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La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung

PROLOGUE[513-A]

Louis-Pilate de Brinn'Gaubast translation

PROLOGUE[513-A]

SUR LE ROC-DES-WALKÜRES

La décoration est la même qu'au dénouement de la première «Journée.»—Nuit. Dans les profondeurs de l'arrière-plan palpite un reflet de flammes.

LES TROIS NORNES,

femmes de haute stature, amplement drapées en de sombres vêtements, qui retombent à longs plis. La PREMIÈRE (la plus âgée) est couchée à l'avant-scène à droite, sous le sapin aux larges rameaux; la DEUXIÈME (plus jeune) est étendue sur un banc de pierre devant l'entrée de la grotte rocheuse; la TROISIÈME (la plus jeune) est assise au milieu de la saillie qui borde le sommet de la roche, à l'arrière-plan.—Un long temps règne un silence morne.

LA PREMIÈRE NORNE, sans bouger.

Quelle clarté brille là-bas?

LA DEUXIÈME

Est-ce déjà le point du jour?

LA TROISIÈME

C'est l'ardente horde de Loge, qui, tout autour du Roc, flamboie. Il fait nuit encore: que ne filons et ne chantons-nous point?

LA DEUXIÈME, à la Première.

Pour que nous chantions et filions, où fixeras-tu notre câble?

LA PREMIÈRE NORNE se lève, et attache, cependant qu'elle chante, un câble d'or, par l'une de ses extrémités, à l'un des rameaux du sapin[514-1].

Qu'il en aille bien ou mal, j'attache le câble et chante.—Sous le Frêne-du-Monde, j'ai filé jadis, lorsque vaste, vigoureuse, verdoyait sur le tronc toute une forêt de rameaux sacrés; sous son frais ombrage bruissait une source, dont les flots, en courant, chuchotaient la sagesse: j'en chantais la divine essence.—Un Dieu hardi vint pour boire à la source; d'un de ses yeux, pour jamais abandonné, il acheta ce droit[515-1]: puis, sur le Frêne-du-Monde, Wotan rompit une branche; le Puissant se tailla sur le tronc la hampe d'une Lance. La blessure, au cours des longs âges, fit périr la forêt des branches; jaunies en chûrent les feuilles, desséché mourut l'arbre[516-1]: sinistrement tarirent source et breuvage; trouble de sens devint mon chant. Puisque, sous le Frêne-du-Monde, je ne file désormais plus, au sapin du moins j'attache donc le câble: chante, sœur,—à toi je le lance,—sais-tu ce qu'il en advint?[516-2]

LA DEUXIÈME NORNE, tout en attachant le câble, ainsi lancé vers elle, à une pierre en saillie devant l'entrée de la grotte.

Les Runes des traités loyalement conclus, Wotan les inscrivit sur la hampe de la Lance: il la tint au poing, c'était tenir le Monde. Un Héros, un hardi Héros brisa dans un combat la Lance, l'auguste faisceau des traités[516-3].—Alors Wotan fit, aux Héros de Walhall, ruer bas, couper en morceaux les rameaux desséchés du Frêne-du-Monde, avec le tronc: le Frêne chut; pour jamais la source s'est tarie!—et j'attache, aujourd'hui, le câble au roc tranchant: chante, sœur,—à toi je le lance,—sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble au vol, et en lançant derrière soi l'extrémité.

Le Burg plane, l'œuvre des Géants: parmi l'assemblée sainte des Dieux et des Héros, Wotan, dans la salle, est assis. Tout autour des murailles s'élève un haut bûcher: du Frêne-du-Monde, c'est là ce qui reste! Que s'enflamme le bois majestueusement, qu'ardente et claire la flamme dévore la resplendissante forteresse: ce sera, pour les Dieux éternels, l'éternel Crépuscule, la fin![517-1]—Si vous savez encore, tressez à nouveau le câble: du Nord, je vous le relance: file, sœur, et chante! (Elle a jeté le câble à la Deuxième, qui à son tour le jette à la Première des Nornes.)

LA PREMIÈRE NORNE détache le câble du rameau après lequel il était fixé, et le renoue, durant le chant suivant, à une autre branche.

Est-ce le point du jour? Est-ce le reflet des flammes? Troublée s'égare ma vue; je discerne mal l'auguste Jadis, où Loge rutilait dans l'éclatante flamme:—sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, renouant à la pierre le câble qu'on lui jette.

Grâce au charme de la Lance, Wotan l'asservit; Loge lui chuchota des conseils: sa dent rongea, pour s'affranchir, consuma les Runes de la hampe. Alors, avec la pointe toute puissante de la Lance, Wotan l'évoqua, pour brûler, tout autour du Roc de Brünnhilde:—sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, relançant, derrière soi, le câble qu'on lui a lancé.

Les éclats aigus de sa Lance brisée, Wotan les plonge, un jour, au cœur du flamboyant: la flamme dévorante les embrase; le Dieu les jette sur le bûcher, sur ce qui fut le Frêne-du-Monde.—Voulez-vous savoir quand, tramez-moi, sœurs, le câble! (Elle jette le câble à la Deuxième, qui, à son tour le jette à la Première.)

