VII
Jean Carayon translation
—Un peu plus de maté, commissaire?
Don Carlos Rojas était assis devant une table avec Don Roque, le commissaire de police de l’endroit, dans la grande salle de son estancia. Une petite métisse qui attendait des ordres, debout à côté d’eux, les regardait de ses yeux bridés.
Chacun tenait dans la main droite la petite calebasse où l’on sert le maté et ils aspiraient le liquide parfumé à l’aide du chalumeau d’argent, qu’on nomme, là-bas «bombilla». Dès que la métisse se rendait compte, au sifflement de l’air dans les chalumeaux, que les récipients allaient être vides, elle courait au fourneau très proche, apportait la pava, sorte de théière pleine d’eau bouillante, et remplissait à nouveau les calebasses où macérait l’herbe maté.
Ils parlaient lentement, s’arrêtant parfois pour aspirer l’infusion. Rojas s’efforçait de dompter sa colère. La veille, on lui avait volé un jeune taureau et il accusait de ce méfait Manos Duras, toujours à l’affût du bétail d’autrui qu’il écoulait à la Presa. Ce vol lui causait un double dommage, car s’il était éleveur il était aussi le fournisseur de viande du village et cette vente constituait un des revenus les plus sûrs de son estancia.
A l’arrivée du commissaire, venu sur sa demande pour constater le vol, il avait compté une fois de plus ses jeunes taureaux. Certainement il en manquait un. Et Rojas s’échauffait en parlant à don Roque; il pestait contre l’audace de Manos Duras et criait qu’il n’y avait pas de justice à Rio Negro.
—Trois fois je l’ai arrêté et fait envoyer à la capitale du territoire, dit le commissaire avec découragement. On le remet chaque fois en liberté, faute de preuves. Qu’y pouvons-nous? Personne ne veut témoigner contre lui.
Comme Rojas continuait à récriminer, don Roque ajouta, pour le calmer:
—Je vais essayer de trouver une preuve, cette fois. Je vous garantis, don Carlos, que je ferai l’impossible.
Il disposait de moyens bien faibles pour faire respecter la loi et il s’en plaignait. La troupe qu’il commandait se composait de quatre policiers indolents, vêtus d’uniformes délabrés et uniquement armés de longs sabres de cavalerie. Les habitants du pays, mieux partagés, leur prêtaient leurs carabines lorsqu’ils partaient à la poursuite de quelque bandit. Leurs chevaux, très mal nourris, étaient les plus maigres de la région.
—Nous vivons dans une nation fédérale, dit le commissaire, et seules les provinces autonomes ont une police bien organisée. Dans les territoires, nous dépendons, nous autres, les autorités, du gouvernement de Buenos-Ayres; mais nous sommes si loin qu’on nous oublie et nous ne pouvons compter que sur ce que nous improvisons nous-mêmes.
En critiquant ainsi l’abandon où se trouvaient les territoires, les deux Argentins en vinrent insensiblement à exalter, par comparaison, la grandeur du reste du pays.
—On nous oublie ici, nous sommes des sauvages, continua don Roque; mais nous sommes en Patagonie et la civilisation n’y a pénétré que depuis quelques années. Par contre, don Carlos, comme le reste de notre pays a progressé en moins d’un demi-siècle! N’est-ce pas formidable, pucha[15]! Et ils finirent par oublier leurs préoccupations immédiates, pour penser seulement à la partie de leur patrie qui avait fait de vertigineux progrès. Ils entreprirent l’éloge de la région où ils vivaient. Don Roque était un patriote optimiste, enthousiaste, mais soupçonneux; il flairait des ennemis partout.
—Notre Patagonie maintenant déserte, vous verrez comme elle se fera belle dans quelques années, quand l’eau fécondera sa terre. C’est un bonheur pour nous que les Européens l’aient trouvée affreuse, sans quoi, ils nous l’auraient déjà volée.
Il répétait à Rojas ce qu’il avait lu, çà et là, dans des journaux et des livres.
—Il y a de cela longtemps, un gringo notoire qu’on appelait Carlos Darwin, le même qui a découvert que nous descendons tous du singe, est venu faire un tour dans ces parages. Il était jeune alors et il avait débarqué à Bahia Blanca d’une frégate de guerre anglaise qui faisait le tour du monde. Il voulait étudier les plantes et les animaux du pays; il n’eut pas grand travail car il n’y avait abondance ni des uns ni des autres. Aussi, il paraît qu’il s’en retourna désespéré et donna à ce pays le nom de «Terre de la désolation». Il nous a rendu là un fameux service, le gringo! S’il avait pu se douter de ce que deviendrait notre terre avec l’irrigation, les Anglais nous l’auraient volée comme ils nous ont volé les îles Malvinas, celles qu’ils appellent îles Falkland.
