiction!

(Il disparaît rapidement dans la faille.)

LOGE

As-tu prêté l'oreille à son salut d'amour?

WOTAN, perdu dans la contemplation de L'Anneau.

Laissons-lui le plaisir de baver!

(Le voile de brouillard s'éclaire graduellement à l'avant-scène.)

LOGE, regardant vers la droite.

Fasolt, et Fafner, viennent là-bas; ils ramènent Freya.

(Arrivent, du côté opposé, FRICKA, DONNER et FROH.)

FROH

Vous voici de retour.

DONNER

Bienvenue à toi, frère!

FRICKA, anxieuse, court à WOTAN.

M'apportes-tu d'heureuses nouvelles?

LOGE, montrant le Trésor.

La ruse et la force ont vaincu: voici de quoi délivrer Freya.

DONNER

Elle approche avec les Géants, la Bien-Aimée.

FROH

Elle approche: oh! qu'elles sont exquises, les bouffées de brise, qu'elles parfument suavement les sens, les bouffées de brise qui la précèdent! Quelle vie pour nous, quelle affreuse vie s'il fallait la perdre à jamais, elle qui nous prodigue, l'insoucieuse, les bienfaits de l'éternelle Jeunesse!

(L'avant-scène s'est désassombrie; il semble que les DIEUX, à travers la clarté, recouvrent leur fraîcheur première: le voile de brouillard, néanmoins, demeure suspendu sur l'arrière-plan, de telle sorte que le Burg, au loin, demeure invisible.)

(Arrivent FASOLT et FAFNER; FREYA, qu'ils ramènent, est entre eux.)

FRICKA court joyeusement vers elle, pour l'embrasser.

Sœur bien-aimée! Douce sœur, douce Joie! m'es-tu reconquise?

FASOLT, la repoussant.

Halte-là! C'est à nous encore qu'elle appartient: n'y touchez point!—Dans le haut[295-1] Riesenheim, nous nous sommes reposés: nous nous sommes conduits loyalement, dignement envers notre otage; si fort que je le regrette, je la ramène ici: comptez aux deux frères sa rançon.

WOTAN

La rançon est prête: l'Or est là: qu'on vous en fasse honnête mesure.

FASOLT

D'être privé de la Femme, sache-le, j'ai le cœur navré[296-1]: s'il me faut ne plus penser à elle, qu'on entasse le Trésor, les bijoux, les lingots, jusqu'à ce qu'ils me cachent sa Beauté![296-2].

WOTAN

Soit! Prenez les mesures de Freya.

(En plein sol, par-devant FREYA, qu'ils mesurent ainsi en long et en large, FASOLT et FAFNER fichent leurs pieux.)

FAFNER

Les pieux sont plantés; c'est la mesure du gage: que le Trésor la comble[296-3].

WOTAN

Qu'on en finisse vite: le dégoût m'écœure!

LOGE

Aide-moi, Froh!

FROH

Volontiers! finir ce supplice de Freya!

(LOGE et FROH entassent, rapidement, le Trésor, entre les deux pieux.)

FAFNER

Pas si vite! Plus tassé! Moins lâche! Il faut que la mesure soit pleine! (Avec une insistance brutale, il tasse davantage le Trésor; il s'accroupit ensuite, pour constater les vides.) Ici! Je vois au travers: bouchez-moi les lacunes!

LOGE

Arrière, brute! Ne me détourne rien!

FAFNER

Par ici! cette fente-là, qui bâille!

WOTAN, se détournant avec découragement.

La honte me brûle au fond du cœur.

FRICKA, le regard fixé sur FREYA.

Vois sa honte à elle, sous l'outrage, à la Généreuse! son douloureux regard, en silence, implorer, pour qu'on la délivre! O méchant homme! Elle, toute Amour, l'avoir réduite à cet outrage!

FAFNER

Encore donc de ce côté! Encore!

DONNER

Je ne sais quoi me retient! J'écume de fureur, à voir le cynisme du pleutre![297-1]—Ici, chien! Si tu veux mesurer, mesure-toi d'abord, toi-même, avec moi!

FAFNER

La paix, Donner! gronde quand il faut: ton fracas ne sert à rien ici!

