X
Jean Carayon translation
Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec admiration du nouveau bar du Gallego et le proclamèrent le plus bel établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.
Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens, quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mouches, le serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients. Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «Lagarto! Lagarto!» pour conjurer le mauvais sort.
Le Gallego se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.
L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables. Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient voulu lui imposer le drapeau catalan.
—Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute que ses dimensions.
Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau espagnol.
Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul représentant de l’autorité.
—Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux, je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant Fritérini, mio caro, place les autres drapeaux à ton idée car nous sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de tous.
En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles. Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de l’homme.
En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le sol quand la fatigue les prenait; cependant derrière le comptoir, les files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères chaque semaine.
Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin déliaient les langues.
Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa. Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres, on créait une station autour de laquelle un village se développait.
—Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret. Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions envoyer une délégation à Buenos-Ayres.
Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal ni par les femmes attachées à l’établissement.
Les défricheurs parlaient de l’alpataco, cet odieux arbuste du pays dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de jurer et de se lamenter.
Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.
—Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma, quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah! Brescia!
Le Gallego, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de jours.
L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique: des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent.
Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant recherchait aussi des animaux pré-historiques, mais il prétendait les trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes, derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la planète.
Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui croît sur les bords.
Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain.
Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi:
—En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces monstres solitaires.
Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux premiers temps de la domination, tout juste après l’expulsion des Indiens.
C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage.
Le Gallego avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de musiciens.
Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort.
—Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en servir pour boire tout seul dans son petit rancho parce que c’était celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne savait où il était mort.
—Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les gringos qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles.
D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le patron, mais celui-ci avait en dépôt au «Banco español» de Bahia Blanca des économies et quelques milliers de pesos, et de plus il était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du campement.
Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de pesos qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid. Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en Amérique!
Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future.
—Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des autruches et des pumas, voilà tout.
Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de l’eau.
La demoiselle de l’estancia de Rojas s’amusait à poursuivre ces troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement le compas de leurs pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les atteignait à la course.
Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant l’hiver et venait rôder autour des ranchos et des baraques de la Presa.
Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique évocateur des sérénades de Brescia.
—Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici.
Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient leurs ramifications dernières.
Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une dénivellation naturelle qui avait permis de pratiquer facilement une saignée pour l’irrigation.
C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne.
La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar. Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante.
—Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le Gallego, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun sur la terre aurait largement de quoi manger.
Malheureusement les animaux seuls pouvaient s’assimiler cet aliment merveilleux. Les brebis que le Basque laissait paître dans ses champs semblaient des bêtes d’une autre planète où quelque nourriture miraculeuse eût donné aux êtres une taille exagérée.
—On dirait des animaux vus à travers des jumelles grossissantes, disait le cabaretier.
Son riche compatriote le Basque, fier de ses prés immenses et de ses brebis énormes comme des mâtins, aimait à dire aux vagabonds qui passaient en bordure de sa propriété:
—Si tu arrives à prendre ce mouton sur ton dos, je te le donne. Mais l’homme malgré ses plus grands efforts ne parvenait pas à soulever la lourde bête. Lorsqu’il recevait un hôte, le Basque lui offrait un dindon à la broche. Et l’invité, à le voir sur la table se trompait, le prenait pour un agneau rôti.
Le patron du bar rêvait d’égaler quelque jour la richesse de son compatriote en créant d’immenses champs de luzerne. Et tandis qu’il s’entretenait de ces pâturages fameux avec d’autres propriétaires qui escomptaient eux aussi l’irrigation de leurs terres désertes, les heures de la nuit passaient rapidement. Ils éprouvaient les mêmes émotions qu’un enfant lorsqu’il écoute à la veillée quelque conte prodigieux.
—Quand verrons-nous la terre de nos champs rougir et se couvrir d’eau comme l’argile dont nous faisons des briques.
Cette pensée les jetait dans l’extase. Puis ils regardaient l’horloge. Il était tard; il fallait se coucher, pour être levé demain à l’aube. Tous en quittant le cabaret tournaient instinctivement leur regard vers le fleuve sombre qui depuis des milliers d’années glissait en silence au milieu des terres stériles en leur refusant sa caresse génératrice de tant de merveilles.
