IX
Jean Carayon translation
Le fameux Manos Duras vivait sur la bordure du haut plateau, face à la Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie, et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de l’estancia de Rojas.
Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.
Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du rancho[22] de Manos Duras; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages, n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus, compagnons habituels du gaucho, n’accouraient pas en aboyant, vers le chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des environs.
Manos Duras était parti. Peut-être était-il en maraude le long des rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à vendre au Chili les animaux volés en Argentine.
D’autres fois le rancho de Manos Duras présentait une animation extraordinaire. Des gauchos errants s’installaient pendant quelques semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des environs. Chez Manos Duras, on tuait et on écorchait les bêtes; le gaucho vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la lointaine provenance des animaux.
Un beau jour, les compagnons de Manos Duras se dispersaient; lui, continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque temps, à la grande joie du commissaire.
Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus d’une vallée de la Cordillère.
—Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le gaucho, en parlant d’eux, trois bons amis qui sont venus habiter mon rancho en attendant que les méchants se lassent de les calomnier.
Un jour qu’il faisait très chaud, Manos Duras monta à cheval pour aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été d’un pays sec, au climat extrême.
La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique.
A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon cotonneux en avant.
Manos Duras fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de Buenos-Ayres.
—C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca, se dit-il.
On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa, qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.
Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient moindres qu’en d’autres pays.
Le gaucho contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de traverser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre son rancho et l’agglomération éloignée.
Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.
Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était sorti, lui aussi, pour visiter son estancia; il ruminait en marchant des projets pour l’avenir.
Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient «criollos[23]» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux, aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique sur leurs minuscules vaisseaux.
Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’estancia de son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.
Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces merveilleux troupeaux comme on en voit dans les estancias voisines de Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du pays céderait la place à de superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.
Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future, lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.
Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de colère:
—Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de Manos Duras!
Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le saluer; puis il éperonna son cheval.
Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa devant Manos Duras pour lui barrer le passage et le forcer à s’arrêter.
—Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix sifflante et que la colère faisait trembler.
Les gens qui traitaient ainsi Manos Duras n’obtenaient ordinairement d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace. Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de l’estanciero et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser.
Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin, sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un long détour en se rendant à la Presa.
Il ajouta, argument sans réplique:
—Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde.
—Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore dans l’estancia, c’est avec une balle que je te saluerai.
A cette menace Manos Duras dépouilla toute affectation de respect. Il regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots.
—Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi.
Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine de Manos Duras.
—Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux que je suis se chargera de te régler ton compte.
Le gaucho n’osa porter la main à ses armes, car l’estanciero le visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution. Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune:
—Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise.
Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main.
Près du fleuve, le gaucho fit une rencontre plus agréable. Un groupe de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno.
L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps. Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait maintes fois s’incliner devant ses décisions.
L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invitât aussi; d’ailleurs il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de tout repos.
Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.
—Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils sont trop hardis.
Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer Manos Duras qui demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du gaucho, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à lui parler.
—C’est vous le fameux Manos Duras, de qui on m’a dit tant de choses?
Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez lui était naturel:
—Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau moment de ma vie.
Le gaucho la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir; elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.
Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua de parler en souriant à ce gaucho qui l’intéressait.
—Il court sur votre compte des histoires terribles. Sont-elles vraies? Combien de gens avez-vous tués?
—Pure calomnie, madame! répondit Manos Duras en la regardant fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui vous voudrez.
Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac:
—Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil hommage ne manque pas d’agrément.
Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation, mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié.
Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec Manos Duras, il se rabattit sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère.
—Ce gaucho est un insolent, il faudra lui donner une leçon.
L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même lui témoignait une sorte de respect?
—Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il proposera.
Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était facile.
Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le gaucho avec une certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux avides brillants de désirs.
—Pauvre homme! c’est un type bien curieux!
Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, Manos Duras demeura immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence. Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un monticule de sable, le gaucho, que sa présence n’éblouissait plus eut un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée, chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.
—Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent au bar du Gallego. Toutes sont des femmes.
La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.
Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on voyait deux chevaux sellés en liberté.
Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir qu’employaient les cavaliers du pays.
Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître le jeune garçon.
C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso et qui s’amusait de la maladresse du gringo. Comme Torrebianca allait tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses courses vagabondes.
Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.
Celinda l’aperçut la première et brusquement, elle tourna le dos avec un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.
Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle insista pour le faire rester dans cette position.
—Voyons, gringuito, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.
Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.
Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir de son agréable contact.
Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre lui-même et contre les autres.
Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur français pour le tenir à distance.
—Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir, dit l’Italien, j’en ai la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.
Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur rencontre avec Manos Duras et de l’amicale conversation du gaucho et de la marquise.
De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.
—Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour ce gaucho voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!
—Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à Manos Duras et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.
Pirovani approuva avec véhémence.
—Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis longtemps que je suis d’accord avec lui.