LA PREMIÈRE NORNE, rattachant le câble.

La nuit cède; je n'y vois plus rien: le fil du câble, je ne le trouve plus; la trame en est entremêlée. Une affreuse vision m'en trouble le sens: l'Or-du-Rhin fut volé par Alberich, jadis: sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, nouant le câble autour d'une pierre, avec une inquiète précipitation.

Par le tranchant du roc le câble est entamé; trop lâche, le fil s'en effiloche: la trame en est entremêlée. C'est, à force de haine, à force de détresse, l'Anneau du Nibelung qui me le ronge:—c'est un Anathème de vengeance qui ronge la spirale de mes fils:—sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble précipitamment.

Trop lâche le câble! Trop court pour moi: s'il me faut jusqu'au Nord lancer l'extrémité, qu'il soit plus fortement tendu![518-A] (Elle tire avec violence sur le câble: il rompt au milieu.)

LA DEUXIÈME

Rompu!

LA TROISIÈME

Rompu!

LA PREMIÈRE

Rompu![518-B]

Épouvantées, les TROIS NORNES se sont levées, et se sont avancées vers le milieu de la scène; rassemblées, elles saisissent les débris du câble rompu, dont elles se lient les unes à l'autre, corps à corps.

LES TROIS NORNES

A son terme l'éternelle science! Les sibylles n'ont plus rien à dire à l'univers:—En bas vers notre Mère, en bas! (Elles disparaissent.)

Le jour dont la clarté, naissante, durant la fin de la scène a grandi de plus en plus, achève de se lever; et fait, aux profondeurs, pâlir le reflet des flammes.

SIEGFRIED et BRÜNNHILDE sortent de la grotte. SIEGFRIED est armé de pied en cap, BRÜNNHILDE mène son cheval par la bride.

BRÜNNHILDE[519-A]

A de nouveaux exploits[519-1], bien-aimé Héros, pourrais-je, t'aimant, ne point te laisser? Un unique souci me préoccupe: ma valeur personnelle t'a profité trop peu!—Ce que les Dieux m'avaient révélé, le riche trésor des Runes sacrées[519-2], je te l'ai donné: mais aussi est-ce la souche virginale de ma force que m'a prise le Héros, mon maître désormais.—Puisses-tu ne point dédaigner celle qui, vide de science, mais pleine de désir, riche d'Amour, mais pauvre en puissance, n'a plus rien à te donner[519-3], rien—sinon ses souhaits!

SIEGFRIED

Femme admirable! tu m'en as donné plus que je ne suis à même d'en garder: ne t'irrite point, si, malgré tes leçons, je reste ignorant! La seule chose que j'ai bien retenue, la voici: Brünnhilde vit pour moi; la seule leçon que j'ai vite apprise, la voici: Souviens-toi de Brünnhilde![520-1]

BRÜNNHILDE

Si tu veux me garder ton amour, souviens-toi de toi seul, souviens-toi de tes propres exploits! Souviens-toi de la sauvage flamme qui brûlait tout autour du Roc, et que tu franchis sans avoir peur—[520-A]

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour conquérir Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi de la jeune femme au bouclier, trouvée par toi, plongée dans un profond sommeil, et dont tu ouvris le heaume résistant—

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour réveiller Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi des serments qui nous lient[521-1]; souviens-toi de la foi que nous nous devons; souviens-toi de l'Amour pour quoi nous vivons: Brünnhilde alors, éternellement, t'embrasera l'âme d'une sainte ferveur!—

SIEGFRIED

Si je te laisse, Bien-Aimée, ici, à la sainte garde de la flamme, en échange de tes Runes je t'offre cet Anneau. Des exploits que jamais j'accomplis, la vertu réside tout entière en lui; j'ai tué le sauvage Dragon dont la rage, longtemps, l'a couvé. A lui sa puissance, conserve-le bien, comme le gage sacré de ma foi![521-2]

BRÜNNHILDE, toute ravie, se passant au doigt l'Anneau.

Il sera mon unique trésor: en échange de l'Anneau prends donc aussi mon cheval! C'est avec moi que passait jadis sa course intrépide, par les airs,—c'est avec moi qu'il a perdu ses facultés surnaturelles; il ne bondira plus, par-dessus les nuages, sur sa route de foudre et d'éclairs. Mais où que tu le mènes,—fût-ce au travers du feu,—libre d'effroi Grane[522-1] t'accompagnera; qu'il t'obéisse donc, ô Héros! Prends bien soin de lui; il comprendra ta voix[522-2]:—oh! rappelle à mon Grane, souvent, le souvenir de Brünnhilde!

SIEGFRIED

Ce sera donc par ta seule vertu que j'accomplirai d'autres exploits? C'est toi qui choisiras mes luttes, à toi que reviendront mes victoires? Sur ton cheval, sous ton bouclier, je ne serai plus Siegfried: je ne serai que le bras de Brünnhilde![522-3]

BRÜNNHILDE

Oh! si Brünnhilde était ton âme!

SIEGFRIED

C'est par elle que s'enflamme mon courage.

BRÜNNHILDE

Tu serais donc Siegfried et Brünnhilde ensemble?