En attendant l’heure où il serait millionnaire grâce à l’irrigation, le patron du bar tirait un de ses plus sûrs revenus des courses de chevaux qu’il organisait certains dimanches. Il fallait pour cela l’autorisation de don Roque, et il n’était pas facile de l’obtenir.
Le commissaire redoutait ses supérieurs. Le gouvernement fédéral avait défendu ces fêtes dans le territoire de mœurs primitives car il en résultait toujours des beuveries et des rixes. Mais l’ancien bourgeois de Buenos-Ayres avait besoin, pour se résigner à vivre en Patagonie, de compensations plus douces que son traitement de fonctionnaire; aussi, quand le cabaretier le prenait à part, ses scrupules étaient vaincus.
—Mais, au nom de Dieu, Gallego, pas de réclame pour tes courses! suppliait le commissaire. Qu’il n’y ait pas de tapage, hein; s’il arrivait un malheur et si on le savait à Buenos-Ayres!... Il faut que la fête soit seulement pour les habitants du campement.
Mais l’affaire demandait au contraire une certaine publicité, et de plusieurs lieues à la ronde de nombreux cavaliers commençaient d’arriver l’après-midi du samedi.
Dans le pays les fêtes étaient rares et il fallait profiter des courses de la Presa. La population du camp semblait triplée. Le bar épuisait en vingt-quatre heures la provision de liqueurs du mois.
Manos Duras saluait de nombreux cavaliers venus de ranchos lointains et qui l’avaient parfois aidé dans ses affaires. Tous montaient leurs meilleurs chevaux pour prendre part aux courses.
Les prix offerts par le Gallego n’étaient pas de grande importance: un billet de vingt pesos, des mouchoirs de couleurs vives, un flacon de gin; mais les gauchos, fiers de leurs éperons, de leur ceinture et de leur couteau au manche d’argent, venaient triompher pour l’honneur et pour la gloire et s’en retournaient satisfaits d’avoir pu faire étalage de leur adresse virile devant ces étrangers travailleurs incapables de monter un cheval sauvage.
Ils repartaient rarement le soir même. Ils jugeaient nécessaire de s’attarder un peu pour fêter leur triomphe et le cabaret faisait surtout recette pendant les dernières heures du dimanche. C’était là pour don Roque des heures terribles, et lorsqu’il y pensait il hésitait à accorder de nouveau sa licence, au risque de perdre la petite compensation que lui glissait le Gallego.
Le public ne trouvait pas à se loger dans le bar; il formait des groupes à l’extérieur et Fritérini, aidé par les femmes, entrait et sortait sans arrêt, chargé de bouteilles et de verres. Les guitares accompagnaient les cris et les applaudissements de la foule entassée autour des danseurs. Le commissaire se tenait au large avec ses quatre soldats aux longs sabres, car il savait que sa présence, loin de calmer les esprits, ne servait le plus souvent qu’à les exciter.
Il redoutait surtout les ouvriers chiliens. Pendant les fêtes ordinaires, les Chiliens buvaient avec leurs compagnons de travail; leur ivresse croissait méthodiquement et leur humeur n’en était nullement affectée. Habitués à partager l’existence des ouvriers européens ils chantaient et dansaient la cueca sans que la paix en fût troublée. Tout au plus leur patriotisme agressif montait-il d’un ton à mesure qu’ils absorbaient une quantité croissante de liquide:
—Vive le Chili! criaient-ils en chœur entre deux cuecas. Certains, plus enthousiastes, complétaient l’exclamation et la lançaient dans toute sa pureté classique, comme le font les rotos pendant les fêtes patriotiques ou à la guerre dans les charges à la baïonnette «Vive le Chili... merde!»
Mais les jours de courses, la présence d’étrangers et surtout de ces cavaliers à fière mine, si vains de leurs selles plaquées d’argent, de leurs armes et des ornements métalliques de leurs costumes, semblait faire naître parmi les rotos, gens qui vont à pied, un vague besoin de provocation, par haine et par jalousie.
Soudain les guitares cessaient de vibrer, un fracas de dispute éclatait; par-dessus les glapissements des femmes, un cri de mort; puis un silence profond. Les gens s’écartaient pour livrer passage à un homme aux yeux fous, à la main droite rouge de sang.
—Place, frères, j’ai fait un malheur!
Tous le laissaient passer; nul n’essayait de l’arrêter, pas même le commissaire qui s’arrangeait pour être loin de l’endroit.