Rojas aussi évoquait le passé et déplorait l’aveuglement de ses parents et de ses grands-parents. Ils avaient eu le tort d’être riches à une époque où les plus grandes fortunes de l’Argentine n’étaient pas encore édifiées.
C’était vers 1870, au moment où le gouvernement argentin, las de supporter les brigandages des indigènes sauvages et pillards qui venaient presque jusqu’aux portes de la capitale, avait achevé l’œuvre des vieux conquérants espagnols en lançant dans le désert une expédition militaire qui s’empara de vingt mille lieues de terres presque entièrement labourables.
—Le gouvernement vendait une lieue pour 500 pesos[16] et le peso d’alors ne valait que quelques centavos[17]. De plus, il accordait plusieurs années de crédit et même faisait paraître au Journal officiel le nom de l’acheteur, en proclamant qu’il avait bien mérité de la patrie. Les soldats qui prirent part à l’expédition reçurent aussi, comme récompense, des lieues de terrain; la plupart cédèrent leurs titres de propriété aux cabaretiers en échange de genièvre ou de vivres. Ce sont ces terres qui maintenant fournissent de blé et de viande la moitié du monde et qui ont vu surgir de leur sein tant de villes et de villages. La lieue de terrain, qui valait quelques centavos, vaut maintenant des millions.
—Beaucoup d’entre ceux qui possèdent ces terres n’ont pas eu d’autre mérite que de les garder sans les cultiver et de refuser de les vendre, en attendant que l’immigration européenne vînt augmenter leur valeur. Mes ancêtres étaient déjà de vieux riches à cette époque et ils possédaient une grande estancia; ils ne voulurent pas acheter de cette terre nouvelle. Quelle faute!
Rojas oubliait qu’il avait lui-même follement dilapidé la plus grosse partie de son patrimoine; il pensait seulement à l’énorme fortune que ses ancêtres auraient amassée si, comme tant d’autres, ils avaient su profiter de l’épanouissement rapide du pays.
Quelqu’un interrompit à ce moment la conversation des deux Argentins. Celinda entra dans la pièce en costume d’amazone, embrassa son père et salua don Roque. L’estanciero sortit un instant pour aller chercher une boîte de cigares et le commissaire dit en regardant avec malice la jupe de la jeune fille:
—Dites-moi, on vous rencontre avec un autre costume dans la plaine.
Celinda sourit et le menaça gentiment du doigt pour l’inviter à se taire.
—Silence, si papa vous entendait!
Tandis que les deux hommes allumaient leur cigare et recommençaient à parler de ce Manos Duras qu’il fallait à tout prix poursuivre, Celinda s’éloigna de l’estancia sur un cheval qui portait un harnachement de dame. Une demi-heure après, elle galopait au bord du fleuve; mais elle était en costume d’homme et montait un autre cheval. Elle aperçut un groupe de cavaliers qui venaient à sa rencontre et s’arrêta pour les reconnaître.
L’ingénieur Canterac, pour faire sa cour, avait proposé à la marquise de Torrebianca une promenade près du fleuve; il voulait lui faire visiter les travaux qu’il dirigeait. Hélène verrait pendant cette promenade des centaines d’hommes lui obéir et se rendrait compte qu’il était bien le personnage le plus important du camp.
Tous deux trottaient en tête du groupe. Derrière eux, Pirovani, médiocre cavalier, s’efforçait de pousser sa monture entre les deux interlocuteurs. Le marquis, Watson et Moreno fermaient la marche.
Au moment où Hélène et Canterac dépassèrent Celinda, les deux femmes se regardèrent. La marquise sourit, disposée à engager la conversation; mais la jeune fille demeura sombre, les yeux durs.
—C’est une fillette fort espiègle et joueuse, dit l’ingénieur, on dirait presque un garçon; mais je la crois capable de tourner la tête à plus d’un homme. On l’appelle souvent «la fleur du Rio Negro».
Hélène, qu’offensait l’attitude de la fille de Rojas, la regardait maintenant avec hauteur.
—C’est une fleur, peut-être, dit-elle; mais une fleur sauvage.
Puis elle passa, escortée de ses deux admirateurs.
Cette brève conversation avait eu lieu en français et Celinda ne put comprendre que quelques mots; elle devina cependant que l’autre avait mal parlé d’elle; elle fit une grimace méprisante et tira la langue.
Le second groupe de cavaliers passa. Le marquis fit à la jeune fille un salut cérémonieux; Moreno, occupé à surveiller le groupe où se trouvait la marquise, ne la remarqua même pas.
