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La tentatrice

II

Jean Carayon translation

La marquise de Torrebianca trouva «très intéressant» l’ami de son mari.

Elle était rentrée chez elle de fort bonne humeur et semblait avoir oublié les soucis que lui causait tout à l’heure son manque d’argent; sans doute avait-elle trouvé le moyen de payer son créancier ou de le faire patienter.

Pendant le déjeuner, Robledo dut beaucoup parler pour répondre à ses questions et satisfaire la curiosité véhémente que semblaient lui inspirer tous les épisodes de sa vie.

Elle eut un geste de doute en apprenant que l’ingénieur n’était pas riche. Il était pour elle invraisemblable qu’un habitant de l’Amérique, du Nord ou du Sud, ne possédât pas des millions. Elle jugeait par réflexe comme la plupart des Européens, et elle aurait eu besoin de raisonner pour se convaincre que dans le nouveau monde, comme partout ailleurs, il pouvait se trouver des pauvres.

—Je suis encore pauvre, continua Robledo; mais j’essaierai de mourir dans la peau d’un millionnaire, ne serait-ce que pour ne pas ôter leurs illusions à ceux qui croient encore que quiconque part pour l’Amérique doit y gagner une grosse fortune pour la laisser en héritage à ses neveux d’Europe.

Il en vint à parler des travaux qu’il avait entrepris en Patagonie.

Las de travailler pour les autres, il s’était associé avec un jeune Américain du Nord et avait commencé la colonisation de quelques milliers d’hectares près du Rio Negro. Il avait engagé dans cette affaire ses économies, celles de son compagnon et d’importantes sommes prêtées par des banquiers de Buenos-Ayres; mais il considérait l’opération comme sûre et très rémunératrice.

Il s’agissait d’irriguer par un système de canaux des terres désertes et incultes qu’il avait acquises à vil prix. Depuis quelques années le gouvernement argentin avait commencé de grands travaux pour capter une partie des eaux du Rio Negro. Comme ingénieur, il avait pris part à cette difficile opération; ensuite, il avait donné sa démission pour s’établir colon, et acheter des terres comprises dans la future zone d’irrigation.

—C’est l’affaire de quelques années, de quelques mois peut-être, ajouta-t-il. Il suffit que le fleuve veuille bien être assez aimable pour se laisser jeter une digue en travers du ventre et n’aille pas se permettre une crue extraordinaire, une de ces convulsions si fréquentes là-bas, qui détruisent en quelques heures le travail de plusieurs années. En attendant, nous construisons le plus économiquement possible, mon associé et moi, les canaux secondaires et toutes les artères qui doivent féconder nos terrains stériles. Le jour où la digue sera terminée, où l’eau pénétrera jusqu’à nos terres...

Robledo s’arrêta et sourit avec modestie.

—Ce jour-là, continua-t-il, je serai millionnaire à l’américaine; qui peut prévoir le chiffre de ma fortune? Une lieue de terre irriguée vaut des millions... et je suis propriétaire de plusieurs lieues.

La belle Hélène l’écoutait avec un ardent intérêt. Robledo fut troublé par la lueur d’admiration qui passait à ce moment dans ses pupilles vertes aux reflets d’or, et il se hâta d’ajouter:

—Mais cette fortune peut aussi se faire longtemps attendre! Peut-être ne viendra-t-elle à moi que lorsque ma mort sera proche; et ce sont les enfants d’une sœur que j’ai en Espagne qui recueilleront le fruit de mon travail et de ma dure vie.

Hélène lui fit décrire son existence dans le désert Patagon, immense plaine balayée l’hiver par des ouragans glacés qui soulèvent des colonnes de poussière, où les seuls habitants naturels sont les autruches en troupeau et le puma vagabond que la faim pousse parfois à attaquer l’homme isolé.

A l’origine, la population humaine était constituée par des bandes d’indiens qui bivouaquaient au bord des fleuves, ou par des fugitifs chiliens et argentins qui s’étaient lancés à travers les terres sauvages pour échapper au châtiment de leurs crimes. Maintenant les anciens fortins, occupés par les détachements que le gouvernement de Buenos-Ayres avait poussés en avant, à la conquête du désert, se transformaient en villages que des centaines de kilomètres séparaient les uns des autres.

