ACTE TROISIEME[373-A]
Louis-Pilate de Brinn'Gaubast translation
ACTE TROISIEME[373-A]
SUR LE SOMMET D'UNE MONTAGNE ROCHEUSE
La scène est limitée, à droite, par une forêt de sapins. A gauche, l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme une chambre naturelle et par-dessus laquelle la roche s'élève à sa pointe culminante. En arrière, la vue est totalement libre; des rochers, plus ou moins saillants, hérissent la bordure d'un versant qui s'abaisse à pic du côté du fond. Des vols de nuées isolées, précipitées par la tempête, passent, en effleurant la crête des rochers.
Les noms des huit Walküres qui,—sans compter BRÜNNHILDE,—paraissent successivement sur scène sont: GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE, SCHWERTLEITE, HELMWIGE, SIEGRUNE, GRIMGERDE, ROSSWEISSE[373-1].
GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE sont déjà couchées sur la cime rocheuse, les unes près de la grotte, les autres au-dessus: elles sont tout armées, de pied en cap.
GERHILDE, couchée tout à la cime, et tournée du côté du fond.
Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!—Helmwige, ici! Par ici ta monture!
Dans une masse nuageuse qui passe éclate la lueur d'un éclair: on y voit[375-1] une Walküre à cheval; à l'arçon de sa selle pend le cadavre d'un guerrier.
LA VOIX D'HELMWIGE, du dehors.
Hoïotoho! Hoïotoho!
ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE, saluant la nouvelle venue.
Heyaha! Heyaha!
(Le nuage, avec l'apparition, s'est caché à droite derrière les sapins.)
ORTLINDE, criant vers la forêt.
Près de la jument d'Ortlinde, attache ton étalon; avec ma Grise, ton Brun paît volontiers!
WALTRAUTE, de même.
Qui te pend à l'arçon?
HELMWIGE, sortant de la sapinière.
Sintolt le Hegeling!
SCHWERTLEITE
Mène ton Brun loin de la Grise: c'est Wittig, l'Irming, que porte la jument d'Ortlinde!
GERHILDE a descendu un peu, se rapprochant d'elles.
J'ai toujours vu Sintolt et Wittig être ennemis[376-1].
ORTLINDE s'élance vivement et court vers la forêt.
Heyaha! L'étalon bouscule ma jument!
SCHWERTLEITE, et GERHILDE, éclatent de rire.
La querelle des héros divise encore les bêtes!
HELMWIGE, criant, tournée vers la forêt.
Tranquille, là, Brun! C'est toi qui romps la paix?
WALTRAUTE a pris, tout à la cime, la garde, à la place de GERHILDE.
Hoïotoho! Hoïotoho! Siegrune, ici! Qu'as-tu pu faire si tard?
(Passe, chevauchant vers la forêt: SIEGRUNE, apparition semblable à l'apparition de HELMWIGE.)
LA VOIX DE SIEGRUNE, à droite.
Une rude besogne!—Les autres sont-elles là déjà?
LES WALKÜRES
Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!
(SIEGRUNE a disparu derrière la sapinière; d'en bas montent deux voix, simultanément.)
GRIMGERDE et ROSSWEISSE, d'en bas.
Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!
WALTRAUTE
Grimgerde et Rossweisse!
GERHILDE
Elles chevauchent à deux.
ORTLINDE, avec HELMWIGE et SIEGRUNE, qui vient d'arriver, est sortie de la forêt de sapins: du haut de la bordure de rochers, toutes trois font des signaux en bas.
ORTLINDE, HELMWIGE et SIEGRUNE
Salut, Fougueuses! Rossweisse et Grimgerde!
LES AUTRES WALKÜRES
Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!
Dans un vol de nuages illuminés d'éclairs, et qui, d'abord surgis d'en bas, se dérobent ensuite derrière la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE apparaissent, également à cheval, chacune apportant, à l'arçon de sa selle, le cadavre d'un guerrier.
GERHILDE
Dans la forêt, vos chevaux, pour paître et se reposer!
ORTLINDE, criant vers les sapins.
Loin les unes des autres, les bêtes, en attendant que s'apaise la haine de nos héros!
GERHILDE, pendant que les autres rient.