Richard Watson feignit de ne pas comprendre les signes que lui faisait Celinda et lui indiqua du geste qu’il était obligé de suivre les autres. La jeune fille, boudeuse, le laissa passer; puis, changeant d’avis, elle tira sur la bride, fit faire demi-tour à son cheval et suivit le groupe.
Tout en trottant, elle saisit de la main droite le lasso qui pendait au pommeau de sa selle et le lança sur son ami. Elle ramena la corde aussitôt et Watson dut, pour ne pas tomber, s’arrêter, puis reculer, tandis que ses deux compagnons continuaient à marcher sans remarquer l’incident. Richard arriva aux côtés de la jeune fille les épaules toujours enserrées par le lasso. Il aurait pu se détacher et poursuivre sa route; mais comme cette espièglerie l’irritait, il préféra parler sans délai à la turbulente Celinda.
—Approchez, dit-elle souriante, en ramenant doucement la corde; comment avez-vous l’audace de vous montrer avec cette femme, sans ma permission?
L’ingénieur répondit d’un ton sec:
—Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me montrer avec qui il me plaît.
Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son interlocuteur:
—Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise compagnie.
L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à rire. Celinda l’imita.
—Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous. Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté.
Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire et Celinda le délivra du lasso.
Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers.
Depuis le jour où l’ingénieur français avait conduit Hélène aux chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut avoir trouvé le moyen de vaincre son rival.
Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison.
C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations délicates. Ses compatriotes le surnommaient El Fraïle[18] parce qu’il avait été l’élève des dominicains de Valparaiso.
Le Fraïle avait des lettres et ne dédaignait pas d’employer des mots recherchés dont il modifiait la prononciation selon son caprice. Sa voix était mielleuse, ses gestes exagérément polis. Il aimait glisser dans la conversation des expressions poétiques; il avait quitté son pays natal après avoir donné à un de ses amis deux coups de couteau mortels.
Il se présenta, à cheval, devinant que le patron allait lui demander un long voyage. Il mit pied à terre et Pirovani s’approchant lui donna dans le dos quelques tapes amicales. Il l’appelait affectueusement tantôt chileno[19] tantôt roto[20], qualificatifs ironiques qu’au Chili les gens du peuple s’attribuent à eux-mêmes.
—Ecoute bien, roto, tu vas partir au grand galop pour la station. Le train pour Buenos-Ayres passe dans deux heures; il ne faut pas que tu le manques.
Le Fraïle, ordinairement impassible et souriant, ne put réprimer un mouvement de surprise, en apprenant qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres.
—Une fois là-bas, continua l’entrepreneur, tu remettras cette liste à don Fernando, mon représentant, que tu connais. Tu lui diras de faire les achats immédiatement, de te remettre les paquets et tu prendras le train quelques heures après. Tu as cinq jours pour aller et revenir.
Le Chilien prit un air grave en entendant ces ordres. La mission était certainement d’importance et il se sentit fier qu’on eût pensé à lui pour l’exécuter.
Pirovani lui remit une poignée de billets de banque destinés à couvrir les frais du voyage, lui dit adieu et tourna les talons, heureux comme l’est un général après avoir lancé l’ordre qui doit décider de la victoire.
Le Fraïle descendit l’escalier, tout pensif, les sourcils froncés. «C’est sans doute une demande d’outils indispensables... Peut-être aussi m’envoie-t-il chercher de l’argent.»
Pirovani était rentré chez lui; le Chilien ne se fatigua pas plus longtemps l’esprit à chercher une explication; il ouvrit l’enveloppe qu’il venait de recevoir et se mit à lire au milieu de la rue.
Il lut d’abord quelques lignes sans comprendre:
Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté».
Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines».
Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune».
Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai!
—Padre san Francisco! murmura-t-il, tout ça pour une seule femme? Il y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc.
Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans la direction de la gare.
De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet.
Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires, un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde».
Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne.
Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros de roman! être aimé d’une grande dame!»
Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du capitaine.
Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit avec une brièveté toute militaire:
—J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris.
Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il tendit à Moreno.
—J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon traitement de ce mois.
Moreno accepta et prit les papiers.
—Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura pas pris les devants.
Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des lunettes d’écaille qui les protégeaient.
C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons, mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte; il n’avait rien laissé derrière lui.
—Il y en a bien pour mille pesos, se dit l’employé, et il n’en touche que six cents par mois.
Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il finit par sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun?
Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de mensonge, il se mit à écrire:
«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière», etc...
Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des quatre pages.
Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête. Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le plus beau succès de sa vie.
Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient en smoking et Pirovani portait encore son majestueux habit noir... Mais il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler au plus tôt.
Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène. L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître attristé de se séparer d’elle.
A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise; Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée.
—Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de votre élégance.
Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la garnissaient.