Robledo vivait entre deux de ces agglomérations éloignées; son campement d’ouvriers devenait un village qui peut-être avant un demi-siècle aurait formé une ville déjà importante. Les prodiges de ce genre n’étaient pas rares en Amérique. Hélène l’écoutait avec ravissement, comme lorsqu’au théâtre ou au cinématographe une intrigue intéressante éveillait sa curiosité.

—C’est vivre cela! disait-elle. Voilà ce que j’appelle une existence digne d’un homme.

Et ses yeux dorés cessaient de regarder Robledo pour se porter avec commisération sur son époux, comme si elle voyait en lui l’image de toutes les mollesses de cette vie douillette et civilisée à l’excès qu’elle détestait pour un moment.

—C’est ainsi d’ailleurs qu’on gagne une grande fortune. Pour moi, il n’y a pas d’autres hommes que les gagneurs de batailles ou les rois de l’argent qui conquièrent des millions... Je ne suis qu’une femme, mais je voudrais vivre cette existence d’énergie et de périls.

Un peu d’aigreur se mêlait à son enthousiasme; aussi, Robledo, pour épargner à son ami des récriminations, se mit à parler des souffrances qu’on endure loin des pays civilisés. La marquise parut alors éprouver moins d’admiration pour la vie d’aventures et finit par avouer qu’elle aimait mieux son existence à Paris.

—Mais il m’aurait plu, ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, que mon époux vécût ainsi pour conquérir d’immenses richesses. Il viendrait me voir tous les ans, je penserais à lui sans cesse, j’irais même parfois partager pendant quelques mois sa vie sauvage; oui, cette existence serait plus intéressante que celle que nous menons à Paris; et puis, pour finir, ce serait la richesse, une vraie richesse, énorme, fabuleuse, comme on en rencontre rarement dans l’ancien monde.

Elle se tut un instant, puis ajouta avec gravité en regardant Robledo:

—Vous paraissez attacher peu d’importance à la richesse; vous la cherchez pour satisfaire votre désir d’action, pour dépenser votre énergie. Mais vous ne savez pas ce qu’elle vaut ni ce qu’elle représente. Un homme de votre trempe a peu de besoins. Pour savoir ce qu’est l’argent et ce qu’il peut nous donner il faut vivre aux côtés d’une femme.

Elle eut un nouveau regard vers Torrebianca et conclut:

—Par malheur, ceux qui ont une femme auprès d’eux n’ont presque jamais cette force qui permet aux hommes isolés de réaliser de grandes entreprises.

Après ce déjeuner où il ne fut question que de la puissance de l’argent et d’aventures dans le nouveau monde, le colonisateur se mit à fréquenter la maison comme s’il eût fait partie de la famille.

—Hélène t’a trouvé très sympathique, disait Torrebianca, oui, tout à fait sympathique.

Il en était heureux comme d’un triomphe, et ne cachait pas qu’il eût été navré d’avoir à choisir, en cas d’antipathie mutuelle, entre sa femme et son compagnon de jeunesse.

De son côté, Robledo, en pensant à Hélène, demeurait indécis et comme désorienté. Quand il était devant elle, il ne pouvait résister au pouvoir de séduction qui semblait émaner de sa personne. Elle le traitait avec une familiarité de parente, comme elle eût fait pour un frère de son mari. Elle voulait l’initier à la vie de Paris et le guider de ses conseils pour qu’on ne pût abuser de sa crédulité de nouveau venu. Elle l’accompagnait dans les endroits les plus élégants, à l’heure du thé ou le soir, après le dîner.

L’expression maligne et puérile à la fois de ses yeux imperturbables et le zézaiement enfantin qu’elle affectait parfois agissaient fortement sur l’esprit du colonisateur.

—C’est une enfant, se dit-il bien des fois, son mari ne se trompe pas. Elle a tous les raffinements de ces poupées que forme la vie moderne et elle doit coûter terriblement cher... mais sous ce vernis extérieur, elle ne cache peut-être qu’une mentalité très ordinaire.

Quand il échappait à l’influence de ses yeux il était moins optimiste et souriait avec un étonnement ironique de la crédulité de son ami. Quelle était donc cette femme? Où Torrebianca avait-il été la chercher?