La fureur des héros, la Grise vient de la payer!
(Arrivent, de la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE.)
LES WALKÜRES
Bienvenue! Bienvenue!
SCHWERTLEITE
Vous étiez ensemble, Intrépides?
GRIMGERDE
Nous venons de nous rencontrer, chevauchant séparément.
ROSSWEISSE
Si nous sommes au complet, ne tardons pas davantage: hâtons-nous d'aller à Walhall offrir à Wotan notre proie.[378-1]
HELMWIGE
Nous ne sommes que huit: une encore manque.
GERHILDE
C'est Brünnhilde: elle s'est attardée, sans doute, auprès du brun Wälsung.
WALTRAUTE
Nous devons l'attendre encore ici: s'il nous voyait revenir sans elle, Wotan nous ferait farouche accueil!
SIEGRUNE, tout à la cime, d'où elle guette au dehors.
Hoïotoho! Hoïotoho! Par ici! Par ici!—Au galop d'une ardente chevauchée, c'est Brünnhilde.
LES WALKÜRES, courant vers la cime.
Heyaha! Heyaha! Brünnhilde! Heï!
WALTRAUTE
Elle pousse droit aux sapins son cheval; il n'en peut plus.
GRIMGERDE
Grane![379-1] comme il ronfle, en cette course effrénée!
ROSSWEISSE
Jamais je n'ai vu, si vite, galoper des Walküres!
ORTLINDE
A l'arçon de sa selle, que tient-elle?
HELMWIGE
Ce n'est pas un héros!
SIEGRUNE
C'est une femme!
GERHILDE
Une femme! Comment l'a-t-elle trouvée?
SCHWERTLEITE
Elle ne salue ses sœurs d'aucun salut?
WALTRAUTE
Heyaha! Brünnhilde! ne nous entends-tu pas?
ORTLINDE
Aidez notre sœur à sauter de cheval! (Dans la forêt de sapins se ruent GERHILDE et HELMWIGE.)
ROSSWEISSE
Grane s'abat fourbu, Grane, le fort! (SIEGRUNE et WALTRAUTE sortent à leur tour.)
GRIMGERDE
Elle enlève de sa selle la femme... Quel empressement!
LES AUTRES WALKÜRES, courant vers la forêt.
Sœur! Sœur! Qu'y a-t-il d'arrivé?
(Reviennent toutes les Walküres, accompagnant BRÜNNHILDE, qui conduit et soutient SIEGLINDE.)
BRÜNNHILDE, hors d'haleine.
Protégez-moi, secourez notre suprême détresse!
LES WALKÜRES
Cette course furieuse? D'où viens-tu? Qui donc poursuit ainsi ta fuite?
BRÜNNHILDE
C'est pour la première fois que je fuis et qu'on me poursuit! Heervater[380-1], c'est lui qui me poursuit!
LES WALKÜRES, éperdues d'effroi.
Es-tu hors de sens? Parle! Dis-nous! Heervater, c'est lui qui te poursuit? C'est devant lui que tu fuis?
BRÜNNHILDE, avec angoisse.
O sœurs, guettez du haut du roc! Regardez, vers le Nord, si Walvater[381-1] approche! (ORTLINDE et WALTRAUTE s'élancent, montent et guettent.) Vite! l'apercevez-vous déjà?
ORTLINDE
Une affreuse tempête court sur nous, du Nord.
WALTRAUTE
D'immenses nuées s'y accumulent.
LES WALKÜRES
C'est Heervater, sur sa monture[381-2] sacrée!
BRÜNNHILDE
C'est le Chasseur Sauvage[381-3], dont me chasse la fureur! il approche, il approche du Nord! Protégez-moi, sœurs! Sauvez cette femme!
LES WALKÜRES
Qu'est-ce que c'est, que cette femme?
BRÜNNHILDE
Ecoutez-moi, vite! C'est Sieglinde, la sœur et la femme de Siegmund; la fureur de Wotan poursuit les Wälsungen:—c'est au frère de cette femme que Brünnhilde, aujourd'hui, fut chargée d'enlever la victoire; c'est Siegmund que pourtant je couvris de mon bouclier; j'ai bravé le Dieu[382-1]; lui-même, alors, frappa de sa Lance: Siegmund tomba; mais je pris la fuite, avec sa femme; pour la sauver, je courus vers vous, avec l'espoir que, moi aussi, vous me déroberiez, dans mon épouvante, au coup vengeur du châtiment!
