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La tentatrice

XX

Jean Carayon translation

Robledo, le regard sévère, lui demanda avec brusquerie:

—Comment vous appelez-vous?

Les yeux fixés sur le whisky, elle pensait à autre chose et elle répondit distraitement:

—Je m’appelle Blanche, d’autres m’appellent «la marquise». Me permettez-vous de prendre encore un verre?... Tout à l’heure, chez moi, nous n’aurons pas de bouteille pareille. Je suppose que nous irons chez moi... C’est tout près... Cependant, si vous préférez l’hôtel...

Le regard impassible de l’homme lui parut une approbation et elle se hâta de se verser un troisième verre, qu’elle dégusta en le soulevant dans sa main tremblante. Robledo l’interrompit en disant d’une voix lente:

—Vous vous appelez Hélène et si on vous appelle «la marquise» c’est parce que quelqu’un vous a connue mariée à un marquis italien.

La surprise de la femme fut telle qu’elle écarta ses lèvres de la liqueur et regarda Robledo avec des yeux démesurément ouverts.

—Dès que vous avez commencé de parler, j’ai senti que vous me connaissiez.

Machinalement elle posa le verre sur la table.

Puis, regrettant son geste, elle le reprit et le vida d’un trait.

—Mais vous, qui êtes-vous?... Qui es-tu?... Qui es-tu donc?

En formulant la première question elle s’était approchée de Robledo, qui se rejeta en arrière pour éviter son contact. Elle répéta sa demande en portant ses mains à ses tempes comme si elle faisait un douloureux effort de mémoire. Elle dit enfin, découragée:

—Tant d’hommes ont passé dans ma vie!

Ses yeux reflétèrent une inquiétude, puis la crainte, et à son tour elle se rejeta en arrière, comme une bête effrayée. Elle semblait avoir pris peur de l’homme assis en face d’elle.

—Oui, je vous reconnais, murmura-t-elle. Oui, c’est bien vous; vous avez changé, mais c’est bien vous. Je ne vous aurais jamais reconnu si vous n’aviez pas rappelé le passé.

Elle parut retrouver sa volonté et son énergie, et elle regarda longuement son compagnon, sans ressentir de crainte.

Puis elle ajouta d’une voix farouche:

—Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir.

Tous deux demeurèrent longtemps muets. Hélène semblait avoir oublié la bouteille que ses doigts continuaient machinalement à caresser. La curiosité de l’Espagnol rompit ce silence.

—Qu’est devenu Moreno?

Elle l’écouta d’un air étonné et parut ne pas le comprendre.

On devinait à ses yeux qu’elle accomplissait un effort de pensée qui la troublait toute.

«Moreno? Qui était donc ce Moreno? Elle avait connu tant d’hommes!»

Elle se versa un autre verre comme si le whisky eût été son remède et but avidement; alors un sourire éclaira vaguement ses traits.

—Je sais maintenant de qui vous parlez... Moreno; c’était un pauvre homme, un égaré. Je ne sais rien de lui.

Robledo la pressa de questions, mais Hélène ne put retrouver dans sa mémoire une image claire et arrêtée du disparu.

—Je crois qu’il est mort. Il est parti dans son pays et il a dû mourir là-bas. Vous dites qu’il n’est jamais revenu?... Alors, il est sans doute mort ici. Peut-être s’est-il tué? Je ne sais plus... S’il fallait que je me rappelle l’histoire de tous les hommes que j’ai connus, je serais folle depuis longtemps! Elles ne tiendraient pas dans ma tête.

Robledo continua sa rigoureuse enquête.

—Et la fille de Pirovani?

Elle porta une autre fois ses mains à ses tempes et plongea ses doigts dans les fausses boucles de sa toison outrageusement blonde. En même temps une moue convulsive, qui trahissait le violent travail de son esprit, sépara un moment les deux rangées de ses dents, d’une blancheur également outrageuse.

—Pirovani?... Ah! oui. Cet Italien qui vivait à Rio Negro et que Moreno a volé... Je ne sais pas; je crois que nous n’avons plus jamais parlé de sa fille. Moreno dépensait sans compter et je lui apprenais les plaisirs de la vie. Pauvre fou!

Elle se tut et s’affaissa sur son siège, la tête basse. Elle semblait maintenant plus petite. Quand elle levait les yeux, elle rencontrait le regard sévère de l’Espagnol; elle les baissait encore et les fixait sur la bouteille.