C’eût été une infraction aux lois établies par les anciens qui connaissaient mieux la vie que ceux d’aujourd’hui. Le frère du blessé ou du mort ne s’occupait que de l’homme étendu sur le sol et ne tentait pas de barrer la route à l’agresseur. Il avait tout le temps d’aller en quête de celui qui avait «fait un malheur» et, là ou il le trouverait, d’exercer son droit de vengeance en «faisant un malheur» à son tour.
Quand un de ces incidents arrivait, don Roque, oublieux des largesses de Gonzalez, s’indignait:
—Ne t’avais-je pas dit que cela finirait mal, Gallego? Nous allons voir maintenant ce qu’on va dire à Buenos-Ayres. Un beau jour une de tes histoires me fera perdre ma place.
Mais de Buenos-Ayres rien n’arrivait et don Roque ne perdait pas sa place. Il était le seul représentant de l’autorité et d’accord avec son collègue de Fort Sarmiento; on enterrait le mort, lorsque mort il y avait, et si la victime n’était que blessée, elle se laissait soigner et affirmait n’avoir jamais vu celui qui lui avait donné un coup de couteau; elle ne le reconnaîtrait même pas si on le lui présentait.
Quelques mois passaient et la mauvaise volonté de don Roque persistait: «Ouais, Gallego, tu ne m’y prendras plus...»
Mais la générosité du cabaretier dissipait enfin ses craintes et on annonçait une nouvelle course de chevaux.
Si la fête avait pris fin sans rixes, Gonzalez, triomphant, prenait l’offensive:
—Vous voyez bien! cette population est en progrès, on peut avoir confiance en sa tenue et l’histoire de l’autre fois n’était en somme qu’un petit incident.
Pour éviter d’être démenti par les faits, le cabaretier étendait sa générosité à Manos Duras et lui glissait un billet de banque pour acheter la paix, car le gaucho pouvait tout faire en donnant des conseils de douceur à ses amis et en inspirant la terreur aux autres.
Un samedi soir, Robledo rentrait par la rue centrale après avoir visité ses canaux. En passant devant la maison de Pirovani il détourna la tête et pressa le pas de sa monture de peur qu’Hélène n’ouvrît une fenêtre pour l’appeler. Depuis bien des jours il n’était pas retourné la voir. Il éprouvait cette crainte vague qui annonce l’approche du danger sans qu’on puisse dire de quel côté il menace.
Le campement de la Presa lui paraissait changé depuis quelques semaines. Son aspect extérieur était toujours le même, mais sa vie interne subissait d’inquiétantes transformations. On voyait s’évanouir cette aménité monotone et cette confiance un peu rude qui caractérisaient les relations des habitants entre eux.
Gualicho, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux.
Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit Gualicho.
Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs massues appelées macanas; ils lançaient leurs boleadoras, sortes de courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient de hurlements leurs grands coups d’estoc et de taille, cependant que les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués, la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi s’était éloigné de leur campement.
L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par Gualicho le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois. Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en fuite l’invisible ennemi?
Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure.
Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar.
Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles, des verres et même un crâne de cheval. Puis des gauchos, amis de Manos Duras, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing.
Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps. Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des malédictions. Les métisses attachées au cabaret qui offraient leurs charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue.
Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la paix. Les gauchos prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village, s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever.
Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger.
—Ce sont les amis de Manos Duras, dit-il, qui viennent faire du tapage parce qu’on ne permet plus à ce bandit de fournir la viande au village et qu’on l’empêche de traiter d’autres affaires. Il devait y avoir demain course de chevaux; Manos Duras a provoqué cette bataille pour me faire du tort. On dirait que le diable est lâché sur cette terre, don Manuel. Nous étions si tranquilles autrefois.
Tout en sueur et encore ému par le souvenir du combat, il continua à bredouiller des explications. Il reconnaissait que les Chiliens soulevaient parfois des discussions orageuses; mais ce n’était que de temps en temps, à la suite d’excès de boisson. Cette fois ils n’étaient nullement responsables. Pauvre rotos! C’étaient les gens du pays qui, semblant obéir à un mot d’ordre, s’étaient montrés insolents et avaient provoqué les ouvriers pour troubler la tranquillité du village.
—Et cela va durer, don Manuel; je connais Manos Duras. S’il avait voulu de l’argent, il serait venu m’en demander; ce ne serait pas la première fois... Mais il y là-dessous quelque chose que je ne comprends pas et qui lui fait chercher le scandale à tout prix.