LES WALKÜRES, dans la plus grande consternation.
O sœur, insensée! qu'as-tu fait? Malheur! Malheur! Brünnhilde, hélas! Brünnhilde avoir enfreint, rebelle, l'ordre sacré de Heervater!
WALTRAUTE, d'en haut.
Du côté du Nord, tout est noir!
ORTLINDE, de même.
Avec fureur, l'orage accourt sur nous.
LES WALKÜRES, tournées vers le fond.
Formidable, hennissant de fureur et s'ébrouant, le cheval de Walvater bondit!
BRÜNNHILDE
Si Wotan l'atteint, malheur à la pauvre! il exterminerait tous les Wälsungen!—Qui de vous me prête son cheval, le plus vif, pour lui ravir à temps cette femme?
LES WALKÜRES
Veux-tu nous associer à ta folle rébellion?
BRÜNNHILDE
Rossweisse! sœur! prête-moi ton coureur!
ROSSWEISSE
Son vol[383-1] n'eut jamais à fuir Walvater.
BRÜNNHILDE
Helmwige, toi!
HELMWIGE
J'obéis au Père.
BRÜNNHILDE
Waltraute! Gerhilde! Votre cheval! Pour moi! Ortlinde! Siegrune! O voyez mon angoisse! Vous m'aimiez, soyez-moi fidèles: sauvez au moins cette triste femme!
SIEGLINDE, qui jusqu'ici a regardé fixement, d'un œil sombre et distrait, devant soi, sursaute et se dégage brusquement, lorsque BRÜNNHILDE essaye de la prendre en ses bras, comme pour la couvrir de sa protection.
Ne te soucie pas de moi: la mort seule m'est bonne! Qui t'a dit, jeune fille, de me sauver? J'aurais été frappée, là-bas, par la même arme que Siegmund: c'est réunie à lui que j'aurais trouvé la mort! Loin de Siegmund—ô Siegmund, de toi! O que je meure, pour n'y plus penser! Si tu ne veux que je te maudisse pour avoir fui, jeune fille, exauce donc pieusement mon instante prière,—enfonce-moi ton épée au cœur!
BRÜNNHILDE
Vis, ô femme, vis, au nom de l'Amour! Sauve le gage que tu en as reçu: tu portes un Wälsung, en ton sein!
SIEGLINDE, est violemment saisie: tout à coup son visage rayonne, d'une sublime joie.
Sauve-moi, Intrépide! Mon enfant[384-1], sauve-le! Et vous, protégez-moi, jeunes filles, de toutes vos forces!
(Un effroyable orage s'accumule vers le fond: le tonnerre se rapproche.)
WALTRAUTE, d'en haut.
La tempête est sur nous!
ORTLINDE, de même.
Fuie quiconque peut la craindre!
LES WALKÜRES
Si la femme est menacée d'un péril, fuis avec: nulle des Walküres n'oserait la protéger!
SIEGLINDE, se jetant à genoux devant BRÜNNHILDE.
Sauve-moi, jeune fille! La mère, sauve-la!
BRÜNNHILDE, avec une résolution soudaine.
Eh bien! fuis donc vite—et fuis seule! Je resterai, moi;—je m'offre à la vengeance de Wotan; j'affronterai sa fureur, ici, pour te laisser le temps d'échapper.
SIEGLINDE
Où dois-je me diriger?
BRÜNNHILDE
Qui de vous, sœurs, s'est risquée vers l'Est?
SIEGRUNE
Vers l'Orient, au loin, s'étend une forêt: Fafner y a ravi le Trésor des Nibelungen.
SCHWERTLEITE
Là, sous la forme d'un dragon, s'est métamorphosée la brute[385-1]: dans une caverne, il garde l'Anneau d'Alberich.[385-A]
GRIMGERDE
Pour une femme sans défense, c'est une retraite peu sûre.