Tout ce qu’il savait de son histoire, il le tenait du mari. Elle était veuve d’un haut fonctionnaire de la cour des tsars, mais la figure de ce premier époux était aussi imprécise que brillante; tantôt, il avait été grand maréchal de la cour, tantôt simple général et c’était alors le père d’Hélène qui pouvait se vanter d’une longue lignée d’ancêtres héroïques.

Quand Torrebianca répétait les affirmations de cette femme qu’il aimait tant et dont il était si fier, il citait une infinité de personnages de la cour de Russie ou de grandes dames que les empereurs avaient aimées; tous se rattachaient à la famille d’Hélène, mais lui-même ne les avait jamais vus; ils étaient morts depuis longtemps ou bien ils vivaient dans leurs terres lointaines, vastes comme des Etats.

Parfois aussi les paroles d’Hélène inquiétaient Robledo. Elle n’avait jamais été en Amérique et cependant, un soir, au thé du Ritz, elle lui avait parlé de son passage à San Francisco alors qu’elle était encore une fillette. D’autres fois elle lançait étourdiment dans la conversation des noms de villes lointaines ou de personnages universellement réputés qu’elle semblait avoir connus de près. Il ne put jamais savoir avec certitude combien de langues elle connaissait.

—Je les parle toutes, lui répondit-elle en espagnol, un jour qu’il venait de lui poser la question.

Elle contait des anecdotes un peu risquées qu’elle avait, disait-elle, entendu rapporter par d’autres personnes; mais elle les contait de telle façon que le colonisateur se demanda plus d’une fois si elle n’en était pas la véritable protagoniste.

—Où cette femme n’a-t-elle pas été? pensait-il. Elle semble avoir vécu mille existences en quelques années. Il est impossible que tout cela lui soit arrivé du vivant de son mari, le grand personnage russe.

Si parfois il essayait de sonder son ami pour obtenir quelques précisions, la confiance du marquis à l’égard du passé de sa femme opposait à ses recherches comme une muraille d’inébranlable crédulité. Cependant il acquit la certitude que son ami ne connaissait l’histoire d’Hélène que depuis le jour où il l’avait rencontrée à Londres. De son existence antérieure, il savait seulement ce qu’elle-même avait bien voulu lui raconter.

Du moins pensa-t-il que Frédéric, au moment de son mariage, avait pu contrôler les dires de sa femme par les documents déposés en vue de la cérémonie nuptiale. Mais il dut abandonner cette supposition. La cérémonie de Londres avait été un de ces rapides mariages de cinéma qui demandent seulement un prêtre qui lit les textes sacrés, deux témoins et quelques papiers examinés à la légère.

L’Espagnol finit par avoir honte de ses soupçons. Frédéric était heureux, il avait l’orgueil de sa femme; il n’avait pas le droit, lui, d’intervenir dans la vie privée d’un autre.

D’ailleurs, s’il concevait des doutes, c’était peut-être défaut d’adaptation au milieu, chose fort naturelle chez un sauvage brusquement lancé en pleine vie parisienne. Hélène était une dame du grand monde, une femme élégante comme il n’en avait jamais fréquenté. Le mariage de son ami avait pu seul lui procurer cette amitié toute nouvelle, qui n’allait pas sans heurt avec ses habitudes antérieures. N’avait-il pas fini plus d’une fois par trouver logiques des choses qui au premier abord l’avaient profondément étonné? Soupçons et mauvaises pensées, il les devait à son ignorance, à son manque d’éducation. D’ailleurs, quand il voyait le sourire d’Hélène, quand il sentait la caresse de ses yeux verts aux reflets d’or il était, tout comme Torrebianca, pris de confiance et d’admiration.

Il logeait près du boulevard des Italiens, dans un vieil hôtel, qu’autrefois, pauvre étudiant de passage à Paris, il avait considéré comme un lieu de délices paradisiaques. Mais il prenait la plupart de ses repas avec le marquis et sa femme. Tantôt ceux-ci l’invitaient à leur table, tantôt il les emmenait lui-même dans les restaurants les plus réputés.