On venait de relever les blessés et de les porter dans le bar. Un homme partit à cheval pour ramener le médecin de Fort Sarmiento qui ne visitait la Presa que deux fois par semaine. Des femmes coururent chercher avant son arrivée un ouvrier sicilien qui jouissait d’une grande réputation de guérisseur. Les badauds entraient dans le magasin pour se rendre compte de la gravité des blessures. Au milieu de la rue des commères criaient contre Manos Duras et ses compagnons.
Robledo, pensif, reprit sa marche et se dirigea vers sa maison. Gonzalez avait raison, le diable était lâché. Quelqu’un avait profondément transformé la vie de la Presa.
Le jour suivant il remarqua un grand changement dans les groupes qui travaillaient près du fleuve. Les ouvriers engagés par l’entrepreneur, assis par terre, fumaient ou sommeillaient. Quelques-uns, des Espagnols, chantonnaient en frappant dans leurs mains, et de leurs yeux perdus semblaient contempler la patrie lointaine.
Le contremaître chilien surnommé le Fraile allait d’un groupe à l’autre pour secouer cette inertie, mais il n’arrivait qu’à faire rire les travailleurs. Un des plus vieux lui répondit avec insolence:
—Tu ne penses pas sans doute hériter de l’Italien?... Alors... pourquoi aurais-tu plus d’intérêt que lui à nous faire travailler? Il y a beau temps qu’il n’est pas venu ici.
Un autre journalier, plus jeune, ajouta avec un rire bestial.
—Il court comme un chien derrière la belle gringa qui sent si bon et qu’on appelle la marquise. Oh! moi aussi si je pouvais...
Et il ajouta quelques mots sales, dont les autres rirent avec une expression de désir sauvage. Soudain un jeune apprenti qui, d’une petite hauteur, surveillait les environs, lança le cri d’alarme:
—Un ingénieur!
Immédiatement tous sautèrent sur pieds, cherchèrent leurs outils et feignirent de travailler avec ardeur, tandis que l’Espagnol avançait entre les groupes au pas lent de son cheval.
Ils regardaient à la dérobée Robledo, et dès qu’il s’était éloigné ils laissaient tomber leurs outils et s’asseyaient à nouveau. L’ingénieur tourna plusieurs fois la tête et comme la veille il se dit qu’une puissance occulte bouleversait la vie de la colonie. Gualicho était présent en tous lieux; même hors du village, il faisait sentir sa puissance en désorganisant le travail des hommes.
Laissant derrière lui les nombreux ouvriers de Pirovani il atteignit l’endroit où ses propres journaliers creusaient les canaux. Ces travailleurs-là ne demeuraient pas inactifs. Torrebianca les dirigeait, les surveillait et leur offrait l’exemple de son activité. Il aperçut Robledo et l’entraîna à part comme pour lui communiquer une mauvaise nouvelle:
—L’exemple déplorable des ouvriers de la digue commence à contaminer les nôtres. Nos hommes réclament comme les autres moins d’heures de travail... Je me demande à quoi pense ce pauvre Pirovani. Il laisse ses travaux complètement à l’abandon.
Robledo regarda fixement Torrebianca et resta silencieux, tandis que l’autre continuait à lui donner des informations.
—Hier soir, Moreno me disait que Pirovani et Canterac commencent à se faire la guerre. L’un refuse, comme ingénieur, d’approuver les travaux que l’autre poursuit comme entrepreneur. Il veut lui porter préjudice et retarder les versements que l’Etat lui effectue... Pirovani dit qu’il va suspendre les travaux et se rendre à Buenos-Ayres, où il a beaucoup d’amis, pour porter plainte contre l’ingénieur.
A ces mots l’Espagnol sortit de son indifférence muette.
—Et pendant ces discussions, dit-il avec colère, l’hiver arrive; le fleuve grossira avant que la digue soit terminée, les eaux détruiront et emporteront le travail de plusieurs années, et tout sera à recommencer.
Le marquis, qui semblait tout pensif, s’écria soudain:
—Et ces deux hommes étaient si amis! Certainement quelque chose est venu les séparer.
Robledo dut forcer son regard pour l’empêcher de traduire la pitié et l’étonnement; il fit de la tête un signe affirmatif.