Ils avaient à nouveau cessé de parler. Robledo songeait: «Et dire que c’est pour cette loque que deux hommes se sont tués, que tant de femmes ont pleuré et que j’ai souffert d’horribles angoisses!»

Hélène parut deviner sa pensée et dit humblement:

—Vous ne savez pas combien ces dernières années furent terribles pour moi... La guerre venue, on s’est acharné à me poursuivre; on m’a interdit de vivre à Paris. On me soupçonnait, on me prenait pour une espionne, pour une Allemande, car chacun m’attribuait une nationalité différente. J’ai parcouru l’Italie, et bien d’autres pays. Je suis même allée dans votre patrie; car vous êtes bien Espagnol? Ne vous étonnez pas de ma question, je ne sais plus me rappeler tant de choses!... En rentrant à Paris, je n’ai retrouvé aucune des personnes de mon temps, absolument aucune. Le monde d’avant la guerre était un autre monde. Tous ceux que j’ai connus sont morts ou sont partis bien loin. Parfois il me semble que je suis tombée dans une autre planète. Quelle solitude!

Elle semblait accablée sous ce monde nouveau, qu’elle ne pouvait comprendre.

—Je trouve enfin sur ma route un homme qui me rappelle ma vie d’autrefois... et il faut que ce soit vous! Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir!

Puis elle ajouta comme pour elle-même:

—Cette rencontre va me faire penser à bien des choses que ma mémoire n’aurait plus retrouvées... Pourquoi êtes-vous revenu de si loin? Pourquoi avez-vous eu l’idée de vous promener dans cette partie de Montmartre où les étrangers riches ne passent jamais? Oh! le hasard maudit!

Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles.

—Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non.

Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser.

—Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera... Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques.

Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense, apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle désirait être seule pour le déguster à loisir.

—Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez, Robledo, votre place n’est pas ici.

Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore son passé mystérieux.

—Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac?

Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres.

Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artificiel improvisé en son honneur sur les bords du Rio Negro.

—Oui, cette fête avait du chic. D’autres hommes ont fait pour moi des choses plus coûteuses, mais cela, c’était original!... Pauvre capitaine! Je l’ai rencontré souvent depuis; je crois qu’il est maintenant général. Comment dites-vous qu’il se nommait?

Et elle continua d’évoquer des souvenirs; mais l’Espagnol se rendit compte qu’elle confondait Canterac avec un autre officier de ses amis et fondait en une seule personne deux hommes qu’elle avait connus à des moments distincts de sa vie.

Robledo était sûr que Canterac était mort. Quand la guerre avait éclaté il errait dans les républiques du Pacifique et changeait souvent de métier, passant des salpêtrières du Chili aux mines de la Bolivie et du Pérou. Il était rentré en France pour rejoindre l’armée et il était mort à Verdun comme tant d’autres héros obscurs. Mais cette femme, qui avait si affreusement troublé sa vie, n’avait même pas gardé de lui une image précise. Elle avait oublié son nom, quand Robledo le répéta.

Pourtant les questions renouvelées de l’Espagnol allèrent fouiller dans sa mémoire et la torpeur finit par céder; alors les souvenirs l’assaillirent en foule. Ce fut elle qui demanda soudain:

—Comment s’appelait ce jeune Américain, votre associé?... Je crois que c’est le seul homme qui m’ait un peu intéressée parmi tous ceux qui me poursuivaient... Peut-être l’ai-je aimé, justement parce qu’il ne m’a jamais désirée vraiment. Je me suis quelquefois souvenue de lui... de loin en loin... il s’est marié?

Robledo fit un signe affirmatif et elle continua:

—Ne me parlez plus. Quand je vous regarde, il me semble que les années écoulées défilent à rebours devant moi et peu à peu je me rappelle tout... Ce jeune homme s’appelait Richard; sans doute a-t-il épousé cette fille de la Pampa à qui on avait donné le nom d’une fleur.

Ces souvenirs, les seuls à surgir distincts et vivaces dans sa mémoire, lui faisaient goûter l’amère tristesse qu’inspire aux déchus le bonheur d’autrui.

Elle se contempla avec une pitié méprisante comme si elle se voyait pour la première fois. Elle s’était crue le centre de l’univers; maintenant elle avait roulé jusqu’aux bas-fonds et elle pressentait de nouveaux abîmes où elle tomberait encore, car le malheur n’a jamais de fin.