Hélène le pria en outre d’assister chez elle à quelques thés et le présenta à ses amies. Elle prenait un plaisir enfantin à contrarier les goûts de «l’ours patagon»; c’est ainsi qu’elle avait surnommé Robledo encore que ce dernier eût protesté qu’il n’avait jamais vu d’ours dans le sud de l’Argentine.

Il détestait ces réunions; mais Hélène trouvait mille ruses pour l’obliger à y assister.

Il fit la connaissance des principaux amis de la maison au cours des dîners d’apparat que donnaient les Torrebianca. La marquise présentait l’Espagnol, non comme un ingénieur encore aux prises avec les risques et les difficultés de travaux à peine commencés, mais comme un triomphateur revenu avec force millions d’une Amérique fabuleuse.

Elle disait cela sans qu’il pût l’entendre, et lui ne comprenait pas pourquoi les autres invités lui témoignaient tant de respect et prêtaient une attention sympathique à ses moindres paroles. Il connut ainsi des députés et des journalistes, amis du banquier Fontenoy, qui tenaient la première place parmi les invités. Il connut aussi le banquier lui-même; c’était un homme entre deux âges, complètement rasé, aux cheveux blanchis, qui imitait l’extérieur et les gestes des hommes d’affaires américains.

Robledo en le contemplant se revoyait lui-même lorsque, dans ses années de Buenos-Ayres, il se trouvait à court d’argent la veille d’une échéance.

Fontenoy représentait l’homme d’argent, le directeur de grandes entreprises mondiales tel que le vulgaire le conçoit; toute sa personne semblait respirer l’assurance, la conviction de sa propre force; mais, parfois, il fronçait pensivement le sourcil et il semblait alors étranger à tout ce qui l’entourait.

—Il imagine quelque merveilleuse combinaison nouvelle, disait Torrebianca à son ami. L’intelligence de cet homme est admirable.

Mais Robledo, sans savoir pourquoi, se rappelait encore ses propres anxiétés, celles aussi de beaucoup d’autres lorsqu’il fallait là-bas à Buenos-Ayres rendre le soir même une somme à terme de quatre-vingt-dix jours, avancée par les banques.

Un soir, en sortant de chez les Torrebianca, Robledo voulut s’en aller à pied en suivant l’avenue Henri-Martin jusqu’au Trocadéro où il comptait prendre le «Métro».

Il était parti avec un des convives, personnage équivoque qu’on avait fait asseoir au bout de la table et qui paraissait enchanté de marcher à côté d’un millionnaire américain.

C’était un protégé de Fontenoy; il publiait un journal financier inspiré par le banquier. Sa méchanceté demandait à s’exercer et il critiquait tous ses protecteurs dès qu’il était loin d’eux. A peine eut-il fait quelques pas qu’il sentit le besoin de payer son dîner en disant du mal de ses hôtes. Il n’ignorait pas que Robledo avait fait ses études avec le marquis.

—Et sa femme? La connaissez-vous aussi depuis longtemps?

Le vilain personnage eut un sourire en apprenant que Robledo la connaissait depuis quelques semaines à peine.

—Russe? Vous la croyez vraiment russe? C’est elle qui raconte toutes les histoires sur son premier mari le grand maréchal de la cour et sur toute sa noble parenté. Beaucoup de gens n’ont jamais cru à l’existence de ce mari-là. Je ne saurais dire si tout cela est vrai ou faux, mais je puis affirmer que dans la maison de cette grande dame russe il n’est jamais entré un seul Russe de marque.

Il s’arrêta comme pour prendre des forces et ajouta avec violence:

—Des gens de là-bas, certainement bien informés, m’ont dit qu’elle n’était pas russe. Personne n’y croit plus. Certains la croient roumaine et affirment l’avoir vue, jeune, à Bucarest; d’autres assurent qu’elle est née en Italie de parents polonais. Allez-vous en savoir! S’il nous fallait rechercher l’origine et l’histoire de tous les gens que nous connaissons à Paris et qui nous invitent à dîner!

Il regarda obliquement Robledo pour tâcher de voir s’il se montrait curieux et si l’on pouvait se fier à sa discrétion.

—Le marquis est un excellent homme. Vous devez le connaître très bien. Fontenoy rend justice à ses mérites et lui a procuré un emploi important pour...