DONNER s'élance.

Pas même à te foudroyer, infâme?

WOTAN

Paix, donc! Déjà Freya me semble cachée.

LOGE

Le Trésor y a passé.

FAFNER, mesurant du regard.

Je vois encore briller la chevelure de Holda[298-1]: jette sur le Trésor ce maillis!

LOGE

Comment? le heaume aussi?

FAFNER

Avec le reste! Vivement!

WOTAN

Laisse-le donc!

LOGE, jette le heaume sur le monceau.

Nous voilà d'accord.—Etes-vous satisfaits?

FASOLT

Freya, la Belle, je ne la vois plus: est-elle rachetée? faudra-t-il que j'y renonce? (Il s'approche, et scrute le Trésor.) Malheur! son regard, je le vois encore! il brille! ici! L'astre, l'œil, m'illumine encore! je l'aperçois encore, par une fente!—Tant que je verrai cet œil divin, je ne renoncerai pas à la Femme[298-A].

FAFNER

Hé! comblez-moi le trou, je vous le conseille![299-1].

LOGE

Insatiable!—Vous voyez bien qu'il n'y a plus d'Or!

FAFNER

Nullement, mon cher! Au doigt de Wotan, scintille encore un Anneau d'Or[299-2]: pour boucher la fente, donnez-le!

WOTAN

Quoi! cet Anneau?

LOGE

Il faut vous dire: c'est aux Filles-du-Rhin qu'en appartient l'Or: c'est à elles que Wotan le rendra.

WOTAN

Que rabâches-tu donc? Le butin, que je me suis péniblement conquis, je le garde pour moi-même, sans trouble.

LOGE

Alors, tant pis pour ma parole, que j'avais donnée aux plaignantes.

WOTAN

Ta parole ne m'engage en rien: j'ai pris l'Anneau, donc il me reste.

FAFNER

Il te faut l'ajouter à la rançon, pourtant.

WOTAN

Réclamez sans pudeur ce que vous voudrez: j'accorde tout; mais l'Anneau, je ne l'abandonnerai pour rien au monde!

FASOLT, furieusement, tire FREYA de derrière le Trésor.

C'en est donc fait, rien n'est changé: Freya va nous suivre, à jamais!

FREYA

Au secours! Au secours!

FRICKA

Impitoyable Dieu, cède! cède!

FROH

N'épargne pas l'Or!

DONNER

Fais-leur donc aumône de l'Anneau!

WOTAN

Laissez-moi! L'Anneau, non! je ne le donne pas.

(FAFNER retient encore FASOLT, qui veut partir à l'instant même; tous se tiennent debout, consternés; WOTAN, avec colère, se détourne à l'écart. La scène s'est de nouveau assombrie; de la faille rocheuse, latérale, surgit une bleuâtre lueur, dans laquelle ERDA, tout à coup, devient visible pour WOTAN: majestueuse et noble, émergeant à mi-corps, enveloppée des opulentes ondes d'une chevelure noire.)[300-A]

ERDA, en étendant la main vers WOTAN, d'un air prophétique.

Cède, ô Wotan, résigne-toi! fuis la Malédiction de l'Anneau! sa possession te vouerait, inéluctablement, à la plus noire des catastrophes.

WOTAN

Femme ou sibylle, qui donc es-tu?

ERDA

Tout ce qui fut m'est connu; tout ce qui devient, je le vois; tout ce qui sera, je le prévois: l'Ur-Wala[301-1], c'est moi, l'âme antique de l'impérissable univers, Erda enfin, qui somme ton âme. J'ai trois filles, dès l'éternité conçues dans mon sein, les Trois Nornes: ce sont elles qui te révèlent, dans les ténèbres[302-1], mes visions. Mais, cette fois, quelque immense péril me précipite moi-même vers toi: écoute! écoute! écoute! Tout ce qui est, doit finir. Sombre jour pour les Dieux! Crépuscule pour les Dieux![303-1]. Ecoute ma voix: rejette l'Anneau!

(Elle s'abîme lentement jusqu'à la poitrine, ce pendant que la lueur bleuâtre s'assombrit.)