—Si vous le voulez, dès demain, vous pourrez vous installer dans ma maison; elle est à vous. Pour moi, je trouverai à me loger dans la baraque d’un de mes employés.
Hélène ne fut pas étonnée outre mesure. On eût dit qu’elle attendait depuis longtemps cette proposition qu’elle semblait avoir peu à peu suggérée à l’entrepreneur. Elle eut cependant un geste de refus tout en souriant à Pirovani, en le caressant des yeux. Elle parut enfin s’adoucir. Elle étudierait la proposition et consulterait son mari, avant de se décider.
Elle parla donc au marquis le jour suivant, pendant que Robledo et Watson surveillaient les travaux du fleuve. Torrebianca, malgré la soumission qu’il montrait devant tous les désirs de sa femme, fut scandalisé. Il ne pouvait accepter la générosité de Pirovani.
—Que vont penser les gens, en le voyant nous céder la maison dont il est si fier?
Il secouait énergiquement la tête. La pensée que ce compatriote vulgaire s’instituait son protecteur suscitait en son âme une révolte de caste. L’entrepreneur ne lui était pas antipathique; mais il ne pouvait admettre qu’il fût son égal.
Hélène, irritée par ce refus, se fâcha.
—Ton ami Robledo nous aide bien, et tu ne t’occupes pas de ce que peuvent en dire les gens... Est-il extraordinaire qu’un nouvel ami veuille nous prouver sa sympathie en nous cédant sa maison?
Torrebianca était si accoutumé à obéir à sa femme que ces quelques mots suffirent à briser sa résistance. Cependant, comme il protestait encore, Hélène ajouta pour le convaincre:
—Je comprendrais tes scrupules, si la maison nous était donnée; or, nous la louerons, je l’ai dit à Pirovani. Tu lui paieras le loyer quand l’entreprise dirigée par Robledo aura rétribué ton travail.
Le marquis, résigné, accepta tout. Il paraissait maintenant vieilli, découragé; une souffrance intime semblait le ronger.
—Fais comme tu voudras. Mon seul désir est de te voir heureuse.
Le lendemain, Hélène visita la maison de Pirovani pour la reconnaître en détail, avant de procéder à son installation.
L’entrepreneur la reçut au sommet du perron et l’accompagna dans les diverses pièces; il était pâle d’émotion en se voyant seul avec «madame la marquise». Pour agir déjà en maîtresse de maison, celle-ci fit changer quelques meubles de place. L’Italien loua fort le bon goût de la grande dame et de l’œil il faisait signe à sa gouvernante métisse de s’extasier aussi.
Ils arrivèrent dans la chambre à coucher de l’Italien qui allait être désormais celle d’Hélène. Sur tous les meubles s’entassaient des paquets enveloppés de papier fin, ficelés et cachetés, qui dégageaient un parfum agréable. L’entrepreneur les ouvrit un à un et mit à jour des douzaines de flacons d’odeurs, de boîtes de savons et quantité d’autres articles de toilette; c’était toute l’énorme commande faite à Buenos-Ayres.
L’éclat des flacons de cristal taillé, des écrins doublés de soie ou de peau, des étiquettes dorées caressait agréablement les yeux, tandis que l’odorat était heureusement chatouillé par des parfums qui semblaient émaner d’un jardin surnaturel.
Hélène marchait de surprise en surprise; elle finit par rire et par pousser des cris de joie, non sans ironie.
—Quelle générosité?... Il y a là de quoi ouvrir une boutique de parfumeur.
Pirovani pâlissait davantage; la solitude irritait son désir; il essaya d’approcher sa bouche de celle de la marquise pour la baiser. Mais elle attendait depuis longtemps l’attaque; elle n’eut pas de peine à la repousser en avançant énergiquement ses deux mains.
—Vous voulez donc me faire payer le loyer de votre maison, comme un vulgaire marchand. Dans ce cas, ce n’est plus un cadeau. Et moi qui vous croyais un gentleman!
Elle eut pitié de la confusion de l’Italien. Le malheureux avait peur de n’avoir pas agi avec tout le tact d’un homme du monde. Pour le consoler, elle lui effleura la bouche de sa main droite.
—Contentez-vous de ceci, dit-elle.
Pirovani couvrit cette main de tant de baisers enthousiastes qu’elle dut à la fin la retirer et l’inviter, en le menaçant du doigt, à demeurer prudent; puis elle continua de visiter la maison.
L’entrepreneur suivait tous ses pas; il semblait regretter son audace et aussi d’avoir si facilement obéi à cette femme.
Mais malgré tous ces sentiments opposés, il se rappelait le contact de cette main odorante et fine et il savourait son triomphe. Il persistait dans son opinion: «Oh! les grandes dames!... Il n’y a pas d’autres femmes au monde.»