Robledo eut le pressentiment qu’il allait entendre quelque chose qu’il ne pourrait accepter sans protestation; un taxi passait à vide, il se hâta d’appeler le chauffeur. Puis, prétextant une occupation urgente, il prit congé du venimeux parasite.

Chaque fois qu’il causait seul à seul avec Torrebianca, le marquis faisait dévier la conversation vers la question qui lui tenait surtout à cœur: la quantité d’argent que l’on doit dépenser pour maintenir un rang social élevé.

—Tu ne peux pas savoir ce que coûte une femme; les robes, les bijoux... Puis l’hiver sur la côte d’azur, l’été sur les plages célèbres, l’automne dans les villes d’eaux à la mode.

Robledo écoutait ces lamentations avec une commisération ironique qui finissait par irriter son ami.

—Comme toi tu ne sais pas ce que c’est que l’amour, tu peux faire abstraction de la femme et te permettre cette tranquillité moqueuse.

L’Espagnol pâlit et cessa brusquement de sourire. «Il n’avait pas connu l’amour»? Dans sa mémoire surgissaient les souvenirs d’une jeunesse que Torrebianca n’avait fait qu’entrevoir confusément. Peut-être une fiancée l’avait-elle abandonné, là-bas dans son pays, pour en épouser un autre. Mais l’Italien se souvint bientôt. La fiancée était morte et Robledo avait juré, comme dans les romans, de ne pas se marier... Ce gros homme gourmand et moqueur cachait en lui-même un drame d’amour.

Mais Robledo avait horreur qu’on le prît pour un personnage romantique; il se hâta de dire, avec scepticisme:

—Je recherche la femme quand elle me devient nécessaire, puis je continue ma route seul. Pourquoi compliquer mon existence en subissant une compagnie dont je n’ai que faire?

Un soir, tous trois sortaient du théâtre; Hélène exprima le désir de connaître certain restaurant de Montmartre tout récemment inauguré.

D’après ses amies c’était un lieu magique; il était décoré à la persane, style des Mille et une nuits vues de Montmartre; son éclairage par tubes de mercure donnait aux salons un ton verdâtre de paysage sous-marin et aux assistants la pâleur livide des noyés.

Deux orchestres qui se remplaçaient sans cesse avaient pour tâche de répandre dans l’air de folles élucubrations rythmiques. Les violons collaboraient avec des cuivres discordants; au milieu de ce charivari sautillant éclatait la voix d’un claxon d’automobile ou de quelque appareil musical nouveau destiné à imiter le bruit de deux planches qui se heurtent, d’un paquet qu’on traîne sur le sol, d’une pierre de taille qui tombe.

Dans l’ovale ménagé au milieu des tables des couples de danseurs se succédaient. Les vêtements et les chapeaux des femmes, comme des flocons multicolores saupoudrés d’argent et d’or, les masses blanches et noires des costumes masculins évoluaient entre les carrés clairs des nappes. Un fracas de fête publique s’unissait à la stridence des orchestres.

Ceux qui ne dansaient pas lançaient des serpentins et des boules de coton, ou bien ils faisaient crier avec une joie puérile de petites cornemuses ou d’autres instruments enfantins. Dans l’air chargé de fumée flottaient des ballons en baudruche de couleurs diverses, que les assistants y avaient lâchés. La plupart des convives s’étaient coiffés de bonnets de bébés, de crêtes d’oiseaux ou de perruques de paillasses.

Dans cette atmosphère de joie stupide et forcée on sentait comme un désir de retourner aux balbutiements de l’enfance pour restituer un attrait aux monotones péchés de l’âge mur. L’aspect du restaurant parut enthousiasmer Hélène.

—Oh! Paris! Il n’y a qu’un Paris au monde! Qu’en pensez-vous, Robledo?

Robledo, qui était un sauvage, sourit avec une indifférence vraiment impertinente. Ils mangèrent sans appétit et burent le contenu d’une bouteille de champagne qui baignait dans un seau d’argent. On retrouvait cette bouteille sur toutes les tables; elle semblait être l’idole de cet endroit, la reine de la fête.

Quand un flacon était presque vide, un autre prenait sa place et paraissait surgir du fond du seau.