BRÜNNHILDE
Peu sûre? C'est la plus sûre, pour elle, contre la fureur de Wotan: cette forêt, le Puissant la craint et l'évite.
WALTRAUTE, d'en haut.
Wotan, formidable, arrive droit au roc.
LES WALKÜRES
O Brünnhilde, entends-tu le mugissement de son approche?
BRÜNNHILDE, montrant, à SIEGLINDE, son chemin.
Pars donc, hâte-toi, fuis vers l'Orient! Affronte, endure toutes les tortures réservées, à ton âme vaillante, par la faim, par la soif, par les ronces, par les pierres! Si la détresse s'acharne, ris! Si la souffrance te dévore, ris! car sache-le bien, ô femme, pour y penser toujours: l'enfant qui dans tes flancs s'agite, comme en un asile protecteur, deviendra, des Héros du monde, le plus sublime[386-A]! (Elle lui tend les tronçons du Glaive de Siegmund.) Ces robustes tronçons du Glaive[387-A], garde-les-lui. Près du cadavre de son père, j'ai réussi à les recueillir. A celui qui les rapprochera pour brandir ce Glaive reforgé[387-1], je veux donner son nom: c'est Siegfried! Qu'il vive en joie dans la Victoire![387-2][387-B]
SIEGLINDE[388-1]
O divine merveille! Sublime vierge! C'est donc à ta fidélité que je dois cette sainte consolation! Au nom de celui que toutes les deux nous aimions, je sauve le trésor le plus cher: puisse ma gratitude, quelque jour, te récompenser et te sourire! Adieu! La douleur de Sieglinde te bénit[388-A]! (Elle s'élance et sort par la droite, au premier plan.)
La cime du roc s'enveloppe de noires nuées d'orage: une épouvantable tempête accourt, en mugissant, du fond; la forêt de sapins latérale s'éclaire d'une éclatante lueur. Au milieu du fracas de la foudre, on distingue l'appel de WOTAN.
LA VOIX DE WOTAN
Arrête! Brünnhilde!
LES WALKÜRES
Monture et cavalier sont arrivés au roc: la vengeance brûle! Malheur à toi, Brünnhilde!
BRÜNNHILDE
Ah! sœurs, assistez-moi! mon cœur défaille! Sa fureur me brisera, si vous ne l'arrêtez pas.
LES WALKÜRES
Par ici, perdue! Baisse-toi derrière nous, ne te montre pas! ne lui réponds pas! (Toutes s'élancent vers la cime du roc, en cachant, derrière elles, BRÜNNHILDE.) Malheur! Malheur! Furieux, Wotan descend de cheval! C'est de ce côté que bondit son pas vengeur!
WOTAN sort de la sapinière, transporté d'une fureur terrible, et s'arrête devant les Walküres, qui se sont groupées sur la cime de manière à cacher BRÜNNHILDE.
WOTAN
Où est Brünnhilde? Où est la rebelle? La misérable, osez-vous me la cacher?
LES WALKÜRES
Ta voix gronde et nous épouvante:—pour t'inspirer une telle fureur, Père, qu'ont pu commettre tes filles?
WOTAN
Voudriez-vous me braver? Téméraires, prenez garde! Brünnhilde, je le sais! vous me la cachez. Ecartez-vous de la réprouvée: elle est rejetée, à tout jamais, comme elle-même a rejeté son devoir!
LES WALKÜRES
La poursuivie a fui vers nous, nous a suppliées de la secourir! Ta colère l'affole d'épouvante. Nous te conjurons, au nom de notre sœur éperdue, d'en laisser tomber la première violence.