WOTAN

Ton Verbe sonne à mes oreilles avec la sainteté du mystère: demeure, que j'en sache davantage!

ERDA, en s'évanouissant.

Ma prédiction t'en dit assez: médite-la dans l'angoisse! rêves-y dans l'épouvante!

(Elle s'engloutit.)

WOTAN

Dans l'angoisse, moi? Dans l'épouvante?—Il faut que je te saisisse, je veux savoir tout!

(Il veut se ruer dans la crevasse, pour retenir ERDA: DONNER, FROH et FRICKA se jettent au-devant de lui et le retiennent.)

FRICKA

Que veux-tu, Furieux?

FROH

Arrête, Wotan! La Généreuse, redoute-la! Respecte son Verbe!

DONNER, aux Géants:

Holà, Géants! rétrogradez, et attendez: l'Or, on vous le donne.

FREYA

Puis-je l'espérer? Holda, bien vrai, vous paraît-elle digne d'une telle rançon?

(Tous tendent leurs regards vers WOTAN.)

WOTAN, qui était abîmé dans une profonde méditation, se violente, se maîtrise brusquement et se décide.

Avec nous, Freya! Tu es délivrée: que rachetée, nous revienne la Jeunesse!—Vous, Géants, prenez votre Anneau!

(Il jette l'Anneau sur le Trésor.)[304-1]

(Lâchée par les GÉANTS, FREYA, toute joyeuse, s'élance vers les DIEUX, qui, l'un après l'autre, longuement, au comble de la joie aussi, lui font d'affectueuses caresses.)

(FAFNER déploie aussitôt un énorme sac, et se jette sur le Trésor, afin de l'y entasser.)

FASOLT, se jetant au-devant de son frère:

Halte-là, toi, cupide! Laisse-m'en! Chacun notre part, loyalement[304-2].

FAFNER

Plus qu'à l'Or, tu tenais à la Femme, toi, stupide fat amouraché: c'est avec peine que ta folie s'est laissé résoudre à l'échange. Freya, tu l'aurais prise pour toi, sans partager: le Trésor, si je le partage, moi, il est juste que je m'en réserve la plus grosse moitié[305-1].

FASOLT

Toi, infâme! A moi cet outrage?—(Aux DIEUX) J'en appelle à votre jugement: partagez suivant la Justice, loyalement, le Trésor entre nous![305-2].

LOGE

Le Trésor, laisse-le lui rafler: contente-toi de l'Anneau pour toi!

FASOLT, se ruant sur FAFNER, qui, ce pendant, avait ensaché abondamment.

Arrière, impudent! C'est à moi l'Anneau: il m'est resté, à moi, pour le regard de Freya.

(Il cherche brutalement à s'emparer de l'Anneau.)

FAFNER

N'y touche pas! L'Anneau est à moi.

(Ils luttent: FASOLT arrache l'Anneau.)

FASOLT

Je le tiens! il m'appartient!

FAFNER

Tiens-le ferme, il pourrait tomber! (Il frappe, furieusement, de son pieu, FASOLT, et, d'un seul coup, l'abat par terre; puis, avec précipitation, arrache au moribond l'Anneau.) Louche, à présent, vers le regard de Freya: tu n'y gagneras plus l'Anneau! (Il glisse l'Anneau dans le sac, et ramasse ensuite le Trésor tout à son aise.)

(Tous les DIEUX se tiennent terrifiés. Solennel silence, prolongé.)[306-A]

WOTAN

Telle est donc l'efficace du terrible Anathème!

LOGE

Que te semble-t-il de ton bonheur, Wotan? Avoir conquis l'Anneau t'eût valu bien des choses; le perdre, est encore plus avantageux pour toi: tes ennemis, vois, s'assomment entre eux, pour l'Or, que tu leur as laissé.[306-1]

WOTAN, profondément secoué.

Oui, mais quelle inquiétude m'oppresse! L'angoisse et l'épouvante paralysent ma raison; qu'Erda m'enseigne à les finir: c'est vers elle qu'il me faut descendre![307-1]

FRICKA, l'enlaçant câlinement.