La marquise regardait de côté et d’autre avec une certaine impatience; soudain elle sourit et fit des signes à un monsieur qui venait d’entrer.

C’était Fontenoy qui, feignant d’être étonné de cette rencontre, vint s’asseoir à leur table.

Robledo se souvint qu’Hélène au théâtre avait parlé à plusieurs reprises du banquier et cela lui fit supposer qu’ils s’étaient vus le soir même. Il soupçonna même que cette rencontre à Montmartre était convenue entre elle et lui. Cependant, Fontenoy, évitant le regard d’Hélène, disait à Torrebianca:

—Quel heureux hasard! Je viens de dîner avec des hommes d’affaires; j’avais besoin de me distraire; je viens ici comme j’aurais pu aller ailleurs et vous y voici.

Robledo crut un moment que les yeux pouvaient sourire tant il lut de joyeuse malice dans ceux d’Hélène.

Quand la bouteille de Champagne eut ressuscité pour la troisième fois dans le seau d’argent, la marquise, qui regardait avec un air d’envie les danseurs tournoyant au milieu de la salle, dit de sa voix de fillette boudeuse:

—Je voudrais bien danser, et personne ne m’invite.

Son mari se leva, comme s’il venait de recevoir un ordre, et tous deux s’éloignèrent, évoluant parmi les autres couples.

Quand elle revint à sa chaise, elle protesta avec une indignation comique:

—Venir à Montmartre pour danser avec son mari!

Ses yeux caressants se posèrent sur Fontenoy.

—Je ne vous demande pas à vous de m’inviter, dit-elle; vous ne savez pas danser et vous dédaignez ces frivolités... Peut-être même craignez-vous que vos actionnaires vous retirent leur confiance en vous voyant en de pareils endroits.

Puis elle se tourna vers Robledo.

—Et vous, dansez-vous?

L’ingénieur prit un air scandalisé. Où aurait-il pu apprendre les danses inventées pendant ces dernières années? Il connaissait seulement la cueca chilienne que ses ouvriers dansaient les jours de paie, le pericon et le gato que les vieux gauchos[3] mimaient en s’accompagnant du cliquetis de leurs éperons.

—Il va donc falloir que je reste assise à m’ennuyer... et j’ai trois hommes avec moi. Voilà bien ma chance!

Mais quelqu’un intervint qui semblait avoir entendu ses plaintes. Torrebianca eut un geste de contrariété. C’était un jeune danseur qu’il avait souvent aperçu dans les restaurants de nuit. Il éprouvait pour lui une franche antipathie, par le seul fait que sa femme et ses amies en parlaient avec une certaine admiration.

Il jouissait du reste des honneurs de la célébrité. Quelqu’un, pour exalter ironiquement sa gloire, l’avait surnommé «l’aigle du tango». Robledo devina qu’il était sud-américain, à l’aisance gracieuse de ses mouvements et à l’élégance trop recherchée de ses vêtements. Les femmes admiraient ses petits pieds montés sur de hauts talons et l’éclat de son épaisse chevelure rejetée en arrière, aussi lisse qu’un bloc de laque.

La femme de Torrebianca accepta l’invitation de cet «aigle de la danse» qui, à en croire les envieux, se faisait entretenir par ses partenaires, et tous deux se mirent à danser. Plusieurs fois Hélène dut revenir à la table pour s’asseoir et se reposer; mais presque aussitôt elle appelait des yeux le jeune homme, qui savait accourir fort à propos.

Torrebianca ne cachait pas sa contrariété en la voyant rejoindre cet éphèbe antipathique. Fontenoy demeurait impassible ou souriait distraitement pendant les brefs instants où Hélène se reposait.

Robledo regarda plus attentivement Fontenoy et se rendit compte que le banquier ne pensait pas à des choses éloignées. En voyant qu’Hélène s’obstinait à danser avec le même adolescent, il avait fini, comme Torrebianca, par laisser voir quelque ennui sur son visage.

Chaque fois qu’elle passait dans les bras de son danseur, Hélène adressait à Fontenoy un sourire malicieux comme si elle eut pris plaisir à son air maussade.

L’Espagnol regarda d’un côté de la table, puis de l’autre, et il pensa:

—Ne dirait-on pas que je suis entre deux maris jaloux?

Notes in this chapter

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