WOTAN
Pusillanimes femmes que vous êtes! Est-ce donc de moi que vous tenez cette sensiblerie? Vous aurai-je donc élevées dans l'intrépidité qui vous précipite aux combats, vous aurai-je créé des cœurs rudes et durs, pour qu'à présent vous, les Farouches, vous pleuriez et vous pleurnichiez quand ma fureur frappe une rebelle? Eh bien donc, vous qui gémissez, apprenez quel fut le crime de celle pour qui des pleurs brûlent vos yeux lâches! Nulle ne connut comme elle ma plus intime pensée! Nulle n'eut comme elle l'intelligence de la source de ma Volonté; elle-même était le sein créateur de mon Désir:—et voici que cette alliance divine, elle l'a rompue, au point de se révolter contre ma Volonté, de mépriser mon ordre suprême, ouvertement, et de retourner, contre moi-même, l'arme qu'elle tient de mon Désir seul!—M'entends-tu, Brünnhilde, toi à qui ta cuirasse[391-1], ton casque et tes armes, toute joie, toute faveur, ton nom et ta vie, ont été conférés par moi? M'entends-tu t'accuser hautement, et, si tu te caches à qui t'accuse, est-ce pour te soustraire sans noblesse au châtiment qui t'épouvante?
BRÜNNHILDE sort du groupe des Walküres, descend, d'un pas humble mais ferme, du haut du sommet du rocher, et s'arrête assez près de WOTAN.
Me voici, Père: prononce le châtiment!
WOTAN
Ce n'est pas moi tout seul qui te châtie: ton châtiment, toi-même l'auras fixé d'abord. Tu n'étais que par ma Volonté, c'est contre elle que tu as voulu; tu n'exécutais que mes décrets, c'est contre eux que tu as décrété; tu étais mon Désir fait vierge, et c'est contre moi que tu as désiré; la vierge porteuse de mon bouclier, et c'est contre moi que tu l'auras porté; tu disposais pour moi du sort, c'est contre moi que ton choix en aura disposé; ton âme inspirait mes Héros, c'est contre moi que tu les animes!—Ce que tu étais, Wotan te l'a dit: ce que tu es encore, constate-le toi-même! Fille de mon Désir, tu ne l'es plus; une Walküre, tu l'auras été:—Sois donc dorénavant ce qu'ainsi tu es encore![392-1]
BRÜNNHILDE, éperdue d'épouvante.
Tu me chasses? Est-ce là ce que tu veux dire?
WOTAN
Pour me les amener dans Walhall, tu n'iras plus chercher, au milieu du carnage, les Héros désignés par moi[392-2]. La corne-à-boire, ce n'est plus toi, aux festins familiers des Dieux, qui me l'offriras avec tendresse; plus jamais je ne baiserai tes lèvres enfantines! Tu es exclue de la race des Dieux, retranchée de la souche éternelle; notre alliance est rompue: je te bannis de ma présence!
LES WALKÜRES, éclatant en lamentations.
Malheur! Hélas! O sœur! sœur!
BRÜNNHILDE
Tu me dépouilles de tes dons de jadis, sans exception?
WOTAN
Qui te possédera, t'en dépouillera[393-1]! C'est sur cette cime que je t'exile; d'un sommeil sans défense, j'y vais fermer tes yeux. Au premier homme alors la vierge, au premier homme qui la trouvera sur sa route, et qui l'éveillera[393-2].
LES WALKÜRES
Arrête, Père! N'achève pas une telle malédiction! Faut-il qu'elle, la vierge divine, soit déshonorée par un homme? O toi, Terrible, écarte un si criant opprobre: comme notre sœur, l'outrage nous en frapperait!
WOTAN
N'avez-vous pas entendu mon arrêt? Rebelle, de votre troupe votre sœur est retranchée; avec vous, à travers les airs, elle ne chevauche plus; vierge, elle voit se faner sa fleur virginale; un époux la conquiert pour femme, et la possède: c'est à l'Homme qu'elle doit obéir dorénavant, comme à son maître; c'est au foyer qu'elle doit s'asseoir, et filer, risée des railleurs[393-3]. (BRÜNNHILDE se laisse, avec un cri, tomber à ses pieds, sur le sol; des gestes d'horreur échappent aux Walküres.) Son sort vous épouvante? fuyez donc la perdue! Ecartez-vous d'elle, et tenez-vous au loin! Quiconque de vous oserait s'attarder auprès d'elle, quiconque, en dépit de moi, tiendrait pour sa misère, partagerait son sort, l'insensée! Avis aux téméraires!—Et maintenant, hors d'ici! Vous éviterez cette roche! Quittez-la moi sur l'heure; ou c'est le désespoir qui vous y attend!