SIEGFRIED

Où je suis, tous les deux sont présents.

BRÜNNHILDE

Le Roc, ma retraite, sera donc désert?

SIEGFRIED

Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.

BRÜNNHILDE, avec exaltation.

O Dieux augustes, êtres sublimes! rassasiez vos yeux du couple sacré! Eloignés l'un de l'autre, qui nous séparerait?[523-1] Séparés, qui, l'un de l'autre, nous éloignerait?[523-2]

SIEGFRIED

Salut à toi, Brünnhilde! resplendissante étoile! Salut, radieux Amour!

BRÜNNHILDE

Salut à toi, Siegfried! victorieuse Lumière! Salut, radieuse Vie!

TOUS DEUX

Salut! Salut!

SIEGFRIED fait descendre à son cheval la déclivité du Rocher. Du haut de la cime, BRÜNNHILDE, longtemps, le suit du regard, avec extase[524-1]. On entend résonner d'en bas la joyeuse sonnerie du cor de SIEGFRIED[524-A].—Le rideau tombe.

L'Orchestre reprend le thème du cor, qu'il développe en vaste interlude[524-B].

Après quoi le premier acte commence aussitôt.

Notes in this chapter

Note 1 · Prélude.—Après les harmonies du Réveil de Brünnhilde, voici, plus majestueusement réapparu[513-A-a], plus profond, le Thème de la Nature EteNote 2 · «Il faisait nuit dans le château; les Nornes... arrivèrent... Elles filèrent avec force le fil du destin, et tout le château trembla dans BrNote 3 · «Quelle est la première et la plus sainte place suivant les Dieux?... C'est auprès du frêne Yggdrasel; les Dieux s'y assemblent tous les jouNote 4 · «Cet arbre endure plus de souffrances que les hommes ne peuvent se l'imaginer: le cerf mord sa tête, son côté pourrit, et Nidhœgg ronge ses Note 5 · Relativement à l'usage fait (par le traducteur) des temps du verbe dans cette scène, Cf. ci-dessus, p. 302, mon Annotation de L'Or-du-Rhin.Note 6 · Au Ragnarœcker (Crépuscule-des-Dieux) «toutes les chaînes, tous les liens seront rompus.» (Edda de Snorro, Gylfaginning.)Note 7 · «C'est aussi une très frappante conception que celle du Ragnarök, Consommation ou Crépuscule des Dieux. Elle est dans le chant de Völuspa; àNote 8 · A ces paroles de la 3me Norne, la fanfare du cor de Siegfried passe rapide dans l'Orchestre (Partition, page 17, en bas), comme suscitée parNote 9 · A la rupture du câble, gronde le thème, deux fois répété, de la Malédiction d'Alberich! (Partition, page 18.)Note 10 · L'Orchestre développe ici magnifiquement le thème de Brünnhilde réveillée à l'Amour, devenue femme. (Partition, page 20 et seq.). Plus loin,Note 11 · «Il demeura sept mois dans la résidence de la jeune fille.—«Brinhild, donne-moi ma selle et mon bouclier et ma cuirasse. D'autres devoirs m'Note 12 · «SIGURD:... Que dira la voyante à Sigurd qui puisse être utile à ce héros?—GRIPIR: Elle t'enseignera les runes puissantes que tous les hommeNote 13 · Voir la Walküre, note (1) de la p. 393.Note 14 · «Sigurd lui répondit et la pria de lui communiquer la sagesse, elle qui connaissait tous les mystères de l'univers. Sigurdrifa parla: «Je t'Note 15 · Voy. la note précédente, 2e alinéa.Note 16 · «Et leurs serments confirmèrent ces paroles.» (Sigurdrifumàl.) «Appuyé sur sa poitrine, il dit: «Je te fais le serment de fidélité, jamais jNote 17 · «Il déposa douze anneaux d'or sur ses genoux: «Voilà le premier lien de nos fiançailles.» Il déposa les douze anneaux d'or sur les genoux deNote 18 · Ce don de Grane par Brünnhilde est une idée de Wagner.—Dans l'Edda, il est dit que «Sigurd se rendit là où Hialprek élevait ses chevaux, et Note 19 · «Grani... était doué d'une intelligence humaine.» (Chants des Iles Féroë.)Note 20 · «SIGURD: Quand je verrais la mort devant moi, je ne reculerais pas. Je ne suis point né lâche. Je suivrai tes bons conseils tant que je vivrNote 21 · «Puisses-tu avoir longue vie, bonheur et succès en tout! Nous nous quittons cette fois au milieu de la félicité et la joie.» Sjurd, le nobleNote 22 · Pour une fois, à la traduction quelque peu gauche de ce passage (sept ou huit autres motiveraient des réflexions tout analogues), je n'essaiNote 23 · «Elle le suivit longtemps sur le chemin et lui souhaita un bon voyage.» (Chants des Iles Féroë.)Note 24 · Voy. Partition, page 39.Note 25 · Ici commence la symphonie du Voyage sur le Rhin. Elle débute par un développement de la fanfare du cor de Siegfried (page 40, en bas, et 41)
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