A quoi t'attardes-tu, Wotan? Le Burg auguste ne te fait-il pas signe? N'attend-il pas d'offrir désormais, à son Maître, l'hospitalité, la sécurité?

WOTAN

Le Burg! c'est d'un salaire maudit que je l'ai payé!

DONNER[307-A], montrant le fond, qui est encore voilé de brouillard.

D'orageuses touffeurs chargent l'air: qu'elles sont lourdes! comme elles m'oppressent et m'assombrissent! Rassemblons ces nuées livides, que la foudre y zigzague, qu'elle rassérène l'azur[308-1]. (Il a gravi un roc élevé, et brandit maintenant son marteau.) Hé là! Hé là! Ici, brouillards! Ici, nuages! Ici, fumées! Donner vous rappelle, ralliez-vous! Le maître a brandi son marteau: hé là! hé là! Ici! par ici, vapeurs nébuleuses! Donner vous rappelle, ralliez-vous! Donner rassemble son troupeau! (Les nuages se sont rassemblés autour de lui; il disparaît absolument, au milieu d'une nuée d'orage qui s'amoncelle en s'obscurcissant de plus en plus. Alors on entend, sur le roc, lourdement les décharges du marteau s'abattre; un immense éclair sillonne la nuée, suivi d'un affreux coup de tonnerre.) A moi, frère! Jette le pont des Dieux!

(FROH a disparu parmi les nuages[308-2]; les nuages, subitement, se dissipent; DONNER et FROH deviennent visibles: à partir de leurs pieds s'élance, éblouissante, une arche d'arc-en-ciel par-dessus la vallée, jusqu'au Burg qui, frappé par le soleil couchant, rayonne du plus splendide éclat.)[309-A]

(FAFNER, ayant enfin ramassé tout le Trésor près du cadavre de son frère, a, l'énorme sac sur le dos, évacué la scène durant l'incantation de DONNER.)

FROH

Frêle, mais ferme à vos pieds[309-1], le pont conduit au Burg: foulez-en, hardiment, l'intrépide sentier!

WOTAN, abîmé dans la contemplation du Burg.

L'œil du soleil rayonne, en son éclat du soir: le Burg s'embrase à ses splendeurs: le Burg! dans les flammes aurorales, merveilleux, mais sans maître encore, comme il brillait![310-A] comme il fascinait mon désir! Le soir tombe, le Burg est à nous, conquis au prix d'âpres angoisses! La Nuit grandit, la Nuit jalouse: qu'il nous offre un asile contre elle, contre sa haine. Salut à toi, mon Burg! Trêve d'affres! Assez d'effroi![310-B] (A FRICKA:) Suis-moi, femme, dans Walhall, pour y vivre avec moi! (Il lui saisit la main.)

FRICKA

Qu'indique ce nom? Jamais, il me semble, je ne l'entendis.

WOTAN

Si tu vois vivre et triompher les projets qu'a faits mon courage, maître à la fin de ma terreur, le sens du nom t'apparaîtra![310-1]

(WOTAN et FRICKA s'avancent vers le pont; FROH et FREYA les suivent de près, puis vient DONNER.)

LOGE, demeurant à l'avant-scène, et, du regard, suivant les DIEUX:

Les voilà rués à leur perte, eux qui se targuent d'être éternels; et j'éprouve quelque honte à me commettre avec eux. Oh! métamorphoser mon être, comme jadis, en langues de flammes, quelle tentation! Consumer leur ramas d'aveugles[311-1], qui me domptèrent, au lieu de disparaître avec eux dans l'ignominie du néant! Fussent-ils les plus divins des Dieux, l'idée n'est pas si bête, en somme! J'y veux penser: qui sait ce que je fais? (Il part, pour rejoindre les DIEUX, d'un air dégagé.)

(Des profondeurs, le chant des FILLES-DU-RHIN s'élève.)

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Or-du-Rhin! Or impollué[311-2], limpide et clair, comme tu brillais! Comme nous t'aimions, Or pur, comme nous pleurons sur toi! Rendez-nous l'Or, hélas! O rendez-nous l'Or pur!

WOTAN, au moment de poser le pied sur le pont, s'arrête et se retourne.

Quelle plainte sonne ici jusqu'à moi?