Avec de sauvages cris de douleur, les Walküres se dispersent et, précipitamment, bondissent en fuite vers la forêt; bientôt on les entend, au galop de leurs chevaux, s'éloigner comme en un tumulte de tempête.—L'orage, durant la scène suivante, peu à peu s'apaise, les nuées se dissipent, le temps revient au calme, le crépuscule du soir tombe, puis enfin la nuit.
WOTAN est seul avec BRÜNNHILDE, encore prosternée à ses pieds.—Solennel silence, prolongé, tous deux gardant leur attitude.
BRÜNNHILDE, enfin, relevant la tête, lentement, cherche les yeux de WOTAN, toujours détournés d'elle, et, peu à peu, se redresse, durant la scène suivante.
Fut-il donc si honteux, mon crime, pour que tu le punisses d'une semblable honte? Ai-je commis une si grande bassesse, que tu me précipites aussi bas[394-A]? Fut-elle déshonorante, ma faute, assez pour qu'à présent l'on m'arrache tout honneur? O dis, Père! dis, regarde-moi dans les yeux: fais taire ta colère, maîtrise ta fureur! Montre-moi, clairement, ce sombre forfait qui peut te réduire, avec une rigueur inflexible, à repousser ta fille la plus chère!
WOTAN
Ton action te montrera ton crime,—interroge-la!
BRÜNNHILDE
Qu'ai-je donc exécuté? ton ordre.
WOTAN
T'ordonnais-je de combattre en faveur du Wälsung?
BRÜNNHILDE
Comme Maître-du-Combat, tu l'avais ordonné.
WOTAN
Mais ces instructions, je les désavouai.
BRÜNNHILDE
Oui, lorsque, à ta propre pensée, Fricka t'eut rendu étranger: en acquiesçant à sa pensée, tu fus à toi-même ton ennemi.
WOTAN, avec amertume.
Je croyais que tu m'avais compris, et je punissais en toi la révolte consciente; mais tu t'es figurée, sans doute, que, te voyant tellement au-dessous de ma colère, j'aurais la faiblesse, et l'absurdité, de ne point châtier ta trahison.
BRÜNNHILDE
Je ne suis pas savante, je ne savais qu'une chose: ton affection pour le Wälsung; je savais quel conflit te forçait d'oublier uniquement cette chose, pour n'en avoir devant les yeux qu'une autre, effroyable à tes yeux, celle-ci: tu devais renoncer à protéger Siegmund.
WOTAN
Tu le savais, et tu le protégeais?
BRÜNNHILDE
Je n'ai pu songer qu'à ton amour pour celui qu'avec désespoir, et contraint par la plus cruelle nécessité, tu condamnais. Messagère guerrière de Wotan, j'ai vu ce que tu ne pouvais voir, toi: par devoir même, j'ai vu Siegmund. En allant lui prédire sa mort, j'ai observé l'œil du Héros, j'ai entendu sa voix, j'ai senti sa détresse auguste! Cette plainte criée vers moi par les lèvres du brave, cet effroyable désespoir de l'Amour le plus spontané, cette suprême assurance du plus navré des cœurs, retentissaient à mon oreille, révélaient à mes yeux, nettement, l'origine du frisson sacré dont mon âme palpitait en ses profondeurs. Interdite, bouleversée, debout devant lui, confuse, je ne sus plus songer qu'à l'aider. Ou vaincre avec Siegmund, ou périr avec lui, seule cette alternative m'apparut acceptable. Qui me souffla cet Amour au cœur? Conformément à quel Désir fus-je, pour le Wälsung, une sœur d'armes? C'est pour avoir, avec passion, placé ma confiance en ce Désir, que j'ai osé braver tes ordres.