D’autres pouvaient évoquer leur passé avec une douce mélancolie. C’était pour eux un plaisir comparable à celui que nous donne une tendre musique ancienne, ou le parfum d’un bouquet de fleurs fanées.

Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses pensées avec de l’alcool.

Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui, à moitié ivre, sommeillait sur le divan:

—Voilà comme je serai, bientôt.

Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant les yeux, elle ajouta:

—Et puis, la mort.

Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle dévoilait ses pensées les plus intimes.

—Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques douzaines de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!... Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce courage?

Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits papiers.

—Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que des gens qui ne me connaissent pas.

Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don.

Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la rage des tempêtes.

Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même indifférence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie.

Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis, sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de douleurs, jusqu’à leur dernière heure.

Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre?

Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar, qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra, l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne.

—Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en s’adressant aux deux clientes les plus proches.

Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir.

La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant:

—Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici.

Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres.

Demeuré seul, l’Espagnol tendit un billet au garçon pour payer la bouteille et sortit sans attendre la monnaie. Une fois sur le boulevard il regarda vainement de tous côtés. Hélène avait disparu.

Il ne la reverrait plus. Quand elle mourrait, il ne recevrait pas la nouvelle de sa mort. Jusqu’à la fin de ses jours il ne saurait jamais de façon certaine si l’autre vivait encore. Mais, après l’avoir rencontrée, il devinait quelle serait sa fin. Elle était de celles qui quittent la vie tragiquement, mais sans fracas, sans que leur nom soit prononcé, car elles ont survécu des années durant à leur histoire morte.

—Et c’est là cette Hélène, se dit-il, qui, semblable à celle dont parle le vieux poète, a déchaîné la guerre entre les hommes dans un coin de la terre.

Indécis, il se demandait encore si cette femme avait été vraiment mauvaise et pleinement responsable de sa perversité... Dans sa quête avide des plaisirs de la vie avait-elle marché, inconsciente, sans voir ce qu’elle écrasait sous ses pieds?

Tout en cherchant une voiture il conclut:

«Il aurait mieux valu pour elle qu’elle fût morte douze ans plus tôt... Pourquoi vit-elle encore?»

Il sourit avec tristesse en pensant à la relativité dès valeurs humaines; comme l’importance d’un être dépendait du milieu où il était jeté!

«Cette loque a été semblable à l’héroïne d’Homère dans un pays à demi sauvage où on connaît très peu de femmes! Que diraient maintenant ceux qui ont fait tant de folies pour elle, s’ils la voyaient telle que je viens de la voir?»

Quand il arriva à l’hôtel, Watson et sa femme venaient de rentrer de leur promenade.

Deux domestiques portaient derrière Celinda d’énormes paquets: les achats de l’après-midi.

Watson regarda sa montre avec impatience.

—Il est près de sept heures et nous devons nous habiller et dîner avant d’aller à l’Opéra... Quand les femmes se mettent à acheter des robes et des chapeaux, elles n’en finissent plus.

Avec des mines gracieuses, Celinda calma l’indignation qu’affectait son mari. Elle l’embrassa à la fin. Puis elle entra dans la pièce voisine pour changer de robe.

Watson demanda à Robledo s’il comptait les accompagner à l’Opéra.

—Non; je me fais vieux et je n’ai pas envie de mettre un habit et des gants blancs pour aller entendre de la musique. J’aime mieux rester à l’hôtel. J’assisterai au coucher de Carlitos... Je lui ai promis une histoire.

Une indécision lui causait une gêne intérieure. Devait-il raconter à Celinda et à son mari sa rencontre de l’après-midi? N’était-il pas plus prudent d’en parler seulement à Watson?

Dans leurs conversations ils avaient rarement fait mention de la femme de Torrebianca. Celinda, ordinairement si heureuse et si gaie, fronçait le sourcil d’un air hostile quand on prononçait devant elle le nom de la marquise.

Peut-être éprouverait-elle une joie cruelle en apprenant dans quelle abjection l’autre était tombée? Mais Robledo repoussa cette supposition. Celinda, en plein bonheur, eût répugné à se venger et son récit ne ferait que réveiller la tristesse de souvenirs mauvais.

«Pourquoi ressusciter le passé?... Que la vie continue!»

Et il ne songea plus qu’à imaginer, pour la conter à son prince héritier, une merveilleuse histoire.

FIN E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—1799-11 23

NOTES:

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