LOGE

Celle des Filles-du-Rhin, pour le vol de l'Or.

WOTAN

Maudites Nixes!—Fais cesser leurs importunités!

LOGE, criant en bas vers la vallée.

Holà! vous, là-bas, dans les eaux! qu'avez-vous à geindre vers nous? L'Or, mes filles, ne brille plus pour vous? La belle affaire! Le soleil de la nouvelle gloire des Dieux vous illumine: qu'il vous console!—Voilà ce que vous souhaite Wotan!

(Les DIEUX éclatent de rire et s'engagent sur le pont.)

LES FILLES-DU-RHIN, des profondeurs.

Or-du-Rhin! Or impollué! Brille encore dans nos eaux profondes, jouet radieux! Hors de nos eaux profondes, nul n'est franc ni loyal[313-1], puisque le ciel même, traître et lâche, ose rire de notre désespoir!

(Quand tous les DIEUX, marchant au Burg, sont sur le pont, le rideau tombe.)[313-A]

Notes in this chapter

Note 1 · «Il y a dans Asgôrd une place appelée Hlidskjalf; lorsqu'Odin s'y assied, son regard embrasse tout l'univers, toutes les actions des hommes.Note 2 · «Odin envoya Loki à Schwarzalfenheim. Celui-ci se rendit auprès du nain Andwari, qui nageait dans l'eau sous forme de poisson. Loki le saisiNote 3 · «Alors Loki parla ainsi: «... Sauve maintenant ta tête des rets de Hel et livre-moi la flamme des eaux, l'or brillant.» (Sigurdakvidha FáfniNote 4 · «Le nain cacha sous sa main un petit anneau d'or... demanda de pouvoir garder cet anneau, parce que, par son moyen, il pourrait de nouveau aNote 5 · «Prenez garde», a dit Alberich un peu plus haut, «si, du fond des gouffres muets, l'or du Nibelung s'élève à la lumière du jour!»Note 6 · «Rei, fœdissimæ per se, adjecta indignitas est. Pondera ab Gallis allata iniqua, et, tribuno recusante, additus ab insolente Gallo ponderi gNote 7 · Wotan se verra dire la même chose, un peu plus loin, par les Géants; et, dans le Crépuscule-des-Dieux, réclamant à Siegfried l'Anneau, les FNote 8 · Voir ci-dessous la note (1) de la page 292.Note 9 · Je rappelle ce que j'ai dit plus haut, mais que je ne répéterai guère chaque fois: à savoir, qu'à l'idée de «détresse» doit s'ajouter presquNote 10 · «Loki voyait tout l'or que possédait Andwari. Mais, quand celui-ci eut livré tout le trésor, il retenait encore un anneau. Loki le vit et leNote 11 · Deux thèmes servent de base à l'Imprécation d'Alberich: la Malédiction d'Alberich et le Motif de Destruction,—d'anéantissement,—indiquant l'Note 12 · La Malédiction d'Alberich a, sur le développement de l'«action» (jusqu'à la conclusion du Crépuscule-des-Dieux), une influence trop décisiveNote 13 · «Alors le nain dit que quiconque posséderait cet anneau, le payerait de sa vie. Loki reprit qu'il pouvait en advenir ainsi qu'il le disait, Note 14 · Les Géants sont, par les Eddas, surnommés fréquemment «les baleines des montagnes» (Poème de Hymer, 35); «les habitants de la montagne» (Id.Note 15 · Comparer ce passage de l'Edda: «Dans la cour se promenaient les troupeaux à cornes d'or, les bœufs noirs, la joie du géant: «J'ai de l'or, jNote 16 · Littéralement: «la Fleurissante.»Note 17 · Mon collaborateur Edmond Barthélemy a parfaitement mis en lumière (IVe partie de son Étude) avec quel génie créateur Wagner a transposé de lNote 18 · Snorro, dans son Edda, citant la Völuspa, prête au Donner scandinave (Thor) une semblable fureur quand les Dieux ont «promis de livrer la feNote 19 · Voir la note (1) de la page 253.Note 20 · Ici la Mélodie de Freya revient à l'Orchestre.Note 21 · Voir d'abord la note (3) de la page 296: «Les Ases délivrèrent le trésor à Hreidmar, remplirent la peau de la loutre et la placèrent debout Note 22 · Voir la note (2) de la page 200.Note 23 · A cette indication scénique, apparaît le motif de Erda, Déesse de la Terre. Ce thème,—analogie tout à fait intéressante et profonde,—n'est aNote 24 · C'est-à-dire «l'Originelle-Wala». Vola ou Vala était le nom réservé, chez les Scandinaves, à des prophétesses qu'on appelait, en telles circNote 25 · C'est en effet la nuit que Wagner (Prologue du Crépuscule-des-Dieux) nous mettra devant les yeux les Nornes.