WOTAN
Tu te mêlais donc de faire ce que j'eusse fait moi-même, sans la double fatalité qui m'en interdisait la joie? Tu t'imaginais donc pouvoir, si facilement, t'enivrer du délice d'aimer, à l'heure où moi, rongé au cœur par les affres du désespoir, je couvais le désir, en ma fureur contre une atroce fatalité, de tarir, en ce cœur torturé, la source de l'Amour, par amour pour le monde? Lorsque, acharné contre moi-même, écumant de rage, fou d'impuissance, hanté d'une frénétique et farouche idée fixe, je brûlais de l'effroyable envie d'ensevelir, sous les ruines du monde anéanti, mon inguérissable tourment,—toi, tu savourais, dans l'extase, l'infini de la béatitude! Toute au voluptueux délire d'un attendrissement délicieux, tu buvais, aux philtres d'Amour, avec des rires, à l'heure où la détresse divine n'offrait à ma soif que du fiel?—Suis donc librement désormais ton esprit inconsidéré: tu t'es, toi-même, affranchie de moi! T'éviter, tel devient mon devoir; concerter avec toi mes plans, je ne le peux plus; nous ne pouvons plus agir ensemble, unis dans un étroit amour; en quelque lieu du monde que tu vives et respires, le Dieu t'exile de sa présence!
BRÜNNHILDE
Eh bien! dans sa sottise, ta fille t'a mal servi: bouleversée, ma raison n'a pas compris la tienne[396-1]; oui, je n'ai pu m'empêcher, séduite par d'exclusives prédilections, d'aimer ce que tu avais aimé.—Chasse-moi donc, réduis-moi, puisque c'est nécessaire, à t'éviter avec terreur; nous étions unis, sépare-nous; j'étais ta moitié même, retranche-moi de ton être,—mais n'oublie pas que mon être, à moi, fit tout entier partie du tien[397-1]! Cette part de toi, cette part divine, non, tu ne la prostitueras point! Son déshonneur t'éclabousserait, tu ne voudras pas son déshonneur! En moi, si tu laissais l'outrage se faire un jeu de me bafouer, c'est toi-même, c'est toi que tu diminuerais!
WOTAN
Tu t'es, avec béatitude, soumise au pouvoir de l'Amour: sois désormais soumise à qui tu dois aimer!
BRÜNNHILDE
S'il me faut, bannie du Walhall, cesser d'agir et de régner avec toi; s'il faut que j'obéisse aux ordres d'un homme,—ne me livre pas à quelque lâche! Que celui qui me conquiert ne soit pas un indigne!
WOTAN
Tu t'es séparée de Walvater,—il ne saurait choisir pour toi[397-2].
BRÜNNHILDE
Une généreuse lignée fut engendrée par toi[398-A]; il n'en saurait naître aucun lâche: c'est sur la tige des Wälsungen que de tous les Héros, je le sais, s'épanouira le plus sacré.
WOTAN
La tige des Wälsungen? Assez! J'ai rompu avec toi, j'ai rompu avec elle: la Haine devait l'anéantir.
BRÜNNHILDE
En fuyant devant toi, je l'ai sauvée: du saint rejeton, Sieglinde est grosse; elle l'aura porté dans l'angoisse, elle le mettra au monde avec des tortures telles, que jamais, physiques ou morales, nulle femme n'en souffrit d'aussi rudes.
WOTAN
Ni pour la femme, ni pour l'enfant, n'espère jamais ma protection!
BRÜNNHILDE
Elle conserve le Glaive par toi remis à Siegmund...
WOTAN
Et, par moi, brisé dans ses mains!—N'essaye pas, ô vierge, de troubler mon cœur! Attends ta destinée, telle qu'elle doit s'accomplir: je ne puis pas la choisir pour toi!—Mais il me faut partir maintenant, loin de toi partir: ici j'ai déjà tardé trop. De l'infidèle, je me détourne; quoi qu'elle puisse désirer pour soi, je n'en dois pas avoir connaissance: elle doit subir son châtiment, voilà ce que je dois savoir, rien de plus.
BRÜNNHILDE
Qu'as-tu résolu que je subisse?
WOTAN
Emprisonnée par moi dans un profond sommeil, sans défense, tu deviendras la femme, en t'éveillant, de celui qui t'aura réveillée[399-1].
BRÜNNHILDE tombe à genoux.
Si les liens d'un profond sommeil peuvent me livrer, proie facile, au plus lâche des hommes: il est une prière, une instante prière, que tu dois exaucer du moins, cette unique prière d'une angoisse sacrée! Environne l'endormie d'un rempart d'épouvante, pour que seul un Héros sans peur[399-2], libre entre tous[399-3], puisse me trouver un jour sur ce rocher!
WOTAN
C'est une faveur trop grande que tu réclames,—beaucoup trop grande!
BRÜNNHILDE, embrassant ses genoux[400-A].
Cette prière, cette unique prière, tu dois, oui, tu dois! l'exaucer. Brise ta fille, qui embrasse tes genoux; écrase celle qui t'est chère, anéantis la vierge; broie son corps de ta Lance, et détruis-en la trace: mais, cruel, ne la livre pas à la plus affreuse des souillures! (Avec un enthousiasme sauvage.) Qu'à ton ordre, un brasier jaillisse[400-1], dont la flamme tourbillonne, ardente, autour du roc terrible; dont les langues de feu lèchent, et dont les dents dévorent—le lâche, qui, sans pudeur, en oserait approcher![400-2]
WOTAN la regarde, ému, dans les yeux, et la relève.
Adieu, intrépide, admirable enfant! Saint orgueil de mon cœur, adieu! adieu! adieu! Puisqu'il me faudra t'éviter, puisqu'avec tendresse, jamais plus, mon salut ne pourra te saluer; puisque tu ne devras plus à mon côté chevaucher, ni, dans nos festins, m'offrir l'hydromel; puisqu'il me faut, toi que j'aimais, te perdre, toi, riante volupté de mes yeux:—du moins un feu nuptial va s'allumer pour toi, tel que pour aucune fiancée jamais il n'en fut allumé! Que la flamme dévorante brûle tout autour du roc; qu'une mortelle épouvante en écarte qui tremble; que le lâche fuie le Roc de Brünnhilde: et que celui-là seulement conquière la Fiancée, celui qui sera plus libre que moi-même—le Dieu![401-A] (BRÜNNHILDE, émue, enthousiasmée, se jette dans ses bras.)[401-B] Ces yeux, ces deux yeux lumineux, qu'en souriant j'ai si souvent baisés, lorsqu'un baiser te récompensait du combat joyeusement soutenu, lorsque de tes lèvres charmantes, en leurs gazouillements enfantins, coulait la louange des Héros; ces deux yeux radieux, qui souvent m'illuminèrent dans la tourmente, lorsque la langueur du Désir et l'espérance brûlaient mon cœur, lorsque mon Désir aspirait, frémissant de sauvages angoisses, à des joies immenses comme les mondes:—ces deux yeux, pour la dernière fois, qu'ils me réjouissent, aujourd'hui, du dernier baiser des adieux! Que pour l'Homme, trop heureux, s'allume leur étoile; pour le malheureux Eternel, il faut qu'à jamais ils se ferment! Eh bien! de toi s'arrache le Dieu; et voici, c'est dans un baiser qu'il t'enlève la divinité![402-A]
(Il lui baise les deux yeux, qui demeurent aussitôt clos: elle se laisse doucement, épuisée, tomber en arrière, dans ses bras[402-B]. Il la conduit avec tendresse vers un tertre bas et moussu, sous les larges branches d'un sapin, l'y étend, considère ses traits encore une fois, puis ferme la visière du casque; il attarde ensuite ses regards, de nouveau, douloureusement, sur sa personne, par-dessus laquelle il place, à la fin, le long bouclier d'acier de la Walküre.—Alors, d'une marche solennelle et résolue, il gagne le milieu de la scène, et dirige, contre une puissante roche, la pointe de sa Lance.)[402-C].
Loge, entends-moi! Loge, écoute-moi! Tel que jadis je te trouvai sous la forme d'une flamme ardente; tel que tu m'échappas, alors, sous la forme d'une flamme errante; tel que je t'asservis enfin, c'est ici qu'aujourd'hui je t'évoque! Jaillis, monte, tourbillonne autour du Roc, tremblotante flamme!
(A la dernière des sommations, de la pointe de la Lance il frappe trois fois la roche: il en jaillit un rayon de feu, qui se développe rapidement en une mer embrasée; WOTAN, d'un signe encore de la pointe de la Lance, lui montre le pourtour du Roc à environner.)
(Il disparaît parmi les flammes, dans la direction du fond.—Le rideau tombe.)