—Traducteur, il m'importe de plaNote 26 · «La savante Wola sait beaucoup de choses. Je vois dans l'éloignement les ténèbres se répandre sur les puissances, et leur dernier combat.» (Note 27 · Voir d'abord la note (1) de la page 299: «Odin prit l'anneau Andvara-naut et cacha le poil sous l'anneau» (Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur) «Note 28 · «Fafnir et Regin exigèrent de leur père une part de la composition payée pour la mort de leur frère. Mais Hreidmar refusa. Alors Fafnir saisNote 29 · Voir d'abord la précédente note.—«Regin demanda que Fafnir lui remît la moitié du trésor. Fafnir répondit qu'il ne devait pas espérer qu'il Note 30 · Cette requête de Fasolt est une réminiscence d'un semblable épisode du Nibelunge-nôt: «Tout le trésor de Nibelung avait été apporté hors de Note 31 · La Malédiction d'Alberich reparaît à l'Orchestre (trombones) (partition, pages 200 et 201).Note 32 · «LOKI: Je t'ai donné de l'or pour racheter ma vie, mais il ne portera pas bonheur à ton fils. Il sera la cause de votre mort à tous deux... Note 33 · Or, Wotan descendra vers elle entre la scène IV de l'Or-du-Rhin et l'acte Ier de la Walküre: un récit relatif à ces faits s'imposera donc daNote 34 · Ces paroles de Donner correspondent, dans la partition (pages 203, in fine, 204 et suivantes), au motif de l'Incantation de la foudre. Une hNote 35 · «Le Tonnerre n'était pas alors simple Électricité, vitreuse ou résineuse; c'était le Dieu Donner (Thunder) ou Thor,—Dieu aussi de la bienfaiNote 36 · Ainsi Wagner ne néglige rien; il se garde bien de ramener étroitement toutes ces figures mythologiques à la météorologie, comme certaines écNote 37 · L'Harmonie de l'Arc-en-ciel, qui apparaît ici (partition, pages 208 et suivantes), est constituée par un trille immense, déjà entendu lors dNote 38 · «N'as-tu pas ouï dire que les Dieux ont fait un pont pour unir la terre au ciel? Ce pont se nomme Bæfrœst; tu l'as vu, et tu lui donnes peutNote 39 · L'on trouvera ici (partition, page 209, en bas, et seq.) une magnifique forme du thème de Walhall, solennelle harmonie pacifiée, où le ruissNote 40 · Ici, pour la première fois, surgit à deux reprises le très important Thème de l'Épée, qui reviendra souvent dans la suite (partition, page 2Note 41 · Grimm (Deutsche Mythologie, éd. citée, article Wuotan), traduit le mot Valhöll par «aula optionis»; et (observation qui sera bien comprise pNote 42 · «LOKE chanta: «J'ai chanté devant les Ases et devant leurs fils tout ce qui m'est venu à l'esprit... Tu as brassé de la bière forte, Æger, mNote 43 · Rheingold!—Reines Gold!—(Or-du-Rhin!—Pur Or!) C'est un de ces jeux de syllabes dont j'ai déjà parlé, dont plus souvent, hélas! j'ai bien dû Note 44 · Qu'une remarque s'inscrive, cette fois pour toutes, ici: nombre de locutions allemandes, de phrases entières, ont dans l'original une élastiNote 45 · Les dernières harmonies du Rheingold se répartissent en groupes symphoniques si nets, si bien indiqués par la marche même du Drame, qu'il de
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